L.ES CAMTABRES
Sagonte avait fait alliance avec Rome. EtreTallié de cette ibitieuse rivale de Garthage» de la ville puissante qui vait courber bientôt sous son joug tous les peuples du conent et de TAfrique , c'était une garantie de tranquillité ; tait un titre au respect des nations» un formidable bou- Br, un rempart derrière lequel on pouvait s'endormir avec îurité. Mais les Carthaginois avaient déjà soumis plusieurs rties de l'Espagne à leur domination; Amilcar était mort r cette riche terre, au milieu de sescoiiquétes; Asdrubal vait ajouté ses victoires et la fondation importante de Carige la neuve. A sa mort, Annibal, qui avait servi ti'ois ans aram j.-c. is son beau-frère, lui succéda. A vingt-cinq ans il reçut le nmandement de l'armée, et, guidé par sa haine violente itre les Romains, pierre d'achoppement a la splendeur et à puissance de sa patrie , il résolut de trouver un moyen atant de rupture et viola les traités. Par ces Unités faits )c Lutatius d'abord et renouvelés ensuite par Asdrubal, Carthaginois , dont Rome ne voyait les progrés en Espagne 'avec dépit et jalousie , s'étaient engagés à ne point passer bre et à laisser libres les alliés de la grande ville, les Saatins. Annibal , au mépris de ces solennelles conventions,
aTanl J.-C.
oubliant la foi jurée» piisa TEbie, 66 jeta dans la province des 01cadé8, et ao^iégeâ Allbéa ta capitale. H enleva de vive force et mit au pillage cette ville si riche. Après avoir abandonné aux soldats tout le butin et avoir payé son ^rmée , il vint tomber sur les vaincus , s'empara d'Elmautique et fut incontinent mettre le siège devant Topulente Albucare. Opiniâtre en fut la défense , grandes furent les pertes des Carthaginois ; mais malgré ses fortifications Albucare fut prise d'assaut (*).
Après ces victoires, Annibal se vit en présence d'un grand danger, dont sa prudence et son habileté, qui égalaient son Î22I-2I8 courage , le tirèrent heureusement. Les Carpétains, une des peuplades les plus aguemes de cette contrée , joints à ceux que les armes carthaginoÎMs avaient chassés des Olcades leur patrie, et ceux échappés des massacres d'Elmantique, renforcés des Geltibères et des Gantabres , enflammés par la vengeance , formèrent une armée de cent mille hommes et marchèrent contre les Carthaginois. Annibal, dont les farces étaient de beaucoup inférieures, se vit sinon perdu, du moins très-compromis s'il était forcé d'accepter le combat. Les Con'» fédérés vinrent fièrement camper en présence des Carthaginois et préparèrent tout pour l'attaque du lendemain. Annibal leva le camp la nuit , dans un profond silence , battit en retraité sur le Tage , et le passa avec toute son armée, dont le fleuve couvrait ainsi le front. Mais comme il ne voulait pas renoncer i un combat que cette savante manœuvre pouvait rendre plus égal , pensant d'ailleurs que l'ennemi, fort de son nombre et d'une retraite qui à ses yeux ne serait qu'une fuite , viendrait bientôt lui présenter la bataille, Annibal se retira assez loin du Tage ponr faire croire qu'il ne comptait pas même en défendre le passage. Le matin , les Confédérés virent le camp désert et surent bientôt que l'armée carthaginoise s'était retirée derrière le fleuve. Ils se mirent aussitôt en marche, atteignirent le Tage et ne rencontrant aucun obstacle , aucune défense préparée , se mirent en devoir de le franchir. Us eurent à peine quelques troupes sur
f } Plotarque, Florus, Thomas Bowe, BelkDger.
la rive opposée, que le général de Carthage fit avancer les siennes avec quatre-vingts éléphants, et massacra tout ce qui so trouvait de son coté. En un moment une partie de l'armée des alliés se jeta à Teau pour opérer son passage sur différents points à la fois, et faire diversion. Alors Ânnibal , dont Tceil perçant suivait attentivement tous ces mouvements et dont le génie embrassait un vaste plan avec la rapidité de Taigle , lança sa cavalerie dans le fleuve , aussitôt qu'il eût vu une partie des ennemis sur le point d'avoir franchi le courant. Ce combat fut terrible; les chevaux ayant plus de poids pour résister à la force de Teau se maintenaient^ et les cavaliers ayant les mains libres portaient des coups fréquents et assurés. Le Tage ne roula bientôt plus dans ses eaux , si rapides en cet endroit , que des cadavres ou des corps mutilés; beaucoup d'autres, entraînés par la violence même du fleuve, se noyèrent. Les éléphants, sur un autre point, écrasaient sous leurs pieds, ou brisaient avec leurs trompes les alliés, à mesure qu'ils atterrissaient. Le massacre de ce côté ne fut pas moindre ; il n'offrit d'autre difficulté que la valeur opiniâtre et désespérée de guerriers luttant d'une part contre l'eau qui les entraînait, puis contre une force devenue numériquement supérieure dans tous ces combats partiels; et enfin contre les colosses mouvants dont les cris aigus et discordants , la marche effrayante , le volume monstrueux les étonnaient pour la première fois^ et qui, déplus, portaient sur leur dos une tour remplie d'hommes, d'où sortaient continuellement une grêle de flèches et toute espèce de pro* jectiles. Ânnibal, voyant son ennemi considérablement affaibli, démoralisé en outre et déjà au moment de fuir, le pressa plus vivement^ le força à la déroute, traversa de nouveau le Tage à ses trousses , passa au fil de Tépée tout ce qui lui résistait; vainqueur, tomba sur la portion de l'armée fédérale qui n'avait pas essayé le passage , compléta sa victoire et mit en fuite tout ce qui avait pu échapper au fer de ses cohortes. A peu de jours de cette mémorable bataille, il reçut les Garpétains à composition f ).
(•) Polybe.
Rien ne pouvait désormais s'opposer à lui de Taulre côte de i'Ebre. Ayant trouvé un prétexte pour rompre avec Rome, il traversa le fleuve et marcha sur Sagonte, qu'il assiégea. De tous les peuples riverains de TEbre , cette ville seule avait refusé d'accepter le joug de Garthage. Tout le monde connaît ce célèbre siège de neuf mois, pendant lequel les malheureux Sagontins ne reçurent aucun secours de leurs alliés et protecteurs les Romains, vivement occupés alors par les Gaulois. Tout ce que fit Rome en faveur de cette riche et ancienne cité , de ce généreux modèle de fidélité , fut d'envoyer à Garthage des plaintes et des ambassadeurs.
Annibal avait pénétré dans la ville; les Sagontins combattaient toujours et construisirent un mur qui sépara ce qui leur restait de la ville, de la portion prise par l'ennemi. La disette les tourmentait ; on leur offrit la vie, la liberté, la faculté de rebâtir leur cité : ils refusèrent au nom de Rome sur qui ils comptaient encore. La famine les dévora , la maladie les décima; ils se défendirent toujours. Ils se virent réduits à la dernière extrémité. Un immense bAchcr fut dressé, allumé sur la place publique ; les richesses du Sénat, celles des particuliers, du trésor public, y furent entassées et consumées avec les Sénateurs et leurs familles, qui se précipitèrent dans les flammes plutôt que de manquer de parole à leur ingrate protectrice et de perdre la liberté. Le reste des habitants se fit tuer sur les brèches les armes à la main; ou , ne pouvant mourir par lé fer ennemi, se brûla dans les maisons avec femmes^ enfants et vieillards. Quand l'incendie eut tout dévoré , quand le dernier souffle de vie se fut éteint sur ce vaste tombeau, Annibal y put entrer. Il y trouva des cendres et de l'or; pas même un cadavre. Les cendres réjouirent l'ennemi acharné de Rome , l'or lui servit pour préparer sa brillante campagne d'Italie (*).
Les Gantabres , bien qu'un corps envoyé par eux eût partagé avec leure confédérés la défaite et le massacre du Tage , ne purent cependant voir sans admiration les victoires constantes, le talent militaire , la haute bravoure personnelle
(•)FIorus,Royou.
(l'Annibal. Le nom déjà fameux d'un héros , les fascina d'autant mieux qu'ils voyaient en lui [le vengeur de la famille ibérienne et des malheurs dont l'Espagne avait été accablée par les Celles, jadis ses conquérants et dévastateurs , aujourd'hui vaincus et dominés à leur tour. La fédération cantabrique vint tout entière au-devant de l'alliance du grand homme, et la main triomphante d'Annibal n'eut pas plus tôt planté sur les cendres; sur les ruines fumantes de Sagonte l'étendard si fatal aux Romains , que les peuples des Pyrénées , à leur tète les Gantabres , le nommèrent par acclamation leur général (*).
Le Carthaginois accueillit avec empressement une alliance aussi importante, tant par la réputation déjà établie des belliqueux Ibères , ainsi que les nomme Siiius Italiens , que par les secours qu'il comptait en retirer pour la guerre d'Italie, déjà depuis long-temps le seclret objet de ses méditations. Le plus irréprochable des historiens, Polybe, assure que les Vasco-Cantabres formaient, avec les Africains, la portion la plus formidable et la plus redoutée de Tarmée d'Annibal. Tout en accordant aux frondeurs africains et cantabres une égale agilité , Tite-Live reconiait cependant à ces derniers une supériorité marquée, en énergie morale et force corporelle. Annibal, au passage des Pyrénées, avait quatre-vingtdix mille hommes de pied et douze mille chevaux ; mais la plupart des Celtibères et d'autres peuplades d'Espagne, rebutés par la difQculté des chemins, demandèrent dès lors à se retirer. Le Carthaginois, comprenant l'inutilHé d'un refus, les laissa partir, et son armée, dont lès;seuls Cantabres partagèrent les dangers , les fatigues , la gloire , se trouva réduite à cinquante mille hommes de pied , neuf mille chevaux et trente-sept éléphants. Dans cette mémorable campagne d'Italie nous voyons les Cantabres commencer à mériter le surnom de vieux ennemis de Rome, qui leur fut depuis donné par Horace (**).
Annibal, selon l'énergique expression de Florus, venait
r) sa. Italie.
(••) Polybe. Appien, de Bell. Annib. D. Vaisselle.
de forger aux flammes de Sagonte les foudres terribles dont il devait bientôt frapper Rome , après en avoir heurté et fendu par le milieu la cime des Alpes. La conduite des Romains envers leurs trop fidèles et malheureux alliés avait provoqué un long murmure , un blâme mérité et de Fanimadversion contre eux, soit dans la Péninsule, soit dans les Gaules. Tous les peuples lointains de TOccident s'étaient jetés dans le parti d'Annibal. Les Romains effrayés par la chute de Sagonte, rougissaient aussi de Tabandon dans lequel ils avaient laissé leurs alliés. Ils croyaient déjà voir Annibal aux portes de Rome avec son armée , devenir le vengeur de la ville délaissée , et reprocher aux fils des sept col* lines leur manque de foi et leur lâcheté. Des ambassadeurs furent envoyés sur tous les points par la grande nation ; ils ne purent détacher de Talliance des Carthaginois aucun des peuples qui s'y étaient rangés. On leur répondit même par un amer reproche de leur conduite envers les Sagontins. Les Gaulois joignirent le mépris et Tindignation au sarcasme, et répondirent qu'ils étaient loin de consentir à attirer la guerre sur eux en refusant le passage aux Carthaginois , dans Tunique but d'en garantir l'Italie ; qu'ils n'avaient reçu aucun service des Romains, ni aucun outrage de leurs ennemis ; qu'en conséquence rien ne les engageait à s'armer pour les premiers contre les autres ; qu'au surplus, ils savaient que leurs compatriotes établis en Italie , étaient opprimés et dépouillés par les Romains (*).
Annibal se mit donc en marche , passa les Pyrénées, traversa les Alpes et descendit vers le Tésin avec une armée réduite à vingt - six mille hommes , sur lesquels quatorze mille auxiliaires Ja plupart Cantabres, et quelques Gaulois. Les historiens s'accordent à donner aux Ibères et aux Celtibériens, leurs confédérés, une partie de l'honneur des journées du Tésin , de la Trébie , de Plaisance , de Trasimènes. A Casilinum , les guerriers de ces deux vaillants peuples ramenèrent l'ordre dans les rangs carthaginois déjà troublés, battirent les troupes de Fabius et en firent un grand carnage.
(*) Royou.
 la célèbre bataille de Cannes, dans laquelle le Garthagî» nois n'avait que quarante mille hommes de pied et dix mille chevaux à opposer à Yarron et Paul-Emile qui en comptaieal quatre-vingt mille , et sept mille de cavalerie ; les Gantabres, les Geltibëres contribuèrent assez puissamment à la victoire pour être cités dans les historiens du temps f).
Cependant Gneîus Scipion était débarqué en Espagne pour ^^^^^] .^ aller combattre Asdrubal , frère d'Annibal , et arracher celte riche contrée à la dure domination des Carthaginois. Son premier soin fut de. s'attirer les suffrages et Tamour des peuples par la régularité de sa conduite « sa modestie et sa douceur. Les Geltibérions , séduits par les manières du gé« néral, ses discours et la différence existante entre les façons d'agir de ses troupes et Tavidité » la cruauté d'Asdrubal et 217-207 des siens, se déclarèrent pour Rome, prirent les armes, '^'"^ ' '^ forcèrent trois villes espc^oles appartenant aux Carthaginois^ et battirent deux fois Âsdrubal. Scipion^ dans le double but d'affaiblir numériquement Tannée de Tennemi de sa patrie et de lui enlever sa principale force , fit si bien qu'il réussit à détacher la fédération cantabrique de rallionce d'Annibal. En conséquence, trgis cents des principaux mon* tagnards furent choisis par le peuple et envoyés en Italie avec mission de ramener leurs conqpatriotes en Espagne et de les conduire à Scipion. Ce changement de parti, déjà provoqué par la manière dont les Carthaginois faisaient peser leur domination sur les Péninsulaires, fut entièrement déterminé par la trahison d'un homme qualifié de la Catalogne. Les Cantabres demandèrent et obtinrent de Scipion, pour leurs guerriers , la même solde que payait Annibal , et furent le premier peuple étranger que Rome admit à Thonneur de combattre sous ses aigles et dans les rangs de ses enfants (^),
Ainsi les troupes de la ligue cantabrique se séparèrent des Carthaginois, dont l'esprit envahissant et dominateur portait partout avec soi le despotisme , la cruauté , la fourberie , la cupidité africaine , et s'associèrent aux h*avaux et aux vic^
(*) Sil. Italie.
<") Tite-Live.
foires de Scipion. Ils avaient cru à la bonne foi du Romain, ces généreux enfants de la plus sage liberté , et s'étaient laissé abuser par de vaines promesses, *par de fallacieuses paroles. Et quand leur hache d'armes, jointe au glaive latin, eut chassé de la Péninsule ces Carthaginois qu'ils abhorraient, quand ils se félicitaient d'avoir purgé le sol sacré de la présence de ces tyrans faux et cruels, quand ils se gloriûaient d'avoir conquis au prix du sang- de leurs frères la paix et la liberté de leur patrie, ils se trouvèrent cruellement désillusionnés. La fière ville rêvait déjà , elle aussi , comme sa superbe rivale , la conquête du monde , et lui forgeait des fers dans son orgueilleux Gapitole. Les Gantabres ne les voulurent point accepter, et , pour prix de leurs services, se trouvèrent, au moyen de ce refos, engagés par la suite, avec Rome , dans une guerre , dans une lutte plus longue, plus destructive , plus sanglante que celle dont ils sortaient. 206 La conquête des provinces carthaginoises en Espagne fut
afaot .- . terniinée par la reddition de Gadès , dernière place restée aux Africains. Mais cette conquête n'était pas celle de toute l'Espagne, dit un auteur estimé; il y restait encore des peuples libres. ^
Vers la quatorzième année de la seconde guerre punique^ 204 7 Pub. Gom. Scipion fut Bommé Gonsul à son retour d'Espagne.
*^*°^ •■ * Les Péninsulaires^ qui avaient pour ce grand homme une vive admiration , le voyant retourné en Italie , crurent pouvoir respirer plus librement et prendre les armes désormais sans danger. Il leur semblait qu'atec Scipion et les vieux guerriers qu'il avait emmenés , la victoire et le talent , la possibilité même de vaincre et le courage , avaient abandonné les Romains. Aussi l'Espagne se souleva- t-elle et les fils de Rome ne jouirent pas de plus de repos dans la Péninsule qu'avant l'expulsion. des Carthaginois.
Les Péninsulaires, hommes valeureux, avaient un ardent amour de liberté et une grande tendance à la guerre. Si la prudence avait réglé chez eux la bravoure et dirigé leurs ' opérations , jamais les Romains n'auraient pu venir à bout de subjuguer celte contrée, dont ils n'eurent jamais la totalité sous leur domination ; domination partielle pour
laquelle avaient combattu leurs plus illustres généraux; pays qui dévora , entre autres hommes de juste renom, les deux Scipion , et qui fut arrosé du sang des meilleures , des plus intrépides légions.
Jusqu'au départ de Cornélius Scipion les troupes romaines ne s'étaient pas mesurées encore avec les montagnards, puisque leurs conquêtes ne s'éloignaient pas beaucoup de la Méditerranée ni des rives du Bétis. EHes ne les avaient guère connus qu'auxiliaires des Carthaginois , ou combattant avec eux-mêmes en qualité d'alliés. Mais c'était sur son propre sol qu'elles devaient croiser le fer avec la fédération canta* brique et apprendre quelle différence il existait entre, les mêmes hommes levant leur hache d'armes pour soutenir ^04-197 une querelle étrangère , ou la brandissant avec fureur et *^*" enthousiasme pour la défense de leur avoir , leurs familles , leur liberté. C'est alors qu'ils virent ces hommes simples et sublimes rejeter avec énergie tout ce qui n'était pas la loi de leurs pères , repousser avec grandeur d'âme et une force herculéenne toute entrave à leur indépendance; dédaigner l'or, le gain autre que celui que leurs armes leur faisaient trouver sur les champs de bataille , sur les cadavres ennemis; ignorants de l'ambition» de l'avarice, de la conquête et du luxe ; trop fiers pour vouloir des honneurs; trop primitifs pour courir après les plaisirs et les voluptés qui avaient amolli, gangrené les autres peuplades de l'Espagne dans leur commerce, leur mélange avec les étrangers. Ces hommes étaient les enfants de la montagne; ceux qui occupaient les provinces aujourd'hui connues sous les noms de Biscaye, Guipuzcoa, Navarre, Alava, Galice, Asturies»^ Aragon, Castille-Vieille et portion du Portugal. Voilà ceux qui jugeaient les avides Romains, qui les regardaient comme des conquérants ne cherchant qu'à s'emparer des richesses des nations, qu'à chasser les peuples de leur territoire ; ou, spéculateurs réprouvés , à battre monnaie en les vendant à l'encan comme esclaves, ainsi qu'un vil troupeau.
C'est avec de semblables sentiments que les Ilergètes, dans la haute Catalogne , se soulevèrent sous le commande-
ment de Mandonius et Indibilis, au nombre de trente mille hommes de pied et de quatre mille chevaux» et vinrent présenter' le combat dans les champs de Sedeta à Lentulus et Manlius, et plus tard à Corn. Géthégus dans le même lieu où ils perdirent quinze mille de leurs combattants. Plus tard f^ M. Helvius rencontra près dlUiturgis dix mille Gantabres. Lies Romains y perdirent une sanglante bataille et plusieurs personnages considérables.
Le fameux Porcins Gaton de Tusculum, GonsuU vint
195-190 prendre le gouvernement de TEspagne citérieure en 195 et afaoi J.-c. fut en guerre continuelle avec les mêmes peuples. Assiégeant Empurias , il y livra une bataille dont le résultat fut plus de quarante mille hommes tués et la chute d'Empurias. Les Turdétaniens se soulevèrent aussi , ayant avec eux dix mille Gantabres , et combattirent avec assez de succès les armes de L. Minutius et Ap. Gl. Néron réunis soûs le commandement du Préteur P. Manlius. La science militaire, la discipline aidèrent puissamment Gaton. Pour enlever ^ désormais aux habitants de la province les moyens de s'insurger» il en désarma quelques-uns. Mais cette mesure lui apprit bientôt que pour de tels hommes vivre sans armes n'était pas vivre. Outrés d'un pareil affront» ils se donnèrent la mort. Enfin Gaton » ^ur couper court à la révolte » fit démanteler toutes les fortifications de l'Espagne citérieure. Le même jour les vit tomber» à l'exception de celles des villes cantabriques {*).
av»nM.-c ^^ Tannée 189 le vice- préteur Manlius fut battu par les Gantabres dans l'Espagne citérieure. Quelques jours après» ils vinrent le surprendre» l'attaquer de nouveau et compléter leur victoire près de Galahurris » à la frontière des Vascons.
^^ j!?c L'année . suivante les deux Préteurs » Quintius et Calpurnius Piso » réunissant leurs armées » marchèrent contre les Garpétains et les attaquèrent près des villes d'Hyppo et de Tolède. Leurs armes ne furent pas plus heureuses. L'affaire s'engagea par une escarmouche de fourrageurs.
C) Tit-Lir. Mayerne Turquei. Boyou.
Assaillants et assaillis furent successivement renforcés par les leurs , en sorte que les armées finirent par se trouver prendre part au conflit. Les Confédérés , favorisés par cette manière de combattre et par la localité , mirent en déroute les deux armées romaines qui fuirent en désordre vers leurs camps. Elles furent poursuivies jusque sur les palissades. Mais ne se trouvant pas assez en force pour attaquer les retranchements ennemis, les Confédérés revinrent sur leurs pas. La nuit suivante les Préteurs, dans la crainte d'une attaque le lendemain malin , levèrent le camp et délogèrent à petit bruit. A la pointe du jour, les Confédérés se présen* tércnt aux tranchées, dont la solitude et le silence leur apprirent la fuite de l'ennemi. Us entrèrent ensuite dans le camp et s'emparèrent de tout ce que les Romains n'avaient pu emporter. Ces dépouilles leurs servirent à s'armer et à s'équiper. Ils prirent ensuite quelques jours de repos, au bout desquels ils se portèrent sur le Tage.
Cependant les Préteurs avaient profité de ce répit pour recompléter leur armée au moyen des auxiliaires espagnols, et pour remonter le moral de leurs soldats, découragés par la déroute qu'ils venaient d'éprouver. Les recrues faites, et voyant l'armée ne demander qu'à venger sa honte sur l'eii* Demi, les Préleurs s'avancèrent JMqu'à douze milles du Tage et assirent un camp volant. Vers les deux tiers de la nuit , ils reprirent leur marche et arrivèrent au point du jour, enseignes déployées , sur les bords du fleuve , où ils se formèrent en deux bataillons carrés. Les Confédérés étaient à la rive opposée ,• campés sur un tertre. Les Romains passèrent par deux gués qu'ils avaient découverts ; Quintios par celui de droite „ Caipuruius par celui de gauche , sans que leurs adversaires songeassent à les inquiéter. C'était une faute. Les Fédérés auraient dû profiter du désordre inévitable qu'entraîne toujours un passage de rivière , dont les gués surtout sont étroits et longs , et de la difficulté de se former qui en résulte, pour attaquer l'armée romaine et la défaire de nouveau , au lieu de perdre leur temps en dé» libération. Les deux armées traversèrent sans encombre le fleuve et réunirent tous leurs bagages sur un seul point.
n'ayant le loisir ni de tracer un camp , ni d'ouvrir de tranchées ; car les Confédérés commençaient alors à s'ébranler. Galpumius et Quintius placèrent aussitôt leurs deux légions, leur principale force , sur la ligne de bataille qu'ils déterminèrent» voulant en établir ainsi le centre. La nudité de la plaine interposée entre eux et leurs adversaires les assurait contre leurs embuscades. Les Confédérés crurent pouvoir culbuter ces deux nombreuses légions dans le fleuve » avant l'arrivée des autres troupes , et prenant leur course en jetant de grands cris , animés par le souvenir d'une victoire récente» ils s'élancèrent à la charge. Ce choc fut impétueux ; la mêlée le suivit immédiatement, ■vanf /.^. ^ Romains avaient leur défaite à réparer. Les deux légions serrées présentaient une masse compacte et ne perdaient pas de terrain. Les Confédérés se formèrent en coin, comme la phalange macédonienne, dans le but de forcer plus aisément les rangs romains. La furie des combattants était égale des deux côtés , la terre se couvrait de morts et de blessés. Cependant un dernier effort des Confédérés allait enfoncer les légions , lorsque Calpurnius , prévoyant qu'elles ne pourraient tenir contre celte manœuvre et tant d'acharnement, leur envoya deux lieutenants chargés de les engager à se maintenir jusqu'à l'arrivée d'un secours , et de leur dire que , d'ailleurs, la défaite leur fermerait tout moyen de battre en retraite et même de repasser le fleuve encore encombré. Aussitôt, lui d'un côté, Quintius de. l'autre, à la tête de la cavalerie , tombent sur les deux faces latérales de la phalange, qui reçoit leur choc avec fermeté. Le moment était critique : préteurs , chevaliers , soldats et légionnaires redoublèrent d'efforts , rivalisèrent d'ardeur. La résistance était digne de l'attaque ; la phalange ne put être entamée. Cependant, le reste des armées romaines avait passé le fleuve et les Confédérés eurent ces troupes fraîches et nombreuses à combattre encore. Le nombre fit ce que la valeur seule n'avait pu obtenir. Brisés par tant de forces réunies, les Confédérés se rompirent et prirent la fuite vers leur camp. La cavalerie romaine y entra pêle-mêle avec eux; mais elle fut chaudement reçue par la garde du camp et
chargée en outre par les fuyards qui se rallièrent à ce noyau. Pressés avec ardeur» les cavaliers , gênés dans leurs mouvements , furent obligés de mettre pied à terre pour se défendre. Ils furent en majeure partie massacrés ; ils l'auraient tous été jusqu'au dernier sans Tanîvée de la cinquième légion qui rétablit le combat , et successivement de toutes les forces romaines qui apportaient la mort avec elles. Ainsi la lutte corps à corps de trois armées vint se concentrer dans une enceinte resserrée , fermée de toutes parts , et dans laquelle se trouvaient entassés environ cent mille combattants. Quarante mille cadavres témoignèrent de leur acharnement.
Les Romains, restés maîtres du champ de bataille, purent J^j" J^ alors relever de sa poussière cinq de leurs chefs , les meilleurs, les plus distingués, et presque tous leurs chevaliers. Les Confédérés, réduits à cinq mille, gagnèrent une montagne voisine et les Romains se logèrent dans le camp même des vaincus, où ils ramassèrent dans le sang trois cents enseignes environ.
Varron eut plus tard à se mesurer avec les Cantabres, les fS5 Celtibères et les Ausétains en Catalogne, puis ensuite avec *^*°^ toute TEspagne citérieure qui s'était soulevée. Il ne put s'y soutenir f). Fulvius Flaccus lui succéda. Pendant qu'il assiégeait Urbikoa , il fut attaqué à plusieurs reprises par les afant j.-c. Confédérés , et perdit beaucoup de monde dans les différents engagements qu'il eut avec eux ; mais il recevait de continuels renforts de tous les côtés de sa province. Ses adver- ^g^ saires , lassés de tant de combats dont pas un n'avait été avant j.-c. décisif, se retirèrent. Urbikoa, dénuée de secours, fut prise au bout de quelque temps. Le sac et le pillage s'ensuivirent ; et Flaccus , dont les troupes avaient été jointes à toutes celles de Manlius, leur fit prendre leurs quartiers d'hiver dans cette ville désolée.
Au printemps suivant , et dès l'ouverture de la campagne, .^«0^]^^. un corps de trente-cinq mille Confédérés marcha à la rencontre du Consul en Carpétanie. 11 le trouva retranché près
(•) Tit.-Liv. Mayern. Turq.
d'Ebura , et Tint audacieusement asseoir son camp à une demi-lieue de celui des Romains, au pied d'un coteau. Flaccus les fil reconnaître par deux détachements de cavalerie qui » assaillis bientôt , se replièrent sans combattre,
4telon les ordres du Consul. Quelques jours se passèrent sans autre manoeuvre que l'envoi et la retraite de ces hommes de cheval. Les Confédérés se présentèrent au bout de ce temps , en bataille, en rase campagne , au milieu de Tintervalle séparant les deux camps. Flaccus refusa rengagement, et pendant les quatre jours suivants retint toute sa troupe dans Tenceinte fortifiée du camp. La cavalerie, logée en conséquence , se tenait prête en cas d'attaque , et les fourrageurs des deux côtés faisaient leurs courses sur les derrières de leurs camps respectifs , sans s'inquiéter mutuellement. Plusieurs autres jours s'écoulèrent encore , au bout desquels Flaccus , profitant de la persuasion où étaient ses adversaires qu'il n'attaquerait pas le premier, envoya Acilius pendant la nuit avec six mille fantassins, tourner le coteau auquel s'appuyait le camp des Confédérés. Acilius avait ordre d'attendre , pour agir, les cris d'attaque des légionnaires et alors de venir prendre à revers les retranchements des Confédérés. Scribonius , avec les Latins alliés et les Chevaliers extraordinaires de l'aile gauche, fut envoyé au point du jour sur les tranchées et fortifications des Cantabres qui , le voyant bien accompagné,
lancèrent contre lui toute leur cavalerie. Le Romain se replia et fut poursuivi avec vivacité ; toute l'armée celtibérienne sortit de ses retranchements et s'avança dans la plaine. Flaccus la laissa s'engager, et quand il la jugea assez éloignée de son point de retraite , il fit sortir du camp , par trois côtés à la fois, toutes les troupes qu'il tenait prêtes et en ordre. Acilius ayant entendu le signal convenu , fondit aussitôt sur le camp dont la garde ne se composait que de cinq cents hommes. Quoique attaqués à l'improviste et malgré leur petit nombre, ils se défendirent vaillamment contre les six mille hommes d' Acilius , l'arrêtèrent long- temps et furent tous tués. Les Romains mirent le feu au camp après l'avoir pillé. Les combattants des deux partis aperçurent les
flammes avec des sensations différentes. Les Confédérés se voyant toute retraite coupée» redoublèrent d'efforts et de courage. La victoire flottait indécise et le sang coulait à flots. Acilius se jeta sur les derrières des Gantabres avec ses six mille hommes de troupes fraîches; un autre renforlP considérable arriva à Flaccus; lét garnison d'Ebura sortit aussi de ses murs au fort du combat et vint se joindre encore aux Romains , en sorte que leurs forces étaient doubles de celles de leurs antagonistes. La nuit put seule suspendre Tanimosité des combattants, et le lendemain matin ea éclaira vingt^six mille gisants sur le champ de bataille.
Flaccus ayant laissé ses blessés à Ebura marcha sur Gontrebia en Garpétanie , qui se rendit faute de secours. Ge secours arriva pourtant, mais trop tard, et ignorant la reddition de la ville. Les Gonfédérés s'avançaient sans pré- *7o caution, à la débandade, jusque soos les murailles de *^'° Gontrebia. Les Romains, sortis en masse^ les assaillirent avec furie. Les Gonfédérés se rallièrent et la mêlée devint terrible. Douze mille morts furent le résultat de cet engagement imprévu , tourné en combat acharné. Les Gantabres et les Geltibères , trop peu nombreux pour s'établir dans ces environs , s'en retournèrent et rencontrèrent un corps des leurs qui venait opérer sa jonction, mais qui, ayant appris la reddition de Gontrebia , rebroussa chemin.
L'année d'après, Fulvius, mandé par Gracchus gouver*. neur de l'Espagne ultérieure, était obligé de traverser le* ' défilé de Mauléon. Les Geltibériensie gardaient et laissèrent l'armée romaine s'y engager. Us l'attaquèrent ensuite par les deux flancs, pendant qu'elle était allongée dans la gorge, et en tète par leur ordonnance en coin. La cavalerie romaine força le passage et cette journée coûta la vie à vingt-et-un mille quatre cent quatre-vingts honunes.
Dans le cours des années suivantes les Romains eurent des guerres continuelles avec la ligue cantabrique. C'étaient les préludes de la terrible guerre numantine. Telles furent les journées de Munda , Gertima , Âlce , Ergavia , le Mont- Gaunus (Moncayo actuel), entre Minho et Duero; toutes par Gracchus et L. Posthumips, contre les fédérés cantabres»
sauf la derniére'contre les Vaccéens. La terre espagnole fut abreuvée de sang dans toutes ces rencontres, et les Romains, malgré la supériorité de leur discipline et de leur tactique, ne furent pas toujours vainqueurs.
afantT-G. ^^^ domination devint tellement odieuse que les Espagnols des deux provinces se décidèrent à envoyer des ambassadeurs à Rome , faire la peinture des maux qu'ils avaient à endurer, et présenter leurs réclamations. Le résultat fut, qu'après avoir eu Tair de châtier les Préteurs accusés, on ne s'en occupa plus. Ainsi les malheureux Péninsulaires comprirent que les armes seules et une énergique détermination pouvaient les affranchir d'un joug abhorré. J^ Cette année vit commencer la guerre numantine et former le premier siège de Numance, qui ne devait cesser de se défendre , faute de défenseurs , que vingt années plus tard. Â la même époque la ligue cantabrique reprit les armes. Plus forte que jamais, elle commença par reconstruire les murs de Sediga au mépris des conditions arrêtées avec Gracchus vingt-cinq ans auparavant, et refusa de payer aucun tribut aux Romains.
Les Ârevaces et partie des Geltibères avaient consenti à devenir tributaires, par impossibilité de continuer la guerre,
* et pour trouver dans une paix temporaire le temps et les moyens de se refaire et se préparer de nouveau à une
Jutte à outrance. Le sénat envoya aussitôt une armée sous le commandement de Q. Fulvius Nobilior, intimant aux rebelles des ordres auxquels ils refusèrent d'obtempérer. Nobilior s'avança contre eux à la tète de trente mille hommes ; eux n'en avaient que vingt mille et cinq mille chevaux , sous la conduite d'un certain Garus. Ils choisirent un terrain couvert pour leur campement , et les Romains,
. voulant pénétrer plus avant dans le pays , furent surpris at battus. Dans une autre rencontre Carus tua encore six mille hommes à Nobilior. Ces victoires rendirent Garus tellement vain qu'il se relâcha de sa vigilance et devint arrogant ; de manière que le Consul , trouvant bientôt une occasion favorable de venger ses défaites , tomba à l'improviste sur les Confédérés qui ne se gainaient pas, et leur tua cinq mille
six cents bommes. L'obscurité sunenue alors arrêta le massacre ; et cette leçon rendit les Confédérés plus prudents à l'avenir.
Ce fut cette même nuit que les peuples de cette contrée se réunirent par représentants, à Numance, pour arrêter leur plan de guerre et de résistance contre les Romains. Dans cette assemblée furent élus chefs Ambo et Leuco.
L'année suivante Nobilior ayant reçu un renfort de trois ^53 cents chevaux et de dix éléphants, envoyés par l'ancien *^*° allié de Rome Massinissa , s'avança vers l'armée fédérale et vint lui présenter la bataille sous les murs de Numance, devenue depuis si fameuse. Elle fut acceptée. Le Romain plaça ses éléphants en arrière de son front, en vue de les cacher, pour ensuite effrayer l'ennemi par leur soudaine apparition. Les chevaux et même les hommes de pied, qui n'en avaient pas vu encore , en furent surpris au point que la cavalerie , tournant bride, courut fuyant du côté de la ville. Mais un des éléphants, ayant été poussé trop prés des murailles, fut frappé au front d'une pierre lancée par les catapultes. L'animal blessé devint furieux et tourna sa rage contre les Romains, les foulant et écrasant sous ses larges . pieds. Les autres éléphants suivirent cet exemple et porté* rent le désordre et la destruction dans les rangs de l'armée. La garnison de Numance, s' étant apperçùe de la confusion jetée dans les rangs romains par cet événement inattendu^ fit une sortie ; et bien qu'elle laissât deux mille hommes sur le champ de bataille, elle en tua quatre mille à l'ennemi, fit un bon nombre de prisonniers , s'empara de plusieurs aigles et de trois éléphants f ).
Le Consul , obligé d'abandonner le terrain aux vainqueurs, se retira , portant ses forces vers Âxenium , fort qu'il assié* gea avec d'autant plus d'ardeur qu'il servait d'entrepôt aux vivres de l'ennemi. Il ne fut pas plus heureux dans cette circonstance. Battu , repoussé , il fut obligé de se replier, laissant le champ du combat couvert des cadavres des siens. Ces succès rapprochés décidèrent les habitants d'Ocilis,
(•) Mayer-Turq.
gardiens des trésoi'S et des vivres des Romains » à se joindre a la Fédération canlabrique. Nobilior ne sut prendre d'autre parti que d'aller asseoir plus loin un camp , s'y fortifier et avanl^j -c ^'^PP^^visionner pour hiverner. Cet hiver de 152 à 153 fut ' tellement rigoureux par le froid , la grêle et la pluie , que beaucoup de ses soldats romains y succombèrent.
M. Cl. Marcellus, Consul en Espagne, successeur de Nobilior, amena d'Italie huit mille homme^s de pied, et cinq cents cavaliers. Il usa de plus de prudence que son prédécesseur. Il mena immédiatement son armée jusqu'à Ocilis, dont il s'empara, exigea des otages, et la rançonna à trente talents. Les Nectobriges sollicitèrent aussi la paix et l'obtinrent moyennant une troupe de cent cavaliers des principaux du pays, qu'ils promirent. Us les firent précéder par quelques troupes légères qui tombèrent sur les bagages des Romains et les pillèrent, après avoir massacré les soldats préposés à leur garde. Les chevaliers arrivèrent bientôt après. Les Romains les déclarèrent prisonniers, vendirent leurs chevaux à l'encan, et marchèrent sur leur capitale. Les habitants, voyant bientôt leur ville entourée de fossés et de tranchées, firent sortir un héraut vêtu , suivant l'usage local, d'une peau de loup, pour demander la paix. Marcellus répondit que pour l'octroyer il lui fallait auparavant s'entendre avec les députés des divers peuples alliés des Nectobriges, parmi lesquels se trouvaient les Arevaces. Ces envoyés réunis demandèrent comme faveur de revenir aux traités faits précédemment avec Tiberius Gracchus, s'en remettant à la clémence de Marcellus pour les peines qu'il voudrait leur imposer. Mais quelques-uns , parmi lesquels les Celtibères, s'offensèrent de cette trop grande condescendance et refusèrent d'y adhérer ; en sorte que le Consul les renvoya à la décision du Sénat qui , de son côté , après avoir entendu leurs débats , les remit à la disposition de Marcellus C).
t^ ^ Ce fut lorsque le Consul L. LucuUus, successeur de Marcellus, vmt en Espagne, quEmihanus Scipion, Emuien,
(*) Slrab.
Qls adoptif de rAfricain et fils de Paul-Emile y rentra aussi en qualité de sou lieutenant. Par suite de Thorrible trahison et du massacre dont il se rendit coupable envers les Vaccéens dans la ville de Gauca qui s'était rendue » et dont il fit traîtreusement passer au fil de répée vkigt mille habitants en état de porter les armes, ce Consul était en exécration dans toute la Péninsule. Il avait perdu beaucoup de monde au siège de Gauca, ainsi qu'à ceux dlntercatia et de la forte Palencia, qu'il ne prit point, et par lequel se termina la guerre sans motif qu'il avait faite aux Vaccéens. C'est pendant le siège d'Intercatia que Scipion avait été défié en combat singulier par un Espagnol que personne n'psait combattre , et qu'il tua. A la suite de ce duel la ville s'était rendue , mais n'avait voulu se rendre qu'à Scipion.
Cette haine pour la cruauté , l'avarice et la perfidie de Lucullus avait armé les Lusitaniens d'en deçà du Tage qui, assaillant les Romains et leurs alliés , leur firent perdre plus de six mille hommes , battirent les lieutenants Manlius et Calpumius et tuèrent le questeur Terentius Yarron. Alors, leur chef ayant succombé dans une excursion conti*e les Vettons, les Lusitaniens élurent pour le remplacer un Dommé Césara, qui livra bataille à Mumius récemment envoyé de Rome avec une armée. La victoire se déclara pour ce dernier. Mais comme il pressait les vaincus avec une ardeur inconsidérée, Césara, profitant du désordre inséparable d'une trop vive poursuite, arrêta les fuyards, les retourna contre l'ennemi , rétablit le combat , tua neuf mille hommes aux Romains, s'empara de leurs bagages iprès avoir repris les siens perdus dans la première rencontre , et emporta en trophée un nombre considérable d'ensei- ^es et d'aigles à l'ennemi.
Les Lusitaniens d'en delà le Tage s'étaient également levés; ils prirent d'assaut Gonistorgis, ville puissante, alliée le Rome; et, toujours sous la conduite de Gaucène, se portèrent aux colonnes d'Hercule, ruinèrent tout sur leur route, passèrent le détroit, et ravagèrent l'Afrique où ils assiégèrent Ocile. Mumius les ayant suivis sur la rive africaine, ^50.149 Qnit par les détruire. Mumius fut remplacé par Attilius qui avaot j.-c.
obtint des succès en Lusitanie et s'empara d'Oxthraca» leur ville la plus riche et la plus puissante. Mais aussitôt qu'il fut entré dans ses quartiers d'hiver, les vaincus reprirent les armes , et tombèrent sur les alliés des Romains. Galba, autre Préteur, accourut à la défense de son collègue , fit faire quinze lieues d'une traite à son armée, et rencontrant l'ennemi, l'attaqua immédiatement. Les Lusitaniens lui tuèrent sept mille hommes , mirent le reste en déroute , et Galba s'estima heureux de pouvoir s'échapper avec sa cavalerie jusqu'à la ville de Carmel , où vinrent le rejoindre les débris de son armée. Les voyant réunis, il fut prendre ses quartiers d'hiver à Cunes (*).
Au printemps suivant Galba se remit en campagne et ravagea le pays avec tant d'activité qu'il contraignit un canton soulevé de la Lusitanie à se rendre. Des ambassadeurs lui furent envoyés pour demander la paix. Leur arrivée inspira à Galba une idée horrible. Feignant de plaindre leur sort , il leur dit qu'il, reconnaissait que la misère seule les poussait à la révolte ; mais que pour les en délivrer, il leur assignait des contrées plus fertiles en trois endroits différents. Les envoyés parurent heureux de ces propositions du vainqueur. Galba en profita pour les engager à déterminer leurs compatriotes à s'y transporter. Les trois points de réunion indiqués, et le jour convenu, la population s'y assembla. Galba s'étant assuré par lui-même que les émigrants étaient distribués ainsi qu'il le désirait, se porta sur un premier point , ayant donné l'ordre préalable de ne commencer à se mettre en marche qu'après son retour. Chacune de ces trois colonnes avait été agglomérée dans un vallon dominé de toutes parts. Galba, arrivé au premier de ces trois camps , prit la parole et fit entendre à ce peuple qu'ami désormais de Rome et placé sous sa protection, il devait, pour prouver la sincérité de sa réconciliation, déposer et rendre ses armes désormais inutiles. Galba, l'un des premiers orateurs de son siècle , habile surtout dans l'art d'émouvoir les passions, mit en œuvre toute la séduction
(•) Slrab. Tit.-Liv. Moyern.
de la parole, et persuada bientôl ce3 infortunés. Dès qu'ils eurent livré leurs armes» le Préteur les ût entourer par ses soldats , qu'il tenait cachés à portée , et fit massacrer cette multitude» dont les cris» les prières» les imprécations en appelaient à la bonne foi d'un barbare qui ne la connaissait point» à la pitié des dieux qui étaient sourds» à l'humanité de soldats satellites du crime » froids bourreaux de Galba.
Hommes» femmes» enfants» vieillards» tout fut égorgé, et le Préteur fit de même entourer et massacrer successivement les trois bandes » avant qu'aucune d'elles pût savoir» ni soupçonner le sort subi par les autres. Quelques rares individus » se glissant à travers les armes et les rangs des Romains saturés de carnage , se sauvèrent. De ce nombre était Viriathe, que la providence réservait comme le glaive dont elle allait punir cette noire perfidie » cette affreuse et inutile cruauté {*).
Viriathe était un simple berger que l'indignation » la haine» et le saint amour de la liberté firent d'abord chef de partisans » puis bientôt illustre général. Pendant quatorze années il lutta pour l'affranchissement de sa patrie » fit trembler le l^énat» et immola aux mânes de ses frères assassinés» des armées de Romains {"*). Il leur eût peut-être arraché leur conquête» il en eût purgé l'Espagne et l'eût rendue à la liberté » le grand Viriathe » si l'assassinat n'était venu l'arrêter au milieu de sa carrière » au moment où son pays commençait à entrevoir» à espérer le jour de la délivrance.
Viriathe» échappé au massacre général» emporta dans son sein une soif ardente de vengeance; et tout en fuyant les cruautés de Galba » sa voix jetait dans les lieux qu'il traversait » le cri de liberté et de mort aux Romains » en même temps que le cri de guerre. Il se réfugia dans la montagne et commença , comme tous les chefs de partisans » par une poignée d'hommes audacieux qui lui servirent. à établir sa réputation. Elle s'étendit tellement qu'au bout de peu de temps , il se trouva à la tête d'une armée de dix mille hommes, Lusitaniens»
( * ) Appien.
(••) Diod. de Sic.
Cellibéres et Gantabres. Viriathe , avec cette armée, se mit 148 à courir la Turdétanie. Le Préteur G. Vétilius, récemment aTiQt J,-c. an-ivé d'Italie avec une arniée , la renforça de tout ce qu'il put réunir de troupes et vint attaquer Viriathe. Il le pressa, le poussa et finit par l'acculer à un coteau , dans une position tellement hasardeuse que sa perte semblait inévitable. Le Lusitanien eut recours à la ruse pour sortir de ce pas difficile. Il fit ranger ses troupes comme pour livrer bataille, garda près de lui mille cavaliers , et fit donner au reste de ses soldats l'ordre de fuir tous subitement» en s- éparpillant dans toutes les directions , après leur avoir toute fois indiqué un point de ralliement. Yétilius, craignant que Viriathe ne tombât sur ses derrières avec la cavalerie qu'il tenait prés de lui , n'osa poursuivre les fuyards. Après avoir long-temps ' balancé et être resté dans sa position , il se décida à réunir toutes ses forces contre Viriathe , qui l'amusa une partie de la journée. Vers le soir le chef de partisans, éludant la poursuite du Préteur, se sauva à la faveur de la nuit par des sentiers inconnus à l'ennemi.
Viriathe rejoignit son armée au lieu indiqué, à la vUle de Tribola ; et le jugement, la hardiesse qu'il avait déployés dans cette circonstance pour sauver tout son monde, le mit en haute faveur et grand crédit chez les nations voisines.
Vétilius craignant l'accroissement et les succès de cet homme ; piqué , en outre « de la manière dont il venait de lui glisser, pour ainsi dire , de la main ; résolut de l'aller chercher et de venger son désappointement. Après l'avoir longtemps poursuivi , il tomba dans une embûche que lui avait tendue le Lusitanien , à un passage très-coupé et couvert de bois. Le Préteur, attaqué de front par la cavalerie de Viriathe , sur ses deux flancs par ses hommes de pied , perdit quatre mille soldats dans cette rencontre , et un grand nombre de prisonniers , parmi lesquels il se trouvait lui-même. Vieux et chargé d'obésité , il ne parut pas , à celui qui l'avait pris , valoir la peine d'être gardé et fut immédiatement tué.
Environ six mille Romains se sauvèrent à Tartesse. Le Questeur de Vétilius, après quelque temps de repos, ayant fait une recrue d'à peu près cinq mille hommes qui , joints
aux autres, formèrent un corps de onze mille soldats, Fen- Yoya contre Viriathe. Ils furent taillés en pièces, sans qu'il en revint presque un seul. Le Questeur demeura enfermé derrière les murailles de Tartesse sans oser en sortir, pendant que Viriathe ravageait et pillait les campagnes fertiles des Garpétaniens.
G. Plantius , nommé Préteur en remplacement de Vétilius tué a Tribola , avait amené d'Italie dix mille fantassins et treize cents chevaux. Jaloux de venger Thonneur des armes romaines , après avoir grossi ses forces de ce qui restait de celles de son prédécesseur et des alliés , il fut chercher le partisan lusitanien. Gelui-ci feignit et la frayeur et la fuite devant une aussi grande puissance. Le Préteur, ne doutant pas de la terreur qu'il répandait, envoya à la poursuite de ayaDiJ.-c. cette armée un corps de quatre mille Jiommes d'élite. Après les avoir entraînés assez loin, Viriathe, tout d^un coup , se retourne , les charge et les détruit entièrement. De là passant le Tage , il fut camper sur le mont Vénus , montagne garnie d'oliviers, où bientôt Plantius vint lui présenter le combat, voulant réparer ses pertes et sa honte par un succès éclatant. Gette seconde bataille lui coûta le reste de son armée, et l'obligea à s'aller enfermer dans les forts avant la saison, n'osant plus tenir la campagne , et n'en ayant plus d'ailleurs les moyens. Viriathe put donc courir et dévaster les pays fidèles à l'alliance romaine. .
Glaudius Unimanus succéda dans l'emploi de Préteur à Plantius. Gomme ses devanciers, il avait amené une armée avec lui ; mais il ne fit qu'ajouter des défaites aux défaites déjà essuyées, et en peu de temps toutes ses troupes furent également taillées en pièces. Les rangs de Viriathe grossissaient chaque jour, liomme de guerre renommé, .il promena son armée dans tout le nord de l'Espagne , et toutes les troupes de la ligue cantabrique accoururent en foule sous ses drapeaux, qui étaient ceux de la liberté. Dans une rencontre sanglante qu'il eut avec Unimanus , celui-ci fut heureux de pouvoir s'échapper, tant il s'en était fallu de peu qu'il ne devint prisonnier des montagnards. Mais les verges et haches, les faisceaux portés par les licteurs , les
cottes-d'armes des Centurions el nombre d'autres dépouilles furent arrachés au Romains par Yiriathe qui les suspendit, toutes parsemées, aux chênes des montagnes, comme témoins parlants de sa victoire. Tel était aussi Tusage des Gantabres.
Peu de temps après, mille Romains, dans une gorge où ils s'étaient fourvoyés, furent rencontrés par trois cents Gantabres de Tarmée fédérée. Le combat s'engagea opiniâtre, et il fut long. Â la fin les Romains, ayant laissé trois cent vingt des leurs sur la poussière, abandonnèrent le champ de bataille. Les soldats de Tindépendance n'avaient perdu que soixante-dix hommes. Les cavaliers romains se mirent néanmoins à la poursuite de quelques hommes isolés qui se retiraient paisiblement du combat abandonné par l'ennemi. Un des Gantabres , pressé de près par un cavalier qui avtiit devancé ses compagnons, perça d'un coup de pique le poitrail du cheval de l'Italien, et aussitôt qu'il fut tombé, trancha, d'un coup de son épée, la tête au Romain. Les autres, témoins de ce coup hardi , s'arrêtèrent en voyant quelques-uns des montagnards accourir au secours de leur . compagnon, et le laissèrent continuer son chemin sans l'inquiéter davantage f ).
^ot V?c Unimanus fut remplacé par G. Négidius, Préteur de ' l'Espagne ultérieure. Mais la cause de la liberté l'emporta encore sur celle de la tyrannie. Négidius fut défait et anéanti comme ses devanciers. Le Sénat comprit à la fin que cette guen'e d'Esps^ne méritait plus d'attention qu'il ne lui en avait accordé jusqu'alors , et se décida à y envoyer un Gonsul avec des forces plus considérables. Ge Gonsul fut Fabius Maximus, fils de Paul Emile le vainqueur du roi Persée de Macédoine. Il partit de Rome avec quinze mille hommes de pied et deux mille chevaux , tous de nouvelles levées, et se rendit dans l'Espagne ultérieure , à Orsane. G. Lélius était son Préteur. Fabius s'en fut à Gadès pour offrir un sacrifice à Hercule , dont sa famille se prétendait issue , et laissa ainsi l'intérim du commandement à Lélius. Gette imprudence
(*) Mayerne Turq.
fut punie. Virialhe sut attirer le Préteur au combat, et le battit à outrance. Le Consul accourut au bruit de cette défaite et prit une marche toute différente. Il évita les engagements généraux» se bornant à quelques escarmouches pour former ses jeunes troupes et les familiariser avec un ennemi qu'elles redoutaient. Ces rencontres tournèrent» pour la plupart, à la gloire de Viriathe, dont les soldats, et surtout les Yasco-Gantabres, excellaient dans ce genre de guerre. Us en tirèrent donc honneur et butin.
Cependant la sage conduite du Consul avait fini par atteindre le but qu'il s^était proposé. Ses soldats s'aguerrirent peu à peu. Formés par les leçons, et plus encore par l'exemple de Fabius , ces jeuqes guerriers ne craignirent plus l'ennemi et le vainquirent en quelques occasions;' rétablissant ainsi l'honneur des armes romaines, gravement compromis par tant de précédeqts échecs.
