‹ Histoire primitive du genre humainChapitre 14 sur 18 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

art. i. — histoire primitive des grecs jusqu'au temps d'homère.

J'ai fait voir ailleurs que les habitants primitifs de la Grèce étaient une tribu parente des Thraces, des Dardaniens et des Germains, venue de l'Asie supérieure dans le pays qui fut plus tard leur patrie. Maintenant, il me reste à montrer quelle fut la situation de l'Heîlade après leur immigration. Les commencements de ce peuple sont couverts d'une profonde obscurité, sur laquelle l'Orient seul laisse tomber quelques rayons de lumière, au moyen de la Phénicie et de l'Egypte.

Les écrivains grecs, les plus anciens comme les plus récents, rapportent avec une unanimité remarquable, qu'une race, qu'ils appellent les Pélasges, possédait dans les temps les plus reculés, non-seulement la Grèce proprement dite, mais encore une grande partie des îles, une portion considérable de l'Àsie-Mineureet des territoires étendus en Italie. Eschyle nous servira de témoin pour ce qui concerne la Grèce. Dans les Suppliantes, Pélasgos , roi d'Argos, se vante que son peuple, appelé de son nom les Pélasges, habite le pays d'Apia (le Péloponèse) et qu'il domine lui-même sur tout le territoire qu'arrose l'Algoset leStrymon, jusque vers le couchant, c'esl-à-dire, sur le continent de rilellade jusqu'au delà des frontières de la Thessalie. L'immigration des Pélasges en Italie est à son tour attestée par Hérodote, Diodore de Sicile, Denys d'Halicarnasse, le connaisseur le plus approfondi des antiquités italiennes; et enfin par Strabon et Pline l'ancien. Du reste, manquât-on même de ces témoignages, la chose n'en serait pas moins certaine ; car il y a entre l'ancien latin

et l'ancien grec une si étroite parenté, que sur ce fondement seul on devrait conclure à la communauté d'origine des populations italiennes que la chose concerne, et des Pélasges grecs. Enfin, une foule de témoins anciens attestent l'établissement de colons pélasgiques dans les îles et sur les côtes occidentales de l'Àsie-Mineure (1). On peut compter Homère lui-même parmi ces témoins. Les deux partis qui, d'après son récit, se combattaient pendant la guerre de Troie, appartiennent à une seule et même nation et ont la même langue, savoir la langue hellénique. Souvent des Grecs et des Troyens conversent, négocient ensemble, sans qu'on aperçoive la moindre trace du besoin qu'ils auraient eu d'user de truchemans ; tandis que d'autre part Homère dit expressément des Cariens, qu'ils parlaient une langue barbare (2).

Ainsi, à moins qu'on ne veuille refuser toute créance aux écrivains grecs, il y eut jadis un peuple nommé les Pélasges, extrêmement répandu, qui possédait le continent et les îles de la Grèce, les côtes occidentales de l'Àsie-Mineure et diverses parties de l'Italie. Ne fût-ce que pour l'unique motif apporté plus haut d'une parenté incontestable entre le latin ancien et le grec ancien, la langue pélagique doit avoir été semblable au grec, ou plutôt, avoir été le dialecte le plus ancien de la langue grecque des temps plus récents. Toutefois, un passage d'Hérodote paraît contredire cette hypothèse. Il dit, en effet, dans le premier livre de ses Histoires (3), que des descendants des anciens Pélasges, qui de son temps habitaient à Creston, en Thrace, ainsi qu'à Placie et à Scylace sur l'Hellespont, parlaient une langue non comprise des Hellènes, et il donne en conséquence, au pélasge le nom de barbare. Mais cette assertion est considérablement restreinte par des faits qu'il rapporte lui-même immédiatement après. Non-seulement il avoue que les Athéniens et les Ioniens en

(1) Ersch und Giùber Encyclop. III. 13. p. 114.— (2) Iliade, II. 867. 3)1,57.

général, étaient d'origine pélasgique, ce qui ne permet plus de supposer que la langue pélasgique fût complètement différente de la langue grecque; mais il emploie plus loin des expressions qui insinuent que la langue des Crestoniens et des Scylaciens ne différait pas du grec quant au fond, mais seulement quant à la prononciation. Or, sans aucun doute, il y avait dans la masse des populations pélasgiques, qui dans les temps les plus anciens occupaient les territoires ci-dessus mentionnés, des tribus isolées dont les dialectes différaient autant entre eux, que le danois, le suédois, le hollandais, le suisse s'éloignent de l'allemand ; et dès lors, on comprend très-bien qu'Hérodote ait pu trouver, dans le langage particulier à certaines localités pélasgiques, quelque chose de barbare.

La vie des Pélasges dans les temps les plus anciens était rude et pauvre. Pausanias soutient, d'après d'anciennes traditions (1), que Pélasgus, fondateur et premier roi du peuple pélasge, avait enseigné aux hommes à construire des tentes et des cabanes, à se faire des vêtements avec les peaux des animaux sauvages, et à se nourrir de glands et de faînes au lieu d'herbes et de racines. Beaucoup d'anciens écrivains appellent les Pélasges un peuple qui errait sans demeures fixes. La première culture, mais en même temps aussi l'esclavage, leur fut apportée par quatre colonies égypto-phéniciennes, établies l'une en Crête, une autre au nord du Péloponèse, une troisième dans l'Attique et la quatrième enfin en Béotie. La fondation de ces colonies remonte au moins au 13e siècle avant Jé^us-Christ.

Ce point important peut, du reste, être démontré de la manière la plus concluante. Ainsi, d'abord la table généalogique des Noachides atteste que, déjà dans des temps anciens, des Egyptiens étaient allés s'établir dans l'île de Crête, nommée Caphtor par les Sémites. Ensuite, Manéthon, dans le

(1) Ersch und Grûbcr, III, 13, 1U - (2) Ibid., 115.

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fragment rapporté par Josèpheet dont nous avons déjà parlé, désigne, à ne pas s'y méprendre, le nord-est du Péloponèse comme une possession des Pharaons. En outre, comme nous l'avons montré ailleurs, la plus ancienne tradition des Grecs parle d'immigrations égytiennes ou phéniciennes venues en Crête, àArgos, à Athènes et à Thèbes la cadméenne. Enfin, les mêmes immigrations sont mises hors de doute par des monuments des genres les plus divers.

Plusieurs écrivains grecs parlent avec admiration de constructions grecques appartenant à l'antiquité la plus reculée, et qu'ils attribuent aux Cyclopes, ou même aussi aux Pélasges. Ces constructions existent encore pour la plupart aujourd'hui, telles que Pausanias les a décrites au seqpid siècle après Jésus-Christ : on en a des dessins exacts, pris par des voyageurs modernes, nommément par l'Anglais Dodwel. Or, ils appartiennent tous aux colonies mentionnées plus haut. Les plus importants d'entre ces monuments sont des portes, des tours et des murailles, à Tiryns et à Mycènes, en Argolide, c'est-à-dire, sur le territoire qui reçut son nom de Danaùs; à OrchomèneetàChéronée, enBéotie;à Thorisque, dans l'Attique; ensuite le monument d'Athènes appelé Pélasgicon, et le Catabathron ou canal souterrain, qui, sur un espace de trente stades, conduisait à la mer d'Eubée, à travers les rochers des montagnes, la surabondance des eaux du lac Copaïs et empêchant la Béotie de se changer en marécages, l'avait transformée en un fertile jardin. Ce dernier ouvrage étonne par sa hardiesse, et ne peut être comparé qu'aux grandes constructions hydrauliques des Pharaons. Bien plus ! des maîtres de l'art assurent que la liaison des pierres et le style architectural des murs cycîopéens ont une ressemblance surprenante avec les anciens monuments orientaux, et qu'entre autres choses, on y retrouve l'arc en pointe, qui ne se rencontre pas ailleurs qu'en Egypte. Ils ne peuvent donc avoir été exécutés que par des architectes orientaux, et à une époque où des gouverneurs égyptiens disposaient arbitrairement du travail

et des forces des Grecs leurs sujets. Ces pierres sont des témoins muets de la domination des Pharaons et de la servitude des Hellènes.

Mais ce ne sont pas seulement des masses inertes, qui attestent qu'autrefois le Grec dut courber la tête au commandement des satrapes égyptiens : d'autres vestiges encore nous fournissent la preuve de l'influence durable exercée par l'Egypte sur la civilisation des Hellènes. Ainsi, Hérodote prétend que les Grecs ont appris des Cadméens l'usage de l'écriture alphabétique. « Les Phéniciens, dit-il (1), qui sous Cadmus s'emparèrent de la Béotie, ont, pendant leur séjour dans cette contrée, communiqué diverses sciences aux Hellènes, mais, surtout, les lettres de l'alphabet, que les Hellènes, selon moi, ignoraient auparavant. D'abord, ils employèrent les mêmes caractères que tous les Phéniciens; mais dans la suite, en changeant de langue, ils changèrent aussi la forme et l'ordre des lettres. Moi-même, ajoute-t-il plus loin, j'ai vu. des caractères cadméens dans le temple d'Apollon Isménien, à ïhèbes en Béotie : ils étaient gravés sur des trépieds. »

Le changement auquel Hérodote fait allusion consistait, au témoignage d'un ancien auteur milésien nommé Denys, cité par Diodore de Sicile, non-seulement dans la transformation des caractères, mais encore et principalement, en ce que les Grecs écrivirent dans une direction opposée, c'est-àdire, de gauche à droite, tandis que les Phéniciens écrivaient de droite à gauche. Du reste, n'eussions-nous pas même le témoignage exprès d'Hérodote, ce qu'il dit n'en, serait pas moins certain et incontestable ; caries noms des lettres grecques viennent pour la plupart de l'Orient: Alpha, Betha,. Gamma, Deltay sont indubitablement des mots phéniciens.

La langue elle-même a conservé quelques indices commémoratifs, légers, il est vrai, de la domination égypto-phénicienne. J'appellerai d'abord l'attention sui le nom deThèbes,

(t) mu. V, 58»

capitale de la Béolie : Peut-on y méconnaître une imitalion du nom de la métropole de l'Egypte supérieure, de Thèbes aux cent portes ? Ensuite (1), le dialecte béotien avait quelques expressions qui lui étaient propres, entre autres celle de Bavva, qui signifie /£//e, jeune personne : or, ce mot trahit son origine phénicienne, car Ben, en hébreu et en phénicien, signifie fils, et Bannah, fille ou jeune fille.

