NOUVEAUX DÉBATS SUR COLOMB
mortel I Et il souligne le mot, tant il s'en trouve offusqué (1). Sans doute le Révélateur du Globe n'avait pas assez mérité une telle qualification. Celle d'aventurier devait probablement lui suffire. C'est pourquoi on la rencontre si souvent accolée à son nom, dans les livres qui se publiaient alors pour l'éducation ou la récréation de Tenfance.
Entre l'année 1809 et Tan 1812, des dissertations relatives au premier Découvreur du Nouveau Continent, et des discussions sur la véritable patrie de Colomb passionnèrent plusieurs savants d'Italie. La France , alors tout enivrée du cours de ses victoires , n'y prêta guère attention. L'accusation portée par Gènes contre la pureté de Colomb ne trouva point d'écho sur notre sol.
Bientôt la chute du colosse impérial , frappant de stupeur les Nations, suspendit toute joute académique.
Cependant , aussitôt après la réorganisation de l'Europe , les débats relatifs à Colomb recommencèrent dans plusieurs pays. En 1816, la Revue (ï Edimbourg donnait le signal. En 1817, l'Académicien Milanais Luigi Bossi préparait une Vie de Christophe Colomb. L'année suivante, dans ses Voyages des Vénitiens les plus illustres y le Cardinal Zurla parlait aussi de Colomb. Puis, le Père Spotomo imprimait à Gènes son ouvrage de VOri-
(1) Voici ses propres paroles : « Questo scrittore poco favorevole a Vespucci dà a Colombo l'epileto d'immortale. » — Délia patria di Cristoforo Colombo, p. 146; Molini , Landi et Comp., Firenze, 1808.
yine et de la patrie de Christophe Colomb , où il ne manquait pas de reproduire avec insistance Taccusation contre la renommée du Héros. Plus tard, il renouvelait triomphalement cette impudente sottise dans son Jïtsloire littéraire de la Ligurie, et revendiquait avec fierté cette calomnie , comme le propre fruit de sa critique érudite , tandis qu'elle n'était qu'un plagiat commis au préjudice de Napione.
Les Génois admirèrent la découverte que s'attribuait Spotorno , et pour l'en récompenser le chargèrent de coordonner la collection des documents relatifs à Colomb , donnés par le Roi Victor-Emmanuel 1®*^ à la municipalité de Gênes. Ce somptueux volume parut sous le titre de Codice Colombo Americano. U était grossi d'une ample notice où l'opiniâtre bibliographe ne manqua pas d'établir de rechef la prétendue liaison galante. Le luxe de cette publication fut assez remarqué. L'Ouvrage du Père Spotorno, parvenu en Castille, où personne encore n'avait eu vent de la liaison galante, fut accueilli avec transport par un Bibliographe Espagnol, dont l'acharnement contre la renommée de Christophe Colomb nous parait mériter ici une mention particulière.
Il s agit de don Martin Fernandez de Navarette , secrétaire de Sa Majesté Ferdinand VII , Archiviste peu ou point paléographe , proministre du Conseil supérieur de la Guerre , Maître des Comptes et Contrôleur fiscal du Conseil suprême de l'Amirauté , membre de l'Aca-
demie royale Espagnole et de l'Académie d'histoire, Conseiller et Secrétaire de celle de Saint-Jean , Directeur du d^ôt hydrographique et du dépôt géographique de la marine , etc. , etc.
Ce triple Académicien , plus cumulard qu'érudit et beaucoup moins érudit que solliciteur, chargé par Ferdinand VII de former la Collection des voyages maritimes, dédia son travail au Roi, qui voulait bien Timprimer aux frais de la Couronne. Aussi s'efforca-t-il de s'acquitter en adulations et d'attirer ainsi une nouvelle pluie de faveurs. Dans ce but il ne craignit pas de reprendre le vieux rôle de Tarchichronographe impérial Oviedo, ce calomniateur breveté de Christophe Colomb.
En outrageant la vérité pour atteindre Colomb, à travers trois siècles, Navarrete ne satisfaisait pas une rancune personnelle contre les derniers membres de sa famille. Il cherchait simplement à disculper la Monarchie Catholique.
Une petite histoire italienne de Christophe Colomb, en quarante-quatre pages, publiée à Milan, par Bossi, ràlarmaît ; il en redoutait les effets sur Topinion. Il tremblait pour la vénération due aux Rois d'Espagne. Il craignait que l'accusation d'ingratitude portée par le Milanais Bossi n'affaiblit envers eux le respect du peuple. Pour sauvegarder la majesté défunte des souverains Espagnols, il veut à toute force en écarter le reproche d'injustice et de cupidité. Son thème est ardu. Il devra opposer à la grandeur de Ferdinand la petitesse
de Christophe Colomb. Malgré ses recherches, ses arguties, ses efiforts désespérés, il en est réduit à repas^ ser les vieilles calomnies de son prédécesseur Oviedo, et ne peut les aggraver que de quelques subtilités saugrenues.
Navarrete fait le plus complet éloge du Commandeur Bobadilla, ce brutal ambitieux qui jeta dans les fers Colomb , sans l'entendre ni observer aucune formalité de justice. « Dans cette malheureuse affaire, dit-il, la nation Espagnole et les Monarques qui la représentaient, loin de persécuter Colomb , le comblèrent d'honneurs et de bontés, soit en public, soit en particulier. » Puis, le courtisan éhonté consacre onze pages ! à énumérer, expliquer et célébrer les bontés -dont les Rois d'Espagne couvrirent Colomb et sa famille ! ! ! Nous le reconnaissons, sa revue est complète. Il n'a rien omis, même la permission de monter une mule sellée et bri-* dée « en mula ensillada y enfrenada ». Malheureusement cette grande faveur est la seule que le Roi Ferdinand ait jamais accordée à Colomb. Le reste des onze PAGES consiste en allégations pitoyables, en interprétations fantaisistes et en pur travestissement des faits.
