‹ Histoire primitive du genre humainChapitre 15 sur 18 · A.RT. II. — VOCATION LITTÉRAIRE DU PEUPLE GREC · texte numérisé non relu

A.RT. II. — VOCATION LITTÉRAIRE DU PEUPLE GREC

Jetons d'abord un coup d'oeil sur le développement intellectuel de la Grèce et sur les premiers commencements de la littérature hellénique. Parmi les nations de l'Asie, la culture

(1) Herm. l.c. - (2) Ibid.

intellectuelle eut son point de départ dans la religion. En Grèce aussi, les croyances religieuses influèrent puissamment sur la civilisation ; mais la manière dont cela eut lieu diffère complètement du tableau que nous présente l'Asie. Lorsque les Grecs émigrèrent d'Orient en Europe, ils apportèrent avec eux leurs divinités, dont les noms, ainsi que l'idée qui s'y rattachait, attestent la parenté de cepeuple avec les Ariens. Au 15e siècle avant J.-C, ils furent assujettis par les Egyptiens et par les Phéniciens, instruments de ces derniers. Les vainqueurs ne manquèrent pas d'affermir leur domination à la manière orientale, en s'efforçant de faire disparaître les dieux des vaincus et d'introduire à leur placée leurs propres divinités. Il y réussirent dans des proportions assez larges ; et l'Olympe pélasgique dut en éprouver un choc assez rude. En effet, Hérodote, comme nous l'avons vu, avoue loyalement que la plupart des dieux de la Grèce, dans les derniers temps, tiraient leur origine de l'Egypte.

Après une administration d'assez courte durée, les maîtres étrangers furent l'objet de la haine universelle, pour les motifs développés précédemment. Privés des secours de l'Egypte, ils furent renversés par des héros indigènes ou des parvenus ; et avec eux, tomba la religion orientale qu'ils avaient introduite. On eut alors le spectacle d'une situation toute particulière, qui n'a rien de semblable dans l'histoire de l'Orient. L'ancienne croyance pélasgique n'avait, à proprement parler, plus de racines: les dominateurs étrangers les avaient coupées; et le culte implanté par les Egyptiens et les Phéniciens était plus chancelant encore, parce que leur tyrannie l'avait rendu odieux, et que leur chute l'avait privé de tout appui extérieur. •

Le premier acte de la liberté d'Athènes fut de refuser à Moloch Dionysos, en Crète, de lui immoler leurs enfants. Le soulèvement des Ioniens contre les Curetés, leurs maîtres, fut en même temps une révolte contre leur dieu. Il ne pouvait manquer d'arriver, en effet, que la divinité élrangèrene fût

enveloppée dans la chute des dominateurs étrangers: La religion, conformément à l'idée qu'elle exprime et à son nom, est le lien intérieur des esprits , elle les pousse dans telle ou telle direction et les détourne de telle ou telle tendance. Le mot religion a de la connexion avec religare, lier. L'idée de religion ainsi comprise, on doit dire qu'après l'expulsion des Danaïdes de Mycène, des Cadméens de Thèbes, des gouverneurs égyptiens de l'île de Crète, les Grecs n'avaient proprement plus de religion, dans le sens strict du mot.

Je désire qu'on me comprenne bien : Ce quelque chose qui est au fond de toute religion et à quoi aucun homme ne peut renoncer sans tomber au rang de la brute, le sentiment de dépendance à l'égard d'une puissance supérieure, se conserva, sans doute, chez les Grecs, et se manifeste, jusque dans les temps postérieurs à Hérodote, sous la forme de la croyance en un destin immuable. Mais les anciennes formes du culte, les opinions religieuses et les dogmes d'autrefois, étaient ébranlés et n'avaient plus de consistance. Et cependant, il est dans la nature de l'homme, qu'aucun peuple ne peut se passer de points de croyance déterminés. Ce besoin exigeait donc impérieusement un remède à cet état d'incertitude, qui à la longue devenait insupportable. Et, en effet, une religion nouvelle sortit de ce naufrage des anciennes croyances. Voilà comment la chose se passa.

La croyance populaire conserva fermement, des anciens éléments pélasgiques et de ceux qui avaient élé importés de l'Egypte, tout ce qui répondait au génie grec, et unit tant bien que mal en un tout ces fragments épars. Mais nulle part, la multitude aux cent têtes, n'importe de quel peuple elle se compose, ne peut par elle seule venir à bout d'une œuvre semblable. Conformément à sa nature, la foule suit, en religion comme en politique, des guides qui savent ce dont le grand nombre a besoin ; et qui, parce qu'ils le savent, deviennent d'eux-mêmes ses chefs dans les temps de désordre et de bouleversement. Or, les Grecs étaient, plus qu'aucune autre

nation du globe, doués du sentiment poétique. Rappelonsnous que, déjà dans les ornements de sculpture de la 18e dynastie d'Egypte, l'Ionien, dans la vie publique, est représenté avec l'arc et la hache d'armes ; et, dans le cercle de la vie domestique, avec la lyre à la main. Sans doute, la lyre est son emblème distinctif. Or, la Providence disposa tellement les choses, qu'au temps de l'incertitude dont nous parlons, on vit surgir chez eux des poètes qui, depuis que le monde existe, n'ont pas été surpassés. Eh bien, ce sont ces poètes qui furent les créateurs delà religion nouvelle, sauvée des débris de deux anciens cultes.

C'est ce que n'ignoraient pas les plus habiles d'entre les Grec3 de l'époque suivante. Hérodote (1) dit en effet: « Ho- « mère et Hésiode, qui ont vécu environ 400 ans avant moi, « ont créé l'ensemble des dieux helléniques, assigné à cha- « cun certains honneurs, certains arts, certains surnoms, « et déterminé la forme de chacun. » Platon est du même avis ; car, ce philosophe, qui regardait les croyances populaires des Grecs comme tombées en décrépitude, voulait que des poètes comme Homère, en qualité de promoteurs et de créateurs des divinités mythologiques, fussent exclus de la république idéale, qu'il avait imaginée comme un modèle de la plus grande perfection possible.

Toutefois le passage cité d'Hérodote doit être bien compris. Tous les dieux dont il est question dans les ouvrages d'Hésiode et d'Homère étaient déjà connus des Grecs avant ces deux poètes ; mais outre, ceux qu'ils ont conservés, il y en avait encore une masse d'autres, et la croyance populaire attribuait aux uns et aux autres, suivant les différentes contrées, des qualités et des noms fort divers et très-variables ; de sorte qu'avant ces deux poètes, il y avait comme un chaos de dieux. — Ils firent donc, dans cette cohue flottante et désordonnée de divinités, un choix qui servit de règle et

(1) Hisl. II, 53.

MJ GE.NRE HUMAIN. 511

de mesure. Les dieux qu'ils reconnurent et chantèrent restèrent en honneur, les autres tombèrent dans l'oubli. lien fut de même des qualités attribuées à des divinités particulières ; de sorte que l'Olympe hellénique, comme ensemble, est à la lettre la création d'Homère et d'Hésiode.

Mais de quelle manière firent-ils le triage indiqué par Hérodote ? Sans doute, ce qui les détermina en premier lieu, ce fut la veine poétique, le sentiment de la beauté, et à côté de cela, peut-être à leur insu, le désir de pourvoir aux besoins intellectuels de leurs compatriotes. Le monde des dieux, dans Homère, répond admirablement bien à la forme de gouvernement introduite alors en Grèce : Jupiter est Àgamemnon en grand, et tout l'Olympe est comme le type céleste de la constitution politique des Achéens. Le ciel homérique s'adapte uniquement au royaume héroïque des temps écoulés depuis la guerre de Troie jusque dans le dixième siècle.

Mais une seconde influence encore se fait sentir dans le choix en question. Si Homère et Hésiode refusèrent d'admettre plusieurs des éléments religieux, auparavant existants, dans leurs poëmes devenus règle de croyance pour les temps qui ont suivi, ce fut certainement parce qu'ils considérèrent ces éléments comme choquants et repoussants, ou, pour nommer la chose par son nom, parce qu'ils les trouvaient faux, contraires à la vérité. Une certaine activité intellectuelle, qui, à partir du 5e siècle, fut désignée parle nom de philosophie, avait déjà exercé sur ces deux grands poêles une influence latente: plus tard, seulement, on fit de la philosophie un usage plus étendu, et l'on établit des règles d'après lesquelles on prétendit déterminer ce qui est en général vrai ou faux.

Les divinités d'Homère ne sont pas de ces êtres qui inspirent le respect et qui, appuyés sur une tradition sacrée, accompagnée de la terreur que nous cause le surnaturel, exigent impérieusement de l'homme foi et obéissance. Peur s'en faire

accepter par lui, au contraire, ces divinités tâchent de lui plaire : elles briguent des honneurs comme prix de leur beauté. C'est pourquoi il en fut de ces dieux comme des princes qui recherchent la faveur du peuple : la saine raison de l'homme se permit d'examiner leur droit. On le voit : la manière dont était née la religion poétique des Grecs donna de bonne heure à la raison le rôle de juge en matière de croyance. Ainsi parut dans le monde, ce que l'Orient n'avait pas connu, le droit revendiqué par la philosophie. Peu de temps s'écoula, et cette force nouvelle se tourna, non plus seulement contre la croyance qu'Homère et Hésiode regardaient encore comme vraie et conforme à la raison, mais en général contre toutes les religions polythéistes, qu'elle soumit à son examen, comme une rivale redoutable et irrésistible. Et grâce à ce développement des idées en Grèce, la voie fut frayée d'une manière merveilleuse au culte de Jéovah, établi sur les bords du Jourdain, et à son triomphe définitif dans l'univers entier. J'ai fait voir, dans un des chapitres précédents, comment la religion juive se trouvait isolée, et faible, en apparence, dans un petit coin du sud-ouest de l'Asie, en face du culte de Moloch et de Mylitta, avec ses millions de sectateurs et son sacerdoce païen protégé par la puissance despotique des grands-rois. Or, à peu près à l'époque où les Israélites sortaient de l'Egypte sous la conduite de.Moïse, laProvidence divine préparait pour allié futur au peuple destiné à être le dépositaire de la parole révélée, un autre peuple établi à l'autre côté de la mer, dans l'ancienne Ionie, lequel devait, de son côté, s'établir pontife suprême de la lumière naturelle. L'esprit grec indépendant, sans engagement avec la religion d'Homère et d'Hésiode, dévoila les nudités du culte hellénique et de toutes les religions fondées sur le naturalisme, et les rendit ridicules. Il proclama par la bouche d'Anaxagore, de Socrate, de Sophocle, de Platon, de Zenon et d'autres philosophes, des doctrines qui furent, pour ainsi dire, comme le crépuscule du christianisme. Il cultiva en outre toutes les

sciences, fixa les principes de la politique, et perfectionna l'art de la guerre à tel point que dix, vingt, trente mille Grecs où Macédoniens suffisaient pour défaire les centaines de milliers d'esclaves des rois de Perse. Les Grecs devinrent par là les maîtres de l'Asie, et non-seulement ils soumirent le pays des adorateurs de Moloch, mais encore ils détruisirent au point de vue intellectuel le culte de cette divinité. Mais aussitôt que la philosophie grecque eut accompli sa tâche, on vit clairement qu'elle n'avait pas travaillé pour elle-même, et qu'elle n'avait été quel'humble servante d'une maîtresse plus sublime. La religion chrétienne s'empara du terrain déblayé par elle et préparé pour une création nouvelle, et elle y répandit sa divine semence.

Bien que cela échappe à une observation superficielle, il existe cependant des rapports intimes entre les Hellènes et les Israélites, entre la philosophie grecque et la croyance des Hébreux. La première, il est vrai, s'est plus d'une fois montrée hostile à la foi juive, mais seulement par abus. Lorsque la vie intellectuelle, libre de tout obstacle extérieur, peut se mouvoir dans la voie qu'elle s'est elle-même choisie, ce n'est pas seulement la raison, toujours égale à elle-même, c'est aussi l'opinion de l'heure ou du moment, et de chaque individu, qui soutient son droit. Mais sur ce dernier terrain, la présomption croît en proportion de la faiblesse des forces : les hommes simples se regardent ordinairement comme sages, et désirent que leurs idées et leurs fantaisies soient reconnues comme étant la vérité. Telles étaient les opinions qui, il y a plus de 18 siècles, déclaraient déjà la guerre à la révélation. Mais ces opinions n'ont rien de commun avec la raison libre.

Au tribunal de l'histoire, la raison est ce qui est admis unanimement par Jes mortels les meilleurs et les mieux doués par la nature. Cette raison est en harmonie avec la révélation, et en voici la preuve : Depuis Auguste jusqu'à Constantin, chaque espèce de philosophie put se développer et agir sans entraves, et lorsque les empereurs désespérèrent de pouvoir

étouffer le christianisme par la violence, quelques-uns d'entre eux appelèrent même les philosophes à leur aide. Cependant l'Evangile triompha de la force matérielle et intellectuelle du paganisme grec, et cela uniquement, parce que les meilleurs et les plus sages d'entre les païens durent reconnaître qu'il n'y avait que cette doctrine, originaire de la Judée et prêchée par un homme crucifié, qui fût en état de satisfaire les besoins moraux de l'humanité.

Il est donc clair comme le jour que la révélation et la raison ne sont pas ennemies ni rivales. Et cependant, elles ne sont pas pour cela une seule et même chose. La révélation est placée dans une sphère supérieure. Jamais aucun philosophe n'a pu rien produire de durable. — Une Eglise ne peut être fondée par des hommes : elle est l'œuvre de l'Eternel.

On a vu des peuples atteindre à un assez haut degré de civilisation sociale, sans avoir une littérature en propre ; d'autres n'ont eu de littérature qu'assez tard, lorsque leur civilisation était déjà sur son déclin. Chez les Grecs, au contraire, dès le début de leur civilisation, on trouve une littérature; et même une littérature parfaite, semblable à Minerve sortant armée et nubile du cerveau de Jupiter. Les Grecs sont, par excellence, le peuple littéraire: leurs débuts furent des poèmes; la prose ne se forma que beaucoup plus tard.

Mais pour la prose comme pour la poésie, ce furent égalementles événements politiques qui donnèrent le branle. Et je parle ici des événements politiques qui concernaient nonseulement l'une ou l'autre tribu isolément, mais la nation entière. La littérature grecque est nationale et non la propriété de telle ou telle tribu. On peut y distinguer trois périodes : La première, que j'appellerai épique, eut pour point de départ la guerre de Troie. La seconde est celle de l'essor politique, alors que le Grec, plein du sentiment qu'il était le premier-né des peuples de la terre, le peuple choisi, marqua, d'une

manière tranchée, le contraste entre lui et les barbares. Cette tendance de l'esprit grec eut son origine dans la guerre persique. La troisième période vit fleurir toutes les branches de culture de l'esprit humain, mais surtout la philosophie appliquée à la politique . Elle reçut son essor del'expédition d'Alexandre le Grand et delà conquête de l'Asie. L'enthousiasme lui manque, ou du moins ne s'y trouve qu'à l'état latent; mais le regard y atteint de lointains horizons ; et son influence sur la vie réelle est plus grande que celle des deux périodes précédentes. Ce dernier développement de la littérature grecque ne peut mieux se comparer qu'avec le libéralisme moderne*

Mais parlons d'abord de la période épique. Il y eut, dès avant Homère, des poètes grecs, mais dont il n'est parvenu jusqu'à nous que des traditions obscures. On cite, par exemple, les noms d' Orphée, à'Olen, de Philammon, de Musée, de Thamyrus: ils paraissent avoir vécu dans une contrée de l'Hellade qui s'appelait alors la Thrace, et avoir fait entendre les premiers chants modulés dans la langue grecque. La tradition, en effet, désigne la plupart de ces chantres par le nom de Thraces. Comme les Muses, dont ils se croyaient inspirés, s'appellent aussi Piérides, il est à croire que la Thrace, où fleurirent les premiers chantres de la Grèce, doit être cherchée dans la contrée appelée Piéria, sur le versant oriental du mont Olympe, la Thessalie septentrionale. Leurs chants étaient religieux, c'est-à-dire, consacrés au culte des dieux, mais moins à celui des anciennes divinités pélasgiques, qu'à celui des puissances célestes introduites par les Phéniciens et les Egyptiens. Ainsi ils célébraient les destinées et les souffrances du dieu du soleil, son réveil au printemps, son épuisement en automne, et surtout sa mort en hiver. « Ce chant, dit Homère, commençait par Ailiné (malheur à nous) et se terminait par Ailiné» . Comme je l'ai fait remarquer ailleurs, ces sons signifient proprement malheur à nous, et exp riment la mort du soleil en hiver ; mais Homère et probablement aussi les Grecs plus anciens, à remonter jusqu'aux inventeurs de ces

paroles plaintives, les appliquaient à un beau jeune homme, nommé Linus, qui devait avoir été déchiré par un sanglier. L'origine de ces chants remonte donc évidemment à l'époque où les maîtres delà Grèce faisaient retentir aux oreilles des Pélasges des expressions phéniciennes inintelligibles pour eux.

Ces chants étaient en général mélancoliques, car la poésie des hommes de la nature aime à exhaler des soupirs et des plaintes. Aussi le poêle latin Lucrèce (1) dit en parlant des hommes des premiers temps :

Inde minutatim dulces didicere querelas, Tibia quasfundit digitis pulsata canentum, Perloca pastorum déserta atque otia dia.

Et vraiment, la vie des Grecs ne dut avoir rien de bien réjouissant aussi longtemps que des maîtres étrangers, égyptiens et phéniciens, eurent leur siège dans les citadelles de Thasos et de Mycène, dans la Cécropide d'Athènes et la Cadmée de Thèbes.

