J2 PERSISTANCE DES CALOMNIATEURS
nous ayons rudement terrassé cette coupable imputation, Topiniâtreté que mettent à la reproduire les bibliographes protestants , renforcés de certains Académiciens de Gènes, leurs eflfbrts pour Tériger en tradition nous obligent à la combattre derechef, puisque toujours elle ose se redresser après Técrasement, comme aux temps fabuleux Thydre de Lerne sous la massue d'Hercule.
Examinons donc définitivement cette calomnie scélérate, qui depuis soixante-dix-huit ans se perpétue impudemment contre Tévidence, contre la vérité, malgré les inductions morales , les preuves écrites , les documents officiels, les affirmations de Thistoire, et les décisions de l'autorité judiciaire.
Quoique nous ayons , il y a plus de vingt ans , péremptoirement démontré son inconsistance, faisons ici l'exposé succinct de sa mensongère et honteuse origine.
Par son institution de Majorât, en 1498 , le Vice-Roi des Indes, don Christophe Colomb, avait exclu formellement de sa succession tout héritier qui ne serait pas fils légilime; puis , au cas d'extinction de la ligne masculine directe, et à défaut de tout parent de naissance légilime, il appelait à la transmission de ses droits la parente la plus rapprochée , pourvu qu'elle fût de sang légitime.
En 1575 , la descendance masculine du Héros s'éteignit dans la personne de don Luiz Colomb, mort en exil entre les murs de la forteresse d'Oran. Un fils naturel de celui-ci, nommé Christoval, se porta comme
héritier, disant que le fondateur du Majorât avait absolument exclu de sa succession les femmes, voulant que celles-ci n'y pussent arriver qu'à défaut de tout parent mâle. Il prétendait que suivant Tintention du testateur, il devait encore être préféré aux femmes, malgré l'irrégularité de sa naissance.
Comment étayer cette prétention? Sur quoi l'appuyer? Elle devait au moins se baser sur im précédent. Il fallait citer un exemple.
La cupide engeance des procureurs se mit activement en besogne. A bout de ressources, enfin la chicane s'eflforça de tirer du testament de Colomb la preuve que son second fils Ferdinand n'était pas légitime.
Dans son testament du 25 août 1505, Christophe recommandait à son Successeur dans la Vice-Royauté des Indes son épouse , la noble Béatrix Enriquez , mère de don Fernando, sans ajouter ce mot « ma femme ». De la seule absence de ce mot , le bâtard Christoval induisait l'illégitimité de don Fernando. Quel magnifique appât que ce Majorât princier avec ses titres et ses revenus! Et aussi quelles épices pour les procureurs! Avec quelle ardeur ceux-ci se mirent en campagne pour donner un corps à cette argutie, à l'aide de quelque document !
Combien de recherches, à Cordoue, à Séville, à Burgos, à Valladolid? Cependant on eut beau bouleverser les Archives, fouiller, remuer les protocoles,
après cent eflforts, aucun résultat; pas le moindre document , pas même un bout de papier qui vienne indiquer cette bâtardise qu'il importe tant de prouver.
A défaut de pièce écrite , Christoval demande à faire la preuve par témoins. On y consent. Une enquête est ordonnée.
Elle s'ouvre. On attend; mais personne ne comparait. En vain les procureurs vont-ils en quête de témoignages. Pour tout le monde, Fernando a toujours été fils légitime du grand Amiral; TEnquéte reste ouverte inutilement.
Enfin, un témoin est annoncé... Pourtant, quand il se présente , il ne peut rien articuler, faire aucune déposition. Dès que le juge l'interroge , ce témoin est forcé d'avouer qu'il ne sait rien, ne peut rien dire de précis et qu'il s'en tient aux termes du testament (1). Mais voici qu'à l'encontre de ce comparant inutile , se dresse alors un témoin imposant et solennel. Celui-ci a dans ses veines du sang de Christophe Colomb; c'est l'Amiral d'Aragon, don Christoval de Cardona y Colon, Marquis de Guadaleste, dont la mère eut pour aïeul le Révélateur du Globe. Par sa bouche s'exprima toute la descendance du Héros. D'un mot , l'Amiral Colomb abat le système entier du prétendant.
(1) « Ay un testigo, y no dize sino dal Codicilo â que se remile, y de oyadas vagas. » — Mémorial del Pleyto sobre la sucession en possession del estado y Mayorazgo de Veraguu, Precunta, XUT.
c< Sa réclamation n'est pas soutenable, dit-il, la similitude qu'il veut établir entre sa position et celle don Fernando ne saurait exister, puisque don Fernando était FILS LÉGITIME, Ué du LÉGITIME MARIAGE du
Fondateur (1). » Voilà l'union légale de Christophe Colomb avec Béatrix Enriquez attestée devant la Justice par son arrière-petit-fils , le meilleur représentant de sa postérité.
