MÉCONNUE DES BIBLIOGRAPHES
arrivé, la Découverte aurait eu lieu sans qu'il fût besoin de Colomb. L'état des esprits, la force des choses, y conduisait inévitablement.
Nous nous croirions indigne de transcrire Thistoire d'outre- tombe du Messager de la Providence, si nous ne protestions énergiquement contre ces impudentes inductions établies par certains bibliographes, avec le pédantisme doctrinal dont ils revêtent les erreurs qu'ils nous présentent ensuite hautainement, comme d'indiscutables vérités.
C'est ici la plus audacieuse des assertions ; le renversement des dates, l'invention cauteleuse des faits, la substitution des Conséquences aux Causes ; en un mot la confusion la plus coupable qui se puisse commettre en histoire.
Nous le déclarons formellement :
Avant Christophe Colomb il n'existait en ce monde ni mouvement des intelligences, ni aspirations des peuples, vers l'agrandissement de la Terre.
Loin d'avoir reçu et répercuté les impressions de son siècle, Colomb au contraire l'a imprégné des siennes propres.
Pendant que se formait, peu à peu, et se dessinait enfin lucidement dans sa pensée son plan de Découverte , il n'y avait nulle part, en Europe , la moindre application des intelligences aux questions de géographie, ni aucune impulsion, soit générale, soit particulière, vers la recherche de terres inconnues.
Les théoriciens de la philosophie dite historique, enseignent d'un ton doctoral que le caractère de la fin du quinzième siècle , avec ses répercussions des pressentiments du monde , le mouvement des intelligences vers rinconnu, les aspirations des peuples, le poids souverain de la masse entraînant les volontés individuelles , déterminant les aptitudes, exerça sur Colomb sa pleine influence , au point qu'il résumait en lui son époque et personnifiait ses tendances.
Dupe de ces téméraires enseignements , im diplomate distingué , M. le comte Charles de Mouy, n'a pas craint d'écrire presque officiellement : « Il était inévitable, au moment où parut Colomb , qu'un homme d'esprit hors ligne, et d'un courage à toute épreuve, profondément pénétré par les préoccupations contemporaines, réunit en soi les ardeurs , les émotions , les curiosités et les désirs de tous, et abordât à travers les mers quelque Continent inconnu. »
Confiant dans la justesse de son assertion , le même diplomate l'aggrave de cette autre affirmation, qui, sous sa plume , s'arroge des airs d'axiome et de vérité historique, bien qu'elle ne soit, hélas! qu'une bien piètre erreur, doublée d'anachronisme :
« La force des choses , dit-il , le développement de la science maritime, le pressentiment de l'Univers, imposaient la Découverte du Nouveau Monde. Vasco de Gama trouvait la route de Tlnde par le cap de Bonne- Espérance, en même temps que Colomb, cinglant en sens
inverse , avec ses petites Caravelles , abordait Tarchipel des Antilles (1). »
D'après ces paroles , d'une telle assurance qu'elles y prennent un ton d'autorité, Colomb semblerait un simple rival de Vasco de Gama, et qui , craignant d'être devancé par lui, aurait cinglé vers l'Ouest, en même temps que celui-ci affrontait le Cap des Tempêtes.
Quoi de plus faux, de plus diamétralement contraire à la réalité des faits?
Ne confondons pas les dates ; respectons la marche des ans, et les progrès de la Nautique. Vérifions par la Chronologie , cette incorruptible gardienne des temps, la véritable époque des deux expéditions.
Colomb, parti de Palos, découvrit les Lucayes le 12 octobre 1492.
Vasco de Gama, parti de Lisbonne, doubla le cap de Bonne-Espérance en novembre 1497.
C'était, par conséquent, cinq ans après la Découverte des Antilles , après le second voyage de Colomb , après son deuxième retour en Europe, pendant que le Grand Amiral de l'Océan préparait sa troisième expédition, durant laquelle il découvrit le Nouveau Continent.
Remarquez-le bien :
Vasco de Gama ne s'est enhardi à franchir le Cap redouté que depuis le succès de Colomb, lorsque déjà ses explorations postérieures , ses découvertes de la Domi-<
(1) Charles de Mou y, Journal officiel de la République française, 19 février 1875.
nique, la Guadeloupe, la Martinique, Marie-Galante, Mont-Serrat, la Rotonde, Antigoa, les Onze mille Vierges, Saint-Jean , llle des Pins , Sainte-Croix , la Jamaïque, rarchipel des Jardins de la Reine , celui d'Évangélista , ainsi que les voyages réitérés de ses lieutenants , pour le ravitaillement de l'Espagnole, avaient complètement dissipé les épouvantes de la Mer Ténébreuse , apaisé les imaginations , et confirmé la libre pratique des navires sur toute l'étendue des flots.
Ce simple spécimen d'erreurs biographiques, recueilli parmi cent autres, indique avec quelle légèreté on parle généralement de la Découverte et de son auteur.