Mais ces maîtres étrangers furent enfin renversés ; des indigènes, lesPélopides, s'emparèrent du pouvoir, donnèrent à leur peuple l'unité et le sentiment de leur force, se dirigèrent vers Ilion et triomphèrent de l'Asie. Alors pour la première fois, le Grec but à la coupe enivrante de la gloire, et il y but à longs traits. Pouvait-il se faire dès lors, que la lyre ne consacrât pas ses sons à célébrer la gloire et les exploits qui la procurent. L'hexamètre est très-ancien : il s'empara à cette époque du récit des faits qui faisaient la grandeur de la nation, et devint l'épopée, c'est-à-dire, poëme historique soutenu. On appela rapsodies ces productions nouvelles, rapsodes ceux qui les composaient. Le sens littéral de ce mot exprime fort bien la chose, c'étaient des vers réunis ou rattachés les uns aux autres.

(I) V, 1583. etc.

Les Hellènes d'Europe avaient conquis ïlion et consommé l'œuvre de la gloire ; mais ce ne fut pas du milieu d'eux que s'élevèrent les chantres qui célébrèrent ce grand exploit. Pendant trois ou quatre siècles après la guerre de Troie, la Grèce fut remplie de troubles : tout y était pêle-mêle comme dans un chaos, parce l'expédition des Héraclides avait renversé Tordre existant. Or, la poésie, pour fleurir, a besoin de repos, de sérénité et de bonheur. Ce repos, ce bien-être furent, longtemps avant que le continent de la Grèce eut repris son équilibre, le partage de ces émigrants qui s'étaient rendus en Asie mineure d'abord, puis en Sicile et dans l'Italie inférieure. De là vient que la plus ancienne littérature de la Grèce appartient aux colonies.

Pendant longtemps, le Béotien Hésiode fut en Grèce comme une apparition isolée: ce fut seulement à partir de Solon que le feu sacré commença à se propager de ce côté-ci de la mer. Ce fut au contraire dans les colonies d'Asie, sous le beau ciel de l'ionie, que naquirent les premiers grands poètes. Longtemps, les faits isolés des héros d'Ilion n'avaient été chantés que dans de petites rapsodies ; lorsqu'au 9° siècle avant Jésus-Christ, on vit surgir, semblable à un astre, un génie poétique, qui enchaîna et réunit les traditions poétiques existantes en deux grands poëmes, savoir : l'Iliade et l'Odyssée.

Dans ces derniers temps, un savant philologue allemand

a consacré une pénétration d'esprit incroyable, à démontrer

que l'Iliade et l'Odyssée sont composées d'une foule de pièces

rapporlées, appartenant à des auteurs différents. Villoison

appelait cette prétention une impiété littéraire ; je la regarde

comme opposée au bon sens. L'un et l'autre de ces poëmes

est si parfait dans son genre, si bien pensé et si naïf, et, dans

sa riche variété, si bien animé d'un seul et même esprit, que

l'on est obligé d'admettre que l'un comme l'autre est issu d'une

même tête. Il se peut, sans doute, que des morceaux isolés,

tels que le dénombrement des vaisseaux au second livre de 1 U

l'Iliade, y aient été intercalés postérieurement; mais en supposant même que ça et là l'un ou l'autre ornement vienne d'une main étrangère, certainement la partie essentielle de l'édifice est l'œuvre d'un seul homme. Une question différente est celle de savoir si l'Iliade et l'Odyssée sont du même auteur. Dans l'antiquité déjà, plusieurs critiques ont cru que ces poëmes appartenaient à des auteurs différents. On appela ces critiques Chorizontes (^wpi'Çovr&ç) séparants. Ils font remarquer, il est vrai, dans le ton et le plan de ces deux poëmes des différences assez notables; mais les points de ressemblance y sont beaucoup plus nombreux. Quant à moi, je suis, avec C.-O. Muller (1), d'avis que l'Iliade est l'œuvre d'Homère dans sa fleur et dans la vigueur de son génie, et l'Odyssée le fruit de sa vieillesse. N'y a-t-il pas une grande différence aussi entre la première partie de Faust et les suivantes, ou entre don Carlos et Wallenstein ? Et cependant nous savons avec certitude que Faust est en entier l'œuvre de Gœthe, et les deux dernières pièces en question l'œuvre de Schiller. La nature n'est pas assez prodigue pour faire naître deux Ilomères à côté l'un de l'autre. Selon toute apparence, l'Iliade et l'Odyssée ne se sont propagées, pendant assez longtemps, que par transmission orale. L'écriture au temps d'Homère était encore peu connue chez les Ioniens : nulle part il n'en fait mention : il parle même une fois de signes funestes pYfpaTalvyp'cx, au moyen desquels le meurtre de Bellérophon avait été combiné. Ces signes consistaient évidemment en une sorte d'hiéroglyphes, dont on n'aurait pas fait usage si l'écriture avait été famili're aux Grecs. Mais si les poëmes d'Homère n'ont pas d'abord été consignés par écrit, il ne s'ensuit nullement qu'ils nous soient parvenus sous une forme altérée. Au siècle passé encore, il y avait à Venise une classe d'hommes, les Gondolieri, dont les membres n'apprenaient pour la plupart ni à lire ni à écrire,

(i; Gesch. d. Griech. Litter. I 105, etc.

et qui cependant, savaient si bien par cœur, à force de les avoir chantés, la Jérusalem du Tasse et le Roland furieux de l'Arioste, qu'ils auraient pu en rétablir le texte, si tous les imprimés et manuscrits" de ces poëmes étaient venus à se perdre. Et cependant la profession particulière à ces gens-là n'avait aucun rapport avec la poésie héroïque des Italiens,

Aux temps d'Homère, par contre, et longtemps après, la Grèce eut des écoles de chantres, dont la profession était de réciter leurs propres poëmes ou ceux des autres: ils fréquentaient les cours des petits souverains et les assemblées solennelles des fêtes religieuses, et vivaient des récompenses honorifiques, qu'ils recevaient en échange du plaisir que procurait leur art. D'après Homère lui-même, le ehant est l'assaisonnement des festins, rà yàp àvoL^Yi^oLTa àairoç. Or, il. est dans l'ordre que la mémoire de ces chantres, contrôlée sans cesse parles oreilles délicates de leurs auditeurs, qui voulaient toujours entendre dans sa forme la plus pure ce qu'ils avaient entendu des centaines de fois, il est, dis-je, naturel de croire qu'elle a transmis à la postérité les poëmes d'Homère sans altération essentielle.

On sait que, dans l'antiquité déjà, sept villes se disputaient l'honneur d'avoir donné le jour à Homère. Toutefois, en dépit de ces prétentions contraires et de ces traditions diverses, il est vraisemblable qu'Homère a vu le jour à Smyrne,mais qu'il a habité Chios. D'après une tradition assez accréditée, ce serait Lycurgue qui aurait le premier propagé les chants d'Homère dans la Grèce continentale. Des données plus certaines nous apprennent que Pisistrate, souverain d'Athènes, recueillit ces chants, encore épars alors, et les réunit en un seul tout. Depuis lors, Homère devint comme la Bible des Grecs, le livre élémentaire de la jeunesse, et pour l'âge mûr, une source de plaisir et d'instruction.

Il est parvenu jusqu'à nous, sous le nom d'Homère, une série de pièces appelées hymnes, qui ne lui appartiennent pas, mais qui sont l'œuvre d'auteurs inconnus, appartenant

à une période assez longue, qui s'étend du 8e au 5e siècle, ou d'Homère à la guerre des Perses, k l'exception d'un seul, qui est une véritable prière, l'hymne adressé à Ares (Mars), ce ne sont que des introductions aux luttes poétiques, qui avaient lieu ordinairement à l'issue des grandes fêtes religieuses. On y célèbre la gloire du dieu sous la protection duquel les chantres se livraient ces joyeux combats, et leur importance consiste à servir de source pour apprécier les changements survenus dans les idées religieuses.

Homère lui-même a puisé à untrésor de traditions grecques plus ancien que lui. Mais la gloire à laquelle il s'était élevé inspira ensuite à beaucoup d'autres la pensée de combler les lacunes qu'il avait laissées, ou de chanter des sujets analogues ou attenants à cçux qu'il avait traités. Toutes les traditions de l'époque des Pélopides furent pour eux la matière d'une série de poëmes, à peu près comme cela est arrivé au moyen-âge avec les faits des premiers temps de cette époque. Ce sont ces écrivains qu'on appelle poètes cycliques. Arctinus de Milet, qui florissait vers le milieu du 8e siècle, après le commencement de l'ère des olympiades, reprit (1) le fil des traditions à l'époque où se termine l'Iliade, et chanta en 9100 hexamètres les événements suivants : Les Amazones venant au secours de Troie après la mort d'Hector ; Penthésiîée, leur reine, tuée par Achille ; l'arrivée de Memnon, fils de l'Aurore, avec ses Ethiopiens, et tué lui aussi par Achille; ce héros tombant à son tour, par la main de Paris, au moment où il poursuit les Troyens jusqu'à la ville ; Thétis, sa mère, enlevant son corps du bûcher, et le portant, rendu à la vie, à Leuce, île de la mer Noire, où plus tard les marins croyaient voir sa forme puissante planer dans le crépuscule du soir. Arctinus raconte en outre l'histoire du cheval debois, de la sécurité insouciante du peuple troyen, delà mort de Laocoon, delà fuite d'Enée vers le mont Ida, de la prise de

(!) Muller, I, 112, etc.

Troie, emportée d'assaut, et des horreurs que les Grecs y commirent. Virgile lui a fait beaucoup d'emprunts dans son Enéide.

Le même sujet fut traité, vers l'an 700, parLescheosdeMitylène. Son poëme, qui portait le nom de petite Iliade, décritles événements arrivés un peu avant la prise de Troie jusqu'à la destruction de cette ville. Les causes de cette guerre furent chantées par le Cyprien Stasinus^m paraît avoir été contemporain d'Arctinus. Son poëme, composé de 17 livres et que les anciens citent sous le nom de Kyprien, commençait par une prière que la terre adressait à Jupiter, pour qu'illui allégeât le fardeau de l'espèce humaine, devenue trop nombreuse. Il y est ensuite raconté comment Jupiter, voulant humilier l'orgueil des humains, engendra Hélène avec la déesse Némésis : Hélène, devenue grande, était la plusbelle femme du monde. Vénus la promit au Troyen Paris, s'il voulait lui adjuger la pomme de discorde. Paris remplitles désirs de la déesse des amours, se rendit à Sparte et enleva Hélène. Alors éclata cette guerre funeste.

Le retour des héros grecs dans leur patrie et l'issue presque généralement malheureuse de ces voyages, furent chantés sous le titre de voaroi par Agias de Trézène, qui vivait vers l'an 700. Eugamnon de Cyrène, qui florissait vers l'an 560, entreprit une continuation de l'Odyssée. Son poëme commence par les funérailles des prétendants; après quoi, Ulysse fait un voyage en Elide chez Polyxènus, et passe de là en Thesprotie. Il y fonde un royaume où il règne heureux pendant assez longtemps; enfin il retourne à Ithaque, où son fils Télégone, qu'il avait eu de Circé, et qui était venu pour lui rendre visite, le tue sans le connaître. Le poëme d'Eugamnon porte pour ce motif le nom de Telegonia. Aux traditions relatives à la guerre de Troie se rattachaient assez étroitement celles qui avaient trait à la guerre de Thèbes. Cette guerre fut chantée dans deux poèmes la Thébaïde et les Epigones. L'auteur en est inconnu : on les attribue ordinaire-

ment à Homère. De tous les cycliques en général, il n'est parvenu jusqu'à nous que des fragments.

Une nouvelle voie fut frayée à la poésie épique par le Béotien Hésiode. Son génie, à lui, ne plane pas au milieu des images sereines d'un passé embelli par les fantaisies de l'imagination : il chante les peines et les travaux de la vie quotidienne; et cherche à faire trouver dans la croyance aux dieux une consolation pour l'âme accablée.

Hérodote le fait contemporain d'Homère; mais Hésiode doit avoir fleuri environ deux générations après lui, vers l'an 800 (1). De la série nombreuse de poëmes que l'antiquité lui attribuait, deux seulement se sont conservés :

Les travaux et les jours, et La Théogonie.

Yoici à quelle occasion il composa le premier de ces poëmes : Son père, né à Cyme, dans l'Eolie en Asie mineure, s'e'tait établi à Âscra, en Béotie, en qualité d'agriculteur, et il y avait acquis, par ses peines et ses travaux, une assez belle fortune, qu'il laissa à ses deux fils, Hésiode, l'aîné, et Perses. Au partage de la succession paternelle, Perses, en faisant de riches présents aux rois, qui alors administraient en personne les fonctions de juge, parvint à léser son aîné, et vécut ensuite sans souci au jour le jour. Au lieu de travailler, il assistait aux procès qui se plaidaient sur les places publiques et, s'y formait aux artifices des avocats. Lorsqu'il eut dissipé tout son bien, il tâcha de s'approprier celui de son frère en lui intentant des procès. Ce fut pour conjurer ce danger, et, s'il était possible, pour corriger son frère, qu'Hésiode composa son poëme des travaux et des jours.

Il y a, dit- il, deux espèces de disputes, une qui est blâmable et odieuse, savoir celle des procès judiciaires; et l'autre qui est noble et salutaire, c'est la îulte du travail et de l'art. Evite la première, ô Perses, et ne tente pas, une seconde fois, de me dépouiller en t'aidant de l'injustice des juges;

(1) Muller, 1. U2.

applique-toi plutôt à poursuivre un gain légitime. En effet, les dieux ont autrefois rendu la vie humaine pénible et laborieuse, le jour où, en punition du crime de Prométhée qui avait enleva le feu du ciel, ils envoyèrent à Epiméthée Pandore avec la boîte de laquelle sont sortis tous les maux des mortels. Nous sommes maintenant au cinquième âge du monde, l'âge de fer, pendant lequel l'homme doit constamment lutter contre le besoin. Quant au juge, je lui rappellerai la fable du faucon, qui dévora le rossignol sans se soucier de la beauté de ses chants. La ville où la justice est observée, est la seule qui prospère sous la protection des dieux: quant à celle où régnent l'injure et la violence, Jupiter lui envoie la famine et les maladies pestilentielles. Pour vous, juges, sachez que les gardes immortels, par lesquels Jupiter fait surveiller les humains, ainsi que son œil qui observe tout, voient toutes vos actions. C'est aux animaux que les dieux ont donné pour règle le droit du plus fort; aux hommes, ils prescrivent la justice. Sans sueur, ô Perses, on n'obtient rien de bon ni de solide : le travail est agréable aux dieux : un gain honnête procure seul un bien-être constant et durable. Garde-toi de l'injure et de la violence, honore les dieux, appuie-toi sur de bons amis et voisins, ne te laisse pas séduire par une femme qui aime le luxe et la bonne chère, tâche d'avoir une postérité suffisante mais pas trop nombreuse, et l'aisance ne te fera pas défaut. »

Dans la seconde partie, Hésiode indique comment Perses doit pratiquer ces règles de prudence domestique. Prenant pour base l'ordre naturel de l'année, il débute par le labour et les semailles, l'achat du mobilier nécessaire, d'un taureau et d'une charrue. ïl montre ensuite comment unlaboureur intelligent sait aussi mettre à profit la saison d'hiver, où l'on n'a rien à faire à la campagne, et il y ajoute la peinture des orages et du froid qui règne en Béotie. Au commencement du printemps, il passe à la taille des vignes; au lever des Pléiades (dans la première moitié de mai) vient la moisson du fro-

ment. Le poëte dit après cela ce que Ton a à faire pendant les chaleurs de l'été, lorsque l'on bat le froment; et il termine par la vendange le cercle des occupations champêtres.

Dans la partie suivante, le poëte s'occupe des moyens de convertir en argent le produit de l'année, et il traite de la navigation. En septembre, alors que le temps offre le plus de sécurité, le campagnard doit charger sur des vaisseaux son superflu en grain et en vin, et les exporter vers les pays où les produits du sol font défaut. Viennent ensuite des règles domestiques, relatives à la bonne organisation de la vie de famille. Il parle, en outre, de l'âge ou l'on doit prendre femme et de la manière de procéder à ce choix. Il recommande avant tout de se rappeler toujours avec crainte, que l'œil des dieux immortels surveille les actions des hommes ; de garder sa langue de paroles légères dans les rapports que l'on a avec les autres, et dans la vie journalière, de mettre dans tout ce qu'on fait de la propreté et de la sollicitude. Il donne aussi des règles sacerdotales sur la manière de se tenir dans le culte qu'on rend aux dieux, et l'on remarque dans ces préceptes maintes choses qui rappellent les prescriptions symboliques des Pythagoriciens.

Enfin dans la dernière partie, il traite des jours auxquels il est à conseiller ou à déconseiller de faire telle ou telle chose: on s'y trouve en présence des superstitions des anciens. Du reste, un souffle religieux anime l'ensemble de cet ouvrage, et lorsqu'il y est parlé des lois éternelles des dieux, auxquelles l'homme doit obéir, son langage y prend fréquemment le ton d'un oracle : on sent que Delphes n'était pas éloigné d'Ascra. Elomère et les Homérides nous introduisent dans le monde idéal des temps héroïques; les Travaux el les jours d'Hésiode nous présentent le tableau de la réalité toute nue. Cet ouvrage est, sous ce rapport, un reste inappréciable de l'antiquité.

Un ouvrage d'un genre tout différent, c'est la Théogonie, dans laquelle il tâche d'enchaîner en un seul tout les traditions mythologiques relatives à l'origine des dieux, à leur

parenté, à leur pouvoir et à leurs fonctions. Quoique cet ouvrage ait de l'importance par son mérite poétique, et qu'on y rencontre des passages remplis de pensées sublimes, il en eut plus encore en ce qu'il réussit à régler le culte des dieux en Grèce, et à conquérir l'autorité d'une sorte de Zendavesta grec. Dans les différentes contrées de la Grèce, les traditions mythologiques s'étaient développées de manières fort diverses. Or, de tout ce pêle-mêle, il ne se conserva que ce qui était en harmonie avec la Théogonie d'Hésiode ; le reste tomba clans l'oubli. On le voit: Hérodote a raison de dire qu'immédiatement après Homère, c'est Hésiode qui a formé l'Olympe hellénique.