A cette inébranlable affirmation, rien ne pouvait être opposé. En déboutant le malheureux Christoval, le tribunal confirma donc implicitement la légitimité de don Fernando.
(1) « Fué Huo LEGiTiMo y de legitimo MATRiMomo del fundador. d — Mémorial del PUyto, folio 130, verso.
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Quarante ans après ce procès, un chanoine espagnol, grand Collectionneur de notes biographiques et bibliographiques , chercheur infatigable , Antoine Nicolao^ chevalier de Saint-Jacques, se procura ime copie du testament de Colomb. Étranger à l'histoire du Héros, incapable de comprendre son cœur, il interpréta d'ime façon grossière et plate la recommandation relative à Béatrix Enriquez. Nommé Gérant des Affaires d'Espagne , à Rome , Nicolas y porta son bagage littéraire, les volumineux éléments de son répertoire bibliographique, paru en 1672, sous le titre de Bibliotheca Hispana, Dans sa courte notice sur don Fernando Colomb, il cita la clause testamentaire, qu'avec une niaiserie insigne il fit suivre de ces mots : Cilrà conjugium procrealm.
Cette annotation aussi injurieuse qu'inepte resta inaperçue pendant cent vingt ans , sommeillant dans sa Bibliothèque,
En 1792, don Mariano Colon y Larriategui prétendait au duché de Veraguas, contre don Belvis Moncada et contre don Fitz-James Stuard y Colon de Tolède et de Portugal, Duc de Werwick. Le représentant de
Larriategui , un certain Luis de la Palma y Freytas, hardi et madré procureur, avait besoin pour sa cause d'établir un précédent de bâtardise dans la famille de Colomb. En furetant, il trouva la sotte induction de Nicolao, et osa s'en armer devant le tribunal. Mais cette calomnieuse imputation n'eut pas plus de succès que la première fois. La Justice rejeta ce misérable expédient de chicane. Le grand juriste de Madrid, don Antonio Ferez de Castro, défendeur, ne prit pas même la peine de discuter cette vile calomnie, et dédaigneusement y répondit par cette simple note marginale : « Dans aucune partie de ces documents , nous n'avons vu la preuve que Fernando ne fiit pas fils légitime (1) ». Quoiqu'il se contente de ce méprisant laconisme, le célèbre jurisconsulte fait sentir dans ses conclusions combien lui répugne la honteuse argutie de l'adversaire. Il dit avec une sorte de tristesse : <( Nous avons vu que dans le cours de cette procédure, tous l'oublient (l'accusation de bâtardise) , comme aventurée témérairement et opposée sans preuves ; parce que leur conscience leur a fait connaître qu'elle est injuste, fausse , calomnieuse et insoutenable (2) » .
(1) « En ninguna parte de eslos autos hemos visto prueba de que Fernando no fuese hijo legitimo. » — Mémoire de Don Ferez de Castro, page 101 verso, ayined 249.
(2) « Hemos visto que todos en el progresse de los pleytos la oblidaa como avanturada termeriamente y opuesta sin pruebas ; porque sus conciensias les hacer conocer que es Injusta, falsa, calumniosa é insoslénible . » — Ferez de Castro, Mémoire du 15 juillet 1792, n^ 297.
Il est à remarquer eflfectivement que le moyen tiré de la prétendue illégitimité de Fernando, mis en avant d'abord par les procureurs de Larriategui , n'est plus ni soutenu ni développé dans le reste de la procédure. Us semblent en rougir, le passent sous silence et Tabandonnent comme désespéré.
En résumé :
Deux fois, à deux siècles de distance, la Justice Espagnole a confondu cette odieuse calomnie , qui d'ailleurs jusqu'à Tannée 1800 n'eut point de retentissement au dehors. Les succès du mensonge et du scandale vont commencer avec notre époque.
Dans Tannée 1801, un chanoine Piémontais, don Ignace de Giovanni, condisciple du célèbre Denina, et comme lui passionné pour Tétude , voyant le doute flotter encore sur le véritable lieu de naissance de Christophe Colomb , entreprit d'enlever à Gênes Thonneur de lui avoir donné le jour , afin d'établir que le maître des navigateurs était né au château de Cuccaro, dans le Monf errât.
