RIGUEURS DE LA JUSTICE
de ses propres deniers ses dix gardiens à cheval , sans pouvoir toutefois profiter lui-même de Téquitation. Une surveillance rigide, incessante, est exercée sur sa personne. Les jours, les mois , les années se passent sans apporter le moindre adoucissement à son sort. Après sept ans de détention, sa santé s'altère visiblement par suite de son immobilité forcée dans la citadelle. Il lui faudrait un autre climat, et au moins un séjour à la campagne. Mais on est inflexible.
Cependant, de jour en jour le mal s'aggrave; Tinfortuné don Luiz finit par tomber tout à fait malade. Les médecins voudraient qu'il pût respirer Tair salubre des champs. Après quarante jours de souffrance, il demande la permission de faire une promenade, sous Tœil de ses dix gardes à cheval. Au miUeu d'eux aucune évasion n'est possible. Malgré l'attestation pressante des médecins , la permission lui est impitoyablement refusée. Le mal progresse, et le 3 février 1572 , l'infortuné don Luiz meurt de son emprisonnement.
On sait que Charles -Quint, nonobstant son ingrat oubli de Christophe Colomb, avait honoré hautement le second de ses fils, Tabbé don Fernando, à cause de son mérite personnel , de sa vaste érudition et surtout de sa spécialité dans les sciences cosmographiques. Il recherchait sa conversation, se plaisait à Tavoir pour compagnon de ses voyages; et pourtant tel était le discrédit du nom de son père, que don Fernando n'osa publier ni l'histoire de l'Amiral qu'il avait terminée depuis cinq ans, ni son traité sur la manière de poursuivre les découvertes et de coloniser les Indes, ni son ouvrage divisé en trois livres : Colon de Concordia. Également il jugea imprudent de livrer à l'impression l'œuvre principale de son père, comprenant l'histoire complète des Découvertes , en quatre livres , qu'il avait rédigée pour le Souverain Pontife , dans la forme des Commentaires de César, c'est-à-dire en parlant de lui-même à la troisième personne.
Par la défaveur qui frappait le nom de Colomb, le dédaigneux oubli de sa personne qu'affectait la Cour et l'ignorance où était le public de la grandeur de ses services , on comprend le peu de cas qu'on devait faire de ses autographes , et combien furent négligés les
rapports officiels qu'il avait adressés sur chacune de ses expéditions. Le gouvernemiRnt d'Espagne n'a pas jugé qu'ils valussent la peine d'être conservés. Cette insouciance atteste le profond discrédit où gisait sa mémoire.
Là négligence a été portée à ce point que, lorsqu'en exécution des ordres du Roi Charles III, le bibliographe Muîioz, et après lui Thomas Gonzalez et don Martin Femandez de Navarrete , voulurent réunir les premiers éléments de la Collection diplomatique , ils compulsèrent en vain les archives des palais de Madrid et de TEscurial, celles de Simancas et du Suprême Conseil des Indes, pour y trouver les pièces officielles adressées par Christophe Colomb à la Reine de Castille. Tous ces documents si précieux avaient disparu.
Qui possède le journal manuscrit de la première expédition de Colomb?
' On l'ignore; .
Ce premier voyage ne nous est connu que par l'abrégé qu'en a fait Barthélémy de Las Casas, qui à l'aide des papiers de Colomb commença son histoire des Indes. Sans l'asile inviolable du couvent des Dominicains, cet abrégé même serait perdu.
Qu'a-t-on fait de la relation du deuxième voyage de Colomb, par lui adressée aux souverains d'Espagne?
Personne n'a pris soin de nous la conserver. Sans la lettre que le docteur Chanca, médecin de l'Infante Isabelle, écrivit au Conseil de Se ville, nous ne pourrions
nous former une idée tant soit peu exacte de cette seconde expédition de découvertes. Ce n'est pas au gouvernement Espagnol, mais à un religieux hiéronymite du couvent de la Méjorada , frère Antonio de Aspa, que nous devons la possession de ce document jusqu'à nos jours demeuré inédit.
Qu'est devenu l'original du Rapport qu'avait adressé aux Rois Christophe Colomb, au retour de sa troisième expédition, durant laquelle il découvrit le Nouveau Continent?