Ce poëme est précédé d'une introduction, appelée le Proœmium, en 115 hexamètres, dans lequel ont été intercalés plus tard par des mains étrangères des passages qui ne cadrent pas avec le reste. Je considère comme authentiques, avec OttfriedMùller, (1) les versl-35, 68-71 et 104-115. Cette introduction commence par le récit de la manière dont Hésiode a été consacré chantre. Les Muses, dont le séjour ordinaire est le mont Olympe, en Piérie, visitent de temps en temps le mont Hélicon, en Béotie, qui leur est également dédié. Après s'y être baignées dans une des fontaines qui leur appartiennent et avoir exécuté leurs danses sur le sommet de l'Hélicon, elles parcourent pendant la nuit la contrée environnante, et chantent, en se promenant, les dieux de l'Olympe et les commencements du monde. Un jour qu'Hésiode, étant berger, passait la nuit avec d'autres compagnons auprès des troupeaux, dans le vallon situé au pied de l'Hélicon, elles le rencontrèrent et s'écrièrent soudain : « Pasteurs « campagnards, vauriens, esclaves de votre ventre! quoique <l nous sachions raconter beaucoup de mensonges qui ont « l'air d'être des vérités, nous pouvons aussi, quand nous « le voulons, proclamer la vérité. » Là dessus, elles consa-

crèrent Hésiode poêle, en lui présentant une branche de laurier, et lui apprirent à chanter.

Ces paroles mises dans la bouche des Muses sont évidemment dirigées contre certaines descriptions du monde des dieux, qui, au moment où Hésiode écrivait son poëme, devaient s'être fort répandues parmi les Grecs. Elles font allusion, selon moi, à Homère et aux Homérides. Hésiode veut dire que les poèmes d'Homère sont, à la vérité, inspirés par les Muses et dès lors poétiquement beaux, mais qu'ils sont faux, au point de vue philosophique. La théologie homérique ne le satisfaisait pas.

La sienne est remplie d'éléments orientaux. D'abord existait le Chaos, c'est-à-dire, l'abîme, masse sans ordre et sans forme. Du Chaos naquirent la Terre, au sein vaste et solide, le sol qui supporte tout, mais en même temps aussi, Eros (l'amour) le plus beau des dieux immortels. C'est lui qui a produit les créations suivantes. Puis Hésiode continue ainsi : Du Chaos naquirent YÉrèbe, les ténèbres souterraines, et la sombre Nuit, les ténèbres de la terre. L'union de la Nuit et de l'Erèbe, produisit l'Éther et le Jour. La Terre, de son côté, engendrale ciel étoile pour lui servir, à elle d'enveloppe, et aux dieux, de demeure fixe : elle produisit en outre les montagnes qui s'étendent au loin et qui sont l'aimable demeure des nymphes. La Terre donna aussi naissance à la bruyante mer aux flots orageux, etc.

La théogonie d'Hésiode rappelle fort celle des Phéniciens, dont j'ai parlé précédemment, et Eros y joue le même rôle que le 7ro3"o; (désir) ou l'instinct naturel de génération du monde dans les traditions phéniciennes. Les dieux supérieurs naquirent ensuite, mais de manière que toujours la génération postérieure était plus parfaite que la précédente et la détruisait. Ainsi, Uranus fut renversé par Kronos, et celui-ci par Zeus, dont la domination seule eut de la consistance. Mais si Hésiode admet dans le monde des dieux un progrès en mieux, il adopte pour les hommes une loi opposée. Les premières générations humaines étaient bonnes, les suivantes vont tou-

jours en empirant et Hésiode lui-même prétend vivre dans le dernier âge, l'âge de fer. Sa manière de voir n'estpasconsolante.

Peut-on s'étonner que cette manière de considérer le monde ait aussi peu satisfait les générations suivantes, qu'il n'avait lui-même été satisfait de la théologie d'Homère? D'après la manière de voir exprimée dans l'Odyssée, tous les hommes, les plus grands seigneurs aussi bien que le plus simple artisan, sont, après la mort du corps, semblables à des ombres, et vivent de la sorte dans le monde inférieur, dans la maison d'Aïdès, traversant l'air et rendant un bruit aigu à la manière des spectres, et privés d'intelligence et de volonté. Hésiode rejeta celte doctrine désespérante. Dans son poëme: Les travaux et les jours ,\\ représente Jupiter réunissant les esprits des héros dans les îles fortunées, sur l'océan. Toutefois, il ne sut pas non plus dire quelque chose de bien net sur l'état de l'âme après la mort. Et cependant, il n'est guère possible qu'un peuple, sans la foi à l'immortalité, puisse prendre son essor vers les hauteurs intellectuelles. Outre cette lacune, certaines autres doctrines d'Homère et d'Hésiode contribuèrent également à entraver la raison naissante.

Le besoin de quelque chose de meilleur ne se fit pas plus tôt remarquer, qu'il trouva aussi satisfaction. Une sorte de doctrine secrète, qui probablement provenait de l'Egypte, commença à se répandre en Grèce. Les dieux supérieurs des Egyptiens gouvernent en même temps le monde supérieur et le monde inférieur, comme il a été montré précédemment. La même croyance passa également chez les Grecs, mais elle y prit en partie une autre forme. Deux divinités, Démêler et Dionysos (Cérès etBacchus) furent assignées en même temps au monde supérieur et au monde inférieur; deux autres, Fluton et Proserpine, limitées au monde inférieur. Or, c'est précisément aux deux divinités qui exerçaient leur pouvoir dans les deux mondes, à Dionysos, qui, comme souverain de l'empire des morts, portait le surnom de Zayréus (chasseur de

la vie) c'est, disons-nous, à lui et à Déméter que se rattachait la doctrine mystique dont il s'agit ; et c'est ainsi que le culte de Bacchus, qui, dans l'Asie, sa patrie, prêtait aux excès les plus obscènes, devint en Grèce le point d'appui d'une théologie où le sentiment surabondait.

Il se forma une société d'hommes qui prétendaient avoir pour maître et pour fondateur Orphée, l'ancien chantre des mystères, et qui prirent de lui le nom à' Orphiques. Ils se consacraient au culte de Dionysos, et cherchaient à obtenir par son entremise la rémission de leurs fautes, la pureté pendant la vie et le bonheur après la mort. Leur culte était différent de celui de la foule : il ne consistait pas dans un fanatisme féroce ni dans les plaisirs immodérés des sens, mais dans la tendance ascétique à une vie extérieurement pure et sans tache. Les Orphiques, après avoir goûté une seule fois de la viande crue du taureau mis en pièces qu'on offrait à Bacchus, (omophagia), ne mangeaient plus rien qui eût eu vie, et s'habillaient, comme les prêtres égyptiens, de vêlements de lin blancs (1).

On ne sait rien de certain sur les commencements de l'association orphéique. Mais on sait qu'au 7e siècle avant Jésus- Christ, il parut des hommes qui pourraient bien en avoir fait partie. Nous citerons avant tous les autres le Cretois Bpiménides, contemporain de Solon, mais plus âgé que lui, et qui fut appelé à Athènes en qualité de prêtre réconciliateur, pour la délivrer de la malédiction attachée au meurtre de Cylon. C'était, disait-on, un homme d'uneessence sacrée et énigmatique, nourri par les nymphes, au dire de la tradition, et dont l'âme quittait le corps aussi souvent et aussi longtemps qu'elle le voulait (2).

Une génération plus lard, Abaris se présenta en Grèce comme prêtre réconciliateur, avec des rits expiatoires et des chants sacrés, et se donna pour un Hyperboréen, montrant

(1) Millier, I, 419. - (2) Millier, L 421.

comme preuve de son origine, une flèche que lui avait donnée Apoll dans le pays des Hyperboréens. C'est qu'alors les habitants du Nord passaient pour un peuple tout particulièrement aime des dieux et doué d'une grande sagesse.

Ce fut pour aller puiser à cette source de sagesse, que le grec Aristée, de Proconnesus sur la Propontide, entreprit un voyage vers le Nord, et plus tard il décrivit sa traversée merveilleuse, dans un poëme intitulé Arimaspée, lu par Hérodote et plusieurs autres Grecs plus récents. Ce poëme était un mélange de récits vrais et faux, d'imaginations et de fables sur les peuples du Nord. Aristée y raconte des choses tout à fait singulières, par exemple ; que, sous la forme d'un corbeau, il avait accompagné Apoll lors de la fondation de la ville de Métaponte, dans la Grande-Grèce, et que plusieurs siècles plus tard, à l'époque dePythagore, il avait reparu dans la même ville, sous la forme humaine. Ainsi l'ancienne tradition lui assigne un rôle semblable à celui que la tradition moderne attribue au chevalier de Saint-Germain.

À cette même association appartenaient encore Pherécyde, de l'île de Syros, un des chefs de l'école ionique, et Onomacrite. Le premier exposait d'une manière mythique ses idées sur la nature des choses. Nous possédons de lui des fragments d'une théogonie qui porte un cachet tout particulier, et qui ressemble beaucoup plus aux conceptions des Orphiques qu'aux imaginations poétiques d'Hésiode. Quant à Onomacrite, il vécut à Athènes, à la cour des Pisislraiides, recueillit pour eux les oracles de Musée et composa des chants poétiques pour les initiations bacchiques.

Lorsqu'après la destruction de Sybaris la congrégation pythagoricienne delà grande-Grèce fut assaillie, en 504, par le parti populaire, dispersée et persécutée avec une fureur sauvage, les Orphiques de la Grèce reçurent un accroissement considérable par l'adjonction des Pythagoriciens fugitifs. De ce nombre furent Cercops, qui publia un grand poëme sous le litre de tepoi Uyoi, traditions sacrées; Bronlims, à qui

l'on attribue des vers orphiques sur la nature <c<puff»cà» et le poëme intitulé : Manteau et filet, nkviloç, xoli dUrvov, images par lesquelles les Orphiques symbolisaient l'œuvre de la création; — enfin, Arignote, élève, selon les uns, fille, selon d'autres, de Pythagore lui-même, laquelle écrivit un poëme intitulé Pax^wta.

Il circulait du temps de Platon un grand nombre de chants composés par des Orphiques, anciens ou nouveaux, attribués à tort à Orphée ou à Musée, et que l'on exécutait dans les jeux publics. II y avait aussi alors une espèce de charlatans, appelés Orphéote'lestes, qui circulaient partout avec des livres orphiques, se présentaient aux portes des riches et promettaient de leur procurer, à prix d'argent, la rémission de leurs péchés, par des chants expiatoires et des sacrifices.

Le monde des dieux, si gai et si vaporeux, mais si dénué de base, qu'avaient créé Homère et Hésiode, était, à ce qu'on voit, déjà intérieurement tout usé 800 avant J.-C, et avait laissé dans tous les cœurs le sentiment du vide. On soupirait après une théologie qui pût tranquilliser le cœur et l'esprit, et l'on cherchait à se satisfaire au moyen des doctrines secrètes de l'Egypte et de l'Orient. De cette tendance naquirent l'association et les poëmes orphiques ; mais des jongleurs ne tardèrent pas à s'emparer de ces matériaux nouveaux afin de les exploiter.

Il est parvenu jusqu'à nous, sous le titre d'Orphica, une collection de vers épiques, qui contiennent les opinions des Orphiques, et qui paraissent tirés des traditions sacrées de Cercops. Imitation de la théogonie d'Hésiode, elle cherche à renchérir sur son modèle et à recueillir tout ce qui circulait alors d'idées brillantes dans le genre mystique: Au commencement, dit-elle, existait le temps éternel, immense, le dieu Chronos ; ce dieu, premier etéternel, produisit de sa substance le Chaos en même temps qu^YEther, et forma ensuite du Chaos, à l'intérieur de l'Ether, Y œuf du monde, qui était d'un blanc brillant. Cet œuf fut fécondé parles vents et il en sortit Eros,

aux ailes brillantes d'or. Eros est une idée favorite des Orphiques. Comme âme du monde, ils l'appelaient aussi Métis; plus tard même, ils lui donnèrent le nom de Phanes, qui est Celui que les Egyptiens donnaient à Pan ; et ils le représentent comme l'être primitif panthéistique, dans lequel le monde doit avoir été contenu dans son unité organique, comme les membres d'un tout: Le ciel est sa tête, la terre son pied, le soleil et la lune ses yeux, le levant et le couchant, ses cornes.

Un poëte orphique plus récent dit de Phanes : « Tes lar- « mes sont la race infortunée des hommes, par ton sourire, « tu as produit la race sacrée des dieux. » D'Eros sortit une série de divinités : avec la Nuit, sa fille, il engendra le €iel et la Terre, qui donnèrent naissance à la race des Titans, dont faisaient partie Kronos et Rhéa, père et mère de Zeus. Ce dernier se chargea du gouvernement du monde et prit la place d'Eros; ou, d'après une image des Orphiques plus récents, il engloutit Phanes. Il est donc maintenant le premier et le dernier, le commencement, le milieu et la fin, homme et femme, tout dans tout.

Les Orphiques mirent en circulation plusieurs idées religieuses inconnues aux Grecs plus anciens. Homère considère le monde comme une plante qui, animée intérieurement d'un mouvement tfital, se nourrit par des racines impénétrables à l'œil et prend une forme toujours plus élégante et plus belle. Les Orphiques, au contraire, parlent d'un architecte divin, qui exécute d'après un plan arrêté la construction du monde. Ils se servent, pour symboliser cette idée, de l'image d'un cratère (vase pour mêler l'eau au vin), dans lequel les divers éléments sont mélangés selon les règles de l'art, et d'un pépïos oudictyon, c'est-à-dire, d'un vêtement ou d'un beau filet, dans lequel les fils les plus divers concourent à la formation d'un beau tissu.

Les Orphiques rejetèrent, en second lieu, la manière de voir si peu consolante d'Hésiode au sujet des différents âges

du monde, qui, selon lui, vont toujours en empirant; ils promirent, au contraire, à la fin des temps, la cessation de toute discorde, une paix bienheureuse, un état de bonheur ravissant. Cette douce espérance, ils la rattachaient au culte de Dionysus, qui toutefois, grâce à eux, ne ressemblait nullement au Bacchus de la foule. Dionysus Zagréus est, d'après les Orphiques, un fils de Zeus, qui, sous la forme d'un dragon, s'était uni à sa propre fille, KoraPersephone (Proserpine), avant sa descente dans l'empire des ombres.

Ce jeune dieu dut passer par de grands dangers et par les terreurs de la mort. Zeus, ainsi s'exprime une tradition orphique, destina la royauté à Dionysos, le plaça sur le trône du ciel, et lui donna pour appui Apollon etles Curetés. Mais les Titans l'attaquèrent à l'instigation de Héra (Junon) la jalouse, et s' étant rendus méconnaissables en se frottant de gypse, coutume usitée dans les fêtes de Bacchus, ils purent s'approcher de lui sans être aperçus, pendant que le jeune dieu s'amusait avec un joujou de diverses couleurs, et surtout avec un miroir brillant. Après de longs et terribles combats, les Titans vainqueurs tuèrent Dionysus, le déchirèrent en sept morceaux, car ils sont eux-mêmes au nombre de sept, et le dévorèrent. Cependant Pallas réussit à sauver le cœur encore palpitant, et Zeus l'ayant avalé dans sa boisson, donna à Dionysus une seconde naissance. Toûtefois%il vengea le meurtre de son fils, terrassa les Titans avec ses foudres etles réduisit en poudre. C'est de leur cendre que naquirent les hommes, dans lesquels, par conséquent, réside une parcelle de Dionysus, mais comme d'un dieu déchiré d'une manière criminelle.

La destinée de Dionysus rendu à la vie est de remplacer Jupiter dans sa royauté et de ramener l'âge d'or. Il est le libérateur des âmes, qui, d'après les Orphiques, sont, en punition de leurs fautes, jetées dans des corps, comme dans des cachots; manière de voir à laquelle Platon fait souvent allusion. Les souffrances des âmes dans ces prisons, les passages

et degrés divers par lesquels elles s'élèvent à une condition supérieure, leur glorification successive, tout est complètement dépeint dans lespoëmes orphiques; etDionysus et Kora y -sont célébrés comme les divinités chargées de la purification des âmes.

Cette doctrine a évidemment une origine égyptienne : après avoir pris racine en Grèce, elle y devint le fondement des mystères ou du culte secret.

La poésie épique s'est développée chez les Grecs avec la plus grande richesse, soit dans le récit des exploits des héros et dans le poëme didactique, soit en retraçant l'histoire des divinités du paganisme, histoire toute imprégnée de doctrines mystiques. Passons maintenant au second genre principal de poésie cultivée dans l'ancienne Grèce, la poésie lyrique, qui se propose moins le récit d'événements vrais ou romanesques, que l'expression d'un sentiment actuel de piété, de douleur, de joie, d'amour, de fierté, de dédain, de patriotisme, de vengeance, ou d'ardeur belliqueuse.

La partie de la poésie lyrique consacrée a la divinité prit en Grèce la forme de chœurs, et elle était unie à la danse et aux sons de la flûte et de la cithare. Dès le temps d'Homère déjà on exécutait des chœurs aux fêtes des dieux, mais ceux qui dansaient ne chantaient pas en même temps, et l'absence de l'art s'y faisait encore sentir. Avant que le chœur, tel qu'il exista plus tard, pût prendre naissance, il fallait d'abord que la musique et la mimique fussent parvenues à un certain degré de perfection. Elles s'y élevèrent sous les Doriens, grâce surtout à Terpandre, à Olympus et à ThaUtas. Depuis ce temps, le peuple, à Sparte et en Crète, Méprit d'un amour passionné pour les dansesreligieuses accompagnées dédiants sacrés. Mais, pendant longtemps encore, ces chants furent simples et puisés dans les anciennes traditions. EnElide, les femmes chantaient, à la fête de Dionysus, les vers suivants, qui remontaient à l'époque où le culte de Bacchus avait été introduit en Grèce: Viens, ô héros, ô Dionysus, au pied du

03i HISTOIRE PRIMITIVE

taureau, viens avec impétuosité, accompagné desCharitinnes, dans ton temple marin ! Taureau sacré, taureau sacré !