Viriathe , à qui ce genre de guerre ne convenait pas , ne se fiant plus a ses seules forces , chercha prudemment à faire soulever quelques peuplades, afin d'opérer une puissante et favorable diversion. 11 réussit à faire armer les Arevaces, les Belles et les Tites, peuples belliqueux qui se détachèrent de l'alliance des Romains, pour embrasser la cause de l'indépendance. Viriathe en avait même tant et si souvent rallié à son parti, que, plus d'une fois, le Sénat romain proposa d'abandonner la guerre d'Espagne. Fabius, ayant jugé son armée assez exercée pour se présenter à l'ennemi, offrit la bataille à Viriathe, la gagna, lui prit en outre deux villes et le poursuivit jusqu'à Becor, où il le laissa pour aller établir ses quartiers d'hiver à Cordoue {*).
La diversion des peuplades soulevées fut très- utile a Viriathe , en ce qu'on ne détacha contre lui que le Préteur Quintius, tandis que le Consul Métellus se porta sur la Celtibérie, qu'il jugeait être le point le plus important. Quintius remporta un avantage sur Viriathe et l'obligea à se retirer dans son fort du Mont- Vénus. De ce poste cependant le guerrier lusitanien poussait des courses, envoyait des
(*).Rodenc. Sanct. Uisi. Uispan.
fourrageurs aux environs. Dans une escarmouche » qui finit par devenir un combat, il tua mille hommes à Quintius , lui enleva quelques enseignes , te réduisit à se retirer devant sa troupe victorieuse , chassât la garnison romaine de la ville dlluca et pilla le pays des Basitains. Quintius, étourdi de sa défaite , avait été se renfermer dans Gordoue , dont il n'osa sortir, tandis que son ennemi poursuivait ses succès. Soit crainte, soit toute autre raison, Quintius se contenta d'envoyer G. Martius, capitaine de la ville d'Italique, contre l'ennemi , qui le culbuta.
avanVj-c MétcUus avait compté soumettre la Geltibérie dans un instant; et malgré toutes les qualités qu'il possédait comme commandant en chef, malgré sa bravoure, sa prudence, la douceur de son caractère et son talent à ne point se laisser pénétrer, il lui fallut deux années. Encore ne put-il s'emparer que de deux villes. Les troupes de la ligue cantabrique s'étaient réunies sur ce point , et toutes les fois qu'elles n'étaient pas victorieuses, l'ennemi achetait chèrement ses succès. Peut-être Métellus aurait pâli en présence de Viriathe ; peut-être eût-il échoué devant cet homme phénomène , un de ces astres que la nature ne montre que de loin en loin sur la scène du monde, dit un auteur; rares jalons qui marquent la route aux peuples , en arrêtant et fixant les époques et la chronologie. '
Un berger échappe à un inique massacre et se crée chef de parti. Ge parti grossit; le pasteur est improvisé général et déploie les talents des plus grands hommes de guerre. Aucune autorité publique ne lui a donné son aveu, n^a sanctionné son mouvement, son insurrection ; et les peuples les plus fiers entendent son appel , accourent à sa voix , reconnaissent sa suprématie, obéissent à son commandement. 11 n'a ni titre , ni argent , ni ressource ; il est seul , tout seul, quand il s'insurge. Son talent inné, sa volonté de fer, son inébranlable courage lui suffisent. De nombreuses et vaillantes bandes sont sous ses ordres , apprennent à vaincre avec lui et restent sous le drapeau qu'un homme a levé seul. Mais sur ce drapeau les populations électrisées lisaient : Affrancuissement ! et le sentiment tout-puissant de
la liberté, la haine d'un joug en firent des héros. L'univers entier s'était incliné devant Rome; et voilà l'ennemi que choisit Viriathe » contre lequel il se dresse , s'élance , combat, et que ses victoires nombreuses font trembler, tandis qu'elles dévorent par milliers les plus vieux, les plus fameux guerriers de la ville immortelle f).
Et cet homme sans éducation aucune , cet enfant de la nature abandonnant son troupeau pour remplir tout l'avenir de l'éclat de son nom et de ses œuvres , Viriathe était humain , juste , modéré , sobre ; ne mangeant jamais que debout, et les aliments les plus grossiers. Il laissait les mets recherchés à ses convives. Il méprisait les richesses et ne voulait de l'or que pour le distribuer à ses frères d'armes, ses compagnons de dangers et de gloire. Adoré de ses troupes, il était occupé de leurs besoins au point d'oublier les siens. La dicipline était maintenue dans son armée avec tant d'exactitude et d'équité, que jamais il n'éprouva ni désobéissance, ni murmure d'aucun de ses soldais. Lui qui aurait eu à venger l'assassinat de sa famille, de ses amis, le sien même, jamais il ne s'est souillé par aucun acte de cruauté. Il combattait les ennemis sur les champs de bataille, en faisait tomber soUs le tranchant de son glaive autant qu'il en pouvait atteindre et frapper ; mais, hors de la lutte, il ne voyait plus dans les Romains que des hommes. Oublieux de son propre affront et de ses malheurs , il traitait généreusement ses prisonniers, et ne cherchait à immoler les soldats de Rome que pour affranchir son pays, auquel il avait voué son bras et sa vie. Ce tableau ne saurait être taxé de partialité ; il e^t pris dans les historiens de Rome , anciens et nouveaux (*).
Nous avons laissé Quintius enfermé timidement dans \^^ Gordoue. Le Sénat envoya dans la Péninsule le Consul «^am J.-c. Fabius Servilianus, avec seize mille hommes de pied et seize cents chevaux. Des éléphants furent en outre demandés
(*) Pompon. Mêla. Justin. Appien. Diod. de Sic, Liv. 33. Ibid, de virtut. et Titiis.
(*•) Slrab. Tit.-Liv. App. Diod. Royou.
à Micipsa , Roi des Numides. Fabius conduisait cette année à Ituca, voulant se renforcer de toutes les troupes romaines et alliées dispersées sur le théâtre de la guerre. Pendant ce trajet Tintrépide Yiriathe vint Fassaillir avec six mille hommes, Lusitaniens et Gantabres. Ils se précipitèrent sur tes Romains sans les compter, et les mirent en déroute.
Quelque temps après, Fabius ayant reçu de Micipsa dix éléphants et un renfort de trois cents cavaliers numides, vint a son tour provoquer Tennemi. Cette fois la fortune se prononça pour les éléphants. Mais comme la poursuite fut faite sans ordre et avec une ardeur trop vive, ViriaUie, attentif à saisir la moindre occasion de réparer ses défaites et de porter aux Romains des coups inattendus, reprit subitement Toffensive. De vaincu et fuyant qu'il était, il devint assaillant terrible, massacra une partie de ces vainqueurs d'un moment, les surprenant débandés et ne leur laissant pas le temps de se rallier. Ce qui échappa à la mort fut réduit à se retirer précipitamment dans le camp, 1^3-142 tandis que Virialhe arrivait , avec ses soldats victorieux, '' ' sur les palissades qu'il essayait de forcer. Sans l'héroïque courage de Faunius, beau-père du Préteur Lœlius, les Confédérés auraient réussi et fait de toute cette puissante armée romaine, une hécatombe aux mânes des Lusitaniens.
La nuit , qui força Yiriathe de se retirer et devint peutêtre en ce moment le plus puissant auxiliaire de Fabius, ne calma ni le trouble ni la terreur de son armée. Dès le lendemain , son infatigable ennemi recommença ses attaques, les multiplia , les continua sans relâche , jour et nuit; tantôt inquiétant les Romains par sa cavalerie, tantôt les harcelant par son infanterie cantabre et ses archers celtibériens : si bien que ni les menaces, ni les prières de leurs officiers et même du Consul, ne purent arracher les Romains de leurs retranchements. La frayeur les avait paralysés. Ces fiers Romains étaient devenus insensibles aux attaques, aux insultes journalières de l'ennemi. Cependant une crainte plus forte encore les détermina à suivre Fabius. Les guerriers de Yiriathe, devenus chaque jour plus audacieux, allaient
forcer un camp désormais sans défense, et le massacre était dès lors inévitable. Ainsi la peur rendit un instant d'énergie à ces mêmes hommes que la peur avait consternés. Ils coururent se jeter dans Ituca. Viriathe voyant ses forces diminuer, et d'ailleurs manquantde vivres , saisit ce moment pour aller se refaire en Lusitanie.
Une fois ce*re4outabl.e adversaire éloigné, les Romains revinrent à eux , et feignant de se mettre sur ses traces, Fabius tourna son armée contre les Béthuriens , dans l'Ëstramàdure actuelle. Là il saccagea et livra au pillage cinq de leurs villes qui s'étaient déclarées en faveur de Viriathe, Après cet exploit il se retira à Gunes. Il en sortit néanmoins assez vite et osa pénétrer en Lusitanie. Chemin faisant , il rencontra deux chefs de partisans , Gurius et Apuléius, dont les deux corps réunis formaient dix mille combattants. Ceux-ci harcelèrent constamment Fabius , et obtinrent de nombreux avantages. Mais , à la fin , Gurius ayant été tué , ses hommes se débandèrent et les Romains purent continuer leur marche. Escadie, Genelle et Oboliola furent prises par eux , ainsi que d'autres places et forts , également occupés par des détachements de Viriathe , qui furent forcés de se rendre. Fabius Servilianus choisit, parmi les habitants de ces divers endroits, dix mille individus qu'il déclara prisonniers de guerre et vendit comme esclaves , après avoir fait trancher la tête à cinq cents d'entre eux.
Si ces infâmes assassinats que l'on voit fréquemment commis par les Consuls , Préteurs et Questeurs , se faisaient dans un but politique , il est difficile de pénétrer la pensée qui les dictait. Depuis tant d'années que Rome faisait la guerre en Espagne , depuis surtout le commencement de cette guerre nnmantine qui dura vingt ans , elle avait dû apprendre , la grande ville, que loin d'inspirer de la terreur aux Péninsulaires par ces moyens extrêmes, on ne faisait qu'ajouter à leur exaspération , changer en haine mortelle l'éloignement qu'ils avaient pour des vainqueurs devenus féroces , et convertir le désir ardent qu'ils éprouvaient de s'affranchir d'un joug de fer, en frénésie , en fureur de le briser. Des hommes impatients à ce degré de la domination, ne pouvaient se
courber docilement sous le coutelas assassin de la tyrannie. La mort n'était rien pour eux.
annVJ-c ^' Pompéius, homme nouveau» dirigeait les opérations de Tarmée de TEspagne citérieure. Cet homme , qui jeta pea après tant d'éclat sur sa famille , était parvenu au consolât par un moyen peu honorable. S'étant engagé à solliciter pour un autre , il travailla pour lui seul et supplanta ainsi le candidat qu'il devait appuyer. Pompéius était un ennemi personnel de Métellus , et celui-ci était outré de se voir donner un tel successeur. Il résolut de s'en venger au risque d'être considéré comme traître à la République. Car ces magnanimes enfants de Rome étaient implacables dans leurs haines , et pour satisfaire leur passion , ne recalaient ni devant une bassesse, ni devant une trahison. Métellus^ dans le but d'embarrasser Pompéius en diminuant les forces avec lesquelles il devait combattre l'ennemi , cent mença par accorder, sans s'enquérir du motif, tous les congés qui lui furent demandés. Il dissipa et laissa piller les munitions de guerre et de bouche amassées à grands frais, iit briser les arcs et Qéches.des Cretois auxiliaires , et défendit de donner de la nourriture aux éléphants. Après avoir ainsi satisfait son animosité , il retourna à Rome , où il se cacha au lieu d'avoir les honneurs du triomphe , que son courage et quelques succès lui auraient fait accorder (*).
En dépit de la mauvaise volonté de Métellus , le nouveau Consul , qui avait amené du renfort , se trouva à la tète d'one armée de trente-deux mille hommes. Les Arevaces, dont la capitale était Numance , effrayés par le nombre de ces troupes , demandèrent la paix. Pompéius dicta les conditions et l'on était d'accord sur tous les points. Les Arevaces, limitrophes de la Celtibérie, devaient, entre autres sacrifices, livrer au Consul les deux places les plus fortes du paya et toutes leurs armes. Mais, lorsque arriva le moment de remplir cette clause du traité , ces vaillante hommes hésitèrent, se demandant s'il leur serait possible de vivre dépouillés de leurs armes et de leur honneur. Leurs femmes et leurs
(V Appien.
ints indignés, avec Taccent du désespoir» les menacèrent les renier et de se déclarer leurs plus implacables enne- , s^iis consentaient à se souiller d'une semblable lâcheté, traité se trouva rompu , et Pompéius , pour se venger de [ue les Ârevaces n'avaient pu se résoudre à consommer ' déshonneur, fut mettre successivement le siège devant deux places qu'il avait exigées. Forcé de le lever aux X fois, il en essaya un troisième à Gentobriga. Les Nuitins trouvèrent moyen d'y jeter quatre cents de leurs les guerriers. Us furent accueillis en libérateurs. Au bout quelque temps les assiégés se trouvèrent tellement près- , tellement épuisés par la famine et par l'ennemi qui les verrait de plus en plus , qu'ils offrirent de se rendre , deidant la vie sauve pour toute condition. Pompéius exigea remise des Numantins. Celte proposition indigna les égés, qui la repoussèrent long-temps, [ais la famine allait croissant ; la misère , les maladies ient réduit les malheureux Centobriciens à la dernière *émité. Ils furent forcés de consentir enCn aux exigences Romain, et promirent secrètement de livrer les Numan- . Ceux-ci , par une de ces providences qui permettent la lition des traîtres , le surent. La nuit , ils tombèrent à iprovisle sur les habitants de Gentobriga , qui les abanmaient lâchement, et, pour se racheter de la mort, les aient à la cruauté du vainqueur. Des deux côtés le comfut soutenu avec furie. A la faveur de ce trouble qui centrait toutes les attentions sur cette scène sanglante, Apéius escalada les murs , et fit passer au fil de l'épée t ce qui était resté debout dans la ville. Ni le sexe, ni ;e ne furent une sauvegarde. Deux cents Numantins lent survécu au combat; soit générosité, soit espoir de poser Numance à la soumission par cet acte de clémence, npéius leur permit de se retirer.
)ans l'Espagne ultérieure , le commandement de Fabius vilianus avait été prorogé^ et les événements allaient ^re moins au gré de Rome que dans la cilérieure. Fabius npara de quelques places insignifiantes , occupées précénment par Viriathe , et reçut à composition un chef de
parlisans avec ses troupes. Ce chef, nommé Connoba, obtint sa grâce. Le Consul romain fit couper la main droite à toas les soldats qui s'étaient rendus à lui avec leur commandant, et dans la suite traita de la même façon tout ce qu'il put faire de prisonniers parmi ceux qu'en Italie on nommail les rebelles.
Après ce trait de barbarie, Fabius fut assiéger Crisaoe. Viriathe se glissa , de nuit et sans être aperçu , dans la plaee avec une troupe d'élite, et dès le lendemain fit, à la tète de ses Gantabres et Geltibères, une furieuse sortie. Une grande quantité de Romains fut tuée ; Viriathe chassa les travailleurs des fossés et tranchées destinés à enclore la ville , et fit carnage des troupes préposées à la garde el défense de ces travaux. Enfin , ayant balayé tous les abords de la place, et vivement pourchassé les Romains , il les poussa dans une position de laquelle ils ne pouvaient espérer de sortir.
avanlV - c Viriathe , modeste dans ses triomphes , pensait moins à 8a gloire qu'à son pays. Loin d'être ébloui par le succès qu'il venait d'obtenir, au lieu d'exterminer cette troupe ennemie, réduite & sa merci , avare du sang des siens , il songea à tirer profit, pour eux , de son avantage et des justes terreurs de Fabius. Il avait compris depuis long-temps l'impossilnlité de prolonger indéfiniment cette lutte contre une puissance qui , tous les ans, envoyait pour l'alimenter, non pas des renforts , mais des armées entières plus formidables les unes que les autres. Il voyait Rome , forte de ses alliances , de ses conquêtes , de ses ressources , ayant détruit Carthage , le seul pouvoir qui pût contre-balancer le sien ; il la voyait lever des troupes parmi ses tributaires , ses alliés , et sur son propre sol, plus que l'Espagne n'en pouvait dévorer. L'Espagne elle-même fournissait son contingent à ses oppresseurs. Rome, après un quartier driver, reparaissait dans la lice toujours plus reposée, plus redoutable que jamais. Elle ne seniblait pas pouvoir être affaiblie. Tandis que lui , Viriathe, n'avait que la Lusitanie et la ligue cantabrique ; héroïques peuples , mais un point dans l'espace , comparativement à la puissance de leura ennemis. Et c'était cette poignée de
héros qui se représentait toujours , chaque année , au eombat ; qui se recrutait avec difficulté , tellement que leurs rangs s'éclaircissaient à l'ouverture de chaque campagne. Il y avait huit ans que cette guerre disproportionnée d'une Birmée unique contre seize armées différentes; d'un pâtre contre vingt-quatre Consuls, trois Proconsuls et deux Préteurs, occupait la scène du monde, fixait les regards» causait les inquiétudes et les insomnies de Rome , partout ailleurs victorieuse.
Yiriaihe entama donc un traité de paix avec Fabius, et ce traité portait « qu'il y aurait paix et amitié entre le peuple « romain et lui Yiriaihe , et que chacune des parties con- « tractantes garderait ce qu'elle possédait actuellement. » Cet arrangement, peu honorable pour le peuple romain, fat cependant ratifié par lui et par le Sénats parce qu'il semblait clore une guerre dévorante pour Rome. Mais l'existence de ce traité ne devait pfis être longue. Gépion , élu Consul en remplacement de son frère Fabius Servilianus , fut nommé au ^ào département de l'Espagne et arriva dans son commandement '^^"^ avec une nouvelle armée pour escorte. Il chercha à obtenir du Sénat la rupture du pacte fait avec Viriathe , comme indigne de la majesté du peuple romain.
Gépion commença par marcher sur la ville d'Arsa, aban-^ donnée par Viriathe; elle se rendit. Trop &ible pour se mesurer avec l'armée consulaire, le Lusitanien se retira devant eUe par la Garpétanie, qu'il ravagea de fond en comble afin de retarder la poursuite. Gependu^t Gépion l'atteignit. Aussitôt Viriathe couronna les hauteurs de tout ce qui lui restait de cavalerie légère, fiBdsant pendant ce temps défiler le l'esté de son armée affaiblie^ par un vallon tortueux et boisée tandis qu'il amusait le consul par quelques manœuvres propres à l'inquiéter. Dès qu'il jugea tout soa monde en sûreté > Viriathe partit comme un éclair, par des sentiers connus de lui et de ses hommes, disparut en nn instant de devant les Romains surpris , et rejoignit bientôt les siens.
Cépioo marcha vers le pays des Velton3 et desGallaiques ou Galiciens, mît tous leur$ champs à feu et a sang ; car la
Lusitanie se trouvait alors ravagée aussi par plusieurs ebeb de partisans qui, à Texemple de Viriathe, s'étaient arméi et avaient réuni divers corps de troupes , contre lesquels le Consul envoya Sextus Junius Brutus.
Mais le parti de Viriathe allait toujours diminuant. Ce grand homme pensa devoir tâcher de renouer un accommodement avant d'avoir essuyé un échec , désormais difficile à éviter long-temps , et qui lui ôterait toute possibilité de traiter. Il députa donc Audax , Ditalcou et Minure , ven Gépion : il les regardait comme ses meilleurs amis» et les plus capables d'amener à bien cette négociation. Ils offrirent au nom de Viriathe d'accepter toute condition raisonnable et admissible que Rome imposerait. Le Consul répondit avec arrogance , que le chef de brigands eût à se soumettre humblement aux ordres du Sénat. Il ajouta que, s'il voulait faire croire à la sincérité de son repentir, il eût à livrer i Cépion les chefs de plusieurs villes d'Espagne de la domination romaine, révoltés à l'instigation de Viriathe^ et en honneur dans son camp.
Le malheureux Viriathe était réduit à la dernière extrémité. Sans vivres, sans troupes, à peine lui restait-il en ce moment quelques milliers d'hommes , pour garder ces drapeaux que si souvent les Romains n'avaient pu voir se dérouler sans trembler. Il se sentait coupable de sa gloire. Ses victoires nombreuses et si belles étaient autant de crimes irrémissibles ; le sang romain , versé à flots par lui, devait retomber sur ses infortunés concitoyens, qu'il n'était plus en état de défendre. L'avenir « d'ailleurs, pouvait cacher dans ses replis des jours meilleurs. Viriathe se laissa tromper par Cépion, qui promettait que la paix et la grâce des coupables suivraient leur reddition. Il fit ce sacrifice au repos de ces peuples qu'il avait appelés aux armes, de ces peuples épuisés, réduits à compter leurs blessures. C'était une faiblesse ; mais le motif en était noble et généreux , il était digne du ccBur du grand homme , et cette faiblesse est la seule qu'on ait à lui reprocher dans tout le cours de sa longue gloire. Elle ne saurait en ternir l'éclat , puisque Viriathe croyait en la parole du Romani,
fior lequel toot le blâme, tout lodieux doivent eu rejaillir. Ces malheureux débris furent donc livrés à Gépion. Euxmêmes d'ailleurs y avaient consenti. Le Consul leur fit irnmédiatement couper les mains.
Rien ne peut égaler la douleur et la fureur de Viriathe. Mais il était seul, et ses regrets, qu'il exprimait par des pleurs de sang et de rage , ne servirent qu'à empoisoiûier ses derniers jours. Cépion , non content de ce sacrifice, en exigea un autre ; il voulut que Viriathe et les Lusitaniens livrassent leurs armes. Le guerrier ne put s'y résoudre. Il avait appris à connaître la déloyauté, la oruauté de cet homme, dont la dureté révoltait jusqu'à ses propres soldats ; au point qu'un jour sa tente fut entourée du bois qu'il avait ordonné de ramasser, et qu'il allait être brûlé vif, s'il n eût pris la fuite à temps (*).
Cela se passait pendant ses pourparlers avec Viriathe, par l'intermédiaire des trois amis de celui-â, que nous avons nonunés plus haut. Ce mouvement calmé , Cépion reprit son idée de terminer cette guerre au plus tôt. Ne pensant pas y parvenir par d'honorables moyens , il s'arrêta à ceux que le hasard lui présenterait. Il s'adressa aux envoyés de l'illustre Lusitanien, les fascina par ses caresses et ses discours, les éblouit par ses promesses et les amena à assassiner leur général.
Viriathe dormait très-peu , et pour être plus vite prêt en cas d'alerte, il couchait le plus ordinairement tout armé, sur la dure, laissant l'entrée de sa tente libre, la nuit, à ses amis. Âudax et ses deux complices , connaissant les habitudes de Viriathe , pénétrèrent de nuit et en profond^silence dans sa tente , sous le prétexte préparé de quelque afiaire importante. La misûon dont les avait chargés la confiance de leur chef, leur en fournissait la facile occasion. Us trouvèrent le héros couché, selon son habitude, à terre et revêtu de ses armes. La gorge seule était à découvert. Les assassins la lui percèrent de leurs poignards, sans que la victime pût jeter le moindre cri. Sortant ensuite sans bruit,
(*)Mayem. Turq.
après B*être assurés de la mort de Virialhe » ils s'en (lirait trouver immédiatemeiit le Romain et réclamèrent de lui le salaire de leur crime , la récompense promise. Mais Gépion les renvoya devant le Consul , prétendant que lui seul avait le droit de décider si récompense était duc à des assassins de leur chef.
Les serviteurs de Yiriatbe et les soldats du camp furent surpris le lend^nain matin de ne pas le voir paraître. Quelques- uns s'étant avancés jusqu'à sa tente , l'y trouvèrent étendu et baigné dans son sang. Ce ne furent plus dans le camp que deuil, pleurs et lamentations; car, à la dooleor causée par la perte d'un aussi vaillant guerrier, de Thooime adoré de tous » venait se joindre le dépit de savoir les assassins sauvés, et l'inquiétude naturelle que chacun éprouvait de se trouver sans conseil et sans défense au milien des dangers qui les environnaient. Le corps de Virialhe fut revêtu d'habits somptueux et placé sur un bûcher élevé, sur lequel il fut brûlé , après qu'on y eut jeté un grand nombre de victimes. Les troupes de pied et de cheval en firent plusieurs fois le tour, ainsi que de la ville voisine , jetant des 4)ris et chantant l'hymne des funérailles en l'honneur de celai dont elles pleuraient la perte. Cette marche funèbre continua jusqu'à ce que le feu eût tout ccmsumé, et la cérémonie se termina par un combat de quatre cents gladiateurs, ainsi que c'était, en ce temps-là, l'usage chez les Celtibères. Les cendres recueillies de l'infortuné Yiriatbe iurent déposées dans un tombeau, pendant que tous ses guerriers vouaient à l'exécration de l'avenir, et les traîtres qui avaient lâchement égorgé un héros, et Cépion qui avait dirigé leurs poignards (').
« Le Consul souilla sa victoire , dit Florus en parlant da ^ meurtre de Viriathe. Désirant ardemment terminer cette « guerre, il eut recours au crime et à la oorruption prar « foire assassiner ce grand capitaine qui, voyant ses farces « brisées, ne songeait plus qu'à faire une capitulation, fit » par ce fait, odieux en hii-méme, le Ronam attacha grand
(*) App. niod. de Sic. Flor.
« honneur et gloire au nom de son ennemi, puisque cette
« manière de s'en défaire était avouer et proclamer que « Yiriathe ne pouvait être vaincu en bonne et loyale guerre.»
La guerre, cependant, ne s'éteignit pas avec les dernières flammes du bûcher. Les Lusitaniens , après avoir choisi un nommé Tantalus pour chef, avaient été battus. Tantalus, homme de courage et de mœurs bien difiérentes de celles de son prédécesseur, fît avec Gépion une capitulation par laquelle il renonça aux armes et abandonna l'armée. Mais cette paix fut de courte durée. Dans l'Espagne citérieure. Pompée vint mettre une seconde fois le siège devant Numance. Méiellus avait soumis une partie du pays numantin , et il restait, entre autres places importantes, cette capitale des Ârevaces, Numance. La garnison de cette ville se composait d'infanterie et de cavalerie , mais le nombre n'en excédait pas huit mille , parmi lesquels se trouvaient quatre mille auxiliaires tant Gantabres que Geltibériens. Ge fut cependant cette poignée d'hommes qui , par son courage et sa résolution, tint en échec et fatigua si long-temps les Romains, et soutint, dit Florus, pendant quatorze ans entiers, les efforts de quarante mille hommes ; et non-seulement leur résista, mais les maltraita, les terrifia tellement qu'elle les contraignit à en venir à des traités honteux, ignominieux pour la dignité romaine.
Après les quartiers d'hiver, Métellus, malgré tout le tort qu'il avait cherché à faire à Pompéius dans le premier moment de sa jalousie, lui remit cependant ses troupes bien disciplinées, bien exercées, brillantes. En sorte qu'avec ce que Pompéius avait amené d'Italie, son armée comptait trente mille hommes de pied et deux mille chevaux. Vers le commencement du siège, et pendant une courte absence dé Pompéius, une sortie de la garnison tomba sur les fourrageurs romains et en tua un grand nombre. À la nouvelle de cette disgrâce, le Consul accourut au plus vite. Sa présence ne put empêcher les Numantins de venir journellement escarmoucher avec ses troupes, et toujours l'avantage était pour eux. Pompéius , dépité de son peu de succès , leva le si^e et fut le porter devant Termance^ ville d'une forte
assiette, d'un difScile accès, couverte par deux rivières et des bois. Il espérait y être plus heureux. Dès la première rencontre , il perdit sept cents hommes de son corps d'oliie. Les Termantins attaquèrent et faillirent enlever un tribun avec le convoi de vivres qu'il menait au camp.
À peu de là , un nouveau combat s'étant engagé , commandé par Pompéius en personne , celui-ci essuya une nouvelle défaite qui lui coula nombre d'hommes, tant cavaliers que fantassins; il fut vivement ramené jusqu^à son camp» où il se retira. L'armée romaine, épouvantée, passa la nuit sous les armes. Les Termantins arrivèrent avec le jour sur les ouvrages de circonvallation , les tranchées ouvertes par les Romains; et là, les provoquèrent, les attaquèrent et ne cessèrent de combattre qu'à la nuit. Pompéius , voyant son armée terriûée, lui-même désespérant de venir à bout d'hommes aussi déterminés , délogea et se porta sur Mallia, petite ville du ressort do Numance et dans laquelle elle avait jeté garnison. Les habitants la massacrèrent et livrèreot la ville. Le Consul y ayant laissé quelque troupe et désarmé le peuple^ courut à la défense de Sédétanie , autre ville menacée par un certain Tanginus, chef de partisans celtibère , qui ravageait tous les environs. Le Romain l'atteignit et le fit prisonnier avec un certain nombre de ses soldats, après une lutte désesporée. Mais ces hommes libres repoussèrent la servitude que le vainqueur leur voulait imposer. Ils furent vendus néanmoins. Reaucoup se donnèrent la mort; d'autres tuèrent leurs acquéreurs; d'autres « que Ton avait embarqués^ percèrent le fond des bâtiments de transporta bord desquels on les avait entassés, et firent ainsi sombrer équipages, navires et tout ce qu'ils contenaient.
Pompéius se rabattit de nouveau sur Numance avec le dessein de détourner le cours du Duero , qui côtoyait la ville, et par lequel arrivaient vivres et provisions. Mais les Numantins pénétrèrent bientôt ce projet. Habitants et soldats chassèrent des ouvrages à peine commencés , les travailleurs, les troupes qui les couvraient, les renforts envoyés pour les soutenir; ce qui ne les empêcha pas, d'un
autre côté, de se jeter sur les fourrageurs et d'en tuer un bon nombre.
Plusieurs chevaliers, romains restèrent aussi sur le champ de bataille ; entre autres un Tribun , Oppius , commandant mille hommes de pied. Sur un autre point, les Numanlins tombèrent un jour à Timprovistc dans une tranchée ouverte par Tennemi, et y tuèrent quatre cents hommes avec le conducteur des travaux.
De nouvelles recrues arrivèrent à Pompéius pour réparer ses pertes; et ce général^ au lieu d'aller prendre ses quartiers d'hiver, ainsi que l'avaient fait tous ses prédécesseurs , continua le siège. Les pluies , les neiges , les froids, porté* rent bientôt la maladie , la mortalité parmi ses troupes. En outre , ayant voulu soutenir un jour ses fourrageurs, puissamment attaqués, il fut complètement battu et mis en déroute, laissant la terre couverte de soldais et de chevaliers.
Affaibli par tant de pertes, le conseil de guerre et le Consul lui-même , furent d'avis d'aller attendre le retour le la belle saison dans des garnisons, pour se refaire et se mettre à l'abri d'tfn aussi redoutable ennemi. Mais le prinlemps devait amener de Rome son successeur. Honteux de n'avoir a présenter que des défaites, craignant d'être accusé l'impéritie ou de lâcheté , Pompéius prit ses mesures pour tacher de faire croire à Rome qu'il avait réduit Numance lux dernières extrémités. Il fit insinuer aux Numantins de solliciter la paix, avec promesse de leur faire des conditions lussi avantageuses qu'ils les pouvaient désirer. Quoique vainqueurs ceux-ci, fatigués par une guerre aussi animée, craignant de manquer de vivres à cause de la stérilité de la contrée , ne pouvant non plus se dissimuler la disproportion le leurs forces à celles des Romains, se prêtèrent à ces ouvertures et dépêchèrent au Consul des ambassadeurs.
Quand les envoyés se trouvèrent devant lui , en présence le rassemblée des soldats , Pompéius leur déclara que la paix était à la seule condition quMls se rendraient à discréion. Cette formule était convenue pour sauver les apparences. Elle fut adoptée , ainsi que les autres clauses du traité , mxquelles les représentants eurent également l'air de
souscrire. Mais, secrètement. Pompée leur accorda plasieun demandes et fixa le prix de la paix à trente talents , dont une partie lui fut comptée sur-le-champ , et le reste devait être acquitté dans un délai déterminé, atanî^j -c Aussitôt après l'arrivée de M. Popilius Mêlas, successeur de Pompéius, les Numantins se présentèrent à lui pour loi payer le surplus de la contribution convenue. Pompéius, voolanl faire croire qu'il avait, non pas vendu la paix» mais réduit Tennemi à la demander, peu désireux aussi que Ton fût instruit à Rome de sa manière d'agir, nia effrontément le traité , en dépit des témoins. Les Numantins se récrièrent sur sa mauvaise foi , et le nouveau Consul renvoya Taffaire devant le Sénat. Les ambassadeurs se transportèrent à Rome; Pompéius comparut et fut entièrement démasqué. Il n'en persista pas moins dans son imposture , la soutint avec an* tant d'impudence que de persistance, et malgré les preuves apportées par les Numanlms, malgré les dépositions des témoins , l'immense crédit de Pompéius l'emporta sur une vérité constatée. Le Sénat décida qu'il n'y avait pas eu de traité. ^
Quelques années plus tôt, le Consul aurait payé de sa tète un pareil méfait, ses biens auraient été séquestrîés. Hais les mœurs de Rome commençaient dès-lors à se concompre.
Quatre hommes consulaires accusèrent ce même Pompéius de concussion, et déposèrent contre lui. On feignit de les regarder comme ses ennemis personnels « et ces témoignages si graves furent écartés. L'intrigue riche et puissante l'emporta sur la justice (*)^
Pour nous rendre compte de la manière dont elle était rendue, citons un jugement de la même époque. Un homme peu connu et de faibles ressources , fut accusé d'avoir quitté l'armée d'Espagne sans congé. Traduit devant les Tribuns, il se vit condamner à être conduit sur le forum , la fourche au cou , à être battu de verges ; après quoi il fut vendu pour un sesterce , la plus petite monnaie de la République ; témoi-
(•) Cicéron.
piant par là qu'il était d'une bien moindre valeur que le lemier des esclaves.
Cet acte de sévérité fut généralement applaudi à cette époque où Téclat des armes romaines se ternissait chaque jour. Et Tacquittement de Pompéius^ Tinjustice criante qui *epoussait les réclamations fondées , les preuves des Numanins; Timpudeur qui absolvait un concussionnaire avéré; »8 infamies furent applaudies également. Et pourquoi? Parce que devant Numance étaient venues s'user les réputaions de quantité de généraux et proconsuls , se fondre de lombreuses armées» pâlir la gloire de Rome, reculer ses ligles. Parce que Numance^ avec ses huit mille héros de Hamison» fut déclarée invincible , et que l'orgueil romain^ rrité d'une aussi belle résistance, d'une constance aussi idmirable , rougissait de colère et de honte de se voir arrêté lans ses courses et ses projets , par une ville sans presque le murailles ni de remparts, et par quelques montagnards oints à ses habitants.
Il eût été plus noble de rendre hommage à la valeur, à 'intrépidité des Numantins et de leur offrir, de leur deman- 1er même In paix, sous la condition qu'ils deviendraient lUiés et amis du peuple romain. Mais y auraient-ils consenti?
L'ordre avait été donné au nouveau Consul de continuer 13g a guerre contre eux, et Pompéius la poursuivit sans qu'au- «▼"i J-c mn succès vint illustrer son commandement. Lioin de là , il éprouva de nouvelles défaites , perdit nombre de guerriers, 16 fit point progresser le siège d'un pas , et les Numantins étaient toujours vainqueucs.
Brutus , que nous avons vu envoyé par Gépion contre les ^jusitaniens soulevés, avait été promu au consulat dans 'Espagne ultérieure. Plusieurs des soldats de Viriathe Tétaient soumis, ensuite de la mort de leur général. Cépion, [prés les avoir désarmés, songeait à les transporter sur un lutre point dé la Péninsule , où il voulait leur donner des erres à cultiver, afin de les éloigner de leur sol natal et leur aire ainsi perdre le besoin incessant qu'ils éprouvaient de e soulever. Il n'eut pas le temps d'exécuter ce projet, suivi i accompli par son successeur Brutus, qui fit bâtir pour eux
la ville de Valence sur les côtes orientales d'Espagne, bien loin de la Lusitanie.
Dans ce pays se soutenaient encore de nombreux corps de partisans formés , antérieurement , à Tinsligation et sous la protection de Viriathe. L'assassinat de ce guerrier ne contribuait pas peu à entretenir leur haine contre les Romains, et à les maintenir en état de guerre permanent. Retirés dans les gorges les plus sauvages, sur les rochers les plus escarpés, dans des lieux inaccessibles dont eux seuls avaient le secret, ces partis tombaient à Timproviste sur les convois, les détachements , les corps de troupes isolés , et les défiiisaient. Puis, chargés de butin, ils regagnaient leurs retraites par des sentiers impraticables à tout autre qu'eux , avec une vitesse presque incroyable et sans que la poursuite la plus vive pût jamais les en empêcher. Outre ces retraites, ils avaient encore des villages à eux ; villages dans lesquels ils avaient pris naissance et portaient les dépouilles de l'ennemi. Il devenait fort difficile d'atteindre ces hommes qui ne se montraient qu'un moment pour devenir aussitôt invisibles; que l'on rencontrait partout, sans jamais s'apercevoir de leur venue que par les coups qu'ils portaient, et qui rarement apparaissaient deux fois dans le même endroit. D'ailleurs, il fallait disséminer l'armée pour occuper et battre les contrées étendues entre les rivières du Béthis, de l'Anas, du Tage, du Duero et du Léthé.
Brutus suivit, pour sa campagne, le plan d'Annibal contre Rome , et se détermina à leur aller porter la guerre chez eux, bien convaincu qu'ils accourraient défendre leurs foyers et leurs entrepôts. Que s'ils les abandonnaient, ses soldats, à défaut de gloire , puisqu'il y en avait peu a acquérir dans ce genre de guerre , seraient dédommagés de leurs peines et de leurs fatigues par les richesses qu'ils en rapporteraient. Brutus mena donc toute son armée contre ces villages et les attaqua. Mais il trouva plus de résistance qu'il ne l'avait pensé; car les femmes, se joignant aux hommes, se battirent, suivant l'usage lusitanien , avec une égale fureur. Le courage de ces populations et leur haine étaient tels , que, gisants à demi-morts sur le champ de bataille , criblés de
blessures , foulés aux pieds des chevaux , écrasés , démembrés par le glaive romain , hommes , femmes , filles, pas un ne laissait échapper la moindre plainte, le plus faible gémissement : émules des Gantabres , que nous verrons plus tard braver leurs bourreaux en chantant au milieu des plus horribles tortures, jusqu'à ce que la mort vint arrêter, éteindre leurs voix.
Les Lusitaniens , trop peu nombreux pour résister au flot romain , après s'être battus à outrance se réfugièrent sur les hauteurs avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Mais ne pouvant se résoudre à voir leurs maisons détruites de fond en comble, le foyer paternel anéanti, leurs champs entière* ment ravagés dans la plaine : ils demandèrent à capituler et furent reçus à composition.
Le Proconsul Pôpilius était devant Numance , dans l'Espagne citérieure. Pendant plusieurs jours les Numantins, ayant changé de tactique , n'allèrent point au - devant des Romains , ne firent point de sortie , aucun mouvement en un mot. Le Proconsul, s'imaginant que, découragés et épuisés» ils se cachaient derrière leurs murailles et cju'il les réduirait facilement, ordonna l'assaut par escalade.
Déjà les échelles étaient dressées, et aucun soldat, aucune créature vivante ne paraissait sur les murs , aucun bruit ne se faisait entendre. Le silence du tombeau régnait seul dans la ville. Pôpilius, effrayé, fit sonner la retraite, au grand regret de ses troupes qui n'obéirent qu'avec peine et lentement^ enivrées quelles étaient de la certitude du succès et de l'espoir d'un immense butin. Les Romains se retiraient à contre-cœur et sans ordre, quand tout à coup les Numanlins , rompant ce terrifiant silence , tombèrent à grands cris sur leurs derrières, et leur firent éprouver une déroute complète, un massacre.
Le Consul G. Ilost. Mancinus vint remplacer Pôpilius, et I37 reprit le siège. Il ne fit qu'ajouter à la honte des arme6 "^"^ '•■^• romaines, quoiqu'il eût une armée de trente mille combattant». Dans toutes les rencontres il fut battu. Le découragement était tellement grand parmi ses soldats , que le seul nom, le son de la voix ou l'apparition d'un Numantin les
faisait trembler. « Nul d'entre eux n'osait regarder on « Numantin en face , dit Florus » et ne pouvait même enten- « dre sa voix sans être effrayé. En résumé, Nnmance étant < jugée et déclarée invincible par tout le monde, il ftUot « avoir, pour la subjuguer, le courage et le talent de celui c qui détruisit Carlhage {*). »
Au bruit que les Vaccéens et surtout les Cantabres s'avançaient à marches forcées au secours de la ville , Mancinas, ayant fait éteindre les feux, décampa la nuit avec toute son armée. Il s'arrêta dans les retranchements délabrés de l'ancien camp assis par Nobilior, lors de sa fuite précipitée, seize ans auparavant.
Les Numantins, avertis dès la pointe du jour de cette retndie des Romains, se mirent, au nombre de quatre mille, &h poursuite de l'arrière-garde. Ils l'atteignirent, en firent un grand massacre, et, poursuivant leur succès, poussèrent l'armée romaine, qui ne les attendit pas, bien quelle (ftt encore do plus de vingt mille combattants , la pressèrent, et finirent par la jeter dans un défilé dont elle dé^spéra de sortir. Elle se trouvait à la merci de ses hardis vainqueurs.
Mancinus, Consul romain, à la tête de vingt mille soldats romains, mit alors bas les armes et demanda à capituler devant quatre mille défenseurs de Numance ! Ces honmies généreux ne voulant pas abuser de la terreur qu'ils inspi* raient et de la position à laquelle ils avaient réduit leurs ennemis, répondirent cependant dédaigneusement qu'ils ne voulaient pas traiter avec le Consul Mancinus , mais seole* ment avec Tib. Gracchus, Questeur dans l'armée consulaire.
Cette confiance , Gracchus la devait à son mérite personnel, dont le bruit s'était répandu parmi les étrangers, comme aussi au souvenir de son père, autrefois chef d'année en Espagne , qui avait accordé et maintenu la {laix chez les Numantins , tandis qu'il avait subjugué plusieurs peuples voisins.
Gracchus conclut avec eux un traité , dont l'une des con* ditions était l'abandon fait par les Romains de toutes les
C) Flor. Hist. Rom. Lib. 2. Cap. 18.
richesses contenues dans leur camp. Mais comme les Numan* tins n'avaient pas oublié encore la perfidie de Pompée ot l'iniquité du Sénat, ils firent jurer au GonsuU au Questeur et aux principaux officiers» Texécution des clauses établies, pensant éviter ainsi une nouvelle trahison.
Les Numantins aimèrent mieux traiter avec Mancinus que d'user insolemment de leur prospérité , avoue Florus ; en sorte qu'ils se contentèrent des dépouilles et des armes, tandis qu'ils auraient pu faire passer toute l'cirmée au fil de l'épée C).
Dès que cette capitulation fut connue à Rome, l'affliction la plus profonde vint se mêler à la honte, à Ti^ominie qu'elle attachait aux armes et aux hommes de la République. Emilius Lépidus fut promu Consul et envoyé aussitôt en remplacement de Mancinus, qui Tut révoqué et mandé 4 la barre du Sénat, pour rendre compte de sa conduite. Mancinus se fit suivre par des délégués numantins , afin qu'ils pussent déposer des faits et les constater (^). ^
La campagne do Lépidus fut marquée par d'éclatants revers. Ils étaient mérités ; car dans le désir unique de rétablir autant que possible l'honneur romain, si gravement compromis, le Consul attaqua les Vaccéens, qui ne faisaient aucun mouvement. Sous prétexte qu'ils avaient fourni des vivres aux Numantins, il assiégea Palencia leur capitale, quoique, jusqu'à ce moment, les Yaccéèns n'eussent même pas voulu se défendre.
L^idus appela, pour l'aider dans cette opération , son beau-père Brutus , Proconsul dans l'Espagne ultérieure , et qui avait été prorogé. Le Sénat, informé de ce qui se passait sur ce point, envoya en Espagne Cinna et Cœcilius, porteurs d'un décret qui ordonnait l'abandon de Tentreprise. Mais Lépidus avait commencé le siège et ne voulait pas abandonner l'espoir de piller une ville aussi riche, aussi puissante que l'était Palencia. Il répondit que te Sénat était mal informé, que les Vaccéens avaient poati^
(•) Appien. Flor.
v^ment fourni aux Numantins des secours de vivres , d'hommes et d'argent; qu'il avait, lui» Consul, joint les forces de Brutus aux siennes ; qu'il était de la dignité de Rome, d'abord de châtier ceux qui aidaient ses ennemis; et qu'ensuite il serait honteux pour elle de voir un de ses Consuls et un Proconsul battre en retraite , après tant et de si grands préparatifs , sans avoir rien opéré. D'ailleurs, ajoutait-il , ce serait encourager les peuples alliés à mépriser la République , à dédaigner et rompre son alliance, et à se déclarer ses ennemis. Cinna fit connaître au Sénat les molib de son Proconsul, et se relira.
Brutus et Lépidus mirent tout en œuvre alors pour pousser le siège avec vigueur. Ils firent construire de nombreuses et fortes balistes et catapultes pour battre les murailles , et s'occupèrent à pourvoir abondamment leur camp de vivreç.
La direction des approvisionnements était confiée à un ceilain Flaccus qui , revenant un jour avec un convoi important de blé, fut tout à coup surpris, cerné par l'ennemi, qui le lui enleva. Lui-même eut grand'peine à s'échapper.
Le siège de Palencia avançait d'autant moins que la famine était au camp romain. Les hommes , les chevaux y mouraient d'inanition, et force fut aux armées combinées de lever le camp. Lépidus et Brutus n'osèrent s'y hasarder que la nuit. La faim, l'épuisement n'ajoutaient pas peu à U frayeur de leurs malheureux soldats. Pâles et hâves , ces spectres ambulants, qui avaient si long - temps supporté toutes les privations, à l'exemple de leurs chefs, vers l^heure de la dernière vigile s'arrachèrent aux prières , aux larmes, aux efforts des malades , dos mourants , qu'ils abandonnaient a la discrétion de l'ennemi.
Emue de pitié, mais contrainte par la dure nécessité, cette armée , naguère si brillante , se traînait péniblement et en désordre hors du camp et sur les routes, tandis que les cris des délaissés, leurs reproches, leurs supplications bruyantes , leurs imprécations quand ils se trouvèrent livrés a eux-mêmes, retentissaient au loin. Les assiégés les entendirent; Ci comme la position des Romains leur était connue,
levinèrent bientôt la cause de ce bruit inaccoutumé. Ils oyérent cinq mille hommes, tant des leurs que des iliaires celtihériens et cantabres , à la poursuite de ces 5mes. Ce détachement tua aux Romains six mille soldats lit le reste de Tarmée dans une déroute complète. es armées combinées » jetant leurs armes pour alléger
* course , fuyaient , sans presque combattre , devant cinq e Espagnols, Vaccéens, Arovaces, Celtibéres etCanta- L Et Lépidus seul, on commençant le siège de Palencia» iptait vingt mille soldats romains dans sos rangs. Mais
providence particulière , tout en permettant que Rome châtiée dans les guerres injustes qu'elle entreprenait» lait sur ses enfants et les préservait d'une entière des- ^tion.
lien , en effet, ne pouvait s'opposer au massacre total de e foule d'affamés , auxquels à peine restait la force de . Us se trouvaient sans armes , puisqu'ils les avaient es; un ennemi audacieux, agile et robuste, les poursuivait ée aux reins, les atteignait, les immolait facilement, s tout a coup, et commo si une main invisible et puiste les eût saisis tous à la fois, ils s'arrêtèrent, cessèrent
* poursuite , leur tuerie ; et , soit pitié pour des gens à îi-morts de faim et de frayeur, soit honte d'égorger des imes sans défense , soit tout autre motif impossible à liquer et dont celui qui lo suggéra possède seul le ret, ils reprirent paisiblement la route de Palencia {*). Imilius Lépidus, rappelé à Rome en raison des fautes res qu'il avait commises, et de sa désobéissance aux res du Sénat, fut condamné à une forte amende et déillé de toutes ses dignités. Brutus se hâta de retourner s son gouvernement et y reprit aussitôt la guerre. Ayant }é le Duero, il subjugua plusieurs peuples, se rendit tre de bon nombre do places, et prit des otages.
les troupes l'aimaient pour son caractère, l'estimaient r sa bravoure et ses talents militaires. Mais rien ne leur prendre une aussi haute idée de lui que le passage du
) Paul Orose. App.
fleuve du Léthé , appelé le fleuve de Toubli. Ce nom, entenda pour la première fois par les Romains» les effrayait. Aucun d'eux n'osait même en approcher, à cause de l'identité de cette appellation avec celle du fteuve des Enfers. Brutus, au-dessus de ces puériles terreurs, passa la rivière, et toute l'armée le suivit. Il était le premier Romain qui l'eût jamais traversée.
Il assaillit aussitôt les Brécaires, après avoir franchi le Minho. Cette tribu était une des plus belliqueuses de la Galice et de la ligue cantabrique. La , les femmes et Jours filles suivaient les guerriers au combat et se battaient avec autant de courage que les hommes. Jamais on n'en vit, ni des unes ni des autres, tourner le dos à l'ennemi; jamais cri ni plainte ne fut entendu de leur part , quelques blessures qu'elles reçussent. Lorsque quelques-unes de ces femmessoldats étaient faites prisonnières , les unes se tuaient ellesmêmes, les autres égorgeaient leurs propres enfants avant de se suicider, tant la mort leur paraissait préférable à la servitude (*).
Plusieurs des villes de la Galice se rendaient à Brutus; mais peu de temps après, il lui fallait les reconquérir, parce qu'aussitôt qu'il s'éloignait, ces peuplades, qui n'avaient cédé qu'à la force et au nombre , se soulevaient de nouveau. Le Romain, ne pouvant asseoir de domination stable dans cette contrée , prit le parti de tendre un piège aux Galiciens. Leur témérité les y précipita avec les Gantabres , leurs confédérés , et les Romains en tuèrent cinquante mille.
Gomme les auteurs ne s'expliquent pas sur le genre de ce piège , il est rationnel de penser qu'il était de la nature de celui de Galba. Gar cinquante mille hommes comme les Galhiques et les Cantabres , réputés pour leur valeur, s'ils eussent eu les armes à la main n'auraient pas été égorgés, ou du moins auraient fait éprouver à leur ennemi une perte que l'histoire eût été forcée de mentionner. Une victoire aussi éclatante et d'un résultat aussi important eût été trop
(•) App.
glorieuse , pour que Rome n'attachât pas celte palme à ses aigles , dont depuis tant d'années le vol était ignominieusement entravé par quelques petits peuples coalisés.
Quoi qu'il en soit» les habitants de Talabrica, après s'être rendus et insurgés plusieurs fois , se virent à la fin forcés de se rendre à discrétion. Bru tus se fit remettre par eux, d'abord les alliés transfuges, puis les prisonniers de guerre , puis les armes , et prit comme otage les principaux d'entre eux. Il les fit ensuite tous sortir de la ville , ainsi que les femmes et les enfants , les réunit sur un même point et fit entourer celte foule par ses légions armées. Alors, il leur retraça leurs diverses rébellions, leur mauvaise Coi, leur trahison, leur ingratitude, les accabla de reproches et d'injures.
Ces malheureux attendaient avec anxiété leur arrêt de mort. Désarmés, entourés par les cohortes romaines, voyant la colère du Proconsul, ils ne pouvaient prévoir d'autre résultat. MaisBrutus, en terminant son discours, leur dit : qu'il voulait bien encore se contenter de les priver de leurs armes, de leurs chevaux, de tous leurs équipages de guerre, et des deniers publics ; qu'il leur laissait leurs maisons et leurs propriétés; et il les renvoya chez eux . Etait-ce une compensation, une expiation des torrents de sang versés antérieurement par lui, comme nous en avons rendu compte, et pour lesquels il fut honoré du surnom de Gallaïque ou Galicien f)?
Quelque odieux qu'ils fussent, c'étaient des succès et ils consolèrent un peu Rome des honteux revers essuyés devant Numance. Mais elle ne les oublia point.
Mancinus comparut devant le Sénat, accompagné des ambassadeurs numantins, avec l'humilité qu'exigeait sa position. Interrogé sur les désastreux résultats de ses opérations , il répondit en alléguant le mauvais état de l'armée quand il l'avait prise ; il insinua que tous ses insuccès pouvaient provenir des dieux irrités par la guerre faite aux Numantins sans motif plausible ; et enfin il excusa le traité sur la nécessité de conserver à la patrie vingt mille hommes
(*) Vell. Patcrcul. Mayern. Royou.
qui se trouvaient sous le couteau » ù la merci de l'ennemi. Tib. Gracchus» dont la cause se trouvait étroitement liée à celle de Mancinus , le défendit avec chaleur, appuyé qu'il était» d'un autre côté, par la foule des parents, des amis de tous ceux qui avaient servi dans cette malencontreuse guerre.
L'affaire fut ajournée à Tannée suivante. Le Sénat , sans se laisser influencer par la faveur de la multitude , cassa, Tannée d'après , le traité fait par Mancinus , et ordonna que ceux qui Tavaient conclu sans son autorisation et celle du peuple , seraient abandonnés aux Numantins , pour en faire ce qu'ils jugeraient à propos , ainsi que dans une circonstance pareille les anciens Romains avaient livré aux Samnites vingt de leurs capitaines coupables du même méfait. Le sénatus-consulte fut ensuite soumis à Tassemblée du peuple par deux Tribuns.
