AMABILITÉ DU HASARD
dentelle, incertaine, privée de toute intelligence, étrangère à tout calcul. Et lorsque la force invisible que les Matérialistes appellent Hasard , perdant son caractère habituel d'irrégularité , d'incertitude , d'aléa , tout à coup se rend persistante , logique , amène d'heureuses coïncidences, montre des prédilections constantes, prépare des imprévus secourables, correspond au désir de l'homme , jusqu'à déconcerter les calculs de la science et les transcendantes conceptions du génie, ce Hasard, alors, devient nécessairement suspect, inadmissible. est absolument méconnaissable; évidemment on lui donne un faux nom , et nous ne pouvons l'accepter. Est-ce par l'eflfet du Hasard que, malgré le rejet du projet de Colomb , successivement condamné des savants du Portugal, des sages de l'Espagne, de l'opinion publique et de la Cour, cet ignorant obtint d'entreprendre sa Découverte? Est-ce par l'obligeance du Hasard, qu'à nie de Fer, quand trois vaisseaux de guerre Portugais croisent pour l'enlever, une aire subite de vent favorable le dérobe à leur attaque ? Est-ce aussi par Hasard qu'avec des équipages embarqués de vive force , des officiers jaloux, prêts à seconder la révolte, la Boussole, son unique guide, se montrant infidèle, il ose néanmoins affronter les épouvantes de la Mer Ténébreuse , Tefifroi de la Mer d'herbes , braver les sommations des rebeUes , les forcer à la soumission , et leur annoncer le moment précis où ils découvriraient la Terre ?
Est-ce le Hasard, qui, tout exprès, comme pour mieux marquer son assistance, le conduit sain et sauf au-dessus des abîmes à travers les dangereux parages des Lucayes, et lui fait, dans la nuit, jeter l'ancre au milieu des écueils sous-marins entourant l'Ile qu'il nomma si justement Saint-Sauveur?
Il y a quatre-vingts ans, sous le règne de Napoléon P, un officier de mer écrivait au sujet de ce débarquement : « Quelques lieues plus au nord ou plus au sud, ses frêles bâtiments ne pouvaient manquer de périr pendant la nuit, dans des parages qu'après trois siècles d'observation et d'expérience les navigateurs ne fréquentent qu'avec les plus grandes précautions. C'est
une remarque que je n'ai trouvée chez aucun historien et qui m'a frappé vivement en naviguant dans ces
mers(l). »
Un amiral français, membre de l'Institut, M. Jurien de la Gravière , dit en parlant de ces écueils et de Colomb : « Un moins bon marin aurait pu, sans doute, comme lui , découvrir le Nouveau Monde ; il est très probable qu'il ne serait pas revenu nous le dire. Les récifs des Lucayes, aussi impitoyables que ceux de Vanikoro, garderaient encore aujourd'hui le secret dans leurs profondeurs (2). »
N'admirez-vous pas que le Hasard lui ait fait prendre
(l}EsMÉNARD, la Navigation^ 1. 1, p. 218, in-8o; 1805. (2) Jurien de la Grwière, Les marins du XV^ et du XVI* siècle, 1. 1, p. 83.