À Olympie, on chantait autrefois, pour célébrer les vainqueurs, les ïambes suivants :

« Salut, Hercule dominateur, dans ta pompe triomphale.

« Salut à toi et à Jolas, tous deux revêtus de vos armes! » avec l'exclamation ryjveXAa (1) dans la pompe triomphale. Dans les fêtes de Sparte, les trois chœurs, des vieillards, des hommes faits et des jeunes gens, chantaient:

Nous étions autrefois des jeunes gens pleins de vigueur ;

Nous le sommes maintenant, et si tu en as envie, éprouvele ! Et nous, nous serons un jour plus vigoureux encore.

Peu à peu, le chant, la danse et la musique qui l'accompagnait, formèrent un ensemble plein d'art et s'entr'aidèreut harmonieusement. Alcman et Stésichore posèrent les bases de cet accord ; Ibycus, Simonide et Bacchylide lui firent faire des progrès. Enfin le chœur atteignit sous Pindare sa plus haute perfection. Mais déjà ce poëte n'appartient plus à la première période de la littérature hellénique.

Alcman, né à Sardes, en Lydie, vers l'an 650, fut amené à Sparte, en qualité d'esclave, dans la maison d'Agidas; il fut ensuite affranchi, et obtint même une sorte de droit de bourgeoisie de second ordre. Il choisit pour profession la fonction de coryphée, laquelle comprenait l'enseignement de la danse et du chant, ainsi que la poésie. La plupart des chants qu'il composa étaient destinés à des chœurs de jeunes filles. Un des fragments qui nous en restent commence par ces mots : « Allons, Muse, Muse à la voix limpide, entonne pour les « jeunes vierges un chant mélodieux sur un mode nouveau. »

Un autre commence de la manière suivante: « Lève-toi, Muse, fille de Jupiter, ô Calliope, entonne-nous d'aimables chansons ; prête des charmes à mon hymne et des grâces au chœur. » Les chants qu'il composa pour les chœurs déjeunes

(I) Cette exclamation était une imitation du son de la lyve.(X. du T.)

filles, portent le nom de Parthénies. 11 fit, en outre des hymnes aux dieux, des Péans, des Hyménées et des chansons erotiques. Il se servit du dialecte Spartiate, dont il sut vaincre avec bonheur la rudesse native. Les anciens critiques parlent avec admiration de son mérite littéraire; mais les fragments parvenus jusqu'à nous sont trop insignifiants, pour que nous osions prononcer de nous-même un jugement sur ce poëte.

Stésichore naquit, en 640 avant Jésus-Christ, à Himère, en Sicile, ville peuplée par moitié de Doriens et d'Ioniens, et il y séjourna jusqu'en 560, pendant plus de 80 ans. Son nom primitif était Tisias, qu'il abandonna pour celui de Stésichore, qui forme des chœurs. En effet, il passa sa vie à coordonner et exercer des chœurs et à composer des chants à ce sujet. Le même emploi passa ensuite à ses descendants à Himère : un Stésichore plus récent se rendit même, en 485, en qualité de poëte, d'Himère à Athènes, et un troisième obtint le prix dans cette ville, en 370, en qualité de coryphée.

Au nom de Stésichore l'ancien se rattachent des améliorations essentielles opérées dans les chœurs. Ce fut lui qui, aprèsles strophes et les antistrophes, qui se continuaient pendant tout un poëme avec le même rhythme, intercala des ('podes, qui donnaient aux chœurs quelque chose de plus calme. Pendant la strophe, en effet, le chœur se portait en avant, puis retournait, pendant l'anti strophe, au point d'où il était parti, et lorsqu'il y était arrivé, commençait l'épode. Le chœur de Stésichore paraît avoir consisté dans la combinaison de séries distinctes, composées chacune de huit danseurs. L'accompagnement musical se faisait au moyen de la cithare. Ses strophes avaient beaucoup d'étendue ejt comprenaient différents mètres, des dactyles, des dipodies trochaïques et d'autres. Il écrivit dans le dialecte épique, auquel il donnait un ton particulier en y mêlant des dorismes connus. Quant aux sujets de ses chants, il les tira aussi pour la plu-

part du cercle mythique des récits épiques ; tels étaient l'expédition d'Hercule dans l'Hespérie contre le géant Géryon à trois corps ; le combat du même héros contre Scylla, sa descente aux enfers pour y aller chercher Cerbère, la ruine d'Ilion, le retour des héros delà guerre de Troie, l'histoire d'Oreste et autres semblables. Mais comme il ne nous est parvenu que des fragments insignifiants de ce poëte, il est difficile de se former une idée nette de la manière dont il traita dans le genre lyrique ces sujets épiques. En tout cas, il faut toujours qu'un sentiment quelconque y ait été particulièrement mis en relief. Il est probable que cette sorte de chants étaient destinés à être exécutés aux nombreuses fêtes commémoratives et aux sacrifices funèbres, qu'on célébrait en Grèce en l'honneur des héros de l'expédition troyenne.

Stésichore est en outre créateur de deux autres genres de poésies : La narration erotique, qui raconte, d'une manière touchante, l'histoire des amants vertueux et malheureux, et qui servit plus tard de modèle aux romans de l'antiquité; et le poème bucolique, qui traite des souffrances et des plaisirs du beau berger Daphnis. Ce fut en marchant sur ses traces, que Théocrite conquit sa gloire, trois siècles plus tard. Un contemporain bien célèbre de Stésichore dans l'antiquité fut Arion, et cependant on possède peu de renseignements certains sur ce qui le concerne. Il était originaire de Mélhymne, dans l'île de Lesbos, pays où le culte de Dionysus, introduit par des Béotiens, avait pris des développements de diverses espèces. Il florissait dans la seconde moitié du sixième siècle avant Jésus-Christ, et il dut surtout sa gloire à la perfection artistique de ses dithyrambes. Ce chant, en tant que consacré aux fêtes deBacchus, est d'une très-haute antiquité : son nom ne paraît pas être d'origine grecque, mais venir d'une racine orientale. Passionné et plein d'enthousiasme, le dithyrambe exprimait les sentiments opposés du plaisir qui éclate en cris d'allégresse et d'une tristesse sombre et farouche. Cependant certains vestiges prouvent qu'a-

vant Arion, ce chant n'était pas seulement en usage dans les cérémonies du culte de Bacchus, mais qu'on avait aussi coutume de le chanter dans les réunions de table bruyantes et joyeuses. Mais Arion donna au dithyrambe le cachet de la dignité en le perfectionnant pour l'usage du chœur. C'est ce qu'il lit à Corinthe, dans îa riche et florissante ville de Périandre, à la cour duquel il vivait. Les chœurs qui exécutaient le dithyrambe, étaient ceux qu'on appelait chœurs cycliques (xuxÂcxot xopoi), parce qu'ils faisaient un mouvement circulaire autour de l'autel sur lequel était brûlée la victime. De là vient qu'à Athènes, encore à l'époque d'Aristophane, les expressions de poëte dithyrambique et de maître des chœurs cycliques étaient équivalentes. Les anciens rapportent que le genre tragique dominait dans les dithyrambes d' Arion. Il chanta sans doute les dangers et les souffrances que Dionysos, le conducteur des âmes, avait eu à supporter. Il choisit pour accompagner ses chœurs, non la flûte, mais la cithare, qu'il excellait à jouer. Il s'accompagnait aussi de la cithare le jour où, d'après une ancienne fable, il se précipita dans la mer du haut d'un vaisseau de pirates, et qu'il fut miraculeusement sauvé par un dauphin.

Ibycus, originaire de Rhégium dans l'Italie méridionale, naquit en 570. Il choisit pour modèle son compatriote Stésichore; mais il ne resta pas dans sa patrie : il parcourut la Grèce, en qualité de chantre ambulant, et se rendit en dernier lieu à la cour de Polycrate, tyran de Samos, où il séjourna pendant longtemps. Le mode dominant dans cette île était voluptueux et portant à une joie déréglée. C'est ce mode qui inspira à Ibycus les chants erotiques si pleins de feu, qu'il composa, non-seulement sur de jeunes personnes mais encore sur de jeunes adolescents.

Un poëte plus connu qu'Ibycus, c'est Simonide, son contemporain, mais plus jeune que lui. Né à Julis dans l'île de Cée, en 556 avant Jésus-Christ, il vécut 89 ans, jusqu'en 468. 11 provenait d'une famille d'artistes et de poêles : son aïeul

paternel était connu comme poëte; un de ses neveux, Bacchylide, se fit un nom comme poëte lyrique; un de ses petitsfils, comme auteur généalogique. Il revêtit lui-même la charge de maître des chœurs (xopodida.Gxctloç,) à Carthée, ville de l'île de Cée ; et la maison des chœurs (^opyjysîov), près du temple d'Apollon, était sa demeure ordinaire.

Simonide est le premier des poètes grecs qui ait en même temps joué un rôle politique dans le grand monde, où l'appelait, non pas tant sa qualité de maître poëte, que la culture variée de son esprit et sa prudence dans les relations sociales.

Il s'attacha à des personnages riches et puissants et vécut un certain temps à la cour d'Bipparque, fils de Pisistrate, qui avait pour lui une grande vénération. Il ne jouit pas d'une considération moins grande chez les Aleuades et les Scopades, en Thessalie, lesquels, pour donner à leur magnificence demi-barbare une teinte de splendeur intellectuelle, attiraient chez eux les poëtes et les savants. Mais parfois ils laissaient percer à l'égard de leurs hôles cultivés et polis, leur véritable caractère. Un jour, par exemple," que Simonide, dans un chant à la louange de Scopas, avait en même temps fait l'éloge des Dioscures, le Thessalien ne lui donna que la moitié du prix convenu et le renvoya pour le reste aux Dioscures. Dans ses dernières années, Simonide séjourna fréquemment en Sicile, chez les tyrans de Syracuse.

Il fut aussi en rapport avec les chefs des Grecs à l'époque de la guerre des Perses, et il jouissait auprès d'eux d'une grande influence. Thémistocle et Pausanias, roi de Sparte, étaient liés avec lui; les Corinthiens recherchèrent son témoignage pour leurs exploits dans la guerre persique, et nous voyons Simonide, soit à la demande des villes, soit de son propre mouvement, occupé, plus que tous les autres poëtes, à célébrer par ses vers les hauts faits des guerriers, tantôt par des épigrammes, tantôt dans des poëmes lyriques d'une plus grande étendue, tels que l'hymme sur les guerriers tués aux

Thermopyles, el par les chants qu'il fit sur les batailles navales d'Arlémisium et de Salamine.

La muse de Simonide était très-variée et très-féconde. Une inscription nous apprend qu'il avait gagné dans des luttes poétiques 56 prix, consistant en taureaux et en trépieds. Les chants qu'il composait dans ces occasions avaient la forme d'hymnes, de cantiques (^areu^ài), depéans, de dithyrambes, de Parthénies. 11 possédait à un haut point l'art de peindre par le rhythme et par le choix des mots, les actions qu'il voulait représenter ; et il se vantait lui-même de savoir imiter au moyen de la voix, la souplesse des mouvements de la danse.

Mais s'il travailla beaucoup pour les fêtes publiques, sa muse fut plus souvent encore à la solde des particuliers; et, dans l'antiquité déjà, on lui reprochait d'avoir mis à prix sa verve poétique et feint des sentiments qu'il nepouvaitpas éprouver en réalité. Parmi les chants composés pour des particuliers, on remarque surtout des chants de victoire (epinikies) destinés à célébrer les vainqueurs aux jeux publics, et des chants funèbres (thrènes) à la louange des morts.

Bacchylide marcha sur les traces de Simonide, son oncle. On ne connaît guère de sa vie que son séjonr à la cour du tyran Hiéron, de Syracuse. Des critiques anciens, tels que Denys d'Halicarnasse, louent l'élégance et le fini de ses vers. Us avaient plus de grâce encore que ceux de Simonide, mais moins d'inspiration et de richesse de pensées. À part la louange des dieux qu'il chantait dans des chœurs, ces vers étaient spécialement consacrés à l'amour et au vin. Pour ce qui est des règles traditionnelles de la bienséance, il n'y regardait pas de très-près; car on a des indices manifestes, qu'entre les objets de ses chants se trouvaient aussi des courtisanes.

Parmi les rivaux de Simonide, les anciens citent encore le poêle Lasos, d'Hermione et le Rhodien Timocréon. Le premier vécut avec Simonide à Athènes, à la cour d'Hipparque; il mit le premier en vogue lesluttes poétiques de dithyrambes,

et écrivit sur les règles de la versification et de la musique. Timocréon, tout à la fois poëte et.habile athlète, attaqua dans des vers pompeux, du mode dorique, l'homme d'Etat athénien, Thémistocle, à propos des exactions commises par lui dans les îles ; ainsi que le poëte de Cée, Simonide, à cause du raffinement et du cliquetis de mots qu'on remarque dans ses vers.

La poésie consacrée aux chœurs, pour en finir sur ce sujet, fut donc un produit du génie dorien. Mais la branche éolienne, établie sur le rivage de l'Asie mineure, eut aussi son époque brillante dans la poésie lyrique. Elle n'y fut pas, comme la précédente, consacrée au culte des dieux "worisé par l'Etat, et qui excite par là même un intérêt généra* ; mais des génies richement doués y déposaient l'expression de leurs sentiments. Cette poésie lyrique éolienne est représentée par deux noms célèbres : ceux à'Alcée et de Sappho, tous deux originaires de l'île de Lesbos et contemporains. Il n'en reste que quelques fragments dans la langue originale, mais on en possède davantage dans des ouvrages rédigés en latin. Horace entre autres, a beaucoup emprunté à Alcée.

Ce poëte, né en 640, àMitylène, capitale de l'île de Lesbos, appartenait à une famille noble, et il passa la plus grande partie de sa vie à combattre pour le maintien des privilèges delà noblesse. Mitylène était déchiré par des partis: plusieurs fois, les démocrates, pour réprimer l'orgueil des hautes classes, portèrent des tyrans au pouvoir. Tel fut, par exemple, Mélancbros, contre lequel les frères mêmes d'Alcée, Antimenidas et Cicis, formèrent une conjuration, de concert avec le sage Pittacus. Mélanchros tomba sous leurs coups, en l'an 612. Vers le même temps, les Jïityléniens se mirent en guerre avec ceux d'Athènes, qui, sous la conduite de Phrynon, avaient conquis et conservaient la ville littorale de Troie Sigée. L'armée de Mitylène, dans laquelle se trouvait Àlcée, essuya une défaite ; mais Pittacus tua Phrynon en combat singulier.

Bientôt la patrie d'Alcée vit s'élever dans son sein de nou-

veaux tyrans, Myrsile Mégalagyre étlesCléanaclides. Le parti aristocratique et, avec lui, ALcée et Àntinienidas, furent chassés de Milylène, etles deux frères errèrent au loin dans le monde. Alcée entreprit des navigations lointaines, qui le conduisirent en Egypte ; tandis qu'Antiménidas alla prendre du service chez les Babyloniens, et combattit, selon toute apparence, à la bataille de Carchémis. Plus tard, les deux frères revinrent dans le voisinage de leur pairie, et cherchèrent à s'y rétablir en se mettant à la tête des aristocrates exilés. Mais le peuple, menacé, choisit Pittacus pour législateur et pour chef suprême. Pittacus revêtit cette charge de l'an 590 à 580 avant Jésus-Christ : il réussit à vaincre par les armes le parti exilé et à gagner ensuite les vaincus par la bonté. Il doit aussi, d'après une tradition digne de foi, s'être réconcilié avec Alcée, et il est à croire que le poëte, après ses nombreux voyages, vécut enfin dans sa patrie le reste de ses jours.

C'est au milieu de ses souffrances qu'Alcée composa ses plus belles odes, non pour déplorer les malheurs de l'Etat, ni pour indiquer la voie à des améliorations; mais pour décharger son cœur, en proie à des passions haineuses. A l'époque où Myrsile, mentionné plus haut, était sur le point de s'ériger en tyran, Alcée composa l'ode dans laquelle l'Etat est comparé à un navire ballotté par les flots orageux, tandis que l'onde, faisant irruption par une voie d'eau, atteint le pied du mât, et que l'ouragan déchire les voiles. A part un fragment considérable qui en reste, nous connaissons encore cette ode par l'imitation qu'en a faite Horace dans: 0 navis! réfèrent. Myrsile mort, Alcée exhala sa joie et ses désirs de vengeance dans ces vers pleins de feu : « C'est maintenant « qu'on peut s'enivrer, c'est maintenant qu'on peut exciter ses « compagnons de table à boire à pleines coupes, » vers également mis à profit par Horace dans une de ses plus belles odes: Nunc est bibendum, mine pede libero puîsanda tellusï

Tout le monde loua plus tard la vertu et l'habileté de

Pittacus, comme homme d'Etat distingué : Alcée seul ne le lit pas : il gourmanda le peuple d'avoir donné pour maître à leur malheureuse cité un homme de sentiments si communs et si vulgaires que Pittacus ; et il le chargea lui-même d'injures et d'invectives, lui reprochant tantôt son extérieur bourgeois, tantôt sa manière de vivre simple et commune. La colère lui inspira même de nouvelles compositions de mots : ainsi il l'appelle quelque part Soyodopmdaç, c'est-à-dire un homme qui prend son souper dans l'obscurité, sans lumière, et non à la manière des gens de qualité, dans une salle éclairée par des flambeaux. Les anciens désignèrent ces odes d' Alcée parle nom de (^oorao-iaorixa, chants de parti.

Dans d'autres, sa passion nobiliaire se trahitdans des descriptions de lutleset de combats: une fois, entreautres., il fait avec beaucoup de complaisance la description de sa salle d'armes, dont les murailles sont ornées de casques brillants, de cuissards, de cuirasses et d'autres pièces d'équipement guerrier. Puis, adressant la parole à ses compagnons de guerre, il les encourage, en disant : « Ce n'est pas de rem- « sparts qu'on a besoin ; les guerriers, voilà la citadelle arec mée d'un Etat! Ne redoutez pas les armes bien polies des « ennemis: les signes empreints sur les boucliers ne font pas « de blessures.»

