ONZIÈME ENTRETIEN
Avant même que le pays fût complètement débarrassé des Américains, les Anglo-Canadiens, oubliant les services signalés qu'avaient rendus les Canadiens-Français Pour la défense du pays, ou plutôt, jaloux de voir que le salut du Canada leur était dû, recommencèrent les persécutions de tous genres ; et le Conseil Législatif passa certaines mesures qui assujétissaient les habitants à des
corvées pénibles, à des charges considérables, sous
les peines les plus sévères.
Ce fut bien pis encore, lorsqu'à Carletofi, qui avait obtenu son rappel en Angleterre, succéda le général Haldimand (1778). Haldimand était un vieux militaire suisse, incommode, bourru et rempli de toutes sortes de défauts et de préjugés. Sous son adminiscration, la tyrannie ne connut plus de bornes. Les corvées redoublèrent et devinrent un véritable fléau pour les campagnes. Ceux qui se plaignaient—-et ils se comptaient par centaines—<taient impitoyablement jetés en prison, sans distinction d'innocent et de coupable.
“ Le secret des lettres, dit Laverdière, était violé ; sur le soupçon le plus léger on jetait, à grand bruit, un citoyen en prison, pour intimider le public ; d’autres disparaissaient soudainement, et les parents n’apprenaient que longtemps après dans quels cachots ils étaient détenus. Bientôt, les prisons ne suffisant plus, le couvent des Récollets fut destiné à receler les nombreuses victimes.”
“ Un ancien magistrat, nommé Du Calvet, que ses idées libérales faisaient soupçonner de quelque intrigue avec les Américains, fut arrêté tout-àcoup à sa demeure, le 27 septembre 1780, par une troupe de soldats, dépouillé de son argent et
Jus
de ses papiers, conduit à Québec, détenu d'abord : dans un vaisseau, puis dans un cachot: militaire;:
et enfin transporté dans le couvent des Récollets: Il offrit de mettre tous ses biens en séquestre, demanda qu'on lui fit son procès ; ses amis se portèrent garants de sa fidélité ; on lui refusa tout. Au bout de deux ans et huit mois de détention, il fut remis en liberté sans qu'on lui eût même dit quel était son crime.”
Du Calvet, homme énergique et infatigable, était à peine sorti de prison, qu'il se rendait en Angleterre dans le dessein de mettré le gouverneur Haldimand en accusation. Sa demande ayant été naturellement refusée, il publia un volume de lettres dans quelques-unes. desquelles, il fait entendre des accents pleins d’une rude, mais mâle éloquence : “ Qu'il est triste,” s’écrie-t-il dans l’une d'elles, “ qu'il est triste d'être vaincu! S'il n’en coûtait que le sang qu arrose les champs de bataille, la plaie serait bien profonde, bien douloureuse, elle saignerait bien des années, mais le temps la fermerait. Mais être condamné à sentir continuellement la main d’un vainqueur qui s’appesantit sur vous ; ‘mais être esclave à perpétuité du souverain constitutionnel du peuple le plus
libre de la terre, c'en est trop' Serait-ce que notre
Jâcheté à disputer la victoire, en nous dégradant dans l'esprit de nos conquérants, aurait mérité leur colère et leur mépris ?
“Mais ce furent les divisions de nos généraux qui les firent battre ; et nous, nous prîmes leur revanche, et nous lavâmes, l’année suivante, —le 28 avril 1760--la honte de leur défaite sur le même champ de bataille.”
Du Calvet terminait en réclamant l’établissement d'un gouvernement constitutionnel ; mais ce gouvernement tant désiré ne fut accordé qu’en 1791, à la suite d’agitations nombreuses.
“ L'époque de l'introduction du gouvernement représentatif, dit Garneau, est une des plus remarquables de notre ‘histoire. Ce n’est pas que la constitution de 1791, telle qu’elle allait être suivie, : fût bien équitable ; mais le degré de liberté qu'elle établit donna, du moins, à nos pères le moyen de faire connaître leurs sentiments et leurs besoins.”
Les premières élections, sous ce nouveau régime conStitutionnel, eurent lieu au mois de juin 1792. Sur les cinquante représentants qu'ils avaient à choisir, les Canadiens-Français eurent la générosité d'élire seizé anglais. “C'était une grande
hardiesse de la part du peuple (Garneau), que de confier ainsi ses intérêts aux soins de ses ennemis les plus acharnés ; mais les anciens gouverneurs français ne l'avaient rendu ni méfiant ni vindicatif.”
La première réunion des Chambres se fit dans le palais épiscopal. Les membres ayant prêté serment, le gouverneur assis sur son trône et entouré d’une suite nombreuse, ordonna aux Communes de se choisir un président.