Mancinus se montra magnanime ; il harangua Tassemblée pour appuyer la décision du Sénats quoiqu'elle Tehvoyât, selon toute probabilité , à une mort certaine. ^3^ Gracchus, dont tout le crime était d'avoir garanti un
avant J.c. traité que Timpéritie et l'imprudence du Consul avaient rendu nécessaire , sépara alors sa cause de celle de son général , et le sénatus-consulte fut en partie rejeté. Le peuple ordonna que Mancinus seul subirait les conséquences du décret. Gracchus n'en fut pas moins ulcéré de Taffront qu'il prétendait avoir reçu , n'oublia jamais le danger dans lequel . il avait été mis , et en conserva un profond ressentiment.
Mancinus fut remis à P. Furius , successeur de Lépidus, qui l'emmena en Espagne. Là , il fut présenté nu , pieds et mains liés , aux portes de Numance , par les Romains qui campaient autour de la ville. Les Numantins refusèrent de le recevoir ; les Romains ne voulaient ou n'osaient le repren* dre. Le disgracié resta dans cet état , toute la journée, entre les murs d'une ville ennemie et un camp de concitoyens; repoussé par les deux côtés. Cependant, quand la nuit fut venue , les Romains lui permirent de se retirer parmi eux; il retourna ensuite à Rome.
Quant à Furius, soit grandeur d'âme , ou droiture d'intentions, ou bravade , il choisit pour ses lieutenants ses deux
memis les plus déclarés» Q. Melellus et Q. Pompéius, ommes consulaires.
Il y eut cette année trois armées consulaires pour contiiier la guerre d'Espagne» sans qu'il se fit rien de remâriiable ; au point qu'on ignore quelles furent les opérations ûlitaires de Furius.
Galpurnius Piso lui succéda. Il parcourut» comme Lépi- ^^j» us , le territoire de Paleucia » fit quelque butin et se tint le "^*° )st6 du temps concentré dans la Garpélanie. Un corps de omains» qui observait lesNumantins» fut encore battu par tix cette année.
Piso ne conduisit pas ses troupes à Numance et n'entreprit en sur cette ville f ). Rome s'indignait de voir ses armes }houer contre les murs de Numance» et si long-temps parasées par un ennemi faible et peu nombreux. Il y avait en Tet dix-neuf années que le premier siège avait été mis Bvant cette ville qui comptait » ainsi que nous l'avons dit lus haut 9 huit mille soldats dans son enceinte. Il est vrai 9 dire aussi que des secours lui venaient de temps à autre et lie la ligue cantabrique lui envoyait des renforts pour l'aider ms ses défenses et ses victoires. Voisine des Geltibéres» le les voyait accourir dans ses remparts » aussi bien que les aceéens et les Cantabres. Et dans quelles proportions numéques s'accomplissaient ces exploits qu'il nous faut aller diumer de la poudre des siècles et dont deux ou trois sufraient pour la réputation d'un peuple? Nous l'avons déjà 1 , nous ne saurions nous lasser de le redire avec Florus et iielques-uns des historiens de l'antiquité : huit mille guerers, pendant vingt ans, contre des armées annuellement mouvelées et dont la moindre comptait vingt mille hommes; ne ville » une » contre la forte et puissante République de orne tout entière ; quatre m\\\e Numantins et Cantabres mtre trente mille Romains» dont plus de vingt mille capitlenl et rendent leurs armes, en jurant le maintien des aités » sur les cadavres étendus de leui*s frères tués ; six ille montagnards massacrant et recevant à merci deux
OApp.
armées consulaires réunies , dont une seule était de ?iiigt mille comballants qui, pour fuir plus rapidement, jeUent, abandonnent leurs armes.
Scipion , le second Africain , celui qui avait détruit Gl^ thage , fut nommé Consul , moyennant une dispense d'âge, et chargé de prendre Numance. On lui refusa des troupes i Rome, disant qu'il y en avait assez en Espagne ; mais il fot autorisé à rassembler autant d'hommes qu'il en pourrait réunir dans les villes et chez les peuples du patronnage de Rome. Scipion regretta de n'avoir pas de nouvelles recnies à emmener avec lui ; il savait que les Romains d'Espagne étaient découragés par les constantes défaites qu'ils avaient essuyées. Cependant , arrivé en Espagne , Scipion mit ea œuvre le moyen laissé en son pouvoir, et réunit ainsi , indépendamment de l'armée , quarante mille soldats, dont cinq cents hommes d'élite qu'il attacha à sa personne et nomma V escadron des amis.
Scipion trouva effectivement l'armée , telle qu'on le lai avait dit, indisciplinée, dissolue, efféminée. Son premier soin fut d'y rétablir l'ordre et de la remettre en haleine par des marches et des travaux continuels , des terrassements, culbutés l'instant d'après pour les recommencer: « Qu'ils se « couvrent de boue , les lâches , répondit-il à une objection, « puisqu'ils ne veulent pas se rougir du sang de Tennemi. >
Quand il jugea ses hommes endurcis à la fatigue , il vint asseoir son camp plus prés de Numance. Son but était, non pas d'attaquer la ville encore , mais d'aguerrir auparavant ses soldats. Il entra donc, par un grand détour, dans la Vaccétanie , d'où se tiraient les vivres des Numantins. Après avoir pris tout ce qui pouvait lui servir pour ses troupes, il saccagea le pays de fond en comble et le désola.
A une petite distance de Palencia , se trouve un endroit nommé Coplaïn , où les Palentins avaient caché un fort dé* tachement derrière un coteau. Ils envoyèrent quelques troapes contre les fourrageurs romains , que Scipion fit soutenir par quatre compagnies de cavalerie , sous la conduite de Rutilius Rufus. Les Vaccéens repoussés , furent poursuivis avec tant d'ardeur que Romains et Vaccéens arrivèrent en
ème temps» et pêle-mêle» jusqu'au sommet du tertre. Là, iifus s'aperçut des embûches dressées autour de lui , arrêta s gens et se prépara à la défense. Mais Scipion , qui avait >upconné un piège dans la prompte retraite des assaillants ) ses fourrageurs , se tenait à peu de distance avec sa cavarie et accourut dégager Ruf4ls , qui aurait été infailliblelent détruit avec tout son monde.
Une autre embûche lui fut tendue au passage d'une viére dont le fond était très-vaseux. Il en fut prévenu, et mta en faisant un grand détour, et sans perdre que quelles bêtes de somme et quelques chevaux.
Après avoir passé par Cauca, si tristement célèbre delis LucuUus, Scipion revint camper près de Numance, l'il projetait d'investir. C'est alors que Jugurtha, petit-fils ) Massinissa , vint le joindre, amenant un renfort de fronmrs, d'archers, avec douze éléphants.' Scipion avait aussi »us ses ordres Marins, qui devait dans la suite combattre igurtha. Le Consul distingua et encouragea ces deux homes destinés a devenir un jour si fameux et à remplir l'Âfri- 16 de leur querelle.
Quelques fourrageurs romains, surpris au pillage d'une >urgade, éprouvèrent des pertes et auraient tous péri sans irrivée d'un fort secours qui sauva le reste. Scipion, économe i sang de ses soldats, refusait tous les engagements, toutes s escarmouches, et prit la résolution de s'en tenir à un rict et étroit blocus. 11 ne comptait pas assez non plus sur
courage de ses hommes pour les mettre en face de ces deureux Numantins, leur terreur; il savait que sans exposer a des défaites partielles, à des rencontres que le 3sespoir et la rage des assiégés rendraient toujours îbrmiibles, il les réduirait bientôt par la misère et la famine.
divisa son armée en deux camps ; l'un commandé par li, l'autre par son frère, Q. Fabius Maximus, et ordonna ne la ville serait entourée d'un fossé revêtu d^un rempart et un parapet hérissé de palissades. Cette tranchée devait foir une Ueue et demie de tour, le double de la circonfémce de Numance, environ.
Scipion plaça ses divers postes de manière à les lier entre
eux et pouvoir protéger les travailleurs. Si une sortie venait assaillir un point» les postes voisins devaient appuyer le point attaqué et prévenir toute la circonvallation, le jour en hissant un drapeau rouge, la nuit en allumant des feux pour indiquer le côté sur lequel son frère ou lui devaient porter secours. Sur cette première ligne fut tracé un second fossé en contrevallation, sur lequel s'élevait une muraille d« pieux garnis intérieurement de terre à une certaine hauteor. Cet ouvrage avait dix pieds de largeur sur dix d*élévation, et se trouvait percé de nombreux créneaux. De cent vingt en cent vingt pieds, une tour s'élevait, aussi crénelée, avec une plate-forme. Ainsi, dit un historien, Scipion fut le premier qui enferma une place dont les assiégés ne refusaient pas de combattre.
Loin de là ; les Numantins venaient chaque jour provoquer les Romains, les taxant de faiblesse, et leur général de lâcheté. Scipion ne daignait pas même faire attention a ces reproches de gens qu'il avait lui-même poussés au désespoir, en rejetant leur demande de paix et de capitulation, comme aussi en leur refusant FaUernative d'une victoire ou d'une prompte mort les armes à la main. Il aimait a répéter et à louer le mot de Paul-Emile son père : qu'il ne faut jamais livrer bataille que par nécessité, ou lorsqu'il s'offre une occasion favorable.
Non content d'avoir entouré cette malheureuse cité comme d'un réseau , Scipion résolut de lui enlever la ressource du Duero qui, passant a travers sa double ligne, servait soit a des plongeurs , soit à de légers esquifs , pour faire passer dans la ville des vivres et des nouvelles du dehors; ce qui devenait facile par la rapidité du courant. Il fit, à cet effet, construire un fort sur chaque rive du fleuve, et les lia entre eux par de grosses poutres , fortement accouplées , aboutées de manière à joindre les deux rives , et armées de longues pointes de fer qui entraient profondément dans l'eau. Elles étaient, de plus, disposées de manière à ce que le cours de l'eau les fit tourner comme une roue de moulin ; ensorte qu'il devint impossible aux bateaux , comme aux nageurs et plongeurs, de passer.
Scipion comptait soixante mille combattants; les Numanins n'en avaient que huit mille ; et malgré cette extrême iisproportion , ils opposaient une résistance obstinée. Pluieurs fois même ils vinrent , audacieux et désespérés , se 3ter, pour les détruire ou du moins les rompre » sur ces emparts ennemis qui les enserraient. La supériorité des )rces de Scipion » dont les dispositions savantes et prudentes e laissaient aucune chance aux surprises , faisait que ces ttaques, bien que d'une grande énergie, étaient prompteaent repoussées. D'ailleurs, Thabile général exerçait une urveillance de jour et de nuit, certain qu'elle suffisait pour I ruine totale et prochaine d'hommeà auxquels il ne pouait parvenir de vivres ni d'armes que par le ciel, ainsi u'il le disait avec satisfaction. Ses mesures étaient tellelent prises pour affamer les assiégés qu'un jour, pouvant ailler en pièces un détachement de Numantins sorti pour mrrager dans l'intervalle de la ville et de la circonvallation,
défendit même de Tinquiéler, donnant pour raison que lus il y aurait de bouches dans Numance , plus tôt les vivres eraient épuisés.
Malgré toute la vigilance des Romains, Réthogène, un des lus intrépides parmi les Numantins, trouva moyen avec cinq e ses amis, par une nuit obscure, de franchir les remparts près avoir égorgé les sentinelles. Il fut chez les Arevaces, $s conjurer, de ville en ville, de secourir leur capitale qui érissait. Il leur représenta qu'elle était remplie des parents 6 toute la contrée.
La terreur était si grande que non-seulement on se refulit a les écouter, mais encore qu'on leur ordonna de se 3tirer à l'instant. La seule ville de Lutia , ville opulente, tuée à dix lieues de Numance , s'apitoya sur le sort des ïsiégés , et la jeunesse de cette cité fit promettre son con- >urs. Scipion, instruit de cette résolution par les vieillards B Lutia qui avaient improuvé ce mouvement de courage et B générosité , se mit en marche le jour même où cet engasment fut pris , arriva eu huit heures au pied des murailles rec un fort détachement, fit garder toutes les issues, et emanda en maître qu'on lui livrât les principaux de cette
jeunesse » sous peine de voir la ville et la contrée à sac, à feu et à sang. Quatre cents lui furent remis. Il eut rin&mie de faire couper les mains à ces jeunes hommes dont le crime était d'avoir voulu obéir à un devoir sacré « celui de s'armer pour défendre leurs frères et leur patrie. Mais Sci[jlion était Romain !
Peu de temps après cette atroce exécution les Numan* tins , tourmentés par la faim » députèrent à Scipion cinq des leurs , pour s'entendre avec lui » s'il voulait recevoir leur capitulation à des conditions acceptables. Le chef de ces délégués s'exprima avec une noble fierté ; il commença par louer le courage des Numantins et leur constance dans le malheur :
« Vois, Scipion» tous les maux que nous avons endurés; vois nos corps amaigris , nos joues creuses » notre dénuement. Tu sais comme nous avons combattu , comme nous le savons faire encore. Est-ce un crime? Est-ce toi, fils de Rome, qui nous imputeras à forfait de vouloir repousser un joug injuste ; de tout sacrifier pour sauver notre libertét nos femmes , nos enfants? Et crois-tu que si nous n'avions dans nos murs ces objets de notre tendresse, faibles et dignes de pitié , qui partagent nos douleurs et notre misère, crois-tu donc que les hommes de Numance n'aimeraient pas mieux mourir par le fer ou la famine que de capituler? H efit digne de toi , Scipion , d'honorer la vertu partout où elle se trouve , et particulièrement dans notre race généreuse et vaillante, qui mérite ton estime. Nous ne te demandons point pardon : nous ne sommes pas coupables; mais prends pitié d'un peuple entier que tu réduis à la dernière misère ; prends pitié de ceux qui ne t'ont rien pu foire, nos femmes et nos enfants, et offre nous des conditions telles que des hommes puissent les accepter. Tu peux t'ouvrir ainsi les portes de la malheureuse Numance. Traite donc avec humanité ceux qui , tenant encore leurs armes , offrent de se rendre , ou permets-nous d'en foire usage, et ne nous refuse plus l'occasion de mourir ^ combattant. »
Scipion leur répondit froidement que la seule capitula-
Uon à laquelle ils pussent prétendre » était la remise de toutes les armes et la reddition de la place a discrétion. Il savait par les prisonniers à quel point les Numantins étaient réduits » et méditait de faire de Numance une seconde Garthage.
Les députés s'en retournèrent tristes mais déterminés , et firent part à leurs concitoyens , assemblés pour les recevoir» de Tunique condition du Romain. Tant de barbarie apparut aux Numantins avec plus d'horreur encore, en présence de Texcès de leur misère. Dans le paroxisme de leur désespoir» exaspérés» transportés de fureur, et peut-être aussi pour punir leurs délégués de ne pas les avoir vengés de Scipion» ils se jetèrent sur eux et les mirent en pièces.
Plusieurs fois , dans le dessein d'en finir avec la vie» les Numantins firent des sorties, se précipitèrent avec rage sur ces remparts qui semblaient leur intercepter Tair, comme ils les séparaient du reste des vivants. Les soixante mille hommes de Scipion repoussaient toujours leurs efforts. Et à chaque combat le nombre des assiégés diminuait.
Chaque jour ajoutait encore à leur détresse ; la famine les épuisait et les tuait. Tout ce que la ville renfermait d'animaux de toute sorte , les cuirs , tout ce enfin qui pouvait tromper leur faim était dévoré. Ils allaient, disent Florus et Rutilius Rufus, ramasser sur le lieu du combat, les corps de leurs concitoyens tués , et en dévoraient la chair. Le désordre le plus complet vint encore augmenter le trouble de cette horrible extrémité. Les plus forts égorgeaient les plus faibles et s'en repaissaient.
Les exhalaisons des cadavres , la corruption , l'atrocité de cette nourriture, firent éclater une maladie pestilentielle qui enlevait ces malheureux par centaines. Numance ne renfer* mait plus d'hommes; elle n'enveloppait de ses murailles que des spectres mouvants. Enfin , ces valeureux champions de la liberté n'ayant plus même la force de soutenir leurs armes » vaincus par l'inanition , abattus par la maladie » ou^ vrirent leurs portes. Scipion toujours méfiant et craignant quelque dernière tentative , quelque piège dans lequel les Numantins auraient pu vouloir s'ensevelir après une éclatante
vengeance Scipion ne s'avança que jusqu'à une petite distance des murs. Là, tout ce qui pouvait encore se Irainer des quatre mille infortunés qui restaient dans la ville, s'avança en posture de suppliants vers les Romains , qui ne pouvaient se défendre d'un tressaillement et d'un respect involontaire en contemplant les pitoyables restes de ces fameux Numantins.
Souillés de fange et de sang , les vêtements en lambeaux, la barbe éparse et longue» les cheveux hérissés, l'œil haganl et creux , la pâleur cadavéreuse , la maigreur des squelettes, hideux en un mot , tels ils se présentèrent et demandèrent à se rendre. Scipion^ pour toute réponse, leur ordonDt d'apporter, de livrer immédiatement leurs armes et de se réunir le lendemain dans un endroit désigné. Ne pouvant supporter une pareille humiliation , préférant la mort a côté de leurs armes à la vie sans elles , hors d'état néanmoins de faire éclater l'indignation qui les transportait , ils demandèrent un délai. Le Romain leur accorda deux jours! Deux jours a des hommes mourants ! Deux jours et pas de vivres, pour terme unique, pendant lequel ces victimes d'un héroïque patriotisme devaient se résoudre au plus poignant , au plus terrible des sacrifices , au dernier ! Mais il ne savait pas , il ne soupçonnait pas , le Romain , ce qui fermentait encore de générosité dans ces cadavres ambulants , dans la poitrine desséchée desquels leurs nobles cœurs battaient encore.
Réthogéne, après avoir inutilement quêté partout des secours pour l'immortelle cité, avait réussi à rejoindre ses concitoyens. Habitant du plus beau quartier de la ville, dans lequel il jouissait du plus haut crédit, de la plus brillante fortune , ce généreux enfant de Numance réunit les survivants de tant de destruction ; tous préféraient la mort à la perle de leur liberté. Us mirent le feu à la ville, s'entr'égorgèrent tous , les femmes , les enfants, les vieillards, que le feu dévora ensuite. Le poison en tua une autre partie. Réthogéne, resté spectateur de ce suicide des restes d'un peuple , ayant vu tomber mort le dernier Numantin, le jeta dans les flammes et s'y précipita après lui.
Scipion entra dans la ville quand tout fut consumé. Les
soldats étaient mornes comme lorsqu^on descend dans on tombeau. « Numance, dit encoi'e Florus, ne laissa à Scipiott « rien dont il put tirer vanité. Il ne trouva pas un seul « citoyen à emmener enchaîné à Rome. Du butin » il B*y « en avait pas. La plus complète misère régnait dans la « ville. Leurs armes» ils les avaient brûlées avec eux. Le « vainqueur ne triompha que du nom de Numance. » Si tant est que Ton puisse triompher d'un nom à jamais glorieux qui attestera éternellement de l'ambition» de Torgueil impie, de la lâcheté » de la cruauté des Romains.
Ce qui avait résisté a l'incendie fut rasé. Ediflces, murailles , tout fut mis au niveau du sol » pour nous servir de l'expression d'Appien. Les vents dispersèrent les cendres de Numance et ses vestiges disparurent des lieux où elle avait été assise, comme le sillage d'un navire s'efface sur les flots. 155
On se demande encore le motif qu'eut Rome d'anéantir «▼"^ ^-Cavec tant de barbarie une ville qu'elle ne redoutait point» qui ne pouvait être sa rivale et qui fut injustement attaquée.
Le Sénat envoya ensuite dix sénateurs en Espagne, pour 124-113 pacifier et administrer les diverses contrées soumises ou*^*°^ vaincues tant par Scipion que par Rrutus.
Marins fut nommé» en qualité de Préteur, gouverneur de iu-i06 l'Espagne ultérieure. Il eut à combattre quelques bandes *^*"^ de partisans qu'il détruisit, ou pour mieux dire réduisit à l'inaction. Depuis la destruction de Numance, la Péninsule épuisée n'avait pas remué.
Servilius Gœpio fut envoyé ensuite en cette même qualité de Préteur contre les Lusitaniens qu'il vainquit. Mais quelque temps après, les Celtibères et les Cantabres se levèrent de nouveau. Galpurnius Piso fut envoyé contre eux; Servilius Galba le remplaça l'année d'ensuite. Mais leurs efforts étaient insuffisants. Rome , occupée d'un côté dans une guerre contre les Gimbres , de Tautre en Sicile par la révolte des esclaves , ne put fouiiiir de troupes à sels lieutenants. Le Sénat se borna à envoyer des commissaires, avec ^^^ mission d'essayer la pacification. Les Lusitaniens , révoltés av«Di J->^* de nouveau , défirent complètement une armée romaine; 102 Gette guerre dura quatre ans , au bout desquels Juliud Sila- "^""^ ' '^'
uus remporta a son tour une victoire décisive. Deux ans après» les Lusitaniens coururent de nouveau aux armes et furent enfin défaits par le Préteur L. Cornélius Dolabella.
Après l'expulsion des Gimbres , d'Italie , par le Consul Carbo, le Consul T. Didius fut nommé au commandement de TEspagne citérieure. Les Arevaces, les Yaccéens» les Cantabres étaient en armes. Une bataille furieuse s'engagea avec l'armée consulaire. Vingt mille des Confédérés y trouvèrent la mort, mais non sans vengeance. Didius s'empara de la ville de Termise , aujourd'hui Tiermes , grande et forte d'assiette , la rasa pour enlever à ses habitants toujours insurgés contre le joug romain, l'appui des murailles et for* tifications; ût descendre les Termisiens dans la plaine, et leur ordonna d'y construire une ville , avec défense de l'enceindre de murs. De là Didius vint camper devant Colenda qu'il cerna et reçut à composition , après un siège de sept mois. Entré dans la ville, par suite de la capitulation, hommes, femmes, enfants, vieillards, il fit tout vendre à l'encan.
Non loin de Colenda se trouvait une réunion de villages habités par des Celtibères que Pompée , cinq ans auparavant, y avait colonisés, ce qui veut dire transportés sur la plaine , afin de pouvoir plus facilement les réprimer en cas de nouvelle insurrection. Ces habitations leur avaient été assignées avec le consentement du Sénat. Us étaient soulevés à l'époque dont nous parlons, et Didius, fidèle à la politique romaine, condamna, a part lui, toute cette population à mort. Il crut ne pouvoir mieux faire que de suivre le plan de perfidie de Galba avec les Lusitaniens.
Leur retraçant leur pauvreté, il leur proposa la possession des champs actuellement déserts de Colenda. Ces hommes ruinés acceptèrent avec empressement. Alors le Consul leur donna l'ordre de se transporter immédiatement tous , avec leurs familles, sur les lieux , pour procéder au partage des champs. Aussitôt leur approche, Didius ordonna à ses sol* dats d'évacuer la vallée, où leurs postes avaient été désignés d'avance, et aux colons d'entrer dans la gorge, les hommes ^séparément, les femmes et les enfants d'un autre côté, sous
prétexte d'inscrire les noms de chacun, afin de savoir quelle serait retendue du terrain à distribuer. Lorsque ces infortunés eurent traversé le vallon et la gorge , ils se trouvèrent cernés par les soldats romains qui les massacrèrent tous» sans exception. El pour ce fait odieux, Didius reçut les honneurs du triomphe (*) .
Ainsi se trouve justifiée encore une fois cette observation, que tant d'atrocité, jugées comme mesures extrêmes , ne doivent pas être attribuées à Tinspiration de quelques' hommes isolés; mais bien qu'il faut les imputer à la politique de Rome, aux ordres du Sénat. Et que doit - on penser du caractère d'un peuple dont les cohortes, les légions, les armées entières prêtaient leurs bras et leurs armes à ces lâches assassinats?
Dans cette armée de Didius se trouvait alors Sertorius , en qualité de tribun du peuple. Déjà renommé pour son intrépidité et sa prudence , il devint encore plus illustre par la suite , et attacha son nom à celui de la ligue cantabrique. Un de ces traits d'audace qui décèlent le génie militaire , le rendit célèbre à cette époque dans toute la Péninsule.
Sertorius commandait mille hommes de pied , et se trouvait en quartier d'hiver à Gastullon , ville de la Geltibérie, au territoire actuel de la nouvelle Gastille , sur les confins de la Bé tique. Ses soldats se trouvant là au sein de l'abondance, se livraient à la débauche. Ivres, ils insultaient les habitants , et leur inspirèrent un tel mépris que ceux-ci se décidèrent à demander du secours aux Gyriséniens , leurs plus proches voisins. L'ayant obtenu , ils entrèrent dans toutes les maisons et firent main basse sur ceux qu'ils y trouvèrent. Sertorius s'échappa dans le tumulte , avec le peu de ses gens que le massacre n'avait point atteints ; et faisant le tour de la ville avec eux , trouva encore ouverte et sans défense la. porte par laquelle étaient entrés les Gyriséniens. Pour éviter la faute commise par eux , il y laissa un poste, s'empara dos principaux quartiers et passa au fil de l'épée tout ce qui était en état de porter les armes. Faisant alors
n App.
prendre à ses soldats les habits et les armes des Gyriséniens et CastuUoniens tués , il les conduisit, pendant la nuit, à Gyrise. Les habitants , trompés par ce déguisement , outtîrent leurs portes et sortirent en foule au-devant d'eux, croyant aller recevoir leurs guerriers et leurs voisins , et se réjouir avec eux de leur succès. Us furent cruellemenl détrompés quand ils reconnurent les Romains à la fureur avec laquelle ils égorgeaient des malheureux sans armes. Un grand nombre fut aussi tué prés des portes de la ville; le reste des habitants se rendit, et fut vendu {*). 100-98 Les Lusitaniens et autres peuples de l'Espagne ultérieure,
' s'étant armés de nouveau , ce fut par des moyens pareib que le Consul Lucinius Grassus les vainquit. Trois ans plus tard revint le tour des Geltibéres de se soulever. Fnlvius Flaccus fut envoyé contre eux. Quelques peuplades brûlèrent même leurs Sénateurs , comme traîtres , parce qu'ils s'opposaient à la rébellion. Des renforts furent envoyés par la Confédération pyrénéenne, une bataille s'engagea^ et vingt 102 mille hommes de l'armée combinée y périrent. On ne parle mnt J.-c. point du nombre des Romains ; il devait être considérable. Le surplusse rendit, en s'en remettant à l'équité de Flaccus. Celui-ci ruina plusieurs villes et les démantela. Telle était la justice des Romains.
La Péninsule , noyée dans le sang , se reposa pour reprendre haleine , et demeura ainsi jusqu'à ce que les dissensions de Marins et de Sylla vinssent derechef ensanglanter cette terre tourmentée, et enfanter la guerre civile. Dans
* ce grand conflit où se jouait le sort de la République, entre quelques ambitieux, Sertorius prit parti, avec Cinna, contre Sylla qui l'avait empêché d'arriver au tribunat. Après la mort de Cinna et de Marins , Sertorius voyant que ceux qui jouissaient à Rome du plus grand crédit , de la plus haute faveur, étaient précisément ceux qui avaient le moins de sens, désespérant du salut de Rome, qu'il ne voyait que dans le triomphe du parti embrassé par lui , se détermina à partir pour l'Espagne. Son but était d'y prévenir ses
(*) Plutarque.
aTanlJ.-C.
ennemis, de s^emparer, au détriment de la République , de ce gouvernement, afin d'y préparer un asile à ceux de ses amis qui s'y retireraient en cas de défaite. Âpres bien des traverses il arriva enfin dans la Péninsule dont il s'ouvrit l'entrée à prix d'or. Il la trouva peuplée d'une belle et nombreuse jeunesse , propre alix armes , mais mal disposée contre les gouverneurs, hommes cupides, insolents et pleins de morgue. Sertorius était venu avec un corps de troupes à lui , composé d*amis et d'hommes soudoyés par lui. Son premier soin fut de gagner les grands par sa douceur et son affabilité , le peuple en diminuant les impôts et les subsides. Ce qui le lui concilia le plus , fut qu'il le déchai'gea du logement des hommes de guerre , en obligeant ses soldats à camper sous les murailles des villes et & passer l'hiver sous des tentes. Il donna l'exemple en plan* tant le premier son pavillon.
Depuis six ans déjà, Sertorius, violemment séparé de 77 Rome , la combattait par tous les moyens. Battu par la tempête qui l'avait rejeté de la Péninsule , après avoir abordé aux îles Fortunées où il avait envie de se reposer de ses malheurs et se retirer du commerce des hommes, il avait été promener ses victoires en Afrique , où les Maures, en apprenant à le connaître, s'étaient dévoués à lui.
Mais la guerre lui manquait , il ne pouvait plus entretenir ses troupes, et la plus vive inquiétude sur son avenir le tourmentait , lorsqu'une ambassade des Lusitaniens vint l'en délivrer. Ces peuples étaient restés toujours armés et guerroyant pour leur liberté contre Rome, qui les voulait asservir. Epuisés par tant et d'aussi longs efforts, ils se voyaient mourir et ne voulaient point se courber sous le joug de la domination. Sertorius , par ses talents militaires , ses vertus civiles et sa haute valeur, avait acquis et laissé en Espagne une réputation méritée. C'est sur lui que les Lusitaniens, manquant de chef, jetèrent les yeux, comme sur le seul homme capable de les sauver. Ils ne pouvaient mieux choisir.
Sertorius méprisait et ignorait les voluptés; nul danger ne pouvait l'étonner. La bonne fortune, ses succès ne l'aveugKiient point. En rase campagne, sa calme et rare
intrépidité n'a été surpassée par aucun des généraux de son temps. Dans les guerres de partisans, nul ne Tégala en ruse , nul ne déploya autant d'habileté. Sur ce point, second Ânnibal dont les Espagnols lui donnèrent le surnom dans la suite , il avait le don, si heureux pour un chef, de manier a sa volonté Tesprit du soldat. Très-sobre , il avait une force de corps athlétique , qu'entretenaient les fatigues et les travaux de la guerre qui lui étaient devenus faciles et légers. Souple, à la force de Tâge , grand et inébranlable dans l'adversité qui réprouva si souvent, il ne punissait les foutes que par des peines légères, et récompensait magnifiquement les belles actions (*).
Sertorius accueillit avec joie Toffre et la demande des Lusitaniens , et partit immédiatement d'Afrique , avec un corps de deux mille six cents hommes, dont sept cents Maures et le reste Romains. Les Lusitaniens lui foumireot quatre mille hommes de pied et sept cents chevaux. C'est donc avec une armée de sept mille trois cents combattants que Sertorius commença cette lutte de dix années , contre quatre des plus fameux capitaines de Rome, et des armées qui présentent un ensemble de cent vingt mille soldats et au moins six mille chevaux. Indépendamment de cette imposante supériorité , les Romains avaient encore l'incalculable avantage d'être maîtres de la presque totalité des villes et des provinces de la Péninsule. Malgré toutes ces probabilités de non-succès , malgré cette inégalité effrayante , Sertorius battit ses nombreux ennemis dans toutes les occasions et rangea sous ses drapeaux la plus grande partie de l'Espagne , tant par ses succès personnels que par ceux de son vaillant Questeur Hirtuléius (**).
Le bruit se répandit bientôt dans les Pyrénées que les Lusitaniens avaient mis à leur tête un second Yiriathe et levé l'étendard d'une guerre sacrée, celle de l'indépendance nationale. Aussitôt les Gantabres, entraînant après eux tous les peuples de leur fédération , accoururent se joindre à
f ) Hut.
(••) Plut. Appien. Accuralius. Hisl. bcU. civ. *
îertorius. Lies Vasco • Navarrais, jusqu'alors alliés des lomains , firent cause commune dans cette guerre , avec le este de la ligue pyrénéenne.
Dés le début, Sertorius battit Gotla en bataille navale^ irés la ville de Mellaria. Prés du fleuve Béthis il mit aussi n pleine déroute le Préteur de la Bétique , Didius, après ai avoir tué deux mille hommes. Pendant ce même temps, on Questeur défit les Proconsuls Domicius et Lucius lanicius, tailla en pièces Tannée de Thoranius, Questeur lu Consul Q. Métellus Pius gouverneur de la province, et e tua sur le champ du combat. Les Confédérés , que ces uccès obtenus avec des éléments si faibles enhardissaient le plus en plus, arrivaient en foule au camp de Sertorius. 1 était même comme alarmé , dit Plutarque , d'y voir abor- 1er ces multitudes audacieuses et indisciplinées dont il ne mouvait contenir Tardeur. Leur manière de combattre était errible et sauvage; ils se ruaient sur Tennemi, tête baissée, lomme sur une proie qui leur revenait. Fiers de leurs suclés, ils demandaient à tout moment qu'on leur accordât la lataille.
Ce courage indompté rompait toutes les mesures et les »lans de Sertorius^ qui tâchait d'adoucir ses alliés, de les amener par ses remontrances; mais elles étaient inutiles.
Un jour qu'il ne jugeait pas à propos d'accorder le combat^ es auxiliaires le demandaient à grands cris. Sur le refus de Sertorius, ils se mutinèrent et furent au moment de se porter lUX derniers excès. Le général, pensant que la forte leçon l'un échec les corrigerait et les rendrait plus dociles à 'avenir, les lança contre l'ennemi, et prit en même temps les mesures pour empêcher leur destruction , après leur léfaite qu'il prévoyait. L'engagement fut chaud; mais la liscipline romaine triompha^ et les Confédérés furent réduits 1 fuir, en perdant beaucoup des leurs. Alors Sertorius 'avança à leur secours, recueillit les fuyards et contint 'ennemi, qui n'osa les poursuivre davantage. Cette mésaventure avait découragé les vaincus. Sertorius, voulant létruire la fâcheuse impression qu'elle avait produit, eut «cours à un apologue devenu fameux*
Il réunit son armée, et Payant formée en cercle, il ordonna qu'on amenât au centre deux chevaux , dont Fuii vieux , maigre et faible ; l'autre jeune , gras et vigoureux. Auprès de ce dernier il fit placer un homme sans force, ni taille « ni apparence; derrière l'autre un homme grand et robuste. Au signal convenu, Thomme herculéen saisit la queue du faible cheval et la tirait dans tous les sens , de tout son pouvoir, comme pour l'arracher. Il se consumait en vains efforts, au grand divertissement des nombreux assistants. Pendant ce temps , l'homme chétif airachait un à un les crins du fougueux coursier, et, d'un air victorieux en montra , au bout d'un instant , la queue nue et dépouillée.
Alors Sertorius prenant la parole : « Vous voyez , leur « dit-il , ce que peuvent la patience et la persévérance, « comme aussi l'impuissance de la force employée mal a « propos, et de la précipitation. En toutes choses, ce que « l'on ne peut faire en une seule fois , on l'obtient peu à « peu et sans peine par la seule constance, dont le pou- « voir sûr, irrésistible , détruit ce que le monde a de plus « fort et de plus solide. Pour l'homme prudent qui sait « juger l'opportunité des choses , l'occasion est une garantie « de succès ; mais pour les êtres imprudents ou précipités « qui ne savent ni Tattendre , ni la saisir, elle devient un « dangereux ennemi. Ce qui avec elle est courageux, sage « et beau , sans son concours et quand on la veut brusquer « n'est plus qu'aveuglement et témérité. »
Dans les intervalles de la guerre, Sertorius se livrait i Texercice de la chasse dans les montagnes , et toujours accompagné d'une biche toute blanche, que lui avaient donnée les bergers cantabres. Cette biche^ à laquelle il était fort attaché, lui servait pour asseoir de plus en plus son pouvoir moral dans l'esprit et la croyance des Geltibères; gens simples et superstitieux, à l'imagination ardente et neuve, faciles à adopter surtout le merveilleux. Lorsqu'il lui parvenait quelque nouvelle, sans que l'on pût se douter qu'il l'eût reçue, alors il répandait que sa biche mystérieuse l'en avait instruit. Si la nouvelle était heureuse» il faisait paraître ce joli et gracieux animal , paré de fleurs et de
lauriers, au milieu de Tarmée; feignait de lui parler à Toreille, de Técouter, et annonçait ensuite, au nom des dieux, ce que sa biche lui avait communiqué.
Cette innocente jonglerie faisait dire de lui par les peu^ pies, qu'ils étaient conduits, non par un homme, le plus vaillant, le plus prudent et le plus sage des enfants de la terre, mais par un favori des dieux; même par un dieu.
Sertorius avait accrédité que cette biche , accoutumée au tumulte du camp, au bruit des armes et des soldats, lui avait été donnée par Diane elle-même ; que la déesse Tins* truisait la nuit de ce qui se passait, et lui dictait par elle les mesures qu'il devait prendre.
Par Texercice de la chasse, Sertorius entretenait sa force et sa souplesse , et acquérait la plus complète connaissance des gorges , des sentiers et des ressources de la montagne. Il en avait appris tous les détours et tous les défilés. Soin armée, devenue nombreuse par Tadjonction de la ligne cantabrique, était composée de guerriers endurcis^ robustes, agiles et légers comme les vents, dit Plutarque ; accoutumés à une extrême sobriété, à une nourriture crue. Hommes infatigables , habitués à coucher sur la terre , prompts à l'attaque comme à la retraite^ ne fuyant jamais, disparaissant toujours; harcelant sans cesse l'ennemi, un moment quitté, sans se prêter à une action générale ; lui coupant les vivres , l'inquiétant dans ses fourrages ; lui tuant toujours du monde; et, sans remporter de victoires décisives; en un mot , lui faisant éprouver toutes les misères, tous les maux amenés par une défaite. Joignons à tous ces avantages la confiance aveugle , l'amour du soldat, dont Sertorius reçut plus d'une preuve touchante et précieuse ; et nous compreixdrons comment il put soumettre à une exacte discipline, à une obéissance scrupuleuse et passive à ses ordres, des hommes qui n'avaient jamais connu aucune des commodités dé la vie ; qui n'avaient que leur fougue et une grande bravoure innée, mais sans la moindre notion de la tactique qui cotti^ bine la guerre, prépare les succès et atténue les revers.
Sertorius fournit aussi à son armée de brillantes armes, les plus belles étoffes pour se vêtir ; de l'or et de l'argent pour
enrichir lès casques e( les boucliers des soldats. Il entrait même dans une sorte de rivalité de splendeur et de propreté avec eux. Tous ces montagnards étaient armés à la romaine , dressés à garder leurs rangs , à marcher à TeQnemi sans les rompre ; de sorte que , leur ayant fait perdre ce que leur façon de combattre avait de furieux et de désordonné , il en avait formé une armée aguerrie , vaillante et disciplinée.
Sertorius porta ses soins jusque sur les enfants des principaux de la nation ; il les réunit dans Osca , ville alon considérable , pourvut à leur éducation , leur fit apprendre les arts cultivés par les Grecs et les Latins ; surveillant laimême leurs progrès, et encourageant par des récompenses ceux qui se distinguaient. Dans le fond, ces enfants étaient des otages qu'il s'était adroitement donnés. La politique qui avait dicté cette mesure était habile , mais le bienfait de réducation restait toujours. Grâce à la conduite qu'il tenait vis-à-vis d'eux, l'attachement des Espagnols pour Sertorius allait , peut-on dire, jusqu'à Tadoration.
Ce général , errant seul dans les lieux les plus déserts, au premier signal s'entourait de cinquante mille combattants, et, de fugitif qu'il semblait être , devenait as^illant. Alors il se précipitait sur l'ennemi et le défaisait en le poussant, en l'enfermant dans des gorges et des défilés connus des seuls montagnards : « Sertorius alors tombait sur loi, « dit Plutarque à qui nous empruntons ces détails , comme « un torrent que la pluie ou la fonte des neiges ont grossi < subitement. »
Sertorius mit en œuvre tous les genres de séduction pour se concilier l'estime des Cantabres et leur admiration; il appréciait ce peuple intrépide et fidèle» et voulait se rassurer. Son adresse , et surtout le prestige de ses victoires, bien plus encore que sa biche prophétique (car les Cantabres ne partageaient pas les superstitions des Celtibéres, des Gaulois et des Latins idolâtres), le firent regarder, par eux aussi , comme un homme aimé et protégé de la divinité; ik s'attachèrent à lui f)*
(') Plut. Flor.
Le plus connu de tous les généraux que Serlorius eut à combattre d'abord , fut Métellus Pius , réputé le meilleur capitaine romain de cette époque, quoique d'un naturel lent. Il était d'ailleurs déjà vieux. Blanchi dans les camps» Pius s'était laissé aller, avec l'âge , à une vie moins active et plus douce , après mille fatigues et mille combats. Il était^ au surplus , d'une grande bravoure et versé dans l'art de la guerre ; mais accoutumé de tout temps à commander des troupes pesamment armées , combattant de pied ferme , ea rase campagne et en ligne , bien exercées à renverser tou( ce qui s'opposait à leur passage. C'étaient des batailles cornbinées, arrangées d'avance, sur un terrain' étudié et choisi» et pour ainsi dire , à jour déterminé.
Avec de pareilles troupes Métellus ne pouvait rien contre celles de Sertorius qui , jeune , plein de feu et de vigueur, actif et léger, le harcelait sans relâche, lui enlevait se» vivres , ne lui laissait jamais un instai^t de repos , même pour fourrager. Métellus ne pouvait réussir à amener son ennemi à une affaire générale qu'il lui présentait toujours^; de manière qu'il éprouvait toutes les misères des vainca$; et Sertorius , ayant toujours l'air de fuir, avait tous les avuittages de la victoire. Rien ne lui manquait; et le camp romain souffrait de privations. Dés que le Consul se mettait en marche, Sertorius, avec ses Cantabres, se montrait partout, lui barrait le chemin et l'empêchait d'avancer^ Campait-il? Sertorius encore l'inquiétait si continuellement avec ses troupes légères, qu'il le forçait à décamper. Si Métellus faisait le siège d'une ville , Sertorius le bloquait, lui faisait éprouver la disette , le réduisait, enfin, au point que ses soldats , entièrement découragés , étaient les premiers à demander la levée du siège qu'ils faisaient.
Sertorius, dans le but d'épargner le sang ,^ appela Métellus en combat singulier , pour terminer ainsi la guerre par la mort de Tun ou de l'autre. Les Romains, harassés et dégoûtés, priaient le Consul d'accepter le défi; mais il refusa et fut accablé de sarcasmes. Métellus aima mieux tenter le rétablissement de la réputation de ses armes, et crut en avoir trouvé l'occasion on assiégeant une place
dont l'armée de Sertorius tirait beaucoup de secours. Il pensait Tenlever en quelques jours ; mais d'après la marche constamment suivie par son adversaire , il se trouva bientôt manquer de subsistances.
Métellus détacha six mille hommes pour en procurer à Tarmée. Ce détachement fut battu et en partie anéanti par Sertorius. Le siège fut levé et le Consul appela à son secoun trois légions que Manilius commandait dans la Gaule Narbonnâise. Celui-ci fut surpris dans sa marche par Hirtuléius, lieutenant de Sertorius, qui, à la tète des Celtibériens et des Cantabres , détruisit ce corps de dix-huit mille hommes. Manilius sô sauva, presque seul, dans la ville de Lérida.
Cette victoire ouvrit à Sertorius le chemin des Gaules dans lesquelles il pénétra et s'avança jusqu'aux Alpes, dont il fit garder les passages. A son retour, il trouva la ville des Lacobritès au moment d'être assiégée. Métellus résolut de la prendre par la soif, sachant qu'il n'y avait qu'un petit puits dans la place. Il fit prendre pour cinq jours de vivres à ses troupes et se mit en marche. Sertorius, pour obvier à ce dangereux inconvénient du manque d'eau , rassembla quantité de Maurusiens et de montagnards de bonne volonté, choisit les plus robustes et les plus lestes , leur promit une bonne récompense , et fit porter dans la ville deux mille outres remplies d'eau , avec ordre de faire évacuer de la place toutes les bouches inutiles.
Le succès de cette mesure contraria beaucoup Métellus qui n'avait de vivres que pour cinq jours. Il envoya Aquinus, avec six mille hommes , pour lui amener un convoi. Dés qu'Aquinus fut passé, Sertorius en ayant été instruit, dressa une embuscade sur son chemin. Au retour d'Aquinus avec son convoi , ^Sertorius fit sortir sur les derrières du Romain trois mille hommes , cachés dans un ravin couvert , l'attaqua en même temps de front, le mit en fuite, tua la majeure partie de l'escorte, fit les autres prisonniers, et enleva le convoi. Aquinus, dans le combat, perdit ses armes et son cheval ; il fuit de toute saMtesse au camp du Consul qui se vit obligé de décamper, au milieu des railleries des
Espa^ols. Dans une autre rencontre Domitius également envoyé par Métellus, fut défait et tué.
Ce général était lui-même démoralisé, ot ne savait quel parti prendre avec un ennemi invisible» ou qui ne procédait que par embuscades , et toujours pour rester victorieux. Le Sénat romain comprit aussi que Métellus n'était plus assez actif pour réduire un homme tel que Sertorius , et une armée comme la sienne. Ne voulant pas faire à Métellus» qui jouissait d'une haute considération, Tinjure de le rappeler, on lui envoya en qualité de collègue Pompée, jeune encore, avec des forces imposantes.
Pêrpenna aussi était arrivé en Espagne > avec des troupes qui robligèrent de se Iréunir à Sertorius. Renforcé alors de cinquante cohortes , celui-ci attendit, sans inquiétude, Tillustre rival qui lui était opposé, quoique une portion de ses partisans^ alarmés par la haute réputation de Pompée, semblât faiblir et diminuer de confiance en Sertorius. Ces deux grands hommes de guerre se mesurèrent pour la première fois à Lauronne , ville voisine de Valence , et que Sertorius attaquait. Pompée, voulant secourir cette ville, projeta de s'emparer d'une colline , poste avantageux dans lequel Sertorius le devança en s'y logeant. Pompée , loin d'en être lâché, s'en applaudit, et se vanta de tenir son adversaire enfermé entre son armée et la ville assiégée. Sertorius le sut: — a J'apprendrai à l'écolier de Sylla^ dit- « il , qu'un général doit plutôt regarder derrière lui que « devant. » 11 avait effectivement laissé dans son ancien camp , six mille Cantabres qui tenaient les Romains en échec , de manière qu'ils ne pouvaient, sans s'exposer, attaquer Sertorius. Les fourrageurs de Pompée tombèrent dans une embuscade ; une légion étrangère , envoyée à leur secours , fut enveloppée et périt presque en totalité , avec son chef. Les assiégés, perdant tout espoir, furent contraints de se rendre à discrétion , et Sertorius ût brûler la ville, pour la plus grande honte de celui qui avait prétendu la secourir.
Après cette campagne , qui n'avait pas été fort glorieuse 76 pour Pompée , Sertorius partagea son armée et en envoya "^*"^ '•'^'
une portion en Bétique^ sous la conduite d'Hirtul^us, en opposition avec Mételiud. Ils se livrèrent bataille près dltalica. L'action fut terrible , surtout au centre où les généraux , combattant en personne , furent blessés tous deux. Hirtuléius, laissant vingt mille des siens sur la place, fut obligé de fuir.
A quelque temps de là , voulant venger sa défaite , il se battit en désespéré et fut tué, ainsi que son frère.
Pompée aussi avait battu Perpenna , près de Valence. Sertorius vint le chercher ; il le rencontra près de Sucrone. Les deux rivaux désiraient combattre avant l'arrivée de Métellus , qui accourait de la Bétique ; Sertorius à cause de la trop grande supériorité numérique des deux armées réunies , Pompée pour n'avoir pas à partager Thonnear d'une victoire qu'il croyait assurée. L'action s'engagea le soir. Sertorius n'avait pas voulu recommencer le jour, pensant que, dans l'une ou l'autre éventualité, sa connaissance parfaite dps lieux lui devait être favorable la nuit. L'avantage demeura égal à peu près , mais l'honneur de la journée appartint à Sertorius , puisque partout où il se trouva en personne, il demeura vainqueur. Pompée fut blessé et courut de très-grands dangers. Son cheval, dont les harnais étaient enrichis d'or et couverts d'ornements précieux, fut pris par les Africains de Sertorius. Celui-ci se préparait à décider la question le lendemain ; mais Métellus ayant opéré sa jonction pendant la nuit , Sertorius se retira : « Si cette « vieille , disait-il en parlant de Métellus , ne fût sorvenue, « j'aurais renvoyé ce petit garçon à ses parents, après l'avoir « bien châtié. > Il licencia ensuite ses troupes , après leur avoir indiqué , dans les montagnes , un rendez-vous , auquel elles ne manquaient jamais. Sertorius s'y rendait presque seul , y chassait et , au jour convenu ou au signal donné, une nombreuse armée se groupait , comme par enchantement , autour de lui . Un ennemi comme celui-là était insaisissable.
Métellus et Pompée réunis agirent avec le plus grand ensemble , et cherchèrent tous les moyens de forcer Sertorius a une affaire générale , qu'il évitait soigneusement. Ils
se décidèrent à concentrer toutes leurs forces dans un pays où ils pussent se procurer commodément des vivres; car Sertorius les leur coupait constamment. Mais celui-ci, ne (roulant pas leur laisser cette faculté , se vit obligé de combattre. Il eut l'avantage sur Pompée, et tua Mummius , son Questeur; mais il se vit forcé de donner répit à son rivaU pour aller secourir Perpenna , qui ne pouvait se soutenir contre Métellus.
L'arrivée de Sertorius changea la face des choses. Il fit un grand carnage des ennemis et pénétra jusqu'à Métellus lui-même. Le vieux guerrier se battit avec l'énergie d'un jeune homme, mais fut porté à terre par une large blessure. Ifis Romains rougirent à l'idée d'abandonner le corps de leur brave chef à la merci du vainqueur, revinrent sur leurs pas , le courage enflammé par la colère , couvrirent Métellus ie leurs boucliers , remportèrent au camp et arrachèrent la irictoire à Sertorius. Ses troupes furent repoussées et plièrent.
Sertorius employa sa ressource ordinaire ; il donna à ses liommes l'ordre de se débander, et se jeta dans une petite place avec quelques Africains et Gantabrespour arrêter l'ennemi^ pendant que les autres fuyaient à leur aise, pour aller ensuite se reformer à un point convenu. Quand il jugea que ^ette manœuvre devait être exécutée , il sortit avec sa poignée le monde , se fit jour à travers les assiégeants étonnés , et 'ut se mettre à la tête de son armée qui l'attendait.
Métellus , enorgueilli de cette victoire sans résultat , due )lutôt au hasard et au courage de ses soldats qui l'avaient (auvé, qu'à lui-même, se fit nommer Imperator, souffrit que a flatierie lui dressât des autels^ et lui offrit des sacrifices. 1 assistait aux banquets qu'on lui donnait, en robe de triom- )hateur. Â côté de ce fol orgueil , il eut la lâcheté et l'inhunanité de mettre à prix la tête de Sertorius , en promettant ^nt talents et vingt mille arpents de terre à quiconque la ui apporterait. Cette proscription fut nuisible à Sertorius^ m ce qu'elle excita la cupidité de plusieurs de ses anciens )artisans et qu'elle aigrit et changea son caractère, jusqu'aors si doux.
«▼aDt J.-C
Pj -r ^^^^ '^ campagne de cette année , Sertorius continua h guerre avec les mêmes avantages. Enfermé dans Calahorrii, ville forte de la Navarre , il s'y fit adroitement assiéger. Dans une sortie faite pour aller au-devant d'un détachement de Gantabres qui lui arrivait « il se trouva en nombre trop inférieur, et fut contraint de céder le terrain. Pendant qo'H battait en retraite du côté de la ville , avec les montagnards qui n'avaient pas voulu Tabandonner dans ce dangereoi moment, Sertorius se vit sur le point d'être cerné. S'il eut été enlevé ou tué , la guerre finissait avec lui ; son armée, les populations soulevées , restaient à la merci des Romains, dont le renom s'en serait accru en proportion de la terreur et de l'abattement de leurs adversaires.
Sertorius se mit à fuir avec vitesse. Les Gantabres le soivirent ; mais la cavalerie ennemie les pressait , et arriva en même temps qu'eux sous les murs de Galahurris. Les assiégés, tremblant pour leur général, voulaient lui ouvririez portes, ainsi qu*à ses intrépides compagnons; mais les Romains seraient entrés pêle-mêle avec eux. Les fugitifs crièrent de n'en rien faire et se battirent comme des lions.
Gependant l'ennemi arrivait de plus en plus nombreux. Acculée à la muraille, cette poignée de vaillants devait infailliblement être prise ou hachée. Ils voyaient froidement cette position extrême; leurs cœurs intrépides n'avaient de battements inquiets que pour leur chef. L'intervalle entre les combattants se resserrait de plus en plus ; un moment encore, et Sertorius était prisonnier. Les Gantabres, comme d'un commun accord, l'enlèvent dans leurs bras» montent sur les épaules les uns des autres , et lui font atteindre le sommet des murs , pendant que les premiers rangs refoulaient , de leurs épées , les Romains furieux de voir échapper leur proie. Dés que Sertorius fut mis en sûreté, 1^ Gantabres jetèrent leur cri national , s'élancèrent , la hadie au poing, dans toutes les directions ; bondissants et terribles, percèrent les rangs des Romains qui les cernaient , et d^gés d'eux , ils disparurent bientôt du champ de bataille.
