CHAPITRE ONZIÈME
La Destinée posthume de Christophe Colomb nous présente aujourd'hui une singularité fort étrange. Les ennemis du Verbe divin qu'il glorifia, de son Église qu'il dilata, ont la prétention de le juger souverainement, et de nous apprendre, à nous, Catholiques, quel il fut, en réalité.
Désormais ce serait imiquement d'après eux que nous devrions le connaître. Que dirait-on si des Chimistes, des Géomètres, se déclaraient seuls aptes à prononcer sur l'esprit de saint François de Sales , la philosophie de saint Bonaventure ou la doctrine du bienheureux Alphonse de Liguori? Que vous semblerait-il des jurisconsultes qui affirmeraient leur spécialité en matière de physiologie végétale et de pathologie? Nous voyons pourtant les positivistes, les négateurs de la Providence vouloir nous imposer leur jugement sur l'homme providentiel dont ils nient le Mandat céleste.
D'autre part , il est remarquable aussi que l'idée de
la Sainteté de Colomb se soit répandue parmi les peuples, en dépit du mutisme obstinément gardé sur sa vie par la presse religieuse. Le pressentiment de sa perfection chrétienne s'est manifesté partout à la fois d'une manière spontanée ; car les feuilles Catholiques n'ont parlé de Colomb qu'à propos du Postulatum des Évêques sollicitant Tintroduction de sa Cause. Et même à l'heure présente , après vingt-huit ans de succès , malgré les traductions , les illustrations , les réimpressions dans tous les formats, aucun des grands journaux religieux n'a rendu compte de son histoire. N'est-ce point la seule puissance de la vérité qui , surmontant l'insouciance des uns , le silence concerté des autres , a virtuellement semé sur ce Globe le renom du Navigateur Apostolique?
A ces deux faits non moins surprenants que dissemblables, et portant chacun un caractère exceptionnel, s'en ajoute un troisième également extraordinaire; c'est que le temps, cause inéluctable d'effacement et d'indifférence pour les plus grandes renommées , n'a fait au contraire que raviver celle de Christophe Colomb. A mesure qu'on s'éloigne de l'époque où il vécut, l'intérêt qu'il inspire se généralise; sa mémoire parait grandir, s'animer, et nous la voyons s'avancer dans la société des vivants pour s'y faire autant de place que la plus haute notabilité d'aujourd'hui.
Mais cette surnaturelle grandeur offusque les petites célébrités contemporaines. Elle resplendit trop magni-
fiquement et projette une trop vive clarté sur le Catholicisme , pour que ses adversaires n'essaient pas d'en ternir les rayons.
On sait que des ecclésiastiques Génois ont été les premiers calomniateurs de leur immortel compatriote. Ils s*y obstinent , et tiennent , paralt-il , à rester ses derniers détracteurs.
Spotorno avait accusé d'orgueil et de liaison galante le Serviteur de Dieu. Belloro l'inculpait de mensonge. L'abbé Paul Rébuffo répétait ces calomnies. Le Prussien Alexandre de Humboldt trouvait Colomb d'un naturel bizarre , mystique , alliant au bigotisme la ruse et la cupidité. Il prétendait reconnaître en lui cette finesse commerciale qui est le propre de la race Génoise. Il le montrait superstitieux, ingrat, défiant et crédule. L'Oracle de la science moderne jugeait Colomb fort exercé à la pratique de la mer ; cependant peu solide sur la théorie du vaisseau , n'ayant qu'une faible teinture des Mathématiques. Il lui attribuait de fausses observations en Astronomie. Nous le ferons remarquer : si en effet l'Amiral avait été tel que nous l'a dépeint rÉcole protestante , renforcée des Chanoines Académiciens de Gênes , il serait assez malaisé d'apercevoir son génie, et de découvrir en lui quelque supériorité. Sa valeur ne dépasserait guère le niveau de la médiocrité.
Cette diminution du Héros des Mers ne suffisait pas aux ennemis du Surnaturel. Ce n'était point assez d'à-
voir rabaissé jusqu'à la vulgarité le Révélateur du Globe, il fallait jeter du doute sur les textes les plus autorisés , et démolir les documents authentiques formant la base de sa biographie.
Depuis le Concile du Vatican , FÉcole positiviste , entrevoyant quel avantage le Catholicisme allait tirer de la sainte personnalité de Colomb, a comploté de démonétiser sa véritable histoire. Des bibliographes Américains, Français, Italiens, Allemands, rajeunissent les vieilles accusations Génoises et Prussiennes , contre la chasteté du Messager de TÉvangile.
