‹ Histoire posthume de Christophe ColombChapitre 122 sur 250 · POÈME DE LE SUIRE · texte numérisé non relu

POÈME DE LE SUIRE

d'estime, et fut réimprimé à Paris, en Tan VIII de la République Française. Lors de la première édition, l'auteur avait reçu des congratulations nombreuses. Monsieur Thomas, le grand Monsieur Thomas del'Académie, qui, outre sa prépotente spécialité des Éloges, s'émancipaitparfoisàlutinerlesmuses, escaladait nuitammentles hauteurs du Parnasse où il sarclait de pompeux hémistiches et récoltait de gros alexandrins. Monsieur Thomas s'empressa de lui écrire avec sa solennité coutumière ; « Vous avez su agrandir un sujet déjà grand par lui-même... Il y a des ouvrages qui ont besoin de méditation pour produire tout leur effet , et je crois le vôtre de ce nombre (1). » Il faut supposer que la méditation dure encore , car cent deux ans se sont écoulés sans que Tefifet produit soit jusqu'à présent devenu perceptible.

L'honnête Le Suire s'était montré relativement gracieux envers Christophe Colomb. D'autres Académiciens se passaient aisément du navigateur génois , et pour rien au monde n'auraient monté leur lyre en l'honneur de ce personnage équivoque. Il était presque de mode d'en faire peu de cas. On se donnait des airs d'érudition et de supériorité en découvrant l'Amérique sans son concours.

Un diplomate Français, Allemand naturaUsé, M. Otto, pensait faire montre de perspicacité archéologique , en

(1) Thomas, Lettre envoyée de Hyères en Provence, 26 avril 1782.

prouvant que réellement le nommé Christophe Colomb n'avait fait aucune découverte ; TAmérique étant déjà bien connue avant sa naissance. C'est sur cette donnée qu'il adressait, le V^ avril 1786 , un mémoire au célèbre Franklin. Deux ans plus tard , dans les additions matérialistes faites aux travaux d'Ulloa , concernant l'Amérique , on voit reparaître la vieille accusation du Fiscal de Ferdinand le Catholique, et l'on reparle encore du fameux pilote inconnu, qui, mourant chez Colomb , fut par lui dépouillé de ses notes , « ce navigateur auquel il dut toute la gloire de ses découvertes » !

Qui pourrait calculer avec assurance la durée d'une sottise, quand elle a une fois pris possession du vulgaire ? La fable du fameux pilote mort dans la maison de Colomb, après s'être accréditée avec une facilité prodigieuse, a traversé trois siècles. On en trouve des traces à une époque peu éloignée de la nôtre.

Un manuscrit anonyme de 1709, daté de Troyes, nous apprend que , d'après Duverrîer traitant du Nouveau Monde et de celui qui l'a trouvé, « im petit vaisseau navigeanl en la mer d'Espagne fut surpris d'une tempête si furieuse, du côté de l'Ouest, qu'il fut transporté dans des pays inconnus et qui n'étaient pas sur les cartes de navigation. Ils mirent beaucoup plus de temps à révenir qu'ils n'avaient fait à aller ; n'y étant restés vivants que le pilote et trois ou quatre matelots qui , exténués par la faim et le travail qu'ils avaient depuis si

longtemps supportés, moururent peu de jours après être arrivés au port. Le pilote de ce petit bâtiment, nommé Andeluzo, mourut en la maison de Christophe Colomb, natif de Coguero ou, comme plusieurs disent, d'Albisola, petit village de la rivière de Gènes , près de Savone , qui s'empara, après la mort de ce pilote , de tous les mémoires et papiers de voyage , qui rapportaient la nature des terres qu'il avait découvertes et trouvées (1). »

On lit aussi dans un manuscrit de la Bibliothèque royale de Versailles , intitulé : Mémoire historique des principales découvertes , voyages et navigations de long cours : « Colomb était un homme assez expérimenté dans l'art de naviger et qui était cependant réduit à une extrême misère, ne vivant que de ce qu'il gagnait en faisant des cartes maritimes. Il s'en voit une de sa main dansle palais de Westminster. Après avoir travaillé en plusieurs provinces de l'Europe, il s'établit à Madère, où arriva un pilote nommé Huelva, échappé d'un dangereux voyage qu'il avait fait, porté par la tempête, aux lies Antilles, environ l'an 1484. Quoiqu'il eût souffert d'extrêmes misères, il avait néanmoins fait une carte de son voyage et dressé un journal de cette périlleuse navigation qui fit périr presque tous ceux de son équipage. Colomb, qui le connaissait, parce que Sanche trafiquait de sucre et de conser\'es aux Canaries et à Ma-