L'école rationaliste , qui repousse dédaigneusement le Surnaturel , et donne un congé définitif à la Providence, la science expérimentale lui suffisant, a jugé rOEuvre de Colomb trop grande pour être attribuée à un seul homme. Elle en a donc répai*ti le mérite entre les multitudes, et fait supporter par Tanonyme le poids de cette gloire immense.
Les enseignements de la philosophie dite historique, ont tellement accrédité la croyance à un mouvement de Tesprit humain au temps de Colomb, que même des littérateurs d'intention droite, la partagent avec les sectateurs du Progrès indéfini. Ils sont persuadés qu'au moment où parut Colomb , il se faisait surtout parmi les populations maritimes un travail latient dans les esprits ; que le désir d'étendre par mer les relations commerciales se propageait; qu'on s'appliquait avec ardeur à la Géographie et au perfectionnement de la Nautique.
C'est là un abîme d'erreurs historiques. Les faits détruisent, de fond en comble, ces complaisantes assertions. Nous le déclarons donc, à la face des bibliographes des Deux Mondes, occupés de travestir la vie du Héros des Mers :
Au temps où arriva Colomb, aucune conception maritime nouvelle ne s'élaborait dans les esprits. Il n'y avait avant le Révélateur du Globe ni tendance , ni aspiration des peuples vers des Continents inconnus. Parmi les nations nul ne méditait sur un accroissement possible du domaine terrestre.
Compulsez les annales du quinzième siècle ; vous n'y rencontrerez pas le plus léger indice de ces prétendus élans de la science , de ces pressentiments des masses, de cette anxieuse avidité de connaître qu'afiSrme témérairement l'École protestante, et que répètent aveuglément des bibliographes se copiant l'un l'autre, avec une paresseuse confiance.
L'unanimité de leur opinion ne nous intimide guère. Nous avons pour nous les faits , les dates , leurs conséquences ; et cette placide éloquence l'emporte de haut sur les déclamations et les fatuités bibliographiques, si nombreuses qu'elles puissent être.
Jugez par vous-même , lecteur.
Où voit-on cette préoccupation générale, cette ardeur scientifique, ce besoin commun d'acquisitions intellectuelles , qui se concentra dans Colomb , et dont il fut, dit-on, la personnification vivante?
Cherchez : vous ne trouverez rien. Vous n en citerez pas un exemple , un seul ! car cette noble curiosité n'existait point avant le Révélateur du Globe. Loin de ravoir reçue de ses Contemporains, ce fut lui-même qui la leur inspira
Ouvrons l'histoire.
Durant le quinzième siècle , on ne voit aucun Souverain ordonner des explorations Maritimes.
La France, bien qu'elle eût été peut-être la première informée des aventures de Marco Pol , puisque le frère du grand voyageur avait, dans les eaux de Venise, remis à TAmiral Français Thiébault de Cépoy un exemplaire de son ouvrage pour le Roi Charles de Valois , la France ne s'était point laissé séduire par ces merveilles, et n'eut pas la velléité de traverser les mers.
L'Espagne , absorbant toutes ses forces dans sa lutte contre les Maures, employait uniquement sa marine à protéger ses côtes et empêcher quelque descente des Musulmans d'Afrique.
Venise , limitait exclusivement à la Méditerranée ses Navigations.
Gênes, qui envoyait ses vaisseaux dans les échelles du Levant et la Mer Noire, ne dépassait pas souvent le détroit de Gadès.
Le Danemark et la Norwège ne laissaient guère leur pavillon s'aventurer loin de l'Océan Germanique.
Les ports des villes Anséatiques se bornaient exclusivement au grand Cabotage.
La Hollande s'occupait plutôt de fortifier ses digues contre TOcéan, que d'aller braver ses fureurs au large.
Seul, le Portugal, sous l'impulsion de l'Infant Don Henrique, avait donné à sa Marine un grand essor, sans cependant oser s'éloigner beaucoup de la côte Africaine. Encore procédait-il par tâtonnements et longues intermittences. Il hésita pendant dix-huit ans à dépasser le Cap Bojador, déjà reconnu par ses vaisseaux depuis 1435. Les marins s'arrêtaient interdits devant le Cap Non, ainsi nommé parce qu'il ne fallait pas le franchir ; au delà s'étendaient, croyait-on, les horreurs de la Mer Ténébreuse,
Où donc est ce pressentiment général*, cette attente des peuples?
Dans toute l'Europe un seul souverain songe à s'agrandir par mer, c'est le Roi de Portugal. Seul il possède une sorte d'École Navale. Pourtant l'élan est si modéré, même à Lisbonne, dans cette population de marins, qu'il faut recruter du dehors des officiers, des hydrographes , des cosmographes.
Quant à cette force des choses , à ce développement de la science, et à ces pressentiments de l'Univers , qui, assure -t -on, imposaient la Découverte du Nouveau Monde, nous pouvons en avoir l'exacte mesure dans la facilité que rencontra Colomb à faire accepter son plan de Découvertes.