Donner crédit à la « liaison galante » afin d'enrayer la marche de l'opinion Catholique, et arrêter son pieux élan, tel est Tobjectif des bibliographes adversaires de l'Église.
Ces bibliographes se prêtant appui , s'applaudissant l'un l'autre, forment une catégorie à part dans la République des Lettres. Ils se prisent très haut, se croient juges souverains en toute question d'histoire ou d'archéologie. Nous ne partageons pas leur complaisante appréciation d'eux-mêmes.
Le bibliographe , en général , équivaut à un catalogue ambulant. Il a pour spécialité de savoir que tel livre paru en telle année, dans tel format, chez tel éditeur , sortait de telle imprimerie , et fut contrefait dans tel pays, ou traduit dans tel autre. Il suit la
destinée de Touvrage et peut dire ensuite le nombre de ses éditions revues, corrigées et augmentées, sans oublier leur millésime. Pareillement il est de force à énumérer les divers écrits publiés sur le môme sujet, en différents États. La modestie du bibliographe ne le met point à Fabri d'une certaine ambition. Dans Tespoir de quelque bruit , il met volontiers la main à la pâte littéraire, et pétrit à sa façon des notes, des notices, des monographies, des brochures, des plaquettes, sous la rubrique variée de : Remarques, Observations , Résumés , Essai Critique ou petite Re- \'ue.
A rheure présente , des Bibliographes de Nationalités diverses , mais unis dans leur commune aversion du Catholicisme, s'efforcent de travestir la noble image du Serviteur de Dieu. Prétentieux myopes, incapables d'embrasser aucune vue d'ensemble dans les Annales de l'Univers , obstinés à ne pas reconnaître une force supérieure qui dirige les événements , guide les pas des générations humaines, et les relève de leur chute, ils sourient de pitié devant ce qu'ils ne sauraient comprendre. Nos croyances excitent leur suprême dédain.
Le plus important comme le plus remuant de ces bibliographes, l'Avocat Américain auteur de la Bibliotheca Americana Vetustissimay non content d'avoir donné à son pays une fausse idée de Colomb, est venu en Europe, pour y défigurer le Messager de la Provi-
dence. N'appartenant à aucun des cultes chrétiens, dédiant hardiment sa dissertation principale à Tennemi du Christ, Timpie érudit Ernest Renan, il tente d'obscurcir la gloire de Colomb , en ébranlant l'ouvrage de son fils don Fernando , que le protestant Washington Irving appelait fort justement « la clef de voûte de l'histoire du Nouveau Monde ».
Missionnaire d'erreur , il déploie une activité inouïe dans sa funeste besogne. Infatigable pionnier de la Négation, il creuse à l'aide d'arguties tout autour des textes, pour les faire tomber sous sa critique, les travailler et les interpréter d'après les besoins de sa thèse. A son insu, le diligent bibliographe reste toujours Avocat, malgré sa profession nouvelle. Il a couru terre et mer en quête de documents inconnus sur Christophe Colomb. Il a su établir des relations bibliographiques avec les principales Sociétés de géographie, surtout celle de Paris, dont le bulletin mensuel lui sert de tribune. Il semble considérer le Découvreur de son pays, comme lui appartenant ; il en a fait sa chose, sa propriété rétrospective. Il se l'est adjugé, en a pris possession comme de son légitime bien, et nous le voyons exercer sur lui, pour son propre compte, toutes les revendications du protestantisme.
On ne peut parler de Colomb qu'aussitôt il ne s'immisce dans le débat, et sous prétexte d'éclaircissements, n'y apporte le doute, n'y épaississe l'obscurité. Telle est son ardeur à l'accaparement du Héros, que nous
2)08 *r£CIXE5 h£S^ ^ CL'RIEL'SEs H.Ua>IESSES
devons loi paraître étrangement audacieux pour Favoir ffsé réclamer au nom du Catholicisme, le poser en pleine lumière . et le restituer à l'Église. Voici plus de vingt ans rpje le bibliographe Américain vise à monopoliser cette grande image. Bien qu'il projette de la sculpter un jour à sa façon , il procède , en attendant , par démolitions partielles, et dissertations dissolvantes. f)n croirait qu'il espère fonder Fécele de la Négation historique.