Il chante aussi les combats de son aventureux frère au service des Babyloniens, où il a triomphé d'un adversaire gigantesque, espèce de Goliath ; et il vante son glaive à poignée d'ivoire, qu'il a rapporté des extrémités de la terre, et qui était probablement un cadeau de quelque souverain de l'Orient. Cependant son amour pour le métier des armes n'en fait ni un hâbleur ni un fanfaron. Dans une de ses odes, il raconte à son ami Mélanippus que, dans la bataille contre les Athéniens, il s'en est tiré, il est vrai, la vie sauve; mais que, dans sa fuite, il a jeté ses armes, que les Athéniens ont suspendues en guise de trophée dans le temple de Minerve à Sigée.

Mais à côté de l'amour des combats et des haines de parti, ce qui l'inspire surtout, c'est le vin et la beauté. Il trouve ^nille raisons pour engager à boire : tantôt ce sont les pluies froides de l'hiver; tantôt les feux de Sirius, ou les chagrins de la vie, ou la joie causée par la mort des tyrans. Le vin, dit-il, non-seulement chasse les soucis^ mais apprend à dire la vérité. Une nous est parvenu de ses odes erotiques que quelques fragments, dans l'un desquels il salue en ces termes l'iHustre Sappho : « Belle, fraîche (aux joues de violettes) et « majestueuse Sappho, au doux sourire. » Dans un autre passage, il avoue qu'il en dirait volontiers davantage, mais que la honte lui ferme les lèvres. A quoi Sappho lui répond avec une indignation virginale : « Si l'ardeur de tes désirs aspirait à ce qui est noble et bon, et si ta langue ne préparait pas quelque chose de mauvais, la honte n'enchaînerait pas tes lèvres. » On le voit, elle le traitait comme un homme de talent, mais de moeurs dissolues.

Plus souvent encore et avec plus de passion que l'amour des femmes, Àlcée célèbre la beauté des adolescents. Il composa aussi sur les dieux des hymmes, dans lesquelles on remarque un élément épique très-prononcé, presque à la manière des romances modernes. Dans un fragment conservé d'une hymne à Apollon, il amplifie la tradition delphique d'après laquelle ce-jeune dieu, le front ceint par Jupiter d'un bandeau d'or et sa lyre à la main^ s'envole sur son char attelé de cygnes, et se rend d'abord chez les pieux Hyperboréens, chez^lèsquels il séjourne pendant un an, jusqu'au temps où les trépieds de Delphes doivent à leur tour faire entendre ses oracles. Alors, vers le milieu de l'été, le dieu se fait transporter par son attelage à Delphes, ou des chœurs de jeunes gens le saluent par des péans, les rossignols et les cigales par leurs chants. — Les mètres d' Alcée ont élé en grande parlie imités par Horace. Le dialecte dont il se servit était Yéolique.

Passons à Sappho, la célèbre contemporaine et compatriote d' Alcée. Née à Erésus, petite ville de Lesbos, elle passa à

Mitylène les années de la vigueur de son génie, et vécut jusque vers l'an 568 avant J.-C. Vers 596, elle s'enfuit de Miiylène, onignorepour quels motifs, et s'embarqua pour la Sicile; mais" plus tard, elle revint dans sa patrie.

L'antiquité est unanime à attester que les poésies de Sapplio brillaient au plus haut pointpar la grâce et la douceur. On raconte, entre autres, que Solon d'Athènes, entendant son neveu réciter une ode de la muse de Lesbos, en fut ravi et s'écria : Vraiment, je ne voudrais pas mourir, sans avoir appris cette ode par cœur. Le petit nombre de fragments qui nous sont parvenus de ses vers confirment cet éloge de Solon.

L'amour est le sentiment que respirent la plupart de ses poésies. Elle y parle souvent d'un beau jeune homme, à qui son cœur était tout dévoué, mais qui n'avait pour elle que froideur et indifférence. La tradition raconte même que Sappho se précipita du haut du rocher de Leucade, pour guérir son cœur malade. Mais ce n'est là qu'une image, qu'on a à tort transformée en un fait réel. Le sautde Leucade était un usage appartenant au culte d'Apollon : à certains temps déterminés, des criminels, choisis pour victimes expiatoires, étaient poussés dans les flots du haut des rochers qui surplombent la mer; mais en bas, on tâchait de les reprendre, et ceux qu'on parvenait à sauver de cette manière étaient envoyés bien loin de Leucade. Or, les poètes employèrent cet usage comme une image pour peindre un amour extrême et désespéré. C'est ainsi qu'Anacréon dit de lui-même : Je me précipite de nouveau du rocher de Leucade et me plonge, ivre d'amour, dans la mer aux sombres vagues. »

La seule ode de Sappho qui nous soit parvenue en entier traite de cet amour malheureux : elle supplie Vénus de ne pas consumer son cœur par le chagrin et la douleur de l'amour; mais de l'aider de son puissant secours, comme autrefois, lorsque cette déesse, montée sur son char d'or traîné par des moineaux, descendit vers elle, la face sereine et avec un doux sourire, et lui demanda ce qui lui était arrivé, ce qu'elle

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désirait, afin que sonbien-aimé devînt le partage de son cœur agité. Que si maintenant encore il fuyait, bientôt il serait à sa suite ; que s'il ne l'aimait pas encore, il l'aimerait, avec Je Secours de Vénus, lorsqu'elle-même s'en défendrait.

A l'époque des sophistes d'Athènes, lorsqu'il était de bon ton de rabaisser tous les noms honorés de l'antiquité, en les traînant dans la fange des passions vulgaires, le passage que nous venons de citer et d'autres semblables, avaientfait dire de Sappho qu'elle allait au-devant des désirs des hommes, à la manière des hétaïres. Mais c'est une affirmation mensongère. Les vers d'Alcée cités plus haut et la réponse de Sappho attestent le contraire; et ce qui le prouve davantage encore, c'est que, dans une ode mentionnée par Hérodote et Athénée, elle réprimande vivement son propre frère Charaxus d'avoir racheté de son maître la courtisane Rhodopis, à Naucrate en Egypte, et de lui avoir, par amour, rendu la liberté. Comment Sappho pourrait-elle parler de la sorte si elle avait les mêmes torts à se reprocher que Rhodopis ? La vie des femmes'était beancoup plus libre en îonie qu'à Athènes, où elles osaient à peine quitter leurs appartements, et où Périciès, dans son éloge funèbre rapporté par Thucydide, signale comme la meilleure des femmes, celle dont les hommes ne parlent ni en bien ni en mal. Sappho manifeste donc ses sentiments sans déguisement aucun : « Je désire, dit-elle dans un fragment conservé, je désire que le charmant Ménonsoit appelé, si le repas doit être un plaisir pour moi. » Et dans un autre endroit, elle adresse à un beau jeune homme les paroles suivantes : « Trouve-toi sur mon chemin, ô mon ami, et fais paraître la grâce qui réside dans tes yeux. » Ce sont là sans doute des épanchements poétiques, mais en réalité, elle ne se livrait pas.

D'autres chants de Sappho ont trait à un usage particulier à son île de Lesbos. Des cercles de jeunes filles se réunissaient autour des femmes distinguées par la culture de leur esprit, de la même manière que plus tard des jeunes gens,

avides de science, faisaient cercle autour des philosophes à Athènes. Sappho avait donc un cortège de ce genre; mais d'autres femmes encore aspiraient à cet honneur. De là, jalousie réciproque. Aussi voit-on dans les odes de Sappho deux rivales de cette espèce poursuivies de ses moqueries. Elle se raille d'Andromède, par exemple, à cause de la manière peu élégante dont elle porte sa robe : « Qui t'a fasciné l'esprit au point de porter cet habillement campagnard, et de ne pas mieux savoir serrer ton vêtement à la cheville? » A une autre elle dit: «Lorsqu'un jour tu mourras, tu seras là couchée, sans qu'on se souvienne de toi dans l'avenir, parce que tu n'as pas eu de part aux roses de Piérie ; tu erreras sans gloire dans la demeure de Pluton, parmi les ombres obscures. «Elle témoigne à ses compagnes une tendresse qui a presque la couleur de l'amour d'un autre sexe. Elle blâme une de ses jeunes amies, Mnasidique, de ce que, plus belle que la tendre Gyrinne, elle est cependant d'une humeur si sombre. Une autre, Athis, se dispose à la quitter pour se joindre au cercle d'Andromède ; Sappho lui adresse ces paroles : « Je suis de nouveau agitée par l'amour, fantôme doux et amer, qui fait tomber en langueur. Mais pour toi, ô Athis, c'est un tourment de penser à moi, et tu fuis vers Andromède. » — Enfin elle adresse à une troisième, cette ode passionnée: « Je regarde comme l'égal des dieux mêmes, l'homme qui, assis vis-à-vis de toi, savoure ton doux parler et ton charmant sourire. Pour moi, à ton aspect mon cœur a été frappé de stupeur dans mon sein ; car, quand je te vois, la voix me manque, ma langue est enchaînée, un feu subtil ruisselle dans mes membres, mes yeux s'obscurcissent, et mes oreilles bourdonnent. »

Les poésies de Sappho comprennent en troisième lieu des épithalames et deshyménéesou chansons de noce. L'hyménée de Catulle : Vesper adest, juvenes, consurgite, est l'imitation d'un chant de Sappho. Les chœurs des jeunes hommes et des jeunes filles s'y répondaient, paraît-il, comme dans celui

de Catulle. Les unes injuriaient, les autres louaient l'étoiîe du soir, parce qu'elle amène au fiancé sa jeune épouse. C'est à ce chant qu'appartenait ce vers de Sappho qu'on a conservé: « Hespérus,toi qui réunis tout ce que l'Aurore, messagère du jour, a dispersé. » — Les belles images de la fleur cueillie et de la vigne qui grimpe sur l'ormeau, par lesquelles on déconseille ou recommande le mariage à la jeune fille, ont le cachet des comparaisons employées par Sappho, lesquelles ont le plus souvent rapport aux fleurs ou au règne végétal. Dans un fragment retrouvé il n'y a pas longtemps, elle compare la fraîcheur de jeunesse et la beauté intacte d'une jeune fille, avec une pomme d'une espèce ^particulière, restée seule sur l'arbre à une hauteur inaccessible après que Jes autres ont été cueillies. Voici la traduction de ses paroles inimitables : « Telle que la pomme sucrée, qui rougit à la pointe d'une branche, oui, à la pointe extrême de la branche, où ceux qui cueillent les pommes l'ont oubliée, non, ne l'ont pas oubliée, mais n'ont pu l'atteindre. »

Sappho composa aussi, en l'honneur des dieux, des hymnes où elle les priait de quitter leurs demeures chéries et de descendre sur la terre. Mais nous n'avons là-dessus que peu de données. Elle employa en partie les mêmes mètres qu'Alcée; cependant elle en créa aussi de nouveaux, par exemple, la fameuse strophe sapphique, à laquelle elle a laissé son nom,

L'exemple de Sappho ne pouvait guère manquer d'exciter l'émulation d'autres Ioniennes également bien douées du côté de l'esprit. Une de ses amies, la Pamphylienne Damophila, composa sur le culte indigène de Diane à Pergé, une hymne dans laquelle le style éolien s'unissait à un genre particulier aux Pamphyliens. Une autre plus célèbre encore fut Erinna, qui mourut dans une jeunesse peu avancée, n'ayant jamais connu qu'en imagination le charme de la vie, astreinte qu'elle fut par sa mère à manier la quenouille. Son poëme nftaxary], le fuseau ou la quenouille, qui n'est que de 300 hexamètres, où elle exhalait, à ce qu'il paraît, les pensées qui s'élevaient

continuellement dans sa jeune âme pendant ce travail monotone, est mis par plusieurs critiques anciens à côté des chants d'Homère, sous le rapport du mérite poétique.

Mais celui qu'on peut le mieux associera l'Eolienne Sappho, c'est le poêle ionien Anacréon. îl était né à Téos, ville habitée par des Ioniens, sur la côte de Lydie, et il était déjà parvenu à l'âge viril, lorsqu'ilarpagus, général de Cyrus, roi de Perse, fit la conquête de sa patrie. Tous les habitants de Téos se mirent alors en mer et firent voile vers la Thrace, (540) où ils allèrent fonder la ville d'Abdère. Anacréon s'embarqua aussi alors pour aller chercher une nouvelle patrie. Mais peu de temps après, le tyran Polycrate ayant établi sa brillante domination à Samos et dans les îles circonvoisines, tâcha d'attirer à sa cour des poêles favorables à ses goûts. Ibycus y fut appelé, ainsi qu'Anacréon, qui resta à Samos jusqu'à la chute de Polycrate. A l'époque où cette île tomba au pouvoir des Perses, Hipparque, fils dePisistrate, avait déjà réuni autour de lui, à Athènes, un certain nombre de savants et de poètes distingués. En 522 avant Jésus-Christ, il équipa un vaisseau de cinquante rames pour envoyer inviter Anacréon à se rendre à Athènes. Celui-ci répondit à cet appel, et après l'expulsion des Pisistralides, il se retira, paraîl-il, à la cour des Àleuades, enThessalie. Le reste de son histoire est incertaine. A son arrivée à Athènes, il était déjà âgé, car c'est à son séjour dans celte ville que se rattache la description d'un vieillard qui jouit gaiement de la vie, et que ses cheveux blancs n'empêchent pas de rendre hommage à la beauté delà jeunesse et de faire d'autres folies de ce genre.

On peut peindre en deux mots le caractère propre de la poésie d'Ànacréon, en disant avec un poëte moderne : 11 chanta le vin et l'amour, il chanta l'amour et le vin. Ce poëte passa à Samos les plus belles années de sa vie : aussi le géographe Strabon dit qu'eu général ses chants sont remplis d'allusions à Samos et à la cour de Polycrate. Ce tyran avait

à son service un grand nombre de jeunes gens, choisis pour leur beauté, et qui étaient chargés de le divertir en qualité de musiciens et de danseurs. C'était à eux qu'Anacréon consacrait ses chants erotiques^ tout aussi souvent du moins qu'à des personnes du sexe, lesquelles, cela s'entend, n'appartenaient pas à la classe des jeunes filles honnêtes. Tout est délicat et joli dans ses vers, mais aussi tout y est dissolu et libertin : la langue elle-même et le mètre y trahissent une mollesse licencieuse : spirituel mais frivole et folâtre, il eût mieux fait de garder le silence. Remarquons, du reste, en finissant, que de toute la collection de poésies qui sont parvenues jusqu'à nous sous son nom, il n'en est peut-être aucune qui soit sortie de sa plume. On trouve dans les auteurs plus récents environ cent cinquante citations des poésies authentiques d'Anacréon, et une seule d'entre elles se trouve dans la collection en question.

A côté de la poésie lyrique éolienne et dorienne, il faut en placer encore unetroisième espèce, celle des Ioniens de l'Asiemineure. Le plus ancien des lyriques ioniens, Callinus d'Ephèse, écrivit d'abord des élégies ou chants plaintifs, dont le mètre était le distique, composé de l'hexamètre viril uni au pentamètre efféminé, et qui avait la flûte pour accompagnement particulier. Callinus vivait à l'époque où les Cimmériens s' étaient emparés de Sardes et menaçaient aussi lelittoral. Alors déjà, les Ioniens s'étaient amollis par leurs relations avec les Lydiens, et ce fut en vain que le poëte s'efforça d'encourager ses compatriotes au combat. Le fragment le plus considérable que nous possédions de ses poésies, exprime sa douleur à la vue de l'incurie des Ioniens : « Jusques à quand, « leur dit-il, resterez-vous ainsi dans l'inaction? quand mon- « trerez-vousun cœur valeureux? Jeunes gens! n'avez-vouspas « honte de votre assoupissement aux yeux des nations voi- « sines? Vous croyez vivre au sein de la paix, et la guerre règne par toute la terre. »

Du temps de Callinus vivait Arckiloque, de Paros, qui,

outre ses satires, dont inséra parlé plus loin, composa également des élégies. Il florissait de l'an 678 à l'an 630. Ce poète ne manquait pas d'ardeur guerrière, et il s'appelle lui-même un serviteur d'Ares, dieu de la guerre, et le familier des Muses: toutefois, il aime encore mieux le plaisir que les fatigues des combats. 11 avoue avec une certaine légèreté, que, dans un combat contre un peuple delaThrace, il perdit son bouclier ; mais il s'en console en pensant que d'autres n'ont pas été plus heureux que lui. A part cela, ce qu'il aime surtout à chanter, c'est le vin et les femmes aux mœurs faciles. Dans un distique resté d'une de ses chansons bachiques, il célèbre plaisamment la bonne Pasiphile, qui accueille amicalement tous les étrangers, semblable à un figuier sauvage qui nourrit un grand nombre de corneilles.

Dans la première moitié du septième siècle avant Jésus^- Christ, l'Ionie succomba au royaume de Lydie et perdit sa liberté. A cette époque appartient le poète élégiaque Mimnerme, né à Smyrne, et qui florissait de 632 à 600. Il aime les exploits et les traits de bravoure, et il chante, dans une élégie particulière, la bataille des Smyrnéen& contre Gygès, roi de Lydie, dont l'agression est heureusement repoussée. Mais ce n'était là qu'un souvenir d'un passé prospère : aux temps de Mimnerme, Smyrne était devenue une ville provinciale de la Lydie. Le poète lui-même renonça à la pensée d'un affranchissement, et comme unique consolalion dans toutes les afflictions, il recommande de jouir, au moment favorable, de la vie qui passe si vite, et de se livrer à l'amour et au vin. On vantait beaucoup dans l'antiquité son élégie sur la belle joueuse de flûte Nanno. La vie, selon lui, n'a de charmes qu'autant qu'on peut la consacrer à l'amour, avant l'arrivée de la vieillesse hideuse et chagrine.