Mais quelque inébranlables que soient en elles-mêmes les preuves apportées jusqu'ici, il est une chose qui atteste davantage encore l'ancienne domination desEgyptiens et des Phéniciens en Grèce, c'est la religion des Grecs. Je citerai d'abord à ce sujet un passage d'Hérodote (2) : « C'est Mélampus, « dit-il, qui le premier a introduit chez les Grecs le nom de « Dionysos (Bacchus) et les sacrifices qui lui sont offerts, « ainsi que la procession solennelle où l'on porte le phallus. « Mélampus lui-même en avait été instruit par Cadmus,de Tyr, « et par les Phéniciens venus avec lui dans le pays appelé a maintenant Béotie. D'ailleurs, presque tous les noms des « dieux ont été importés d'Egypte en Grèce. Qu'ils aient une « origine étrangère, c'est ce que j'ai reconnu par mes propres « recherches. Mon opinion est qu'ils nous viennent de « l'Egypte; car, à part Poséidon (Neptune), les Dioscurcs « Héra (Junon), Restia (Vesta), Thémis, les Charitines (les a Grâces) et les Néréides, les noms de tous les autres dieux « sont indigènes en Egypte. Je rapporte seulement ce que « disent les Egyptiens. Quant aux d eux dont les noms sont « inconnus chez eux, ils ont reçu leurs noms des Pélasges, à « l'exception toutefois de Poséidon, que les Hellènes apprirent « à connaître par les Phéniciens. L'Hermès phallique ne leur « est pas venu des Egyptiens, mais des Pélasges, et les Alhé- « niens furent les premiers d'entre les Hellènes qui l'adopte tèrent : les autres le reçurent d'eux. C'est que des Pélasges « s'établirent dans le pays des Athéniens, à l'époque où ces

(I) Nubuhraïte Gcseh. i, 254, - (2) II, 49. etc.

« derniers étaient déjà comptés parmi les Hellènes. Quicon- « que est initié au culte secret des Cabires en Samothrace, « comprend ce je veux dire ! car cette île était auparavant « habitée par ces mêmes Pélasges, qui plus tard s'établirent « dans l'Atlique, et c'est d'eux que les Samothraces avaient « adopté l'usage de représenter Hermès de cette manière. « Du reste, d'après ce que j'appris à Dodone, les Pélasges, ;< dans l'origine, offraient leurs sacrifices sans donner aux « dieux des noms propres ou des surnoms particuliers; car « ils n'en avaient pas encore entendu parler, et ils ne connais- « saient que l'expression générale de dieux. Ce ne fut que « beaucoup plus tard qu'ils apprirent de l'Egypte les noms « propres des dieux et, en dernier lieu, celui de Dionysos. « Alors, ils consultèrent l'oracle de Dodone, le seul qui « existât en Grèce dans les anciens temps, pour savoir s'ils « devaient ou non adopter ces noms nouveaux venus de « l'étranger. La réponse de l'oracle fut affirmative, et c'est o seulement depuis lors, que les Pélasges firent usage, dans « leurs sacrifices, de ces noms particuliers des dieux; cou- « tume qui, des Pélasges, passa plus tard aux Hellènes. »

Ainsi s'exprime Hérodote; et tout ce passage est une preuve remarquable de son amour pour la vérité et de sa pénétration. Toutefois, il a besoin de quelques éclaircissements. D'abord, on ne peut le méconnaître, il éprouve un certain embarras de devoir dire aux Grecs, ses compatriotes, que toute leur religion, et par conséquent la première civilisation de leur nation, leur est venue des Egyptiens, peuple qu'ils haïssaient et méprisaient. Il se tourne dans tous les sens afin d'éviter de les heurter ; mais enfin il rend hommage à la vérité. Je conclus de là, que plus d'un Grec instruit connaissait, au temps d'Hérodote, l'antique domination des Pharaons sur l'Hellade ; mais que, dans la crainte de blesser la vanité de leur propre nation, aucun d'eux n'osait manifester clairement ce que savaient les hommes instruits.

En second lieu, Hérodote veut évidemment faire venir de

l'Egypte tout le culle des anciens Grecs. Toutefois il y fait aussi intervenir les Phéniciens, et, presque à son insu, il les représente comme les intermédiaires de l'introduction d'une civilisation étrangère. C'est qu'il y était forcé par les faits, et il n'en mérite que plus de croyance. Ce que nous avons appris par la découverte de l'alphabet hiéroglyphique et par la comparaison des anciens monuments pharaoniques, savoir, que les Phéniciens ont servi d'instruments et d'auxiliaires aux Egyptiens dans cette antique colonisation de la Grèce, était inconnu à Hérodote, et cependant, il rencontre la vérité. Enfin, dans le passage où il semble soutenir que les Pélasges n'ont absolument pas connu, dans l'origine, les noms des dieux, il ne' s'exprime pas clairement. Si l'on voulait entendre par là que dans les temps les plus anciens, l'expression générale de dieux Sreoï était seule en usage parmi eux, cette assertion serait aussi contraire à la nature de l'homme qu'à des témoignages précis. Il est, en effet, certaines dénominations naturelles de la divinité, qui se retrouvent chez tous les peuples et à chaque degré de la civilisation. Telles sont celles de céleste, fort, celui qui aide, et dans les religions dont le culte est celui de la nature, celles de auteur de la lumière, du feu etc. Ce serait rabaisser extraordinairement les Pélasges, que de nier qu'il aient connu des noms de cette espèce avant leur contact avec les Egyptiens. D'ailleurs, des faits indubitables prouvent qu'ils ne les ont pas ignorés.

J'ai longuement démontré, en un autre endroit, que les Hellènes, ou, si l'on veut, les Pélasges, habitèrent jadis, avec d'autres tribus japhétiques, dans le pays des Ariens, etqu'on y rencontre un culte et un système de noms de divinités, qui se retrouvent chez les Grecs d'une époque plus récente. Or, ils doivent nécessairement avoir apporté de leur patrie primitive en Europe, ces mêmes noms en même temps que leur langue, qui conserve si bien le cachet de son origine arienne. Par conséquent, ils connaissaient, avant leurs rapports avec les Egyptiens, d'autres noms des dieux, que l'expression

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générale Seoï. Quant à ces noms, ils appartiennent absolument à la classe des dénominations naturelles indiquées plus haut.

Ainsi, de deux choses l'une : ou Hérodote s'est trompé, dans le passage en question, ou ses paroles, et c'est là mon opinion, doivent être entendues dans ce sens, que, dans les temps primitifs, les Pélasges n'avaient pour désigner leurs dieux que des dénominations générales et relatives à la nature; que les noms propres particuliers, c'est-à-dire, ceux dont la signification est cachée, nese répandirent chez eux que par l'influence des Egyptiens; et encore, de deux manières, soit par l'admission des noms égyptiens eux-mêmes dans le grec, soit parleur transformation. Ainsi entendu, ce passage d'Hérodote renferme dans sa forme la plus concise et la plus sommaire, la véritable histoire de la religion grecque.

Essayons maintenant d'en discerner les éléments divers. On peut considérer comme d'anciens noms, pélasgiques des dieux, ayant le double caractère du naturalisme et d'une origine arienne, d'abord celui de Zeus, qui appartient à la langue grecque primitive et signifie ciel. La signification originelle du mot paraît encore dans Homère, lorsqu'il appelle Zeus veys}yyepsTYi<;, qui assemble les nuages; et de même dans l'ancien proverbe grec : Que fait Zeus ? pour dire : Quel temps fait-il? A la même classe que Zeus appartiennent encore, très-vraisemblablement, les noms de dieux composés avec la syllabe dp ou yjp, laquelle en sanscrit et en zend signifie lumière, feu. De ce genre sont Hère (Junon), déesse de la lumière, épouse de Zeus ou du ciel, etArfemis (Diane), déesse de la lune. La tradition relative à Iphigénie et la nature du mot, prouvent clairement que le culte d'Artémis ne fait pas partie de celui des Sémites ni des Chamites, mais de celui des Ariens. Aussi le retrouve-t-on aussi chez les Japhétides du nord. Une quatrième divinité arienne, c'est Ares (Mars) le dieu étincelant du feu quand la nuit obscurcit le ciel. Apollon est la cinquième: sur d'anciennes monnaies orien-

taies, on voit (ij un Héraclès (Hercule), ou dieu du soleil avec le surnom à'Apala, qui ne peut de'river que du mot sanscrit et zen&pala, grandie sorte qu'Apollon signifierait le grand Dieu. La généalogie du mot nous garantit une origine arienne. Comment s'imaginer, d'ailleurs, que les Pélasges, lorsqu'ils vinrent de la Haute-Asie en Europe, n'auraient pas eu un dieu du soleil? Une sixième divinité arienne c'est, probablement, Déméter, nom qui désigne la terre-mère, soit que le delta de la première syllabe ait été mis à la place du gamma, ou que dé ne soit que le dewa du sanscrit, de sorte que, à la lettre, il signifierait mère des dieux ('2).

Mais ces divinités des anciens Pélasges ou plutôt des Japhétides, reçurent par l'influence de la domination égyptienne d'autres noms et une autre signification. Je me borne à rappeler que, d'après des témoignages dignes de foi, Zeus était adoré sous le nom égyptien A'Amun (Ammon) à Aphytis, dans la Pallène, à Thèbes enBéotie, à Sparte, à Gythéon sur le golfe de Laconie, et à Athènes (3).

Je passe à la seconde classe, c'est-à-dire, aux dieux qui furent imposés aux Grecs par la domination phénico-égyptienne, et je commence par ceux dont les noms trahissent clairement une origine étrangère, je veux dire, qui ont conservé entièrement ou pour la plus grande partie, la forme égypto-phénicienne. A cette classe appartient d'abord Pan, qu'Hérodote donne avee raison comme le plus ancien dieu des Egyptiens. Dans leur langue, ce nom se prononce presque comme en grec, où l'on prononce aussi <pavyjç, et il désigne la divinité se manifestant dans la nature. Chez les Egyptiens comme chez les Grecs, Pan était originairement un dieu phallique.

En second lieu, Héraclès, en latin Hercules, qui vient évidemment à'Archol, dieu du soleil chez les Phéniciens. Mais

(i) Movers, 1,357 et 478.

(2) Rôth, Gesch. derThilo I Noten n<> 163. — (3) Rôth. 76. 1. 279 etc.

comme les Grecs avaient déjà un dieu du soleil dans leur Apollon Hélios, le nouveau dieu phénicien dut prendre chez eux une autre nature, et on en fit le héros tant célébré, qui accomplit les douze travaux du zodiaque, lesquels ne trouvent leur explication que dans l'idée originaire de dieu du soleil.

Le troisième de ces dieux est Jtermès (Mercure) en égyptien Hermai, lebien-aimé de Horus,le messager et l'interprète des dieux. D'après le passage d'Hérodote cité plus haut, Hermès avait une signification phallique.