Les deux Proconsuls assiégeaient toujours Galahurris. Sertorius en sortit 3 seul, furtivement, s'enfonça dans la monta-
gne , ot avant que les assiégeants se doutassent de son évasion , il tomba soudain sur leurs derrières , avec un corps de Ceitibéres et de Gantabres , après avoir, chemin faisant, détruit un détachement romain de trois mille hommes. Le ûége de Galahurris fut levé à la suite de cette défaite sangalante.
Sertorius reprit alors son genre de guerre. Il harassa par des marches savantes , les deux armées consulaires , les tint dans une anxiété continuelle par de fréquentes embûches, et souvent leur enleva vivres et convois , tant sur terre que sur mer. Il contraignit par là Méteilus et Pompée , les deux grands hommes de ce temps , a lui abandonner toute cette partie de TEspagne qu'ils lui disputaient. Le premier s'enfuit dans la Bétique , et Pompée marcha sur les Vaccéens , où il assiéga Palencia.
Mais l'actif Sertorius n'avait pas renvoyé ses montagnards. U suivit le Romain , le força à lever le siège ^ et le réduisit à une telle extrémité , que Pompée écrivit au Sénat pour lui demander du blé, des vêlements et de l'argent pour son armée , sous peine d'être obligé de la ramener en Italie , en abandonnant la guerre et Sertorius. Il obtint ce qu'il demandait et fut dans la Gaule Narbonnaise prendre ses quartiers d'hiver. La renommée publia peu après , de toutes parts , et Rome même en trembla , que Sertorius , comme jadis Annibal, suivi des Gantabres et de tous les peuples de leur fédération , allait bientôt porter en Italie ses armes et sa vengeance. Le célèbre partisan lui-même ne chercha pas à démentir ces bruits ,. ni à dissimuler les plans de sa politique.
Dans la campagne suivante Pompée fut plus heureux. 74 ^ Mais les revers de Sertorius étaient l'œuvre de Perpenna et des Sénateurs romains qui avaient suivi le lieutenant de Marins. Jaloux du mérite de Sertorius et de son renom, peut-être aussi n'ayant pas encore oublié les promesses de Méteilus, ces traîtres cherchèrent à faire perdre à leur général la confiance et l'affection des Espagnols. Ils vexèrent de toutes manières , et épuisèrent les villes et quartiers sous leur administration ; ils aflichèrent l'avarice et la cruauté , se servant du nom de Sertorius et, par là, le firent haïr autant
^tT-c ^^'^' ^^^^^ ^^ vénéré. Les villes se soulevaient , des peupla- ' des entières s'éloignaient; Sertorius se vit trahi et usa de sévérité pour arrêter les trahisons. Cette rigueur empira le mal.
Courroucé contre ses compatriotes qui, eux-mêmes noa plus , ne dissimulaient pas leur mécontentement , il leur ôti le privilège de former sa garde , et la composa d'Espagnols. Ce changement irrita encore plus les Romains » même beaucoup de ceux qui étaient restés fidèles. La division se mil dans le camp de Sertorius , la désertion devint effrayante. Les conspirations contre la vie de Sertorius se mulU plièrent; les supplices infligés aux coupables le rendirent odieux, d*autantplus que ces coupables étaient d'anciens compagnons de fortune, d'anciens amis. Ceux qu'il envoyait pour apaiser les soulèvements étaient les premiers à les fomenter.
Abreuvé d'ingratitude, entouré de traîtres, irrité par les revers et les séditions , Sertorius parut tout à coup un autre homme ; il devint cruel. Il porta même la férocité jusqu'à faire vendre ou tuer tous les enfants élevés à ses frais et par ses ordres , dans la ville d'Osca. Ici le rôle du partisan s'effaça devant le caractère du Romain.
Poussé par la jalousie et l'ambition, Perpenna ourdit une conspiration contre Sertorius et dans un repas qu'il lui donnait, le fit assassiner par des Romains, dont plusieurs avaient des noms illustres. Tels étaient AuQdius , Gracinus, Manlius, Ântonius, et plusieurs autres. C'est encore le poignard , c'est encore la proscription qui enleva à la Péninsule le chef de partisans, le général de ces hommes qui voulaient défendre ou reconquérir leur indépendance sur la tyrannie de Rome. Mais Sertorius avait trop vaincu les armées et les consuls de l'orgueilleuse république, pour qu'un pareil crime lui fut pardonné. Comme de Viriathe, ce fut l'assassinat qui délivra la grande dominatrice, de l'homme que ses armes n'avaient pu entamer (*) .
Après la mort de Sertorius , Perpenna voulut se saisir du commandement. Il n'y parvint qu'avec peine. La fln tragi-
(•) Plut. Flor.
que du vaillant Sertorius effaça la haine ; la pitié eut son tour. Les hommes de la Confédération surtout , qui n'avaient pas autant partagé les préventions semées contre le général, le chérissaient toujours et ne pouvaient voir son assassin qu'avec horreur. Aussi , abandonnant Perpenna , envoyèrentils leurs ambassadeurs et otages à Pompée, qui les accueillit avec joie et empressement. Ce dernier ruina la ville d'Osma et fut remettre le siège devant Calahurris.
Perpenna, à force de rigueurs et d'exécutions, retint une partie de Farmée sous ses étendards ; mais il ne put résister à Pompée. Dés le premier combat il fut battu et pris. Les Espagnols méprisaient ce traître ; ils n'avaient voulu ni le défendre , ni le couvrir. Un ordre du vainqueur le fit mettre à mort. Les deux villes assiégées avaient tenu pendant quelque temps; mais Pompée, ays^nt pris et brûlé Osma, Afranius. Questeur de Métellus, fut chargé de s'emparer de Calahurris. Ce siège fait un des sombres épisodes des guerres romaines en Espagne. L'horrible famine à laquelle fut en proie cette malheureuse cité, passa en proverbe dans le monde romain.
Quelques corps de Vascons et Gantabres , de ceux qui avaient suivi Sertorius dans ses campagnes^ résolurent généreusement , au milieu de la défection universelle , de rester fidèles aux ordres de leur général, même après sa mort. Car, de toute l'Espagne , la seule ville de Calahurris refusait la soumission à Pompée. Ces braves s'y enfermèrent donc. Sa 71-55 position escarpée et difficile , le souvenir de Sertorius qui *^"°^ '*^' s'y était retiré pour en sortir vainqueur , l'intrépidité de ses défenseurs , rendirent le siège très-long et à jamais mémorable. La constance avec laquelle on y supporta la faim était plus que de l'opiniâtreté , elle tenait de la rage; et il a falln qu'elle parvint à un degré difficile même à concevoir, pour que l'ennemi put entrer dans cette place. Les herbes, les animaux les plus vils, tout fut converti en aliment, et tout finit par s'épuiser.
Dans cette extrémité , on vit un déplorable exemple de ce que peuvent sur l'homme l'exaltation de la valeur, de la fidélité et du désespoir. Comme à Numance , de jeunes
guemers » pour soutenir leur vie défaillante » s'abreuvaient de leur propre sang. D'autres cherchaient dans les cadavres de leurs compagnons tués , et dont ils enviaient le sort, une nourriture plus affreuse encore. Ces excès sont atroces, et ne peuvent avoir d'excuse que dans la certitude où étaient ces malheureux de ne pas trouver grâce devant un ennemi irrité de leur résistance opiniâtre. C'est donc dans leur désespoir même qu'ils cherchaient un remède contre le désespoir. «Ainsi, dit Moret^ la guerre s'alimentait de ses « propres ruines; et les morts, animés d'une nouvelle vie dans « ceux qui les dévoraient, semblaient se lever de leurs tom- « beaux pour revenir combattre encore les Romains. »
Ce fut seulement lorsque la famine et la mort eurent tout dévoré ; lorsque les remparts de Galahurris eurent vu tomber^ comme un funèbre fantôme , le dernier de leurs défenseurs, qu'Afranîus pénétra dans ce vaste sépulcre. Le silence solennel de cette cité, peu avant si riche, si peuplée, 8i bruyante , l'odeur cadavéreuse qui régnait partout , quelques corps décharnés qui gisaient épars dans les rues , apprirent aux Romains, saisis de stupeur et d'admiration, ce que l'on peut attendre d'hommes qui restent fidèles à un souvenir jusqu'à cette extrémité. Afranius se hâta de livrer aux flammes ce terrifiant trophée de la mort {*).
Pompée détourna les yeux de l'incendie qui dévorait Calahurris , et s'avança en ami vers Tintèrieur de la Navarre, où il renouvela les anciens traités avec les diverses républiques fédérées. Il fit même ajouter des fortifications^ entre autres a Iron, qui fut nommée, pour ce fait, Pompeiopolis , ou ville de Pompée , aujourd'hui Pampelune. Il recueillit aussi , avant de quitter l'Espagne citérieure , les débris des vieilles bandes de Sertorius. 11 réunit trente mille Vascons, Arevaces, Yettons et Geltibériens , les fit désarmer et descendre dans l'Aquitaine, où il les colonisa, en leur assignant le pays de Gomminges. Il fit construire par eux la ville de Gonvenas, et partit avec son armée pour Tltalie.
Afranius > resté chargé du gouvernement de l'Espagne
(*) Juven. Noret. Royou.
itérieure » ne jugea pas à propos de continuer la guerre lontre les Cantabres , en entrant plus avant dans leurs mouagnes. Il craignit d'aller remuer les cendres encore rouges lu dernier incendie , et de s'adresser aux hommes du nord le TEspagne , chez qui les Romains n'avaient pas encore )énétré. D'un autre côté, il pensait que la destruction récente le Calahurris maintiendrait suffisamment les Cantabres. Il e désirait d'autant plus vivement que l'absence de Pompée ivait diminué les forces romaines dans la Péninsule , et qu'il le pouvait espérer de secours de Rome , occupée en Asie )ar la guerre de Mithridate , et en Italie par la révolte de Spartacus et des gladiateurs. Ainsi, cette fois, les armes "omaines ne franchirent point l'Ebre.
Depuis cette époque jusqu'à l'année 54 avant J. -G. il ne 54 ^ passa rien d'important vers les Pyrénées, dont les popula- * *° ions, toujours en dehors de la domination romaine, purent enfin respirer. ^
Jules-César était, dans ce moment, occupé contre les Saulois. Dans le but d'empêcher le secours des Aquitains iontles armées romaines avaient autrefois éprouvé la valeur, il détacha contre eux son lieutenant Crassus , à la tête de ioqze cohortes et un gros de cavalerie , avec ordre de faire diversion dans l'Aquitaine. Cette province s'étendait alors die la Garonne aux Pyrénées , et jusqu'à l'Océan. Crassus, ne se sentant pas assez fort , pour se commettre avec un peuple aussi redoutable, sollicita du secours des principales villes Je la province romaine , en Gaule. Narbonne, Toulouse, Carcassonne, lui envoyèrent leurs plus braves citoyens.
Le côté occidental de l'Aquitaine était habité par les Vasco-Cantabres de Soûle et du Labourd , qui occupaient les versants nord des Pyrénées jusqu'à l'Adour. Ils faisaient partie, ainsi que les autres peuplades de la Novempopulanie, de la Fédération cantabrique. L'alarme se répandit jusque dans ces vallées reculées, lorsque Crassus apporta aux Aquitains le joug sous lequel César venait de ranger les Gaulois. Les Aquitains s'empressèrent, à leur tour, d'appeler à leur aide leurs Confédérés. Les Cantabres répondirent généreusement à cet appel de leurs frères , et se rendirent dans
— soles plaines de TAquitaine , au nombre de plus de vingt mille. César dit dans ses commentaires que les divers commandements furent déférés à ceux des Gantabres qui avaient appris la guerre sous Sertorius.
Nombreux et belliqueux, Aquitains et Gantabres ne voyaient que des présages de victoire. Malgré cela^ ils soivaient de préférence les errements de leur ancien général, enlevaient des convois, coupaient les vivres, tombaient sur les fourrageurs et les détachements, tendaient des embuscades: en un mot , ils ne cherchaient pas des succès éclatants , mais par des escarmouches continuelles, en harcelant sans cesse Tennemi, en Tinquiétant toujours et partout, ils le fatiguèrent et lui firent éprouver des pertes qui , ainsi multipliées, devinrent considérables. Ils conduisirent cette guerre avec tant d'habileté et de prudence que Grassus , épuisé , manquant presque de munitions^ ne voyait, pour échapper au péril toujours croissant de sa position^ d'autre ressource que celle d'une bataille.
Mais les alliés, renfermés dans leur camp fortifié, préféraient une victoire lente et sûre. Ils voulaient triompher sans efl'usion de sang , sans blessure nouvelle , et restaient fidèles au précepte de Sertorius : qu'il ne faut jamais , à moins de motif impérieux , faire ce que désire Tennemi. Grassus, à l'extrémité, vint un jour déployer son armée vis-à-vis du camp aquitain , et présenter la bataille. Elle fut refusée, et les Confédérés restèrent paisibles derrière leurs retranchements. Les Romains prirent ce refus pour un effet de la peur, et demandèrent le combat. Ge cri unanime des légions , le besoin de vaincre, la nécessité de sortir d'une position périlleuse , arrachèrent l'ordre d'attaquer au jeune et bouillant Grassus. Il chargea trente mille auxiliaires de branchages et de fascines pour combler les fossés, se porta en avant avec le reste de ses troupes , et s'élança sur les retranchements. Les assiégés les reçurent avec fermeté. Ils lancèrent sur l'ennemi une grêle de traits , de javelots , de pierres et toutes sortes de projectiles qui devenaient d'autant plus meurtriers qu'ils partaient d'un point élevé. Gette imprudence de Grassus aurait coûté cher aux Romains, et
la retraite elle-même aurait présenté les plus grands dangers, sans un de ces hasards qui déconcertent les plus sages com-: binaisons, et étourdissent le courage le plus affermi.
Les derrières du vaste camp des alliés avaient été conGés im Aquitains. Moins disciplinés , moins habitués à ne jamais quitter leurs postes sans ordre ; au premier bruit du combat, ils abandonnèrent la garde de la porte du camp qui leur était confiée , et qui , suivant Fusage romain » se nommait Porte décunume. Ils s'étaient portés du côté des Cantebres, là. où se trouvait le fort de la bataille » curieux » sans doute» de voir par quels exploits les alliés de la montagne allaient justifier leur célébrité. Cette faute causa la perte de Tarmée;
La cavalerie romaine ne pouvant trouver d'entrée par le lieu même du conflit , tourna le camp pour en découvrir» ou ea forcer une sur un point négligé ou moins défendu. Crassus averti ^ commanda sur-le*champ un corps de Cavalerie avec quatre cohortes qu'il tenait en réserve pour soutenir se9 auxiliaires , et leur fit faire un grand circuit , afin de dérober leur marche aux assiégés. Cette troupe parvint à la porte éécumane , qu'elle trouva sans défenseurs , entra dans le camp , et après une courte halte , pendant laquelle Crassus occupait son ennemi le plus quMl lui était possible pour détourner son attention du danger qui le menaçait d*UQ autre côté ; infanterie et cavalerie » poussant une immense clameur qui fut entendue des deux armées, se jetèrent comme la foudre sur les derrières des assiégés, et commencèrent le carnage. Crassus excite ses soldats, qui répondent alors par un cri formidable à celui qui, d'abord , les avait surpris. Troublés , entre deux morts , les Aquitains et les Gantabres , obligés de faire face des deux côtés , voient les Bomaiiu escalader les retranchements, y planter leurs aigles, les déborder, les presser entre deux lignes hérissées de lances et de pointes de glaives. Les monceaux de morts seuls séparent les combattants qui , pour se joindre , les foulent bientôt aux pieds. On se perce mutuellement, les champions tombent expirants sur le fer les uns des autres , le sang misselle, et, dans ce duel corps à corps des deux armée».
— sales Romains, supérieurs en nombre, égaux en coarage, remportèrent.
De cinquante mille hommes enfermés dans le camp, dit César, un tiers à peine échappa ; et quand les survivants prirent la fuite , la localité elle-même favorisail leurs ennemis. Dans cette plaine nue, la cavalerie romaine poursuivait les fuyards avec avantage, et les décima encore. Mais aucim historien d'aucune époque ne dit la perte que fit Crassos. Ce ne sont jamais les vaincus qui comptent les morts. Aa surplus , Rome se recrutait dans TEurope entière , et ceu qu'elle combattait n'occupaient qu'un point dans cette vaste étendue, n'avaient qu'une population restreinte en ellemême , éclaircie par des siècles de guerre et qui ne refusait jamais de tirer son glaive pour la cause de la liberté. Rome, après six ans, renvoyait dans leurs foyers ceux qui avaient payé leur dette à la patrie ; les soldats de la fédération la contractaient en naissant, cette dette , et ne la considéraient comme payée, que lorsque la mutilation, la débilité d*utte grande vieillesse , ou lu mort, venait les arrêter.
Après ce revers , les peuples d'Aquitaine , et même les Tarbelliens, envoyèrent leurs députés et des otages à Crassus. Seuls les Yasco-Cantabres de Soûle, de Labourd et de Navarre ne firent aucune soumission , enhardis , dit César, par la saison avancée et l'approche de l'hiver. Une ardente soif de vengeance contre les légions de César s'alluma dans le cœur des Cantabres. Pompée, au contraire, par ses bien&ils et sa gloire, s'était attiré l'admiration et l'affection des Yascons. Dès que ce grand homme se déclara l'ami et le protecteur de la liberté , il entraîna dans la guerre civile toute la ligue cantabrique.
49 César, informé que son rival avait de nombreux partisans
dans l'Espagne citérieure, ne voulut point laisser dans les montagnes un foyer de guerre. Nommé gouverneur de celte province , Pompée n'y fut point , et y envoya ses lieutenants. Il préféra aller dans l'Orient , dont les populations étaioit moins belliqueuses que celles du nord de la Péninsule, auxquelles il ne manquait qu'un bon chef. César, plus avisé.
efttra daoïft TEspagne, combattre une arnlée sanflgeaéraU pour attaquer plus tard un général sans armée f ). .' <
L'Espagne était donc gouvernée pour Pompée ^ qui fusait la guerre aux Parthes» par L. Afranius» M. Pelréius eit M. Yanro» ses lieutenants. Gésar avait résolu d'enlever à son rival cette Espagne , pépinière de soldats , et sans laquelle lui» César, ne pouvait jamais terminer son entreprise. U savait aussi que , bien que la guerre de Sertorius eût divisé d*întéréis et d'affections les Espagnols et Pompée , cepbn* dant ils servaient dans ses rangs et le serviraient encore. Et la raison en est simple à concevoir. La blessure la plus fécente est toujours celle que Ton sent le plus vivenient^ (Celle qui poigne le plus; et le massacre récent des champk d'Aquitaine avait allumé dans le cceur dés Confédérés» un^ iuûne qui étouffait rancienne, et les poussait sous les dra* peaux de Tennemi de César. Celui-ci, d'ailleurs» n'ignorait pas non plus que Pompée venait d'envoyer en Espagne^ ioomme général, Yibulius Rufus, pour gouverner en chef cette grande province , et mettre de la régularité dans toutes les branches d'administration. Aussi , dés l'arrivée de Rufu», chacun des lieutenants s'établit soigneusement ^dans seà quartier. Pétréius leva de la cavalerie chez les Uisitaniens; Afiranius en Geltibérie et chez une portion des Cantabrei^ qui étaient venus se rallier. Puis ils réunirent leur^ troupes ^rès d'Uerda, où ils se portèrent, et dont ils firent l'entiep6t de leurs vivres et munitions. Ces forces se composaient 4e cinq légions romaines, quatre-vingts cohortes d'alliés, iqt .cinq mille chevaux ; offrant ainsi un total de plus de soixante mille hommes. On répandait en outre que Pompée/ avec toute son armée ,( allait, par la* Mauritanie, venir opéi^er in jonction. ^
i César, quiavuiL aussi une forte armée, envoya Fabius avec trois légions , s'assurer des paséages des Pyrénées- Orientales. U le suivit bientôt lui - même avec six mille Romains qui, tous« avaient &it la guerre des Gaules sows )dP, trois mille chevaux aussi romains,) et nombre égal
r)Wel.:Dioii. Plor. •'{:*.. i ^,
d'auxiliaires, inftiBterie et cavalerie, compoeéê de Gattkm, Narbonnais et Aquitains. César emprunta à ses officiers tout Targent qu'ils avaient, et en fit présent à ses so(<tots> voobnt ainii s'attacher les uns par la reconnaissance, les autres par Tintérât et la nécessité. Il trouva Fabius as^s prés de h Ségre, en face des soldats de Pompée comteabdés par Afranius et Pétréius. Ils en étaient déjà venils aux mains plusieurs fois , un jour entre aufres, par un effet du haaird. Fabius, afin de pouvoir envoyer ses hommes au fourrage, parce que ce qui se trouvait à portée avait déjà été eoi* soknmé, avait fait construire deux ponts , par le moyen deiquels il allait appuyer ses fourrageurs« Les lîeutenaMt de Pompée en avaient fait également construire deux., fMÎs m peu plus bas. Fabius , voyant un jour ses fourrageurs grare* ment compromis, fit passer deux légions sur un de ees ponts, pour les aller dégager. Les bagages roirârent la traopei, et leur poids fit rompre le pont, qui s'enfonça. Ges deux légions se trouvaient fqrtuilemént engagées, acculées à U fîviore, et coupées de la cavalerie et du reste de Tannée. Les débris , emportés par Teau , apprirent aux advereavee ('accident arrivé. Aussitôt Afranius se met en mouvemetit, remonté la Ségre^ et vient se présenter en b<m ordre i Planons , qui commandait ces deux légions. Celui-ci élen^ eon firont autant que possible , pour n'être pas déèordé pdr la cavalerie > et soutint bravement le choc des qdabre liions d'Afranius, jusqu'à l'arrivée du renfort. A la mptofe d« pont, Fabius avait prévu la manœuvre d'Afranius, et s*étsh mis en marche vers l'autre passage , qui se trouvait à une grande lieue plus haut. Ge ftit alors qu'arriva César. Aussilét )il fit passer ses troupes et présenta la bataille, qui fat refusée. Alors il résolut de serrer de près ses adversaiiesf, et fut camper à quatre cents pas de la colHne sur iMjpBëtle ils étaient retranchés.
: Pendant trois jours, ce furent des escarmouches contimiellés, dans lesquelles l'avantage demeum tonjours aux 'alliés; Mais, durant ce* temps, César fiiisait faire Itou9 les retranchements, toutes les fortifications du camp, par une des lignes de son armée; tandis que les autres • constaimnent
rangées en bataille devant elle , la maaquaieDt et oouTraient les travaux. En sorte que César dressa un camp fortifié, eii vae des lieutenants de Pompée» sans qu'ils en eussent le Bnoiiidre soupçon.
Dans une rencontre où les deux armées se disputaient uii peste , César fat battu » et dut cet échec aux soldats de la Ceniëd^tion» à cause de leur manière de combattre» nour ydle ponr ses légions» et qui les trpubla. Ces hommes s'avançaient hardiment au combat» et se retiraient avec j^omptîtude» pour reprendre champ et se précipiter de^ nouveau sur Tennemi. Les légions de Pompée avaient prisi anssi la même méthode, par suite d'un long séjour en Espa^ gne ; et les cohortes de César ne tinrent pas contre ce genre d'agression.
Un événement d'un autre ordre fit courir & César un plus gfand danger. La Ségre se trouva tout a coup enflée par un orage, tel qu'on n'en avait jamais vu de semblable dansicea oentréee.' Elle déborda; les deux ponts de bois de Fabius furent emportés par la violence des eaux » et l^armée se trouva enfermée entré deux rivières » la Ségre et la Cinca , dans un espace d'environ dix lieues» sans vivres^ sans moyen d'en tirer de la localité» et dans l'impossibilité d'en recevoir des Gaolesni d'Italie » faute de pouvoir passer la rivière. L'armée de Pompée» au contraire» était dans Tabondance de tout^ avec facilité de se procurer ce dont elle pouvait avoir besoin. Son pont de pierre avait résisté à la violence des eaux. Les Gantabres auxiliaires incommodaient beaucoup César. Agiles et aadacieux» connaissant parfaitement les localités» ftaat efaissant même les rivières sur des outres » dont ils étaient tonjoors munis en guerre ; ils tombaient à l'improviste sur les foarrageurs romains» et les écrasaient. César se voyakaù moment de périr par la famine ; il ne pouvait non plus tenter une bataille contre une armée campée sur le sommet d'une colline» ni rétablir ses ponts» à cause du double obstaole dès eaux et d'un ennemi actif» entreprenant.
Un grand convoi » escorté de six mille hommes et d'un gros de cavalerie en outre de bon nombre d'archers , tous Gaulois » arrivait des Gaules. Ignorant la rupture des ponts»
iJB danger xfu^ilë couvaient» ils marchaient prévue à^ta 4ébaih dade, sans ohef comme sans précaution. Âfranius averti passle la Sègre» et les attaque subitement avec toute sa cavalerie et trois légions. L'infanterie gauloise fuit en déso^ dre ; mais les cavaliers préservèrent le convoi et toute l'escorte par leur intrépidité. Sootenanf un long combat, ils leur doih nèrent le temps de se mettre à couvert, et se retirèrent em-* mêmes ensuite , à rapproche des trois légions qui les aundeol infailliblement détruits. Bien que tout se trouvât sauvé, cet évènemient n'en fut pas UMiins malheureux pour GéBar, dam le camp duquel' le prix des vivres devint excessif. La noufvelle s'en répandit jusqu'à Rome , mais empirée , exagérée; an point qué< l'on regardait la perte du vainqueur des Gaulei comme infaillible (*).
César, cependant , prit conseil de son fécond génie. Il fit construire de légères barques dont les quilles et les membrures étaient revêtues d'osier recouvert de cuir; et dans le silence delà nuit les fit tranltporter a vingUdeux milles de son camp , sur des chariots. Il fit ensuite embarquer des hem* mes qui s'emparèrent d'une éminence sur l'autre rive, el s'y fortifièrent avant qu' Afranius eût rien soupçonné; Une légion suivit ce détachement, et on commença immédiatement, par les deux extrémités, un pont qui, en quarante^ huit heures, fut terminé. Le grand convoi gaulois, échappé à tant de dangers, put arriver par là, et César envoya sur le dhàmp un gros corps de cavalerie surprendre , de l'autre cété de la rivière , lés fourrageurs de l'armée adverse qui^ ignorant Texistence de ce pont , n'étaient pas sur leurs gardés et forent taillés en pièces. Les Romains revinrent au camp chargés de butin. De ce moment l'étoile de César remporta sur Afranius , dont les fourrageurs étaient accablés dès qu'ils essayaient de sortir. Car la cavalerie de l'ennemi était belle et nombreuse, ses communicationi étaient rétablies , les vivres abondants. Le changement de fortune en guerre, amène celui des populations voisines de son théâtre. César l'éprouva ; les provisions , antérieure-
(•) Hist. du 1" Triumv.
ment portées à Tarinée de Pompée, affluaient maintenant de toutes parts dans son camp. II est dans la nature humaine de se rapprocher toujours du plus&rt, comme du plus heureux.
Afranius , que ces changements alarmaient déjà , fût plus effrayé encore par suite d'une nouvelle entreprise de César. Le pont que ce dernier avait construit était a sept lieues de son camp ; il ne pouvait faire passer sa cavalerie aussi vite ni aussi souvent qu'il Teût désiré. César imagina en conséquence de rendre la Sègre guéable , en la détournant par un grand nomhre de profondes saignées. Pour parer à cet inconvénient, Afranius et Pétréius, dans la crainte de se voir bientôt les vivres entièrement coupés , se décidèrent à transporter la guerre en Celtibérie , d'où ils espéraient tirer de puislants renforts de cavalerie , où d'ailleurs on connaissait peu César, et où Pompée avait un grand renom. Ils décampèrent la nuit avec le plus de silence possible. Mais César les fit immédiatement poursuivre par sa cavalerie , de manière à retarder leur marche. En faisant passer l'infanterie par le pont, il aurait été impossible de joindre Afranius avant qu'il eût traversé l'Ebre, dont la distance n'était, pour lui, que de vingt milles. D'un autre côté, les soldats auraient eu de Teau jusqu'au cou dans le gué de la Sègre , malgré les nombreuses saignées dont nous avons parlé. Ce moyen eût été trop dangereux.
Les légions cependant voyaient leur cavalerie combattre sar le rivage opposé; leur ardeur s'en accrut et elles demandèrent à grands cris à se jeter a l'eau , comme la cavalerie, dans la crainte que l'ennemi leur échappât. César qui , au fond, n'avait pas d'autre désir, eut l'air de résister quelque temps à leurs prières et s'y rendit enfin. Choisissant dans les compagnies ceux dont la force corporelle ou le courage étaient le plus douteux , il les laissa au camp sous la garde d'âne légion et fit traverser la rivière au reste , entre une double haie de chevaux. Le passage s'eflectua heureusement; personne ne périt. Les légionnaires se mirent immédiatement à la poursuite des Confédérés. Ils le firent avec tant
d'ardeur quô, malgré leur grande avance / les Gonfi^toés furent atteints eii peu d'heures.
' Afranius commit la faute de camper alors, au Heu de s'en* parer des défilés situés à cinq milles de là, et qui lui auraient
{»résenlé, avec une défense avantageuse, la facilité d'arrêter 'ennemi , et celle de gagner, sans danger, les bords de TEbre. Fatigué d'une longue retraite, qui avait été un combat continuel, Afranius attendit; et à minuit leva le camp sans bruit. II s'arrêta, cependant, dès que César eut donoé le signal de la marche. De crainte d'une lutte nocturne qui lui eût été fâcheuse à cause de l'embarras des bagages et de l'infériorité de sa cavalerie , il attendit le point du jour. César tourna le camp des ennemis dans ces entrefaites , et gagna avant eux les gorges des montagnes par des chenùos presque impraticables. Quatre des cohortes d' Afranius, essayant de se sauver par les hauteurs , furent massacrées. Il en fût arrivé de même au reste de l'armée déjà engagée, sans l'humanité de César qui , désirant ménager le saog romain dans les deux partis, espérait réduire par famiae son ennemi à capituler. Ses officiers le priaient de donner le signal du combat ; ses légionnaires, à grands cris, demandaient qu'on les y conduisit. César, inébranlable, refusa. Les troupes murmurèrent ; il persista, et par un mouvement qu'il fit faire à quelques-uns de ses corps , il ménagea à ses adversaires un passage pour retourner à leur camp, et se contenta d'occuper tous les défilés.
Le lendemain matin les deux généraux de Pompée «'étant quelque peu écartés du camp pour la surveillance de travaux qu'ils faisaient faire, plusieurs soldats, sortis sans armes, furent au camp romain et s'entretinrent amicalement avec ceux qu'ils connaissaient dans les rangs opposés. Ils les remercièrent de les avoir épargnés la veille et convinrent qu'ils leur devaient la vie ; car ils avaient reconnu le danger de leur position. Le regret d'avoir à combattre des concitoyens, des amis, des parents , fut aussi exprimé» aîoii que l'offre de venir se rallier sous les drapeaux de César, à la condition qu'on épargnerait leurs chefs. Les plus distingués de ceux - ci , et entre autres le fils d' Afranius , qui
,g9 — eman^ sûreté pour lui et son père, furent même députés
César par les soldats de Pompée. L'accord était près de se onclure, les deux partis belligérants passaient sans méfiance ans le camp Tun de Tautre , lorsque Âfranius et Pétréius» istruits de ce qui se passait, revinrent précipitamment. Le remier se résigna à tout; mais Pétréius, ayant donné des rmes à ses esclaves et prenant avec lui sa garde , composée n totalité de €antabres, tomba sur ceux des soldats de César ui se trouvaient parmi les siens. La majeure partie fut tuée ; uelqnes-uns se sauvèrent à grand'peine. Pétréius supplia 98 doldats de ne pas Tabandonner, de ne pas le livrer à un Doemi courroucé, de ne pas déserter ainsi la cause de ompée, auquel il leur fit renouveler leur serment « qu'il réta lui-même le premier. Il ordonna ensuite à tous ceux ni avaient dans leur tente un soldat de César, de le livrer ir le champ pour être égorgé. Une telle barbarie leur fit orreur ; ils sauvèrent leurs b5tes. César, loin d'imiter cette ruauté, laissa sortir tous ceux qui se trouvaient dans son unp. Quelques ofïiciers, touchés de tant de gi*andeur *âme, restèrent volontairement, et prirent du service dans w rangs. Sans doute, ils comprenaient que Pétréius et son allègue ne pourraient long-temps tenir la campagne contre n tel adversaire.
Un second échec, dans lequel Tannée ne dut son salut u*B la clémence de César, fut essuyé par eux. Le vainqueur, » enfermant par des circonvallations, comme dans une lace assiégée, les réduisit à manquer de tout, et à soUiiter une capitulation. César la leur accorda, et se contenta 'adresser quelques reproches aux deux chefs, qui mérident la mort, d'après les lois de guerre romaines ; surtout étréius. Il ne voulut point contraindre les troupes vaincues servir sous ses ordres, ainsi qu'il le pouvait. Il exigea seuornent que les Cantabres et tous leurs Confédérés fussent eenciés sur le champ, et que les Romains fussent conduits laque sur les bords du Var, petite rivière formant les limites es Gaules et de l'Italie, pour y être également congédiés. éaar s'engagea à leur fournir le blé dont ils auraient besoin, t leur fit même restituer ce qu'ils avaient perdu pendant la
guette. César se chargea d'indemniser ses soldais de cette restitution , et renvoya les légions vaincues de Pompée sous Tescorte de quatre des siennes. Arrivés au Var, les chefs et les officiers furent rejoindre Pompée ; la plupart des soMali demandèrent a servir sous les ordres de César.
Restait encore Yarron dans l'Espagne ultérieure; il y coi» mandait deux légions. César» autrefois Questeur dans cette contrée, s'y rendit. Toutes les populations se soulevèreiA en sa faveur, et vinrent au-devant de lui. Une des légions du lieutenant de Pompée l'abandonnant, vint à Hispalis, oi elle se rendit à César, auquel Yarron , voyant rinutilité de la résistance, remit l'autre, ainsi que sa flotte et le trésor. La BéUque fit sa soumission au vainqueur; Gadès obtint le droit de bourgeoisie romaine. Puis^ quittant Gordoue oà Varron lui-même l'était venu joindre. César s'embarqua pour Tarragone. De là il se rendit par terre à Marseille, assiégée pour lui par Brutus. Arrivé sur la frontière des Gaules, a l'endroit où Pompée avait fait ériger son trophée, César voulut, comme lui, laisser un monument qui consacrât ses victoires dans la Péninsule. Mais Pompée avait été , pour ce ftit, accusé de vtinité. César eut l'adresse de cacher la sienne sous un masque religieux. Il fit élever, très^implement, un grand autel de pierre sur le sommet de ces montagnes, à côté du trophée de son compétiteur.
^8 Âfranius avait envoyé à Pompée plusieurs cohortes canta-
bres qui, avec la légion cilicienne , formèrent, à la bataille <le Pharsale , l'aile droite de son armée. Pompée, dans cette journée où sa vanité joua le sort du monde, vit fuir sa bril- Jaùte cavalerie, élite et fleur de la noblesse romaine, sans désespérer de la victoire ; mais dès qu'il eut aperçu parmi les Cantabres quelques symptômes de la consternation gêné* raie , perdant tout espoir et dépouillant , avec son manteau de pourpre , sa gloire , acquise par quarante années de travaux; Pompée, le grand Pompée se mit à fîih*, et courut s'enfermer et se déguiser dans sa tente. César ayant crié aux siens d'épargner les Romains et de ne tourner leurs armes que contre les étrangers et les auxiliaires , les légionmâres de Pompée formant l'aile droite, et avec eux les Ciliciens,
irent bas les armes. Les Vasco-Cantabres, denfienrés seuls, atinrent seuls les efforts de Taile gauche de César, ren-* rcée de six cohortes de réserve. Trois cents montagnards, I derniers de ces Taillants hommes qui fussent demeurés bout, refusèrent la grâce que leur offrit César, et tombé- Qi jusqu'au dernier, glorieusement, et on peut le dire, en mbattant pour la liberté de Tunivers.
Gn. Pompée, fils du grand Pompée, s'était rendu en ^pagne où il avait de nombreux amis, anciennement atta* lés à son nom. La haine que s'était attiré dans cette pro* Dce Cassius Longinus, le lieutenant de César devenu etateur^ le favorisa encore au point que deux légions, trefois attachées à Pompée puis soumises à César, avaient pris leurs premiers engagements en haine de Longinus. 1. Pompée était venu dans la Péninsule sur la demanda in secours faite par les Espagnols à Métellus Scipion , qui mmandait de grandes forces en Afrique. Cnéius Pompée, in naturel cruel , plia son caractère à Taffabilité , obtint elques succès , fit des lai^esses aux dépens de ses enne« s , affranchit des esclaves et se créa ainsi des partisans i , joints aux débris de Métellus Scipion recueillis en rique, lui formèrent bientôt une nombreuse armée. En «-peu de temps il avait réuni treize légions , et son frère xtus , avec Labiénus et Varus , lui ayant amené une flotte, B6 vit promptement maître de toute l'Espagne. De tous I côtés , les volontaires affluaient, et les Cantabres fidèles *amitié comme à la vengeance , vinrent aussi s'attacher à fortune contre César.
Celui-ci comprit que sa présence seule pouvait rétablir les Ures. n arriva en vingt-deux jours aux environs de Cor* ve, et trompa tout le monde par celte rapidité. Le jeune ^rnpée , instruit de l'arrivée prochaine de César, crut prunt, contre un tel ennemi , de se concentrer. Il réunit donc jtes ses forces dans la Bétique qui lui obéissait , à l'excep- »n de la seule ville d'Ulia. Il l'assiégeait quand César parut, ave et prudent, il continua le siège. César introduisit du cours dans la place. Feignant ensuite de se diriger sur Corne , pour attaquer cette capitale de la province , il marcha
— 9Î — droit à Pompée ^ après avoir jeté un pont sur le Goàdalquivir » le força de lever le siège d'Ulia, et tâéha de l'attirer à afani^^j -c ^"^ ^Mt^il'© générale. Cnéius la refusa; César n'ayant po l'y ' contraindre, fut assiéger Âthégua^ une des places les plog fortes de Pompée. L'hiver, au cœur duquel on était, et le voisinage d'une armée , rendaient l'entreprise plus difficiie. Et cependant les habitants demandaient à se rendre, pourra que César s'engageât à laisser librement sortir la garnison. 11 répondit que son usage était de dicter des conditions et noi d'en recevoir. Cette réponse de sombre présage rendit h défense plus opiniâtre. Les fortifications étaient déoiantelées, et la division s'était mise entre la garnison et les habitanh; ceux-ci capitulèrent sous l'unique condition d'avoir la vie sauve. Ce fut le 19 février. On ignore le sort de la garnison; mais comme celte guerre avait un caractère prononbé de barbarie , on peut le soupçonner rigoureux. . Le commandant d'Âlhégua avait fei t égorger et précipiter do haut des murs un grand nombre d'habitants, prévenus d'avoir favorisé l'ennemi. Dans une autre place voisine, soixantequatorze citoyens eurent la tête tranchée pour le même motif, et d'un autre côté il n'y avait nul quartier à espérer des soldats de César; ils n'en &isaient point. Ces dew succès n'étaient pas cependant décisifs, et le Dictateur sachant qu'une bataille pouvait seule terminer la guerre, serrait de plus en plus près le jeune Pompée. Celui-ci, dans la crainte de discréditer ses armes par une continuelle retraite devant rennemi, s'arrêta enfin avec la résolution de coqibattre, non loin de Munda.
La position choisie par Pompée était superbe, U était posté sur une hauteur défendue par un marais presque impir ticable^ et sa retraite dans la ville se trouvait assi^. César, voyant que ses adversaires ne descendaient pas dav la plaine, franchit tous les obstacles, et fut les attaquer. Cnéius avait treize légions , résolues à se battre m désespérées; c'étaient les soldats de la Confédération cantalnre, anciens soldats d'Afranius ou de Yarron , qui, ayant dédaigné la grâce offerte alors jpar César, n'en pouvaient espérer d'indulgence. C'étaient des affranchis dont la condamnatioa
— «5 — mort étaitf prononcée d'ayaoce, c'étaient les légions transiges de Longînus. César n'avait que huit légions, mais prouvées par des années de combats. Quelques instants nui la bataille {*) » repassant dans sa mémoire la série de M prospérités» il nd put se défendre d'une réflexion rapide mr la fragilité des choses humaines : un nuage passa sur Ni fifont jusqu'alors rayonnant d'audace et d'espoir. ' Les GantsdNres étaient possédés de la fureur de vaincre ou a moorir» et pour toute harangue Pompée leur montra l'en* emi qoi s'avançait. Le choc fut terrible ; et quand leufs ohorito irritées vinrent heurter les légions de César, celles-ci lièrent et furent repoussées. César sauta à bas de son che* al , et saisissant le bouclier d'un fantassin tué :. « Quoi ! net eria'-t-il , vous livrez à des en&nts un homme qui a laiichi sous les lauriers! » Il se pbça alm^. dans les rangs t s'avança jusqu'à dix pas de l'ennemi. Ses soldats, élec* riaés, redoublèrent de courage et d'efforts : la dixième igiim , si fameuse dans toutes les guerres de César, en fit • surtiumains , toute réduite qu'Ole était. On se battait iirps à corps, pied a pied, bouclier contre bouclier. Aux lameurs des combattants succéda des deux parts un silence ibit , imposant Ç*). Le carnage devintmuet, comme respeomt rhésitation du destin ; car le jour allait finir, et l'issue s la journée restait douteuse.
Pour la première fois alors. César vit ses vétérans reculer, à cédant le terrain qu'à une force majeure et pouce à Mce, mais comme inclinant vers la fuite. Il ne voulait as plus que Pompée , survivre à sa gloire.
Le glaive à la main, prêt à se frapper. César lève vers le iel un regard de reproche et de désespoir. Dans ce moment» [•vit cinq cohortes conduites par Labiénus à la défense dn mp, menacé par le prince maure Bogue, qui courait assaillir avec sa cavalerie. Habile à saisir tous les à^n^os: Is fîiienti s'écria -t-^il. Les vétérans s'imaginèrent, peut* Ire César crut-il lui-même que les Ibères se retiraient; et
(•/Won.
r^ Wort. Flor.
— M — d'an geste et d*uiie toîx terrible , il enUfettet légièm n» niées par ce cri qui avait alarmé les Espagools. Ceux^i foreut troublés; et lorsqu'ils reconnurent l'erreur, ibranUi, culbutés déjà, il n'était plus temps d'y remédier. Ce ne fat plus qu'un massacre jusqu'à la nuit. L'armée de.PoMpé» laissa sur le champ de bataille trente mitle homoies , eofei autres Labiénus et Yarus. Les vétérans et les GaBtabm marquaient encore leurs rangs , tombés sans se compre^ it ces fiers rivaux témoignaient, même après leur mort, à leur mutuel acharnement. Ils étaient deux par dbux, le tenant encore mutoellement traversés de leur: tmplaaUi épée : chose horrible, dit Florus, même parmi lea Biibsm! Trois mille chevaliers gisaient aussi dans la poudre.
César fit rendre les honneurs funèbres à Varos et LiUénus, morts en héros; toutes les aigles furent .prises et k camp enlevé. César lui-même dit, dans ses commentaûrei, qu'ailleurs il avait combattu pour la gloire, et à Munda poar sa vie. Les vaincus se retirèrent datis la ville de Ihiidi après la perte de leur camp, dont le Dictatearne pot s'e» parer qu'après le massacre de tous ses défenseurs. Ils y fureat immédiatement assiégés. Toutes les issues qui auraient pa leur ouvrir une voie pour s'échapper, furent soigneusetneot fermées ; et comme l'obscurité , le défaut de temps et répoisement de l'armée assiégeante s'opposaient à ce < que l'is commençât immédiatement les travaux accoutumés» les soldats formèrent un parapet et ses palissades avec leseadsf vres des morts, tout sanglants encore de leurs. blessureSi tout hérissés des traits dont ils avaient été percés^ Ces palis^ sades d'une nouvelle espèce furent plantées dé manière i ce <qae toutes les tètes se trouvassent tournées du côté delà ville. Ce furent les Gaulois de César qui, pour «inspirer plus de ienreur a la garnison, avaient inventé cette horrible ciroos* vallation.
Munda ne fut prise qu'au bout d'un mois. César y6tq«ttorze mille prisonniers, dont qnelquestunfti s'échappèrsfit, et plusieurs furent tués en cherchant à fuir. Que devinreat les autres? Les jours de clémence étaient passés. Cç n'était plus le jeune tribun , ayant sa carrière à foire , son renom i
tablir^ sen avancement à assurer; c'était Gésar devenu Hctateur» Gésar vainqueur du grand Pompée » et le premier lomme de guerre de son siècle. C'était le dominateur des taules» celui qui avait déjà ramené une fois TEspagne sous obéissance de Rome. Enfin, ce n'était plus le César géné« eox et clément qui pardonnait; c'était César tout puissant t courroucé^ qui tuait. Et les historiens s'accordent à dire, 0U8 le répétons , que cette guerre eut tous les caractères i6 k cruauté.
Cnéius Pompée s'était retiré avec un petit corps de troupes
Carthéia» où se trouvait sa flotte. Il y fut blessé dans une ize qui s'éleva entre ses partisans et ceux de César. Il quitta lors cette place» dans laquelle il ne se croyait plus en sûreté. i mît précipitamment en mer trente galères , et- fut obligé 'aller à l'aignade sur la côte» n'ayant pas eu le temps d'em* arquer d'eau lors de son départ. Didius» commandant la olie du Dictateur à Cadix » atteignit Pompée » lui brûla ses aisseaux^ et l'obligea de chercher son salut à terre» où il NHiYa un fort de difficile accès. Il s'y défendit vaillamment ontre le coup de main tenté » et repoussa même l'ennemi» Uigé par là de l'assiéger en règle.
Privé de subsistances » abandonné des siens comme de la irtime » dans l'impossibilité d'aller à cheval ni de se servir [*âucun moyen de transport > à cause de l'aspérité des lieux; « pquvant fuir» blessé qu'il était à l'épaule et à une jambe ; mpéché» en outre» par une entorse au talon; l'infortuné ils du grand Pompée » hors d'état dé résister» sortit néan* Qoins de son fort et se traîna jusqu'à une grotte» dans laquelle I se tint caché. Mais la trahison est toujours la conséquence èligée des grandes infortunes. La perfidie de quelques pri* enniers le fit découvrir; il fut pris par les Romains et tué or le champ. On porta sa tète à César le douze avril; et ce Mffbare trophée fut exposé à la vue des peuples d'Espagne» (fin que la mort du jeune Cnéius Pompée fût bien constatéei Mus tard on l'ensevelit.
Sextus Pompée » le dernier de cette illustre race » était â Sordoue. Lorsqu'il y apprit l'issue de la bataille de Munda lise retira dans les montagnes de la Gelfibérie» où il mena
une vie errante jusqu'à ce que les éfénementt changé. Il fut se montrer à Gordoue et Hispalia , dans hi* quelles s'étaient réunis les derniers débris des armées de Pompée. Leur résistance ne fut pas longue ; la fortune de César étouffa promptement ces dernières convulsions d'n parti expirant. Le Dictateur accorda quelques grâoes , mm infligea beaucoup de peines pécuniaires. Sa disette d'argert était telle qu'il dépouilla les temples » et entre autres oeU d'Hercule à Cadix» qui lui fournit de grandes richesses^ Après avoir réglé les affaires de la Péninsule , César retourna à Rome et triompha. Ainsi» dit encore Florus après le compte rendu de cette campagne , cette guerre égaleroeot célèbre par la renommée des deux rivaux et par ^impo^ tance des intérêts, puisqu'il s'agissait de l'empire du monde, en fit le tour comme un vaste incendie , et vint s'éteindre en Espagne.
•faoî j^-c ^^^ ^'^ tombé sous le poignard des conjurés. Rome ' était en proie aux agitations des partis et des ambitieux, et l'Espagne; gouvernée par des Préteurs dont les exactîoiif l'épuisaient, ne posa jamais complètement les armes. Gne^ res partielles , mais sanglantes , dont les chances se balaa* cérent pendant plusieurs années. Les Vascons, toutefois, reprirent à l'égard de Rome la même attitude qu'avant les guerres civiles. Les Gantabres, depuis la journée de Mnnds, se tenaient enfermés dans leurs montagnes. Les porjBS da temple de Janus avaient été fermées par Auguste » devait Empereur : c'était la troisième fois seulement depuis la fondation de Rome.
29.23 Nulle guerre n'agitait le globe ; la grande ville , appuyée
•fani j.- . ^^^ g^^ vastes conquêtes , comme sur un trophée , se reposait de sa gloire et de ses travaux, dans l'ivresse de la vietoire et des plaisirs. Le Cantabre, en essayant ses nombreuses blessures, se rappelait la main qui les. lui avait laites. En jetant du haut de ses rochers un regard dmilottreux sur la plaine, son œil s'arrêtait involontairement sor mille endroits teints encore de son sang> sur des mmieeaax do mines et de cendres, et dans la dii«otion de Mitnda. Home, de son côté, libre de tout autre soin, ne voyait pae
jdd le reste de TEspagne c'était au nom du Sénat , et par ToloBté que tout se faisait. Suétone avoue qu'Auguste luiàme était loin de regarder la guerre comme terminée , et »U8 trouvons dans Eusèbe et Dion^ qu'à peine futil arrivé Rome, les Asturiens et les Gantabres recommencèrent les «tilités.
Notts avons dit plus haut quelles furent les parties sou- Ises par Auguste.. Il forma une seule province, sous le nom \ GaUee, de ta Galice et des Asturies; ce qui fait dire à rote» que les Gantabres et les Asturiens font partie de la ovince de Galice. Mais nous avons expliqué aussi quels ûent les quatre peuples, comprenant la partie la plus nomeuse et la plus puissante de la nation cantabriqqe , qui Mérent intacts et inabordables a la conquête. Us furent eore de même sous Tibère. Get empereur parvint à pacir et à civiliser quelques-uns de ces peuples , au dire de rabon. Get auteur ajoute que , de son temps « il y avait lOOre des Gantabres qui faisaient la guerre aux Romains Bai qu'à leurs alliés, et d'autres qui combattaient pour une hors de leur patrie.
Tibère rechercha leur alliance , s'engageant à respecter aies leurs institutions , et à ne jamais leur demander de btides ; promettant aussi l'absence de garnisons et colo- BS romaines. Les Gantabres , craignant d'être un jour ratés tous le poids de la puissance romaine ; trouvant ftillears une occasion de satisfaire leur penchant à la terre , de la faire en même temps apprendre à leur jeume en entretenant chez elle l'amour des armes et la tapant à la discipline , et de s'enrichir aux dépens des inemit de l'empire ; les Gantabres souscrivirent au traité. A partir de cette époque , jusqu'à l'arrivée des Barbares, littoire ne nous apprend rien de particulier, ni en quelque ffte qui se rapporte directement aux Gantabres , ni aux itcont. Les enseignes romaines et le Labarum du Gantabre, trehant toujours conjointement en guerre > comme leurs ifirriers ; les hauts faits des montagnards se sont confondus ree let succès que les armes de l'^npire leur ont du bien sou< sot. C'est en vain que des ruisseaux, des rivières mème^
viennent porter le tribut de leurs eaux et leur nom à un fleuve. Quelques belles et brillantes qu'elles soient et quoique le concours de ces eaux nombreuses fasse seul la grandeur du fleuve , le nom de ce dernier survit et de lui seul il est fait mention.
Nous allons donc clore cette époque-ci, puisqu'elle est entièrement vide de faits, du moins de ceux qui nous concernent; et nous examinerons un nouveau peuple, que nous suivrons depuis son apparition dans la Péninsule . jusqu'ao moment où son empire croula , comme était tombée Rome« Et regardant autour de nous, au milieu de tant de débris majestueux , nous retrouverons toujours nos Cantabres debout, dominant toutes les ruines et chantant rhymae funèbre des puissances et des grandeurs , ses rivales disparues.
Ils avaient, avons-nous dit plus haut, fait, par leur guerre avec Rome , Tépreuve de leur destinée. Ils auraient pu en devenir orgueilleux, puisque rien d'étranger n'avait pénétré chez eux ; puisque celles mêmes de leurs légions qui avaient concouru à la gloire des armes romaines étaient revenaes sur le sol natal, toujours dignes de leurs frères, avec leurs mœurs religieuses et pures; après avoir regardé passer la corruption sans se laisser atteindre par elle, et s'en être gardés comme on se préserve d'un fléau. Voilà le secret de leur durée , voilà leur unique préservatif contre la décadence et l'anéantissement. Et ce penchant heureux qui les porte de préférence à ce qu'il y a de pujr et de beau, c'est le Dieu dont ils sont le peuple qui le leur a inspiré ; le Dieu dont l'œil veille sur eux avec une pensée d'avenir ; celui qui , par eux, a fait connaître à Rome , qui était le monde, une barrière insurmontable ; qui les maintint trois cents ans inaccessibles à la domination des Visigoths, et qui leurfera, dans le cours de huit siècles , refouler tant de fois les Maures , ces chevaleresques guerriers de Mahomet; pendant lesquelles longues années, ils imprimeront l'élan à toute l'Espagne et l'aideront à expulser les Musulmans de la Péninsule, comme il prêtèrent leui" concours a Eudes d'Aquitaine et Charleà-Martel pour les exterminer à Tours.