Parmi les bibliographes Français, ses émules, et comme lui détracteurs de Ck)lomb, s'est distingué Davezac-Macaya. Ancien employé du Ministère de la Marine , il fut un des premiers à lire notre histoire ; et tout voltairien renforcé qu'il était, jamais il n'avait eu la témérité de l'attaquer, avant son affiliation à la coterie Génoise. Voulant rivaliser en démolitions avec le bibliographe Américain, enviant aussi la lourde prestesse de TAUemand Peschell , il imagine de bouleverser l'histoire de Colomb ; et afin de montrer jus- (ju'oii pouvaient aller « les curieuses hardiesses de la critique érudite », avec un sans-gène des plus narquois, il ourdit une trame biographique qu'il intitule : « Canevas chronologique de la vie de Colomb (1), » Alors il bi*ode d l'aise, sur ce Canevas hasardeux, des dates (le fantaisie, les agrémentant des accusations surannées de la coterie Génoise , tant exploitées du protestantismo.
(1) Bulletin de la Société de géographie, — juillet-août 1872.
C'est spécialement Tattrait de « la liaison galante » qui pousse sa navette dans ce « Canevas chronologique », et y crée un dessin calomniateur. Toutes ses diverses combinaisons de date ont principalement pour but de rajeunir Christophe Colomb. Le faire naître plus tard, le faire mourir plus tôt, est Tobjectif constant de son labeur.
Il faut nécessairement que le Maître des Navigateurs ait eu tout au plus quarante-deux ans, lorsque naquit à Cordoue son fils Fernando, illégitime fruit de « la liaison galante » avec Béatrix Enriquez. Telle est la visée de ce travail de bibliographe superlatif, où, dans moins de 59 pages, se déroulent 112 notes, dont Tensemble comprend une étendue deux fois plus longue que le texte. C'est là un étalage de premier rang, un luxe de bibliographie à rendre jalouse toute la gent bibliographante .
Une telle préméditation contre la sincérité de Thistoire ne saurait être assez durement condamnée.
Combien ne s'indignerait-on pas si quelque écrivain Catholique , ou un philosophe non bibliographe s'en rendait coupable? Mais provenant d'un bibliographe de profession , voltairien surtout , elle est complaisamment acceptée des Sociétés de géographie, dupes de son déguisement. Ce « Canevas chronologique » est même pris en considération . On lui fait un succès . Nul ne s'offusque de la broderie ; elle vaut argent comptant ; personne n'aperçoit la fausse monnaie littéraire.
Désirant être bref, nous ne pouvons entrer ici dans les détails , déchirer ce misérable Canevas si crédulcmentreçu, et refouler les 59 pages, avec les 112 notes qui leur font cortège, dans le domaine du Subreptice, d'où elles sont venues. Nous nous bornons à signaler le procédé bibliographique de Davezao-Macaya, spécimen nullement honorable des « Curieuses hardiesses de la Critique érudite ».
Ce bibliographe , qui tient à offrir dans un cadre tout neuf le fabuleux tableau des amours de Colomb avec « une belle dame de Cordoue », et qui, à cet effet, a préparé son « Canevas », rencontre cependant des difficultés pour le rendre croyable. Comme il n'était guère admissible que Colomb arrivant à Cordoue, âgé d'environ cinquante ans , dans un état voisin de Findigence , et courbé sous le poids d'une pensée qui recelait Tautre moîtié du Globe, eût rêvé d'amoureux exploits , Davezac fabrique une chronologie fantaisiste qui, dit-il, « rajeunirait fort à propos, de dix ans, le galant Cavalier (1) ».
Que vous semble de cette aisance bibliographique ?
Suivons un instant , à cette occasion , « les curieuses hardiesses de la Critique érudite ».
(1) Datczac, Canevas chronologique de la vie de Christophe Colomb. Bulletin de la Société de géographie^ — juiJlet-août 1872.
On sait que Christophe Colomb, né en 1435, mourut à Valladolid, le 20 mai 1506, Agé de soixante-dix ans. L'âge du Héros, au moment de sa mort, qu'indiquent d'ailleurs plusieurs circonstances de sa vie, est fixé d'une manière indubitable dans V Histoire des Rois Catholiques Ferdinand et Isabelle, par don Andres Bemaldez , Curé de los Palaccios et Aumônier de TArchevêque de Séville, Diego de Deza, autrefois défenseur de Colomb, aux conférences de Salamanque. Andres Bernaldez avait connu personnellement TAmiral des Indes. Il le reçut et l'hébergea dans son presbytère au retour de sa seconde expédition. L'Histoire des Rois Catholiques nous dit que Colomb mourut en bonne vieillesse, in senectute bona, à Valladolid, dans le mois de mai 1506, âgé de soixante-dix ans, « de edad de setenta aîios ». Ce double témoignage en latin et en espagnol ne souffre aucune interprétation. L'expression seneclule bona est l'équivalent même de soixante-dix ans, nombre d'années que l'Écriture assigne à la vie humaine (1).
