PRIMAUTÉ INTELLECTUELLE DE COLOMB
resta complet. Sa pensée se produisit native, spontanée, autochtone, pure de tout alliage terrestre. Elle sonda rinconnu, traversa l'infini, uniquement éclairée du flambeau de la Foi Catholique.
Son affirmation ne procédait point des combinaisons du génie , des calculs de la science ; mais intégralement d'une illumination supérieure, atteignant l'Ordre surnaturel. Car aucun héritage scientifique ne lui échut. Il ne recueillit rien de ses devanciers, n'accepta rien de ses Contemporains, fort heureusement pour sa gloire, car qu'auraient-ils pu lui fournir qui n'eût servi à l'égarer? La première autorité Cosmographique d'alors, le physicien Paul Toscanelli, professait la plus capitale des erreurs , à savoir que la Mer occupe seulement la Septième partie de la Terre , tandis qu'en réalité elle couvre plus des deux tiers du Globe.
Cette opinion était d'autant mieux enracinée dans l'enseignement , que le docte Cardinal Pierre d'Ailly l'avait admise dans son fameux Tableau du Monde , Imago Mundi. Notre grand poète, Victor Hugo, a donc eu parfaitement raison de dire : « Si Christophe Colomb avait été bon Cosmographe, il n'aurait jamais découvert le Nouveau Monde (1). »
En dehors des années employées à courir les mers, le dénuement , les nécessités de la vie matérielle , ayant toujours astreint Colomb à un labeur quotidien , on ne voit pas qu'il ait jamais pu consacrer aux études litté-
(1) Victor Hugo, les Travailleurs de la mer, t. II, p. 249.
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raires et à Térudition d'autres loisirs que les journées passées dans la bibliothèque de Tagreste couvent de 1% Rabida. Pareillement, comme homme de Mer, le grand Découvreur n'avait aucun avantage sur les marins de son époque. La Navigation ne lui avait confié aucun secret réservé. Il ne possédait que le sextant, Tastrolabe, les moyens de calcul, les instruments de mesure, et les cartes dont on se servait depuis le treizième siècle. Au surplus, des Chroniqueurs presque contemporains de la Découverte, aussi bien que les bibliographes modernes contestent sa supériorité dans la Nautique. L'historien des Indes, Tabbé Lopez de Gomarra, parle du peu de science de l'Amiral, et dit qu'il n'était point docte, mais seulement de bon jugement (1). Le vieux voyageur Français , Thévet , qui avait connu des officiers ayant servi sous ses ordres, assure qu'il « n'était pas fort expert aux choses de la marine ». L'auteur du plus ancien recueil de voyages maritimes, Jean-Baptiste Ramusio, admirateur de Colomb, se garde bien de vanter sa supériorité Nautique, et parle surtout de son rôle providentiel. Dans sa Cosmographie imprimée à Milan, en 1556, Girava Terracones déclare « Christophe Colomb, de Gènes, grand marin, et Cosmographe médiocre (2) ». A Berlin, l'Oracle de l'érudition Allemande, Alexandre de Humboldt, juge Colomb plus habile dans
(1) Lopez de Gomarra, Histoire des Indes, liv. I, chap. xiv.
(2) Santarem, Recherches historiques, critiques et bibliographiques sur Améric Vespu4;e, p. 178.
la pratique de la Mer que dans la théorie du vaisseau. Il rabaisse beaucoup ses connaissances techniques. 11 le dit « dépourvu d'instruction, étranger à la physique et aux sciences naturelles ». Il le montre « peu familier avec les mathématiques » , et l'accuse d'avoir fait « de fausses Observations dans le voisinage des Açores, sur le mouvement de l'étoile polaire (1) ». A Paris , notre grand Géographe Babinet , de l'Académie des sciences, prend en pitié les idées de Christophe Colomb, et le juge moins avancé en Géographie qu'on ne l'était au temps d'Aristote (2).
Ces deux illustrations Académiques ont délivré authentiquement un Brevet d'incapacité au Révélateur du Globe. Colomb semble, d'ailleurs, avoir d'avance acquiescé à ce Certificat rétrospectif d'ignorance , puisqu'il avoue humblement que pour son œuvre les Mathématiques et les Mappemondes ne lui ont guère profité (3).
L'ignorance de Colomb a été vérifiée par des savants officiels, et admise comme un fait indubitable. Elle a servi de thème à maints débats Académiques. A la suite des Biographes protestants sont arrivés les Bibliographes Voltairiens, renchérissant l'un sur l'autre à ce
(0 HuMBOLDT, Cosmos, t. II, p. 337.
(2) Babinet, Influence de la mer sur les climats.
(3) Christophe Colomb : « Yo dijè que para la ejecuUon de la împresa de las Indias, no me aprovecho razon, ni matematica ni Mapamundos. » — Lihro de las profecis, folio iv.