— H5 — Toutes cet guerres furent sanglantes; elles furent teriri- ' es. Nous allons entrer dans celles des Visigoths. On n'y rra pas sans surprise» nous le pensons, la différence entre s guerres faites par des barbares, et celles de Rome. Terlie dans Taction, fort, intrépide, persévérant, 4e Visigoth orge pendant le combat tout ce qui lui résiste, ou tombe i-méme sous les coups de son ennemi. Mais après la Ticire» il la conserve avec tout son lustre et ne la ternit point ir d'inutiles et odieuses cruautés.
À côté. de lui plaçons les Romains! : ils n'ont pas une de ors nombreuses guerres d'Espagne dans laquelle on ne les )Qve quelque part sanguinaires et félons. Il est temps de krter hardiment à la foce de cette grande figure révérée et ivestie en héros de Thistoire, l'inflexible flambeau de la rite. Il est temps d'arracher à ce géant de la conquête son «lume de théâtre, et de mettre sa nudité à découvert. ms doute il conservera toujours ses formes athlétiques, ses oportions colossales ; mais on verra aussi que si sa mrin mt en maître le fer des batailles, il cache dans les replis ( sa toge l'arme du lâche> la ressource du traître ; le poilard des Gépion et des Perpenna.
▲ coté des élans, des actions les plus sublimes , auprès de plus héroïque valeur, des sentiments les plus généreux 16 puisse montrer un grand peuple , pourquoi faut-il renntrer la perfidie et la férocité? Rome n'avait^elle donc s assez de ses cohortes, justement vantées , de ses chefe, ses Aéraux toujours renommés et modèles delà tactique, de idmirable discipline de ses légions, pour combattre et vaine? moins encore ; pour maintenir dans Tobéissance un ennm abattu, un ennemi qui se rend loyalement et avec conince, à des conditions convenues et arrêtées? Encore si^ s'armant du glaive des lois, de la justice, de la iiple équité, TAréopage respecté des sénateurs de la répuique en avait frappé la tête des infâmes qui la déshonoiient et imprimaient à la robe consulaire et à l'histoire d'un aoj^e tant ^calté, une tache indélébile de sang et de féloie; alors la ville souveraine aurait, du moins, semblé conunner ces monstruosités, et le jugement de la postérité
— H6 — aurait prœlamé les crimes personnels. Lie semblant d^ignorer ces atrocités ne suffit pas à Rome. Elle &it ostensîMement appeler les incriminés à la barre de ses légialateon: insultante jonglerie par laquelle Rome prétend étouffnr les plaintes des opprimés , apaiser les mânes qui se dressest, sanglants et menaçants» hors de leurs tombeaux» en criant vengeance, en invoquant la flétrissure de Tavenir contre im assassins. Mais Rome» ses tribunaux, son Sénat» n'ont pas de voix pour condamner » d'équitable volonté pour sévir et châtier. Elle interrompt brusquement les instructions oommencées pour se donner une apparence d'impartialité» et laisse les bourreaux à la tète des armées ! Elle fait plus ; elle leur accorde» à ces sicaircs de son odieuse politique» ovations et triomphes; elle les revêt de la pourpre consilaire» de la toge qui préside à la justice et couvre les iBte^ prêtes des lois. N'était-ce pas insulter, avec la plus ^mkt dérision» aux douleurs des survivants» aux tombeaux des ngiDrts?
LucuUus» Galba» Pétréius» Servianus» Emilius» Didins et tant d'autres étaient des exécuteurs et non des généraoi, des assassins et non des soldats. Qu'un champ de bataille soit jonché» fûtrce de cent mille cadavres» assurément l'humanité déplore une semblable perte» une telle consoiimation d'hommes; là» du moins» assaillants et assaillis courent la même fortune. Mais désarmer des populations entières» sous le prétexte de réconciliation» de bonne intd* ligenee avec Rome ; mais les attirer dans des lieux oenéf d'avance» pour les diviser» leur enlever tout moyei de défense» leur faisant espérer un sort meilleur» une positioa plus aisée : et toutes ces promesses» pour les égorger lâchement» de sang-froid » pour découper avec l'épée de fiubkt femmes, de malheureux vieillards» de pau vres petits enfints: Vest d'un peuples de cannibales, et non d'un peuple poUeé. Et Ton nous cite encore ces sauvages Romains comne m modèle de civilisation !
Fautril donc s'étonner» d'après cela» que les population ■it la Péninsule se soulevassent et protestassent contre lei Romains^ toutes les fois qu'elles en trouvaient le prétexte, ot
ugeaieiit le iaoïnent favorable? Ce n'était pas seulement le oug de roppression dont elles demandaient à s'affranchir; lUes fuyaient l'assassinat» et préféraient mourir led armes à A main. Le sentiment de Tindépendance perdue» de la liberté
recouvrer , se joignait a ta première résolution; et Rome, ivant de fiiire des martyrs, avait à renverser des héros. Les lantabres, que n'atteignit jamais une domination, eux qui Tavance avaient fait le sacrifice de leur vie à la conservaion de leur liberté, ne manquaient pas une occasion l'exciter leurs voisins contre le fléau commun.
Telle fut toujours la politique de ce peuple intrépide et n^e ; et toute domination, toute oppression comptait en lui m ennemi. Le €antabre ne se contentait pas de provoquer 90 guerres que l'Italie appelait civiles, parce que Rome egardait comme faisant partie de son empire tout ce qui se lonvait sur le globe ; mais dans ces guerres de l'opprimé l'oppresseur il prêtait le secours de son bras à ceux qui s'y on&iient, et triomphait avec ses alliés ou mourait avec eux. amais dans la stupeur d'une défaite, dans l'horreur d'une^ ûsition désespérée qui présente la certitude d'être massalé, on n'a vu le Gantabre jeter ses armes, et demander, les iaios jointes, la vie à son ennemi ; il en était trop prodiiie pour s'abaisser jusqu'à l'implorer; il connaissait trop on antagoniste pour s'exposer à s'humilier inutilement. Mais s Romain, dût en pâlir sa renommée de vingt siècles, le lomain, si valeureux, mit bas les armes devant nbère ; ringt mille légionnaires avec leurs Consuls les jetèrent à erre en se rendant à quatre mille Confédérés, en se plaçant Mme la sauvegarde de leur générosité.
Et quel droit avaient-ils a la générosité, à l'humanité des Gantabres, des Lusitaniens, des habitants de l'Espagne, ces Romains qui osaient l'implorer? Quels étaient leurs titres k la pitié, au pardon de leurs ennemis? EtaitKse Marcel- Ins, qui déclarait prisonniers et faisait vendre cent chevaliers envoyés comme otages? Etait-ce Lucullus qui, deux ans vpés, recevait à composition la ville de Cauca, se faisait remettre les armes de tous les citoyens, et après l'exécution le toutes les conditions, faisait égorger hommes, femmes.
enfants, vieillards? Etait-ce Galba, lorsqu'il fiusait massicsw vingt mille Lusitaniens, sous- prétexte de fiàre cesser leu misère et leur maux? Etait-ce Servilianus, quand il fmà trancher la tète à cinq cents prisonniers, soldats de Tiodèpendance de leur pays, qui s'étaient rendus à lui bénévolement après la mort de leur chef, valeureusement tombé pendant rengagement? Etait-ce Valérius - Maximns , fjiii, faisant couper les poignets aux hommes du partisan CSonnobi, les punissait ainsi d'avoir cru à sa foi, alors qu'ils se rendirent à lui? EtaitK^e encore ce même Maximus, parce qa^il traitait avec la même barbarie, froidement calculée, tous les prisonniers de guerre qu'il avait pu faire pendant son pioconsulat? Serait-ce ce Cépion qui, ne pouvant vaincre Viriathe affaibli, Viriathe réduit à une poignée de braves dévoués; tout en refusant d'accorder aucun traité à ce héros, cependant se sert tout à coup du prétexte de composer avec lui pour le faire poignarder? Serait-ce encore Didias, parée que ne pouvant imaginer de nouvelles infamies, puisqu'elles étaient épuisées^ il recommença l'horrible drame de Galba, et renchérit sur lui en séparant ses victimes en deux foules, l'une composée d'hommes désarmés, et l'autre de femmes et des malheureux placés aux deux extrémités de l'échelle de la vie» puis les fit massacrer par ses légions?
Nous ne pousserons pas plus loin nos citations, quoique il y en ait mille autres à faire ; mais nous demandons 9 c'est ainsi que se fait la guerre : si l'incendie, rassassinal, la mutilation, regorgement de populationa enliérM constituent un titre à la gloire, un droit à la clémence du vaincu d'hier que la justice distributive rend vainqueur aujourd'hui. En présence de tant d'atrocités, mettons la conduite des Ibères, de tous les peuples de la fédération, de eeux que Rome et ses historiens anciens et modernes appelleat barbares, qu'ils osent qualifier du nom de brigaiidsr^l voyons de quel côté se trouvent barbarie et brigandage. Ouvrons ses auteurs, ses flatteurs contemporains. Euxmêmes ne peuvent réduire à un silence absolu leur indignation. Elle perce forcément et en dépit d'eux.
E^tce que Florus ne flétrit pas l'abandon des Sagontins?
^H9 — st-ce tfu^il ne met pas au ban de ravenir le lâche assassiat de Viriathe qu'il compare à Romulua? Ne taxe-t-il p^s \6 entreprises contre les Arevaces, les Vaccéens^ la guerre umantine, les sièges de Palencia, de Numance surtout, béroique Numance, de guerres injustes, de guerres telles De jamais aucune autre n'eut de cause plus inique? Et ces iperbes guerriers, ces légions invincibles, ces Romains, BBcendants épurés d'une bande de voleurs, de brigands, ne onfessentrils pas leur faiblesse contre une fraction de la éninsnle ; leur impuissance à soumettre ces champions de i liberté, quand ils leur coupent les mains, impossibles à ésanner autrement? Les fils du nourrisson de la louve B pouvaientrils donc trouver d'autre moyen d'empêcher les mes aux simples enfants de la montagne, à ces guerriers iii les avaient précédemment broyés a la Trébie, à Cannes, Trasimène? à ces brigands qu'ils avaient, depuis, comptés rec orgueil, dans leurs rangs, en tète de leurs armées, receint et portant les premiers coups? à ces barbares, boucliers BRome, honneur de ses aigles, preux dont la hache aplaissait aux légions qui les suivaient, l'âpre sentier de la loire? à ces sauvages qui préparaient le succès; pour isquels vaincre était assez, et qui laissaient l'honneur du iomphe à ceux qui en venaient, après eux, recueillir les limes, le bénéfice, le renom? Eh bien, c'étaient encofe ces lémes Ibères, à la tête nue, à la. flottante chevelure, à la Bche d'airain^ qui renversaient les guerriers bardés de fer, « triomphateurs redoutés; mais les rôles étaient difl*érents. es soldats de l'Italie, ressorts vivants de la constante polique de Rome, n'agissaient que pour asservir; les hommes 9 TEspagne se posaient pour conspuer les dominateurs, 18 traîtres, combattre et mourir pour leur antique liberté, rar s'ensevelir avec elle, ou avec elle se relever. Quelle autre pensée animait Viriathe , le brave , le valeumx Viriathe? Et tous les auteurs anciens et modernes , les remiers écrivant sous l'influence romaine, les autres accepint, sans examen , tout ce qui déprécie les adversaires de orne ; tous, sans exception, n'ont pas reculé devant le nom iieux de chef de brigands, qu'ils lui ont donné. Quoi! ce
berger qui » par une sorte de mirade , une prédestination d'en haut» échappe presque seul au massacre de ses concitoyens ; cet homme qui, du fond de sa retraite» appelle an secours de son pays noyé dans le sang, tous ceux qui cmh servent encore Tamour de la patrie ; à la voix duquel accourent tous ceux qui voulaient affranchir la terre natale de la serre romaine ; qui combattirent avec valeur et loyauté pour les autels de leur Dieu et les foyers de leurs pères ; ce diet ses intrépides soldats , ne seraient que des brigands ? Mais les brigands à combattre étaient les Romains , ces tyrans fieiussaires et perfides, et non pas les braves dont Tépés n'avait été tirée que pour délivrer leur pays de la dévastation et de Tasservissement.
Le jour arrivera aussi où une époque , notre contemporaine f ira se placer sous la plume de Thistoire, et passera à son creuset; époque brillante, époque chargée des plus fascinantes couleurs de la gloire, riche de génie , unique et sans modèle dans les fastes militaires des nations ; c'est celle de l'empereur Napoléon. Mais il porta dans la Pénissuie une guerre impie en principe ; et comme elle était impie, la main invisible en fit le premier revers des armes du grand homme, le commencement du déclin de l'homme fort et puissant, de l'élu dont la mission avançait vers son terme. Le peuple espagnol se souleva; des Viriathe s'improvisèrent, valeureux partisans > animés d'un noble esprit national, combattant, ainsi que leurs devanciers» pour le sol natal et leur bon droit ; et l'Espagne s'ouvrit, béante comme un vaste cercueil prêt à dévorer ces vieilles bandes qui avaient promené leurs victoires en courant, des pyramides à la Baltique , en passant par Vienne et Tarente. Ils furent beaux , ils furent admirables , ces fils de la montagne , ees pasteurs, ces artisans devenus petit à petit, par la seule inspiration patriotique , d'excellents généraux d'armée. Eh bien , eux aussi furent désignés par la même injure dans les bulletins , dans tous les journaux , dans toutes les bouches, comme dans toutes les brochures contemporaines, dominées par l'influence de la volonté souveraine ou par une basse intention d'adulation. Ils furent nommés brigands!
Nous ne voulons point les disculper des cruautés dont ils le sont à jamais entachés ; déplorables représailles d^une [uerre devenue» par sa nature, guerre d'extermination, fais ne voyons que le motif qui avait armé ces hommes au »eur haut placé ; et demandons-nous si , l'étranger venant K>rter dans notre belle France une guerre inique, une lynastie étrangère » une constitution nouvelle et subversive ie la nôtre et de nos lois fondamentales , nous necourrions pas, soldats de la patrie» d'une extrémité du royaume à l'autre , défendre le sanctuaire de nos libertés , nos autels Bt nos foyers? Et l'invasion nous donnerait, à nous aussi, généreux défenseurs de la plus sainte des causes, le nom sacrilège de brigands.
Non ; ces expressions., dictées par l'esprit de parti , doivent être bannies, répudiées; il ne faut plus s'exposer à fausser les idées de l'avenir , en laissant à tant de récits, consacrés en quelque sorte par leur vétusté , ce que la passion, la flatterie ou l'orgueil blessé y ont introduit. L'histoire de Rome doit être refaite au point de vue de la vérité et de rimpartialité ; c'est un devoir, c'est un besoin. En considérant un fait isolé , on ne saurait, sans une témérité condamnable, prononcer un jugement sur le caractère d'un peuple, ni la politique d'un état. Mais lorsque, partout, les agents d'un gouvernement procèdent de la même manière ; lorsque, à toutes les époques, on retrouve les mêmes errements; alors c'est un indice positif, c'est une base établie et les conséquences se déduisent avec certitude. Ainsi en estril de Rome. Gâtée par des succès constants dans toutes ses entr^ prises , elle ne pouvait concevoir d'opposition possible qui ne fût promptement brisée par ses légions ; et son système invariable, soit pour préparer la réussite , soit pour assurer It conservation de sa conquête , soit pour faire ployer la résistance, c'était la ten-eur. La générosité envers son ennemi loi était inconnue , à moins de vues ultérieures. Le courage trahi par la fortune n'avait aucun droit à son respect , à sa pitié ; elle frappait à mort le guerrier tombé , que ses blessures avaient mis hors de combat. L'intrépidité des Numantins, leur sublime et longue défense fut leur crime; et le
vaniteux absolutisme de la ville au capitule résolut de terrifier ses ennemis en leur prouvant que la non-soumission à ses armes » fût - elle motivée par la plus stricte justice» serait à ses yeux un irrémissible forfait, un sacril^ expiable par la seule destruction. Mais ici il existait encore line^autre raison de cette destruction lente» dans laquelle sont épuisés tous les genres de barbarie » tout ce qu'il y a de plus horrible en froide cruauté. C'est que Rome n'a jamais su pardonner à Numance de Tavoir fait trembler. Numance, dit Gicéron , était, avec Garthage, une de ses terreurs.
Si Numanôe avait irrité la susceptibilité ombrageuse de la dominatrice , dans quelle anxieuse fureur ne la jetait pas l'impossibilité de subjuguer les Gantabres ? Les légions de Rome, souvent vaincues, parfois détruites; ses aigles repoussées, ses prétentions trompées, sa course victorieuse arrêtée et la honte qui s'attachait à ses armes , l'avaient exaspérée. Ne pouvant réduire ce peuple» elle lemutils^, elle l'assassina en détail. Quand même après tant et de si grandes luttes, pendant ce duel à mort entre Rome et les Gantabres, ils auraient pu admettre la pensée d'accepter un maître ; quelle perspective, quel avenir leur promettait la soumission? N'avaient-ils pas vu revenir des bagnes d'Italie, ceux de leurs frères qui s'en étaient ouvert les portes, en passant sor les cadavres de leurs gardiens? Les récits de ceç esclaves échappés , encore tout meurtris, tout ensanglantés parles indignes fers qu'ils avaient courageusement ronipus, les auraient bientôt dissuadés. Ils leur disaient que , devenus propriété des conquérants , attachés deux à deux , ils avaient été menés en Italie et vendus , hommes nés libres , comme des troupeaux. Ils disaient que leurs acquéreurs les chargeaient de chaînes comme des criminels, pendant les travaux du jour, tandis qu'ils se trouvaient sous la garde de soldats romains armés, ayant sur eux droit de vie et de mort ; qu'ils étaient battus de verges , comme des êtres dégradés , quand leur vigueur épuisée les forçait à interrompre un travail au* dessus de leurs forces. Nourris comme les chiens de leurs surveillants, le soir ils étaient parqués dans les ergastules» enchaînés chacun à un poteau , et toujours sous les yeux , la
pique ou le glaive d'un argus qui, à la moindre démonstration, avait ordre de les tuer. Ils étaient encore jetés en pâture aux brochets, aux murènes des sensuels patriciens qui, ensuite, faisaient les délices de leurs tables de ces poissons, nourris de chair humaine. Anthropophages raffinés, les Romains mangeaient la substance du sang et de la chair de leurs esclaves. Leurs feux de joie étaient Tembrasement des villes ; ils se baignaient dans le sang des vaincus.
Ces ouvrages que nous admirons encore aujourd'hui, dont la masse solide a essuyé* des siècles; les célèbres voies romaines, leurs ponts, leurs acqueducs, leurs bains somptueux, leurs élégants jardins , leurs délicieuses villas , leurs vastes cirques , palais de leurs bêtes féroces; leurs temples majestueux , les montagnes rasées , les mers comblées et tous leurs travaux les plus gigantesques , sortaient des mains de leurs captifs devenus esclaves. Le temps lui-même a suspendu son influence destructive , non qu'il les respectât comme objets d'art, mais pour nous laisser des monuments > des témoins palpables 'de Torgueil , comme de la cruauté de la grande prostituée^ selon Texpression énergique de Tapôtre chrétien. A chacun des ateliers qui réunissaient les malheureux courbés sous le double poids de leurs chaînes et d'uq travail toujours forcé , ils se trouvaient sans cesse entre le fouet qui les excitait et un fer acéré qui , en les menaçant , devait les contenir. Puis, autour de ces chantiers où s'élaboraient des merveilles , pour que la mort et la terreur rappelassent sans cesse par leur présence , aux martyrs qu^ils étaient serfs des Romains, s'élevaient des fourches patibulaires, des croix dont les bras étendus semblaient présenter d'avance aux infortunés les étreintes de la douleur. Aux yeux des Romains , les prisonnier^ faits sur le champ de bataille , ramassés par centaines dans les villes et campagnes à la suite d'une victoire, étaient des larcins faits à leur épée. Us n'avaient pas voulu, disaienMls , les immoler alors , parce qu'ils étaient rassasiés^ saturés de carnage ; mais la vie des captifs n'en était pas moins regardée par eux comme une propriété. En les vendant , ils cédaient également aux acquéreurs leur prétendu drmt de vie et de mort; et cette dette de servage, les
malheureux la voyaient constamment en perspective. Les instruments du supplice , toujours dressés , semblaient continuellement attendre une victime ; et les vainqueurs leur avaient donné la forme du glaive » pour maintenir sans cesse palpitant parmi les vaincus le souvenir de la défaite, le précaire de leur vie , Timminence permanente de leur mort, le titre du vainqueur à décider de Tun ou de l'autre en maître souverain, d'une parole ou d'un geste, comme par un. jugement sans appel.
Interrogeons la poudre vieillie de ces arènes , théâtres d'un peuple oisif et voluptueux , en même temps que sanguinaire ; osons la remuer, la creuser. Nous y trouverons peatr être encore quelques débris d'ossements de ces acteurs dont le rôle consistait à défendre , un jour, la vie qu'ils devaient perdre le lendemain. Peutêtre y découvrirons nous encore quelque morceau de celte même poussière , détrempé avec un reste de sang coagulé , échappé à la voracité des tigres , et que les âges ont durci. Du moins apprendrons-nous quels étaient les jeux par lesquels on trompait le dédaigneux désœuvrement des Romains. Mais il les fallait saisissants ces spectacles^ capables d'attacher, d'émouvoir un peuple exclusivement occupé de guerres , familiarisé avec le meurtre , et pour lequel tuer était le beau idéal. Dans ce but encore, les esclaves étaient destinés à coml^attre les animaux de l'Afrique, amenés a grands frais dans les cirques, et lancés, affamés et furieux , contre des hommes nus , dont la seule arme était une courte épée. Ils étaient bientôt déchirés sous la griffe des tigres , ou broyés sous la dent des lions ; et le peuple-roi repaissait avidement ses regards du sang dont il abreuvait les bètes fauves du désert. Les condamnés aussi étaient consacrés aux divertissements du cirque ; ils y étaient poussés sans armes ; et si un cri, une plainte leur échappait dans les horribles tortures qu'ils éprouvaient, leurs gémissements étaient aussitôt étouffés sous les huées des assistants.
Un autre spectacle était celui des gladiateurs, qui devaient s'entre-tuer pour amuser la foule; et afin qu'elle ne perdit aucun des coups portés , ni les délicieuses sensations causées
par la vue du sang, nul vêtement ne couvrait la nudité des combattants. Ces combats étaient des assassinats gymnastîques, qui trahissaient la politique et le caractère romain^ comme le spectacle des bêtes féroces , dévorant des hommes de tous les peuples, était Tallégorie vivante de Rome, ses conquêtes , son genre de domination.
Il est fecile de se rendre compte des mœurs d'un peuple dont les jeux sont empreints d'un tel caractère de cruauté, et de prévoir le sort qui l'attend dans l'avenir. Aussi , dans ses derniers jours, le génie de Rome fut-il troublé par le remords et de funestes pressentiments. Il voyait , dans le lointain d'un horizon sanglant , les spectres de ses victimes dépouilhnt le suaire sépulcral , sortir des cendres amonce» lées des diverses nations du monde ; se dresser devant lui, étendre leurs bras décharnés vei:s tous les peuples , leur demanda* la guerre , les charger de leur vengeance , les inspirer de leur haine implacable. Ces cris d'horreur, ce concert d'imprécations s'élevait, et retentissait plus terrible que la grande voix de la tempête dans les antres du Caucase. Et lorsque l'orgueil froissé de Rome voulait écarter cet insapportable et flétrissant tableau ; lorsqu'il se débattait sous les impitoyables serres de ce cauchemar historique; quand, haletante et pâle de honte et de courroux, Rome détournait en frémissant les yeux de cette fatale terre d'Ee* pagne , de ces montagnes que toute sa puissance n'avait jamais réussi à niveler avec le reste du continent ; les Ibères, toujours ces Ibères invaincus se présentaient à elle le fer à la main.
Et dana les hallucinations d'un songe fiévreux et fantastî* que, die ne les voyait tomber, épuisés, que pour les retrouver le moment d'après, relevés plus implacables, plus menaçants que jamais , lui jetant, comme un insultant défi» leur cri de guerre et de liberté. Et Rome, se réveillant de ces suffocants souvenirs, entendit un bruit de chaînes agitées, et vit les Lusitaniens, les Celtibères secouer leurs fers , s'en faire des armes , et se réunir de nouveau contre sa tyrannie, aux doyens de la liberté, aux Cantabres. Alors» die jim , elle aussi , de se venger.
Se venger d^un peuple libre qui refusait FesciaTage ; se venger de Fintrépidité de ce peuple qui étonnait la sienne, de la honte imprimée à ses armes par Texistence même de ces hommes qu'elle n'avait pu 8ub|ugupr; dont l'arbre symbolique , les mœurs patriarcales , l'indépendance de bà dominait victorieusement le reste de la terre courbé sous les lois romaines et plié sous le joug des serfs ; • d'un peof^ enfin qui semblait donner aux asservis l'exemple de l'affirnchissement, en leur promettant aide et protection. C'est alors que Rome> pour le dire comme Florus, ne résolvt pas la guerre cantabrique , mais l'entreprit immédiatemest.
Cette guerre, décidée dans un accès de fureur, en porta tous les caractères. Les atrocités des campagnes précédeD» tes ne suffirent plus aux légions, accourues comme en délire; et pendant les cinq ans qu'elle dura, les Impériaux appliquèrent aux prisonniers, comme à tous ceux qu'ils pouvaient enlever dans leurs courses , le supplice des esclaves criminels ; celui du gibet, du crucifiement. Le dédain , le mépris se joignit chez les Canlabres à ce que Rome avait déjà d'odieux pour eux, et du haut de leurs croix, plus forts que toutes les douleurs , ils insultaient à la barbarie de leurs bourreaux, les défiaient, et mouraient en chantant l'hymne de guerre. Irrités de ce nouveau genre de courage qui fittt taire la souffrance et brave le supplice, les Impériaux, et avec eux, leurs auteurs, entr'autres Strabon» taxèrent de folie cantabrique ce patriotisme exaltée ce dévouement sublime à la cause de la liberté. Strabon dit qu'ils étaient plus cruels que les bêtes féroces , ces hommes qui se noiffrissaient de glands ; qu'ils étaient fous de naissance ceux qui , dans la torture « faisaient entendre des refirains de guerre et de gloire , qui insultaient à leurs exécuteurs , et, dans les plus afireuses soufirances, les écrasaient de leur superbe mépris. Il les dit fous^ lorsque hors d^état de résister à des forces décuples et. dans l'appréhension de l'esclavage , bien qu'ils n'aient jamais compté leurs ennemis , ils s'empoisonnaient collectivement dans un dernier repas, sur les sommets à jamais fameux du Yinnio, du Médulé,et d'Ârracilla! Elles étaient complètement aliénées, ces fem-
s sacrifiant leurs enfants » qoi n'avaient pas atteint Tâge i armes , parce qu'elles ne préféraient pas les voir enchai- ; à la traîne» derrière le char d'un triomphateur, esclayes mes en spectacle » comme trophée , à la populace de me ! Parce qu'elles aimaient mieux les voir morts que idtts à l'encan ! Parce qu'après avoir, en pleurant de rage de douleur, frappé du poignard leurs propres enfants, ss le plongeaient, rouge et fumant encore dans le sein qui avait allaités, pour tomber, sanglantes , sur leurs cada- » sanglants ? Us étaient fous aussi ces immortels défenirs de Numançe et de Galahurris qui , n'ayant plus ni sources » ni force , ni espoir , mettaient le feu à leur le et se précipitaient, jusqu'au dernier, dans les flam- 8? Ils étaient fous, parce que, condamnés d'avance à une rt ignominieuse et cruelle, ils enlevaient ainsi au fer ou gibet des Romains, les victimes sur lesquelles ils compmt?
La postérité plus équitable juge mieux le passé. Elle n'a a à redouter des pouvoirs que les temps ont soumis à r impitoyable niveau , comme rien à attendre de ceux i ne sont plus. La main impassible et ferme de l'histoire rte le couvercle des cercueils, soulève hardiment le lire des morts , interroge la cendre des tombeaux, et proice son arrêt. L'esprit de ce siècle est droit et impartial; et scrutateur ;'.ses balances pèsent sans fraude ni préven- 1 les hommes et les choses. Au-dessus des susceptibilités sionnées qui imposaient silence à la vérité et encouraient le mensonge sous le masque spécieux du sentiment ional; du haut de son tribunal le juge, équitable et froid, .réduire au tracé de son inflexible compas la valeur « le ;ré de renom des rois de l'Egypte. Rome , de tous les ips, a usurpé une partie de sa réputation, parce qu'elle aru toujours dans le cadre magique qu'elle s'était fait e; parce qu'elle n'a jamais été vue qu'à travers le prisme )rposé par ses historiens; parce que, dépassant tout, oinant tout par sa puissance, ayant accaparé les peuples, \ parlait seule , né voulait permettre d'autre voix que la uïe et ne disait rien du reste des nations, sinon qu^elte
les avait vaincues. Hais en examinant à Tœil na cette ville fantasmagorique; en détachant, pour les scruter de plus prés, les faits un à un; en les soumettant au scalpel de Ftistoire; on arrive à cette conclusion : que la politique de Rome avait une base, la domination; un but, la domination; an résultat, la domination ; et que pour parvenir à la domination universelle , réalisée à la réserve de la conquête et de Tasservissement de la seule terre des Cantabres, tous les moyens lui devenaient légitimes et bons, pourvu qu'ils convergeassent à la solution proposée.
Rome se serait trompée dans ses prévisions si elle n'avait eu en tête des peuples neufs, ne connaissant que la nrire confiance en leurs vues simples et droites, la conscience intime de leur inflexible courage et de la sainteté de leur cause. Le système politique de Rome, chez laquelle toot était symbolique, énigme palpable qui se présentait ouverte et compréhensible, mieux que celle du Sphinx; le système de sa politique était figurément porté par les licteurs, promené devant le peuple et traductible ou résumé dans ses faisceaux. Alliance, unité, accord concentré, dominé par le fer de la haine et de la vengeance, voilà quel était son secret; et Tapologue des deux chevaux de Sertorius n'en a été qoe la pai*abole en action. Le sol de TEspagne serait reçté invii^ lable et inviolé, inaccessible à toute domination étrangère, impossible à tout séjour d'ennemi, si ses enfanta avaient sa rester unis dans une même cause, se grouper en faisceau et s'inspirer d'un même sentiment. Les fils de TEspagne se seraient maintenus invincibles s'ils ne se fussent divisés; et, malheureusement, à toutes les époques de leur longue histoire, sillonnée par les cicatrices de tant d'invasions tour i tour assises sur cette héroïque terre ; on les voit toujours ou disjoints par des jalousies topographiques, ou armés les «s contre les autres au gré du maître du moment, ou ne sachant s'entendre et combattant séparés, disséminés, alternativement. Depuis l'antiquité, depuis les Geltibéres jusqa'i nos jours « la même faute a toujours entraîné le même résultat.
Peut^re, un jour^ se souvenant de leur ancienne origine,
lUeux de leurs divisions passées» d'accord sur leur but.
Espagnols se lèveront comme un seul homme, avec isenôble de leurs pères communs, les Ibères. Ils achèvet leur éducation de peuple, déchireront d'une main idée le bandeau que, depuis tant d'années, on épaissit
leurs yeux. Alors, nation valeureuse, nation énergique brte, maîtresse sans partage d'une terre riche et fertile, onde en productions qui n'attendent que le contact de idustrie , en intelligences auxquelles il a manqué uniquent une culture jusqu'ici déniée par le despotisme et le cnU l'Espagne jetant tout son poids dans la balance qui ;e les nations et prononce l'équilibre de l'Europe, en ingéra la face, et peut^tre les destinées. La puissance du li, alors, contre-balancera le pouvoir du Nord, et la linsule ibérienne, rajeunissant a l'influence régénératrice n nouveau soleil, brillera encore du chaleureux éclat qui le sien, et qu'un jour, sans doute, la rotation des siècles rapportera.
Hais qu'elle repasse sa propre histoire, qu'elle respecte rs ce que les âges ont respecté, ce que la courte vue d'un (potisme intempestif et maladroit a bien pu arrêter, mais saura jamais détruire. Qu'elle se souvienne, sous peine bre obligée de se demander, en feuilletant trop tard les ip8 écoulés, quelle énergie avaient ces populations, penit tant d'années sans discipline, sans expérience, sans ifs; avec leur seul instinct belliqueux, leur intrépidité iide, leur témérité d'à-propos, et leurs montagnes pour que abri de la conservation de leur indépendance, l'invioîUté de leur territoire, leur constitution, leurs mœurs sim- », leur harmonieux langage ; quelle énergie pour résis-*
k tant d'ennemis, tant d'invasions, tant de nations Bsantes et partout ailleurs victorieuses ; tant d'illustres âtaines, de généraux consommés qui tous ont disparu, se it abîmés au pied de l'immuable stabilité des -provinces*
itabres.
Et quand on se redit que ces mêmes peuples, dont nou» ms vu les efforts surhumains, n'ont presque jamais remis pée au fourreau, depuis l'invasion des Celtes jusqu'à
iO
l'expulsion des Sarrasins; lorsqu'on se souvient que lems cohortes» sous Pompée, comme jadis sous Annibat, ScipioD, Yiriathe, Sertorius et tint d'autres, étaient réputées supé* rieures aux armées romaines ; quand on considère que, de nos jours encore, les montagnards basques des Pyrénées se sont conservés sans mélange ; quand on voit leurs enfants prendre une grande et belle part dans tout ce quo les armes ont produit de brillant depuis quarante siècles, on est forcé de s'avouer qu'un peuple comme les Gantabres est le seul au monde qui eût pu faire ce quMls ont opéré.
Convenons-en; leurs hauts faits, leur caractère, leur poli* tique et leur sagesse appellent l'admiration sur ces fils de l'antiquité, que les Romains, le peuple policé par excellence, osaient nommer Barbares et qui n'étaient pas, comme eux, bourreaux après la victoire, félons après la conquête, petits dans les revers, et d'un insolent orgueil dans la prospérité. Et qu*anraient-ils donc fait, les Gantabres, ou mieux, que n'auraient-ils pas osé si, à l'époque de leur lotte avec Rome, ils avaient eu le quart de puissance du peuple au Forum, dérisoirement dénbnuné le peuple-roi f Ge qiilb auraient fait? Ils auraient rendu la liberté au monde, si Reine eût été une Garthage. Mais le temps n'était pis mûr, les peuples étaient jeunes, le soufOe d'en haut ne les avait pas encore purifiés, le malheur et les tourmentes Mit» avaient pas châtiés; écoliers insoumis, ils avaient beseiAda la vôrge d'un maître. La voix éternelle l'avait prononcé, h main divine l'avait tracé en caractères profondément creosés sur lé livre de l'avenir; le colosse devait remplir ses destinées, le Gantabre avait son sort à accomplir. Il y a- {mèsdè 2,600 ans dé la fondation de Rome; elle commença à se suicider a la 750* année de sa vie. Les âges se sont aect* mules sur les siècles depuis ravénement da nom-dos Ibères ; ils sont encore debout. Les sept coIUms- ont croulé sur leur base, écrasées par un orage final ; oontenporaines de la création, témoins et compagnes de tous lis cataclysmes, étemelles sont les Pyrénées.
flISTOIRE DES BiSPS.
EPOQVE VISIGOTHEo
liBS VASCOHS.
naissance du Christ se rapporte, selon les divers auteurs liGTérent sur la date , de Tannée 751 à 754 de Rome; t sous le régne d'Auguste. Quoi qu'il en soit , c'est Tan anie-cinq de notre ère, sous le régne de Claude, ou^^^gj^**"*' ui commencement de celui de Néron , que St-Satumin, >Ie de St-Pierre , fut envoyé en Espagne pour propager îtrine chrétienne. Il commença ses prédications à Pamle et mit deux ans ainsi à parcourir TEspagne. C'est ce temps que les Yascons reçurent la foi. On ignore pie de son adoption par les Cantabres-Vardules ou Gkii* lans.
Cspagne , et surtout la Yasconie , jouit de peu de repos int les dernières années du règne de Néron. Sergius dus Galba , âgé de soixante-deux ans , gouverneur de la conaise , insbruit que l'empereur le voulait faire assasse révolta et se fit proclamer Empereur. Il fut favorisé Péninsule , qui le reconnut. Galba , maître des forces uest, forma une légion d'Espagnols , y ajouta quelques tes de Yascons pour lesquels il avait une estime parti- 6, et organisa un gouvernement à l'instar de celui de I. Galba , lors de son retour en Italie, après avoir
renoncé a ses prétentions au souverain pouyoîr, emmena avec lui^Quintilien » à qui son éloquence valut la réputation qui lui suiTit encore. Quintilien le premier, institua à Ronie renseignement publiquement rétribué. Ce grand écrivain compte parmi ses disciples Pline le jeune, et Juvénal que Ton croit Espagnol : lui-même était né à Galahurris , ville frontière des Vascons.
Le règne de Galba ne dura que sept mois; OChon et Yitellius atteignent à peine un an dans leurs règnes successifs. Lors du mouvement fait par les Germains , en faveur de leur liberté , sous Yespasien , Cl. Civil les commandait. Les Romains avaient, & leur tète YQcula. Inférieur en nombre, Vocula, aux champs de Gelduba, avait envoyé dans les camps soigneusement retranchés , les cohortes vasconnes formées par Galba. Civil réunit un fort détachement dans lequel étaient ses cohortes entremêlées de vétérans et de soldats d'étite ; il Tenvoya surprendre Yocula qui se disposait à secourir ses camps fortifiés que Civil assiégeait. La surprise réussit; Yocula fut battu et ses troupes mises en fuite. Mais une autre surprise devait enlever la victoire à ceux qui d'abord Tavaient obtenue par le même moyen. Les Yascons reconnurent, au tumulte et aux cris confus du combat, la rencontre et les succès de Fennemi. Lui en arracher les palmes^ c'était gagner rhonneur de la journée. Ils partent» courent, tombent en queue sur les soldats de Civil en poussant leur cri ^e guerre si connu. Les Germains furent attaqués avee furie, et le désordre se mit bientôt parmi eux. Les Romains suspendirent leur fuite et revinrent à la charge. La fleur des guerriers allemands resta sur le champ de bataille» avec eux tout le nerf de la révolte. Ainsi les Yascons donnèrent la victoire à Yocula, qui déjà fuyait avec ses légions, et conservèrent la Germanie à l'empire , dans les plaines de Geldîiba.
Parmi les stipendiés des armées de Yespasien , Pline le jeune, administrateur du fisc et des revenus impériaux en Espagne , nonune les Arocelitains de la vallée d'Araquil en Navarre, <^eux de Galahurris, d'Ithuriza prés d'Ithorea, d'Ilumberry, de Jaca, de Pampelune et de Seguia. Les Vas-
ms , devenus alliés de Ramé, pour obéir aux exigences de ur pc^tique maintinrent le parti de Tempiré croulant, rec une héroïque persévérance contre les Yisigoths. Nous irrons dans cette seconde époque conmient ils restèrent fuls inébranlables au milieu des secousses violentes et ultipliées qu'éprouva TEspagne alors; comment enfin, algré trois siècles de guerre, ils ne perdirent rien de leur berté.
A cette époque de notre histoire , il convient de jeter un >up d'œil rapide en arrière , pour la plus facile intelligence 3S faits qui se préparent et vont se dérouler. Un nouvel antagoniste ouvre la barrière et se présente ws la lice. Il ne vient pas , visière baissée, toucher du fer ) sa lance Técu suspendu de quelque tenant qui attend un idacieux défi. Ouragan furieux, dès son apparition il onde , il fond sur Tarène , précédé par b terreur de son mkp Téclat de ses victoires. Le meurtre, le pillage. Tinindie, accompagnent sa course; torrent destructeur qui ense son lit en bondissant, il laisse pour marquer son lasage, des cendres, du sang, la dévastation. Douze Rois ment successivement paru et grandi à la tète de cette race lerrière, l^Europe avait été parcourue par eux, leur domiitîon s'était alternativement étendue de la Rutgarie aux éves de la Méditerranée. Déjà , du temps de Décius, leur lissante épée avait renversé les légions romaines, tué hàus lui-même et son fils. La métropole du monde subjulé avait recherché leur alliance; devant eux elle avait nnu la crainte. Elle s'en fit des compagnons d'armes, « et ipar la vertu et vaillance des troupes qu'elle soudoyait de cette gent, exécuta de grandes choses > » nous apprend le fie naïf d'un ancien historien f).
Un de leurs rois ayant été vaincu et feit prisonnier, dans 16 mémorable bataille, le roi.Lisimachus de Macédoine, un ^8 successeurs d'Alexandre, devint gendre de son captif, urne elle-même les avait vus, malgré ses efforts désespérés, calader ses murailles , franchir les sept collines ; le fer au
Cy May. Turq.
poing , fouler aux pieds ses aigles Inrisées » maMacrer m enfants 9 piller ses richesses et ses trésors , eipronener di Tibre aux fourches caudines, du Forum au Capitoie, len torches incendiaires : tant il était dangereux d^excitor h colère de ces indomptables Goths ! Ils étaient àkn eon^ mandés par Alaric, jeune prince de la famille àa Bal thés.
Issu des Gètes^ ce peuple, aux temps les plus recoléi, était venu d'Asie et occupa en premier lieu la haute Tbnce et la Mysie , où sont la Bulgarie » la Bosnie , la Servie; ta un mot , tes deux rives de FIster, aujourd'hui notre Danube^ Ils s'étendirent successivement jusqu'à la Yénédique» la Baltique de nos jours. Mais avant cette époque, et du tenpi d'Alexandre le Grand avec lequel ils mesurèrent plus d'une fois leurs glaives, ils avaient, longues années, été iamen dans les contrées que nous connaissons sous les noms de Valachie, Moravie, Transylvanie. Nous les avons montrés aux rives de la Vénédique, occupant la Scandinavie, oùib conservèrent leur langage et la dénomination de Goths, après en avoir chassé les habitants par les armes. Le vent gkeé du Nord ne pouvait long-temps convenir à des hommes qu'avaient rafraîchis les tièdes brises de l'Asie. Conduits par Fylimer, fils de Gandaric , ils retournèrent vers la Thraee et les Mysies, et s'établirent de nouveau 'pour quelques siècles sur les bords de l'Ister. Toujours guerroyant, leurs nombreuses et éclatantes victoires grandissaient sans cesse leur nom , qu'ils imposèrent à plusieurs nations vaincues et sobjuguées. Enfin, ils assaillirent l'Empire; et Rome, avoaa-nous dit , rechercha leur amitié , craignant de pareils ennemis^ 394- Mais ces audacieux rivaux de gloire , cette race de héros qui luttait avec avantage contre les cohortes impériales, furent heurtés à leur tour, renversés, foulés par les Huns qui, sortis de l'Asie , étaient venus leur tuer deux rois , Hermanarie et Vithimir, tombés sous le fer des batailles. C'était sous Valons et Valentinien. Les Goths vaincus , pour la première fois, refusèrent les chaînes de la servitude et se répandirent en diverses contrées. Une partie de cette belliqueuse nation, conduite par Athanaric, qui s'était montré ennemi de Valens
lors de la rébellion de Procope , se dirigea vers le Nord , et s'enfonça dans les forôU sarmatiquo&« L'autre » plus nombreuse , suivit Fritigeme et Alavin , et parvint aux bords de rister, sur les limites dô l'Empire. Là , tout sanglants encore de leur défaite , ils vinrent demander asile à Tennemi qu'ils avaient déjà bravé et vaincu. Ces hommes dont la fierté fuyait le servage des Huns , se présentèrent en suppliants et sollicitèrent de Rome l'humble droit de se ranger parmi les nations soumises à son joug. La politique romaine accueillit leur prière , et se créa ainsi un formidable rempart avec des apparences de protection et de générosité. Vitbéric, fils de Yithimir, Âlathée, Safrax, Pharnabe, vinrent, avec de nombreuses bandes , rejoindre leurs frères autorisés à s'éta- 394-408. blir dans la Thrace , la Panuonie , les Mysies ; et cette portion d'un grand peuple fut distinguée de celle du Nord par la désignation de Yitigoths. Les Ostrogoths furent les Goths d'Orient.
Les Yisigoths, hommes grands et robustes, rompus aux fatigues de la guerre, terribles dans les combats, étaient pourtant d'un naturel doux et généreux. Il y avait de la magnanimité et de la noblesse, de la longanimité et de la franchise dans ce peuple que le christianisme avait déjà éclairé de son fland)eau, lors du concile de Nice, auquel assista un de leurs évêques, Théophile, sous le grand Constantin. Le contact de nations plus civilisées les avança dans cette voie et leur fit connaître les lettres et la philosophie. Yulphilas était le plus renommé d'entre leurs évoques lors de leur arrivée aux terres de l'Empire. Ce fut lui qui traduisit en leur langue les saintes écritures; lui qui fut l'inventeur de l'alphabet gothique. Ce fut lui aussi qui, par une lâche et sordide avarice, vendit moyennant de l'or la foi de ses frères ; et pour complaire à l'empereur Valons, arien zélé, leur fit quitter leur croyance et les jeta dans les erreurs de l'hérésie.
Mais bientôt les Goths réfugiés sentirent peser lourdement sur eux la main de fer de la tyrannie. Ces protégés de l'Empire devinrent plus malheureux que les Ostrogoths,
restés sous la dominatton des Huns. Avanies, persécntioM, exactions, rien ne leur fut épargné. On les dépouillait, « leur faisait payer cher Tasile accordé, là terre qo^ils baignaient de leurs sueurs, jusqu'à l'air qu'ils respiraient On abusait indignement de leur pauvreté, au point qn'et échange de chaque tète de bétail qui leur était fournie pour leur nourriture, on exigeait un homme pour le faire esclave. Les ordres de Valons étaient fidèlement exécutés, dépassés même par ses lieutenants, Lupicinius et Maximus» gouv6^ neurs deThrace. Les opprimés firent entendre leurs plaintes. Lupicinius convoqua Fritigeme et iJaviu, chefs militaires visigoths à Martianopolis sous prétexte de parlementer avec eux. Arrogant et l'injure aux lèvres, il les reçut ^et les irrita tellement qu'étant parvenus, à force d'adresse, à s'échapper des mains de Lupicinius, et de retour auprès des leurs, ih se déclarèrent bientôt ennemis de l'Empire. Alors, relevait la tète, ressaisissant ses armes, le Yisigoth, un monoteat assoupi, retrouvai toute son énergie, tout son généreux orgueil. Une guerre commença, furieuse; guerre déveo* geance, guerre alimentée par le souvenir d'indignes onirages, guerre sainte d'hommes libres qui rompent leurs fen et veulent s'en servir pour briser la tète de leurs oppresseurs. Les Goths occupèrent et remplirent de troupes (ouïe la Thrace^ et poussèrent leurs courses jusqu'à GonstantÎDOble. Lupicinius voulut s'opposer à leurs dévastations ; dans deux combats il fut culbuté. L'empereur Valons, accoora d'Asie, s'avança en personne à la tète d'une armée et préscAta la bataille près d'Andrinople. Le Visigoth raccepta avec transport. La fleur des guerriers romains tomba sous les coups d'un ennemi qui combattait pour sa liberté; l'année entière fut mise en déroute après une affreuse mêlée, oa horrible massacre. L'Empereur lui-même se retira blessé da champ de bataille, se réfugia, à moitié épuisé, dans une des maisons que lui offrait la campagne voisine. Mais le Visigoth a ses affronts à venger, son ennemi à punir ; il le poursuit, le découvre, et le brûle vif avec le toit hospitalier sous lequel Valons pensait échapper au ressentiment du vainqueur. Enfin, sans Théodose, sa valeur, sa prudence, sa
mte sagesse» c'en était fait du pouvoir et du nom romain ins tonte cette vaste et belle contrée. Théodose, collègue d'empire de Gratien, successeur de liens, pacifia tout, fit alliance et amitié avec ces redoutaes ennemis; si bien qu'à la mort de Fritigeme, son sucisseur Athanaric demeura à la cour de Théodose, auquel il ait dévoué; il y mourut. Pendant quatorze années, les oths, paisibles et satisfaits d'une douce domination, resté- )nt sous la loi romaine, sans élire aucun roi de leur itîon.
A Théodose succéda son fils Honorius, sous le régne *^ jqnel les Yisigoths, las d'être sujets de Rome, levèrent étendard de la révolte, incités par Alaric, homme de guerre stingué, qui avait combattu sous Théodose. Les Goths le suturent nommer roi. Une autre faction portait au trône Bidagase ; de là guerre civile. Le pouvoir et le titre n'en nneurèrent pas moins à Alaric. Radagase, à la tête de deux mt mille hommes, entra en Italie, tandis qu' Alaric, avec le armée non moins nombreuse, ravageait les Pannonies. Stilicon, gouverneur de l'Empire pour Honorius, réussit à ifermer entre TApennin et les côtes de Toscane, Radagase mt les troupes furent bientôt détruites par les maladies, la mine et le dénuement. Pendant que ses malheureux comigBons d'armes étaient vendus comme esclaves, Radagase tpris et étranglé. Alaric, quoique défait, osa demander à onprius le partage de l'Empire. Celui-ci n'avait pu oublier prise et le sac de Rome, dont les ruines fumaient encore, mseillé par le chef de légions Sarus, Goth de naissance, ^09 fit au roi visigoth concession des Gaules et de l'Espagne. laric, n'imaginant pas qu'on l'envoyât à une conquête difBle et périlleuse, partit à la tête de ses cohortes. Il fut sailli dans les Alpes par l'armée que Sarus y avait envoyée avance, sous prétexte de prévenir le ravage de l'Italie; ifll, un Juif, la commandait. Trahis et attaqués avec impéosité, les hommes d'Alaric se défendent avec fureur, lablissent, tout en combattant, leur ordre de bataille; Ibnçent , culbutent, taillent en pièces l'armée impériale; ns, victorieux et frémissant de vengeance, se précipitent
410 a la suite de leur roi, vers la perfide Rome, et ren^fMMleot d'assaut. Alaric, poursuivant sa course, entraîoe ses vainreuses phalanges vers les riches plaines de la Lombiirdîe, la Toscane et la Romagne. Le fer et le feu y firent les repiF^ sailles et le châtiment de la trahison. De là, toujours imphcable et fumant de carnage, Alaric revint sur la capitale de TEmpire. Mais la mort Tenleva subitement à Coenza et Calabre. Les Yisigoths, détournant le lit du YisanlO) j creusèrent la tombe du htros, dans laquelle ils déposàrest de grandes richesses. Les eaux de la rivière, rendues onsnile a leur cours, couvrent depuis ce temps le tombeau d^Alaric.
Ataulphe, beau-frère d'Alaric, homme sage et preu^ disent les vieux chroniqueurs, fut élu roi. Il ramena Tannée à Rome, et acheva de piller et de détruire ce qui avait échappé au premier sac. Rientot, épris dos charmes de ti prisonnière, sœur de TËmpereur Honorius , il laissa désa^ mer sa colère , et à Forly, en Romagne, épousa la belle Placida Galba. Reprenant alors, de concert avec son beaofrère Honorius, les projets de son devancier, Ataulphe se dirigea vers les Gaules.
Son apparition fut une conquête, sa marche un triomphe. Il y posa les fondements du royaume des Yisigoths, qu'il étendit ensuite en Espagne, après avoir dompté les Franci et refoulé au-delà des Pyrénées-Orientales les Suéves, les Yandales et les Alains. Peu avant cette époque, Constmtio, de soldat devenu capitaine des légions romaines en Grande- Rretagne, après y avoir tué un certain Gratian, tyran de celle lie prise par les Romains ; Constantin , disons-nous, passa dans les Gaules, en occupa une partie, usurpa le titre d'Empereur, proclama César ou empereur son fils Constant, et l'envoya en Espagne, accompagné déjuges, de gouverneon de provinces, et d'une armée de Rarbares, désignés sous le nom d'Honoriaques. On les nommait ainsi parce qu'ils avaient été à la solde de l'Empereur Honorius.