Aux trois Ioniens que nous venons de citer, il faut encore ajouter Théognis de Mégare, qui florissait vers l'an 500, et qui a encore été témoin ou contemporain de la guerre contre les Perses. Ce poète appartenait dans sa patrie au parti de

la noblesse, qui fut renversé par les démocrates et dépouillé daine partie de ses possessions territoriales. Dans ses épanchements intimes dans le sein d'un jeune homme, de famille distinguée, qu'il aimait, il exprime l'amertume de son cœur à propos de cet état de choses. Les vers qu'il y consacre nous donnent une idée nette de la vie des partis dans les temps anciens de la Grèce. Théogonis brûle de se venger de ceux qui lui ont volé sa fortune, au point qu'il n'a pu s'en tirer que la vie sauve, comme un pauvre animal qui laisse tout pour traverser à la nage un fleuve gonflé. Aux cris de la grue qui avertit les laboureurs d'ensemencer leurs champs, il se rappelle ses campagnes autrefois si florissantes, et dans lesquelles un autre trace maintenant des sillons.

« Les nobles ont perdu le pouvoir, les hommes du vulgaire dominent. 0 Cyrnos ! cette ville est bien encore l'ancienne ville, mais elle est habitée par un autre peuple, qui auparavant n'entendait rien aux jugements ni aux lois, qui usait au travail ses vêtements agrestes de peau de chèvre, et, timide et farouche comme les cerfs, évitait la ville. Voilà ceux qui «ont aujourd'hui les gens de bien, ô Cyrnos, et ceux qui autrefois étaient les nobles sont maintenant des gens méchants et vils ! Qui pourrait supporter un pareil spectacle ? » Les expressions de gens de bien et de méchants, sont, à ce que l'on voit, comme aujourd'hui celle de bien-pensant, employées pour désigner ceux de son parti.

Avec la démocratie, avait en même temps surgi la domination de l'argent, tout à fait comme chez nous. «Ils n'estiment que les richesses, chante Théogonis, et c'est pour cela que le noble épouse la fille du vilain, et Je vilain, celle du noble. La fortune confond les distinctions de la naissance. Ne t'étonne donc pas, ô Cyrnos, que le sang de l'ancien citoyen perde son éclat ; car le bon et le mauvais se confondent et se mélangent. » — Dans une autre élégie, il se plaint que luimême, recherchant l'alliance d'une fille qu'il aimait, se soit vu préférer par les parents un homme de beaucoup inférieur,

c'est-à-dire, sans noblesse. Mais cette fille, dit-il, avait, plus que ses parents, le sentiment des privilèges de sa condition, car elle hait cet homme de basse condition et va déguisée, rendre visite au poëte, avec la légèreté et l'inconsidération d'un jeune oiseau.

Théognis n'osait manifester des sentiments de cette nature en public, mais seulement dans des conventicules de nobles, où ceux qui partageaient la même manière de voir se réunissaient pour boire ensemble. Dans la ville, en effet, la terreur, qui régnait de par la démocratie, pesait sur la liberté des opinions. Une de ses élégies nous représente la révolte du peuple sous l'image d'un navire ballotté par la tempête, et dont l'équipage a déposé l'excellent pilote pour laisser le gouvernail à des portefaix. Puis il ajoute: « Ceci s'adresse en langage énigmatique à l'intelligence des bons : toutefois, qu'un vilain le comprenne aussi, s'il a assez d'espril. »

Le mètre propre à l'élégie, le distique, fut aussi de bonne heure employé dans l'épi gramme, qui forme la transition de l'élégie au poëme satirique. Dans l'origine, l'épigramme, comme le mot l'indique, était une inscription, gravée sur une pierre tumulaire ou sur un don offert à la divinité : on cherchaità y renfermer, d'une manière aussi concise que possible, une pensée frappante, satirique ou élégiaque. Dans ce dernier genre, on remarque celle de Simonide pour les guerriers morts aux Thermopyles : « Passant ! quand tu arriveras à Sparte, dis que tu nous as vus couchés ici, comme la loi l'ordonnait. » Celle du même poëte sur leRhodien Timocréon, son rival dans l'ode, est, aucontraire, satirique. «Moi, qui suis ici couché, Timocréon de Rhodes, j'ai beaucoup mangé, beaucoup bu et dit beaucoup de mal des autres.

Homère lui-même, malgré la solennité de son ton, est déjà plein de verve satirique et de finesse : il se plaît, entre autres, lui poëte monarchique, à tourner en dérision Thersile, l'agitateur du peuple. Mais Thersite était un personnage d'une condition subordonnée : lorsque Homère rapporte quelque

Irait ridicule d'un homme haut placé, c'est toujours avec réserve et délicatesse. La plaisanterie a déjà quelque chose de plus vigoureux et de plus rude dans Hésiode, qui, plein de mépris pour le sexe, ne trouve rien de bon en lui. On exaltait beaucoup dans l'antiquité un poëme satirique intitulé Margitès, qu'Àristote, d'après l'opinion commune des Grecs, attribue à Homère, et qu'il considère comme le germe de la comédie, de même qu'il voit dans l'Iliade et dans l'Odyssée les premiers commencements de la tragédie.

Le Margilès représentait un lourdaud, qui se regardait lui-même comme fort sage. «Il savait faire toutes sortes d'ouvrages, est-il dit de lui, mais il savait tout fort mal. » Pour le porter à des choses qui exigeaient peu d'esprit, il fallait prétexter les vues les plus rusées. Ce lourdaud, plein de sagesse à ses propres yeux, était le pendant de YEulenspiegel des Allemauds, lequel, sous une apparence de simplicité, cache la finesse la plus profonde. D'autres poëmes badins encore avaient cours aussi sous le nom d'Homère : telle était la chanson sur les Cercopes, \ulms malicieux, dont Hercule, après plusieurs tours qu'ils lui avaient joués, parvient à se rendre maître et qu'il emmène avec lui, jusqu'à ce qu'ils se rachètent par de nouveaux traits d'esprit. Tels étaient encore, le poëme de la chèvre sept fois tondue ; la chanson de la grive, qu'Homère doit avoir chantée aux petits garçons pour en avoir des grives; le four à potier, dans lequel deshéros mythologiques et des dieux sont moulés ensemble d'une manière comique.

Mais la satire proprement dite naquit des chansons moqueuses que, dans les repas communs, on avait coutume de chanter sur ceux qui étaient présents, et particulièrement, de l'usage admis à certaines fêtes de Cérès, d'ôter tout frein aux saillies et à la plaisanterie. Ces agaceries piquantes, aux fêtes de Proserpine et de sa mère, s'appelaient ïambes, et ce nom passa à l'espèce de vers qu'on employait de préférence dans la satire. L'ïambe et le trochée furent dès l'antiquité le mètre propre à la chanson satirique. Celait surtout à Eleusis,

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dans l'Àttique,el après Eleusis, dans l'île de Paros,que le culte de Cérès était en honneur, et c'est un Parien, Archiloque, mentionné précédemment, qui, le premier fit de la satire une arme redoutable.

Il avait recherché la main de Néobule, de Paros, fille de Lycambe; déjà même le consentement du père et de celte jeune personne avait été donné, lorsque, on ignore pour quel motif ce consentement fut retiré. Alors le poète, offensé, s'attaqua avec une fureur inexprimable à toute cette famille, flétrit le père comme un parjure, et accusa Néobule ellemême et ses sœurs de la conduite la plus abominable. Les filles de Lycambe se pendirent, dit-on, de désespoir. Toutefois, quelque méchante que fût la muse d'Archiloque, les anciens sont unanimes à vanter son grand talent.

Outre Archiloque, on connaît encore comme poëtes satiriques Simonide à' kmorgos, HipponaxQl Ananias. Simonide, qui doit avoir conduit une colonie de Samiens dans l'île d'Amorgos, florissait vers l'an 664 avant Jésus-Christ. Il déversait sa bile tantôt sur des particuliers, tantôt sur toute une classe de personnes. Mais il en voulait surtout aux femmes, dont il flagelle les mauvaises qualités en imaginant pour elles diverses origines ; ainsi, il fait venir du porcla femme malpropre ; du renard, celle qui est trop rusée; du chien, la bavarde; la paresseuse, de la terre; la capricieuse, de lamer ; de lane, celle qui est grossièrement sensuelle ; de la belette, la maussade; du cheval, celle qui aime la toilette ; du singe, celle qui a des instincts méchants. Une seule espèce, dit-il, est bonne et créée pour le bonheur de l'homme: c'est celle qui vient de l'abeille, la femme laborieuse et qui s'occupe fidèlement de son ménage.

Hipponax d'Ephèse, florissait vers l'an 540. Deux tyrans, Athénagore et Comas, l'avaient forcé de quitter sa patrie et d'aller s'établir à Clazomènes : celle oppression remplit son cœur d'une sombre colère. D'autres motifs de mécontentement vinrent encore s'y joindre: comme il était petit, sec et

DD GENRB HUMAIN. §55

laid, les sculpteurs Bupalus et Athénis, qui appartenaient à une famille d'artistes, célèbre à Chios depuis plusieurs générations, le choisirent pour sujet d'une caricature. Le poëte s'en vengea par des ïambes si mordants, que ses deux adversaires, pénétrés de douleur, imitèrent, dit-on, les filles de Lycambe et se pendirent. Mais, en général, c'était surtout au luxe excessif des Grecs de l' Asie-mineure qu'il s'attaquait, et il le flagellait vigoureusement. On trouve, par exemple, dans un fragment assez long de cet auteur, la tirade suivante : « L'un d'eux a sans bruit, englouti une quantité énorme de thons, apprêtés avec les sauces les plus délicates, comme un vrai ennuque de Lampsaque ; et il a consumé ainsi l'héritage de son père, de sorte que maintenant il en est réduit à remuer avec la bêche le sol pierreux de la montagne, en rongeant quelque figues et un noir pain d'orge, pitance des esclaves. » Hipponax aimait à entrelarder ses ïambes d'expressions tirées de la vie commune, afin qull vinssent par là dans la bouche du peuple, et que ceux qu'ils raillaient fussent plus sûrement l'objet du mépris général.

Quant à Ananias, on n'en sait guère que le nom : ses chants satiriques furent confondus avec ceux d'Hipponax. Le domaine de la satire comprend encore la fable, dont les animaux sont les acteurs, et la parodie. La fable est venue en Grèce de deux points différents, la Libye et l'Asie-mineure. Dès avant l'an 500, il y en avait un très-grand nombre en circulation, et an les attribuait pour la plupart à Esope, qui, né à Mésembrie, en Thrace, et esclave du Samien Jadmon, fut, paraît-il, affranchi par son maître à cause de son esprit. Il florissait vers l'an 570 avant Jésus-Christ. D'après la tradition, il fut mis à mort par les Delphiens, qu'il avait irrités par des fables pleines de raillerie. Pendant longtemps les fables se propagèrent oralement; plus tard, des poètes les mirent en vers.

La parodie des anciens consistaità appliquer à des personnages vils, les images et les expressions nobles de l'épopée. Hipponax déjà s'essaya dans ce genre ; la preuve en est dans

ces quelques hexamètres qu'il fitcontreun gourmet mangeur de poissons: «Muse, fais-moi connaître Eurymédon, cette Charybde qui engloutit les vagues de la mer, cet homme qui massacre tout pour son ventre, afin que par de méchants propos, il soit la victime d'une mort mauvaise, en vertu d'un décret du peuple, sur le bord de la mer aux vagues bruyantes. «Mais on a une parodie plus soutenue et plus longue, dans la Batrachomyomachie ou le combatdes ratsetdes grenouilles, composée, à ce qu'il paraît, à l'époque de la guerre persique,parunpoëte inconnu. Quoique au fond il soitpeu piquant, ce poëme trouva beaucoup de lecteurs, et à force d'avoir été transcrit, il est parvenu jusqu'à nous.

Nous avons encore à mentionner deux poêles, Tyrtée et Solon, qui, quoique nés l'un et l'autre dans la Grèce continentale, peuvent très-bien être associés aux Ioniens de l'Àsiemineure, pour cause d'étroite parenté. D'après une tradition assez bien accréditée, Tyrtée était originaire d'Aphidna, bourgade de l'Attique, et il flLorissait vers l'an 660 avant Jésus-Christ, pendant la seconde guerre de Sparte contre Messène. Sur le rivage asiatique, dans l'Ionie, qui fut toujours en relation avec l'Attique, sa mère-patrie, Callinus venait de créer le mètre élégiaque. Tyrtée l'adopta et rendit à une tribu voisine des services plus grands, que jamais, peutêtre, poëte ait pu rendre. Sparte était engagée dans une lutte désespérée avec la Messénie, et la valeur d'Aristomène lui avait fait éprouver des échecs sensibles. Ces revers influèrent d'une manière funeste sur les affaires intérieures de l'Etat fondé par Lycurgue, et sa constitution était en grand danger de s'écrouler. Dans le tempsquiavait suivi lapremière guerre de Messénie, guerre qui mit cette province sous la puissance de Sparte, on avait donné à un grand nombre d'habitants de la capitale des terres dans le pays conquis ; mais, ou l'ennemi les avait reprises dans la seconde guerre, ou la circonstance empêchait de les cultiver. Les citoyens lésés par ce contretemps, demandèrent alors à grands cris un nouveau partage

des terres, mesure des plus dangereuses et, à bon droit, des plus redoutées dans les Etats libres.

Ce fut dans ce moment de crise, que Tyrtée, soit de luimême, soit qu'on l'eût mandé (les données à ce sujet sont incertaines) arriva à Sparte, reconnut le danger et composa son excellent poëme, connu sous le nom d'euvop.ta, la légalité. Il y trace un tableau brillant de la constitution si bien réglée de Sparte et de la vie légale de ses citoyens, genre de vie qui, établi avec le secours des dieux, ne doit pas être détruit par des innovations désespérées comme celle que Ton propose. Il en prend occasion d'enflammer du plus ardent courage ceux d'entre les Spartiates que la guerre a privés de leurs possessions territoriales, afin que l'issue triomphante de la guerre rétablisse leur fortune et la prospérité dont l'Etat jouissait auparavant.

Tyrtée fit en outre des chants de guerre qui exercèrent sur les esprits une influence magique. Jamais l'obligation et la gloire du courage ne furent mis d'une manière et si belle et si pressante sous les yeux des jeunes guerriers d'aucun peuple. Le poëte montre comment, à la vue d'un brave, tous, jeunes et vieux, se lèvent de leurs sièges; combien iLest beau pour un jeune héros de tomber dans la mêlée aux premiers rangs, tandis que le cadavre d'un vieillard qui meurt aux premiers rangs, est une honte pour ses compagnons d'armes plus jeunes, plus vigoureux. 11 rend tout d'une manière pittoresque: on y voit au naturel, l'hoplite Spartiate, les pieds écartés, opposant à l'ennemi son vaste bouclier et poussant sa longue lance contre l'adversaire qui est à sa portée. On sait que la seconde guerre de Messénie se termina par la victoire de Sparte ; et ?ans doute, le génie du poëte y contribua pour unelarge part. Le peuple lacédémonien lui en conserva un souvenir reconnaissant. Chaque fois que les Spartiates étaient en campagne, il était d'usage le soir, au repas commun, de chanter après le péan ou l'hymme en l'honneur des dieux, des chants de Tvrtée. Us n'étaientpas chantés par tous

les commensaux unissant leurs voix à cet effet ; mais par des chantres isolés, qui luttaient à qui rendrait le mieux ses vers. Le chef militaire adjugeait ensuite au vainqueur une double portion de viande, qui excitait l'envie des autres. Outre ces élégies, Tyrtée a aussi composé des chansons particulières, qu'on avait coutume de chanter pendant les marches.

Solon, la gloire d'Athènes, naquit vers l'an 630 avant Jésus-Christ. Avant dépendre à sa patrie les services les plus méritants en qualité de législateur, il se distingua comme poêle élégiaque. Son élégie intitulée Salamine, est celle où se révèle le mieux tout le feu delà jeunesse. Il la composa en 604 ; voici à quelle occasion : Depuis longtemps les Athéniens étaient en lutte avec ceux de Mégare pour la possession de l'île de Salamine ; et la puissance d'Athènes avait encore pris si peu de développement alors, qu'elle ne put arracher cette île à sa faible voisine, et que même elle essuya plusieurs défaites. Les choses en vinrent même au pointqu'on défendit sous peine de mort de proposer à l'assemblée du peuple la reprise de cette île. Alors Solon fit répandre le bruil qu'il était tombé en démence, puis tout à coup, on le vit paraître à l'assemblée vêtu en héraut et coiffé en Mercure. Là, il s'élança sur la pierre sur laquelle les hérauts avaient coutume de monter, et se mit à chanter son élégie, qui commence par ces mots: «Je viens en qualité de héraut de l'île riante de Salamine débiter au peuple, au lieu de discours, un chant, ornement de la parole. » Il représente ensuite aux Athéniens combien la domination des Mégariens sur Salamine y est détestée, et comment maintSalaminien, partisan d'Athènes, lui reproche tacitement de n'oser rien faire pour la possession de leur île :

« En vérité, continue-t-il, j'aimerais mieux être né dans « l'endroit le plus méprisé qu'à Athènes même ; car partout « où je pourrais aller vivre, je devrai m'entendre dire : Voici « encore un de ces Athéniens qui ont si lâchement délaissé « Salamiue » Lorsque enfin il termina par ces mots: «Voguons vers Salamine ; allons combattre pour cette île riante, afin de

détourner l'opprobre qui pèse sur nous; » ses paroles allumèrent dans la jeunesse d'Athènes une telle ardeur guerrière, que, sur-le-champ, on entreprit contre Salamine une expédition qui fut couronnée d'un heureux succès.

