‹ Histoire populaire du Canada ou Entretiens de Madame Genest à ses petits-enfants [microforme] (volume 2)Chapitre 18 sur 43 · TH · texte numérisé non relu

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alors les Pères de Brébœuf et Gabriel Lalemant, qui étaient chargés des cinq bourgades voisines. Ils avaient refusé de suivre les fuyards et étaient restés pour secourir ceux des chrétiens qui allaient être exposés aux dangers du combat. Au milieu des horreurs de la mêlée, pendant que la décharge de la mousqueterie, les cris des guerriers, les gémissements des blessés formaient autour d'eux une épouvantable confusion de bruits qui déchiraient les oreilles et attristaient le cœur, les deux missionnaires se tenaient auprès de la brèche, l'un occupé à baptiser les catéchumènes, et l'autre donnant l'absolution à ceux qui étaient déjà chrétiens. Ils furent bientôt saisis eux-mêmes et en voyés avec les autres prisonniers au bourg de Saint-Ignace.

“ Salués à leur arrivée par une rude bastonnade, les deux Pères sont attachés au poteau et tourmentés avec le fer et le feu. On leur suspend au cou un collier de haches rougies sur des charbons; on leur met des ceintures d'écorce enduites de poix et de résine :nflammées ; en dérision du saint baptême, on leur verse de l’eau bouillante sur la tête. Quelques hurons transfuges se montrent

les plus cruels, “Tu nous as dit, Echon, répétaient-

ils, que plus on souffre en ce monde, plus on est

heureux dans l’autre : eh bien ! nous sommes tes amis, puisque nous. te procurons un plus grand bonheur dans le ciel. Remercie-nous des bons services que nous te rendons. ”

“Dans le plus fort de ses tourments, le Père Gabriel Lalemant levait les yeux au ciel, joignait les mains, et demandait à Dieu du secours. Le Père. de Brébœuf. demeurait comme un rocher, insensible au fer et au feu, sans pousser un seul cri ni même un seul soupir. De temps en temps, il élevait la voix pour annoncer la vérité aux infidèles .et pour encourager les chrétiens qu’on torturait autour de lui. Irrités de la sainte liberté avec laquelle il leur parlait, ses bourreaux lui coupèrent le nez, lui arrachèrent les lèvres, et lui enfoncèrent un fer rouge : dans la bouche. Le héros chrétien conserva le plus grand calme, et son regard était si ferme et si assuré qu’il semblait encore commander à ses bourreaux.

‘On amena alors près du Père de Brébœuf son jeune compagnon, couvert d’écorces de sapin auxquelles on se préparait à mettre le feu. Celui-ci, se jetant aux pieds du vieux missionnaire, se recommanda à ses prières et répéta les paroles de j'apôtre saint Paul : “Nous avons été mis en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.”

En ramenant le Père Lalemant à son poteau, on alluma les écorces qui le couvraient, et ses bourreaux s’arrêtèrent pour goûter le plaisir de le voir brûler lentement et d'entendre les soupirs qu'il ne pouvait s'empêcher de pousser.

“ Rendus furieux par l'odeur du sang, les Iroquois se surpassèrent dans cette occasion par des raffinements de cruauté. Ils arrachèrent les yeux du Père Lalemant et mirent à la place des charbons ardents. Ils taillèrent sur les cuisses et sur les bras des deux missionnaires dés morceaux de chair qu'ils faisaient rôtir sur des charbons, et qu'ils dévoraient sous leurs yeux.

“Les tourments du Père de Brébœuf durèrent environ trois heures ; il mourut le jour même de sa prise, le 16 mars, vers quatre heures du soir.

“ Après sa mort, les barbares lui arrachèrent le cœur qu'ils se partagèrent ; ils espéraient que ceux qui en mangeraient obtiendraient une portion du courage de leur victime.

“ Les bourreaux s'acharnèrent alors sur le Père Gabriel Lalemant, qui fut torturé sans interruption

jusqu'au lendemain, à neuf heures du matin. Encore

dut-il de voir terminer alors ses maux à la compassion d'un iroquois qui, fatigué de le voir lan-

guir depuis un jour et une nuit, lui donna un coup de hache pour mettre un terme à ses souffrances.

“Dans toute l’histoire du Canada, ajoute Ferland,

on ne rencontre pas de plus grande figure que celle du Père de Brébœuf. Parmi les missionnaires et les courageux laïques qui, pour la cause de Dieu, se sont exposés volontairement à Ja mort, et ont réussi à obtenir la gloire du martyre, plusieurs ont eu autant de mérite que cet homme ; mais les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi le martyre du Père de Brébœuf lui donnent un relief tout particulier.”

Le crâne du Père de Brébœuf et deux os de la jambe du P. Lalemant sont conservés précieusement à l'Hôtel-Dieu de Québec.

Plusieurs autres bourgades huronnes furent aussi impitoyablement ravagées, entre autres, celles de Saint-Joseph, de Saint-Ignace, de Sainte-Marie et de Saint-Jean. Dans la bourgade de Saint-Joseph, le Père Daniel fut au nombre des victimes ; dans celle de Saint-Jean, le Père Garnier trouva la couronne du martyre.