Le laborieux Chanoine tenait à débiter du neuf. Il avait dans ce but recueilli certaines informations, réuni quelques documents et cousu adroitement des notes. Le savant Denina, sous Tinfluence de Tamitié, l'autorisait de son opinion. Mais Tabbé de Giovanni se sentit bientôt atteint d'un mal auquel il devait succomber. Ne voulant pas avoir perdu sa peine , il engagea un autre Piémontais, le studieux Comte Galeani Napione, à s'emparer de la question , et lui transmit tous ses papiers, le priant de travailler ce sujet, et de faire une communication ^ la Société littéraire de Turin.
Fidèle exécuteur de la recommandation, le Comte Napione se prêta d'autant plus volontiers à placer le berceau de Colomb dans l'antique castel Monferrin,
qu'il payait ainsi, en monnaie de gloire , les succulents repas et la cordiale hospitalité que lui réservaient périodiquement les seigneurs de Cuccaro. Pendant qu'il composait son Mémoire , une quatrième édition de Touvrage du P. Canovai, professeur de Mathématiques à Florence, courait en Italie , attribuant toujours à Vespuce la Découverte du Nouveau Continent. Un autre livre également imprimé à Florence, en l'honneur d'Améric, par François Bartolozzi, lui faisait suite. Mais, en opposition à ces œuvres dun aveugle patriotisme , don Mariano Llorente publiait son essai apologétique des historiens et des conquérants Espagnols de r Amérique.
L'année suivante , Napione avait terminé son travail. L'Académie de Turin apprit alors que Christophe Colomb, généralement réputé Génois, était né au château des Comtes Colombo de Cuccaro.
Cette nouvelle fut accueillie avec satisfaction, puisque Cuccaro est dans le Monferrat , et que le Monferrat fait partie du Piémont ; par conséquent c'était le Piémont qui avait eu l'honneur de produire le Révélateur de l'autre hémisphère. Cette étrange découverte prédisposait l'assemblée en faveur d'une autre nouveauté, non moins inattendue, à savoir : que le second fils de Christophe Colomb, l'abbé don Fernando, fondateur de la célèbre bibliothèque de Séville, compagnon de voyage de l'Empereur Charles-Quint, et auteur de l'histoire du grand Amiral, était l'illégitime
fruit des amours de celui-ci avec une fille de Cordoue nommée Béatrix Enriquez.
Cette singulière révélation de la faiblesse du Héros, venant, trois siècles après sa mort, surprendre le monde lettré, fut comme un événement.
Jusqu'ici nul n'avait pris garde à la bévue du bibliographe Nicolao, ni à Timpudence du procureur Freytas. Grâce aux élucubrations faussement érudites de Napione, les deux erreurs formèrent deux curiosités bibliographiques, auxquelles la plupart des Académies d'Italie ouvrirent complaisamment leurs portes. Le petit bibliographe toscan, DamianiPriocca, et le grand bibliographe romain , Cancellieri , furent dupes des assertions du moyen bibliographe piémontais, Galeani Napione. Mais l'ex-bamabite Génois, Jean-Baptiste Spotorno, tout en acceptant volontiers ridée de la chute qu'aurait faite Colomb dans les lacets d'une fille de Cordoue, n'entendit pas raillerie au sujet de la naissance du Navigateur. Il revendiqua pour Gênes, son berceau. De là, maintes dissertations entre diverses sociétés savantes de la péninsule.
Quant à la bâtardise de don Fernando, elle fut sans discussion aucune admise à Gênes, de plein droit, comme vérité démontrée. De sa nature l'homme est fragile, dit-on ; partant, le Héros avait bien pu éprouver une faiblesse de cœur, succomber à l'entraînement du désir, sans que l'importance de son œuvre en fût amoindrie.
Tel était alors le sentiment général des bibliographes. Us ne croyaient nullement qu'une liaison galante pût diminuer un galant homme , surtout un aventurier; et à cette époque Colomb n'avait pas encore d'autre nom dans l'esprit du plus grand nombre. Toutefois , la prétendue liaison galante inventée par un procureur à bout de chicanes, plus tard renouvelée par l'ànerie d'un lourd Bibliographe, n'aurait jamais fait une tache visible sur la renommée du Héros , si des Académies Italiennes n^ avaient aveuglément accordé l'hospitalité à cette misérable calomnie. C'est à Gènes surtout qu'elle fut accueillie, adoptée, nourrie, choyée. C'est là qu'elle se fortifia, s'embellit, et en grandissant prit des airs d'assurance où se laissèrent piper les érudits de seconde main.
Le Piéinontais qui avec ime orgueilleuse joie lançl* le premier dans le monde pareille effronterie, mit ce jour-là sur sa conscience un poids dont la postérité ne soulagera point sa mémoire.