Plusieurs petits poëmes de Solon présentent, sous une forme concise, des règles de conduite et de prudence, que les grecs appelaient yvco^ai (maximes), et c'est sans doute pour cela qu'on le compte aussi parmi lespoëtes gnomiques. Mais ce qu'il a de plus intéressant, ce sont ses élégies, qui nous fournissent de& renseignements sur la manière dont la charge de législateur lui fut déférée. L'une d'entre elles débute par une exhortation au peuple : « Mon cœur m'ordonne, dit-il, de faire connaître aux Athéniens quel tort considérable l'illégalité cause à un État. » Il déplore ensuite la destruction des bonnes relations intérieures, l'arrogance et l'avidité des chefs du peuple, la misère des pauvres, dont un grand nombre étaient vendus comme esclaves et emmenés dans des pays étrangers. « L'infortune du peuple, dit-il, pénètre dans l'intérieur des maisons ; la porte qui sépare la cour de la place publique ne peut l'arrêter, elle franchit le mur élevé et atteint près deson foyer le malheureux qu'elle poursuit.» Solon, choisi pour législateur, concilia les prétentions des partis, et soigna pour les piuvres et pour les riches, en donnant à sa patrie une excellente constitution. Mais la lutte des factions continua, même après l'accomplissement de son œuvre, et les reproches les plus injustes furent formulés à son adresse. Pour sa défense, il écrivit ses ïambes et ses trochées. Il y fait considérer à ses censeurs combien Athènes aurait perdu de ses enfants, s'il avait donné suite aux exigences des partis. 11 prend à témoin de l'influence salutaire de ses lois la divinité suprême, la terre, mère deKronos, elle qui autrefois était toute couverte de poteaux, en signe de l'hypothèque qui grevait la propriété territoriale, et qui maintenant en est débarrassée. 11 pouvait, en effet, se glorifier, disait-il, d'avoir rendu librela terre, auparavant asservie. On voit briller dans cette

élégie, dont Aristide le rhéteur et Plutarque nous ont transmis des fragments considérables, les premières étincelles del'éloquence populaire attique. D'autres, quoique d'ailleurs bien intentionnés, lui firent uo reproche de ce que lui, l'ami du peuple entier, n'eût pas saisi les rênes de l'Etat d'une main vigoureuse en s'érigeant en monarque. Sur ce le poêle leur répliqua : « En vérité, Solon n'a été ni un homme d'esprit ni de bons conseils, puisqu'il n'a pas su tenir ferme des deux mains la fortune que la divinité lui offrait. Déjà il avait cette proie dans ses filets, mais dans son chagrin il se tourna d'une autre côté, et par lâcheté et par folie, il ne retira pas son filet qui était plein. En effet, s'il était parvenu au pouvoir et par là à d'immenses richesses, et s'il avait régné en tyran à Athènes, ne fût-ce qu'un seul jour, il eût été écorché pour devenir une outre et sa race eût été anéantie, ».

Nous avons parcouru la première phase de développement de la poésie grecque. La prose se forma beaucoup plus tard, elle dut ce premier progrès aux philosophes. Mais ici encore, ce ne sont pas les Grecs du continent, mais ceux des îles et des colonies, qui furent les premiers prosateurs. On ne peut nier que l'impulsion philosophique ne fut donnée aux Grecs par l'Orient, auquel ils confinaient, et particulièrement, par la Phénicie. Thaïes, qui le premier osa déterminer une force primitive de l'univers, était, au témoiguage d'Hérodote (1), d'origine phénicienne, et il professait des doctrines qui ont manifestement une certaine parenté avec celles de l'ancien Phénicien Mochus. Toutefois, il ne faut pas se représenter les plus anciens philosophes ioniens comme desécrivains érudits : c'étaient des hommes d'action qui, par de sages conseils, acquéraient du crédit, et qui déposaient dans quelques courtes sentences le fruit mûri de leurs longues méditations sur Dieu et sur le monde.

Thaïes, le premier de ceux qu'on appelle les sept sages,

(!) Iïist. H. 170.

avait vu le jour dans la ville de Milet, enlonie. Jeune encore, il annonça d'avance à ses compatriotes une éclipse de soleil, qui, en 610 ou en 603 avant Jésus-Christ, mit fin à une bataille entre Cyaxare, roi des Mèdes, et ïïalyatte, roi de Lydie. Il profita, sans doute, à cet effet, de formules astronomiques qui, de la Ghaldée, patrie de l'astronomie, s'étaient répandues dans l'Asie-mineure. Quant à ses connaissances théoriques en mathématiques, elles ne s'étendaient pas encore jusqu'au théorème de Pythagore, découvert par ce dernier ; mais il paraît avoirle premier enseigné d'autres propositions, telles que celle de l'égalité des angles à la base d'un triangle isocèle. Du reste, le peu que l'on sait de Thaïes montre que c'était un grand homme d'Etat et un esprit distingué.

Lorsque, après la chute du royaume de Lydie, les Perses s'avancèrent, sous la conduite de Cyrus, vers le rivage occidental de l'Asie-mineure, Thaïes, au témoignage d'Hérodote, conseilla à ses compatriotes de fonder vers le milieu du littoral, aux environs de Téos, une capitale ionienne. Celte ville devait devenir le centre des affaires communes à toute cette tribu, et être avec les autres villes ioniennes,, dans les mêmesrapports que les dèmes attiques avec Athènes. Thaïes perfectionna aussi la navigation. Il engagea les Ioniens à ne plus se diriger clans leurs courses d'après la grande ourse, qui fait en tournant autour du pôle un cercle assez considérable ; mais à imiter les Phéniciens, qui regardaient h petite ourse comme la véritable étoile polaire, que Thaïes, appelait pour cette raison, la Phénicienne. Ce philosophe n'a rien écrit. Les sentences philosophiques que l'antiquité lui attribue, reposent sur le témoignage de ses contemporains. Il reconnaissait en tout de la vie et du mouvement : «Tout, disait-il, est plein de dieux, » et il citait comme preuve l'ambre jaune et l'aimant, qui représentent la force magnétique et électrique. Il fit de l'eau la matière primitive, parce que cet élément nous apparaît tantôt comme aériforme, tantôt comme solide, et

qu'il a jodéun rôle très-important dans la formation du corps terrestre.

Phérécydes, originaire de Scyros, une des Cyclades, et contemporain de Thaïes, est le plus ancien Grec dont quelques sentences en prose soient arrivées jusqu'à nous. Comme, de son temps, le papyrus égyptien n'entrait pas encore dans le commerce grec, il se servait, pour écrire, de peaux de brebis. Du resle, sa prose ne diffère de la poésie que par l'absence du mètre poétique : quant à ses pensées, elles ressemblent à celles des Orphiques comme un œuf ressemble à un oeuf. Son livre Sur la nature commence par ces paroles : «Zeus et le temps et la terre primitive, Chthonia étaient de toute éternité ; mais Chthonia reçut le nom de yyj depuis que Zeus lui eut accordé l'honneur. » Il décrit en outre comment Jupiter se métamorphosa en Eros, dieu de l'amour, lorsque, de la matière primitive, il voulut former le monde en y établissant l'ordre, source de la beauté : « Zeus, dit-il, forme un beau et grand voile (le -ninloç), sur lequel il peint ensuite la Terre et Ogenos (l'Océan) et les maisons d'Ogenos, et il étend ce voile sur un chêne ailé. » Peut-on appeler cela de la prose?

Anaximandre, Milésien, comme Thaïes, écrivit à l'âge de 64 ans, en 547 avant Jésus-Christ, un livre Sur la nature, Tlepi cpuo-swç, que l'on peut regarder comme le début de la littérature philosophique chez les Grecs. Quelques articles de cet écrit paraissent avoir eu pour objet des discussions chronologiques et géographiques. Ce philosophe possédait un cadran solaire ou gnomon, qui, sans doute venait de Babylone. Ce fut à Sparte, alors le rendez-vous de la culture intellectuelle de la Grèce, qu' Anaximandre fit, à l'aide de son instrument, diverses observations, déterminales solstices elles équinoxes, ainsi que l'obliquité de l'écliptique. Il fut aussi le premier, au témoignage d'Eratosthènes, qui essaya de dessiner une carte géographique. Aristote raconte qu'Anaximandre admettait une quantité innombrable de mondes, qu'il appelait aussi des dieux. Il se représentait ces

mondes comme des êtres possédant une force motrice propre, et qui, dans une vicissitude éternelle, naissent et périssent successivement, comme des évolutions de l'Etre primitif, infini et sans qualités (indéterminé), qu'il appelait dmipou, dont tout sort et dans lequel tout se dissout. « Ce qui existe doit trouver sa mort dans ce qui lui adonné l'origine; et cela de droit, car un phénomène est toujours puni par l'autre, d'après l'ordre du temps, de l'injustice de devoir son origine à la disparition d'un autre. »

Anaximènes, aussi de Milet, doit avoir été disciple d'Ànaximandre, et paraît avoir vécu peu de temps avant la guerre persique. Son ouvrage sur la nature était écrit en simple prose ionienne. Rentrant dans la voie frayée par Thaïes, il chercha à indiquer une matière déterminée, dont la nature serait le développement varié, et déclara que c'était l'air. Il déploya beaucoup de perspicacité pour montrer comment les différents corps naîtraient de l'air, par condensation et par raréfaction. Du reste, il se représentait en même temps cet air comme quelque chose de spirituel. «De même, dit-il dans un fragment conservé, de même que l'âme, qui est de l'air, nous tient ensemble, ainsi le souffle, l'air, embrasse le monde.» On a groupé et divisé les anciens philosophes grecs de différentes manières, d'après des points de vue plus ou moins factices. J'en suis venu aussi à l'idée d'une division particulière, qui s'éloigne beaucoup de la division ordinaire. Selon moi, les anciens sages de Tlonie se partagent en deux classes principales, celle des esprits aristocratiques et celle des esprits démocratiques. La politique, chez les Grecs, a, plus qu'on ne le pense, influé sur la philosophie, comme sur l'éloquence et sur l'art. Les Ioniens dont je viens de parler, ainsi queSolon qui a été cité précédemment au nombre des poètes, je les regarde comme des penseurs d'une tendance populaire et républicaine. Leur antithèse se compose des penseurs aristocratiques, que je divise de nouveau en deux classes, savoir: Ceux qui étaient aristocrates par inclination et ceux qui l'é-

laient par calcul et dans unbut déterminé. Aux aristocrates de la première classe appartenait celui dont j'ai maintenant à parler, Heraclite d'Ephèse, qui florissait vers l'an 500. Les témoignages unanimes de l'antiquité le représentent comme un esprit fier et renfermé en lui-même, qui, dans ses rapports avec les autres, n'aimait ni à donner ni à recevoir des communications et qui méprisait l'érudition : «Beaucoup deconnaissances, disait-il, n'éclairent pas l'intelligence, autrement elles auraient rendu sages Hésiode et Pythagore, ainsi que Xénophanes et Hécatée. »

La prose d'Heraclite est hardie et a plus d'élan que mainte poésie ; elle va droit au Lut et frappe, comme on dit, le clou sur la tête. La pensée fondamentale de sa philosophie est, que tout s'agite dans un continuel mouvement; que, à proprement parler, rien n'est, qu'il n'y a qu'un éternel devenir et férir (ou passer). « Nous entrons, dit-il dans son langage pittoresque, dans les mêmes fleuves et nous n'y entrons pas (parce que à chaque instant ils deviennent autres); nous sommes et nous ne sommes pas » (parce que nous changeons continuellement). Toute existence dans le monde n'est que le passage d'une chose à une autre (le changement d'une chose en une autre). « Le feu, dit-il, vit de la mort de la terre; l'air vit de la mort du feu; l'eau de celle de l'air, la terre de celle de l'eau : la vie des hommes est la mort des dieux, et leur vie est notre mort. »

Il n'y a qu'une chose qui ne change pas. « L'ordre éternel des choses, prétend-il, n'a pas plus pour auteur un homme qu'un dieu ; mais il était, il est et il sera, le feu éternellement vivant, qui dans une vicissitude réglée s'enflamme, s'éteint et. s'enflamme de nouveau. » — Cet être mystérieux qui domine tout, il l'appelle eî^ap/xÉvyj, le destin éternel: «Le soleil ne sortira pas de sa carrière; s'il le faisait, les Erynnies, auxiliaires de Diké1 le puniraient. » Heraclite, le premier d'entre les philosophes, manifesta sans crainte son mépris pour la religion populaire. « Les Grecs, dit-il, qui adressent

leurs prières aux images de leurs dieux, me font l'effet de gens qui voudraient entrer en conversatioravec des maisons. »

Ce qui irritait beaucoup d'esprits ambitieux en Ionie, c'était la démocratie des villes, la domination de l'argent, le luxe des riches, la difficulté de se faire jour et de pouvoir jouer un rôle. Aussi, ce fut avec joie qu'ils saisirent l'occasion d'aller fonder une nouvelle patrie dans l'Italie inférieure, où, depuis les progrès des Perses dans l'Asie-mineure, on avait de plus en plus conduit de nouvelles colonies. C'est ainsi que, vers 536 avant Jésus-Christ, Xénophanes, de Colophon, arriva à Elée avec une troupe de Phocéens émigrants. Doué du génie poétique, il célébra en (2000) vers hexamètres la fondation d'Elée. Il écrivit aussi en vers hexamètres une physique, dont il avait coutume de donner lecture aux fêtes publiques, à la manière des rapsodes. Ce poëme fut le fondement de l'école philosophique d'Elée. Xénophane^ ne prend pas pour point de départ l'expérience des choses sensibles, mais une idée, celle de la divinité, et montre la nécessité de la considérer comme un être éternel, sans devenir. Reconnaître l'Etre primitif, un et infini, toujours égal à lui-même, lui paraît être le seul problème digne de l'homme. « De quelque côté que je dirige mes pensées, dit-il, elles se reportent toujours vers ce qui est un et toujours semblable. Tout ce qui est, de quelque manière que je l'aie jamais examiné, m'a toujours donné pour résultat une seule et même nature. »

Quant à la connexion qu'il établissait entre la multiplicité des phénomènes et cette unité pure et sans mélange, il est impossible de s'en rendre compte avec le peu de monuments originaux que nous possédons. Comme Heraclite, il attaqua la religion du peuple grec : «si les bœufs et les lions, dit-il, avaient des mains et savaient pe'indre à la manière des hommes, il donneraient aux dieux des formes analogues à celles qu'ils possèdent eux-mêmes, les chevaux les feraient semblables aux chevaux, les bœufs aux bœufs. » Homère et Hésiode, créateurs des dieux de la croyance populaire, sont appelés

par lui corrupteurs de la religion: « Non contents de donner aux dieux des qualités et des vertus humaines, ils leur ont même attribué ce qui chez les hommes est une ignominie, comme le vol, l'adultère, la fraude. » C'est ce qui explique la guerre qui existait entre les poètes et les philosophes, et qui continuait encore au temps de Platon.

À la même époque qu'Heraclite et Xénophanes vivait aussi Pythagore de Samos, que je rangerai parmi les esprits auxquels un but déterminé fit prendre une tendance aristocratique. Il paraît avoir fait dans sa jeunesse beaucoup de recherches et entrepris de lointains voyages dans le but de se former. Lorsque Samos, sa patrie, tomba sous le pouvoir tyrannique de Polycrate, Pythagore émigra comme tant d'autres Grecs asiatiques, dans l'Italie inférieure, et s'établit vers 525 avant Jésus-Christ, à Crotone, au milieu d'un population mêlée de Doriens et d'Àchéens.

Selon toute apparence, il se donna tout d'abord pour un homme d'une sagesse extraordinaire; et comme il s'enveloppait lui et sa doctrine d'une obscurité mystérieuse, et qu'il soumettait au joug l'imagination de l'homme, il réussit, surtout par ce moyen, à s'entourer d'un cercle considérable de disciples, principalement parmi les gens riches etdecondition.il en forma une sorte de confrérie, intimement unie, qui s'étendit aux villes de Crotone, de Caulonia et de Métaponte. Partout où les Pythagoriciens parvenaient à s'établir solidement, ils savaient bientôt attirer le pouvoir public entre leurs mains, et ils introduisaient partout des constitutions oligarchiques.

Maître Pythagore fut presque honoré comme un dieu. Il n'a rien écrit : toutefois, à travers la confusion occasionnée par des données contradictoires, il est possible de démêler ses principes avec quelque certitude. Il aimait à renfermer ses pensées dans des propositions ronflantes, empruntées aux mathématiques: il disait que la vertu et la semence detoutes choses repose sur un rapport mystérieux des nombres qui résident en elles. Il en-

soignait que le monde subsiste par l'harmonie de ses éléments, bien plus, que les nombres sont les ressorts qui mettent l'univers en mouvement. Ce qui n'était pas moins étrange que ces doctrines, c'étaient les usages des pythagoriciens, qui faisaient un devoir aux membres de leur association d'une foule de pratiques symboliques, dont personne, excepté le maître, ne savait la raison.

Toutefois, ils ne se laissèrent pas tous éblouir par la sagesse du maître. Un homme d'un esprit très-pénétrant, philosophe lui-même, contemporain et compatriote de Pythagore, eut la hardiesse de n'avoir pas de lui une haute opinion. C'était Heraclite d'Ephèse : non-seulement il soutint que l'érudition n'avait pas rendu sage le philosophe de Samos , mais on trouve même dans les fragments qui restent de ses écrits, la phrase suivante : « Pythagore, fils de Mnésarque, est de tous les hommes celui qui s'est le plus adonné à des recherches raffinées : il s'est taillé une sagesse qui n'est qu'un amas de connaissances, un raffinement de mauvais genre. » Cette manière de voir et de semblables, paraissent plus tard avoir trouvé accès dans certains cercles des villes de l'Italie inférieure.

A l'instigation de Pythagore, la guerre éclata, en 510, entre Crotone et la molle Sybaris : cette dernière ville fut prise et détruite; mais il s'éleva une violente querelle, entre le parti populaire de Crotone et les pythagoriciens, au sujet du partage du butin. Les premiers tombèrent sur les partisans du philosophe et en tuèrent un grand nombre. Quant à Pythagore, il échappa, dit-on, à ce massacre et mourut plus tarda Metaponte. Dans d'autres villes encore, ses partisans furent en butte à de cruelles persécutions : toutefois leur association se maintint, et dans le cours du 5e siècle ils réussirent encore une fois à jouer un rôle politique. Archytas, contemporain de Socrate et de Platon, administra avec beaucoup de gloire les affaires de Tarente, sa patrie ; — et vers la même époque, 4*20 avant Jésus-Christ, le pythagoricien Phi-

lolaûs exposa la doctrine du maître dans un ouvrage écrit dans le dialecte dorien, dont il nous est parvenu des fragments.