(I) Journal de VAmérique; Troyes, 1709. BibL de TArsenal, 7154, iu-12.

dère, le retira dans sa maison, où il mourut peu de jours après, et lui laissa sa carte et tous ses papiers. Colomb les ayant examinés avec soin , et remarquant des vents d'Ouest assez réglés , qui pouvaient venir d'une terre située dans cette partie du monde, dressa des mémoires qu'il présenta aux rois de France, d'Angleterre, de Danemark, de Portugal et enfin au roi Ferdinand des Castilles. Ces propositions furent rejetées avec mépris par tous les princes excepté par le dernier, qui voulut bazarder quelque dépense pour un dessein dont il n'espérait pas grand succès (1) . »

Il est certain qu'au moment de la Révolution Française , le public ne savait plus à qui entendre , et ne pouvait guère comprendre la grandeur de Cbristophe Colomb.

Cependant sous le Directoire, en 1795, un événement non moins remarquable qu'inattendu ressuscita sa gloire aux Antilles. Par le traité de Bâle, l'Espagne ayant cédé à la France la possession de Saint-Domingue, un réveil subit s'opéra chez les habitants de rile. Les autorités Espagnoles ne voulurent pas laisser aux nouveaux possesseurs du sol les restes du fondateur de la Colonie. Le transport de ses cendres à File de Cuba , entouré d'une pompe religieuse extraordinaire, parut être la translation des reliques d'un Saint«

(1) Adrien de Salles, Histoire générale des Antilles^ noie ajoutée au chapitre xix du P** volume, 1847.

208 I^IOfilTÉ DE COLOMB CONTESTÉE.

Circonstance à jamais digne de mémoire, ^t qui jusqu'à nous n'avait pas été remarquée :

Le premier témoignage qu'aient rendu les hommes au caractère Apostolique de Christophe Colomb , est spontanément sorti de la conscience des autorités laïques du Gouvernement Colonial. Cette affirmation solennelle a précédé de soixante-douze ans l'auguste sanction que lui a donnée le Chef suprême de la Chrétienté, rimmortel Pie IX, premier Pape qui ait vu le Nouveau Continent.

Néanmoins, cette importante attestation, authentiquée sur le lieu même que le Messager du Salut avait choisi pour devenir le foyer de la propagande Catholique dans le Nouveau-Monde , n'eut presque aucun retentissement en Europe. On continuait d*y méconnaître le rôle providentiel de Christophe Colomb. La question de la priorité de la Découverte , et de la primauté d^Améric Vespuce restait encore en suspens, si bien qu'un ancien géographe du Roi, Membre de TAcadémie dès sciences , se croyait obligé de tirer de son examen cette conclusion : «... Ainsi TAmérique n'était point connue avant le premier voyage de Christophe Colomb. C'est à ce Navigateur seul qu'appartient toute la gloire de la Découverte du Nouveau-Monde. Ses contemporains n'ont pas été justes à son égard (1). »

Ce certificat de priorité donné au grand Navigateur

(1) Mémoires de l'Inslilut des Sciences mathématiques et physiques , t. VI. — Paris, janvier 1806.

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^ PRIORITÉ Dl COLOMB CONTESTÂE. 209

nous prouve combien, au commencement du siècle actuel , l'Institut national de France avait besoin d'être éclairé sur le véritable Découvreur de l'Amérique . Nous Tavons dit déjà (i), qui songait alors à l'action de Colomb sur l'humanité entière? Parmi les savants, qui remarquait sa beauté morale et se doutait de sa mission évangélique? L'histoire complète de sa vie n'était point écrite encore. Pas plus dans le Nouveau Monde que dans l'Ancien, les peuples ne pensaient à lui, et aucun hom- ." -. « mage de gratitude n'était rendu au Révélateur du ■ :^, u'î^ii'^ Globe , tandis que la reconnaissance publique avait so- v* '

lennellement élevé une statue à Guillaume de Bieraliet, - i"

pour avoir perfectionné la manière de conserver les harengs (2) !

(1) RosELLY DE LoRGUES, CkHstophe ColoTTib scrvUeur de Dieu, son apostolat, sa sainteté; E. Pion et C^®, superbe in-S^.

(2) Cancellieri, Notizie Storiche di Christoforo Colombo, § lxxiv. p. 175. — Roraa, 1809.

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