‹ Histoire posthume de Christophe ColombChapitre 90 sur 250 · COMPLICE DU GRAND CHRONIQUEUR · texte numérisé non relu

COMPLICE DU GRAND CHRONIQUEUR

serait déjà considérablement réduit. Mais le Grand Chroniqueur des Indes ne se borne pas là ; il ajoute : <c Car il cognut à la vérité que ces terres et païs avoient été mis en oubly, lesquels toutefois il a trouvé, cottez et notez » et pour montrer combien peu la Castille lui est obligée , il ose énoncer que ces pays appartenaient jadis à la Couronne. Et le Suprême Conseil souffre qu'il écrive cette déclaration stupéfiante : « Quant à moy, je ne fay doute qu'ils n'ayent été cognus et possédés anciennement des roys d'Espagne (1) »! ! !

Après cela , que penser de la sincérité d'Oviedo et de la droiture de ses correcteurs !

Obéissant au mot d'ordre, le Chroniqueur de la Sacrée Césarée et Catholique Majesté l'Empereur Charles- Quint, ne donne jamais à Christophe Colomb son titre de VICE-ROI et de gouverneur général des Indes. Il ne lui reconnaît que celui d' Amiral, A Ten croire , c'est le seul que les souverains lui eussent accordé. Il dit que don Christophe Colomb , pour avoir découvert , « fut dignement fait Amiral perpétuel ». Il se garde bien de parler de la vice-royauté ainsi que du gouvernement héréditaire des Indes. Pourtant il ne les ignorait pas. Nous tenons de lui-même qu'il avait vu de ses yeux, plus d'une fois, les titres et privilèges de Colomb. Également il travestit à son plaisir, pour celui de la Cour,

(1) Traduction de Jean Poleur, valet de chambre de François I®'.

Voici les propres expressions d'Oviedo : Para mi no dudo averse sabido é posseydo antiguamenie por los reyes de Espana, — Historia gênerai y natural de las Jndias, lib. I, cap. m, p. 14, édition de 1851.

les principaux épisodes de la vie du grand homme. Il vante la générosité des Rois qui Tanoblissent, qui lui composent un magnifique blason, et ensuite lui pardonnent quand on le ramène chargé de fers. « Et sitôt que l'amiral fut délaissé, il alla faire la révérence au Roi et à la Reine , et avec de grands pleurs leur fit ses excuses le mieux qu'il put, et après l'avoir ouï, le consolèrent avec une grande clémence et lui dirent de telles paroles qu'il en demeura aucunement content. » Il nous le montre repentant, s'efibrçant de reconquérir leur faveur. « Tâcha par tous les moyens qu'il put de retourner en la grâce d'iceux bons princes. »

Oviedo fait l'éloge de Bobadilla, d'Ovando, de tous les persécuteurs de Colomb ; il évite de parler de sa personne, omet les détails les plus intéressants , et jette sur la fin de sa vie le voile du silence.

Le système tortueux de réticences , de doute , d'obscurité préméditée qu'avait établi le premier Chroniqueur officiel des Indes, ne pouvait évidemment pas être renversé par les autres Chroniqueurs officiels. Ses mensonges, ses erreurs restaient inattaqués, sinon inattaquables. Qui eût osé combattre ses assertions? Le sillon une fois tracé de main officielle , il n'y avait qu'à le suivre. Les précautions prises à l'égard d'Oviedo ne disent-elles pas quelles garanties on exigera des' écrivains appelés à lui succéder?

Après que l'inéluctable nécessité livrant le mal-

heureux don Luiz Colomb aux mains de son auguste spoliateur , l'eut forcé de céder ses titres et ses droits pour une obole mal dorée, le Gouvernement n'avait plus le même intérêt à étouffer la mémoire de Christophe Colomb. Pourtant il ne se départit point de ses précautions soupçonneuses. Cinquante ans plus tard, don Antonio de Herrera , chroniqueur des Indes , n'a pas reçu licence d'écrire sans contrôle. Non seulement son ouvrage intitulé : Description des îles et terre ferme de V Océan, quoique dédié au président du Suprême Conseil, est examiné, mais le Suprême Conseil délègue un commissaire spécial pour en surveiller la confection. Il nomme à cet effet le licencié Molina de Medraûo, conseiller de la chambre et chevalier de Saint- Jacques.

Herrera devra ne mentionner ni la Vice-royauté , ni le gouvernement général héréditaire de Christophe Colomb , et ne pas lui attribuer la conception de son projet de Découverte. Il lui faudra aussi, sans répéter mot à mot la vieille fable du pilote mort , son plan en poche, dans la maison de Colomb, supposer que celuici n'a pas agi seul , et qu'il avait simplement exécuté une œuvre collective.

« Le seigneur Christofle Colomb premier Admirai des Indes, Espagnol naturalisé, estant marié en Espagne , et après y avoir demeuré par plusieurs années , du conseil de Martin de Bohême, Portugalois, natif de nie de Payai , très expert en astronomie et spéciale

ment en la judicatoire; et aussi aidé et poussé par quelques autres, avec lesquels il avait communiqué son entreprise , donna le premier trait à la découverte de celle que nous appelions aujourd'huy la quatriesme partie du Monde , estant la plus grande de toutes. »

Comme dans ce premier ouvrage, Herrera avait rigoureusement évité de reparler de Colomb, le Conseil, bien rassuré, ne soumit pas au regard d'un commissaire spécial la rédaction de son autre ouvrage : V Histoire générale des faits des Caslillans dans les iles et la terre ferme de l'Océan. Néanmoins, on voit que même sa dédicace au Roi Philippe III ne put l'exempter de la revision minutieuse qu'ordonna le Souverain en personne.