Ce chiffre n'arrange point les calculs que Davezac a disposés pour son « Canevas Chronologique »; il se
(1) Dies annorum nosirorum septuaginta annis. — Psal. lxxxix.
prête trop mal à Taccusation d'intrigue amoureuse. Car, remarque ce Bibliographe : « Christophe Colomb aurait eu plus de cinquante ans lorsqu'il formait à Cordoue cette liaison galante avec Béatrix Enriquez de Arana, dont Ferdinand Colomb lui naquit en 1488. » Et alors , sans scrupule aucun , il conseille de lire Sesenta, au lieu de Setenta, « ce qui rajeunirait fort à propos le galant cavalier ».
Voilà certes un exemple édifiant des « Curieuses hardiesses de la Critique érudite ». Comment trouvez-vous ce moyen de sortir d'embarras? Quoi de plus simple? le texte dit soixante-dix ; ne vous en préoccupez pas, lecteur; lisez soixante seulement, et tenez- vous tranquille. N'est-ce pas merveilleux?
Reste pourtant un obstacle.
Outre l'important témoignage de l'historien des Rois Catholiques , nous trouvons une Cédule Royale autorisant exceptionnellement Colomb à voyager sur une mule , à cause de ses infirmités et de son grand âge, Ciertas enfermedades et Viieslra Ancianidad (1). Qu'objecter à ce document en si parfaite concordance avec les paroles du Curé de los Palaccios?
Un bibliographe aux « Curieuses hardiesses » ne se déconcerte pas pour si peu. Davezac nous apprend qu'en écrivant Setenta au lieu de Sesenta, le Curé de los Palaccios l'aura fait (( sous l'impression de ces indices ex-
(1) Coîeccion diplomatica, t. II, p. 304, num clyi.
térieurs d'une vieillesse qu'avait devancée le nombre effectif des années (1) », par conséquent, en lisant soixante-dix y nous devons croire qu'il s'agit seulement de soixante. Quant aux infirmités, à l'âge avancé, qui motivent la permission d'aller sur une mule, on peut, assure-t-il, « les considérer comme dépure forme, et simplement de style y ainsi qu'on dit en termes de palais ».
Cette fois, c'est trop fort. Ceci dépasse « les curieuses hardiesses de la Critique érudite » et devient de l'impertinence à l'égard du public. C'est le persiflage de l'histoire. Vit-on jamais pareille audace? N'est-ce pas abuser du lecteur que d'appeler une forme de style la vieillesse et les infirmités de l'Amiral ? Qui ne sait combien les souffrances morales s'ajoutant aux maux physiques éprouvèrent les dernières années de Colomb? tous ses biographes en parlent ; les lettres privées , la Correspondance officielle en font foi; la prose et la poésie les ont douloureusement commémorées. Mais Davezac nie les infirmités, pour être mieux fondé à nier la vieillesse ; car il lui faut à toute force « rajeunir de dix ans l'élégant cavalier ».
Voulant absolument établir la « liaison galante » , l'intrépide bibliographe fait dire à Oviedo , à Ortiz de ZuiLiga ce qu'ils n'ont pas voulu exprimer, ce qu'ils ne pouvaient penser, et àHerrera, précisément le contraire de ce qu'il affirme.
(1) Dayezac, Bulletin de la Société de géographie j n^de juillet-aoûl 1872, p. 59.
Le cas devient embarrassant, car THistoriographe Royal, Antonio de Herrera, jouit d'une autorité sans conteste. On Ta surnommé le Prince des Historiens du Nouveau Monde , et quand il déclare le mariage de Colomb avec Béatrix Enriquez, on ne peut mettre en doute son affirmation.
C'est fort désobligeant pour la « Critique érudite », mais le mariage avec son caractère respectable et positif, ses obligations , ses conséquences , congédie tout net les aflfriolants mystères et les folâtres joyeusetés de « la Liaison galante ». Dès lors les combinaisons des « Curieuses hardiesses » ne sont que de vains mots. Au milieu de ce désarroi, quel parti va prendre le bibliographe désappointé? Il nous accuse de ne pas bien comprendre l'espagnol et de donner ime fausse traduction d'Herrera.