Après lui vient Héphaestus (Vulcain), l'artiste du monde, dont le nom a évidemment rapport à celui du Ptah égyptien et phénicien. Une cinquième divinité c'est Athèné (Minerve). Neith, la déesse de la lune, s'appelait aussi chez les Phéniciens de même qu'en Egypte, Tana ou Ternit : l'alpha qui commence le mot est l'article phénicien (1). On voit dans Eschyle (2) que Athèné se prononçait originairement Âdana. A Thèbes en Béotie, on l'adora sous le nom iïOnka, que le scholiaste d'Eschyle donne avec raison pour un nom égyptien. Ank ou Anuque s'appelait Neith en tant que corporification de la matière primitive sous la forme de la lune. Du reste, l'idée attachée au nom de Tana ou Athana subit en Grèce des altérations semblables à celles qu'avait éprouvées celui à' Héraclès. Le Grec avait déjà dans Artémis (Diane) une déesse de la lune : en conséquence, il transforma Athènéen un être en qui l'esprit grec se reflète on ne peut mieux. Je ferai encore remarquer, qu'au rapport de Pausanias, il existait en Argolide, sur le montPontinus, un temple antique d'Athèné égyptienne ou saïtienne. Vient en 6e lieu Aphrodite (Vénus), la déesse de l'amour. Son origine phénicienne est insinuée par la tradition grecque, lorsqu'elle en fait de préférence la déesse des colonies phéniciennes de Chypre, de Paphos, d'Amathus, et de Cythère. Hérodote (3) place le plus ancien

(1) Rôlh. Noten. n° 452. - (2) Ib. Noten, n° 122. — (3) Hist, I. 103.

temple d'Aphrodite à Asealon, sur la côte de la Phénicie, et il y voit l'origine des sanctuaires établis en Chypre et dans la petite île de Cythère. Le nom lui-même de cette déesse est vraisemblablement phénicien : le symbole ordinaire d'Aphrodite était, comme on sait, la colombe; laquelle, dans les langues sémitiques s'appelle Péridah, Pérédet, cq qui avec l'article phénicien revient à Aphrédet. Les Grecs en firent dypoiïiTYi, qu'ils traduisirent par née de X écume, idée qui répondait au caractère primitif de la déesse de l'amour, en ce sens que déjà les anciens cultes asiatiques établissaient une relation intime entre la mer et Aitarté, et la représentaient avec un corps de poisson.

Viennent ensuite les dieux marins Poséidon (Neptune) et Océan. Nous avons cité plus haut le passage où Hérodote fait venir le culte de Poséidon des Libyens, c'est-à-dire, selon moi, des Phéniciens établis en Afrique. Quant à l'autre dieu de la mer, Diodore (1) nous dit que le Nil chez les Egyptiens s'appelait Okéanos (plus exactement, Ocham).

La 9e divinité est Filithy a (Luc'md,) . Dans les derniers temps du paganisme grec, elle présidait seulement aux naissances , mais, aune époque plus ancienne, elle fut aussi adorée comme déesse du destin et formatrice du monde (2). La racine de ce nom est sans aucun doute le mot hébraïco-phénicien Joledet, qui a la même signification que Mylitta, qui fait enfanter, et désigne ainsi la force productrice de la nature. — La dixième est la déesse infernale, Hécate, homonyme, évidemment, de l'égyptienne Hekt. Onzièmement, il faut mentionner les Cabires, dont le culte ilorissait surtout dans l'île de Samothrace, ancienne colonie ionienne, et se répandit aussi dans l'Attique, à Thèbes et autres lieux. L'origine de ce nom et indubitablement phénicienne. J'ai fait voir précédemment que les huit divinités politiques des Phéniciens s'appelaient Cabires.

L'origine phénico-égyptienne d'autres divinités grecques,

(1) BSlh. Noten, n° 161. — (2) Ibid., 1. 280.

pour être moins évident?, n'en est pas moins certaine. Je me bornerai à en citer deux par manière d'exemples, ce sont Kronos (Saturne] et Dionysos (Bacchus). Les Egyptiens et les Phéniciens connaissaient (1) un dieu suprême des temps, qui chez les premiers s'appelait Seb ou Sévech, et en Phéuicie Bal Itan. Kronos (x remplace souvent %) est la traduction littérale de ces deux noms.

La dérivation de Dionysos présente plus de difficultés. Un point établi pourtant, c'est que Dionysos, inventeur de la culture de la vigne, patron du plaisir sensuel et brutal, est originairement le même que ce dieu du soleil et de la nature que les Assyriens appelaient Moloch, les Phéniciens, tantôt Archol, tantôt Sandan ou même Adonis, et les Egyptiens, Osiris. Diodore de Sicile et Silius Italicus nous dépeignent (2) un Dionysus Meilichius, à la tête de taureau, fils de Jupiter Ammon et de la nymphe Amalthée, et qui aurait régné sur le nord de l'Afrique ou sur le territoire de€arthage. Or, Meilichius etMoloch ne sont qu'un même nom. D'après les mythes grecs et syriens, ce fut Dionysos qui inventa la culture de la vigne et en instruisit d'abord Icare. Ce dernier nom trahit l'origine phénicienne de cette tradition, car, dans les langues sémitiques, ce nom d'Icare signifie campagnard, laboureur. Les caractères effroyables du culte assyrien de Moloch, de celui d' Archol et de Baal en Phénicie ne faisaient pas défaut au culte le plus ancien de Dionysos en Grèce. Pausanias, qui nous a conservé tant de détails sur le culte des dieux dans l'antique Hellade, raconte (3) qu'à Potnia, en Béotie, on immolait autrefois à Bacchusun bel adolescent ; mais que plus tard on le remplaça par une chèvre, et que ce fut à cause de ce sacrifice d'une chèvre, que le dieu reçut le surnom à'Aigobolos, nom qui est probablement à moitié grec et à moitié phénicien, et signifiait originairement Baal des chèvres ( seigneur des chèvres ).

(1) Rôth. Noten, n°* 95 et 166. — (2) Movers, I, 52o.

(3) Movers, I, 372. 39.

D'autres écrivains attestent qu'en plusieurs, endroits de la Grèce, qui étaient, à pouvoir le démontrer, des colonies phéniciennes, par exemple, dans les îles de Lesbos, de Téuédos,de Chiosetà Sparte, on offrait, à une époque très-reculée, des sacrifices humains à ce même dieu. C'est à ce titre de dieu anthropophage qu'il reçut le surnom de à>tia.dioq ou cdfjidcpayoç, qui dévore la chair crue. C'est le culte assyrien de Moloch qui se manifeste ainsi sans voile au beau milieu de la Grèce. Les représentations graphiques de Dionysos trahissent du reste la même origine asiatique. Primitivement, en effet, on le représentait avec une tête de taureau, ce qui lui fit donner par les Orphiques les surnoms de TzypiysvYiç celui qui est né du feu, de TavpMiiGcqui a une tête de taureau, raupop-srwTroç dieu au frontde taureau. Peu de temps après que la domination égypto-phénicienne en Grèce eut été brisée, l'esprit grec, qui jamais ne put être entièrement abîmé dans la fange de l'idolâtrie orientale, rejeta les abominations des sacrifices humains et les formes d'animaux données aux dieux, mais il conserva l'autre souillure, qui de tout temps avait fait partie du culte de Moloch et de Mylitla, la dissolution et la débauche.

Le Dionysos hellénique est avant tout un dieu phallique. Cet emblème, en bois de figuier, était porté processionnellementdans ses solennités; et c'est de ce bois, selon moi, que vint le nom grec de ce dieu. Un ancien auteur raconte, en effet, qu'on appelait ces phalles de figuier £ vwviflaç, d'où Bacchus lui-même reçut le surnom de Thyonaeus. Or, cette dernière expression vient évidemment du mot hébraïco-phénicien (Theénah) qui signifie figuier.

C'est la religion phénicienne qui a eu, et de beaucoup, la plus grande influence sur le développement du culte rendu par les Grecs à Dionysos. Cependant ie culte égyptien d'Osiris y contribua aussi, quoique sous un autre rapport. On voit par les Orphiques qu'au culte de Dionysos se rattacha de bonne heure, en Grèce, une doctrine secrète, relative à l'immortalité de l'àme. Or, ce fait serait inintelligible, si Dionysos

ne descendait que du phénicien Àrchol ou du Moloch syrien. Mais le dieu grec a une seconde origine, qu'il tire d'Osiris, dieu phallique de la nature comme Moloch, il est vrai, mais en même temps honoré comme souverain du royaume des morts, et comme tel, renfermant en soi une série d'idées morales, qui, selon moi, furent l'occasion des mystères dionysiaques. Comme souverain de l'empire des morts, Osiris s'appelait Tienosé, c'est-à-dire, Dispensateur des rétributions : il est possible que ce nom ait contribué à fixer celui àeDionyse.

Reportons un instant nos regards sur l'espace que nous avons parcouru. 31 est démontré que le père de l'histoire a été parfaitement exact en prétendant que les dieux de la Grèce lui sont venus de l'extérieur. En effet, à part les éléments religieux peu nombreux que les Pélasges apportèrent de leur patrie arienne en Europe, Ja grande masse des dieux et des déesses helléniques furent imposés à ce peuple par leurs maîtres pliénico-égyptiens. Plusieurs noms même, qu'Hérodote regarde comme d'invention pélasgique, ont leur origine dans le pays du Nil. Ainsi encore, les Egyptiens connaissaient une déesse de la vérité et de la justice, qui s'appelait Tmè et qui paraît avoir donné naissance à la Sifjuç grecque.

Il serait facile de confirmer par un grand nombre d'autres exemples encore, le fait inébranlable que l'Olympe des Grecs reçut ses habitants de l'Egypte et de la Phénicie ; mais il me faudrait pour cela écrire l'histoire de la mythologie grecque, ce qui est loin de mon but. J'ai voulu uniquement montrer l'influence extraordinaire que les anciennes colonies égyptophéniciennes exercèrent sur la Grèce ; et ce que j'en ai dit suffit à mon dessein.