Le Père Daniel venait de dire la messe, lorsque des cris de mort, poussés par les Iroquois, se firent entendre. Le Père nevoulut pas fuir, mais, se por: tant au lieu où le danger était le plus pressant, il

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se hâta d’exhorter les néophytes à recevoir le saint baptême. Ceux-ci se pressèrent autour de lui en si grand nombre que, ne pouvant les baptiser isolément, il leur administra ce sacrement par aspersion, c'est-à-dire, à l’aide de son mouchoir trempé dans l’eau.

Revenant ensuite à son église, il la trouve remplie de ses fidèles. Il baptise les uns, absout les autres, et leur conseille de fuir, tout en leur adressant ces paroles de consolation : “ Mes frères, nous serons aujourd’hui dans le ciel!” Quelques minutes plus tard, le bon Père tombait frappé d’une balle en pleine poitrine.

À la suite de ces désastres, les Hurons, qui avaient échappé à la mort furent désespérés. Plusieurs se livrèrent aux Iroquois et furent incorporés

dans cette nation ; les autres furent conduits au bout de l’île d'Orléans, à l’endroit appelé aujourd'hui ! Anse-du-Fort. Ils donnèrent à leur nouvel établissement le nom de Sainte-Marie, «et ne tardèrent pas, grâce aux secours qui leur vinrent de Québec, à construire une chapelle, la première qui ait été érigée dans l’île d'Orléans. Après avoir passé sept ans en cet endroit, ils furent contraints de venir s'abriter auprès du fort Saint-Louis ; plus tard ils allèrent se fixer à Sainte-Foye, puis à

l'Ancienne-Lorette, et, finalement, à la Jeune- Lorette, où se voient encore les faibles restes de cette nation jadis si puissante.

Cependant, enhardis par les succès qu'ils ne cessaient de remporter, les Iroquois devinrent d’une audace extrême et ne mirent plus de bornes à leurs déprédations. D'un autre côté, la colonie, ne recevant plus de France des secours proportionnés à ses besoins, sé trouvait dans un état d’épuisement complet.

“Les Iroquois, dit Garneau, encouragés par les succès inouïs qu'ils avaient remportés dans les contrées des lacs, se jetèrent sur les établissements français. Leurs bandes se giissèrent à la faveur des bois jusqu'au-dessous de Québec. Ils tuèrent le gouverneur des Trois-Rivières, M. Duplessis- .Bochart, dans une sortie qu'il faisait contre eux.

Ils attaquèrent les laboureurs aux champs, assassi-

nèrent les hommes isolés et couvrirent la campagne de brigandages. A peine, dit un contemporain, nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes. Incessamment nous les avions sur les bras ; il n’y a pas de mois en été où notre livre de morts n'ait été marqué «en lettres rouges par la main des Iroquois. Partout l'on était armé. Souvent les habitants étaient obligés d'abandonner leurs mai-

sons ou de s'y retrancher. Cet état de choses dura plusieurs années. La population diminuait par les pertes qu'elle faisait dans les surprises, et par cette multitude de petits combats qu'il fallait livrer au coin de chaque bois, et qui se renouvelaient souvent plusieurs fois par jour. Les Iroquois allaient ordinairement par bandes. Ils se glissaient dans les bois, dans les ravines, dans les moindres accidents de terrain, derrière les souches, pour attendre les habitants qui travaillaient aux champs. Il s’en cachait jusque dans la tête des arbres autour des maisons, et plusieurs fois on en surprit ainsi qui étaient en sentinelle pour donner le signal d'attaque à leurs compagnons restés un peu plus loin ; ils passaient dans cette position des journées entières sans bouger. ”

Les choses allèrent ainsi de mal en pis, pendant un grand nombre d'années, au point qu’au printemps de 1660, la Nouvelle-France était menacée d'une destruction complète. Ce fut alors que seize jeunes héros de Montréal, commandés par un officier du nom de Dolard ou Daulac, résolurent de sacrifier généreusement leur vie pour le salut de la colonie, Dans l’histoire d'aucun peuple du monde, peut-être, on ne rencontre un épisode plus émouvant, un acte d’héroïsme plus extraordinaire que celui que je vais vous raconter.

Daulac, âgé de 25 ans, n'était arrivé au pays que depuis trois années ; il avait déjà servi dans les armées de France.

Les noms, les âges, les professions des seize héros qui s'engagèrent à l’accompagner dans son aventureuse expédition, sont conservés dans les régistres de Montréal. Les trois plus vieux avaient 28, 30, et 33 ans. L'âge des autres était de 21 à 27 ans; leurs états professionnels étaient variés : soldats, armuriers, serruriers, chaufourniers, etc.

Après s'être confessé et avoir communié dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu, les dix-sept braves firent leurs testaments, se jurèrent les uns aux autres de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et de ne jamais se rendre à l'ennemi.

Dans les derniers jours d'avril 1660, ils firent

leurs adieux à leurs parents, à leurs amis, et se

mirent en route. Le premier jour de mai, ils s'arrêtèrent à un petit fort sauvage qu'ils trouvèrent sur la rivière des Outaouais : misérable ruine défendue par quelques mauvais pieux.

Cependant, un parti composé de quarante hurons et de sept algonquins vint bientôt les rejoindre. Ces guerriers sauvages étaient sous la conduite du brave chef Annahotaha. Ils deman-

dèrent comme une faveur spéciale que les Français

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