Ce fut alors que les Canadiens-Français durent regretter amèrement le choix qu'ils avaient fait dans l'élection des 16 membres anglais. En effet, le premier acte de reconnaissance de ces derniers, fut de vouloir nommer à la présidence de l’assemblée un des représentants de leur nationalité, et de demander l'abolition de la langue française dans les délibérations. Heureusement que parmi les députés d’origine canadienne, il se trouvait quelques hommes de la plus haute capacité, bien capables de résister à l'orage, et surtout, bien déterminés à revendiquer la justice de nos droits. Parmi ces derniers on distingue, entre tous, MM. Papineau et Bédard, deux des plus grandes figures
de notre régime constitutionnel ; tous deux avaient
reçu une éducation classique au séminaire de
Québec.
“M. Papineau, dit Garneau, fut bientôt le premier orateur des deux chambres. Une stature élevée et imposante, une éloquence véhémente et argumentative lui donnaient une grande influence dans les assembiées publiques. Il conserva jusqu'à la fin de ses jours un patriotisme pur et la confiance de ses concitoyens qui aimaient à entourer de respect ce vieillard, dont la tête droite et couverte d’une longue chevelure blanche, conservait encore le caractère de l'énergie et de la force.
“ M. Bédard était loin d’avoir les mêmes avantages physiques. A une figure dont les traits fortement prononcés étaient irréguliers et durs, il joignait une pose peu gracieuse et un extérieur extrêmement négligé. Bizarre et insouciant par caractère, il prenait peu d'intérêt à la plupart des matières qu'on discutait dans la chambre, et il parlait, en général, avec négligence. Mais, lorsqu'une question attirait son attention et l’intéressait vivement, il sortait de son indifférence apparente avec une agitation presque fébrile. Embrassant d’un coup d'œil son sujet, il l’abordait largement, mais non sans quelque embarras. En commençant, sa parole était difficile et saccadée ; mais bientôt la figure énergique de l’orateur s’animait, sa voix devenait ferme et puissante ; de ce moment, sa phrase jaillissait avec abondance et avec éclat. ”
Tels furent les deux hommes que les Canadiens- Français choisirent pour leurs chefs dans les débats parlementaires de 1791, et qui surent combattre
si vaillamment pour la défense de nos droits si longtemps méconnus.
Les Anglo-Canadiens—il est guère besoin de le dire—ne réussirent pas à remporte les deux points qu'ils avaient tant à cœur de gagner. M. )J. Antoine Panet fut élu président de la chambre, et il fut décidé que la langue française serait sur le même pied que la langue anglaise, pour les débats, comme pour la rédaction des procès-verbaux de l'assemblée.
À partir de cette époque, mes enfants, l’histoire de votre pays, jusqu'à 1812, a été une suite noninterrompue d’odieuses vexations, parfois de mesures tyranniques, inventées dans le seul but d'anglifier les Canadiens-Français, et de les forcer à renoncer à leur langue, à leur nationalité, à leur religion. Les lignes suivantes que publiait, un jour, le Mercury résument parfaitement l’état de la situation à cette période de notre histoire :
“ Cette province, disait ce journal, est déjà trop française pour une colonie anglaise. . .. Que nous soyions en guerre ou en paix, il est absolument nécessaire que nous fassions tous nos efforts, par
tous les moyens avouables, pour nous opposer à l'accroissement des Français et à leur influence. . Après une possession de quarante-sept ans, il est
juste que la province devienne anglaise. ...
Au mois de novembre 1806 parut le Canadien, avec la noble mission de défendre “ Vos /nstitutions, notre Langue et nos Loix.”
“ Ce journal, dit Garneau, marque l'ère de la liberté de la presse en Canada. Aucune feuille, avant lui, n’avait encore osé discuter les questions politiques comme on le faisait dans la métropole. Il donna un grand élan aux idées constitutionnelles, et, à ce titre, son nom mérite d’être placé à la tête de l’histoire de la presse du pays. ”
Cependant, le despotisme des gouverneurs con -
tinuait toujours à s’appesantir sur la population, et la tyrannie de Craig, entre autres, devint insupportable. Faible et maladif, ce gouverneur croyait voir partout les fils cachés de quelque conspiration infernale. À la suite de quelques articles pourtant bien inoffensifs du Canadien, mais dont l’un portait le singulier titre : “ Prenez-vous par le bout du nez,” les presses de ce journal furent saisies par une escouade de soldats, et l’imprimeur Lefrançois fut jeté en prison, sous accusation de haute-trahison.
En même temps, ordre était donné d'arrêter