Mais les Egyptiens ne se sont pas bornés à élever en Grèce des monuments de pierre, qui, aujourd'hui encore, attestent par leur solidité leur origine pharaonique; ils n'ont pas seulement posé les fondements, informes il est vrai, de l'Olympe grec; ils ont aussi creusé des sillons profonds dans la vie publique des Grecs. Qu'une fade sentimentalité et la manie

40ï niSTOlR£ PRIMITIVE

de tout admirer chez les Grecs, se récrient tant qn'elles voudront, il est certain que dans les premiers temps de la Grèce il y existait quelque chose comme le régime des castes de l'Egypte. Dans beaucoup de villes (1), non-seulement les sacerdoces, la noblesse et le droit de porter des armes, mais encore les emplois, les métiers, les affaires civiles et les arts furent héréditaires jusqu'aux temps de l'époque démocratique. « Autrefois, dit un scholiaste d'Eschine, l'orateur, il n'était « pas permis à chacun de pratiquer l'art de guérir, mais à « ceux-là seulement qui provenaient d'une famille de méde- « cins. »

Et un scholiaste de Pindare dit à son tour : « Autrefois, « les rejetons de la caste guerrière avaient seuls le droit de « porter les armes; ce ne fut qu'après la dissolution de cette « caste, que tous les citoyens firent partie des expéditions « guerrières. »

Du reste, Platon dans son Timée nous dit clairement et expressément la chose : « Autrefois, selon lui, le régime « des castes subsistaiten Grèce comme en Egypte. L'état de « prêtre, celui d'artisan, de pasteur, de chasseur, étaient des « classes exclusives. » Plutarque et Diodore (£) font aussi venir de l'Egypte les différences de condition qui existaient à Lacédémone et dans l'Attique. Mais il existe un passage d'Hérodote qui est particulièrement instructif à ce sujet. Après avoir décrit le régime des castes en Egypte, il continue en ces termes (3) : « Une institution semblable exis- « tait aussi chez les Grecs ; mais je n'oserais décider « avec certitude qu'ils l'avaient reçue des Egyptiens , « parce qu'on la rencontre chez d'autres peuples encore. « En effet, les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens « et presque tous les Barbares regardent aussi comme infé- « rieurs aux autres citoyens, ceux qui exercent un métier

(1) Herrmann,Griechische Slaatsalterfhumer. p. 11. — (2)Ibid p.20. (3)Hist.. H, 166.

« ainsi que leurs enfants. Ceux, au contraire, qui n'en appren- « nent aucun passent pour nobles, surtout, s'ils s'occupent « uniquement de la guerre. Cet usage a été adopté par tous « les Hellènes, principalement par les Lacédémoniens ; et « c'est à Corinthe que les hommes de métier sont le moins « méprisés. »

Une institution évidemment issue du régime des castes, se maintint dans l'Attique jusque pendant l'époque historique. Ainsi, au 6e siècle avant Jésus-Christ, le peuple y était encore divisé en quatre souches ou tribus, appelées (puXai, et qui portaient les noms suivants : (1) ysÀsovreç, aiytzopeîç, dpyadeîç et ôiïIyitsç. Cette dernière expression n'offre aucune difficulté, elle désigne l'état militaire. On ne peut guère douter non plus que les ouymopeïç ne soient les pasteurs. Mais la signification des deux autres noms est obscure et contestée. Slrabon voit dans ces quatre classes les laboureurs, les artisans, les prêtres et les guerriers. Plutarque, au contraire, n'y reconnaît aucun état sacerdotal, et il entend par ces quatre dénominations, les guerriers, les artisans, les laboureurs et les pasteurs. Or, il n'est aucun peuple qui souffre de bon cœur de pareilles restrictions, une semblable contrainte : elles doivent donc avoir été imposées de vive force auxPélasges parleurs maîtres égyptiens. On le voit : la race hellénique passa par une dure école pendant son enfance pélasgique ; c'est pour cela que pendant son adolescence elle produisit de si belles fleurs.

Pendant toute la durée de la domination des Pharaons sur leurs colonies, on voit toujours les Phéniciens à côté des Egyptiens; et c'est tout naturel. En effet, les Pharaons ne pouvaient conserver les colonies grecques qu'à l'aide d'une marine, et les rois de la 18e dynastie ne parvinrent à en avoir une qu'après avoir fait la conquête de la Phénicic. Ils durent dès lors employer de préférence les Phéniciens dans

(1) Herrmann, ubisupr. p.- 202.

4bO HISTOIRE PRIMITIVE

leurs rapports avec la Grèce. On a, du reste, quelques indices, obscurs il est vrai, d'où il semble résulter que parfois des différends éclataient entre l'élément égyptien et l'élément phénicien. Ainsi, une ancienne tradition athénienne fait mention d'une querelle entre Poséidon et Athèné au sujet de la possession de l'Attique, querelle dans laquelle le premier succomba. D'autres traditions de même espèce (1) rapportent que le même. Poséidon fut supplanté à Argos par Héra (Junon), à Corinthe par ïïélios (le soleil), à Trézènepar Athèné. Or, Poséidon était surtout un dieu phénicien, que les Egyptiens n'adoraient pas; Athèné Neith, au contraire, avait dans la croyance égyptienne une place importante. Il est donc peut-être permis devoir dans ces traditions des querelles religieuses, dans le sens indiqué précédemment.

La capitale et la métropole de la domination coloniale fut, selon moi, l'île de Crête. C'est ce que j'infère de deux motifs: d'abord, de ce que dans le tableau généalogique desNoachides, Caphtor, c'est-à-dire, la Crête est seule mentionnée, à l'exclusion des autres possessions étrangères des Egyptiens ; ensuite, d'une ancienne tradition athénienne ($) qui nous est communiquée par Diodore et par Plularque. « Anciennement, « dit-elle, les Athéniens devaient chaque année envoyer en « Crête, en guise de tribut, sept garçons et autant de filles. « Ces jeunes gens étaient conduits dans le Labyrinthe, où ils « étaient dévorés par leMinotaure, monstre à moitié homme, « à moitié taureau. » — Nous avons appris précédemment à connaître ce Minotaure: C'est Dionyse-Moloch en propre personne, à qui l'on offrait des enfants en sacrifice. Comment s'imaginer que la tradition athénienne ait forgé ce récit si triste et si blessant pour le sentiment patriotique? Non, il est fondé en vérité. Mais, à cette époque, la Crête était le centre religieux et sacerdotal de la domination égyptienne en Grèce, el par conséquent aussi, métropole politique.

(1) Rôth. 1. 508 elc — (2) Pialz. Urgesch. der Hell. p. 555.

Les trois satrapies ou gouvernements grecs, la Cécropie, la Caùmie et le pays des Danaëns, avec un quatrième encore en Colchide, lequel, certainement, se rattachait aux colonies gréco-égyptiennes et en formait comme le rempart septentrional, doivent avoir été sous la direction de l'île de Crête. Mais ici se présente une question importante : Quels étaient les moyens à l'aide desquels les Phéniciens et les Egyptiens maintenaient leur domination sur le pays des Pélasges? On ne peut guère croire que ces maîtres étrangers aient pu, sans auxiliaires indigènes, retenir sous le joug les populations opprimées. Précisons davantage encore. On retrouve dans ces colonies, comme je l'ai montré plus haut, des traces évidentes d'une division par castes, et l'une de ces castes portait le nom d'hoplites, guerriers. 11 est peu apparent, toutefois, que les colons égyptiens et phéniciens fussent en nombre suffisant, pour former seuls partout la caste des guerriers. Mais quels furent, dans ce cas, les indigènes auxquels ils confièrent des armes ? L'île de Crête nous apparaissant comme la tête de tout l'établissement colonial et comme le point que les Pharaons jugeaient le plus assuré, on peut naturellement soupçonner qu'ils se seront surtout appuyés sur les Cretois, tant pour la sécurité de leurs autres colonies, que pour l'extension ultérieure de leur puissance, soit dans les îles, soitsur le continent. Or, l'histoire traditionnelle des plus anciens temps de la Grèce est parfaitement d'accord avec cette supposition. Il y est souvent fait mention ôq Curetés, c'est-à-dire, d'étrangers venus de Crête, qui, dans les temps antérieurs à la guerre de Troie, s'établirent sur différents point de la Grèce. Slrabon, Diodore, Pausanias désignent comme établissements de ce genre (1) Elis, dans le Péloponèse, l'île cl'Eubée, où ils doivent avoir fondé Chalcis, la ville de bronze; deux petits états curetés en Etolie et dans l'Acarnanie ; enfin Delphes, siège de l'oracle, et Crissa, localité qui lui sert de port.

(1) Plass. loc. cit.

Les Curetés nous apparaissent encore avec la même qualité sous deux autres noms. Homère mentionne, comme chef d'une race éolienne qui a régné sur une partie de la Thessalie, un cer- tain Crétheus (1), dont le nom indique clairement une origine Cretoise. Bien plus, un parent de Crétheus doit avoir été ce Minyas, père du peuple des Minyens (2), qui fondèrent le brillant état d'Orchomène, en Béotie, ville qui fut la sœur de Thèbes lacadméenne. Ici se manifeste de nouveau, avec évidence, la liaison qui existait entre les Curetés et les Phéniciens : D'abord Minyas, de même que Minos, est avant tout un nom noble crétois. Ensuite la race régnante à Orchomène s'appelait, précisément comme à Thèbes, Etéocléide (3) ; — enfin , l'origine égypto-phénicienne d'Orchomène est mise hors de tout doute, parla construction gigantesque du canal souterrain ou de cvCatabathron, décuit plus haut, qui commence dans le voisinage d'Orchomène, et qui a proprement été entrepris pour la sûreté de cette ville.

Remarquons maintenant que Crétheus aussi bien que Minyas, qui se trouvent l'un et l'autre dans une liaison si étroite avec la Crête et avec les colonies égypto-phéniciennes, sont, d'après la tradition, fils ou petits-fils d'Eole, c'est-àdire, qu'ils appartiennent à la race éolienne. Or, d'après ce que nous avons vu ailleurs, le peuple grec, ou, si l'on veut, la nation pélasgique, se divisait originairement en deux tribus: Les Eohens [Elisa de Moïse) et les Ioniens (Javan de Moïse). Il faut donc conclure de ces traditions, que les Egypto-Phéniciens, en colonisant la Grèce, mirent habilement à profit l'ancienne jalousie de race et se servirent des Eoliens pour opprimer les Ioniens, leurs parents de race. Ainsi, les Curetés et quelques chefs delà race éolienne furent les instruments de la domination étrangère. Mais tout le peuple dominateur, les Phéniciens et les Egyptiens avec leurs auxiliaires indigènes, ne portèrent-ils pas un nom commun ?

(I) Plass. loc. cit. — (2) Ibid. - (5) Ibid.