Quand il a épuisé sa liste des bontés royales, Navarrete nous montre que la Nation elle-même, par sa littérature, qui à chaque époque est l'expression de la société , a largement payé à Colomb sa dette , si dette il y avait, chose, suivant lui , contestable. Les poètes espagnols, assure-t-il, « n ont pas négligé d'immortaliser I
son nom, par la bouche des muses ». Ainsi, à défaut des poètes espagnols, le Révélateur du Globe serait resté privé de Timmortalité. Ces bardes rayonnants, ces mal* très de TÉpopée , ces dispensateurs sublimes de Timmortalité , quels sont-ils ? Après avoir fouillé longuement parmi les archives littéraires de la nation , Navarrete ne peut cependant nous citer qu'une inscription funèbre, et une maigre strophe en Thonneur du Héros. L'inscription nous vient de Tabbé Juan Castellanos. Quant à la strophe glissée par Juan Melendez , dans Fode intitulée : le Désir de la glaire, elle est aussi piètre que sa donnée trompeuse.
Que l'Europe se le tienne pour dit : Si les Rois d'Espagne ne lui paraissent pas assez reconnaissants, c'est qu'on n'est pas suffisamment instruit de leur histoire.
Navarette va nous l'apprendre.
Les plaintes des étrangers sur les prétendues infortimes de Colomb, dit-il, sont de pure fantaisie. Quelques fonctionnaires, il est vrai, lui ont suscité des ennuis, mais toujours à l'insu et contre l'intention formelle des rois. D'ailleurs ce tort n'était pas aussi grave qu'on le pense , car le mérite de Colomb n'est pas aussi réel qu'on Ta généralement admis. En définitive , il n'a de valeur bien reconnue que la persistance, la force de volonté. Il ne s'est pas lassé des refus jsuscités par l'incrédulité des savants , refus que motivait au reste la sagesse et que sanctionnait la prudence. Quant à Tinvention , au génie qu'on lui
attribue , il n'en eut point ; ce ne fut qu'un heureux et audacieux imitateur des entreprises tentées avant lui dans cette partie de TOcéan.
Et s'il n'est pas suffisamment établi qu'un pilote d'Huelva, nommé Alonzo Sanchez, faisant voile d'Espagne aux Canaries, en 1484, fut poussé par une tempête jusqu'à l'Ile de Saint-Domingue , ainsi qu'on l'assurait, au moins est-il constant que les premiers Castillans venus à l'Espagnole apprirent des indigènes que, peu avant leur arrivée, des hommes blancs et barbus avaient débarqué dans leur pays. On assurait aussi qu'un marin du golfe de Gascogne, nommé Juan Échaïde, avait trouvé le banc de Terre-Neuve, bien avant la découverte du Nouveau Monde. Au surplus, Colomb n'avait aucun droit de priorité. Quant au désir de chercher des terres vers TOccident, Barthélémy Colomb, qui habitait Lisbonne avant l'arrivée de Christophe, Tavait mûri dans son esprit, d'après les récits des pilotes portugais. Barthélémy avait communiqué son plan à son frère aîné, celui-ci : avec une ténacité remarquable , était parvenu à l'exécuter.
Navarette n'ose pas, en plein dix-neuvième siècle^ affirmer hardiment avec Oviedo que les pays découverts par Colomb avaient jadis appartenu aux Monarques d'Espagne; toutefois son zèle de Courtisan le pousse à côtoyer cette prodigieuse assertion. « On ne laisse pas néanmoins, dit-il, de trouver fréquemment des lies et des terres que découvrirent autrefois les
anciens, et qui depuis ont été si négligées, qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de leur existence , et qu'elles sont regardées aujourd'hui comme de nouvelles découvertes (1). » Cette pasquinade gravement posée en fait, et présentée avec des airs d'autorité, la conclusion se tire d'elle-même : Colomb a simplement retrouvé ce que d'autres avaient découvert depuis longtemps déjà. Donc, si les Rois n'ont rien fait de plus pour lui, c'est qu'il n'en méritait pas davantage. On l'a récompensé bien au delà de ses services. Il ne nous reste qu'à bénir la mémoire du Catholique et de ses successeurs pour leur magnanimité envers la postérité de Colomb.
Ces tentatives de l'Académicien contre les droits imprescriptibles de la vérité dans l'histoire indignent justement notre àme. Et pourtant ce qu'il y a encore de plus triste à considérer, c'est que ces étranges audaces et leur étrange bassesse n'aient révolté personne en Espagne. La loyauté Castillane ne s'en émut pas. Navarette reçut les remerclments de la Cour, des faveurs nouvelles, des compliments Académiques; les éloges de la presse , l'approbation du bamabite Génois Spotorno et de l'École protestante.
Cette erreur, presque récente , du public démontre clairement combien le rôle providentiel de Christophe Colomb fut méconnu de la nation espagnole, restée
(1) Navarrete, Coleccion de los viages y descubrimientos que hiciC' ronpor mar los Espa fioles, 1. 1, Introduction.