C'est encore à un religieux, un Éyêque, Barthélémy de Las Casas, que nous sommes redevables de connaître cette relation, copiée en entier de sa main , et qui a été classée dans les archives du Duc de Tlnfantado.
Où s'est retrouvée la célèbre lettre de Christophe Colomb aux Rois, datée de la Jamaïque, résumant les découvertes et les drames accomplis dans le dernier voyage , lettre si curieuse , si importante , qu'on l'im-^ prima à l'étranger, du vivant même de son auteur?
On n'avait pas daigné la conserver dans les archives royales ; elle était devenue la proie d'un amateur de belle calligraphie , don Ramirez de Prado , qui l'avait insérée dans un recueil de lettres par lui légué au collège de Cuenca, à Salamanque.
En quel lieu a-t-on rencontré la lettre de Colomb dans ses fers , où s'épanche si noblement le cœur du héros chrétien , en s'adressant à la vertueuse amie de la Reine, Juana de la Torre, nourrice de l'Infant?
Au monastère de Sainte-Marie de la Chartreuse des Grottes, à Séville.
Qui nous a transmis le placet de don Diego, demandant, en janvier 1505, à être pourvu des charges et dignités de son père?
Las Casas, qui Ta transcrit en entier.
Comment savons-nous qu'à cette date Christophe Colomb avait prié le Roi d'accepter sa démission et de nommer à sa vice-royauté son fils aîné Diego?
Par la copie de cette pièce que nous a aussi conservée Las Casas.
Ce n*est ni dans les archives du palais, ni dans celles du suprême Conseil des Indes , qu'on a pu Ure la lettre par laquelle Colomb rappelle au Roi Ferdinand de quelle façon providentielle Dieu l'a fait arriver en Espagne pour servir ce pays. C'est encore dans une collection privée que nous trouvons la dernière lettre écrite par le Révélateur du Globe.
Où s'est rencontré le brouillon mutilé du Livre des prophéties et de la récupération de la sainte ville de Jérusalem, que l'Ambassadeur de Dieu avait dédié aux Rois catholiques?
Dans la bibliothèque de l'Église métropolitaine de Séville.
Pourquoi n'a-t-on jamais pu reproduire en original l'institution de Majorât qu'avait faite Colomb le 22 février 1 498 , et où la grandeur de ses espérances catholiques, sa profonde piété se révèlent par ses fondations
charitables, et les obligations imposées à sa descendance?...
Durant trois siècles, quelqu'un en Espagne pensa-t-il jamais à réunir la volumineuse correspondance de Colomb , tant avec la Reine qu'avec ses amis , l'Archevêque Diego de Deza , les Franciscains , les religieux du couvent de Notre-Dame de Guadeloupe, ceux de la Méjorada, ceux de Notre-Dame des grottes à Séville, etc.?
La même puissance qui a brisé les traités de la Castille avec Colomb, qui a privé d'effet la sentence rendue au profit de ses descendants , pour couvrir du silence son iniquité , essaie maintenant de fausser le burin de rhistoire comme elle a dévié le cours de la justice.
Estimant qu'il était plus sûr de livrer au public une opinion toute faite, que de lui laisser la peine de la former lui-même, Charles-Quint institue, à l'usage des Espagnols, une histoire officielle de la Découverte et de la colonisation du Nouveau Monde. Il crée l'office de Grand Chroniqueur des Indes. A cet important et lucratif emploi, il destine un homme que ses longs services dans la maison royale recommandaient particuKèrement. Le capitaine Gonzalo Fernandez de Oviedo était page au temps de la guerre des Maures. Nommé par Ferdinand contrôleur de la fonte des monnaies d'or à la terre ferme, il avait traversé plusieurs fois l'Atlantique, acquis l'expérience des hommes, des choses; beaucoup vu , beaucoup lu , beaucoup noté ; il pouvait
beaucoup écrire, et Ton ne doutait pas qu'il ne dirigeât sa plume au gré de la Cour.