Sans doute, et je suis d'avis qu'ils s'appelaient lléraclides, c'est-à-dire, enfants ou partisans à'ArckoL Nous avons montré précédemment que les Assyriens et les Lydiens faisaient remonter leurs plus anciennes familles royales à Baal et a Hercule, qui étaient les dieux nationaux des deux peuples. Les colons phéniciens vouaient aussi un culte tout spécial au dieu du soleil, Archol : à Tyr, on l'appelait aussi Melkart ou dieu de la ville, et la tradition phénicienne le regarde comme un des dieux rois qui anciennement avaient régué sur ce pays. Les gouverneurs égypto-plréniciens de la colonie de Danaûs, la plus importante et la plus grande du continent, doivent également avoir fait venir leur généalogie d'Hercule; et c'est ce qui paraît évidemment par le fait suivant, savoir : que les princes de la maison de Danaiis, comme nous le prouverons tout à l'heure, furent chassés au 14e siècle avant Jésus-Christ, par l'Achéen ou Ionien Pélops ; mais que leurs descendants revinrent dans le Péloponèse, environ 80 ans après la guerre de Troie, avec l'appui des Eoliens, et rétablirent leur domination à Argos, àMycènes et à Sparte. Or, ce rétablissement de la maison de Danaiis est représenté par tous les historiens grecs, en particulier par Hérodote (1) et Thucydide (2), comme un retour des lléraclides. Il est donc évident que les anciens maîtres égypto-phéniciens de la Grèce, avec leurs partisans, portaient le nom d'Héraclides. Or, pour des événements aussi anciens, et au sujet desquels il ne nous est parvenu que des traditions obscures, les noms sont des témoignages d'une haute importance. 1 Mais un autre nom encore appartient au sujet que nous traitons. Les maîtres de la colonie égypto-phénicienne en Grèce, lesquels s'appelaient eux-mêmes lléraclides, donnaient à la foule soumise, qui devait travailler pour eux, un nom particulier, et ce nom était celui de Pélasges. Depuis longtemps on a senti que ce nom, qui ne peut s'expliquer par

(1) Histor. IX, 26. - (2) Hist. I. 9 et 12.

le grec, devait venir d'une racine sémitique. Mais personne n'a pu jusqu'à présent expliquer d'une manière satisfaisante comment des Grecs en étaient venus à un nom oriental. Or, voici, je crois, comment la chose aura eu lieu : attendu qu'une foule d'écrivains grecs désignent les Pélasges comme un peuple qui, dans les temps antérieurs à la guerre de Troie, occupait plusieurs contrées de la Grèce, il est impossible de révoquer en doute que les plus anciens Grecs n'aient reçu ce nom, n'importe de qui. Ils ne peuvent se l'être donné euxmêmes; car dès les premiers débuts de littérature grecque, c'est-à-dire, dès le 10e siècle avant Jésus-Christ, les Grecs usent, en parlant d'eux-mêmes, de dénominations générales, telles que : Achéens, Hellènes, ou -de noms particuliers désignant les différentes races, comme Ioniens, Eoliens, Doriens. Mais les principaux d'entre ces noms remontent encore plus haut, c'est-à-dire, jusqu'aux temps primitifs. En effet, la généalogie des Noachides, dont les données sont contempoi aines des Pharaons de la 19e dynastie, ne connaît pas les Pélasges, mais seulement les deux races des Eoliens et des Ioniens, lesquelles, conformément encore à d'autres indications, comprenaient originairement le peuple grec.

En ouire, on ne peut méconnaître que le nom de Pélasges ne soit devenu une dénomination surannée, et n'ait disparu de l'usage ordinaire du moment où les Grecs ont brisé le joug de l'étranger et reconquis leur liberté. Dans Homère déjà ce n'est plus qu'un écho du passé. D'après ce qui vient d'être dit, il ne reste qu'une chose à admettre, c'est que ce nom a été créé, pour les Grecs asservis, par des étrangers originaires de l'Orient, qui parlaient une langue sémitique, et qui, en outre, avaient la domination de la Grèce. En d'autres termes : Ce nom doit avoir été donné aux Grecs par leurs anciens maîtres égypto-phéniciens.

Et comme la signification de ce nom s'adapte bien aux suppositions qui viennent d'être développées ! Pélasges, un seul et même terme avec l'hébreu Pélischti, signifie unvaga-

DU GENRE nUMAIN. 471

bond, un homme errant, sans patrie, antithèse naturelle de domicilié, propriétaire du fonds et du sol. Dans l'Inde aussi, et presque partout, comme il a été démontré précédemment, les castes dominantes s'appelaient habitants, résidants, domiciliés, k la différence des sujets et serfs, que la classe dominante chassait à son gré ou transplantait d'une terre dans une autre.

Il va sans dire que les Grecs, après leur affranchissement, ne supportèrent plus un nom que la domination étrangère leur avait imposé. Aussi disparaît-il aussitôt du domaine des faits, pour ne plus trouver place que dans--- les traditions populaires. Cette explication si facile et si naturelle du nom de Pélasges, est, à mon avis, une des preuves qui établissent le mieux l'exactitude de l'enchaînement des fuits les plus anciens de l'histoire grecque, tel que nous l'avons développé plus haut.

Nous avons déjà fait observer que l'époque oii les Egyptiens, secondés par les forces maritimes de la Phénicie, établirent leur autorité sur lePéloponèse, la Béotie, l'Àttique et la Crète, ne peut pas être précisée avec exactitude. Il se pourrait que l'établissement de ces colonies eût eu lieu dans les dernières années de la 18e dynastie. Toutefois, il est plus vraisemblable qu'elles ont été fondées par Séthosis, un peu après son avènement au trône, et par conséquent dans le cours du 15e siècle avant Jésus-Christ. Dans ce dernier cas, la prospérité de ces établissements n'aurait pas même duré un siècle. En effet, lorsque Ménophtah, fils de RamsèsMiamun, monta sur le trône, l'Egypte était dans un tel état d'épuisement, à cause des efforts excessifs que le pays avait dû faire sous les deux conquérants Séthosis et Ramsès, que le pouvoir du nouveau Pharaon ne s'étendait plus au delà des limites de l'Egypte. Il ne put empêcher l'établissement des Israélites dans la Palestine, qui cependant avait été conquise par Séthosis et Miamun ; et dans ce même pays, les Philistins fondèrent un état indépendant, qui devint redoutable à

leurs voisins. Enfin, les Phéniciens à leur tour se détachèrent violemment de l'Egypte, et aspirèrent dès lors à la souveraineté des mers et à la possession du commerce universel.

En admettant donc que les colonies fondées en Grèce, restèrent, jusqu'à Ménopthah, dans la dépendance de leur mère-patrie égyptienne, à partir de là du moins elles ne purent plus en attendre de secours. Mais il semble résulter du récit de Manéthon que, antérieurement déjà, Armais, le frère rebelle de Séthosis, avait br'sé les liens qui les unissaient à l'Egypte. Or, dans l'un et l'autre cas, les princes gouverneurs ou les chefs quelconques des quatre colonies égyptiennes, en furent réduits à leurs propres forces, qui n'étaient pas considérables. Comment dèslors des gouverneurs de colonies lointaines ont-ils pu se maintenir longtemps, si la mère-patrie ne leur envoyait plus de secours?

Les Pélasgessupportaienl avec indignation le joug étranger : le mécontentement fermentait partout; le Grec avait reçu , par les leçons et sous la discipline de ses maîtres étrangers, la culture de l'esprit et les arts qui accompagnent le pouvoir : il voulut être libre. Le premier coup porté à la domination étrangère, le fut, paraît-il, au centre même du gouvernement colonial, c'est-à-dire en Crète . Les dominateurs égypto-phéniciens en furent chassés, et un héros indigène, d'origine grecque, s'empara du pouvoir. L'ancienne tradition nous présente cet événement sous un double point de vue, comme un fai t religieux et comme un fait politique.

Elle parle d'une guerre des dieux, qui éclata entre Kronos (Saturne) et son fils Zeus. Des deux côtés, des puissances surhumaines furent aux prises; Kronos fut vaincu, et dut abandonner h Zeus la domination de l'Olympe. Or, Kronos, comme je l'ai fait voir précédemment, est le dieu national égypto-phénicien, et Zeus, au contraire, le dieu national hellénique. La défaite de Kronos, traduite dans le langage de l'histoire, signifie donc que les Phéniciens et les Egyptiens furent chassés de l'île, et qu'un homme de race pélasgique ou hellénique délivra son peuple du joug étranger et

resta maître du pouvoir. Toute la Grèce considéra plus tard l'expulsion des Phéniciens comme un événement heureux, car la tradition place en Crète la naissance de Zeus, protecteur dépeuple hellénique. Et, en cela, elle a parfaitement raison. A la vérité, ce ne fut pas en Crète que Jupiter vit le jour ; il était beaucoup plus ancien, pour parler comme les mythes, et il était venu en Europe, avec les Pélasges, du lointain pays des Ariens ; mais ce fut la liberté, dont Zeus fut déclaré la divinité protectrice, laquelle naquit dans cette île.

Une autre tradition, la tradition historique, rattache la délivrance de la Grèce au nom de Minos, qui doit en même temps avoir été le législateur de son peuple et fondateur d'un état puissant. Un tel homme doit avoir existé réellement. Je m'en tiens à Thucydide, qui dit (1) : « De tous ceux que nous connaissons, Minos, le Cretois, fut le premier qui se créa une puissance maritime et conquit la domination de la mer et la possession de l'île, dont il chassa les Cariens et les Phéniciens. » Ce témoignage, du plus remarquable de tous les historiens grecs, est confirmé par un livre dont Thucydide ignorait l'existence, bien que ce livre soit beaucoup plus ancien, je veux dire, lePentateuque, dans lequel nous lisons (2) qu'au temps où les enfants d'Israël traversaient le désert, par conséquent vers la fin du 14e siècle avant Jésus-Christ, des Sémites, qui habitaient l'île de Kaphtor.(Crète), en émigrèrent et allèrent s'établir au sud de laPalestine, prèsdeGerare. Quelle concordance frappante ! Les Phéniciens, expulsés par Minos, durent chercher de nouvelles demeures, et quoi de plus naturel que de s'établir dans le voisinage de leur ancienne patrie ?

A peine la domination égypto-phénicienne était devenue chancelante en Crète, qu'une des colonies continentales, la Cécropie ou l'Attique, brisa aussi le joug. La tradition nous rapporte ce fait indubitable sous le voile du récit suivant :

(1) Iîist. I. 4 et 8. — (2) Deulcr H, 23.

iO.

Thésée, roi d'Athènes, refusa aux dominateurs crétois l'obéissance, ainsi que le tribut sanguinaire dequatorze enfants, qui devaient chaque année être offerts au dieu animal Moloch- Dionyse, et tua même ce monstre. Athènes devint libre de la domination étrangère, et posa le premier fondement, quoique faible encore, de son libre développement.

En même temps, des révolutions fécondes, en conséquences, avaient lieu dans les deux autres colonies du continent hellénique, dans celles de Danaûs à Mycènes et de Cad mus à Thèbes. La discorde éclata d'une manière épouvantable dans le sein de ces deux maisons. Des frères se révoltèrent contre leurs frères, des oncles contre leurs neveux qui avaient droit au trône. On sait que les horreurs de la famille cadméenne d'OEdipe devinrent, sous la plume des tragiques, une suite de drames admirables.

Des princes voisins, de race hellénique, se mêlèrent à ces déchirements intérieurs des Héraclides ; mais ils furent surtout mis à profit par un étranger, qui, bien qu'issu du sang pélasgique, arriva de l'Asie, et mit la Grèce en relation avec le royaume teucrien.des Troyens, et par eux, avec les grandsrois de Ninive. Ainsi, au moment où la Grèce secoua le joug étranger des Pharaons, elle courut risque de tomber dans les filets de l'Assyrie: toutefois elle sut heureusement les éviter.