Le manuscrit passa d'abord sous les yeux du Grand Cosmographe des Indes, le licencié Andres Gracias de Cespédès , qui le garda longtemps dans son cabinet et ne signa son visa que le 3 janvier 1599. L'approbation du docteur Juan Beltram de Gevara, donnée le 1®' mars suivant , ne suffit pas pour obtenir Yimprimatur. Le Suprême Conseil chargea l'Inquisiteur Diego Davila de l'examiner. Ce religieux y consacra trois mois, et signa son approbation le 1" juin. On ne s'en tint pas là. Molina de Medraûo, l'ancien commissaire de l'Histoire, le soumit à la critique d'Esteban de Garibay. Celui-ci garda également l'ouvrage pendant trois mois. Le Suprême Conseil des Indes le livra ensuite à l'appréciation du licencié François de Ananci-

bay , qui le retînt deux mois seulement. Alors le manuscrit passa aux mains de don Garcia de Silva y Figueroa. Ce docte personnage se contenta de le parcourir rapidement, et, sur la foi des approbations précédentes, au bout de trois jours signa son visa favorable.

Esprit naturellement judicieux et loyal, Herrera, bien renseigné par la tradition et les documents, n'ignorait pas la sublimité de Christophe Colomb. U l'admirait au fond du cœur. Obligé de le montrer en action dans cette histoire, dont il était la première cause , il l'a fait avec une grande réserve d'expressions , passant légèrement sur ce qui est de sa personne. Cependant, grâce à rétendue de son ouvrage , il a pu glisser entre les nombreuses pages de ses quatre volumes iurfolio , im paragraphe où il rend brièvement témoignage à sa vertu.

L'attentat commis par Ferdinand contre la personnalité de Colomb incrimine également Philippe P*^, soo gendre, et Charles-Quint son petit-fils, qui ont continué la perpétration de ce crime sur la postérité du Serviteur de Dieu. Ces Monarques ont aussi pour complices rétrospectifs, leurs successeurs : Philippe 11, Philippe III, Philippe IV , Charles II , lesquels ont adhéré au forfait, en le couvrant de leur silence, et en légitimant ses conséquences, dont ils tiraient profit. La tradition du silence à l'égard de Colomb est tellement passée à l'état de règle dans la famille Royale, qu'elle survit même à un changemeiitde dynastie, qui dégageait les nouveaux

Souverains de toute solidarité avec la descendance du vieux Catholique.

Nous voyons Philippe V, Ferdinand VI, Charles III. Charles IV, observer le même silence. Sous leurs différents règnes personne n'entreprend la biographie du chrétien qui acheva pour nous l'œuvre de la Création . Non seulement on n'érige en son honneur aucun monument d'histoh'e, mais on ne daigne pas le comprendre parmi les notabilités de l'Espagne. Dans les livres dédiés aux Rois ou imprimés par leur munificence , on ne trouve jamais le nom de Christophe Colomb.

Sans dresser ici méthodiquement le catalogue de ces publications, prenons au hasard , dans nos souvenirs, quelques exemples :

Le célèbre grammairien Antonio Nebrissa , historiographe du Roi Catholique , auteur des Décades dédiées à Ferdinand, dans sa préface datée de 1509 , trois ans après la mort de Colomb, n'écrit pas même le nom de ce Héros.

Lucius Marineo, chapelain de Ferdinand, auteur des Choses mémorables de l'Espagne^ dit que les rois catholiques, en vue d'acquérir des mines d'or, et de sauver des âmes, envoyèrent Pierre Colomb avec trente-cinq caravelles et un grand nombre d'hommes.

Damien de Goës, dans son livre de Hispania , représente le Nouveau Monde comme la juste récompense des vertus de Ferdinand. Le nom de Christophe Colomb ne sort pas de sa plume.

François Tarapha , chanoine de Barcelone , écrivant son livre de l'Origine et des gestes des Rois d'Espagne, dédié à Philippe II, présente la Découverte comme l'œuvre directe des Rois, ayant Christophe Colomb pour chef d'escadre.

L'auteur de l'Index ducum Eispaniae déploie le catalogue des illustrations nationales, où il fait figurer Fernand Cortez, Pizarre, le marquis de Pescara, Antoine de Leïva, Edouard Pacheco, etc., etc., et ne daigne pas y placer Christophe Colomb.

Le grand jurisconsulte Solorzano y Pereira dédie à Philippe IV son fameux ouvrage du Droit et du gouvernement des Indes, composé par ordre du Roi Philippe III, et n'ose pas y rendre témoignage à Colomb.

Antonîus Nicolas , l'auteur renommé de la Bibliothèque Espagnole^ dédiée au Roi Charles II, énumère dans sa préface les principales notabilités politiques , scientifiques, militaires, théologiques dont s'honore l'Espagne. Il n'en oublie qu'une seule : Christophe Colomb ! Peut-être ne l'avait-il pas jugé digne de se trouver en si brillante compagnie.

Esteban de Garibay y Camalloa compose son Résumé historique des chroniques de l'Espagne , sans s'occuper •de Colomb. Il attribue au Roi Ferdinand seul, éclairé par l'Esprit-Saint , la Découverte du Nouveau Monde , la propagation de la foi, et les fondations utiles , la protection des lettres qui furent Tœuvre propre d'Isabelle.

L'ingratitude du vieux Ferdinand, envers le donateur du Nouveau Monde, semble s'être perpétuée avec sa postérité, dans les palais de Madrid et de l'Escurial, pour n'en plus sortir.

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