‹ Histoire populaire du Canada, ou, Entretiens de madame Genest à ses petits-enfants [microforme]Chapitre 5 sur 22 · HUBERT LARUE · texte numérisé non relu

HUBERT LARUE

Québec, 1875.

L était sept heures ct demie du soir. Madame à Genest, assise sur la galerie de sa maison de

Campagne, se laissait aller, avec cette non-

chalance habituelle aux vieillards, aux mouvements cadencés de sa vieille berceuse ; autour d'elle étaient groupés une nuée de ses petits enfants.

Une légère brise de vent d'ouest versait par rafales sur la galerie la douce odeur des marguerites nouvellement fauchées : ce léger parfum, plus âcres des roses simples, des roses doubles, des œillets et des mignonnettes du jardin, fi embaumé à travers les feuilles d des saules et des merisiers qui ombrageaient le parterre.

La pleine lune se levait der sud ; et deux rossignols, perché aux coins de la barrière d’ent l’autre, comme dans le Chant d’un psaume, les inimitables

A la vue de ce ravissant Spectacle, dont une riche nature faisait seule tous les fr

DER n

Fate mere

Hi it tremper

devant la maison dans le cours de la journée. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.

Il y a de cela deux cent cinquante ans et plus, l’endroit où nous veillons en ce moment était tout à fait sauvage et inculte. Cette belle grève où vous aimez tant à courir, à bâtir de petits fours de sable, à construire de petits magasins, à allumer de grands feux le soir, surtout quand le temps est bien noir... cette belle grève était alors tout ombragée de grands arbres dont le frêne du jardin, haut de soixante pieds, peut vous donner une idée.

Dans ce temps-là, on ne voyait en ces lieux que des bêtes sauvages ; et Champlain, le fondateur de Québec, énumère parmi les principales, les élans, les loutres, les castors, les ours et les cerfs. Sur nos grèves voltigeaient une foule de gibiers tels que canards, sarcelles, bécassines, oies sauvages, outardes, et des alouettes en quantités innombrables. Ces oiseaux de tous genres faisaient les délices des chasseurs de ces temps éloignés, c'est-à-dire, des Hurons, des Algonquins, des Montagnais et d’autres sauvages, qui étaient alors les seuls habitants de ce pays.

Sur l’eau pas un seul bâtiment ; mais, de temps à autre, on voyait passer quelques frêles canots d'écorce montés par des sauvages vêtus des costumes les plus bizarres.

Souvent encore, dans mes longues rêveries, j'aime à me représenter ces légères embarcations abordant dans quelques-unes des anses de notre belle plage, dans celle, surtout, où vous aimez tant à vous baigner, à cause du sable fin qui la tapisse. Il me semble voir les sauvages tirer leurs canots sur la grève, aller dans la forêt, à dix pas du fleuve, pour y couper, à l'aide de leurs haches de pierre, les grosses branches de frêne qui doivent servir d'appuis à leurs tentes. Je crois voir les femmes courir en toute hâte à la lisière du bois, pour y dépouiller les bouleaux de ces écorces flexibles avec lesquelles elles se hâtent de recouvrir cette primitive charpente, pendant que les enfants enlèvent aux pins et aux sapins ces verts rameaux qui doivent joncher le sable de la tente, et leur servir, à la fois, de sièges et de lits.

A l’aide de deux cailloux choqués l’un contre l’autre, ou de deux bois frottés avec vigueur, la sauvagesse ne tardait pas à faire jaillir une étincelle qui, bientôt, communiquée à un tas de branches sèches, se changeait en

me *

un brasier ardent dont la flamme servait à rôtir quelquesuns de ces beaux poissons, si abondants alors dans J: fleuve, mais devenus trop rares aujourd'hui.

Tel était, mes enfants, l'état de ce beau pays du Canada, avant que vos ancêtres soient venus l'habiter au prix de sacrifices sans nombre, bien souvent même aux dépens de leur sang et de leur vie.

Le premier européen, qui a remonté le fleuve Saint- Laurent jusqu'à Québec et Montréal, a été un célèbre navigateur de Saint-Malo, du nom de Jacques Cartier.

Jacques Cartier n'a pas fait moins de trois voyages au Canada. Au premier de ces voyages, qui eut lieu en 1534, il re se rendit que jusqu’à la Pointe-des-Monts, après svoir séjourné quelque temps à la baie de Gaspé, dont le nom sauvage était // 1guedo.

Dans cette baie eut lieu ua incident remarquable, que Cartier raconte, à peu près, dans les termes suivants :

« Le vingt-quatrième jour du dit mois, nous times faire une croix de trente pieds de haut, sous le croisillsn de laquelle nous mîmes un écusson à trois fleurs de lys, et au-dessus l’écriteau suivant en bois, et en grosses lettres : VIVE LE ROI DE FRANCE !! Nous plantâmes cette croix sur la pointe du hâvre, en présence des sauvages. Après qu'elle fut élevée en l'air, nous nous mîmes tous à genoux, les mains jointes, en l’adorant devant eux, et nous leur fimes signe, en regardant et leur montrant le ciel, que par elle était notre rédemption. Étant retournés à nos navires, le chef de ces sauvages, vêtu d’une vieille peau d'ours noir, vint nous rejoindre dans une barque avec trois de ses fils et son frère. Il nous fit une grande harangue, nous montrant la dite croix et faisant le signe de la croix avec deux doigts. Puis il nous montrait la terre tout autour de nous, comme s'il eût voulu dne que toute cette terre était à lui et que nous ne devions P planter cette croix sans sa permission ».

Mais Cartier trouva bientôt moyen de calmer les appréhensions du vieux chef. Il le fit monter dans son navire, le fit boire et manger, lui donna quelques légers présents, et fit tant et si bien qu'il obtint de lui la permission d'emmener en France ses deux fils, dont les nnms étaient Domagaya et T aignoagny.

Quelques jours plus tard, Cartier, avec ses deux vais-

A AR TO re

Page 1