Deux valeureux frères, . Dydime et Yalérien , d^aulres disent Sévérien, avec le faible secours de quelques vassaoi et quelques amis conçurent le généreux projet de conserver la province à l'Empire et s'emparèrent de toutes les gorges
léfilés des Pyrénées-Orientales. Constant les attaqua, les i, et les deux frères périrent les armes à la main ; trop les boulevards d'une patrie qu'ils voulaient préserver des teurs de l'invasion. Géronce» envoyé par Constantin en Bgne avant Constant» après avoir créé un fantôme d'Emsur nommé Maxime» attaqua Constant, le poussa jusqu'à ^i^-^^^- UOB, l'y prit et le fit périr. La troupe du vainqueur» ilfesse du passage des Pyrénées» en chassa les miliciens^ lisans de Rome» auxquels la garde en avait été confiée. 9 se jmgnitaux Suèves» aux Alains» aux Vandales» et leur Tit ainsi l'entrée de l'Espagne» aimant mieux dévaster et er de concert avec eux» que de prendre le rôle périlleux jardien et défenseur des frontières. Cette multitude fondit
les plaines de la Catalogne» comme les torrents de la stagne grossis par des pluies d'orage ; et pénétra , sans sque de résistance» dans ces contrées trouvées sans les, énervées par les douceurs d'une longue paix» trouss d'ailleurs par ce subit changement de gouvernement» atterrées par la perfidie que les Honoriaques cachaient s une picétendue fidélité à l'Empereur, jes Barbares s'emparèrent de l'Espagne avec la même lité qu'ils y avaient pénétré. Ils se la partagèrent comme butin commun » en faisant autant de parts qu'ils étaient popartageants» et les tirèrent au sort. Aux Suèves et à \ partie des Vandales échut la Galice» qui s'étendait alors {u'aux rives du Duero et du Minho. Les Alains eurent en tage la Lusitanie » qui courait de l'Océan à la Méditerée » par la province de Carthagène. L'autre partie des idales et les Silinges occupèrent la Bétique qui» du nom
vainqueurs» prit celui de Vandalotme. Ainsi fut divisée malheureuse Espagne; ainsi» pendant deux ans» elle ta sanglante et dévastée» courbée sous le joug de fer ses cruels oppresseurs. Bien que fidèle à Rome par son et attachement ; bien qu'elle en regrettât la domination ice et intelligente» comparée à Tétat de servage et d'ilo- (le auquel l'avaient réduite ses nouveaux maîtres ; elle it la loi de ceux-ci et suivit leur fortune. Dans toute (pagne» un seul peuple se conserva intact » et garda reli-
gieusement Talliance dé FEmpire. La Yaaconie, les moiiUk gnes canlabriques, devinrent le Palladium de la foi des serments. Soutenus par Constance Patrice , nonuné chef de k milice romaine , les Yascons repoussèrent constamment rinvasion par le fer» la séduction par le mépris et leur inaltérable loyauté.
Les grandes divisions de TEspagne étaient sous-partagéei en subdivisions^ régies par une foule de tyrans. Constance Patrice jugea que le seul moyen de rétablir Tautorité et la domination romaine était la destruction de ces chefs partîds, mais surtout du principal. Il se porta donc vers la Narbonaise, attaqua et défit Constantin qui fut pris à Arles, puii assassiné en se rendant en Italie , vers TEmpereur. Ayant alors tourné ses armes contre les Yisigoths , établis dans la Gaule par Ataulphe après le départ de la majeure partie dei
^^^ Barbares pour TËspagne ; il Falteignit et le pressa dans lei environs de Narbonne, qu'il lui enleva. Et conune Ataulphe avait repris le projet d'Ahu'ic, d'aller s'emparer de l'Afrique, Constance s'était rendu maître du littoral de la Héditerraoée* rendant par là impossible l'exécution de ce plan du Yisigolh. Ataulphe , forcé de reculer devant un ennemi supérieur en forces, fut contraint de se jeter dans l'Espagne. Le but pofitique de Constance se trouvait ainsi rempli. Il pensait que, refoulant ces autres Barbares sur ceux qui déjà Décapaient la Péninsule , le souvenir des guerres passées avec les nouveaux arrivés, les rivalités d'intérêts, les vues d'ambition, réduiraient ces divers ennemis de TEmpire à se combattre, à se détruire entre eux. Ainsi évitait-il l'effusion du sang romain; ainsi se trouvaient ménagées habilement, etponr l'heure propice, les ressources toujours décroissantes. de l'Empire, qui s'en allait croulant.
Ataulphe , en Espagne , comprenant le danger de oetie position, Téventualité du résultat , s'appuyant sur les droite reconnus ou accordés par l'Empereur Honorius à Placidia, sollicita la paix. Soit par mécontentement de le yoir traiter
415 avec Rome , soit par toute autre cause , Ataulphe fut toé a Barcelone, par Sigéric, frère de Sarus. Sigéric lui succéda; mais comme il voulait également affermir par la paix avec
ne le royaume naissant des Visigoths , dont Ataulphe it déjà fixé le siège à Barcelone , il fut assassiné dans la miére année de son règne f ).
Risque les croyances religieuses d'un peuple font partie igrante de son histoire , sont un des traits principaux de physionomie ; avant d'entrer dans la série des rois visîtis t qu'il nous est essentiel de connaître » nous allons mener un rapide coup d'œil sur l'état de la religion à KKpie dans laquelle nous sommes entrés.
jOS Espagnols ne la négligeaient pas, et leur clergé cherlit à combattre et à déraciner les diverses hérésies qui se €édaient. Celle de Prescillien, évèque d'Avila, entre au- \ y occasiona le concile de Tolède en 380, présidé par ron, évèque de cette ville. Il fut condamné, ainsi que luis (en 384) au concile de Bordeaux, à la nouvelle iigation de Tèvèque Idace» pour ses hérésies mêlées aux Burs des Gnostiques, des Manichéens et des philosophes iens, et pour avoir écrit et soutenu la doctrine, que l'âme it une portion de la divinité. Après en avoir appelé de ce jement au tyran Haximus, qui le confirma, Prescillien eut été tranchée, en 385. Cette année-là, Mamert^ évèque Vienne, institua les Rogations. Ce fut la première fois ) Ton vit un tribunal civil juger un cas d'hérésie, et le 8 séculier faire couler le sang pour la punir. C'était 'èque Idace qui avait présenté requête contre ses adverres, à Maxime « l'usurpateur. Que ne peut le fanatisme! tre autres 'décisions importantes, il fut arrêté, dans ce Bcile de Tolède, qu'à l'avenir les prêtres seraient astreints célibat. Yigilantius, prêtre à Barcelone, qui avait déjà ité l'indignation de Saint-Jérôme par ses écrits sur Tabus reliques, s'éleva fortement contre cette mesure. Malgré tes les controverses, le concile l'emporta. {jBB grandes migrations des peuples, leurs formidables npations , les invasions de nations si divei^enles dans rs croyances, devaient nécessairement amener des distiments parmi les membres de l'église catholique, et
I Mûnpiad. Ghroa. Pasch. in Hist. Bysant.
introduire des différences, des désaccords sur quekpies points doctrinaux. Le paganisme» rariatiisme, se troayaieDt confusément partager, avec le catholicisme, la terre d^Espigne. Aussi lisons*nous dans les anciens auteurs , dans les chroniques ingénues du temps , que ces différents contseb impurs avaient flétri de leur souffle la primitive blandieor de la religion du Christ. L'ambition, Tavaricet avaieiA usurpé sur la simplicité , Thumilité évangélique , exemple et précepte du maître. Déjà les cérémonies, les vœux, le» reliques, les miracles étaient devenus un objet de spécob* Uon, une criminelle industrie pour plusieurs membres indi* gnes du clergé. Â côté de ces sacrilèges, s'élevaient, savaiis, irréprochables et lumineux, lesiLucinius^ les Abigais, les Abundius, Avitus, Olympiùs, Audencius, Turbncnis, Orosius, et beaucoup d'autres ; flambeaux de leur èpoqas, consolation des vrais fidèles qui gémissaient des turpitudes de leurs frères , et soutien de ceux que Vandales et Visigoths poursuivaient de leurs persécutions.
Il appartenait au peuple qui« à force d'énergie et de constance, sut conserver immaculée sa conscience politique, sa fidélité à l'alliance avec un ancien ennemi, si long-temps si acharnement combattu ; il appartenait aux Yascons de garder pure et sans tache , dans le bel éclat de sa simplicité première, la parole qu'ils avaient jurée au Dieu des cbé* tiens, à son culte, à sa religion. L'air des monti^ei épurait ces hommes , vaillants parmi les preux ; sanclnaiie d'une sage liberté, les montagnes étaient encore Tarelie sainte d'une foi primitive. Tel était l'état moral de l'Espagne au moment de l'élection de Valia^ que l'on peut rega^ der comme le troisième roi des Yisigoths, et dont ikn» allons parcourir le règne.
416 Les Yisigoths, ennemis de la paix et de l'Empire» avaieRt
tué Ataulphe et Sigéric , parce que ces rois avaient voslo maintenir l'une et s'allier à l'autre. Ils élurent Yalia pour rompre leur inaction et pour leur rendre les combats que leur courage, leur haine contre Rome, appelaient de nonveau. Mais (elles n'étaient pas les vues de la providence des étals. Yalia désirait se nuiintenir en bonne harmonie avec
'Empire. Il en reconnaissait la nécessité pour déterminer 'amette d'un royaume encore éphémère , et popr le conolider. D'un autre côté , le sort de ses deux prédécesseurs iemblait le forcer à la guerre. Sa politique fut habile et leureuse. Il rendit à HonoriuS sa sœur Placidia Galba, veuve TAtaulphe, et qu*il avait toujours traitée avec égards et ■espect. Placidia fut ensuite mariée au Patrice Constance, . lommé César par TEmpereur. De ce mariage naquit Valenlinien, devenu ensuite le dernier empereur d'Occident. tTalia forma aussi le projet d'une descente en Afrique, projet long-temps nourri par les Goths, toujours caressé par eux. Et cette pensée devait leur sourire ; elle était sage, elle était juste.
Des hommes errant les armes à la main , transplantés loin de leur patrie, avec le but de fonder un royaume, levaient nécessairement arrêter, de préférence, leurs regards lur une contrée hors de la portée immédiate des coups de la grande dominatrice , loin de ses yeux jaloux , loin de sa luissance ; sur une contrée enfin qui en était séparée par ioute la Méditerranée. Mais la mer rejeta toujours les Yisi* {oths^ elle repoussa constamment leurs efforts et leurs entre- Mrises. Alaric avait voulu passer en Afrique, des côtes ntalie ; dans le détroit de Sicile, la mer soulevée lui détruis »t armée et flotte, qu'elle engloutit en partie. Yalia , avec me forte armée , voulut aussi renouveler la même tentaive; une affreuse tempête, brisa ses vaisseaux, fit périr une Mirtion de ses soldats. La terre était le domaine de ces homnes guerriers.
Yalia fit sans bruit son traité avec Honorius, par l'internédiaire de Constance. Sa sûreté personnelle lui conseilant d'occuper l'impatiente valeur de ses Yisigoths, il s'offrit i combattre et chasser les peuplades barbares devenues naitresses de l'Espagne. Ne se réservant que la gloire de raincre, il s'engagea à rendre à l'Empire les provinces ■ecouvrées. Ce traité fut conclu avec empressement, et falia, à la tète d'une armée nombreuse, partit de Toulouse, 41s )à i! avait transféré le siège du royaume , antérieurement à ^arbonne. Les Suèves vaincus, se réfugièrent vers les monts
Narbasséens , où les Vandales , les abandonnant à cause de la stérilité du pays , Se tuèrent sur la Bétique et la CaMhagénaise, qu'ils pillèrent ; furent mettre à sac les îles Baléares; puis, revenus prendre et saccager Garthagène , ils rentrèrent en Bétique» ou Yandalousie. Là ils semèrent la ruine et la désolation dans tout le pays ; ils démolirent la ville de Séville» et Gundéric mourut sur le seuil du temple de Saint- Vincent, dont il avait ordonné le pillage.
Après la mort de ce fils . de Gadégisque » son frère bâtard , le fameux Genséric , fut élu par les Vandales. Valia, toujours vaillant et fidèle, rentra dans la Péninsule avec ses Visigoths, pour réprimer les cruautés et les ravages de ces Barbares. L'Empereur, de son côté, y avait envoyé un deses lieutenants, Gastisius. Get homme vain et présomptueux dédaigna de s'entendre avec le valeureux et sage Bonifaee, gouverneur de TAfrique, pour la destruction de ces Barbares, ainsi qu'il en avait reçu Tordre. Lorsque Valia s'avançait menaçant et terrible, contre les Vandales; au moment où l'épée de ses cohortes allait les décimer , Bonifaee , oflfoosé de la conduite du lieutenant romain , fit offrir à' Gensèiic pressé de toutes parts , un asile dans son gouvernement» avec des terres pour lui et pour les siens. L'émigration fat complète; hommes, femmes, enfants, vieillards, tout suivit l'armée , et s'achemina vers la terre d'hospitalité. Genséric, attaqué dans sa retraite par quelques populations espagnoles, en tua vingt mille; et après avoir traversé toute la Péninsule, fut débarquer sur les côtes d'Afrique. Tel fut le commencement du royaume des Vandales dans cette contrée , où il fut * assis pour des siècles.
Une seule puissance restait capable de faire téta aux troupes de l'Empire en Espagne ; les Suèves. Mais leur roi Uerméric mourut bientôt après , victime d'une longue et cruelle maladie. Valia, de son côté , irrité contre les Vandales, faisait ses dispositions pour les poursuivre 'jusqu'en 4^0 Afrique. La mort l'arrêta après un régne de vingt-deux ans. Théodoric lui succéda immédiatement, tandis que Valentinien III régnait à Rome. Peu de temps avant sa mort, Herméric avait associé au pouvoir son fils et successeur Récbi-
A régnait gur la Galice, Jointe a ses états par un
enor, à la tète d'une armée de Romains , avait pénétré
I Yandalousie. Herméric y envoya son fils. Réchilan
joint Andenor près de la rivière de Singil , Técrasa» 440.447.
hit de ses dépouilles et le chassa de la Bétique; puis
sa et prit Mérida qu'il ajouta au royaume des Suèves.
odoric^ ayant rompu la paix faite entre Valia et Honorint mettre le siège devant Narbonne. Lictorius» lieu* du célèbre Aêtius » le secourut avec succès ; mais prés il fut défait par Théodoric , et TEmpire perdit rille.
dant ce temps Réchilan » parcourant en armes la Béti-
la province de Garthagène , détruisit jusqu'au nom
indales Silinges » et fit un traité avec l'empire , par
duquel il lui rendait le pays de Tolède et Gartha»
bilan mourut vers 448 à Mérida , il était idolâtre. Son ciaire, devenu gendre de Théodoric» s'était fait bapti» devint chrétien. Il courut et pilla , non sans combats riers, la partie plate de la Vasconie, les bords de ainsi que la ville de Lérida ; et avec l'aide des Yisisaccagea Saragosse , tout l'Aragon et les provinces de igène même. Théodoric après sa conquête avait de au contracté alliance avec les Romains. Mais les Huns, its par Attila et Bléda son frère , après avoir rançonné 419 oric empereur d'Orient» se dirigèrent vers les Gaules au re de cinq cent mille. Ges Barbares , accourus pour la le fois du fond de la Tartarie , passent sur le corps tourguignons écrasés, et se dirigent vers Paris. Les ens en proie à la terreur la plus profonde , allaient r leur ville et fuir le redoutable ennemi. Une jeune la bergère de Nanterre , déjà renommée par sa piété, isidéralion des plus grands prélats contemporains et »ile de religieuse , Geneviève , les dissuada d'abandon* urs murailles par l'ascendant de ses assurances pro- [ues. Attila effectivement après s'être seulement appro-
ohé de Parift , se dirigea subitement du côté d*Ortéans qu'il investit.
Pour Tintelligence de ce miracle « il est à propos de savoir que ses armes étaient appelées i^r un autre point par Gensérie. Ce roi des Vandales, qui nous est donné par Thistoire comme perfide, cruel et vindicatif, avait désigné à la fureur destructive d'Attila les Yisigoths. Il désirait ardemment leur entier renversement, tant pour se venger d'avoir été vaincu, poursuivi , chassé par eux , que par crainte de la juste colère et de la vengeance deThéodoric. Hémeric» fils de Genséric, avait, comme Réchilan , épousé une fille du roi visigoth. Génséric, sous le prétexte vrai ou faux que cette princesse avait voulu Tempoisonner, la fit dcGgurer, lui fit couper le ME > et la renvoya dans cet état à son père. Trop faible pour afik)Dter seul le ressentiment de Théodoric , Génséric avait armené sur lui lés iinmenses forces d'Attila , et méditait la destruction des Yisigoths en Gaule et en Espagne.
Théodoric avait de nouveau fait la paix avec les Romains, n méditait quelque expédition dans la Péninsule , lorsqu'il Soi appelé avec toutes ses forces par Aëttus , pour venir combattre l'ennemi commun , et se joindre à Mérovée avec ries Francs , Aêtius ayec ses Romains et aux Bourguignons de Gondiciaire. Attila comptait dans ses rangs, outre les Huns , les Ostrogothb ses tributaires , commandés par Valamir et les Gépides d'Ardaric. C'est dans la bataille livrée aux plaines catalauniques , entre Troyes et Ghâlons , bataille qui
' . Illustra le r^e si court de Mérovée , qu'Attila fut anéanti au point de se voir obligé de fuir jusqu'en Pannonie. Cent quatre-vingt mille hommes périrent dans cette meurtrière journée. Théodoric aussi y tomba en combattant vailiam* ment. Il avait régné onze ans. Son fils Thorismund loi succéda. C'est à la suite de cette bataille que Génséric passa dans l'Afrique , dont il fit la conquête.
451. Le général romain Aëtius , inquiet de voir auesi prés de lui un jeune prince tout fier encore de la victoire à laquelle il avait coopéré avec ses Yisigoths ; craignant que son «deur de poursuivre les Huns et l'amour des combats qui ranimait ne l'engageassent à tourner ses armes contre qaelqm pro-
vince romaine , inspira à Thorismund , dans le but de Téloigner de lui ainsi que ses troupes» quelques défiances contre ses frères. Il lui donna à entendre que son éloignement de ses états pourrait bien faire naître chez ses cinq frères le dessein de s'en emparer. D'un autre côté Aetius, voulant conserrer, à tout événement, un ennemi à susciter aux Yisigoths, ménagea la portion des Goths restés dans les Gaules après la sanglante défaite d'Attila t et les laissa se retirer «ms les inquiéter, dès qu'il eut vu Thorismund se diriger sur Toulouse. Cette manceuvre du général romain lui fut imputée a crime et trahison auprès de l'Empereur par ses ennemis personnels. Yalentinien effrayé , manda Aêtiuft devers lui; celui-ci obéit, et l'Empereur le poignarda de sa maia.
Destinées humaines I cet homme habile, prudent, valea? reux, unique appuis dernière splendeur de l'Empire, fut tué par le prince dont lui seul soutenait le trône et le pouvoir I Et quelques Jours après Maxime, guidé par sa seule ambi- 454. tion, et cachant son crime sous le voile de l'attachement et de la vengeance, fait tomber Yalentinien lui-même sous le poignard de deux gardes d'Aëtius. A la même époque ftil également assassiné Thorismund^ soit par ses ennemis per« sonnels, soit à l'instigation de ses frères. 11 avait régné trois ans.
Son frère Théodoric lui succéda. Genséiîc, appelé d'Afrn que par Eudoxie veuve de Yalentinien et femme de Maxime» pour venger son injure et son premier mari, venait de piller et saccager Rome; l'Empereur Maxime avait été lapidé et tué par le peuple à cause de sa lâcheté.
Lie Yandale^ était retourné en Afrique, avec une multitude de captifs, parmi lesquels l'impératrice Eudoxie elle-même^ avec ses deux filles. L'aînée épousa Hémeric, fils de Genséric. Marcien était Empereur.
Riciaire, fils de Réchilan, roi des Suèves et beau-frère ijtù Théodoric II, avait excité une révolte contre Marcius et Pol* ehérie sa femme, en même temps que contre Avitus, pre^ clamé Empereur par l'armée dans les Ganles. Théodoric, et sa sollicitation, passe en Espagne, pour s'aller opposer âtfx
progrès des Suèves, les cherche, les rencontre aux confins de la Galice, commandés par Riciaire^ et leur livre bataille > entre Léon et Asturtca , à douze milles de cette dernière ville, près de la rivière d'Urbico. Riciaire vaincu, écrasé, ayant perdu son armée et la fleur de sa noblesse, s^enfoit avec le dessein de se jeter en Afrique, sous Tégide de Gen-
454^457. série, 11 réussit à s'embarquer; mais la tempête le rejetai terre près de Porto. Pris aussitôt, il fut livrïë à Théodorie, qui le fit périr. Maître par. cette victoire de la Galicer le roi visigoth se retira, laissant gouverner en son nom un certain Achulf, un de ses capitaines, Auvergnat d'origine. Aussitôt ^^' son départ, Achulf se fit .proclamer roi de Galice. Théodorie revient sur ses pas, trouve Tusurpateur sous les armes, le défait, le prend et le tue. Les Suèves demandent grâce et pardon au Roi, qui le leur accorde et leur permet en outre de s'élire un chef. De là Théodorie passa dans la Lusitanie qu'il pilla, épargnant néanmoins la ville de Hérida ; puis il divisa son armée en trois corps. L'un, commandé par Cirila, fut dirigé sur la Yandalousie ; l'autre, sous les ordres de Sigéric, se rendit en Galice pour faire cesser les dissidences des Suèves au sujet de l'élection de leur chef. Lui-même partit pour la Gaule avec le troisième. Il se rendit maitre de Narbenne et d'une partie du Languedoc. Toutes ces conquêtes, faites au nom des Romains furent conservées par Théodorie qui, voyant l'empire tombé avec Yalentinien, comprit qu'il pourrait désormais sans danger se les approprier. D avait réduit les possessions romaines dans les Gaules i l'Auvergne et au Éerri.
460-466. (y^sl à cette époque qu'il faut faire remonter l'introdacâoR de l'Arianisme dans la Galice, chrétienne depuis Riciaire. L'hérésie y fut propagée par un Gaulois, arien, nommé Ajax. L'Emph-e, de plus en plus déclinant, ne possédait plus dans la Péninsule que la plps grande partie des côtes orientales ; celles de l'Occident étaient au pouvoir des Suèves, qui avaient pour roi Rémismund, gendre de Tliéodoric. Les provinces intérieures aussi bien<iue celles delà Gaule orientale, limitrophes des Pyrénées, étaient occupées par les Yisigoths. La faiblesse croissante de Rome enhar*
dissait toutes les ambitions « jchacun visait à asseoir et à consolider sa puissance.
Dans un concile tenu à Rome sous le pape Hilaire, cette propagande de puissance fut réprouvé» à Tégard du clergé, au sujet des évéques d'Espagne qui voulaient» de leur vivant, élire leurs successeurs à leur siège épiscopal. Théo- 466. doric maria une de ses filles à Rânismund, roi des Suèves. C'est sous ce régne aussi que le comte Sidoine Apollinaire devint évêque. Théodoric, ayant régné qua.torze ans» Ait assassiné à Toulouse par son frère Euric ou Evoric.
Euric» assassin de son frère» se mit sans peine ni opposi- ^^^^ tion en possession de ses vastes états. Il contracta alliance étroite avec son neveu Rémismund, roi des Suèves, et avec le roi des Vandales» Genséric. Il enleva le Bern aux Romains» pendant que les Saxons finissaient de s'appuyer sur la droite de la Loire.' Pendant ce temps Rémismund,* d'accord avec Euric» en vue d'attaquer les domaines encore possédés par Rome en Espagne, fondit sur Gonimbrica (Coîmbre) qu'il pilla» et s'empara de Lisbonne. Euric, dans le but de plus exactement connaître l'état des affaires de l'Empire et de prendre des mesures plus efficaces pourchasser entièrement les Romains de la Péninsule» entra en négociation avec Authencius nommé à l'empire d'Occident par l'Empereur d'Orient. Euric» instruit des succès des Vandales et desdissentions intestines» des déchirements de l'Empire, passe les Pyrénées à la tète de ses troupes, se présenté devant Pampelunequi se rend, s'empare de Saragosse et de- plusieurs autres places. En vain les grands et la noblesse voulurent s'opposer aux succès rapides des Visigotfas; ils furent aisé^ ment défaits» et les provinces de Catalogne et de Valence tombèrent bientôt sous la domination du vainqueur. De là» se portant en Lusitanie» dont il se rendit maître» Euric acheva de s'ouvrir de tous côtés le chemin de la province romaine» et en peu de temps s'empara de tout ce que les Romains possédaient en Espagne {*).
(•) Mariana— Ferrer— Idal—Joroand—AponiD—Cassiod— S. Mareell— SidoD. Ennod— Ghron. Alex— Mayeni— Greg. Taroo.—
Euric repassa les monts et attaqua les Romains ; Glieèrios,
empereur» prit à son service et envoya contre les Visigoths,
Vindican» avec un corps considérable d'Ostrogoths* Gomme
' ceux-ci étaient ariens, les Gaulois leur témoignèrent si peo
473. d'égards qne Yindican se rangea sous les drapeaux d^urie, arien comme lui. Siagrius, général romain* et Ghildéric» roi des Francs, à la tête d'une armée nombreuse, veulent s'opposer aux progrés toujours croissants d'Euric ; ils sont coin* plétement défaits. Euric, renforcé par Yintimer, s'empare de Tours, fait tomber Bourges après avoir battu une nouvelle armée levée pour secourir cette ville, et conclut la paix avec l'empereur Julius Népos, à la prière d'Epiphane, éVôque de Pavie. Cette paix fut bientôt rompue par le conquérant, qui mit le siège devant Glermont, et s'en empara. Népos ne pouvant défendre l'Auvergne contre lui, lui en fit cessioit
475. Euric fut ensuite tenir sa cour à Bordeaux, où les prince «es voisins lui envoyèrent des ambassadeurs qu'il reçut avee une magnificence toute royale.
476. Rome était tombée. Le géant, long-temps balancé sur sa base, fut enfin emporté par l'avalanche du Nord. Maisea chute, grande comme l'avait été sa vaste domination, ébranla le monde étonné. Rome debout avait fait trembler Tunivers; Rome à terre* était encore un objet de respect et de terreur; tant avait été positif et magique le pouvoir de ses armes et du nom romain! Telle, une trombe, après s'être long-temps promenée, dominatrice et menaçante, sur la surface agitée des mers, cède à la fin sous les efforts redoublés de TouragaD. Elle est engloutie par ce même Océan qu'elle opprimait; elle est détruite, divisée par lui ; mais sa force colossale ne se ' perd pas subitement. Reine des mers, sa puissance tombée réagit encore sur elles, et les soulève ; et les flots, long46mps écumeux et frémissants, vont porter' aux grèves les plos lointaines l'étonnement de leur victoire et le secret de leur agitation.
477 Euric n'ayant désormais plus rien à redouter de la puis-
sance déchue, voulut lui arracher les derniers lambeaux de ses anciennes possessions. Il assiégea Arles qui résista, mais qu'il prit ainsi que Marseille. Devenu limitrophe des Boo^
lignons» la rapidité d'extension de sa puissance avait excité . jalousie de ses turbulents voisins, qui levèrent une armée
firent irruption sur ses terres. Euric marcha à eux avec s vieilles phalanges aguerries, et termina la querelle pinr le victoire complète dans une bataille décisive. Ainsi ce 477.403. înce, après avoir conquis sur Rome toute la Gaule mérionale et les possessions qu'elle avait eues dans la Péninlie pendant cinq cents ans environ t se déclara indépendant ,9 en cette qualité, adopta le promier la formule de Roi par ; grâce de Dieu; déclarant par là ne reconnaître sur la terre en au-dessus de lui. C'est de son règne aussi que l'Espagne ite sa glose célèbre : que VEspagne m reconnaU pas Empire. Les seuls Yascons ne subirent pas sa loi. Constants ins leur ancienne confédération avec les Cantabres et les ères cis-pyrénéens , toutes ces populations se tenaient ujours par la main, prêtes à combattre et à mourir pour le aintien de leur liberté.
Euric s'en retourna à Arles après sa dernière victoire et termina paisiblement ses jours. Convaincu que les lois ces et immuablement établies peuvent seules consolider 1 état en lui composant des éléments d'ordre, de force et 3 durée ; il y travailla, de concert avec son secrétaire Léon, nomme le plus éloquent de cette époque^ C'est avec ce linistre , le plus grand jurisconsulte de son temps , qu'il idigea un code complet des lois faites tant par lui • même le par son prédécesseur. Ce code fut examiné et approuvé ir une réunion de soixante-dix évéques. Euric , grand et ^^ lagnanime prince , qui conquit ses états et les gouverna igement, une des grandes figures de la dynastie visigothe^ iourut a Arles la dix-neuvième année de son règne. Il eut 9 Ravachilde sa femme, une fille, mariée à un seigneur anc nommé Sigismer, et un fils qui lui succéda sous le 3m d'Alaric II Q.
Alaric régna paisiblement. Les premières années de son )gne furent souillées néanmoins par une lâche faiblesse, iagrius, général romain, poursuivi par Clovis, roi des
(*) Mariaaa. —Mayern.— Ferrer. Greg. T«r.-*8idoo. Apottin.
Franes, se retira dans les états d*A1artc, qui racciieillit etb protégea d'abord. Il le livra ensuite au sanguinaire Cloiii^^ qui le fit mourir. Thèodoric, roi des Ostrogoths, appelé ^ TEropereur Zenon contre Odoacre roi des Hérules , entii en Italie» défit et tua Odoacre, et resta tranquille possessev' des états du vaincu. La sagesse du gouvernement de Théodih rie détermina Alaric à rechercher son alliance. Il épowi Tbeudicade^ fille naturelle de ce prince, et ce mariage ta salué par les acclamations des Visigoths , qui y voyaient Taurore d'une longue paix.
Deux frères, Gondebaud et Godésile , commandaient aox Bourguignons et résidaient le premier à Lyon; et Tautre i Genève. Godésile, brouillé avec son frère, fit embrasser sa querelle à Glovis, Alaric se déclara pour Gondebaud. Uns bataille eut lieu, dwfi laquelle Godésile fut tué. Gondebaoé vainqueur réunit les états de son frère aux siens , et quitta Talliance des Visigoths pour celle de Clovis. De là, jalousie vive entre les deux rois , également méfiants et ombrageux. Alaric, après avoir fait faire par Anian, un des plus cél^ bres jurisconsultes d'alors, un abrégé du code Théodosiei pour régir ses sujets , songea à terminer amiablement ses différents avec Glovis. Une entrevue eut même lieu entre cas deux princes; mais la boanje intelligence ne fut qu'apparente. Alaric restait en continuelle défiance , et Clovis , chrétiai nouveau , était sans cesse excité contre le Visigoth arien, par ses évèques et même tout le clergé du sage Alaric, bi«i que eelui<^i eût autorisé récemment la tenue d'un concile â Agde. Tbéodoric, roi d'Ostrogothie et d'Italie, beau -père d' Alaric, offrit sa médiation et menaça de toute sa punsance et ses forces l'agresseur. Clovis n'en fit ffàs moim une irruption sur les terres des Visigoths , et Tours lui fol livré par ses partisans. Alaric, à la tète d'une nombreuse armée, s'avança contre lui et se tint quelque temps sur !i défensive. Mais l'inquiète valeur de ses troupes demandai! le combat avec tant d'ardeur, qu'Alaric se laissa entraîner i 507-509 ^^^^ bataille. Elle eut lieu à Veuille, à trois lieues de Poitiers. Les Visigoths furent complètement défaits et Alari( tué de la main même du roi Frane. Par suite des victoires
accumulées de Glovis, Tempire visigoth perdit plusieurs provinces dans les Gaules, telles que Toulouse, l'Aquitaine, [a Touraine, TAuvergne et le Bordelais; et Carcassonne itait assiégée lorsque Théodoric, venu d'Italie, força Clovis h en lever le siège f ).
Amalaric , fils unique d'Alaric et de Theudicade, qui i*avait alors que cinq ans, fut emmené en Espagne, après Mtte malheureuse journée , par les capitaines les plus prulents et les plus dévoués de Tannée visigothe. Les Visigoths e trouvant trop enfant pour rétablir leurs affaires , consenirent facilement à Tusurpation de Gésalic , fils naturel rAlaric et d'une de ses maîtresses. Gelui-ci attaqua les Sourguignons ; mais ayant été battu , il fuit lâchement jusju'en Espagne et s'enferma dans Barcelone , d'où il fomenta les troubles nouveaux.
Ibba, général renommé, fut envoyé par Théodoric au 509-5to secours des Visigotha qui , revenus de leur première consternation, agirent avec vigueur et résolution. Ils reprirent aux Francs la majeure partie de leurs conquêtes. Tournant ensuite ses armes vers l'Espagne , Ibba reprit Barcelone à Gésalic , qui fut obligé de passer la mer avec quelques partisans. Il se dirigea vers l'Afrique, où l'accueillit le roi des Vandales, Trasimond> bien qu'il fût beau^frére de Théodoric. Celui-ci, en nantissement des frais de la guerre, garda la Provence et gouverna en qualité de Régent pendant la minorité de son pettt-fils. Il lui donna Theudis , Ostrogoth d'ori- , gine, homme sage et d'un haut mérite, pour faire son^ éducation. Theudis fut également chargé du naantement des affaires. Gésalic ayant obtenu du roi des Vandales un secours (^nsidèrable d'argent, vint lever des troupes dans les Gaules, Bt franchit les montagnes, se dirigeant sur Barcelone. A quatre lieues de cette ville , il rencontra une partie de l'armée de Théodoric qui l'attaqua , le défit complètement et le réduisit I fiiir de nouveau vers la Gaule. Un parti visigoth l'ayant itteint, Gésalic fut tué. Ainsi les Yisigoths , par cette mort
^ (*) Greg. Tur. Aimoin. — Procop. JoraaQd. — Ga»iodor; — Nézeray. — ^igebert. — Ennod.
et celle de Glovis« furent délivrés de toutes leurs crainteiè 323 guerre civile et d'invasion (*).
Theudis^ malgré la sagesse de son gouvernement» in^ pourtant de Tombrage à Théodoric. Jamais il ne consenliti V aller rendre compte de son administration eu Italie, à\ cependant il envoyait fidèlement les revenus du royaai*>^ Theudis avait épousé une Espagnole d'une naissance ^ tinguée , et qui lui avait apporté des richesses telleiMt grandes que, lorsqu'il conçut quelques craintes pour s3 ^ ou sa liberté , il leva à ses frais deux mille hommes, ào^^ fît sa garde. Théodoric, ne pouvant ressaisir le pouvoir, F' le parti de déclarer la majorité d'Amalaric, âgé alors de sM trois ans.
Théodoric laissa, en mourant, le pouvoir à son petit^v Âthalaric, fils de sa fille Âmalasonthe et d'Eutaric, seigntf Goth d'origine. Espagnol de naissance. Le nouveau f< d'Italie était fort jeune ; il fut convenu, pour prévenir tout dispute avec Âmalaric , que le Rhône servirait de limîl commune aux deux états : qu'on n'enverrait plus en (tili les revenus d'Espagne, et qu' Athalaric rendrait les Iréta que son grand-père Théodoric en avait emportés. Ce poil réglé, Amalaric, songea à se marier; il demanda la main d Glotilde , fille de Glovis , qui lui fut accordée avec emprai sèment par les princes alors régnants, fils de Glovis.
Tout semblait concourir, tant à l'affermissement de I tranquillité publique qu'au bonheur particulier du noî mais bientôt on vit surgir, comme un astre malfaisani la mésintelligence, devenue si fatale à Amalaric et m Visigoths.
Amalaric, arien zélé» désirait ardemment, soit de la même, soit poussé par les prêtres de sa secte , amener I reine à suivre la même communion que lui. Glotilde, ardeal catholique , présenta une opposition de laquelle naquit I plus fâcheuse division ; au point que se voyant maltraHii par le roi et par ses sujets, elle s'en plaignit dans une lo gue lettre a ses frères. Elle envoya même à Ghildebert v
(*) Marian. — Ferrer. — Greg. Tur. — Procop. — Mayero. — Isidor. Cassiod.
mouchoir teint de son sang. Celui-ci entra aussitôt dans les états d'Amalaric avec une puissante armée. Amalaric, de |an côté , marcha à sa rencontre , fut vaincu et réduit à se i^uver a bord de ses vaisseaux. Il lui survint la malencontreuse pensée de débarquer pour aller prendre ses trésors h Marbonne ; il fut surpris par les Francs aussitôt son arrivée lans la ville. Il voulut se sauver dans une des églises des ^tholiques; atteint par un soldat» qui le poursuivait, il fut 531.535 tué sur place d'un coup de lance. Childebert s'en retourna ^ctorieux, emmenant avec lui sa sœur Glotilde, qui mourut an route , et les. trésors d'Amalaric dans lesquels on comp* tait entre autres objets précieux ^ soixante calices, vingt patent d'or pur et vingt coffrets du môme métal , dans les* quels on plaçait les Evangiles. Ce roi mourut à trente-et-un ans, sans -laisser d'enfants. En lui s'éteignit la race héréditaire des rois visigoths.
Sous son règne la religion catholique, bien que mêlée de beaucoup de superstitions qui allaient toujours croissant, était néanmoins conservée en Espagne. Un concile de Tarragone décida que le jour du dimanche serait chômé dès la veille, imputant à crime de travailler le samedi. Dans plu* sieurs localités d'Espagne ce préjugé subsiste encore. C'est dans le môme concile qu'il est fait nfiention des premiers moines d'Espagne. 11 y eut encore quatre ou cinq autres conciles, parmi lesquels celui de Saragosse^ où fut arrêté que les filles qui se destinaient au cloître ne seraient admises comme professes , ni à prendre le voile » qu'après quarante ans révolus. Mesure sage et prudente qui , si elle avait été maintenue, aurait épargné bien des scandales au monde, aux familles bien des regrets, aux cloîtres bien des erreurs (*).
L'extinction de la race royale avait rendu la royauté élective. Les Visigoths la conférèrent à ce même Theudis dont l'administration dans la Péninsule avait été si éclairée pendant la minorité d'Amalaric, et dont la sagesse avait formé un roi qui eût acquis du renom. Theudis venait à peine de
(*) Greg. Tur. — Mariad. — Ferrer. Jorn. — Udefon. — Vit. S. Ayit. — Procop. — Isid.— AimoD.
monter sur le trône , lorsque les Vandales d^Afriqae foreDl renversés par le fameux Bélisaire , général des armées de Tempereur Justinien. Le nouveau roi n'avait pas eu le temps de décider s'il était ou non de son intérêt d'entrer dans cette querelle. Toutefois, il ne négligea rien pour reprendre sur les Francs les places conquises par eux. Ses armes forent heureuses.
534-Mi. Après avoir ruiné le royaume de Bourgogne » les rqis francs essayèrent, mais vainement, de chasser les Yisigoths des Gaules. A quelques années de là Childebert-, roi de Paris, et Clotaire de Soissons, pénétrèrent en Espagne, soumirent tout sur leur passage, et mirent le siège devant San- ■ gosse. Selon la chronique de Moissac, ils le levèrent brus- j quement, s'avancèrent jusque sur les bords du Minho,et perdirent une bataille contre Theudis. D'autres historiens rapportent ce fait différemment. D'après eux, les mouvements des rois francs avaient été tellement rapides , leurs forces étaient telles, que Theudis n'avait pu rassembler assez de monde pour s'opposer aux deux frères. Il prit judicieusement le parti de les attendre au retour. Saragosse se racheta, et les rois francs , chargés du butin de leur expédition , prirent le chemin des Pyrénées. Théodésile, d'après les instructions et les ordres de Theudis, avait occupé toutes les gorges, passages et défilés des montagnes. L'armée franque, harcelée sans cesse par les Yisigoths qui conservaient toujours l'avantage, s'affaiblissait par de continuelles escarmouches. Elle aurait fini par périr tout entière , et en détail, dans ses positions si défavorables. Théodésile se laissa corrompre par une forte somme que lui donna Ghildebert, et accorda une trêve de vingt-quatre heures , dont les rois profitèrent pour s'écouter avec leurs richesses et une partie de leurs troupes. Ce qui resta en arrière fut massacré.
Pendant ces événements de la Péninsule, les tronpes de Bélisaire , non contentes d'avoir expulsé d'Afrique les Vandales, se tournèrent vers Geuta, ville alors du ressort des Yisigoths. Ils s'en emparèrent avant que Theudis eût pu s'y opposer ; bien qu'il eût une armée destinée à celte campagne. Theudis embarqua promptement ses troupes , espérant
voir reprendre Geuta .avant que les Romains Teussent ifiée. Tout arien qu'il était, le roi était rigide observateur limanche. Il fut victime de sa dévotion. Un dimanche in Tennemi fit une sortie avec un tel succès que Theudis, iris et battu , fut contraint de se rembarquer précipitamit avec les débris de son armée. Il ne survécut pas longpa à cette défaite. Un misérable, tel qu'en général il s'en ive sur les pas des grands princes, un fou, ou qui nait de l'être , frappa le roi d'un coup de dague dans le c.Theudis vécut quelques jours après sa blessure, montra èsignation la plus chrétienne, et mourut en défendant de ir son assassin, auquel il pardonnait. ms.
l'arianisme servait de prétexte aux Francs pour leurs rres contre les Visigotbs. Ces guerres, toujours accompa- BS de pillages, suivies de riches dépouilles dont les rois iqueurs avaient la faiblesse de faire don au clergé , étaient ieiUées, fomentées parles prêtres et prélats, qui s'y ichissaient. Les évèques commençaient dès lors une innée politique^ positive et très-étendue. Ils cachaient leur lilîon et leur cupidité sous le voile spécieux de la reli- 1» et proclamaient samtes les guerres dans lesquelles ils laînaient rois et peuples. Aussi négligeaient-ils les devoirs sacerdoce. Les moines, en vogue alors, comme l'est » chose nouvelle, étaient chargés de chanter les offices s les églises. Cette conduite a fait dire à un ingénu et dide. chroniqueur, Mayerne, plus franc que révérencieux s ses vieux écrits : « Les éuèques commençaient à estre biens mvets, et sviuaient les covrs des princes et les mées; mal qui n'est pas depvis amendé. En Espagne, 1 le clergé n'auait pas si bon temps, il y auait qvelqve losede meillevr.... » Alors il cité les Aprugius, Justi- 1» évêque de Valence , Juste d'Urgel^ Léandre de Séville, unes savants ; disant qu'ils tenaient des conciles provin- IX : « Combien qu'evx avssi n'étoyent pas sans taches, Bimvsans plvs que de raison aux seruices , cérémonies et nements extérievrs, dont ont prins racines plvsievrs rpefsti tiens... »
^héodésile commandait encore l'armée; les grands de
Vétat lui donnèrent la couronne. Mais bientôt ib oonnureDl cet homme, qu'on était loin de soupçonner aussi perren qu'il rélait en effet. Extrêmement adrané aux fenune&, Théodésile ne vit dans le trône que le droit d'employer tous les moyens en son pouvoir pour assouvir sa passion. Violences, enlèvements, meurtres, rien ne Tarrèlait. Il déshonorait les premières familles du royaume, faisait empoisonner on poignarder ceux qui le gênaient ou Tentravaient dans Texécution de ses lubriques desseins. Il en résulta que ceux qui approchaient le tyran, tremblant toujours pour leur vie, résolurent de le prévenir. Lui*même en fournit bientôt Toe-
519. casion. Grand partisan delà bonne chère, Théodésîle convia un soir à un splendide repas ceux que, d'ordinaire, il «admettait à ses plaisirs. A un signal convenu les conjurés, échauffés par le vin, éteignirent simultanément toutes les lumières, etThéodésile tomba poignardé, avant même d'avoir pu témoigner sa surprise. Il avait régné un an et quelques mois.
Âgila lui succéda. Son élection , faite par une partie seulement des grands, indisposa ceux qui n'y avaient point participé; et la vie déréglée d' Agila accrut encore le nombre de ses ennemis. Cordoue refusa de le reconnaître. Agila irrité, s'avança avec une armée, jurant de faire un effrayant exemple de la ville rebelle et de ses habitants. Une sortie en masse des assiégés, dans laquelle restèrent une partie de Tarméeetle fils du roi , le força de se retirer précipitamment. L'avantage des Gordouans enhardit l'insurrection en beaucoup d'eodroits. Athanagilde, illustre seigneur visigoth, homme adroit et ambideux, se fit élire chef des révoltés , qui le prodamérent roi. Ge seigneur, pressé de convertur une stérile nomi-
549-553. nation en un pouvoir de fait, demanda des secours i Jostinien, qui lui envoya Libérius avec un corps de troupes. Ep retour, et conformément aux conditions faites, Athanagilde remit au Romain tout le littoral entre Valence et Gibraltar. L'Espagne rentra volontiers sous la domination impériale, que la conformité de religion lui faisait aimer. libérius et son allié allaient se mettre en marche , lorsqu'ils apprirent qu'Agila s'avançieiit vers eux* Agila, battu dans la riraioontre,
Bnfîiît à Mérida. Ce fut en vain qu'il s'efforça de relever le wrage, de réehauffer le dévouement de ses partisans. Les iilids, que sa hauteur avait offensés, ouvrirent les yeux sur s horreurs et les maux de la guerre civile, et résolurent de nner les plaies de la patrie en brisant eux - mêmes leur avrage. Âgila, élevé par eux sur le trône, en fut précipité ir eux; ils le poignardèrent. Une voix unanime proclama 554.565. thanagilde. Dès qu'il fut informé de cette révolution imrevue et inespérée, il fit prévenir les troupes de son acoepitioQ de la royauté , et peu après fut les rejoindre avec les ennes. Athanagildefut, depuis ce moment, paisible sou- »raia des Visigoths, pour lesquels il était urgent de lettre un terme à leurs différents. Justinien en aurait prêté pour reconquérir l'Espagne; lui , redevenu déjà maître à TÂfrique et de l'Italie.
Alhanagilde, affiible et gracieux, préféra l'affection de ses ijets à un régime de terreur; il régna obéi, aimé. Les npériaux, qui avaient aidé aux premiera pas du roi, ne crolient pas pouvoir être assez payés de leurs services. Aussi lendaient-ils leur domination , ajoutant plusieurs places à dUes qui leur avaient été concédées. Les Visigoths adressèmt de vives représentations au roi qui , ne pouvant rien bleuir par voie de douceur et de négociation , prit les armes t enleva bientôt aux Impériaux ce qu'ils avaient envahi {*).
Quelques années auparavant Childebert I*%roi de France, vaît dirigé une expédition contre les Vascons cis-pyrénéensi t nous la relatons pour constater que , dès cette époque, et léme antérieurement» les Gantabres étaient établis sur le ersant nord des Pyrénées-Occidentales. Les Vascons s'étentftient toujours dans le Sud des Gaules, et Ghildebert s'en nquiétait. Après leur avoir repris une partie des bords de - Adour et du Bèarn , le roi franc avait placé en qualité de ;ouvenieur des villes de Vicus-Juli , aujourd'hui Aire, et tenearnum, détruite depuis et alors située entre Ortbez^ et lOscar, un certain Ennodius, duc de Tours et de Poitiers. Il tendit même ses conquêtes jusqu'au gave de Pau» et confia
f) Les méflies.-— Appead. ad. Ghron.— Mayern.
au duc la garde de ces marches. Ghiidebert M se fat pas plutôt éloigné avec son armée, que les Vascons descendirait de leurs montagne^ dans les plaines» ravageant, dévastant tout et brûlant les édifices. Us attaquèrent Ennodîus, le défirent, l'obligèrent à s'éloigner avec les troupes qui lui res* taient, et reconquirent ce qui leur avait été momentanémeot enlevé. Le duc de Toulouse , marcha souvent aussi contre les Vascons, en représaille des incursions faites par eux dans ses états. Mais il ne fut pas plus heureux qu'Enoodius, et les montagnards restèrent maîtres des contrées dont ils avaient chassé les Francs.
De son mariage avec Gasuinde^ Athanagilde avait eu deux filles. L'éclat de leur beauté avait fait bruit juqu'au fond des Gaules. Sigebert, roi d'Austrasie, demanda en mari^ la plus jeune, qui fut la trop célèbre Brunehaut. C'est vers 560 que la France envoya une pompeuse ambassade^ sous la conduite de son premier ministre, Gagon, qui ramena la princesse à son retour et reçut une forte somme d'argent. L'année suivante Ghilpéric^ frère de Sigebert» et roi de Soissons, fit demander Galsuinde, sœur ainée de Brunehaut. Athanagilde ne se décida à l'accorder qu'avee beaucoup de peine, sous les garanties des trois frères du roi que la princesse serait traitée avec tous les égards dus à son rang. Il savait le* dérèglement effréné des mœurs de Ghil* péric qui, marié déjà avec Frédégonde^ vivait ouver* tement avec Audouére, et craignait l'odieux caractère delà reine. Les prévisions du Visigoth se réalisèrent; à l'insti* gation de Frédégonde jalouse, Ghilpéric fit étrangler la belle et malheureuse Galsuinde {*).
^ Après treize ans d'un règne paisible et glorieux, Athanagilde mourut aimé et regretté. Cinq mois d'interrègne suivirent la mort de ce sage prince. Les grands cachaient leur ambition sous le spécieux prétexte qu'ils ne voyaient personne digne de porter la couronne ; et chacun d'eux s'en trouvait tacitement seul capable. Les Impériaux mirent i profit cette division des seigneurs, et poussèrent activement
(•) Les mêmes. Luc— Tud.— Gest. reg. firanc.-*-Fredeg.— Bidar. .
eurs conquêtes pendant que les grands ne songeaient qu'à >pprimer leurs vassaux. Au lieu d'un roi dans Tétat, il y avait me foule de petits tyrans. Le peuple, surtout celui des rilles, donna librement carrière à son mécontentement. Les prands procédèrent alors au choix immédiat d'un roi. La prande majorité des suffrages porta sur Liuva, gouverneur le la Gaule visigothique. Jamais homme ne fut plus fait [KNir le sceptre. Pieux, prudent et valeureux, Liuva faisait laire ses intérêts personnels ou de famille devant le bien public. Persuadé que l'état des affaires dans la Gaule exigeait sa présence impérieusement; que d'un autre côté l'absence d'un chef sage et vaillant exposait les Yisigoths à ^tre expulsés d'Espagne, il proposa aux grands de s'associer M)n frère. La situation des choses, la nature de l'expédient, les acclamations avec lesquelles le peuple accueillait la modeste générosité du roi, forcèrent l'adoption de la propo* ûtion. Or, qe frère de Liuva, c'était Léovigilde. Le roi ayant, par ce biais, pourvu à la sûreté de ses états des deux versants des Pyrénées, resta constamment dans la Gaule, où il oiaintint ses peuples en paix et heureux jusqu'en 572, épo* que de sa mort Q.
D y avait cinq ans que Léovigilde avait corégné avec son frère, lorsqu'il se trouva seul à porter la double couronne ies Visigothies de France et d'Espagne. Pour la plus entière compréhension de ce règne plein et remarquable, il convient le jeter un coup d'œil sur les faits de cette vice-royauté.
Léovigilde avait eu deux fils, Herménégilde et Récarède; de son mariage avec Théodosie, petite-fille de Theudis par Mm père Sévérien, gouverneur de la frontière de Gartha- ^ène. Les Espagnols avaient de l'éloignement pour le viceroi qui, veuf et voulant se les concilier, épousa en 568 Gasuinde, veuve d'Athanagilde dont la mémoire était aimée. Cette alliance mit fin aux factions qui subsistaient encore, et ajouta au crédit qu'avait donné à Léovigilde son premier mariage. Ayant ainsi affermi son pouvoir, le prince ne songea plus qu'à ses projets de guerre contre les Impériaux.
C) Les mêmes-^id. Hist. Goith.— Adam, chron.
les contrées Kmilrophes encore insoumises. Hennénégilde, placé en poste avancé , devait tenir en échec les Impériaux» qui possédaient encore quelques places sur le littoral de Vandalousie. Récarède, sur les frontières des régiims pyrénéennes , était opposé à ces provinces et aux Vascons. Léovigilde au centre, indépendamment de ce qu'il séparait itt deux frères et semblait veiller au maintien de leur bonne intelligence , était en mesure de se porter indifiëremment, et avec la même rapidité au secours de l'un ou de l'autre, 3elon le point attaqué. Il couvrait ainsi ses frontières les plus éloignées^^, se soulageait sur ses lieutenants d'une portion du poids gouvernemental , et se livrait au repos , aox douceurs d'une paix achetée par tant de fatigues et de dangers.
Mais cette paix dont il faisait jouir ses états , il ne pot l'établir dans sa femille ; elle y fut cruellement troublée. Ingonde , catholique zélée , gagna à sa foi Herménégilde» son mari. Léovigilde, arien ardent, outré contre son fils, lai déclara la guerre. Le jeune prince comptait sur le ccmcours des Impériaux ; mais leur général fut gagné par les intelligences et l'or du vieux roi. Herménégilde, réduit à ses propres ressources, pressé par l'épée de son père, se laissa persuader par Récarède , et fût faire sa soumission. Léovigilde^ entraîné par l'âpreté naturelle de son caractère, fit dépouiller son fils des habits royaux et l'envoya prisonnier à Tolède. Ce traitement rigide n'ébranla pas la foi du prince. La conséquence de cette querelle de famille fut une persécution contre plusieurs évêques et ecclésiastiques, d'abord partielle, puis ensuite générale et rigoureuse. Le motif en était leurs intelligences avec le roi des Suèves et ceux de France, ^75^580. soutiens naturels des cathoUques. La reine Brunehaut voulut intervenir en faveur de sa fille Ingonde. Mais Gasuinde, mère de la reine d'Âustrasie et sectatrice^ de Tarianisme, parvint à déjouer ses démarches et rendre inutiles tous ses efforts f).