Il s'adresse d'abord , comme l'y portait son cœur, à sa ville natale. Gênes, quoiqu'elle ait une flotte consi-
dérable, n'éprouve aucun besoin de découvrir des terres inconnues. Elle rejette dédaigneusement sa proposition. Repoussé par sa patrie , Colomb propose son plan à Venise dont les vaisseaux couvrent l'Adriatique. Également la République de Saint-Marc n'a pas ressenti ces prétendues aspirations de l'Univers, et refuse d'examiner le projet. Le futur Révélateur du Globe oflfre alors au Portugal de lui acquérir des terres inconnues au sein de l'Océan. La commission de Cosmographie déclare son projet irréalisable , et les Conseillers de la Couronne , loin d'avoir des pressentiments mystérieux, de partager ces aspirations universelles, s'opposent formellement aux entreprises dans l'Océan.
Lorsqu'enfin, au bout de sept ans de sollicitations en Espagne , son plan est accepté par la Reine Isabelle, malgré la cour et les savants, au lieu d'heureux pressentiments , .d'espérance et d'ardeur, chez les marins du littoral, on ne trouve que désolation. Il faut employer la force pour les embarquer.
Au moins, les hommes d'étude et de réflexion, les esprits cultivés, éprouvaient-ils, eux, l'impression de ce désir ambiant, les effets de cette émulation scientifique dont on nous parle? l'école rationaliste le prétend; mais l'observation des faits lui donne un complet démenti. A l'époque où Christophe Colomb sollicitait de divers Gouvernements les moyens d'entreprendre ses découvertes , aucun État de l'Europe n'aurait pu présenter seulement quatre hommes travaillant simultané-
ment au progrès de la Cosmographie et des sciences géographiques :
L'Angleterre n'en possédait pas un seul, et ne se faisait honneur que d'un étranger, le Vénitien Cabotto, entré à son service avec son fils Sébastien.
L'Allemagne ne tirait orgueil que de Martin Behaim, né à Nuremberg , mais obligé pour subsister d'habiter Lisbonne ou les Açores.
L'Italie comptait imiquement, pour Cosmographe, le médecin de Florence, Paul Toscanelli.
L'Espagne également n'avait qu'un Cosmographe inédit, le noble joaillier de Burgos, don Jaime Ferrer.
Le Portugal , malgré ses nombreux Officiers de marine, ne pouvait montrer qu'un seul vrai Cosmographe, le révérend chanoine don Femand Martinez.
Telle était alors la pénurie scientifique de l'Europe, que lorsqu'il s'agit enfin de soumettre à im examen officiel le projet de Colomb, le Portugal ne parvint à composer qu'une Commission de trois membres : l'Évêcjue de Ceuta, le docteur Roder igo, médecin du Roi, et un autre médecin, le juif Joseph. L'Espagne, à son tour, par manque d'un nombre suffisant d'hommes de mer et de Cosmographes, pour former la Junte qu'elle réunit à Salamanque, se vit obligée de prendre des docteurs en droit et des théologiens.
Donc , parmi les érudits , pas plus que dans le vulgaire , on ne saisit la moindre trace de ces pressentiments généraux, de cette fermentation intellectuelle,
de cette irrésistible tendance dont on assure que Colomb s'assimila les ardeurs.
Ni les individualités ni les masses n'exercèrent la plus légère influence sur la détermination réfléchie, la volonté immuable de cet homme plus fort que le temps. Loin d'avoir concentré dans sa personne la pensée de son époque, le désir de tous, le Révélateur du Globe , au contraire , a irradié sa propre Conception sur ses contemporains et les générations suivantes.
En effet, il n'avait pu se pénétrer de ce désir général qui n'existait point. Il n'avait pu résumer en lui ces prétendues aspirations de l'Europe. Également il ne pouvait pas davantage personnifier l'ardeur d'un progrès qui ne se manifestait nulle part. Christophe Colomb ne fut donc ni l'expression de la tendance générale des esprits, ni l'agent d'une collectivité scientifique. Son époque demeurait assez indifférente aux études Cosmographiques, avant qu'il ne l'eût lui-même, SEUL et directement , imprégnée de ses idées personnelles , pendant, les dix-huit années qu'il consuma en sollicitations auprès de deux Républiques et de trois Royaumes; répandant ainsi ses vues nouvelles, esquissant ses hardies conjectures , attirant dès lors , principalement dans les cités maritimes, l'attention des pilotes et des Cosmographes sur des questions dont ils ne s'étaient guère préoccupés jusque-là.
Par la grandeur de ses aperceptions, Christophe Colomb fut PRIMORDIAL et unique.
Chez lui, l'intuition n'emprunta rien à l'expérience humaine. Il vivait seul, absolument seul, dans la transcendance de ses conceptions. Son isolement intellectuel