Portons donc nos regards sur ce que la tradition rapporte de Péiops l'Asiatique. Pindare et Euripide, et après eux une foule d'autres écrivains, racontent (1) que Péiops était un Lydien, et régnait originairement près dumontTmolus, sur un pays peu étendu, mais riche par ses mines. Chassé de cette contrée par Ilus, roi des Troyens, qui soumit à son joug le pays du Tmolus, Péiops passa en Grèce avec ses immenses trésors, prit des guerriers à sa solde dans le payséoliende l'Hémonie, qui plus tard fut appelé Thessalie, se rendit avec eux dans la presqu'île des Danaëns, qui devait recevoir de lui le nom de

(1) Plass. loc. cit. ; 260, etc.

DU GENRE HCMALW 475

Péloponèse, et y fonda un pelit royaume sur le territoire d'Olympie. Ses descendants prirent un essor rapide, chassèrent la maison de Danaùs, affaiblie par ses divisions, conquirent le péloponèse et finirent par réunir sous leur sceptre la Grèce entière : Agamemnon, h pasteur des peuples et le chef de la grande expédition de Troie, était, d'après la tradition, arrière-petit-fi]s de Pélops.

Dans ces derniers temps, il est vrai, il s'est trouvé parmi nous, Allemands, des idéalistes, pour qui toute l'histoire des Pélopides n'était qu'un vain mythe. Mais la valeur historique de la tradition qui les. concerne repose sur un double fondementinébranlable'. D'abord, comme il aété démontré ailleurs, les grands rois de Perse, Darius et Xerxès, ont donné à cette tradition une signification très-sérieuse,^en motivant leurs guerres contre la Grèce, sur ce que Pélops, autrefois sujet des rois de Troie, qui étaient eux-mêmes vassaux des grands roisdeNinive, s'était de la sorte révolté contre leur autorité légitime. Il faut donc croire que, dans cette partie de l'Asie, qui possédait des chroniques royales longtemps avant l'époque des historiens grecs, il faut croire, dis-je, qu'on y avait une connaissance assez exacte, tant du royaume de Troie, que de sa domination sur les Pélopides. En second lieu, l'historien de la guerre du Péloponèse, Thucydide, devant l'autorité duquel les prétentions des mythiques et des philosophes de nos jours, s'évanouissent comme la neige aux rayons du soleil, a écrit les paroles suivantes : « Ceux qui ont « fait sur l'ancienne histoire du Péloponèse les recherches « les plus exactes, disent que Pélops vint d'Asie avec de « grands trésors, et qu'à l'aide de ses richesses, il fonda a parmi les indigènes, qui étaient pauvres, un royaume « considérable. »

Outre le courage et l'intelligence, deux choses ont servi à fonder tous les royaumes du monde, l'argent ou les armes. Celui qui voudrait révoquer en doute qu'un puissant étatpélopide florissait en Grèce vers l'an 1280 avant Jésus-Christ,

devrait aussi nier la guerre de Troie, ce qui serait le comble de la stupidité. Pélops, fugitif, n'avait pas d'armée ; il doit donc avoir eu de l'argent.

Ainsi, d'après l'explicalion qui vient d'être donnée, les diverses parties des anciennes traditions helléniques, relatives à Danaùs, à Minos, à Cécrops, à Cadmus et à Pélops, s'enchevêtrent et s'harmonisent en un tout historique. Mais il reste une sixième partie de ces traditions, laquelle est essentielle pour l'intégrité de l'ensemble, je veux parler de celle qui se rapporte à l'expédition des Argonautes.

Les amateurs modernes d'antiquités, y compris Ottfried Millier, si distingué d'ailleurs dans celle sorte d'étude, sont à ce sujet dans un embarras pénible et ne savent que faire des Argonautes. Ne pouvant s'imaginer dans quel but des Grecs, dans des temps si reeulés, auraient navigué vers le pays lointain du rivage oriental du Pont-Euxin, ils proposent de transporter laColchide en Béotie ou en Macédoine, ou peutêtre sur l'Hellespont, en un mot, dans une contrée quelconque de l'Europe ou de l'Asie, plus rapprochée de la Grèce. Mais des interprétations de cette espèce sont indignes de l'histoire. La Colchide des Argonautes est le pays bien connu, auquel tous les anciens géographes donnent ce nom. L'embarras des antiquaires en question vient de ce qu'ils ont laissé de côté les sources orientales.

Aux quatre grandes colonies, que les Ramessides, au temps de leur prospérité, fondèrent sur le sol grec ou pélasgique, il faut en ajouter une cinquième, celle de la Colchide, établie par Sésoslris, au rapport d'Hérodote. Or, lorsque la domination des Pharaons sur la Grèce eut été brisée, il était tout àfait dans l'ordre que les Grecs victorieux cherchassent également à chasser leurs anciens maîtres de celte dernière possession. En effet, aussi longtemps que des vaisseaux égyptiens voguaient vers la Colchide, la Grèce ne pouvait se croire un seul instant à l'abri de nouvelles attaques. En conséquence, une expédition maritime contre la Colchide fut réso-

lue. L'équipage de laflolte, d'après la tradition, se composait surtout d'Eoliens de l'Hémonie ou des anciens alliés de l'Egypte et parents de Crétheuset de Minyas. Naturellement; car c'étaient des gens de mer, qui s'entendaient à diriger des navires. Mais la flotte elle-même, qui dans les traditions se réduit à un seul navire d'une grandeur extraordinaire, portait le nom d'Argos. Ce nom indique que l'entreprise était argienne, c'est-à-dire, qu'elle avait pour auteurs lesPélopides d'Argos, lesquels, indubitablement, devaient être les plus intéressés à porter un coup mortel à la puissance maritime de l'Egypte, par la destruction de la dernière colonie qui lui fût restée. Cette première expédition lointaine des Grecs fut, selon la tradition, couronnée d'un heureux succès : La Colchide fut pillée, la toison d'or fut conquise.

La maison dePélops s'accrut déplus en plus. Elle réduisit d'abord en son pouvoir la presqu'île méridionale de la Grèce. La tradition rapporte cet événement en disant que le Péloponèse reçut son nom de Pélops et de sa race. Ils étendirent ensuite aussi leur autorité sur le continent, et mirent fin à la dynastie héraclide deThèbes, affaiblie par ses dissensions intérieures. Les Cadméens, dit Hérodote, (1) furent chassés de la Béotie par les Argiens, et s'enfuirent en Illyrie chez les Enchéléens.

Mais que devinrent les descendants de Danaûs, également expulsés par les Pélopides? La tradition (2) donne à entendre qu'ils trouvèrent un refuge chez les Eoliensde l'Hémonie, c'est-à-dire, dans l'Hellade septentrionale. En effet, environ quatre-vingts ans après la guerre de Troie, c'est Thucydide (3) qui détermine ce nombre d'années, ils revinrent dans le Péloponèse à la tête de ces Eoliens, qui portaient alors le nom de Doriens, et y fondèrent les états doriens de Sparte, de Messène et d'Argos.

Quoique lesEoliens eussent accordé protection aux Hérach-

1) Hist. V, 61. — (2) Plass. loc. cit. — (5)-I, 12.

des, ils étaient tombés eux-mêmes sous l'influence des Pélopides. En effet, comme nous le verrons, les Grecs septentrionaux, aussi bien que les habitants du Péloponèse, prirent part à la guerre de Troie, c'est-à-dire qu'ils fournirent leur arrièreban au Pélopide Agamemnon.

Mais rien n'atteste autant la puissance de la maison de Pélops, que ce fait, déjà signalé par Thucydide, que le premier nom commun à toute la Grèce qui nous soit connu, se rattache à la domination des Pélopides. Homère, en effet, dit d'Agamemnon : Tt-oXkriGi vyi<jomji xai "Apyzï 7ravTava<ra,ei : « il règne sur un grand nombre d'îles et sur tout Argos réuni, sur l'ensemble d' Argos. Cette dernière expression ne peut guère, à cause du contraste, signifier autre chose que tout le continent de la Grèce. Ainsi, Argos était devenu le nom commun de la Grèce. Or, cela ne peut s'expliquer que par ce fait, que les princes qui avaient leur siège dans l'Argolide, c'est-à-dire, la maison de Pélops, exerçaient une sorte de suzeraineté sur les différents états des anciens Pélasges. Le terme de TzoLva.ya.i6i, par lequel Homère désigne les Grecs comme corps de nation, s'accorde parfaitement avec celte hypothèse.

Au momentoù s'écroule la domination égypto-phénicienne, on voit disparaître la dénomination de Pélasges, imposée aux indigènes par les étrangers, et surgir à sa place des noms nationaux, indigènes. Tel est le nom dépeuple Achéens. Qui étaient les Achéens? sans doute une branche des Ioniens ; car lorsque les Héraclides, à la tête des Eoliens, font la conquête du Péloponèse, ce sont principalement les Ioniens qui sont expulsés de la péninsule. Mais dans le même temps que le nom d'Achéens au sud, on voit paraître au nord celui des Hellènes. En effet, tandis qu'Homère en quelques endroits parle des Panachéens et qu'il comprend sous cette dénomination l'ensemble de la nation ; ailleurs, il divise les habitants de la Grèce en Achéens et en Hellènes : àv *EXXyjvaç y*al 'Ayaiovz ou 'ElloSa xaipivov "Apyo;. Qui sont les

Hellènes? Selon moi, une branche des Eoliens, précisément comme les Achéens sont une branche des Ioniens.

On aperçoit déjà dans Homère des traces de rivalité entre ces deux noms ; on les voit aspirer à une domination exclusive, une question de pouvoir les met aux prises. À l'époque de la guerre de Troie, les Pélopides ont la prépondérance en Grèce, c'est pourquoi Homère parle de7iaya^atoL Si les Pélopides étaient restés les maîtres, la Grèce, dans la suite, aurait porté le nom d'Achaïeau lieu de celui de éXXaç.. Mais grâce au retour deslléraclides les Hellènes éoliens eurent le dessus pendant longtemps ; dès lors il est dans l'ordre que les Hellènes, comme branche dominante de la race éolienne, aient donné leur nom à l'ensemble de la nation.