Pendant qu'une guerre intestine divisait; ainsi la père et le
(•) Les mômes. — Ferrer.— S. Gregor.
es Yascons firent quelques excursions sur le territoire 6carède. Guipuzcoans, Navarrais, habitants de Jaca, le levèrent en masse ; et sous prétexte d'une guerre de on, portèrent dans le royaume limitrophe le pillage et vastation. Léovigilde termina son différent avec le roi Wille et vola au secours de Bécarède. Il entra comme rrent dans TAlava, ravageant, détruisant les habitations, acraat tout sur son passage. Ses succès s'arrêtèrent aux agnes de la Navarre; force lui fut d'en venir à un igement avec les montagnards. Toutefois^ pour contenir va et élever un trophée à ses victoires, il y construisît forteresse à laquelle il donna nom, Victariaco. L'in- Ae monarque avait bien pu s'emparer d'une partie des es d'Alava, défaire les Yascons en rase campagne, les acrer; mais ils échappèrent à la servitude par la migra- Le Yisigoth resta maître d'un champ de bataille, d'un désert fumant encore des incendies qu'il y avait allurouge du sang des siens et des Alavais. Pas un des ius ne resta sur cette teiTC désolée, et Léovigilde ne put infliger aucun des fers qu'il avait préparés pour eux. I héroïque peuplade travei*sa les Pyrénées et se rendit resse, en dépit de toutes les résistances, et avec le ours de leurs frères cis-pyrénéens, d'une portion de la )mpopulanie qui prit d^eux son nom, jusques et y comla Gascogne de nos jours.
tndis que Léovigilde acquérait ainsi une province et ait un peuple, Herménégilde aVait trouvé moyen de der de prison et de pourvoir à sa sûreté. Le roi se mit larche, prit Mérida chemin faisant, eise présenta devant lie. Herménégilde s'y était réfugié. Trompé, lors de sa liére levée de boucliers, par les Impériaux, il s'était ssé cette fois au roi des Suèves. Mir avait levé des troulans l'intention de seconder le prince, il avait même nencé son mouvement; mais le vieux rm, qui justifiait oute circonstance son nom, dont la signification est vigilants enferma l'armée suève dans des défilés, lui a la route de la Lusitanie et se plaça enti*e elle et Heràgilde, trop éloigné pour venir dégager son allié.
Mir, obligé de renoncer à secourir le prince» fut forcé de conclure un traité avec le roi. Il se retira, après avoir doDoé une partie de ses troupes pour concourir au siège de «Sérille. Là se déploya toute Tinflexibilitè de Lèevigilde. Par le Bétô» aujourd'hui Guadalaviar, les assiégés recevaient secours et provisions. Léovigilde en fit détourner le lit. La ville, cernée de toutes parts, commençait à souffrir de la famine ; par mesure de guerre on en fit sortir toutes les bouches inutiles, les femmes, les vieillards, les enfants et les infirmes. Léovigilde les fit passer impitoyablement au fil de Tépèe. Enfin, la ville fut réduite à la dernière extrémité. Herménégildeen sortit, passa à grand'peine et courut se renfermer dans Gordoue, où il se fortifia. Séville se rendit. Léovigilde, instruit de la fuite de son fils, le fut immédiatement assiéger dans Gordoue, qu'il emporta en peu de temps. Herménégilde fut envoyé, chargé de fers, à Séville, d'où il fut ensoile secrètement transféré à Tarragone. Le prince avait envoyé une ambassade à Gonstantinople pour demander des secours. L'Empereur grec avait ordonné au commandant en chef des Impériaux d'Espagne d'attaquer les Visigoths. Le général s'était porté sur Tarragone, et Léovigilde en fit repartir furtivement son fils, qu'il resserra dans une tour à Séville. Un 584. évêque arien fut envoyé à Herménégilde, pour le ramener à sa secte ; le prince, inébranlable dans sa foi, refusa la communion pascale des mains du prélat hérétique. Léovigilde, courroucé de cette persistance, fit étrangler son fils, pendant la nuit du i3 avril 584, dans sa prison. Ge jour a été consacré à la mémoire du martyr par l'église, qui Fa canonisé.
De son mariage avec Ingonde, Herménégilde n^eut qu'an fils nommé Athanagilde, comme son aïeul. Après la mort de son père, l'enfant fut envoyé à Gonstantinople.
Léovigilde continua les hostilités contre les Impériaux, et quoique agresseur, il se contenta de se tenir sur une défensive active. On eût pu penser que la douleur ou le remords avait enchaîné ce caractère impétueux. Il couvrait cependant ses frontières de sorte à ce qu'elles ne fussent pas entamées, rassemblait des troupes, les concentrait, et approvi-
onnait ses magasins; indices infaillibles qu'il méditait iielque expédition. Les Impériaux craignirent que le Visi- )th tentât de les expulser de TEspagne. Trop faibles pour itter contre sa puissance, ils prirent le parti de demander la lix. Ils l'obtinrent, et Torage amoncelé éclata sur les Dè?es. Un certain Andeca, a la faveur d'un mouvement a'il dirigeait, avait enlevé le sceptre au roi légitime, iboric, fils de Mir, auquel il avait fait raser la longue cheveire, et qu'il avait confiné dans un couvent. Eboric était evenu inhabile à régner du moment que ses cheveux 'étaient plus vierges des ciseaux. La révolution opérée çomplit peu de partisans, quoique personne ne s'armât contre lie. Aussi dans sa marche sur Brague, résidence d'Andeca, léovigilde ne rencontra-t-il point, ou peu de résistance. Il lit le siège devant cette ville, qui se rendit après un simulore de défense. L'usurpateur, devenu prisonnier du vain* ueur, fut exilé à Badajos, où il subit la peine du talion. kOdeca eut la tète rasée et fut ordonné prêtre. Léovigilde, qui enait de châtier dans cet homme la révolte contre son naître et l'usurpation, trouva légitime de se mettre a sa lace. Il réunit en conséquence le royaume des Suéves au ien, mesure que la victoire absolvait et rendait rationnelle, les deux peuples^ si long- temps ennemis et rivaux, se virent loglobés dans la même royauté f ).
Usé par les travaux de la guerce et sa propre activité, ngeant en outre sa présence nécessaii*e dans la Péninsule lour prévenir les troubles; Léovigilde, vieux et infirme, nvoya son fils Récarède contre les Francs. Herménégilde, ors de son insurrection, n'avait été soutenu que faiblement lar eux; mais maintenant les Francs attaquaient les possesions gauloises des Visigoths. Ils donnaient pour raison de Burs hostilités la mort d'Herménégilde, dont ils accusaient on père, et les mauvais traitements subis par Ingonde, veuve lu prince et fille du roi d'Austrasie. Dans upe campagne leureuse Récarède força les Francs à la retraite et les )3q)ulsa du territoire des Visigoths. Une suspension d'armes
(V Les mêmes— Morale»— Adam. Gbroo.— Isid— Bidar. —
170 — ^'ensuivit et il fut parlé du mariage de Récarède avec Rigonte, fille de Gbilpéric. Ce roi étant décédé» railiance fat rompue, et Tespoir conçu par Léovigilde de voir, avant de mourir, la paix solidement établie, fut déçu Ç). Lagame se ralluma de nouveau, malgré Tissue de la première. Goih tran, roi de Bourgogne et d'Orléans, vînt la porter jusque dans la Gaule narbgnnaise. Récarède fut de nouveau envoyé à la défense de cette partie du royaume. Il défit entièrement les Francs, et retourna en Espagne après avoir rétabli la tranquillité. C'est alors que, de Tavis de son père, il époun Bada, fille d'un des plus puissants seigneurs visigoths. Ce mariage fut accueilli par les acclamations de toute la nation. Quelque temps après Léovigilde, brisé par les années, les maladies et ses nombreuses infirmités, mourut à Tolède en 585, après dix-huit ans de règne. Prés de sa fin, il écouta le métropolitain de Séville, saint Léandre, celui-là même qui avait instruit et converti Herménégilde. Le monarque rentra dans le sein de l'église, et recommanda même à son fik Récarède d'embrasser et de suivre la religion catholique (^.
Cette conversion était due sans doute aux terreurs que soulevaient dans l'âme du vieux arien la mort violente de son fils, et les persécutions dont il avait si long-temps affligé les chrétiens. Peut-être aussi voyait-il se dresser devant lui, comme un remords, les ombres de ceux qu'il avait sacrifiés à ses haines, ses vengeances, ou son ambition. Si le sang des champs de bataille se retraçait alors a Timagination do roi conquérant , il est probable que cet aspect et ses souvenirs, joints à l'affaiblissement de l'âge et de la souffrance, ont dû le ramener à des pensers meilleurs.
Quoi qu'il en soit , Léovigilde est une des ombres grandioses qui se détachent sur le fond barbare. Guerrier intrépide, il savait se jeter au plus fort du danger, quand il lui fallait électriser ses soldats; génie profond, il joignait à une parfaite entente de la guerre, la prudence d'un général con-
(*] Daniel. Hist. de France.
(") S. Gregor. — Greg. Tur. — • Marian. —Ferrer. — Morales.— Padilla.- Baronius — Act. Coac. Tolet. — Bid.
mmé. Léovigilde savait prévoir de loin, et se préparer des iceés ultérieurs ; habile et rusé politique, il prenait toujours moyen de diviser entre eux ses ennemis réunis , lorsquMl s trouvait en faisceau trop fort pour se heurter contre eux. lors il les attaquait séparément, les battait, les écrasait, s soumettait à sa domination. Aussi ses armes furent-elles instamment victorieuses. Il acheva la ruine des Impériaux, mtre-balançant d'abord et annihilant ensuite leur influence leur pouvoir. Il vainquit les Gantabres, leur détruisit s villes d'Amaya et Gantabria dans TAlava et la Rioja, qu'il ur enleva; il réduisit les Suéves et les adjoignit à son vaste npire. Avec un admirable esprit d'ordre , ce grand prince Diblit le Gsc royal, fit fleurir l'état financier de son royaume; tandis que la terreur de son nom protégeait ses frontières i dehors, son équité et sa droiture lui faisaient scrupuleument observer les lois de la justice , tant vis- à - vis de ses jets naturels , qu'envers ceux que la victoire et la conléte avaient courbés soua son sceptre. Il revit, corrigea, léliora les codes d'Alaric II et d'Euric. Il établit une displine sévère dans ses armées, et les tint toujours en haine.
La rigidité inflexible de son caractère le porta à quelques tes de cruauté; les persécutions qu'il fit essuyer aux clésiastiques catholiques font ombre à son tableau. Mais ux-ci^ soit en haine de l'hérésie que professait le roi , soit r dépit de voir leur ambition trompée , se posaient en nemis, et suscitaient des embarras à Léovigilde. Ge fut le Hropolitain Léandre qui arma contre le roi jusqu'à son 9, au secours duquel il avait a{^lé les rois suève et me.
Chez un homme de la trempe du monarque visigoth , les 3yens devaient être extrêmes, les châtiments terribles^ les ^sentiments implacables, les vengeances sanglantes. Il irchait vers un but unique ; il y allait droit et d'un pas *me. Malheur à tout ce qui se rencontrait sur son chemin; cerdoce, liens du sang , rien n'était assez respectable ni ^z fort pour l'arrêter dans sa course « ni même la retarr. Juste autant qu'ambitieux, il tenait dans les bornes du
respect les grands de Tétat , mettait le peuple à Tabri de Toppression, et voulait que tous ceux qui lui tenaient fidèle obéissance jouissent également , et sans distinction de sa royale protection. Aussi son joug fut -il léger à tous, et accepté, moins encore par la crainte qu'il inspirait, que par la sagesse et Tuniformité de son gouvernement. S'il fut avare, il fut grand aussi. Nul de ses prédécesseurs ne s'était distingué des grands par le costume; Léovigilde fut le premier à se couvrir de la pourpre des rois, à entourer le pouvoir de l'état du luxe ; il en fit de la grandeur. Il comprenait que parler aux yeux de la multitude, c'est déjà impressionner les imaginations , et que la foule veut du spectacle. Cet homme spécial avait deviné la nécessité d'une chorlatanerie gouvernementale. En un mot^ Léovigilde fut l'homme de son époque , l'homme exigé par les circonstances d'alors; un de ces hommes d'élite que la providence, l'œil du monde, tient en réserve, et ne lance à intervalles qu'avec la missioo de préparer l'avenir.
Récarède, devenu l'unique descendant de Léovigilde, avait déjà prouvé dans ses brillantes campagnes contre les Francs, qu'il saurait dignement porter l'épée de son père. Le cri général et le choix des grands de l'état , qui ne voulaient pas avoir l'air de renoncer à leur droit d'élection , le portèrent au trône. Aussitôt qu'il fut reconnu par la nation, Récarède reprit les négociations entamées par le feu roi, pour consolider la paix avec la puissante nation franque. Il envoya des ambassadeurs à Contran, roi de Bourgogne et d'Orléans. Mais celui - ci avait ses défaites précédentes i venger, et malgé le mauvais succès de ses armes dans ses essais contre les Yisigoths de Novempopulanie, il rejeta toii( accommodement. Ghildebert, roi d'Austrasie et fils de Contran, bien assuré que, loin d'avoir participé à la mort de son frère Herménégilde, Récarède avait toujours regardé ce crime avec improbation et horreur, accueillit ses ambassadeurs et conclut la paix. Récarède porta alors la guerre contre les Vascons de Cantabrie ; il prétendait les soumettre. Forts de leur position, fiers de leur liberté vierge, les enfants des montagnes s'entendirent. De la Biscaye et de
TAlava ils opposèrent une telle résistance aux Visigoths^ que ceux-ci furent obligés de se retirer, sans autre succès que quelques villages de la plaine brûlés.
Vers cette époque une conspiration tramée contre Réca- 586. réde par Sisbert, ancien capitaine des gardes de Léovigilde, et celui-là même qui avait égorgé Herménégilde , fut découverte, et le coupable fut puni de mort.
Dans le courant de Tété de cette année, Contran, qui avait réuni une armée nombreuse sur la frontière des provinces visigothes- gauloises, les y fit entrer sous les ordres de Didier et Austrovalde, deux de ses généraux. Leurs succès furent d'abord rapides^ a cause de leur grand nombre; au point que les généraux de Récarède ayant voulu les arrêter, les Yisigolhs lâchèrent pied sans combattre. L'impétueux Didier s'avança avec peu de troupes jusque sous les murs de Garcassonne, voulant tenter un coup de main. Les Yisigoths, ayant reconnu sa faiblesse numérique , lui firent payer cher son imprudente présomption. Ils fondirent sur lui^ le tuèrent, et taillèrent en pièces tout le corps de troupes qui le suivait. Retrempés par ce succès, ils se portèrent promptement sur l'armée d' Austrovalde, l'attaquèrent avec fureur, la mirent en déroute, et en firent un grand carnage. Cette victoire si complète porta une grande joie à la cour de Tolède , et Récarède profita, pour l'exécution du grand projet qu'il méditait, de ce premier moment d'enthousiasme , qui toujours porte aux concessions.
Depuis long-temps le roi, instruit et endoctriné par le 585-587. métropolitain de Séville , Léandre , s'était converti à la religion catholique. Maisdéclarerpubliquement, devant la cour, son abjuration de l'hérésie arienne , était un pas périlleux. Cependant à la faveur de l'avantage signalé qui venait d'être remporté sur les généraux de Contran ; Récarède se détermina à faire aux grands et aux évèques ariens réunis en conseil, la proposition d'introduire le catholicisme dans ses états. Comme il en advient ordinairement d'une proposition faite par une bouche royale , celle-ci fut approuvée et adoptée avec tous les dehors du contentement. Les changements subits de croyance , les religions ou cultes doiinés, imposés
aux états par le souverain , laissent toujours un venin, une profonde irritation dans les esprits. Ce poison fennente daog Tombre et le silence; il enfante le fanatisme , monstre farwehe et implacable qui aiguise en secret les poignards, et proclame saint l'assassinat. Antalacus , évèque arien et zéU sectaire , de concert avec les deux comtes Grâniste et Yildigerne , ariens et mécontents comme lui , résolurent , en 587, d'exciter une sédition. Tout avait été combiné avec tant de soin et de discrétion , qu'un nombre considérable d'ariem parut impunément en armes , se rua sur les catholiques, sur les ecclésiastiques surtout, et en égorgea un grand nombre. Les principaux chefs militaires du roi, fidèles et dévoués à toute épreuve , assemblèrent à la hâte quelques troupes, tombèrent sur les sectaires , les dispersèrent , et les deux comtes rebelles furent tués. Antalacus mourut de cba-
grin r).
Une conspiration plus dangereuse suivit celle-là. Dans les questions, comme dans les guerres de religion, le sang versé devient sang de martyrs aux yeux du parti vaincu , et fait des prosélytes. L'insuccès des précédents , loin d'être une leçon, semble alors être un avertissement de mieux réussir. Cette conspiration , conçue sur une plus grande échelle, fut conduite encore par un évèque arien. Sunna, métropolitain de Mérida , autrefois en grande faveur auprès du roi Léovigilde qui , pour le placer sur le siège de cette ville , en avait exilé Mausona , évèque catholique. Deux comtes ariens , Seggon et Witéric , ce dernier en haut crédit auprès du roi , étaient ses complices , et ses têtes de faction. Il fut convenu qu'on éclaterait à Mérida ; et que le signal, pour lever l'étendard de la révolte , serait l'assassinat de '^ Mausona replacé pariRécarède qui avait révoqué Sunna, et celui de Claude , gouverneur d'Austrasie pour le roi. Ea conséquence , Sunna , sous prétexte de se convertir, de- ^ manda une conférence à l'évêque Mausona. Elle eut lien sous le portique de la cathédrale , en présence du duc dlaude, gouverneur. Witéric, très«avant dans la confiance
(•) Marian.—Turq.— Ferrer.— Bicl.—Marq. de Nondejar.^Concil. Hisp. Gre^. Tur. — Daniel.
Il duc, par suite de la faveur dont il jouissait auprès du roi, Bvaii se placer derrière Claude et Févêque , et s'était chargé 3 le tuer. Seggon , de son côté , avait amené à cette confétnce un grand nombre d'ariens qui tous tenaient leurs mes cachées , devaient soutenir l'action après le meure, et s'emparer de la ville. Sunna, placé en face du rélat, lui fit un long discours pour attirer toute son attenta» et laisser aux conjurés le temps de faire leurs disposions. Witéric était arrivé à sa place ; mais il ne put jamais rracher son poignard du fourreau , soit que le fait fut ainsi t que la main lui tremblât; soit que le jeune favori , reculant evant le crime au moment de le commettre , eût horreur e répandre le sang innocent aussi lâchement; sôit encore lie la réputation et les hautes qualités de Claude eussent aralysé son bras. Tant il est que son excuse fut adoptée et ue l'on se détermina à profiter d'une procession pour éprendre l'occasion perdue. Mais Witéric^ entraîné par le 3mords ou conduit par l'ambition , dévoila au duc le secret e la conspiration. Les principaux auteurs furent arrêtés, laude instruisit le roi de ce qui se passait. Récaréde conamna l'evêque Sunna au bannissement et à l'exil, et Segon à avoir les deux mains coupées par le bourreau (*). Il doit nécessairement exister dans le fait seul de conspidr, quelque chose de fascinant et d'attractif. L'insuccès, les ades châtiments , l'exemple des autres , ne désillusionnent as ; pour l'éventualité de l'odieuse réussite d'un crime , on xpose certainement sa tète. Echouer, c'est la mort; le sucés encore vous présente souvent la même chance , le même "ésultat. C'est un état maladif, fiévreux, qui entraine une orte de délire ; et si l'on joint aux motifs de haine personnelle t d'ambition^ qui d'ordinaire sont les principaux moteurs [ans de tels événements , la raison plus sanguinaire du fanaisme religieux , paroxysme de l'égarement et de la fureur hez l'homme; on pourra comprendre comment, souvent, me main que l'on croit amie, aiguise, dirige et enfonce elleaême le poignard de l'assassin.
(*) Les m Polède.— <
(*) Les mêmes. — Garibay. — Paul Diacoo. — S. de Mendoza. -^ Conc G. d6 Loy. — Aîonzo de Ilaro.
Aux conspirations réitérées que nKHis Tenons demmilkn* ner, en succéda une autre , qui ne fut pas plus heureme. Gasuinde » reine douairière, veuve des deux rois AthanagiUi et Léovigilde, belle-mère de Récarède, avait, en apparence et pour obéir au torrent » embrassé la religion «catholiqQe. Arienne au fond du cœur, elle ne pouvait pardonner au m ce qu'elle nommait une apostasie, un crime qne sonmalheo' reux frère avait payé de sa tête. Elle résolut d^eû punir le roi, et de se faire l'instrument de la vengeance de sa secte. En conséquence, elle s'entendit avec Ubila» évèque arien. Les mesures furent prises avec un profond mystère. Le plan était la mort du roi , regardé par les conjurés comme ronique obstacle à leurs desseins; le but, le rétablissement de l'arianisme sur les ruines de la religion romaine. Mais cette trame si soigneusement ourdie fut encore découverte. Par respect pour le caractère sacerdotal d'Ubila , on se conteDta de l'exiler. La reine douairière fut gardée à vue , en attendant que le conseil de 1 état, présidé par Récarède, eAt prononcé sur son sort. Soit regret , soit désespoir, soit toot autre cause, Gasuinde mourut avant qu'il eût été pris aucaiie décision. Le roi voulant détruire dans sa source tout le mal dont il pénétrait le motif, fit réunir et brûler .publiquement tous les lives ariens.
Bien que guerrier valeureux et habile général , Récarède tournait toutes ses pensées vers la paix. Consolider la religion, travailler au bonheur de ses peuples, assurer leur tranquillité, revoir et affermir les lois et leur exécution, rétablir et maintenir l'ordre dans toutes les parties de son vaste royaume ; telles étaient les pensées dominantes du roi , et le but de ses constants efforts. Il tenta de nouveau la chance d'amener Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne , à conclure avec lui un traité. La mort récente de Didier, les revers essuyés par Austrovalde dans une défaite complète ; tout devait faire espérer la bonne issue d'une négociation. Mais Gontran , humilié et irrité des pertes faîtes par ses généraux» sachant d'ailleurs qu'Austrovalde avait reformé son armée et s'était emparé de Garcassonne, se montra plus hautain et plus inflexible que jamais. Sa réponse fut une armée de
loiiaDte mille hommes, qu'il envoya pour soutenir son général. Elle était sous les ordres de Boson , homme de guerre liatingué. Récarède lui opposa Claude » duc de Mérida et (ouverneur de la Lusitanie , qu'il envoya commander dans es Gaules. Un combat acharné et longtemps disputé eut ieu près de Garcassonne, et malgré Finfériorité numérique 58S-5S9. les Visigoths » Claude remp^^ta sur les Francs une victoire K>mplète (*).
Récarède concentra de ce moment ses pensées vers la eligion , qu'il voulait établir sur des bases inébranlables « en a mettant en mesure de résistera tous les efforts des ariens» 1 convoqua à cet effet , a Tolède , un concile auquel assisèrent cinq métropolitains; ceux de Séville, de Mérida» Tolède 5 Narbonne et Garcassonne. 11 y avait en outre soixanteleux évèques. Badda fit alors, probablement, son abjuraion et embrassa la foi catholique. Parmi les actes de ce îoncile, il en est un qui porte l'exclusion des Juifs de toute sharge publique. Défense leur fut intimée aussi d'avoir des esclaves chrétiens, ni aucune femme ou fille chrétienne^ libre ou non, pour concubine. Tous les canons faits par ^tte assemblée furent approuvés et signés par le roi , les métropolitains et les évèques. La conversion des Visigoths tut opérée par un acte , qui fut dit naUonal.
Quoique toute cette affaire eût été conduite et conclue, en ipparence du moins, avec une parfaite unanimité; une nouvelle conspiration fut tramée par Argimond, un des [urincipaux officiers de la maison du toi, qui était revêtu des plus importants gouvernements du royaume. Tant de pouvoir ne suffisait pas à son ambition ; il lui aurait fallu la royauté. La réforme religieuse lui servit de prétexte. Arginood réussit à se faire de nombreux partisans; les rangs des x>njuré8 s'épaississaient chaque jour, et c'est ce qui les fit lécouvrir. Les principaux furent punis de mort; Argimond, lépouillé de toutes ses dignités , battu de verges , attaché mr un âne , fut promené dans les rues de Tolède avant son exécution. Il eut la tête tranchée.
0 Greg. de Tours. — Fredeg. — Bicl. — Daniel.
Les Juifs firent aussi, dans ce lemps, d^actives dëmarcbcs auprès du roi , pour obtenir de lui le rappel de Tarticle à canon qui les concernait. En possession du commerce de k Péninsule , les Juifs avaient de grandes richesses en munè* raire et métaux précieux. Ils offrirent à Récarède des so» mes considérables , pensant se le concilier ainsi. Le généren «t noble roi rejeta^vec mépris et fermeté leurs prières et leurs présents (*).
592. La reine Badda était morte , et Récarède demanda Clodosinde fille de Brunehaut , sœur d'Ingonde et de Ghildebert roi de Metz, neveu et fils adoptif de Contran. Cette princesse avait été promise au roi des Lombards , qui était arien. Le roi des Yisigoths Fobtint en Tachetant , ainsi que la paix, par la concession de deux places de la Caule narbonnaiee, Jubiniac et Corncillan. Brunehaut lui envoya sa fille Clodosinde en Espagne. Récarède adressa des ambassadeurs et de riches présents au pape Crégoire le Crand. Il demandait an pontife un extrait des traités passés entre son prédécesseur Herménégilde et Tempereur Justinien. Ces traités devaient constater à quel titre les Impériaux possédaient encore en Espagne les terres qu'ils y X)ccupaient. 11 obtint ce qu'il demandait ; et pour donner une idée de la manière de procéder du clergé d'alors > nous allons transcrire littéralement ce qoe rapporte de ce fait Mayeme , écrivain estimé , qui date de plus de deux cents ans. « Vn si sainct propos dv roy Ricaréd « et des seignevrs Coths estait cependant mal secondé par le « pape et les prélats de ce temps-là, désia accovstvméz "i « faire svperflve parade , et sovuent marchandises des cho* « ses externes^ qvi de pev seruent à la piété. Le roy enuoya ar « pape Grégoire I", appelé sainct et ange de la terre ^ des « présents royavx : Ivy^ de son costé le récompensa de reli- « qves , d'vn aneav de la chaîne dont St-Pierre estait lié par « le col , qvand il sovfirit martyr : dv bois de la uraye croix» « des cheuevx de St-Jean-Baptiste , et telles avtres singvlari- « téz , auec le manteav archiépiscopal povr Léandre euesqve
(') Concil. Hisp. —S. Gregor.— Turq. — Manaa.— Ferrer. —Mayero.
-^479 — i de Séuille. G'estaieiit les exercices de piété qvi désia r^e6taient par trop en Tsage parmi les chrestiens f). »
Les Impériaux^ autorisés par le Patrice qui les comman* hit alors au nom de Ferapereur grec , avaient fait de nomireuses incursions et de grands dégâts dans les terres de la lominatiou de Récarède. Le roi , à la tète de ses troupes, narcha contre eux , les battit en toutes rencontres , les força i se retirer et à se contenir dans leurs limites. Bien qu'il BÛt été attaqué par les Impériaux et forcé par eux à prendre les armes; bien encore qu'il eût une supériorité de forces marquée, et qu'il eût facilement pu écraser, ou chasser définitivement les Impériaux de la Péninsule ; Récarède cependant était doué d'une équité tellement scrupuleuse, d'une droiture tellement admirable , qu'il ne voulut point se prévaloir de ses avantages. Il leur laissa consciencieusement tout ce que tes anciens traités leur allouaient, et leur offrit, à des conditions peu onéreuses, une paix qu'ils acceptèrent avec empressement, et comme un bienfait f *).
A peine cette guerre fut terminée qu'une autre réclama Bécarède. C'étaient les Vascons; mais avant d'en dire le résultat, il nous faut une courte digression qui suppléera au nlence affecté des auteurs , et qui ressort des faits connus et racontés par l'histoire.
Qepuis l'avènement de Récarède , l'état d'hostilité avait été permanent entre les Vascons et les Visigoths. Les Vas* eODS, voisins des possessions impériales, étaient restés iidèles alliés des Romains, les secondaient dans leurs invasions continuelles , et faisaient eux - mêmes des courses et des attaques fréquentes sur les terres du roi. Gomment un royaume aussi puissant que celui des Visigoths , qui avait repoussé, vaincu, détruit d'aussi fortes armées que celles des Francs; qui rivalisait de grandeipr et de pouvoir avec eux ; qui luttait avec avantage contre celte puissance* déjà formidable : comment, avec autant d'éléments de succès, les Visigoths ne pouvaient-ils parvenir à réduire à l'inaction
(•) Hayem. — Bicl— Daniel. — Grego. Tur. (") Isid.— Vasœi Chron.
— isola poignée d'Impérianxqni sunriTaieBtàRoiiieddiiBipdfn coins de TEspagnef ConineBl les Impériaux se potriM* ib maintenir dans la Vandalonsie, que ne comprenaieatfs les traités d'Athanagilde? Comment, d'an antre eàHè^m fiera Visigoihs que la yictoire avait presque ooBfltaanMrt protégés et suivis partout ailleure, venaîent-ils échbner «m eesse aux pieds d'un petit peuple qui les bravait orgiot V leusement et avec impunité , du haut de ses mont^pei! ' Seraitpce que Récaréde aurait été bien aise d'avmr me tante occasion d'entretenir ou de former ses Iroopes combats? Regardait-il donc cette lisière de la comme une école» un gymnase guerrier? Non ; il fi»t \à aller au fond des choses avec bonne foi » et accepter le ni motif de cette perpétuelle déconvenue. Les Yascons et 1» Impériaux unissaient leurs arm^ contre Tennemi commn^ aussitôt que Tun d'eux était menacé ou attaqué par te honunes qu'ils avaient en haine. Quelques batailles firal heureuses aux Visigoths, les Yascons battus se relirértti dans leura montagnes, leur inexpugnable retranchemasL Mais une victoire n'est pas une conquête ; défaire une anaéi n'est point subjuguer une nation, et les temps d'airil qu'éprouvait la guerre n'étaient que de tacites suspension d'armes, dont le vaincu avait besoin. pour panser ses blesif* res et. se préparer à recommencer ; cela ne constiiiiiil point la paix.
Le roi , trompé par ces moments de Telàche , siltar eafti qu'une population comparativement aussi peu nombreoie ne pouvait faire de sérieuses invasions ; retirait alo» ses 86l> dats, que d'autres guerres réclamaient ailleurs ; ou s*9 iai laissait en observation, les Yascons se p<»rtaient, par les gorges et les détours mystérieux de leurs rochers, Mrm autre point qu'ils ravageaient, après l'avoir attaqué à l'iiD* proviste. Ils se retiraient ensuite avant qu'on eût eu le tsnpi (le marcher contre eux. Us évitaient autant que possible les batailles décisives et rangées ; et cherchaient toujouis le combat qui leur était particulier et le plus favorable, en attirant l'ennemi sur leur terrain. Un fait prouvé d'ailleiirs» c'est que les Yascons ont été en état de guerre pendant trois
peoles contre] les Visigolhs. Ce foit répond, à toutes les llq^ctîons. S'ils avaient été subjugués, des révoltes partielles Il alternativesjauraient pu éclater; mais on ne les aurait f$B VUS en état constant d'hostilités ouvertes et déclarées;. el lela par impossibiKlé.
Ces expéditions militaires interrompirent d'autant les tramux que Récarède préparait pour le bonheur de ses peuples Bl la gloire de ses successeurs. Dés le rétablissement de la tranquillité^ il reprit la révision des affaires* ecclésiastiques et civiles. Homme de progrés, il avait marché avec la civilisation qui avance toujours; comprenant les exigences et les besoins de son époque , il fit aux lois de son royaume les changements nécessités par les nouvelles mœurs et coûtainés. Tandis qu'il s'occupait ainsi avec persévérance > Réca- ^'' féde fut atteint d'une maladie qui l'emporta vers le milieu de février 60i . Grand prince que l'Espagne entière regretta, il avait reçu le glorieux surnom de père du peuple. Législataur de ses états , qu'il avait étendus et affermis , il avait régné seize ans; fondateur du cathoFicisme dans son royaune, il en avait extirpé le schisme et l'hérésie. Récarède laissa trois enfants; Liuva, fils naturel qu^l avait eu , cinq ma avant son avènement au trône , d'une femme de basse KXtraction ; Suintila et Geila, nés de la reine Badda. Il ne Murait pas qu'il eut obtenu de descendance de Glodosinde. Le respect des grands pour la mémoire d'un roi chéri du miple, fit passer par-dessus l'irrégularité de la naissance de Uiiva. U fut élu et proclamé roi, bien qu^il n^éftt encore que niigt ans. Malgré les espérances que l'on fondait sur ce mnce, et quoiqu'il n'eût pas démérité de l'affection de ses Nqets» son régne fut court. Une catastrophe cruelle lui enleva msemble la liberté, la couronne et la vie.
Witeric , le même auquel Récarède avait si généreuse- Dent pardonné, persuada au jeune monarque qu'il était de a gloire d'expulser d'Espagne les derniers Impériaux , et (dlicita le commandement de l'armée, qu'il obtint. U parvint à corrompre les principaux officiers, s'empara du malleureux Liuva, auquel il fit couper la main droite, et le fit 603-604. lérir tôt après. Alors les compUces de son crime le procla-
mérentroi {*). Wileric reprit sur-le-champ la guerre conln les Impériaux ; il leur livra une bataille rangée , lea ^m/fà et leur enleva Siguenza. Ce succès lui valut quelque hitm auprès du peuple , toujours prêt à saluer le soleil leviM, pour peu qu'il ait d'éclat.
C'est près de cette époque aussi que le roi de Bourgope demanda à Witeric sa fille Hermenberge» comme gage de k paix entre les Visigoths et les Francs. Witeric soascmï avec empressement à une demande aussi flatteuse pour loi 1'' qu'elle lui était avantageuse. Les ambassadeurs boargui- 1 gnons, traités avec grande distinction, emmenèrent Hemeih berge, à laquelle son père donna une suite d'une magniicence royale. Peu de temps après, le Bourguignon renfcrfi la princesse à son père , soit sur quelque sujet de méo(mlentement, soit, comme le prétendent quelques auteurs, par suite des intrigues de Brunehaut.
Un aussi sanglant affront souleva un profond ressenUment dans l'âme de Witerio, qui se ligua avec les rois Clotaire de Neustrie, Théodebertd'Austrasie et Âgilulphe des Lombards. Déjà celte ligue couronnée avait réglé le partage des états du roi de Bourgogne , lorsque ce dernier réussit à mettre 604-610. Théodebert dans ses intérêts. Une méfiance mutuelle jeta la division parmi les autres princes, et l'association se.rom* pit. L'affront fait à Hermenberge fut attribué à la méchanceté de Witeric par ses sujets, qui conçurent pour lui désai^ fection et mépris. Il se répandit aussi que le roi, arien dans le cœur, voulait rétablir l'hérésie. Ce bruit causa un soolèvement général, et les plus ardents se précipitèrent inopinément dans le palais de Witeric ; ils le poignardèrent pendant qu'il dînait, juste représaille du crime qui l'avait placé sur le trône. Son corps fut ensuite jeté par les fenêtres, en pâture à la fureur de la populace, qui le traîna par les raes, le chargea d'invectives et d'imprécations, et l'enterra dans le lieu destiné à la sépulture des criminels exécutés Q.
Gundemar, un des plus ardents conjurés et meneurs de
(*)Marian.— Ferrer.— May ern.—-Va8œi. Chron.— Isid. — M. deMondej. (**) fsid. — Fredejf.— Ferrer. — Marian. — ^Diftiiel.
— 18Sf — pulace contre Witeric^ fut élu et proclamé à sa place. Lt un homme de grande distinction et à belles qualités; lui manquait que d'être arrivé au pouvoir par une voie égitime que l'assassinat. Son premier acte fut d'affert de maintenir la paix avec les Francs ; bonne et pru-
politique de Tépoque. Pour arriver à ce but, Gunde- ^assujétit à une sorte de tribut annqel; les Yisigoths fet ce traité à déshonneur. Car ce peuple belliqueux et ^ait plutôt rhabitude d'en imposer que d'en payer, oi qu'il en soit, les Vascons, descendus de nouveau de
montagnes, avaient recommencé leurs courses sur les i du royaume. Gundemar, naturellement brave, prit le landement de l'armée, s'avança dans les parties plates Cantabrie et la Yasconie, y mit tout à feu et à sang, et ea les Vascons à se réfugier dans leurs montagnes. A etour de cette expédition, le roi convoqua à Tolède un île, dont il ratifia et signa les canons , marque évidente
I suprématie que conservaient alors les rois d'Espagne, eur coté , les Impériaux avaient commis sur les terres Visigoths quelques hostilités, qui forcèrent le roi à )r contre eux. Les Impériai^ic , trop inférieurs pour se irer avec l'armée de Gundemar, se retranchèrent dans \ camps. Ils y furent attaqués, forcés après un sanglant
»at, et la tranquillité se rétablit. Gundemar, après cette G12. )agne, tint encore un concile , et fut bientôt après, en atteint de la maladie dont il mourut. Son règne fut trop . pour la réalisation des espérances qu'il avait fait conceà ses sujets; sa piété, son courage, son soin du bien ic le firent regretter (*).
^but, guerrier, savant, ami des lettres, fut unanimement
II débuta par une vive persécution contre les Juifs ; de sortir du royaume ceux qui refusaient le baptême,
(trit d'infamie ceux de ses successeurs qui permettraient 1 chrétien fût esclave ou même serviteur d'un Israélite, autre de ses premières ordonnances fut de déclarer lais infâme quiconque^ en temps de guerre, refuserait
sid.— Marian.— Mayera.— Ferrer.— Concil. Hisp.— Vas. Chron.
de marcher, ou foirait pendant le combat. Presqne aussitôt l'avènement de Sisebut les Impériaux et les Vasccms recommencèrent leurs invasions et leurs ravages. Le roi envoya dans les Asturies une forte armée commandée par Réchila; Suinthila, fils de Récaréde, en reçut une non moins considérable pour aller châtier les Vascons< La fortune fut contre eux; Asturiens et Vascons furent encore défaits, et ces derniers se retirèrent, comme toujours, dans leur asile naturel. Ils avaient tenté le recouvrement de TAlava et de la Rioja. Ce succès flatta d'autant plus Sisebut, que c'était un brillant début de règne, et un encouragement k l'ancien projet de ses {Nrédécesseurs : l'entière expulsion des Impériaux, qui possédairat encore tout le littoral Méditerranéen depuis Gibraltar jusqu'au royaume de Valence, et sur l'Océan les côtes de 613-614. l'Algarve et nombre de petites places et forts sur leurs frontières. Sisebut savait que cette guerre exciterait chez son peuple de vives sympaûiies. Il fit ses préparatifs sur une grande échelle, de manière à pouvoir continuer l'entreprise sans désemparer, jusqu'à complète réussite.
Tant d'apprêts éveillèrent la méfiance de l'ennemi. Mais soit méprise sur les véritables intentions du roi, soit présomption de leurs forces; au lieu de préparer une sage et énergique défensive, les Impériaux, sous la conduite da Patrice Gésaire, s'avancèrent imprudemment à la rencontre des Visigoths, dès qu'ils le surent en marche. Us furent battus à outrance, leurs pertes furent grandes, et Sisebat, profitant habilement de ses avantages, leur enleva plusieurs places que ses devanciers n'avaient pas osé seulement atta- 614. quer. Gésaire vaincu attribua sa défaite à la supériorité numérique des Visigoths qui occupaient ses provinces. Il résolut de les en chasser, rétablit son armée avec autant de soin que d'ardeur,, et tenta la fortune une seconde fois. Elle lui fut plus rigoureuse encore; le nombre des prisonniers égala celui des morts^ et tous deux étaient effrayants. Aussi généreux que brave et habile, Sisebut acheta de ses propres deniers les captifs de ses soldats, fit soigner les blessés et les renvoya chez eux. Gésaire fut réduit à solliciter la paix, d'un monarque dont la clémence et la grandeur d'âme
i soumettaient ses adversaires plus solidement encore que 8 armes.
Les conditions furent dictées par le roi, et acceptées par baire, sous la réserve de l'approbation de Tempereur êraclius. Sisebut désigna un seigneur du nom de Théodo- B pour accompagner à Gonstantinople Ansemond, envoyé 1 Patrice. L'Empereur ratifia le traité» ne demandant que royaume d'Algarve, qm lui resta. Maître des possessions ipériales« le roi songea à prévoir le cas où les Impériaux nieraient de reconquérir ce qu'une courte campagne venait ) leur faire perdre. Il fortifia les places frontières et parti- ete. iliérement Evora. Sisebut réunit ensuite ses forces kvales contre les pirates des côtes du nord d'Afrique, qui festaient la Méditerranée. Il embarqua la meilleure partie \ ses troupes victorieuses^ aborda dans la Mauritanie Tinlane, s'empara de Tanger, des pays environnants, et déli* a ses sujets des dévastations des forbans. Cette philan- eao. >pique expédition fut la dernière de Sisebut ; il n'y suroît qu'un an (*).
Sous tous les rois visigoths, nous trouvons les Vascons en mes. Malgré le mauvais vouloir plausible des historiens du mps, le fait seul suffit pour démontrer la haine violente des iscons contre les Visigoths, et la fréquence des preuves l'ils en donnaient. Il appert, du peu qu'en disent les teurs, que les Gantabres ont été pendant trois siècles en lerre contre leurs redoutables voisins ; jamais il n'y eut lur eux de soumission admissible, pas plus que de domiliion possible pour leurs ennemis. Un fait sur lequel iccordent tous les narrateurs, c'est que, dans les jours de rce et de puissance de Rome, comme aux plus belles loques de toutes les nations qui se sont heurtées contre les iskariens, ils ont toujours été régis par les Fors, loix, ituts qui les gouvernaient depuis des siècles ; et par ceux le, depuis, ils établirent d'après les modifications exigées r les changements de circonstances et la marche progressive
*) Les mêmes. Luc. Tud— Paul Emil. de gest. Franc— Âlfons. à Cartbag Sp. reg. Siseb.— PauL Diacon.— »
des temps. Ces modifications, c'élail toujours eux-mêmes qui les faisaient dans leurs assemblées générales, à Tombre du chêne consacré, sous la présidence des chefs et anciens de la nation. Les questions étaient examinées et résolues par une réunion de Nestors.
Une autre remarque d'où jaillit aussi la preuve que les Yascons, bien que vaincus par la chance des armes, n'ont jamais été subjugués, c'est que dans aucun des nombreux conciles convoqués par les rois visigoths, pendant une longue période, on ne voit aucun évêque de la Vasconie, ni de la Gantabrie, Navarre ou Biscaye. Ce n'est pas qu'ils ne fussent catholiques ; jamais le polythéisme ne les a flétris de ses absurdités. Ce n'est pas qu'ils n'eussent point de prélats; nous les trouvons nommés dans d'autres occasions. Mais c'est que ces synodes étaient provoqués par ordre des rois visigoths ; c'est qu'ils étaient présidés par eux ; c'est que, malgré toutes les menées et tentatives du clergé pour se soustraire à la suprématie royale, dès cette époque il fallait la sanction, l'admission, la signature des rois pour valider les canons et articles arrêtés par les métropolitains et leurs subordonnés.
Et puisque nous tenons en main la plume impartiale et sévère de l'histoire, nous devons à la vérité de dire que le clergé était dès lors envahissant. Trouvant des rois fermes, guerriers , jaloux de leur pouvoir, il ne pouvait s'exposer à les heurter de front. Il n'avait pas encore, surtout parmi cette âpre nation visigothe, assez de terrain de gagné. Mais le clergé n'en cherchait pas moins à s'étendre, en passant d'abord par le peuple, en s'emparant des intelligences incultes et grossières : marche lente mais sûre, et de laquelle, plus tard, résultent la force et la puissance. Parvenu là, on peut déjà se draper, et traiter avec les couronnes de pouvoir à pouvoir. Le moyen le plus certain, le plus positif de maîtriser des hommes rudes et simples, des hommes encore à leur premier âge dépeuple, c'est la superstition. Aussi fut-il employé. Ecoutons le véridique et naïf Turquet, auteur d'un sens droit et dont les sentiments religieux ne peUvent être mis en doute. Il Q^rle du moment où le Mahométisme
commençait à se répandre. « La seCte de Mahvmet corn- « mença à estre pvbliée en Afriqve à ce temps, assauoir « l'an 620 de nosire Savueyr, et six cent cinqvante hrit de « rOEre des Espagnols^ laqvelle covrvt avssi par tovte F Asie, « et en partie de TEvrope, dans si pev de temps qve c'est « merueilles ; cependant qve les pastevrs chréstiens s'amv- « saient à orner levr hiérarchie écclésiastiqye extérievre- « ment, et la côuertir en vne principavté mondaine, et qve » le sommaire de la doctrine éuangéliqve esloit par evx « rédvict à fonder temples et chapeltes, y attirer et accvmv- « 1er les rentes et reuenvs, rechercher et biê sovuent svppo- « ser les corps morts des saints^ et ce qvi auait seniî à icevx • en cette vie corrvptible, les uénérer d'vne façon éxcessiue, « et avtres telles traditions qui ne s'esloignoient guères « d'impiété, covurant tovt sovs le manteav de bonnes inten^ « lions, etc. etc. »
A la fin du règne suivant nous verrons tes pas immenses faits par le clergé vers la domination ; la force qu'il acquiert et l'usage qu'il en fait. Un lecteur impartial reconnaîtra alors la vérité des paroles que nous avons placées plus haut. C'est d'ailleurs uniquement en les suivant à la piste, pour ainsi dire, que l'on peut se rendre compte des diverses gradations observées par les ecclésiastiques, pour arriver à la suprématie temporelle, à rivaliser en pouvoir moral et matériel avec les couronnes et presque à en disposer en maîtres^ en arbitres souverains. Les foudres, devenues si redoutables et si redoutées, du Vatican, se forgeaient alors. La richesse^ origine du luxe, et source ordinaire de la corruption, a été aussi, entre les mains du clergé, un puissant moyen d'acheminement. L'indépendance^ résultat de l'opulence, porte à se dégager des entraves de la soumission, et finit par l'ambition, le désir de primer. Une fois à ce point, tous les moyens deviennent légitimes et bons, le sentiment du devoir pâlit ; on veut arriver à l'influence; et dès qu'on l'a obtenue, on vise au pouvoir absolu. C'est l'histoire et la fin de toute corporation qui réagit sur les masses.
Sisebut mort, les grands du royaume ne pensèrent pas 521. pouvoir mieux témoigner leur vénération pour lui, qu'en
nommant son fils Récarède, pour le remplacer. Malgré sa grande jeunesse, ce prince avait tellement du caractère et des précieuses qualités de son père» que son élection fut ratifiée par les sincères applaudissements de toute la nation. Elle se promettait tout du règne de Récarède, deuxième du nom ; aussi les réjouissances furent franches^, générales et prolongées. Â peine eurent-elles cessé, qu'un deuil profond et imprévu les remplaça ; toutes les espérances furent renversées par la violente maladie qui emporta le nouveau roi, après trois mois d'un règne qui promettait un avenir aussi doux que brillant.
Les grands et le peuple tournèrent alors les regards vers Suinthila, fils de Récarède P% dit le catholique, et de la reine Badda f). Son mérite, plus encore que sa naissance, lui valut les suffrages de la nation, qui se rappelait Tavoir vu à la tête des armées, soldat valeureux, savant et heureux général. Le prince accepta. Le soulagement des pauvres, réglé législativement ; Tégalité de tous devant la loi, sans acception de rang ni de personnes; tels furent les deux premiers actes du règne de Suinthila. Sa pensée dominante était le bonheur de ses sujets et le repos intérieur.
Celte tranquillité naissante ne fut pas longue ; les Vascons des Gaules la troublèrent. Ils se montrèrent encore vers TAlava et la Rioja, portant avec eux la dévastation et la terteur. Le souvenir et Tamour qu'ils conservaient pour ces lieux, volontairement abandonnés, les y ramenaient toujours comme vers une possession dont la nécessité les avait éloignés un moment, mais dont ils n'avaient point fait l'abandon. Les Impériaux affaiblis ne pouvaient plus, comme antérieurement, les aider par de puissantes diversions ; aucune des parties de l'Espagne ne remue en leur faveur. L'exemple saisissant d'un peuple resserré dans d'étroites limites, qui vient, le fer à la main, défier un grand état et lui redemander audacieusement et avec menace ses droits et son bien, ne put entraîner les Péninsulaires. Cependant le soulèvement de quelques peuplades en aurait amené d'autres. Si ensuite
(*) Bod. Sant.— Alf. a Garth.— Isid.— Marian-^Ferrer.
— i»9~ leurs forces concentrées avaient été employées à propost TEspagne aurait pu, dès lors ^ recouvrer son ancienne liberté, pour laquelle venaient combattre les aventureux Vascons.
Suinthila s'était déjà mesuré avec eux sous le règne de Sisebut. Aussitôt qu^il sut les ravages qu'ils commettaient, il envoya aux gouverneurs des provinces Tordre de laisser les Vascons s'engager ; de réunir ensuite toutes les troupes et de s'emparer immédiatement de tous les passages et défilés et ^^^-^22. de couper ainsi h retraite à l'ennemi. Ces mesures exécu* tées^ le roi, à la tète d'une armée, marcha aux Vascons. Trop faibles pour lutter, ceux*ci se rabattirent sur les montagnes ; ils en trouvèrent toutes les issues occupées. Cernés, pressés de tous côtés, ils envoyèrent des députés au roi, pour implorer sa clémence; ils le laissèrent arbitre des conditions de la paix. Suinthila les accueillit avec bonté, et permit aux Vascons de se retirer, exigeant seulement la res> titution du butin, et réreclion d'une ville dont il désigna l'emplacement. Il comptait en faire un fort qui contint ses inquiets voisins ; la nouvelle ville reçut le nom d'Ologito, selon toute apparence l'Olite de nos jours. Quelques avis veulent que ce soit Fontarabie^ sur les frontières de France et d'Espagne.
Cette expédition terminée, Suinthila retourna à Tolède. La j^ceptibn qu'il y reçut fut presque un triomphe. Son courage et sa prudence avaient mené à bonne fin une campagne qui pouvait être longue et périlleuse ; sa prévoyance avait su tirer un parti avantageux d'une calamité com''> mencée ; sa modération envers des ennemis qu'il pouvait exterminer, lui valut aussi d'unanimes applaudissements.
L'armée du roi 'était assez forte pour lui permettre de suivre son plan d'expulser les Impériaux du coin de terre qu'ils détenaient encore dans l'angle formé par le eap St- Vincent. Le Patrice vint à sa rencontre, audacieux ei eas. fier; les armées se heurtèrent; les Impériaux furent culbutés et le Patrice tué. Un des chefs survivants prit le commande* ment jusqu'à l'arrivée d'un autre Gouverneur et des secours demandés à l'empereur Héraclius. Les aflaires du bas-empîre
étaient tellement en désarroi, qu'Héraclius se borna, faute de mieux, à envoyer un patrice, avec pouvoir de faire ce qu'il jugerait convenable et a propos. Suinthila poussait lou* jours ses travaux et ses conquêtes. Le Patrice, bien que sans espoir de conserver cette contrée à la domination grecque voulut cependant tenter an dernier effort. Il réunit le peu d'hommes échappés au fer visigoth et se prépara à une résistance désespérée. Suinthila regrettait de voir son armée exposée à la fureur de soldats dont la résolution extrême triplait le courage et les forces, et qui se battraient ^. avec Tacharnement du désespoir. Il envoya au Patrice un parlementaire chargé de lui dire que le roi, tout assuré qu'il était de sa conquête, ne se verrrait*cependant qu'avec peine forcé à faire s'entr'égorger tant de vaillants guerriers; que le fruit d'une inutile obstination serait la mort infaillible d'un bon nombre d'entre eux, tandis que leurs services pouvaient être nécessaires à leur patrie dans d'autres occasions. Que si le Patrice consentait à quitter l'Espagne, qu'il ne pouvait évidemment pas défendre, encore moins conserver, il lui donnerait un dédommagement pour lui et les siens. Le Patrice, enchaîné par une force majeure, accepta et conclut le traité, dont toutes les conditions furent scrupuleusement remplies par Suinthila, qui devint ainsi unique possesseur de la Péninsule. L'éclat et l'avantage de cette conquête, la gloire qui en réjaillit sur le roi lui aplanirent les difficultés de l'adjonction de son fils Ricimer, à la royauté. Il obtint le consentement des grands, et son vœu fut comblé f).