A la grande confusion de « la Critique érudite », nous avons démontré : V que cette traduction, parfaitement conforme au texte, au sens littéral, était de tout point rigoureusement exacte ; 2"* que nous n'en étions pas l'auteur, car elle avait été dédiée par Nicolas de la Coste à Tillustre Président de Lamoignon , il y a deux CENT VINGT-SIX ANS. Cet ouvragc ne constitue pas une rareté. Il se trouve dans toutes les grandes bibliothèques. En sa qualité de Bibliographe, Davezac aurait dû l'y voir.
Nonobstant cette claire réponse, certains admirateurs des « Curieuses hardiesses » ont reproduit l'accusation
portée si inconsidérément. L'infatigable calomniateur de Colomb, le Chanoine Angelo Sangiiineti, s'est plu à la renouveler avec fracas dans un Rapport fait à l'Académie de Gênes, contre notre livre : l'Ambassadeur DE Dieu. Ensuite cet impudent réquisitoire a paru imprimé, avec approbation de l'Archevêché et recommandation du journal Académique. Sanguineti l'a répandu partout en Italie. Il a trouvé des échos à Modène, à Turin, à Plaisance et à Milan.
A ce propos une polémique s'engagea. Les Chanoines Académiciens noircirent du papier ; puis au cours de ces débatsL « la Critique érudite » dévoila une « Curieuse hardiesse » jusqu'ici inconnue dans le camp des bibliographes. L'ennemi de Colomb déclara effrontément quïl n'avait jamais lu, ni même aperçu l'ouvrage contre lequel néanmoins il a voulu soulever l'opinion ! . . . Pour le coup, Davezac a trouvé son maître. « La Critique érudite » n'avait point poussé « les Curieuses hardiesses » jusqu'à lire dans une Académie son jugement sur un livre, sans en avoir vu même la couverture!
Croit-on que cet aveu ait été pénible au Chanoine Sanguineti? im bibliographe de sa trempe ne s'inquiète point d'une supercherie. Au contraire, il en tire orgueil, et répond d'un ton de rogue suffisance qu'il n'a pas lu, parce que point n'est besoin de lire un tel ouvrage pour le juger.
Incrédules ou Chanoines Académiciens , les ennemis de la Sainteté de Colomb vantent réciproquement leurs
erreurs. Entrepreneurs de démolitions littéraires, fabricants de conjectures, dénicheurs de textes hypothétiques, paraphrastes d'inductions hasardeuses, ils se trouvent toujours prêts à bâcler, à propos d'une phrase, d'un mot et au besoin d'une syllabe, quelque brochure bourrée d'interprétations. En désaccord parfois quant aux détails, on les trouve parfaitement unis contre les vues d'ensemble et les nobles enseignements de l'histoire. Us traitent dédaigneusement de poésie et de légende tout C€i qui tient au sentiment de l'historien.
Le but visible de ces bibliographes est de diminuer le Héros, d'enlever à Colomb le nimbe radieux dont nous avons couronné sa gloire, sous les auspices du saint pape Pie IX.
Déjà dans notre écrit : Salan contre Christophe Colomb ^ nous avons suffisamment confondu ces adversaires du sentiment. Nous nous bornerons à montrer ici que parfois même le sens des choses usuelles leur fait absolument défaut.
Dans sa tendre jeunesse , Christophe Colomb étudia quelque temps à Pavie. Cette circonstance nous est apprise par son second fils, don Fernando. Nul n'avait jamais douté de ce fait , qu'on trouve non seulement chez les historiens, mais qui est consigné dans un manuscrit Espagnol de 1561, conservé à la Bibliothèque de l'Académie Royale d'histoire, à Madrid. Notre grand érudit Jomard l'a également rapporté. Néanmoins l'oracle des Génois, Spotomo qui ne pouvait manquer l'occasion d'une erreur, dès qu'il s'agissait de Colomb, a jugé que le futur Découvreur de l'autre hémisphère n'était point allé à Pavie. Là-dessus, alléché par « les Curieuses hardiesses » , l'abbé Sanguineti imagina, dans son Abrégé protestant, de supposer qu'il y avait peutêtre ici une faute de typographie , çt qu'au lieu de in Pavia, il faudrait lire in Patria.
Une si lumineuse interprétation parut à ses compatriotes le trait du génie. Ses amis célébrèrent cette sagacité merveilleuse. Plus tard, des bibliographes en renom n'oublièrent point d'adopter comme très naturelle cette substitution de Pavia en Patria. Davezac la