Ainsi, on le voit, le rôle alternatif des noms d'Achéens et d'Hellènes a pour fondement l'opposition entre les Eoliens et les Ioniens, qui, conformément au tableau -généalogique des Noachides, formèrent la division primitive du peuple grec. Il en est autrement du nom de Pélasges, qui autrefois comprenait des Grecs de différentes races, des Ioniens aussi bien que des Eoliens; car il désignait les anciens habitants de la Grèce tombés sous la domination étrangère des Egyptiens. Bientôt cependant, comme je l'ai fait remarquer plus haut, les dominateurs étrangers trouvèrent bon d'accorderaux Eoliens une certaine participation à leur pouvoir, et de les faire servir d'instruments à l'oppression sous laquelle ils retenaient les Ioniens. Les princes vassaux qui régnaient à Orchomène et dans le pays appelé plus tard Thessalie, Crétheus et Minyas, tiraient leur origine à'Eolus, c'est-à-dire, qu'ils étaient de la race éolienne, et pendant même que la domination étrangère subsistait encore, ils osaient se glorifier de leur généalogie, parce qu'ils avaient recouvré la liberté. Les Ioniens, au contraire, furent longtemps encore privés de cet avantage. Ce ne fut qu'après l'expulsion des étrangers, qu'ils osèrent à leur tour se vanter de leur origine, et se donner pour ce qu'ils étaient par leur naissance, c'est-à-dire, des Ioniens, des Achéens.

L'agrandissement desPélopidcs signale un progrès considérable dans le développement intérieur de la Grèce. Ils forment la première dynastie nationale, issue du sang grec, qui règne sur la Grèce. Par eux, le gouvernement reçoit un caractère essentiellement nouveau. Sous la domination égyptienne, les Pélasges, c'est-à-dire, les Grecs assujettis, étaient sujets de dieux étrangers, àulironos égyptien et de Y Hercule tyrien. À l'aide d'une religion abominable, dont les ressorts étaient la volupté et la terreur, des sacrifices humains et le culte infâme de Mylitta, les dominateurs étrangers avaient tenu en bride 3e peuple asservi. Cette domination étrangère avait évidemment un caractère religieux.

Mais sous les Pélopides elle fait place aune royauté héroïque, le peuple commence à être compté pour quelque chose et il exerce des droits déterminés. Il est fait mention d'assemblées, dans lesquelles on délibère en grand nombre sur les intérêts communs. Les Félopides laissent aussi subsister celte institution dans les états qui dépendent d'eux. Ces états ont partout à leur tête de petits rois ou des chefs, qui ont avec les Pélopides comme des relations de vassalité. Nous ne savons pas, il est vrai, quelle était la nature de ces rapports, mais on peut admettre, sans craindre de se tromper, que les princes inférieurs à Àgamemnon ne le suivirent pas uniquement par bon vouloir ni par persuasion. Je suis fort de l'avis de Thucydide, quand il dit (1) : « Je pense que ce fut par la « crainte plutôt que parla faveur, qu'Àgamemnon réunit la « grande flotte qu'il conduisit contre Troie. » La plus grande partie des Grecs firent cette expédition avec lui, non de leur propre mouvement, mais parce qu'il le fallait bien, attendu qu'Agamemnon était le maître dont on recevait les ordres.

Nous sommes arrivés au moment de la guerre de Troie. Quel en fut le véritable motif ? « Ce ne fut pas à cause d'Hélène, pense Thucydide (2), que cette guerre fut entre- Il) Ilist. I. 9. - (2) Ibid.

prise, mais parce qu'Agamemnon surpassait en puissance tous les princes de son temps. » L'historien athénien veutdire, évidemment, que le dessein d'Agamemnon était de conquérir l'Asie mineure. Et en effet, on ne peut se mettre dans l'esprit que toute l'Asie et l'Europe se soient mises en mouvement pour une femme. Thucydide indique en ces quelques paroles la véritable cause, mais pas encore l'occasion de celte grande guerre. Un coup- d'oeil sur l'état des affaires à cette époque suffira pour la faire découvrir, au moins d'une manière générale.

Il paraît par l'Iliade que le royaume de Troie comprenait non-seulement une partie considérable de l'Asie antérieure, mais qu'il s'étendait aussi en Europe. On voit en effet, combattre pour Priam des Thraces, des Cicones, des Péoniens, tous habitants du rivage européen (1). D'autre part, l'influence politique de la maison des Pélopides se faisait sentir jusqu'au delà des limites extrêmes delà Thessalie. Ainsi, dans un certain sens, Agamemnon et Priam étaient devenus voisins, et une collision entre les deux royaumes était d'autant plus inévitable, que le prince troyen, comme nous savons, s'appuyait du côté de l'orient sur les grands-rois de Ninive. L'Europe et l'Asie, puissances déjà ennemies alors, s'étaient rapprochées l'une de l'autre jusqu'à une distance de quelques lieues, moyennant les deux royaumes de Mycènes et de Troie.

Quant à l'époque de cette guerre, je me bornerai à deux considérations seulement, entre un grand nombre d'autres. D'abord, c'est que, au temps où cette guerre s'alluma sous les murs de Troie, il n'y avait pas encore de royaume de Lydie, car ce royaume ne s'éleva que sur les débris de celui de Troie. Or, comme nous l'avons montré ailleurs à l'aide des chiffres qye nous fournit Hérodote, les commencements des Héraclides de Lydie remontent à l'an 1220 avant Jésus- Christ. La guerre de Troie était donc déjà terminée à cette date; et en effet, Hérodote (2) dit expressément, que la

(1) Platz. loc. cit. — (2) Hist. H. U5.

guerre de Troie avait eu lieu un peu plus de 800 ans avant lui. Nous ne risquons donc guère de nous tromper en la plaçant en 1260. Agamemnon atteignit son but : après de longs efforts Troie fut prise et son royaume détruit.

La guerre de Troie eut des conséquences importantes. Sous ce rapport, il y a Longtemps qu'on Ta comparée aux croisades, et ce n'est pas sans raison. Tandis que ces expéditions des chrétiens ont provoqué la naissance et le développement du tiers-état, par contre, la guerre de Troie fit naître dans la moitié de la Grèce un mouvement aristocratique. Pendant la longue absence des chefs, ceux qui étaient restés en Grèce expérimentèrent qu'un état peut subsister sans roi. Il s'éleva, en outre, des prétendants contre plusieurs des princes absents, et presque tous ceux qui, la guerre terminée, rentrèrent dans leur patrie, y eurent une fin malheureuse. La maison des Pélopides, notamment, périt par des déchirements intérieurs.

A partir de là, on voit surgir, surtout dans les états ioniens, des familles aristocratiques, qui savent attirer le pouvoir entre leurs mains. Les démocraties ne vinrent qu'en troisième lieu et naquirent des aristocraties. Telle est la première conséquence de cette guerre. Mais, en outre, la chute du royaume de Troie ouvrit un vaste champ à de nouvelles créations politiques. A l'intérieur de l'Asie mineure, ses débris donnèrent naissance au royaume de Lydie; tandis que le long des côtes, des Grecs d'Europe émigrés, les uns volontairement, les autres à la suite d'événements qui les y forçaient, trouvèrent un terrain magnifique pour la création d'une seconde Grèce, celle de l'Asie antérieure. .

L'ébranlement causé par la chute d'ilion ne se fit pas sentir en Asie seulement : le contre-coup se propagea jusque sur les rivages de l'Europe situés vis-à-vis des siens. J'ai fait voir précédemment que le royaume de Troie comprenait en Thrace dévastes territoires. Dès que la main vigoureuse du monarque troyen ne fut plus là pour faire sentir le frein au peuple à moitié sauvage de ces contrées, l'agita-

tion le gagna, et, comme un torrent déborde', il se précipita vers le sud, sur les tribus éoliennes qui, depuis l'époque de Cadmus, étaient établies dans l'Hémonie. Celles-ci, poussées en avant, furent forcées de chercher de nouvelles demeures ; et c'est ainsi qu'environ 60 ans après la guerre de Troie, eut lieu une grande émigration grecque, qui changea les relations des états alors; existants, et fonda un nouvel ordre de choses.

Mais des noms inconnus jusqu'ici vont apparaître : un mot d'explication est nécessaire Quoique*, immédiatement avant la guerre de Troie et même encore pendant cette guerre, la maison des Pélopides, qui, comme je l'ai montré, appartenait à la branche achéenne de la race ionienne, possédât la puissance la plus considérable, cependant la prépondérance du nombre doit déjà alors avoir été du côté des Eoliens. En effet, d'après l'Iliade (1), l'expédition dirigée contre Troie comprenait 1186 navires, montés par environ 100,000 Grecs, sous les ordres de 29 chefs différents. Or, de ces 29 chefs, les quatre septièmes presque, 16 en tout, rapportaient leur origine à Eolus, c'est-à-dire, étaient de la race éolienne. Et comme l'ébranlement de la Grèce dont il est question maintenant partit du nord, ce fait prouve à son tour que les Eoliens formaient la population la plus considérable de la Grèce.

Mais à cette époque ils portent d'autres noms qu'auparavant. Homère, comme nous l'avons dit plus haut, connaît les Hellènes comme une branche puissante des Eoliens qui habitaient le nord de la Grèce. Lors de l'invasion des Héraclides dans le Péloponèse, dont j'ai à parler maintenant, il n'en est pas fait mention, et cependant, ils. doivent non-seulement y avoir pris part, mais encore y avoir le plus contribué. En effet, on ne peut guère s'imaginer, sans cela, que la translation du nom à' Hellènes à toute la nation grecque, à .la suite de l'expédition^des Héraclides, ou, en d'autres termes,

(1) P^ss, toc-.cit.

par la conquête que les Eoliens firent du Péloponèse, ait pu avoir lieu. Le sud de la Grèce une fois tombé au pouvoir des Hellènes, qui auparavant demeuraient au nord, tous les Grecs s'appellent Hellènes, et la Grèce Ihllade. Du reste, dous n'avons sur l'expédition des Héraclides que des écrivains beaucoup postérieurs à cet événement : les plus anciens sont Hérodote et Thucydide.

Pourquoi le souvenir du rôle important que les Hellènes du nord jouèrent dans cette grande entreprise s'est-il effacé, tandis que cependant le fait, que le nom d'Hellade est devenu celui de toute la Grèce, témoigne en leur faveur? C'est ce que nous ignorons. Dans les documents que nous possédons, ce sont les Béotiens et les Doriens, deux peuplades auparavant inconnues, que l'on distingue surtout dans l'expédition des Héraclides. On ne peut douter que les uns et les aulres ne fussent parents, c'est-à-dire, des branches de la race éolienne (1). Écoutons maintenant les historiens.

Au dire de Thucydide (2) et d'Hérodote (3), soixante ans après la guerre de Troie, les Thessaliens, qui jusqu'alors avaient habité au nord, dans le pays appelé plus tard Macédoine, firent irruption dans le territoire des Béotiens établis dans l'Hémonie, conquirent ce pays et lui donnèrent le nom qu'il a porté depuis.