Trop de bonheur souvent gâte les hommes; c'est une épreuve dangereuse : comme aussi une trop grande facilité dans la réussite de certains projets , fait regarder conmie chose due ce qu'on ne devrait accueillir qu'avec reconnaissance et comme une précieuse faveur. Suinthila crut donc à l'invariabilité de sa fortune, à l'exécution forcée de ses moindres volontés, à l'accomplissement inévitable de ses désirs. e26-e2S. De généreux prince , de grand et vertueux roi , il devint
n Isid.— Predeg.— Aimon.— Luc. Tud.-^Turq.— «Marian.-^Ferrer.
tyran orgueilleux, avare et débauché. D'aimé et respecté, il devint un objet de haine et de mépris. Ses dédains étaient le moindre des affronts qu'eussent a redouter de lui les grands. Si Tun d'eux semblait improuver en rien sa conduite ; il était, ou traité indignement, ou même mis à mort. Les peuples furent écrasés d'impôts de toute nature , et les familles déshonorées par les déportements de Suinthila. Les conseils de son frère Geilan n'avaient pas peu contribué à son changement. Du mécontentement, les Visigoths passèrent promptement à la révolte. Sisenand, homme ambitieux et distingué, commandait alors dans la Gaule narbonnaise. Instruit de ce qui se passait dans le royaume , il employa ses amis pour se préparer les voies au trône. Gomme il craignait la haute valeur et les talents militaires de Suinthila, il demanda 628-631. secours à Dagobert roi de France. Ge monarque aimait le faste et la magnificence ; Sisenand lui promit une fontaine d'or massif, du poids de cinquante livres, d'après les auteurs du temps. Daniel se trompe évidemment en portant ce poids a cinq cents livres. G'était un présent qu'avait reçu autrefois Thorismund, roi visigoths du préteur ou général romain Aêtius, en reconnaissance des services que lui avait rendus ce prince aux champs catalauniens, contre Attila. Dagobert, séduit par la richesse du don qui lui était offert , envoya à Abondantius son lieutenant en Bourgogne, ordre de rallier Vénérand qui commandait le Toulousain, et de passer en Espagne, ainsi que leurs troupes, avec Sisenand.
Suinthila, averti de ces événements, s'avança rapidement vers Saragosse, avec son armée. Il arriva devant la ville au moment où Sisenand y entrait, et se prépara à la bataille du lendemain. Mais son désappointement égala sa surprise lorsqu'il entendit, dans son propre camp, ses soldats proclamer hautement Sisenand roi. L'indignation se mêla à ses autres sentiments, à la vue de son frère Geilan, caressant et fidèle dans la bonne fortune, transfuge ingrat et rebelle dans la mauvaise , se déclarant un des plus chauds partisans de l'élu nouveau. Perdant sa couronne, Suinthila voulut du moins conserver la vie, et fuit secrètement. Peu d'heures après, Sisenand se rendit au camp de Suinthila, où les accla-
malions raccueillirent. U traita splendidement tes deux généraux français qui , chargés de présents , repassèrent les monts. Le nouveau souverain se dirigea sur Tolède ; il y fut salué roi, a la satisfaction générale.
^^ Dagobert ne tarda pas à faire officiellement réclamer i Sisenand la fontaine d'or, prix de ses secours. Elle fat remise aux ambassadeurs , après une magnifique réceptioa. Les seigneurs visigolbs, jaloux de conserver ce beau monoment d'une victoire , et de la reconnaissance des Romains, dressèrent une embuscade sur la route des ambassadeurs, et leur enlevèrent la riche pièce. Plainte amère de Dagobert et nouvelle réclamation. Le roi visigoth comprit la nécessité de céder au mécontentement qui, des grands, avait passé au peuple. Il répondit au roi de France qu'il ne pouvait, sans aucun prétexte, dépouiller Tétat d'un tel trophée , et offirit en dédommagement d'en payer la valeur; ce qui fut accepté. Les deux cent mille sous d'or, par lesquels il racheta cette fontaine, servirent à Dagobert pour l'achèvement de l'église de Saint-Denys. Le peuple crut voir ses intérêts sacrifiés i l'intérêt personnel du roi , et murmura : Geilan , qui avait puissamment contribué à la nomination de Sisenand» voulut profiter de l'occasion pour opérer un soulèvement. La bassesse connue de son âme et de son caractère lui permit bien de rencontrer des mécontents, mais non d'en faire des révoltés. Ses efforts tournèrent contre lui ; poursuivi et arrêté, il fut dépouillé de ses biens et de ses emplois {*).
^35. Alors fut convoqué le quatrième concile de Tolède, composé de soixante-neuf évêques présents, ou représentés par leurs vicaires. Soixante et quinze canons furent arrêtés dans cette grande assemblée. L'arme de rexcommunicatioii fut employée contre Suinthila, déclaré déchu de la royauté, et inapte a régner, lui et ses enfants. Tous leurs biens furent confisqués, ainsi que ceux de Geilan {*) ; on ne leur laissa que ce que le roi voudrait, dans sa clémence, leur accorder pour subsister.
(*) Marian. — Ferrer. — Paul Erail.— Turq. — Isid.— Paceos. — Fredeg. Aîmon.— Daniel, f) Concil. Hisp.- Concil. T. V.- Concîl. Tolet.
Voilà le clergé montant à la télé des affaires politiques^ <>rtant la main à la couronne, prononçaqt la déchéance i*un roi et de sa famille , la confiscation de leurs patrimoi* les et biens acquis, les déclarant inhabiles, pour le présent 4 Tavenir, à occuper aucune charge dans Tétat. C'est le crémier emploi qu'il fait de Texcommunication, là première bis qu'il la lance, qu'il interdit un roi , le frère d'un autre t)i, les femmes et les enfants de ces princes, et les repousse le la communion de Téglise et de la société. Les innocents K>nt enveloppés dans la condamnation de leurs maris et de leurs pères ; et à ce sujet , abandonnant Geilan à un sort mérité, lui qui avait déjà puni Sisenand, nous demanderons ]uel était, en résumé, le crime de Suinthila? Un rebelle l'avait détrôné, s'était emparé de sa couronne; le malheu* reux monarque , dépouillant lui • même les insignes de la royauté, avait fui la mort et cherché un asile pour abriter và tète. Donc, c'est en faveur de l'usurpation que les som- [oités du clergé fulminèrent ces proscriptions. On est tenté ie se demander si l'église doit être fermée, son approche interdite, ses consolations refusées à un homme , parce que la fortune l'a trahi? Le crime heureux a-t-il donc plus de droits à être admis dans son giron? Et les femmes, et les Bnfants de ces hommes répudiés par le sort , de quels mé* laits étaient-il chargés? « Et non seviement, dit un chroni- « queur, Svinthila fvst priué de la covronne, mais dauantage « excompivnié par les éuêques , desqvels la pvissance com- « mençait dès-lors à balancer auec celle des princes av qva- « triesme concile de Tolède , où ils l'interdisaient à luy et « Geillan son frère, à levrs femmes et enfants la commvnion « et compagnie de l'église, et la possession de levrs biens. » L'excommunication fut également prononcée contre quiconque attenterait à la vie du roi, ou ne lui tiendrait pas la foi jurée; et par un autre canon, les évêques statuèrent: qu'à la mort du roi^ eux et les grands de l'état éliraient libre* ment et conjointement son successeur.
C'était une conséquence rationnelle des antécédents ; ceux qui défont les rois veulent, à leur choix, en pouvoir créer. Une sage mesure adoptée par le concile, fut la déclaration
que, dorénavant» les Juifs ne seraient plus forcés d'embrasser le catholicisme, reconnaissant qu'en fait de conversioi et d'affaire de croyance, la violence n'est pas de la persuasion. Par une de ces contradictions difficiles à s'expliquer, les arrêts du môme concile exemptèrent les ecclésiastiques de tout soin politique, afin, y est-il dit, de pouvoir plus librement vaquer à leur ministère spirituel. Le mariage leur tut de nouveau accordé, avec défense de l'usage des concubines; et l'âge de réception des prêtres fut fixé à trente ans revoies. Les moyens de répression employés par le concile, montrent plus clairenient que tout ce que l'on pourrait dire» à quel point en était venu le mal.
Deux événements, survenus pendant le règne peu prolongé de Sisemond, marquent encore que l'esprit de iactioo et de révolte se glissait dans toutes les classes. Un prêtre nommé Gérôme était tellement vain d'avoir obtenu ki faveurs du roi que, devenu hautain et violent, il manqua essentiellement de respect à Juste, métropolitain de Tolède. L'évêque ne sévit pas ; mais peu de temps après le prêtre devint fou, et resta fou jusqu'à sa mort. £et accident fiit regardé, en conséquence des idées du temps, comme ob jugement de Dieu (*). Ce même prélat, homme dur, véhément et de fôcheuse humeur, était tellement détesté des ecclésiastiques de son ressort^ qu'ils l'étran^èrent dans son
Sisenand ne survécut au concile que jusqu^en 636; il mourut de maladie au mois de Mars (***). 636 Le trône resta vacant pendant environ un mois, & t»iise
des différents survenus entre les grands, au sujet de Télec- . tion du successeur. En avril fut enfin proclamé Ghintilla, qui signala son avènement par la convocation d'un nouveau concile, à Tolède. C'était le cinquième, et on ne voit figurer l'évêque de Pampelune ou de Yasconie dans aucun, ni per sonnellement, ni par représentant. Nouvelle preuve dé la mésintelligence constante desVascons avec les Yisigoths.
(*) ndefoDse.
D Mariao.— Vas. Chron.
C*î Julian,— Isid.Pacens.— Vasœ. Chron.
— 195 ~ 98 huit canons faits par ce concile nous démontrent que la iperstition, la croyance afux sortilèges, avaient pénétré jusque uas le clergé. Un des canons prononce peine d'excommuniition contre tous ceux qui, par sorcellerie, chercheraient à (imaitre la mort du roi ou lui jetteraient quelque sortilège. A des prélats dé ce synode, Tarchevêque Eugène, est cité lur sa science et ses ouvrages astrologiques. Enfin, et pour nslater l'influence et le pouvoir croissant du clergé, le «icile lança la peine d'excommunication contre quiconque pirerait à la couronne, sans être issu du noble sang visigoth, 1 t'fj n'est doué des talents nécessaires pour r^ner. Ainsi les "élats se posaient en juges compétents, et se réservaient I prétexte pour rejeter le roi qu'il ne leur conviendrait pas I maintenir ou d'accepter f).
Le fait le plus saillant du règne de Ghintilla est l'édit expulsion des Juifs. Le roi voulait que tous ses soldats et ijelB fussent de la religion chrétienne. Ce prince maintint is états, pendant tout son règne, dans une paix profonde. Il l observer la justice, et s'attira l'amour de son peuple qui I regretta vivement. Ghintilla ne régna que quatre ansf*). olga, son fils, fut élu malgré sa jeunesse ; c'était un homlage rendu à la mémoire du père. Le jeune prince était liondamment pourvu de piété, de vertus et de qualités plus DUces que brillantes. Sans caractère comme sans expéence, il vit bientôt son règne troublé par les excès dé lusieurs Yisigoths qu'enhardissaient la jeunesse et la timi* ité du roi. Ce funeste exemple se propagea tellement, que NI grands du royaume craignirent le complet bouleverselent de l'état, avant que Tulga ne fût devenu mur pour oovemer. Mus par l'intérêt et le bien-être généra^ ils réso* nrent de le déposer. Un d'entre eux, le vieux Chindasninthe, lur parut réunir les conditions nécessaires pour porter digne« lent le sceptre qui lui fut offert, et qu'il accepta. Ghinda* linthe s'empara facilement du jeune Tulga, lui fit couper » cheveux ; et le prince, enfermé dans un cloître, entra ans les ordres.
C) Concil. Hisp.— Vasœ. Chron,
n MabO. Anal.— Luc. Tud.— Vasœ. Chron.— Roderic.—Fredeg.—lsid.
De nombreux soulèvements éclatés sur différents poinb du royaume, forcèrent Ghindasuinthe à recourir aux amm. Il défit les rebelles dans presque toutes les rencontres ; dan cents membres de la noblesse, outre plus de cinq cents dei insurgés furent tués. La révolte fut promptement étouffée el Ghindasuinthe reconnu dans toute la Péninsule. 643-648 G'est à celte même époque que se rapporte rapporitioi d'un jeune aventurier nommé Ardabaste, venu d'Orieit Pelit-fils d'FIerménégilde, dont le fils avait été envoyé i Gonstantinoplc lors de la mort de ce prince, cet arrién petit-fils du grand Léovigilde sut plaire à la nation et au roi, qui le maria à sa cousine germaine.
Un septième concile fut convoqué à Tolède, sans qne révoque de Pampelune y parût. Ge synode excommunie pour la vie, ceux qui appelleraient Tétranger au soutien de leur rébellion, et prononce, en outre, la confiscation de leurs biens. Même peine, avec dégradation, si les coupablei ^*^ sont ecclésiastiques. Le 22 janvier de Tannée suivante, Récésuinthe, fils de Ghindasuinthe fut associé au royaume, par le consentement des gi'ands. Ge jeune prince, marié à h princesse Riciberge, âgée de seize ans, avait beaucoup dei qualités de son père. Ghindasuinthe, vieux et infirme, n'upirait qu'à la tranquillité, et se déchargea sur son fils de h plus grande partie du fardeau gouvernemental. La jalousie et le mécontentement des ambitieux furent grands, dans cette circonstance qui déjouait leurs espérances. Ils attendirent l'effet que produirait cette adjonction au pouvoir, sur des peuples sévèrement châtiés et durement traités lors de Va^ènement du vieux roi. Parmi eux était un certain Froia, seigneur riche et puissant qui, le premier, leva rétendard de la révolte, se mit à la tête des rebelles, et se renforça d'une armée que les Yascons lui avaient envoyée. Les Vascons, entrant sur les terres des Visigoths, mirent tout à feu et à sang ; outre leur haine contre leurs voisins, ils avaient encore le désir de recouvrer les terres dont ils avaient été dépouillés par Léovigilde. Froïa se plaça à leur tête, et les monastères, les couvents, les églises, le sexe, Tâge, rien ne fut épargné. Récésuinthe, à la tète d'une armée aguerrie, se jeta sur les
rebelles, el essuya de grandes pertes. Gependanl, comme ses troupes se recrutaient sans cesse et que Tenqemi n'avait pas la même facilité de se refaire, les Yascons se retirèrent, laissant sur leur passage de sanglantes marques de leur vengeance et de leur inimitié. Les écrivains français, en général , s'attachent cependant à les montrer le plus souvent malheureux dans leurs expéditions. Pendant cette lutte, plusieurs villes et provinces témoignaient hautement leur mécontentement et se montraient prêtes à se soulever, si le ▼ice-roi se présentait pour les réduire. Récésuinthe publia alors une amnistie générale pour tous les rebelles qui rentreraient dans le devoir. Cet acte de clémence opéra proniptement ce que difficilement la force lui aurait fait obtenir f ).
Chindasuinthe fonda le superbe monastère de Sl-Romain d'Ornisga, entre Toro et Tordésillas, près du Duero. Il y fut inhumé, ainsi que la reine sa femme. Il mourut le 1*' octobre 652 , après avoir fait distribuer de grandes aumônes, et revêtu l'habit de pénitent. Ce roi, profond politique, savant et pieux, fut regretté. Il était dans la onzième année de son règne ^ et âgé de quatre-vingt-dix ans. Récésuinthe , devenu ^* successeur de son père , convoqua le huitième concile de Tolède, qui s'ouvrit le 17 décembre 653, et dans lequel encore ne figure aucun évêque vascon. C'est de ce concile qu'émane la défense sous peine d'excommunication, de feire gras pendant le carême. « Ce fvt le hvicUème, nous € dit un vieux écrivain , tenv en celle uille , là où il fevt or- « donné qv'on s'abtiendroitde manger chair en caresme^ svr « peine d'excommvnication, sans congé, en cas de nécessité « inéuitable, svr peine d'excommvnication et de ne manger « chair tout vn an après ; tant constitvoienl-ils de poids en « ces accessoires de piété et de religion, establissant et am- « pUfiant cependant levr avctorité entre les pevples. »
A l'ouverture du Synode , le roi avait prononcé une courte harangue , et s'était retiré après avoir remis aux prélats un mémoire contenant cinq articles , parmi lesqueU.un, portant
(•; Marian.— Ferrer — Luc. Tud.— Julian.— Fredeg. — Pelicer.— Vas». ChroQ. — Roder. Tolel.— Isîd. Pacens.
injonction aux grands et nobles présents au concik, de souscrire à tout ce que les évêques ordonneront , et de V exécuter pone^ tuellement. C'était le quatrième article du mémoire ; trait bien caractéristique de la physionomie de Tépoque , et qui prépare à tout ce que l'avenir vint développer. Récésuinthe, avec l'autorisation des grands et des évêques, publia, le lendemain de la dissolution du concile , un édit remarqua* ble par sa sagesse et sa libéralité. Il portait le retour, de droit, à la couronne de tous les biens acquis par les rois, depuis leur avènement ; ne laissant d'hérédité a leurs en&iite que le patrimoine , et ce qu'ils possédaient avant leur élection. Un autre article y brille encore par sa haute justice; il porte que si quelqu'un avait à se plaindre d'arbitraire confiscation de ses biens , en tout ou en partie , il devait en informer le roi , qui était prêt à rendre satisfaction. Dés Ion 655.^56. Récésuinthe régna sans trouble , béni de ses sujets, aimé de toutes les classes. Il réunit encore deux conciles à Tolède , en 655 et 656; puis ses frères et ses parents, le voyairt veuf et sans enfants^ le pressèrent d'agir de manière à conserver la royauté dans sa famille. Mais Récésuinthe , aussi loyal que judicieux , ne fit rien pour eux ; soit quMl n'eàt reconnu dans aucun d'eux les talents et les qualité qui font les rois, soit qu'il reculât devant le risque de porter atteinte au droit d'élection, dont les grands étaient fort jaloux, ainsi que les prélats.
Les conquêtes des Sarrasins en Afrique troublèrent le calme dont ce bon roi jouissait depuis plusieurs années. Le comte Grégoire , gouverneur pour les Visigoths dans la province de Garthage , avait voulu s'opposer aux invasimis et aux succès de ces barbares. Après l'avoir défait et tué, les Sarrasins avaient pénétré jusqu'au cœur de la Mauritanie Tingilane. Récésuinthe fut obligé d'envoyer à sa défense une armée^ dont les opérations ne furent pas heureuses. Un pareil voisinage alarma le roi qui redoutait une descente des Sarrasins en Espagne. Gomme en outre il examinait par luimême toutes les affaires du royaume, leur poids le fatigua, sa santé même s'altéra. Pour changer d'air et en vue de se rétablir, Récésuinthe se transporta à Gerticos, place de son
patrimoine, située à quarante lieues de Tolède» dans la province de Salamanque. Au lieu de s'améliorer son état empira; il mourut le 1" octobre 672, dans la vingt-quatrième année de son règne, en le .datant de son adjonction à Chindasuinthe f).
Les conjonctures étaient graves, Tavenir se présentait sombre et chargé de menaces. Les continuelles victoires des enfants du croissant répandaient la consternation. Les peuples étaient comme dans ces époques néfastes où quelque grande épidémie parcourt les nations en les décimant. Chacun alors attend avec terreur et anxiété Tarrivée du fléau , qui vient toujours approchant. Dans leurs possessions du nord, les Visigoths entendaient sourdement gronder un bruit précurseur de Torage; du coté occidental des Pyrénées, Tinfatigable Vascon, menaçant et prêt à s'élancer; du côté opposé, i rhorizon sud , ces terribles Sarrasins, ces Maures devant lesquels tout fuyait, et qui renversaient sous le tranchant de leurs glaives , sous les fougueux élans de leur fanatisme religieux, tout ce qui osait résister. Tel était le genre d'apostolat ordonné par Mahomet pour la conversion des peuples chrétiens à l'islamisme et au Coran.
Une longue et profonde paix avait accoutumé les esprits a apprécier et prévoir les choses, à préférer les douceurs de la tranquillité aux travaux de la guerre, à ses dangers ; mais en même temps aussi à se laisser aller aux charmes d'un repos qui énerve l'âme. Les bras dés guerriers de cette nation, naguère belliqueuse ,. s'étaient engourdis, et les grands n'envisageaient point sans crainte tant de nuages amoncelés. Ils comprirent la nécessité d'un pilote habile et expérimenté, pour tenir la barre gouvernementale. Tous les yeux, toutes les voix se réunirent sur Wamba. La longue habitude des affaires, même les plus épineuses , le caractère de ce seigneur , ses vertus privées , sa modestie , sa bravoure dès long4emps avérée, son âge; tout concourait à fonder sur lui de légitimes espérances , à rassurer sur les dangers qui menaçaient l'état. Cette élection fut sage et
(•) Rod. Toi. -^ Luc. Tud. — Vasœ. Chron. — Contil. Hisp.— Ferrer.— Marian. -^ Isid.
^MlslrifWB'TMt
dicta . Wamba , loin d'être fatlè de eetle distiMlMMi , d"» premre aossi ponthe de b coaiaace dé ses pairs, œnfl d'ambition loî^nême, on bien encore, jn^rant les pèribéi moment, leors conséquences possibles et IlonKiise respwiabililé qu'il assumerait sor sa tele en y iaisani poterh cooronne , refusa le dangciem honnenr. Grand fat Tendwras et le désappointement des électean; ils ne aaf aient i quoi se résoudre, ni comment contraindre Wnmlia, ou de quelle manière le faire rerenir sur son refus. Un des nienbres de l'assemblée , plus adroit ou plus booillant que ks autres , tira son épée et s'arançant tcis Warnba : « En te « choisissant, lui dit-il , nous avons moins songé a rendre « houmi^ à ton mérite qu'à pourvoir aux besoins de Fétit « Tu es rbomme qu'il nous faut, Wamba, et nous t'avoai « ncMnmé. Appelé par nos Toix et par les nécessités di « royaume, il ne t'est plus loisible de refusa'. Car celui qui « donne la préféreoce aux douc^irs d^une Tie molle et pai-
< sible sur les travaux et les dangers que présente la coq- « ronne que nous te décernons ; celui qui , de crainte d'alté- « rer son repos, refuse de travailler au bien de la patrie, « est autant son ennemi que celui qui tire son glaive contre
< elle. Ce n'est pas d'un honneur puéril que nous avons
< entendu te décorer ; c'est une charge, c'est un &rdeau qoe
< nous t'avons imposé, comme au plus capable de le porter.
< Choisis donc, entre vivre roi, ou mourir avec ton refus;
< car j'ai Tépée à la main, également pour te servir ou poor « te punir. »
Soit que la menace , l'altitude fiére du seigneur visigoth eût effrayé Wamba, soit que le raisonnement l'eût persuadé; il se résigna et subit la royauté. Mais en cédant aux prières et aux vœux de toute l'assemblée , Wamba pria ceux qui la composaient de se souvenir que , s'il acceptait le pouvoir qu'on lui infligeait, c'était uniquement pour obéir à on devoir qu'on lui présentait comme sacré , et non par ambition. Il demanda encore à n'être couronné qu'après Taoceptation de sa nomination parle peuple, après qu'il aurait témoigné reconnaître en lui qu'il était à la hauteur des
grands intérêts confiés à ses soins. Le 17 septembre 672, Wamba fut sacré et couronné dans l'église de Saint -Pierre et Saint-Paul , à Tolède > aux acclamations du peuple et de la cour. C'est le premier roi visigoth que l'histoire nous dit avoir été sacré.
Presqu'immédiatement après cette cérémonie, les Yascons de l'Alava et la Burcba se soulevèrent, de concert avec les Asturiens. Wamba rassembla aussitôt des troupes suffisan* tes. Â peine avail>il ouvert la campagne dans ces plaines de TÂlava , éternel champ de bataille sur lequel les Yascons appelaient les Yisigoths , qu'il apprit une révolte bien autrement sérieuse par ses conséquences. Hilderic, comte de Nîmes , gouverneur de la Narbonaise , avait cru le]moment favorable pour s'emparer de la Yisigolhie gauloise , et s'y faire proclamer roi. De concert avec un certain abbé Ranimire, et Gumide, évêque de Maguelone, il avait mis la populace dans ses intérêts , corrompu les troupes et chassé du siège épiscopal de Nimes, en le chargeant de chaînes^ l'évêque Arège, qu'il remplaça par Ranimire. Wamba détacha aussitôt une partie de son armée sous le commandement du comte de Saint-Paul , vieux guerrier habile et renommé, et se réserva de terminer la guerre avec les Yascons.
Entré dans la province de Tarragone, le comte s'aboucha avec le duc Ronosinde, qui y commandait^ et le Gardingue Hildegise. Il les gagna à son projet de se déclarer roi, leur promettant honneurs et richesses ; puis prétextant un ordre de Wamba , les engagea à lui donner, comme renfort, toutes les troupes de la province. Argebaut, évêque de Narbonne , avait eu quelque révélation du complot ; il voulut fermer les portes de Narbonne au comte de Saint -Paul. Celui-ci, par des marches forcées prévint l'évêque, qui n'avait pas eu le temps de réunir assez de forces pour organiser sa défense , et se contenta d'informer secrètement le roi de ce qui le menaçait.
Le perfide comte avait adroitement dépeint Wamba comme un vieillard, trop faible pour supporter le poids du sceptre au milieu des difficultés présentes. Dans une grande assemblée des officiers et principaux habitants, il insinua que
l'intérêt du pays exigeait Télection d'an roi capable de m* tenir dignement la couronne dans des conjonctures ami fâcheuses, et désigna Hilderic. Les partisans du comte» qo l'avaient suivi , Hiidegise et Rodosinde, s'écrièrent que Piil seul était digne de ce titre, autant par ses richesses quepir son expérience et sa valeur. Ils entraînèrent les voix; on proclama roi le comte qui avait.monté la pièce telle qa'db fut jouée , et ses deux acolytes lui placèrent sur la tète la couronne d'or dont Récaréde avait fait don à l'église Saint- Félix de Gironne.
Hilderic , qui n'était là qu'un prête-nom , fut un des premiers à approuver l'élection ; les Français se soumirent au levées d'hommes et d'argent nécessaires pour la formation d'une armée capable de soutenir l'usurpation ; les Catalans imitèrent leur exemple ; Hilderic envoya ses troupes s'emparer des villes du pied des Pyrénées , et garder les gorges et passages des montagnes.
Quand ces nouvelles parvinrent à Wamba, il était déjà entré en Alava. Il convoqua au plus vite, en conseil, tous les seigneurs présents à l'armée, et leur rendit compte des événements. On délibéra ; les uns voulaient marcher immédiitemenl contre les rebelles ; les autres que le roi retournât sur le champ à Tolède pour lever des troupes suffisantes. Les avis étaient Irés-partagés, les conjonctures graves, l'alternative difficile.
« En acceptant la couronne, leur dit Wamba pour tran- « cher la question, j'en ai encouru et adopté les conséquen- « ces. C'est vous qui m'avez contraint à monter sur le trône « où je suis; mais roi, je veux agir en roi, et la pourpre ne « reculera pas devant des ennemis contre lesquels s'est « avancé Wamba. Nous allons concentrer nos forces, mar- « cher incontinent contre les Vascons, envoyer ordre aux « provinces d'armer, de se rendre sur des points que nous « leur indiquerons, diriger notre flotte sur les côtes de « France, où elle restera jusqu'à notre arrivée et celle de « l'armée. Si je suis tué dans la lutte qui se prépare san- « glante et rude, vous aurez un autre souverain à élire:
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vainqueur^ je pars immédiatement où la révolte nous appelle, et avec votre concours nous la dompterons. » Son discours fut suivi de Texécution ; il se mit en marche, ivagea par le fer et le feu toute la Bureba et TAlava, ètniisant habitations et villages, massacrant ce qui ne poulit fuir, culbutant tout ce qui voulait résister. C'était une raie guerre de Barbares. Les Yascons, effrayés par tant de ammes et tant de sang, pourchassés à outrance, se voyant i retraite coupée par la promptitude de la manœuvre de ^amba qui s'était coulé entre eux et la montagne demanèrent la paix avec dons et otages. Elle leur fut promptelent accordée, et Wamba, après sept jours d'une impi- ^yable dévastation, se dirigea vers la Catalogne par Huesca ; Calahorra. Barcelone et Gironnelui ouvrirent leurs portes; ftrmée se reposa deux jours au pied des Pyrénées, et ms cet intervalle Wamba reçut Ronosinde et HiMegilde. s lui furent envoyés, les mains liées derrière le dos, par un s ses généraux qui les avait pris dans un fort dont il s'était nparé.
C'est alors aussi que parvint au roi une lettre du comte aul, qui n'est qu'un tissu d'impudence et de ridicule, ais elle devient précieuse en ce qu'elle peut donner une lée du style de cette époque-là. Nous l'offrons à nos icteurs :
« Au nom de Dieu, Flavius Paul, roi souverain des parties orientales à Wamba, roi des parties méridionales de l'Espagne. Faites-nous savoir, généreux et brave guerrier, et apprenez-nous Seigneur qui habitez les bois et les rochers^ si vous avez déjà surmonté les plus rudes sentiers et déGlés des montagnes ; si comme un lion rugissant, vous avez traversé les plus épaisses forêts et les bois les plus sombres ; si vous avez surpassé l'activité des cerfe et des biches, et la force des sangliers et des ours dans votre marche. Car si tout a réussi à votre gré et que vous vous bâtiez de venir vers nous pour nous faire entendre le chant du rossignol, et que, comme un vaillant capitaine, vous soyez résolu à combattre ; vous n'avez qu'à descendre les montagnes qui nous séparent , vous trouverez un athlète
« qui vous aUend dans la plaine, et aTec qui tous pooirez
« mesurer rotre épée. >
La réponse de Wamba aux rodomontades da eomte Paul (et de se rendre maître de Sardonia, de passer les montagnes, d'assiéger et prendre Narbonne avec plnsieurs des cbeb rebelles qui s'y étaient enfermés, et d'aller mettre le siège devant Nimes. Cette ville fut prise d'assaut. Paul s'était loimème dépouillé des ornements royaux, et tomba au pouvoir du vainqueur. L'intercession du métropolitain de Narbonoe, Ârgebaut, valut la vie à Paul et plusieurs de ses plus conadérables complices. Leur peine fut seulement d'être rasés et enfermés pour le reste de leur vie.
L'ordre étant rétabli dans ces provinces, Wamba repassa ^^ les Pyrénées et fit son entrée triomphale à Tolède, pompeusement précédé et suivi d'un brillant cortège. Au milieu de la magnificence des costumes, du luxe et de Téclat des armes, contrastaient quelques charrettes chargées d'bommes. C'était des révoltés aux pieds nus, à la barbe, aux cheveux, aux sourcils rasés, aux misérables vêtements. Parmi eux se distinguait le comte Paul, la tète ceinte d'une couronne ea cuir noir (*).
Wamba était aussi habile légiste que guerrier consommé; il désirait sincèrement le bonheur de ses peuples. Âoi^ songea-t-il à remédier aux désordres introduits dans l'église et l'état par des circonstances compliquées. Il fit entourer Tolède et les faubourgs d'une forte ceinture de murailles, un peu plus basse que la première enceinte. Cette ville, devenue le séjour des rois^ s'était considérablement agrandie. Deux conciles^ l'un à Tolède, l'autre à Brague, furent convoqués 673^75 ^^^^ '^ même année par le roi. Plusieurs canons y foieit faits pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, et la répression du luxe, de l'orgueil et de la superstition qsi s'étaient glissés dans le clergé, au grand scandale et profonde douleur des vrais chrétiens.
L'esprit de conquête des Sarrasins se trouvait trop à l'étroit en Afrique ; ils infestaient de leurs pirateries toute
(*) Rod. Toi.— Julian.— Luc. Tud.
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Méditerranée et surtout les côtes de FEspagne. Wamba, litre d'une belle flotte, la disposa avec tant de sagacité 'il entrava les mouvements et les expéditions des MusuliDs. Ceux-ci, qui n'avaient point de vaisseaux de haut rd, réunirent sur un même point toutes leurs barques, et aquèrent audacieusemcnt la flotte des Visigoths, espérant néantir d'un seul coup. Après un combat long et opiniâtre, victoire resta aux Visigoths, qui s'enrichirent d'un butin asidérable, d'un grand nombre d'esclaves, et prirent cent xante et dix barques de plusieurs proportions {*). Evige, fils d'Ardabaste venu d'Orient en Espagne sous le ^e de Chindasuinthe, dont il avait épousé la cousine gertine, vivait à la cour et approchait fréquemment le roi. voré d'ambition, visant à la couronne, que l'élection lui idait incertaine ; prévoyant que la sobriété et l'exercice )longeraient la vie de Wamba qui« malgré son grand âge, lissait encore d'une santé robuste ; Evige conçut le lâche criminel dessein d'avancer la mort du roi et de prévenir choix des grands. Il fit donner à Wamba un breuvage qui jeta dans un délire tel, qu'on le crut près de sa fin. Le ilheureux roi était sans connaissance ; Evige lui fit raser
cheveux et le revêtit d'un habit de pénitent; ce qui, on les idées de l'époque^ le rendait désormais inhabile égner. Wamba, en recouvrant ses esprits, dissimula sa surise et les soupçons que lui inspirait l'état dans lequel il se j^ait. Il savait que la royauté lui était devenue impossible sormais, et le généreux prince redouta les conséquences de t attentat pour un peuple qu'on lui enlevait avec autant de iheté que de perfidie ; il craignit la guerre civile. Wamba t le parti de déclarer par un écrit privé, signé de lui, 'il nommait Evige son successeur. Nulle ambition n'avait ksédé ni accompagné la royauté de Wamba ; nulle ivresse
pouvoir, nulle pensée personnelle ne l'avait assiégé sur trône. Traîtreusement dépouillé d'un pouvoir qu'on lui lit imposé et dont il avait fait un si bel usage, aucun prêt, aucune plainte ne s'exhala de son noble cœur, ni
•)Concil. Hisp.— Luc. Tud.— Ferrer.^ Alphons. Mag. Chron. Marisat. Iras». Chron.— Isid. Pacens. Zozime.—
contre Tingrat qui le dégradait, ni pour ta suprême dignité dont le précipitait la perfidie. Grand et généreux jusqu'au bout, sacrifiant le ressentiment qu'il devait éproarer i » constante sollicitude pour un peuple qu'il aimait, et dont il était respecté; Wamba écrit et signe de sa royale main il nomination à sa place de son assassin, de son spoliateur. Et la vénération de la nation entière pour le roi était tellement profonde, que cette nomination fut ratifiée par la noblesse et le peuple, malgré tout ce qu'elle avait de contraire aux coutumes et aux lois. Wamba s'en fut porter Tolontairement sa grandeur d'âme et sa rare égalité de caractère dans le silence d'un cloître, où il s'enferma, et consacra au 8e^ vice de Dieu les restes d'une vie qui avait été glorieoae. C'était un cœur modelé sur l'antique.
Evige fut sacré le dimanche ving^deux octobre 680 , par Julien, évéque métropolitain de Tolède. Grâces aux soins constants qu'avait apportés son prédécesseur au maintien de l'ordre, le nouveau roi rencontra moins de difficultés à son avènement qu'il ne l'avait lui-même pensé. Néanmoins, quelques murmures sur sa conduite envers Wamba parvinrent jusqu'à lui. Alors Evige convoqua un concile pour ratifier son pouvoir d'abord, et pour faire ensuite quelques lois qoi lui paraissaient nécessaires. Le synode s'ouvrit au commencement de janvier 681 ; il dressa plusieurs canons pour la consolidation du trône menacé de l'usurpateur f ). Evige redoutait le ressentiment et l'influence de la famille de Wamba; pour les combattre il donna à Egiza, neveu et héritier du roi dépossédé, la main de sa fille Gixilane,
On s'étonne peut-être au premier coup d'œil de la ? enttilité de ces assemblées composées des grands de Tétat et des prélats qui , précédemment^ avaient lancé d'énergiques ordonnances, fulminé l'excommunication, prononcé la peine de mort contre quiconque attenterait à la personne du reîf dans le dessein surtout de le remplacer. L'observation des mêmes lois , des mêmes canons était jurée à chaque noa^ velle convocation de synode ; et voilà déjà plusieurs con^i*
n Gondl. Hisp.— Alph. Mag. Ghron.— Rod. Toi.— Mariao.— Liic. Tàd. — Ferrer.— Isid. Pacens.— Julian.
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îteurs que nous voyons déposer, tuer même des rois » et se 3rvir de leurs cadavres comme de marchepied pour s'aller sseoir sous le dais royal. Mais dans ces époques de perturation , en présence d'ennemis redoulables et toujours prêts
s'élancer de la plage africaine sur les côtes de la riche esi-esi spagne ; ce qu'il fallait le plus soigneusement éviter c'était \s dissentions intestines^ les divisions entre corps d'état l la guerre civile » conséquence inévitable de pareils diifémts. L'ennemi en aurait immédiatement profité ; l'un des Burtis se serait, sans balancer, jeté dans ses bras, et d'un onemi aurait fait bientôt un maître. Au lieu d'une mutaon violente dans les rois , il ne serait plus resté que les ébris d'un trône renversé par la conquête, foulé aux pieds ir des barbares, brisé par leur impétueux passage. La rudence, la force des choses, l'actualité dictaient ces iractions. Elles étaient sages , en ce qu'elles étaient dévoues nécessaires, inévitables. Ainsi donc , au lieu de blâmer )tix qui en usaient ainsi , reconnaissons qu'il n'était plus lisible à l'assemblée législative des Visigoths , d'agir autrelent, et que l'application des peines portées par ses arrêts B pouvait se faire qu'à ceux qui échouaient. C'était l'anenne et toujours vraie maxime des Romains : malheur aux lincus. Elle était devenue, convenons - en , raison d'état BUIS la question d'être ou de ne plus être.
En dépit de toutes les précautions d'Evige , la guerre ne urda pas à éclater; ce fut encore par un soulèvement dans iNarbonaise. Le roi s'y conduisit avec valeur et prudence, iouffa le mouvement , et rendit la paix à ses états , ainsi n'il conste des solennelles actions de grâce que lui en renit, en 684, le concile assemblé. Evige avait une nombreuse mille, pour laquelle il craignait le mauvais vouloir des rands , après sa mort. Aussi s'attachaitril à tout ce qui poulit complaire au peuple , le soulager, le rendre heureux.
avait compris l'axiome gouvernemental : qub le trône ipnyé sur les masses est toujours le plus solide. Il suprima, en conséquence, des impôts, fit remise des arriérés, ; prit plusieurs autres mesures de ce genre. Dans le cours ess s son régne , il assembla encore deux conciles ; Tun en
685, statua que quiconque maltraiterait la reine, après la mort du roi » ou aurait avec elle quelque commerce, oo même Tépouserait, fût-ce le roi successeur, serait pum d'eicommunicalion.
Une grande famine se déclara sous le re^e d'Evige » et fut suivie d'une épidémie qui enleva de nombreuses victimes. Les Juifs « de leur côté » encouragés par la douceur du gouvernement , devinrent insolents ; le roi cependant résisia à toutes les insinuations » toutes les prières , et refusa obstinément de sévir contre eux. Enfin, après n'avoir connu de la royauté que ses inquiétudes , son poids , ses transes et ses chagrins ; après avoir consacré tous ses travaux à Tavantige et la tranquillité des autres ; Ëvige se sentit atteint d'oae maladie mortelle. Il s'empressa de nommer son gendre Egixa pour lui succéder ; et après lui avoir fait prêter serment de rendre égale et bonne justice à tous ; relevé les seigneurs de celui qui les liait à lui : Evige se fit raser, revêtir de Thabit de pénitent , et se retira dans le monastère même où était encore Wamba en 685. Il mourut peu après. A Tabrido respect et de Tamour que les Yisigoths conservaient toujoon pour son oncle Wamba , Egiza ne rencontra aucune opposition à son avènement. Il convoqua à Tolède un con* cile , et se contenta de lui remettre un mémoire dans lequel
6^ étaient expliqués les motifs de la convocation ; il ne loi demanda pas la confirmation de son élection.
Environ deux ans après cette époque mourut Julien , mé-
^90 tropolitain de Tolède , dont les prélats . dans le synode de 688, avaient défendu l'orthodoxie contre les incriminations du pape. Cetévêque, célèbre par ses vertus et sa science» fut remplacé par un homme d'une haute naissance , mais altier et ambitieux outre mesure ; il se nommait SigeberL La nomination des évèques appartenait alors aux rois. Aussi ingrat qu'ambitieux , Sigebert trama une conspiration dont le but était l'assassinat du roi , de la reine , et de leun enfants. Ses intrigues, son adresse et son crédit lui gagnèrent un grand nombre de personnes de toutes conditions; le complot transpira, l'évêque fut aiTêté. Quelques-uns de ses partisans prirent les armes, se déclarèrent en révolte ouverte;
ils furent bientôt comprimés. Sigebert atteint et convaincu d'avoir voulu attenter à la personne du roi et aux jours de sa famille, fut déposé par le concile assemblé exprès. Le roi, auquel restait le droit de poursuivre et de punir légalement Sigebert, eut égard au caractère dont il était revêtu et se contenta de le bannir du royaume.
Une autre conspiration fut découverte peu après. Elle était ourdie par les Juifs ; un soulèvement général devait avoir lieu« U était combiné avec les Juifs d' Afrique et devait être soutenu par les Sarrasins. Le projet avorta par la convocation d'un nouveau concile en 694 , dans lequel fut pro- <^4. noncée la servitude perpétuelle , la confiscation entière des biens , Finterdiction de l'exercice de leur religion, Tenlèvement des enfants au-dessous de sept ans et leur éducation dans les écoles chrétiennes , contre tous ceux qui avaient [udaisé ou conspiré contre le roi. Cette décision fut suivie f ).
Après la conquête de la Mauritanie , les Sarrasins côtoyèrent TEspagne » dont une armée couvrait les rivages. Egiza fit équiper sa flotte ; il en donna le commandement à son fils Théodemir, qui mit en mer aussitôt. Les Musulmans comptaient sur la supériorité de leurs forces autant que sur la jeunesse et Tinexpérience du nouvel amiral; ils attaqué* rent les Visigoths. Le combat fut long et sanglant; les Sarrasiqs firent des pertes considérables et la victoire resta à Théodemir. L'espoir que les conspirateurs fondaient sur un secours étranger fut détruit pour l'avenir.
Egiza , parvenu à un âge avancé , n'aspirait plus qu'au ^97 repos. Il obtint des grands l'agrégation de son fils Witiza au gouvernement, et lui assigna celui de l'ancienne Galice, dont le siège fut établi à Tuyd. Witiza y déploya de grands talents et de belles qualités; en sorte que son père se détermina à faire confirmer par un concile ce qu'il avait fait de l'aveu des seigneurs. Peu de temps après , en 700, Egiza, infirme et accablé d'années , mourut. A l'exception du peu de guerre que nous avons mentionné, son règne fut une paix continuelle. Sa réputation, sa puissance, ses soins noni
O Alph. Mag.— Ferrer.— Vas. Chron.— Cave. — Act. Condl. Tolet.
interrompus promirent à ses peuples abondance et richesse. Il en résulta Tamour et le déploiement du luxé et de la mollesse , dont les conséquences devinrent bientôt fatales an royaume des Visigoths. A la nouvelle de la mort de son père Witiza se transporta à Tolède , où il assembla un concile. Ses premiers actes furent marqués au coin d'une clémence et d'une générosité qui lui attirèrent les suffrages et Taffection de toute la nation. Il accorda amnistie à tons ceux qu'Egiza avait exilés au sujet des conspirations tramées contre Wamba et contre lui-même ; il leur rendit leurs biens et leurs charges et remit au peuple les arrérages des impôts arriérés. Les registres furent même brûlés par ses ordres (^.
Mais le luxe s'était introduit à la cour; Tinaction, soite d'une paix longue et non troublée, amena la débauche. Witiza s'y laissa d'abord entraîner, s'y plongea bientôt ioot entier, et Qnit par recourir au crime pour assouvir ses passions. Il tint à Tolède , en 704, un concile « que présida le vertueux Gonderic métropolitain de cette ville. Ce coun- 701. S^^^ prélat ne cessait de représenter au roi le pernicieux effet de ses dérèglements , dont il s'efforçait d'arrêter le cours effréné. L'exemple du roi avait été suivi par plusieurs membres du clergé ; au point que le concile fut amené i autoriser de nouveau les prêtres séculiers à se marier, pour arrêter leur scandaleux libertinage. Dans ce même condle la dignité nationale fit rejeter avec mépris une insinuatioi du pape. Le pontife avait jugé que la faiblesse toujours crois- ' santé du gouvernement visigoth, les vices qui dominaient jasqu'au peuple, la dissolution qui régnait dans toutes les classes , entraîneraient bientôt la ruine de l'état. En conséquence , et croyant le moment favorable à une telle oave^ ture, le pape avait envoyé faire la proposition de sovmettre toute l'Espagne à sa juridiction. Cette prétention fat considérée comme une usurpation flagrante, écartée avec énergie et courageusement censurée.
De plus en plus séduit par les lâches flatteurs qu'on reih contre toujours sur les marches des trônes , dans b
C) Le» mêmes. — Vuls. Gbron. — Rod. Toi. — Mariao. — Isid. Pâcens Julian.—Vayrac— Annal. Complut — Elmaçin.— Albayd Hubam»— Pcllicer.
poussière des cours; de ces hommes perfides, prêts à encenser les défauts et les crimes des souverains ; Witiza donna un libre cours à la fureur de ses passions, renonça à la reine et attenta à Fhonneur des femmes et des filles des grands et de toutes les classes. Les censures et les admonitions de Gonderic recommencèrent plus fortes que jamais, et restèrent inutiles. Plusieurs seigneurs s'armèrent contre le roi , pour venger leur honneur. Au lieu de changer de conduite et de chercher à reconquérir leur estime perdue , Witiza devint cruer envers eux. Il en fit périr quelques-uns, en bannit d'autres , et finit par exiler ou enfermer tous ceux qui lui étaient devenus suspects. De ce nombre était Théofrède, Brére du roi Récésuinthe, qui fut envoyé à Gordoue où il eut tes yeux crevés^ pour l'empêcher de prétendre à la couronne. Son fils Roderic, celui qui succéda à Witiza, le suivit dans son exil. Pelage fut également banni. Il était fils d'un autre frère de Récésuinthe, que Witiza avait tué d'un eoup d'épieu, à l'instigation de sa femme avec laquelle le roi avait de coupables relations. Gonderic mourut, et le roi nomma à sa place Suindered, qui ferma les yeux sur la dissolution croissante de Witiza. De jour en jour les désordres et les crimes de ce roi augmentaient ; les grands, la noblesse, le peuple , tous enfin suivaient le torrent. Ce n'étaient plus que luxe eifréné , indolence et révoltante débauche. Les Visigoths, devenus nation corrompue sous l'influence d'un roi dissolu , furent un objet de mépris pour leurs voisins , et préparèrent ainsi eux-mêmes la chute dont ils ne devaient jamais se relever.
Un des généraux de Walid calife sarrasin, Muza, com- ^(^^^ mandait les forces de Walid dans les contrées maritimes d'Afrique. Maître de la Mauritanie , à Texception seulement de Tanger, Argille et Geuta , il résolut de chasser les Visigoths de leurs dernières possessions , et vint mettre le siège devant Ceula. Cette ville , commandée par le comte Julien beau-frère de Witiza , fut défendue avec tant de courage et de talent, que Muza fut obligé de se retirer. Pour se venger de ce mécompte, le Musulman arm^une flotte nombreuse et menaça les cêtes d'Espagne. Witiza équipa promptemeni
— 2*2 — ment la Stienne, et Théodemir en reçut le eommandcnieat. Cette fois encore il battit les Sarrasins. Au lieu d'ouvrir ki yeux sur les dangers qui le menaçaient, lui et Tétat» le roi ne s'occupait plus en rien des affaires , et se plongea phi que jamais dans sa coupable vie. Les côtes n'étaient pis gardées» Tarmée était découragée et faible, et la nalioa démoralisée* D'ailleurs Witiza , par une méfiance qui n'élait pas sans fondement , craignait de répartir des troupes sv plusieurs points, et de les confier a des hommes qu'il soi* pectait ou redoutait. Tant de précautions ne purent éviter m soulèvement général, à la tète duquel se mit Roderie. Witiza ne songea plus alors qu'à sa conservation et celle di sa famille. Les rebelles s'efforçaient d'amener à bonne II une révolution qui devait les mettre à couvert de la tyraniii et de la cruauté de Witiza. La guerre civile continuait , et les Arabes observaient, de Tautre côté du détroit , attendnt avec impatience le moment de se précipiter sur la riche proie que convoitait leur cupidité. La guerre entre Roderie et Witiza dura jusqu'à la mort du roi, mais ne finit poiil avec lui. Il était tombé, en 709, prisonnier aiux maint di Roderie , à la suite d'une défaite. Le vainqueur lui fit subir la peine du talion ; Witiza eut les yeux crevés , comme fl avait fait au père de Roderie , et ne survécut pas longtemps f).
Evanet Sisebuth ses fils, depuis plusieurs années accoatomésà être bercés de la vie de princes, ne purent se résoudre i descendre de ce rang; ils continuèrent la guerre. Ils proposé» rent aux Sarrasins d'envoyer une armée en Espagne, espérant que les partisans de leur père, ainsi appuyés, relèveraient It tète et les mettraient, l'un ou l'autre, sur le trône. Rodoîe délivré d'un rival acquit un ennemi. Les Sarrasins firent une seconde invasion en Espagne, sous la conduite de Tarik Abdalahi. Leurs vaisseaux furent brûlés par ordre du gêné* rai, qui voulait les obliger à vaincre ; un renfort de dooze mille Maures vint les seconder, et les ravages et les cruaoléi
n Luc. Tud. — Rod. Toi. — Alph. M. Chron. — Ferrer. — lâd. — Vas. Cbron.— Harian.— Albayd. Muhamet.— Monde].
les plus inhuondiies marquèrent chacun de leurs pas, chacun le leurs progrès. '
Du côté de Roderic, la confusion, le désordre et le découragement. Son armée était trop réduite pour pouvoir même souvrir le pays contre les courses de ces terribles Mahomé* ians. Il fit alors enfin, mais trop tard, tous ses efforts pour ipaiser les fatales divisions dont lés conséquences, non moins funestes, lui apparaissaient avec tous leurs dangers. Un arrangement fut conclu avec les fils de Witiza, ceux qui iraient appelé les Sarrasins. Ces princes vinrent avec leurs troupes joindre Roderic, qui rassembla autant de forces
S Ml lui fut possible, pour aller combattre Tennemi. rik, instruit de tout ce qui se passait, demanda du renfort I M uza ; cinq mille hommes aguerris lui arrivèrent d'Afripie. La présence et les discours chaleureux de Roderic ivaîent relevé le moral de Tarmée. Elle demanda le combat I grands cris; il la conduisit à Tennemi. Tarik était disposé \ recevoir la bataille ; il attendait de pied ferme et avec résoution ces Yisigoths, naguère invincibles. Ce f\it dans une >Iaine aux environs de Xérès de la Frontera, sur les bords le la Guadalete, à trois lieues d'Ârcos en Andalousie, que es deux armées se trouvèrent en présence. Le choc des ITisigoths fut impétueux et terrible; ils se précipitèrent à la charge avec la furie du désespoir, en hommes qui savaient {ue Tissue obligée de cette journée décisive était pour eux la victoire ou Tesclavage^ sinon l'anéantissement. Les Maures, vieillis dans les combats, les reçurent avec sang-froid et intrépidité.
Lois attaques se répétaient vives et fréquentes ; Roderic, Ml plus fort du danger, au plus épais de la mêlée, Tépée haute, faisait des efforts surhumains pour enfoncer les rangs lerrés de Tennemi. Peut-être y serait-il parvenu, malgré le grand nombre d'hahiles officiers que comptait Tannée nahométane. Mais dans cet instant définitif, au moment où l'acharnement des deux partis tenait la victoire en suspens, Bvan et Sisebut passèrent aux Maures avec leur cavalerie et . leur infanterie et fondirent, avec les infidèles, sur leurs propres compagnons, qu'ils chargèrent en flanc. Les Yisi-
goths, enfoncés de partout, percés à jour, atterrés par cette lâche défection, fuirent en désordre, après un affreux massacre. La déroute fut d'autant plus complète qu'ils n^avaieot ni point de ralliement^ ni réserve sur laquelle se replier ; au point qu'il eût été presque impossible de recomposer même uq faible corps. Il en tomba alors sous le fer mahométan, plus encore que pendant le combat. C'était le 11 novembre 712 ; Roderic ne quitta le champ de bataille que le dernier, alors qu'épuisé il se vit seul, tout seul. Il eut la chance d'échapper à une mort qu'il aurait dû chercher, pour clore noblement la longue liste des rois ses devanciers. Cette liste en compte vingt-cinq.
Il fuit, lui aussi, le brave Roderic, du côté de Visée, où il mourut de nombreuses blessures, de sang perdu, de fatigue et de désespoir. Mieux eût valu périr en héros, en tombant sur son bouclier, dernier piUer d'un immense et antique édifice qui croulait, être enseveli sous ses décombres. Aucun reproqhe alors, aucun vent flétrissant n'aurait agité la poudre de son toml>eau.
HISTOIRE is mm.