‹ Histoire posthume de Christophe ColombChapitre 58 sur 250 · AU GOUVERNEMENT DE DON DIEGO · texte numérisé non relu

AU GOUVERNEMENT DE DON DIEGO

allait se borner à piétiner humblement dans la pratique administrative creusée par son prédécesseur. Son autorité se réduisait uniquement à l'exercice de la Justice. Don Diego néanmoins, résigné à cet amoindrissement, et acceptant sa position dépendante , sans soupçonner quelle infortune elle cachait, partit accompagné de ses deux oncles, don Barthélémy et don Diego, et s'embarqua avec sa femme, doua Maria de Tolède. Ils atteignirent Saint-Domingue, le 10 juillet 1509.

Bientôt, avec chaque navire apportant la correspondance des Indes, arriva quelque lettre chiffrée à l'adresse de Lopez de Conchillos. Et, naturellement, au retour du courrier des observations, des avertissements sévères ou des réprimandes venaient offenser la dignité de don Diego, révolter sa justice et soulever sa conscience. Ni sa prudence, ni sa pénétration, ni les conseils dont l'aidait l'expérience de ses oncles , ne pouvaient empêcher les agissements clandestins , les dénonciations, les calomnies et les rapports confidentiels écrits en chiffres.

Un an s'était à peine écoulé, qu'afin de diminuer encore son peu d'importance, et lui retirer l'exercice souverain de la Justice, on établit à Saint-Domingue, sous le nom d'Audience royale, un haut tribunal devant lequel chacun pouvait former appel des jugements et décisions rendus par le gouverneur. Cette nouvelle atteinte portée à celui que son droit d'héritier constituait VICE-ROI et Gouverneur perpétuel de ces régions,

80 AGGRAVAlïON DBS OBSTACLES.

ne satisfaisait point entièrement Passamonte, qui tenait à montrer son zèle. Comme les bureaux des colonies redoublaient de reproches et d'admdhestaf ions , don Barthélémy crut urgent de partir pour l'Espagne et de parler au roi. Il comptait aussi faire agir, auprès de Ferdinand, son cousin germain, le duc d'Albe.

Tout en subissant ces injustices , aggravées de mortifications cruelles, don Diego n'abandonnait pas les réclamations juridiques commencées avant son départ. On a découvert depuis peu que le 8 avril 1511, son mandataire Juan de la Peîia faisait viser diverses pièces relatives à son procès contre la Couronne. Malheureusement les efforts de TAdelantado n'aboutirent point. Il perdit sa peine. Les dénonciations chiffrées et les accusations écrites continuaient d'arriver à Se ville. Loin d'accueillir aucune des demandes de don Diego, on renvoya aux Indes don Barthélémy, porteur d'instructions qui restreignaient encore le semblant de pouvoir laissé à son neveu.

Vers ce temps, un événement singulier, demeuré un problème pour les contemporains, se produisit à la Cour. Que s'était-il passé au cœur de Ferdinand? pour la première fois un rayon de justice y avait-il pénétré ? le remords troublait-il enfin le sommeil du bourreau de Christophe Colomb? La réflexion lui faisait-elle entrevoir l'avenir ? la crainte de l'opinion avait-elle subjugué son astuce, ou bien espérait-il, sous un semblant pieux, déguiser son ingratitude et tromper encore le sentiment des peuples ? Quoi qu'il en soit, tout d'un coup , après sept ans de silence , il parut se souvenir de sa victime, et ordonna de célébrer à son intention un service solennel, dans la cathédrale de Se ville.

Ce fut là pour le public moins une nouvelle à sensation qu'un sujet d'étonnement. Depuis sept ans, le nom de Christophe Colomb n'avait guère été prononcé que devant les tribunaux, et n'en dépassait pas l'enceinte. Les jeunes gens qui se destinaient à la mer, entendaient parler uniquement d'Améric Vespuce, de Juan de la Cosa, de Juan de Solis, de Sébastien Cabott, de Vincent Yaîiez Pinzon. Us savaient que le Nouveau Continent avait été découvert par des navires espagnols, et qu'en Europe on commençait à désigner du nom

82 SIMULACRE d'honneurs FUNÈBRES.

célèbre d'Améric la terre ferme située dans la mer des Indes. Quant à ce don Christophe Colomb , pour Tàme duquel s'apprêtait la cérémonie funèbre, nul n'en avait souci.

Suivant l'ordre royal, le cercueil du premier amiral de l'Océan fut donc exhumé du couvent des franciscains à Valladolid, et transporté dans la cathédrale de Séville, afin d'y recevoir les honneurs qu'on avait oubUé de lui rendre. Les membres du Suprême Conseil des Indes, les chefs de bureau du Ministère des colonies, tous ceux qui s'étaient aidés à traverser ses projets, à l'éloigner de son but, à le tuer en détail, alors strictement vêtus de deuil, groupés autour du catafalque, l'aspergèrent d'eau bénite, et au sortir de l'église purent vanter le grand cœur du roi , qui , n'oubliant jamais aucun service, au bout de sept ans, daignait accorder encore un hommage public à ce navigateur génois, qu'il combla de tant de faveurs, auquel cependant on avait dû retirer le gouvernement des Indes.

Ferdinand pensait s'assurer .ainsi dans l'histoire le titre de monarque juste et reconnaissant. En effet, les courtisans, les employésde la marine et des colonies, exaltèrent cette magnanimité. Les écrivains à gages, les chroniqueurs royaux ne manquèrent pas d'inscrire dans les annales cette marque de haute gratitude. Malheureusement, tout en honorant de cet équivoque témoignage la mémoire de Christophe Colomb, le roi n'en continuait pas moins de persécuter son fils.

Page 1