De même que la doctrine de Pythagore, celle de Xénophanes forma aussi une école qui reçut le nom à'éléatiqueoxi éléate, de la ville d'Elée où il avait sa demeure. Le plus distingué des éléates ses successeurs fut Parménide, né à Elée en 530, et qui, dans les dernières années de sa vie, vécut quelque temps à Athènes. Il enseigna, dans des vers épiques pleins de la dialectique la plus entortillée, que tout est un, et que un est tout, que rien ne devient, que tout est éternellement et invariablement.

On lit dans un passage de ses magnifiques hexamètres : « Comment ce qui est en serait-il seulement à vouloir être ? comment pourrait-il devenir ? s'il devient : (s'il est en train d'être) il n'est pas ; il n'e^pas davantage, s'il en est seulement à devoir être. Détruisons l'idée de devenir : que personne ne pense que les choses passent et périssent. « Cette philosophie nie le témoignage des sens, ce qui se passe chaque jour devant nos yeux.

Parménide impose silence à la saine raison de l'homme par des sentences prononcées avec autorité et par de brillantes imaginations. Il raconte, par exemple, dans son poëmede la nature, que les coursiers, qui conduisent l'homme aussi loin que peut atteindre le vol de la pensée, l'ont porté, sous la direction des prêtresses du Soleil, jusqu'aux portes du Jour et de la Nuit. Que là, l'éternelle Justice (#ixyj) qui a les clefs de ces portes, l'a pris par la main, lui aadressé amicalement la parole et promis que tout lui sera manifesté: l'esprit intrépide de la vérité persuasive et les opinions changeantes des mortels, qui ne méritent aucune confiance.

Deux autres Grecs, Mélissus, de Samos, qui, à la tête des Samiens, opposa, en 446, la plus vigoureuse résistance aux Athéniens; et Zenon, d'Elée, traduisirent la poésie de Parménide en prose ionienne également hérissée de dialectique.

Le dernier, nommément, se donna pour mission de combattre les objections de la saine raison contre la doctrine éléatique de l'unité et de l'immutabilité des choses, ou, pour employer l'expression de l'école, de justifier la séparation de la pensée appelée philosophique, de la manière de penser ordinaire des hommes du commun.

A coté de ces représentants d'une pensée excessivement hardie, il faut mentionner ici un Grec italien, qui faisait partie d'un petit cercle de penseurs indépendants et qui cherchait moins à briller qu'à être utile. Cet homme était Empédocle, originaire d'Agrigente en Sicile. Il florissait vers l'an 450 avant Jésus-Christ, et il prit part à la fondation de la ville de Thurii, qui fut élevée par des Grecs de presque toutes les races helléniques, sur l'emplacement de Sybaris, récemment détruite. Ce philosophe jouissait d'une grande considération parmi les Doriens de Sicile, ses nationaux. Ayant reçu la mission honorable de donner à sa patrie une nouvelle constitution, il abolit le pouvoir oligarchique du Conseil des mille et donna au peuple les droits qui lui revenaient. 11 exécuta pour le bien du pays de grandes entreprises: Il délivra la ville de Sélinonte des exhalaisons pestilentielles des marais voisins, en dirigeant par la partie basse de la contrée deux petites rivières, qui donnèrent ainsi du mouvement aux eaux auparavant croupissantes. Le souvenir de ce service fut perpétué par de belles monnaies que cette ville fit frapper. Ailleurs, il ferma, par des constructions élevées, des gorges étroites par lesquelles soufflaient des vents pernicieux, ce qui lui fit donner le surnom de KOdlvadve^aç, qui arrête les vents.

Il exposa dans un poëme épique plein de verve ses idées, les unes extravagantes, les autres justifiées par des recherches récentes, sur l'essence des choses. Il commence par ces paroles: « Il existe un destin éternel, d'après lequel si l'un des dieux qui vivent longtemps vient, dans le trouble de sa raison, à souiller son corps en versant le sang, le coupable doit errer çà et là pendant trente mille ans loin des immor-

tels. C'est ainsi que moi-même je fus exilé du ciel, parce que, dans une querelle furieuse, je commis un meurtre. » Il continue ensuite en disant que celte faute doit être expiée par des purifications: il regarde comme telles les pensées subli-" mes de son poëme, auquel il donne en conséquence le nom de KaS'apto'/xot, cliants de purification. En vertu de la métempsycose, ajoute-t-il, il avait déjà été, depuis son expulsion du ciel, arbrisseau, poisson, oiseau, garçon et fille; pour lors, les puissances conductrices des âmes l'avaient amené dans la sombre caverne de cette terre, d'où il était à la veille de retourner à sa dignité divine. La muse qu'il avait invoquée lui avait annoncé ce grand secret: que la doctrine de l'amour affranchit l'esprit.

Il rejeta aussi la notion ordinaire de devenir et de passer, en soutenant que ce qu'on appelle devenir et passer n'est proprement qu'une union et une séparation des éléments. La matière .éternelle qui demeure semblable à elle-même, se compose, selon lui, de quatre éléments: Le feu, qu'il appelle mytbologiquement Jupiter qui pénètre tout ; Yair, qu'il nomme Héra (Junon) qui donne la vie, la terre, qu'il appelle Aidoneus, comme séjour des esprits bannis ; et Veau, pour laquelle il a inventé le nom de Nestis. — Ces quatre éléments sont dominés par deux puissances motrices : l'amour qui unit, la querelle qui sépare. C'est par la force de cette dernière que le monde l'ut arraché de son état primitif, dans lequel toutes les choses formaient, dans un isolement tranquille, une figure sphérique, le divin Sphaeros, et que commença une série d'évolutions d'où sortit peu à peu le monde actuel.

Empédocles décrivit le bel arrangement de l'univers et donna sur l'histoire de la surface du globe des aperçus étonnants: Ainsi, il enseigna que les montagnes et les rochers s'étaient élevés par la force d'un feu souterrain, et dépeignit les formes grossières du règne animal le plus ancien, avec des expressions qui semblent indiquer qu'il a pressenti les découvertes deCuvier etpu considérer des restes d'animaux fossiles.,

Tandis que les Doriens et les Ioniens, en Italie et en Sicile, s'efforçaient ainsi de découvrir les traces de la toute-puissance divine, Athènes avait achevé le superbe édifice de sa grandeur et conquis en même temps la domination des esprits. Quoique le sens pratique du peuple athénien trouvât peu d'agrément dans la métaphysique, et qu'il se moquât des faiseurs de recherches raffinées en les traitant de ^ersoùpoo-oçoi, d'hommes qui lorgnent les nuages, toutefois les philosophes affluaient dans cette ville; en même temps que Diogène, d'Apollonie en Crète, et qu' Archélaiïs de Milet, le plus grand et le plus clair de tous les penseurs de l'antiquité y établit aussi son siège. C'est que la puissance exerce un pouvoir magique sur les esprits, et que ceux qui témoignent le plus hautement leur mépris pour ce monde de phénomènes, sont ceux qui aspirent le plus à la faveur de ceux qui dominent.

Diogène d'Apollonie et Archélaiïs ne frayèrent aucune voie nouvelle: ils suivirent la route indiquée parles physiciens de l'école ionique qui les avaient devancés. La saine raison de l'homme et la clarté d'exposition qui distinguait la population athénienne, se reflètentdans la prose de Diogène. Il est Je premier philosophe dont les phrases soient élégamment construites et les pensées liées avec soin. Du reste, il s'en tint à dire que toutes les choses existantes ne sont que des variations d'une matière fondamentale, qui, selon lui, était l'air. C'est ce qu'il prétend prouver, non-seulement par un grand nombre de phénomènes de la nature, mais encore par l'essence de l'esprit humain, qui se compose, dit-il, d'un souffle, par conséquent, de l'air.

Anaxagore, contemporain de Diogène, naquit vers l'an 500 avant Jésus-Christ, à Clazomènes en Ionie, et alla s'établir à Athènes en 456. Il y vécut en paix et dans le commerce des hommes les plus considérés, nommément de Périclès, pendant un laps de 25 ans, jusqu'au commencement de la guerre du Péloponèse. A cette époque, il se forma dans cette ville un parti ténébreux, qui aspirait à la ruine de la

démocratie et particulièrement au renversement de Périclès, qui en était le chef. Mais comme on n'osait pas tout d'abord l'attaquer directement lui-même, les premiers coups furent dirigés contre ses amis, parmi lesquels se trouvait Anaxagore. On le calomnia donc auprès de la foule comme contempteur des dieux : prélude de l'accusation lancée plus tard contre Socrate. Les adversaires de Périclès atteignirent leur but immédiat. Anaxagore dut quitter Athènes, en 431, dans un âge avancé, et mourut trois ans après, à Lampsaque, en 4£8 avant Jésus-Christ.

Ce penseur distingué a acquis beaucoup d'importance par un ouvrage en prose sur la nature, dont il nous est parvenu des fragments assez considérables. Il enseigna le premier la doctrine des éléments chimiques ou des molécules primitives, dont tout est composé de manière que leur séparation et leur recomposition constituent le changement continuel des phénomènes naturels. « C'est sans raison, dit-il, que les Grecs admettent le devenir et le périr ; car rien ne devient ni ne périt ; mais tout se forme dumélange de choses déjà existantes, ou se détruit par leur séparation. Ils parleraient donc plus exactement, s'ils appelaient le devenir une réunion, le périr une séparation. »

Anaxagore, on le voit, avait le pressentiment de ce que les chimistes appellent aujourd'hui éléments, métaux, terres ; maïs comme son époque ne possédait encore aucune connaissance en chimie, il admettait que chaque corps particulier, comme l'os, la chair, le bois, la pierre, les métaux, provenait de molécules qui se correspondent, d/x.oio/xépei<xi (parties similaires), de manière toutefois que dans chaque corps il y a quelque chose de tous les autres ; et que la forme particulière des corps individuels dépend des parties constitutives qui y sont en plus grand nombre II avait besoin de cette dernière hypothèse pour expliquer le changement d'une chose em une autre. Les corps, comme tels, n'étaient à ses yeux que ma-

c'est pourquoi il cherchait

en dehors du monde des corps, la source du mouvement et de la vie.

Cette source de la vie et de l'animation, il la place dans l'esprit, le plus subtil et le plus pur des êtres, la grande force du monde. L'esprit n'est pas soumis à la loi générale des molécules primitives, qui se mélangent entre elles: il se trouve sans doute dans les êtres animés, mais il ne s'unitpasavec les particules de la matière, delà même manière que celles-ci s'unissent entre elles. L'esprit a formé le monde, en donnant aux corps, à la terre, aux astres, à la lune, au soleil, à l'air et à l'étherle choc, dont ils reçurent le mouvement circulaire qui continue encore maintenant : ce mouvement circulaire retient les astres dans leur orbite éternelle. La lune, le soleil, les autres corps célestes, ne sont nullement des dieux, comme le vulgaire se l'imagine, mais d'énormes globes de métal incandescent ou d'une autre matière semblable. C'était une assertion bien hardie pour ces temps-là, et que les observations postérieures, le télescope, et d'autres instruments sont venus confirmer. En 467 avant Jésus-Christ, une grosse pierre météorique tomba du ciel près de l'Egos-Potamos, surjl'Hellespont. La pénétration d'Anaxagoretira de cet événement d'imporlantes conclusions.

Ce grand homme clôt dignement la première phase du développement de la littérature grecque. Il a pressenti et préparé l'observation de la nature telle qu'elle a été faite dans nos temps modernes, porté un coup terrible à la croyance des Grées aux divinités mythologiques, et frayé de loin la voie à la prédication future du christianisme en Grèce. L'époque où les Grecs commencèrent à s'essayer dans la philosophie fut aussi celle de leurs premiers essais historiques. Cadmus, de Milet, composa vers l'an 560 avant Jésus-Christ, une histoire de la fondation de cette ville ; mais cet écrit est perdu depuis longtemps. Bientôt après, Acusilaiis, d'Argos, quoique Dorien, écrivit dans le dialecte ionique, le premier qui se forma, un livre qui devait renfermer dans un récit sonir

maire, l'ensemble des événements arrivés depuis le Chaos jusqu'à la guerre de Troie. Il écrivit entièrement sous l'influence des traditions poétiques, et c'est avec raison que les anciens disaient de lui, qu'il avait traduit en prose les poënies d'Hésiode.

Un Ionien, Hécatée de Milel, fit faire à ce genre de littérature un progrès considérable. Les récits traditionnels de l'antiquité, le monde des fables, ne suffisaient pas à son génie investigateur : il voulut apprendre à connaître le monde réel et entreprit des voyages dans ce but. Ses compatriotes lui témoignèrent une confiance que la sagesse de ses conseils justifia. Lorsque les Ioniens, sous la direction d'Àristagoras, étaient occupés du projet de se révolter contre Darius, Hécatée se présenta dans leur assemblée (502) et les avertit du danger de leur entreprise, en leur énumérant les moyens de défense de ce puissant monarque. Que si, toutefois, ils voulaient malgré cela persister dans leur dessein, il leur conseillait d'abord de se construire une flotte nombreuse et d'employer à cet effet les trésors du temple, attendu qu'ilsne pouvaient avec succès opposer quelque résistance auxPerses, qu'autant qu'ils posséderaient l'empire de la mer.

Onditaussi qu' Hécatée perfectionna la carte géographique de la terre faite par Ànaximandre,la première qui eût encore été dressée. Ce fut cette carte corrigée, qu'Àristagoras, tyran de Milet, apporta à Sparte avant la révolte d'ïonie, pour montrer au roi de Lacédémone les provinces, les fleuves et les capitales de l'Orient.

Hécatée consigna les résultats de ses nombreuses recherches dans un ouvrage historique, qu'il intitula : Voyage autour de la terre (Tïzp:,odo;yTiz). Le premier livre, intitulé Europe, traite de l'ouest, le second, qui a pour titre Asie, s'occupe de l'orient. Le ton en est vif et naïf, et il se permet quelquefois de douter. On lit dans un des fragments conservés : « Yoilà ce que raconte Hécatée le Milésien : J'écris ceci d'après ce qui me paraît vrai ; car ce qui se dit chez les Hel-

MJ GENRE HUMAIN. 575

lènes me semble souvent un peu sot. » — Dans un autre ouvrage, Iîécatée traita des traditions nationales des Grecs.

Il faut encore mentionner comme précurseurs d'Hérodote, Phérécyde, de Léros, Charon, de Lampsaque, Ilellanicus, de Mitylène, Xanthus, de Sardes. Phérécyde, natif de la petite île de Léros, près de Milet, s'établit à Athènes, où il florissait à l'époque de la guerre persique. Il s'occupa dans plusieurs livres des traditions de l'antiquité, surtout de l'histoire mythologique d'Athènes. C'est ainsi qu'il fit descendre la race d'Ajax jusqu'à Miltiade, fondateur de la tyrannie dans la Chersonèse. Charon, de Lampsaque, colonie de Milet, poursuivit les recherches d'Hécatée, traita dans des livres particuliers de la Perse, de la Lybie, de l'Ethiopie et de la guerre des Perses. Il fit en outre une chronique de sa patrie. On voit, par les fragments qui nous en restent, qu'il est à Hérodote comme un aride chroniqueur à un historien, entre les mains de qui la matière reçoit l'animation et la vie. Hellanicus, de Mitylène, qui au commencement de la guerre du Péloponèse avait déjà 65 ans, et qui est presque contemporain d'Hérodote, s'occupa aussi des traditions, et recueillit en outre des données authentiques sur la succession des sacerdoces et sur la suite des vainqueurs dans les jeux publics. Il écrivit beaucoup, mais à la légère : c'était déjà un demi-savant.

À la même époque qu'Hellanicus florissait Xanthus, fils de Candaule, de Sardes : il était né en Lydie, mais il avait reçu une éducation grecque. 11 composa, sur la Lydie, un livre dont quelques fragments, parvenus jusqu'à nous, portent le cachet de la perfection. Slrabon et Denys d'Halicarnasse en citent des passages, où il parle en maître de la qualité du sol, de l'influence des forces volcaniques et neptuniennes sur la terre et donne des renseignements exacts sur les tribus lydiennes.

Les Grecs, on le voit, avaient déjà assez bien débuté dans le genre historique, mais il manquait encore une grandeidée. La guerre persique la fit éclore, et elle inspira à Hérodote la pensée de son immortel ouvrage.

576 EiSTOÏRE PRIMITIVE

Quel éclat, et quelles belles promesses d'avenir le peuple grec nous présente déjà dans la première période de son développement intellectuel ! Il n'a encore joué aucun rôle dans l'histoire du monde, et déjà toutes les branches des connaissances humaines, de la culture de l'esprit, sont cultivées par lui avec succès! Qu'on veuille observer aussi, en finissant, que la rivalité entre Sparte et Athènes commence également à se manifester en littérature à l'époque de la guerre persique. La culture intellectuelle est en même temps un moyen de domination.

Ce furent de petits potentats qui Iles premiers cherchèrent à former quelque chose comme des centras littéraires, en attirant à leurs cours les hommes d'un nom célèbre dans les arts ou dans la science. C'est ce que firent les Pisistratides à Athènes, les Aleuades et les Scopades en Thessalie,Polycrate à Samos et les tyrans de Syracuse. Les rois de Sparte aussi s'aperçurent enfin que la science et la culture intellectuelle procurent la puissance. Le satirique Archiloque, les musiciens Terpandre et Thalétas, les poètes Théognis et Phéré- «yde, et le philosophe Anaximandre passèrent une partie de leur vie à Sparte. Mais Athènes finit par obscurcir sa rivale, la capitale dorienne, non-seulement par la gloire des armes, mais aussi comme protectrice du vrai, et du beau, et elle devint le foyer intellectuel de la Grèce.

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