PRÉVENTIONS FRANÇAISES
Domingue, le Baron de Wimpffen écrivait : « La Découverte dut combler Colomb d'une joie d'autant plus pure, qu'elle le tirait de la foule des aventuriers téméraires, etc. » Il ajoutait plus loin, d'un ton de philosophe : « La question, si la découverte de l'Amérique doit être regardée comme avantageuse ou préjudiciable à l'Europe , n'est point encore décidée (1). »
On comprend que lorsqu'on appréciait si mal l'œuvre de Christophe Colomb, et qu'on se passait si aisément de sa personne pour la Découverte, pendant qu'à l'exemple de Raynal et du naturaliste M. de Buffon, on plaçait au-dessus de lui Vasco de Gama; lorsqu'on croyait, sur la foi du protestant Robertson, qu'à défaut de Colomb, le Portugais Alvarès Cabrai nous aurait infailliblement révélé le Continent Nouveau, on n'était pas éloigné d'admettre, avec Ferreras, que Christophe Colomb se lança dan§j son entreprise, d'après les indications d'Améric Vespuce.
Dès lors, qui pouvait se croire irrévérencieux, en qualifiant d* aventurier le Génois plagiaire? et comme au fond, il n'y a pas à se gêner à l'égard d'un aventurier, si heureux ou renommé qu'il puisse être, ceux qui voulurent célébrer la Découverte purent librement, en vertu des licences poétiques , accommoder à leur goût les aventures de l'aventurier.
C'est ainsi qu'aiguillonné des succès de M""® du Boc-
(1) WiMPPPEN, Voyage à Saint-Domingue pendant les années 1788 à 1790, l, I, p 40.
cage, un académicien de Rouen, le poète Le Suire, à qui le Roi Voltaire ne rougissait pas d'écrire : « Vous (1) serez probablement VCrnement du Siècle que je vais bientôt quitter, » ambitionna de composer en Thonneur de Colomb un poème épique. Le candide rimeur l'intitula : le Nouveau Monde ou Christophe Colomb.
Là, sans aucun scrupule, il donne au Messager de rÉvangile, pour interprète, un Vaudois! nommé Rémond; il met en scène un « jeune missionnaire scélérat », il fait se démêler entre des personnages secondaires un Pape , le Prince turc Zizim , le Roi Louis XII, Albuquerque, etc. Comme les amours lui semblent ne pouvoir, sans impolitesse , être exclus d'une aventure épique, le poète adjuge. à Colomb, pour amante, une noble Toulousaine , poétique et renommée , Clémence Isaure, laquelle n'eut absolument aucun moyen de s'en défendre, étant passée de vie à trépas deux cent soixante-quinze ans avant l'intrigue où l'impliquait la galanterie de Le Suire, tout fier d'un tel choix (2).
Cet étrange poème, pourtant çà et là émaillé d'assez beaux vers, obtint au premier moment un succès
(1) Letlre datée de Ferney le 22 avril 1781 , imprimée à la suite 4u poème de Le Suire, nouveHe édition à Paris, l'an VIII de la République Française.
(2) Avec une niaiserie exemplaire, le trop galant Le Suire nous dit dans sa préface, page vingtième : « J'ai donné à cette amante le nom de Clémence Isaure. Cette prétendue fondatrice de l'Académie des jeux Floraux passe pour avoir vécu avec Colomb , mais il n'y a rien de certain là-dessus. » Vraiment?...