Fort désireux de s'avancer dans les bonnes grâces du maître , Oviedo comprit qu'il devait servir la Couronne par sa chronique, ainsi que le Fiscal l'avait servie par sa chicane. Quant à la dignité de Técrivain, aux convictions personnelles, aux droits de la vérité, il n'en avait souci. Acceptant sans sourciller les obligations de son mandat, il tient à le remplir ponctuellement, et il s'intitule assez fièrement Chroniqueur de la Sacrée Cesarée et Catholique Majesté ^ VEmpereur Charles-Quint,
Chez ce capitan, bourré d'érudition et de ducats, généreux en paroles, chiche en actions, tour à tour incisif, hargneux, narquois, dévot par convenance et détracteur, par bénéfice, le courtisan surpassse de beaucoup l'historien. Oviedo a deviné la pensée impériale , et aussitôt son thème est prêt ; l'Espagne ne doit aucune reconnaissance à Christophe Colomb; tout le mérite de la Découverte appartient aux Rois. Les Indes sont la juste récompense de leur zèle pour la religion. Ils les tiennent directement de la Providence.
Ceci est passablement clair.
Et cependant, ni le dévouement ni Texpérience d'Oviedo ne rassurent entièrement le monarque et les complices de son aïeul, membres la plupart du Suprême Conseil des Indes. Quand son œuvre est terminée, le Conseil, sous la présidence de don Manrique, comte d'Osorno, l'examine, la discute et la modifie
par ses additions, ses suppressions, ses corrections. C'est Oviedo lai-même qui nous l'apprend, dans sa lettre au confesseur du Roi, le cardinal Joflfre de Loyasa. Nous savons encore que parmi ceux qui épluchèrent de plus près cette histoire, se trouvaient : « le très magnifique Seigneur, le docteur Beltram , qui par rang d'ancienneté tenait la première place et votait le premier ; ensuite le révérend et généreux licencié Suarez de Carvajal, le très révérend docteur Bernai , le noble- chevalier et licencié Gutierez Velasquez, ainsi que le très magnifique et noble seigneur Juan de Samaiio, chevalier de Saint-Jacques et secrétaire du Conseil. » Ce dernier avait été dès l'adolescence l'élève chéri et le confident du plus ancien ennemi des Colomb, don Juan de Fonseca, et se trouvait, en 1537, attaché au cabinet de Tempère ur Charles-Quint.
On vx)it que si la chronique des Indes fut rédigée par Oviedo, elle subit la revision, les corrections et insertions du Suprême Conseil. S'associant ainsi à cette œuvre, y ajoutant une sorte de collaboration, il en assume la responsabilité.
Or voici quelles prodigieuses assertions a autorisées le Suprême Conseil des Indes.
Les Indes sont la récompense légitime des Rois d'Espagne , « Dieu leur inspira d'envoyer découvrir ces terres »! ! !
Dans ses prolégomènes, qui comprennent tout le premier livre, Oviedo portant un coup d'oeil général
sur le rôle de TEspagne et sa destination , passant en revue les temps anciens, les fermes croyances de cette terre catholique, parle de David, de la Reine Candance, de Pline, d'Abulasis, deRécarède, de saint Hermégilde, de Tarchevêque don Rodrigue, du Nouveau Monde et de ses produits. Mais il ne cite ni ne désigne l'Homme qui Ta découvert. Le grand nom de Christophe Colomb ne sort pas de sa plume.
Au chapitre II de son livre, Oviedo écrit : « Aucuns tiennent que ce païs avoit premièrement esté cognu d'assez longtemps, et qu'il estoit marqué et noté au lieu où il est et aux mêmes parallèles , et que la navigation et cosmographie de ces parties avoit été mise en oubli par la négligence des hommes, et que Christophe Colon, comme homme scavant et expert en cette science, s'adventura à descouvrir ces iles et païs. »
Le Suprême Conseil souffre que le Grand Ghronographe répète complaisamment la fable du pilote mort dans la maison de Colomb. — « Aucuns ont voulu affermer et maintenir qu'un autre a esté premier découvreur de cestuy païs et mers. » — « Les uns disent que ce maître pilote était d'Andalusie ; les autres Portugalois : aucuns disent Biscain. Autres disent que Colom estoit lors en l'Ile de la Madère , et autres qu'il estoit en celle du promontaire de Cabo Verde, et qu'illec le susdit navire print port, et que par ce moyen il eut la cognaissance de cette terre et païs. »
D'après ces dires, le mérite de Christophe Colomb