Il existe peut-être pour le bibliographe Nicolao une sorte d'excuse , dans son ignorance de la vie sociale ; on pardonnera la niaiserie de son induction. Mais qu'objecter en faveur du Comte Galeani Napione? Il n'avait pas, lui, d'interprétation à faire, d'induction à tirer. La pudique réticence qu'avait suspectée l'auteur de la Bibliotheca hispana offrait un sens net et précis à l'hôte des comtes de Cuccaro. Il possédait la clé de ces paroles quasi mystérieuses pour des étrangers, mais fort
claires pour les enfants et la famille de Timmortel navigateur. Napione n'en pouvait méconnaître la signification , ayant tenu dans ses mains tous les papiers de Baldassare Colombo.
L'hôte périodique du château de Cuccaro put exa- '^iv V-. nûner à Taise les pièces des procès qui s'ouvrirent après Tèxtinction de la lignée masculine du Grand Amiral, et dont la poursuite avait retenu infructueusement en Espagne pendant plus de vingt ans Baldassare Colombo. Il eut également connaissance du dernier procès perdu par Colon y Larriatc^ui. Napione savait que deux fois la Justice Espagnole avait repoussé l'impudente accusation portée contre la légitimité de don Fernando. Il tenait sous ses yeux les parchemins, les titres, les preuves héraldiques et les divers arbres généalogiques attestant également la légitimité du second fils de Colomb (1). Il voyait que la vieille noblesse de la mère de don Fernando avait été invoquée, ixioinie un titre à la faveur royale, par les descendfiJiit^i^ fils aîné de Colomb. Napione n'ignorait pas que Baldassare Colomb, l'ancêtre de ceux qui l'hébergeaient alors, n'ayant pu , durant son litige , obtenir de ses compéti-
(1) Non seulement Napione connaissait l'arbre généalogique des Colomb publié par Campi dans son troisième volume de VBistoire ecclésiastique de Plaisance, où Fernando Colomb est mis sur la même ligne que son frère atné don Diego; mais à la suite de l'annotation VI°», page 240 de son livre, il a inséré en entier le tableau généalogique des Colomb existant au château de Cuccaro , qui présente Fernando au même rang que son frère aîné.
teurs certaint renseignements, était allé à Cordoue s'informer auprès de la famille de Béatrix Enriquez , €t que dans la fréquence de ces rapports il avait eu occasion de recevoir directement, d'eux-mêmes, l'explication de ces paroles du testament, devenues l'objet d'une interprétation tantôt inepte et tantôt malveil-;î.. lante.
Depuis le retour de Baldassare à Cuccaro, cette explication s'était transmise comme une tradition de famille dans le château des Colombo.
Il est impossible que Napione ne connût pas, il y a soixante-dix-huit ans , cette tradition constante et invariable chez les Seigneurs de Cuccaro , tradition que nous connaissions, nous, il y a plus d'un quart de siècle , et dont nous possédons depuis plusieurs années le résumé , écrit en entier de la main du dernier defc^ cendant de cette antique race , M^"^ Luigi Colombo , des Comtes de Cuccaro, chanoine de Saint-Jean de Latran, Doyen des protonotaires apostoliques , Prélat domestique de Sa Sainteté , distributeur des aumônes secrètes du grand pape Pie IX.
Le Comte Galeani Napione a donc sciemment commis tme mauvaise action , im méfait de plume dont les suites dépasseront la durée de la génération actuelle.
si le bibliographe Génois Jean-Baptiste Spotomo adopta complaisamment la calomnie qu'avait laborieusement confectionnée Napione, aux dépens de sa conscience, c'est qu'elle venait servir sa rancune contre Fernando Colomb, qu'il accusait d'avoir dissimulé l'origine Génoise de son père. Le bilieux ex-bamabite cherchait à se venger, en humiliant la mémoire du second fils de l'amiral. Il savourait cette imputation de bâtardise , et faisait grand bruit de la liaison galante de Colomb avec une donzelle de Cordoue, ce dont jamais nul ne s'était douté. Pour mieux ravaler Fernando, il niait la noblesse de sa mère , qu'il déclarait être une pauvre fille du peuple.
Aucune réclamation ne s'élevant, Spotorso fut cru sur parole. Telle était à cette époque l'indifférence ou l'ignorance au sujet de Colomb , que dans une dissertation sur la Découverte, éditée d'abord à Turin, le 20 mai 1807, Napione s'étonne de voir l'Espagnol don Mariano Llorente, en réfutant l'ouvrage du Florentin François Bartolozzi relatif aux prétendues découvertes de Vespuce (1), accorder à Colomb Tépithètedïm-
{i) Saggioapologetico degliStorici conquistadori Spagnvjoli deW America. — Parma, 1804.