Les Béotiens, expulsés, se tournèrent vers le sud, et réparèrent leurs pertes en détruisant les restes des anciens états de Thèbes et d'Orchomène, et en s'établissant dans cette contrée, qui depuis lors porta leur nom. Les Doriens de l'Hémonie furent aussi, quoique un peu plus tard, entraînés par le torrent de l'invasion thessalienne. Unis à une partie de leurs voisins de l'ouest, aux Eoliens qui habitaientlaprovince connue jusque dans les derniers temps sous le nom d'Elolie, ils entreprirent la conquête du Péloponèse. Ils ne manquaient pas, pour la motiver, d'un prétexte spécieux ; car les restes

(!) Fiass. loc. cit. — (2) Hist. I. 12. — (3) Hist. VII, 176.

des anciens Ile'raclides, qui, depuis l'accroissement de la puissance des Pélopides, avaient cherché et trouvé un refuge dans l'Hémonie, se trouvaient aussi dans l'armée confédérée des Doriens et des Eoïïens.

Les Pélopides d'Argos, prévoyant cette agression, occupèrent l'isthme de Corinthe;mais ïeslléraclides s'embarquèrent à Naupacte et passèrent ainsi dans la péninsule. Une bataille fat livrée, dans laquelle le Pélopide Tisamène, roi de Mycènes et de Lacédémone, essuya une défaite décisive. Les ^envahisseurs conquirent peu à peu les cinq sixièmes du Péloponèse, savoir: le littoral à l'est et au sud de l'Isthme, l'Argolide, Lacédémone, la Messénie etl'Elide. Les Achéens, chassés de l'Argolide, se jetèrent à leur tour sur les Ioniens, qui depuis longtemps étaient en possession du littoral occidental de l'Isthme, s'y établirent et lui donnèrent le nom d'Achaïe.

Le Péloponèse presque tout entier reçut une nouvelle forme politique. Les conquérants venus du nord se partagèrent les côtes orientales et méridionales et en partie celles de l'ouest. Les Eoliens s'établirent dans l'Elide, j3n forçant les anciens habitants à leur céder une partie du territoire. C'est sur ce point que la conquête eut le moins le caractère de la violence, et les nouveaux venus ne tardèrent pas à s'y fondre avec les anciens habitants. Les Doriens, au contraire, soumirent à leur joug l'Argolide, Lacédémone et la Messénie. Des Achéens qui possédaient ces contrées auparavant, ceux qui se soumirent volontairement purent seuls conserver une partie de leurs terres, et encore, en reconnaissant la suzeraineté de leurs vainqueurs. Quant à ceux qui essayèrent d'opposer de la résistance, ils furent soumis de vive force et réduits en servitude, sous le nom d'Ilotes.

Tel fut le soit qui atteignit en grande partie les Achéens de la Laconie. Il s'y forma un état militaire, qui portait de la manière la plus prononcée le cachet de l'esprit dorien, c'est-à-dire, éolien antique. Deux autres états furent fondés à Messène et dans l'Argolide, et quelques chefs doriens fon-

dèrent également des états, à Epidaure, à Srcyone et à Corintbe. Enfin les Doriens tâchèrent aussi de pénétrer au delà des frontières du Péloponèse : ils soumirent à leur autorité la ville de Mégare, qui depuis lors fut l'extrême avantposte des Doriens du côté du nord ; mais ils furent repoussés de l'Attique, qui resta aux Ioniens. Le centre seul du Péloponèse, î'Arcadie, garda, protégée par ses montagnes et sa pauvreté, ses souverains pélasges ou anciens ioniens. C'est là que se conserva le plus longtemps l'ancienne manière de vivre, et c'est ce qui explique comment I'Arcadie n'a joué un rôle politique que parmi les états grecs des derniers temps.

L'état des propriétés dans la plus grande partie de la Grèce fut, comme l'on voit, violemment changé par l'expédition des Héraclides. Une masse de personnes y avaient perdu leurs possessions ; il ne leur restait qu'à les ressaisir ou à chercher ailleurs une autre patrie; on comprend qu'elles prirent ce dernier parti. C'est de cette manière que l'invasion dorienne dans le Péloponèse donna lieu à une série d'émigrations, qui se continuèrent pendant plusieurs siècles. Elles eurent chacune à part des motifs fort divers; toutefois c'est ici qu'il convient le mieux de les exposer dans un tableau d'ensemble.

Dès avant l'invasion proprement dite des Héraclides, des Béotiens qui s'étaient établis sur les bords du lac Copaïs, en avaient chassé et dépossédé les Minyenset autres colons éoliens de la première couche, qui habitaient antérieurement cette contrée. Ces fugitifs passèrent des villes maritimes de la Béotie dans les îles de Lesbos et de Ténédos, pénétrèrent ensuite plus loin jusqu'au littoral de l'Asie-mineure, et y fondèrent une série de villes, qui s'étendaient depuis l'ancienne Ilion jusqu'à Pergame. On ne peut guère douter que les Pélopides, après la conquête de Troie, n'aient aussi fondé dans ce pays quelques établissements isolés ; et ce seront, sans doute, ces premières colonies qui auront servi de point d'appui aux nouvelles émigrations. Le territoire occupé,

comme nous venons de le dire, par les Eoliens, reçut depuis le nom d'Eolie. Cume était la plus importante de ces villes.

A\la suite de l'expédition béotienne et dorienne, Athènes s'était remplie de fugitifs ioniens, tant du continent que de la péninsule. Mais comme le sol pierreux de son territoire ne put, àla longue, suffire à leur subsistance àtous, ilsémigrèrent d'abord dans les Cyclades voisines, occupèrent Délos, Naxos, Àndros, Paros et d'autres îles, et poussèrent jusqu'au littoral sud-ouest de l'Àsie-mineure, où ils fondèrent comme une magnifique guirlande de villes, qui presque toutes acquirent une grande importance; telles furent: Phocée, Smyrne, Ephèse, Milet, avec Cliios et Samos, dans les îles de même nom, situées n®n loin du rivage. Ces colonies ioniennes s'étendirent depuis la limite méridionale des établissements éoîiens, jusqu'au delà du Méandre, et le territoire qui les reçut fut appelé Ionie, la perle de tous les pays occupés par les Hellènes. Sous l'influence d'un ciel toujours serein, d'un sol abondant, d'une végétation luxuriante, le génie grec y poussa ses premières fleurs. Le temple de Neptune, sur le promontoire de Mycale, fut le centre religieux de ces villes ioniennes, d'ailleurs indépendantes et souvent en guerre les unes avec les autres. Un commerce lucratif augmenta si rapidement la population et la puissance de Milet, que de son sein sortirent à leur tour de nombreuses colonies, qui allèrent couvrir de leurs établissements les côtes du Pont-Euxin, jusque près des rivages scythes.

LesDoriensne restèrent pas non plus en arrière. Des colons de cette nation s'emparèrent de l'ancienne colonie phénicienne de Cythère, non loin des côtes de la Laconie, passèrent de là à Cos, à Télus et à Rhodes, et soumirent à leur puissance ces îles ainsi que les côtes de l'Àsie-mineure situées vis-à-vis. îl y fondèrent les villes d'Halicarnasse et de Cnide, qui avec la ville de Cos, dans l'île de ce nom, et les trois villes de Jalvsus, de Lindus et de Camirus dans l'île de Rhodes, for-

nièrent la ligue des six villes doriennes (1), dont le centre était le temple d'Apollon triopique. Le territoire qu'ils occupèrent reçut le nom de Doride. Ils paraissent aussi avoir fait des établissements isolés dans quelques Cyclades, nommément à Mélos et à Théra.

C'est de Théra que partit en 631avanl Jésus-Christ, un noble, du nom d'Àristote, pour aller fonder la colonie de Cyrène surla côte d'Afrique, àl'ouest de l'Egypte. Cette colonie, grâce à son commerce avec l'intérieur de l'Afrique, qui abonde en or, parvint promptement aune grande prospérité. Son fondateur obtint pour lui et sa race le pouvoir royal ; ce qui fait qu'on lui donne ordinairement le nom de Battus ; car, d'après Hérodote (2), ce nom, en langue libyenne, signifie un roi. Toutefois, les descendants de Battus ne conservèrent(3) leur haute position que pendant trois générations, parce qu'à partir de là Cyrène fut entraînée dans le mouvement démocratique de la mère-patrie.

Les colonies mentionnées jusqu'à présent reçurent leur nom des races par lesquelles elles avaient été fondées. Il n'en fut pas de même d'autres établissements. Il n'est peut-être aucune ville hellénique qui, proportion gardée, ait fondé autant de colonies que Chalcis, ville principale de l'Eulée, fondée autrefois elle-même, comme nous l'avons vu, par les Curetés, qui, à ce qu'il paraît, propagèrent dans leurs arrière-neveux un penchant héréditaire pour les entreprises hardies. Du reste, des raisons particulières peuvent aussi y avoir contribué : ainsi, on peut soupçonner tout d'abord que, lorsque l'expédition des Héraclides remplissait de trouble et d'agitation tout le continent hellénique, Chalcis, protégée par sa position dans une île, comme Venise pendant la tourmente des grandes invasions, prospéra et grandit avec d'autant plus de rapidité qu'elle n'avait pas de rivaux. Ce furent des Chalcidiens qui, les premiers d'entre les Grecs, osèrent s'aventurer

(I) Forbigcr aile Gcogr. - (2) FJist. IV. 183. — (ô) Plass. loc cit.

en Sicile, et y bâtirent Naxos, qui reçut plus tard le nom de Messana (Messine). Mais ils portèrent surtout leurs vues vers le nord, sur cette presqu'île macédonienne si bien située, dont la forme déchiquetée ressemble à la partie inférieure d'un' gant, et qui reçut le nom de Chalcidique à cause du grand nombre de colonies eubéennes qui y furent établies. A côté de Chalcis, on peut encore citer comme fondatrices de colonies, les villes de Mégar'e et de Corinthe. Les Mégariens trafiquaient du côté de l'ouest avec la Sicile, où ils fondèrent les villes d'Hybla, de ïhapsus, et de Sélinonte ; vers le nord, ils pénétrèrent, les premiers d'entre les Grecs, jusqu'à l'embouchure du Pont-Euxin, où ils fondèrent, dans une contrée délicieuse, la ville de Byzance, qui devait un jour jouer un si grand rôle. Quant aux Corinthiens, ils peuplèrent la côte orientale de la mer Adriatique d'une suite de colonies, qui s'étendirent jusqu'au fleuve Drilon, dans la Dalmatie actuelle. Le plus important de ces établissements fut Corcyre, dans l'île de ce nom, dont le rapide agrandissement ne tarda pas à exciter la jalousie de la mère-patrie. Enfiu, en 735 avant Jésus-Christ, le Corinthien Archias fonda en Sicile la fameuse Syracuse, qui err peu de temps surpassa toutes les autres villes de l'île, et attira la souveraineté à elle.

Outre les Doriens et les Ioniens mentionnés jusqu'à présent, plusieurs des états moins considérables de la Grèce, établirent aussi à l'envi des colonies en Sicile et sur les rivages de l'Italie situés vis-à-vis de cette île. J'indiquerai les noms des colonies du sud de l'Italie, dans la direction de l'est à l'ouest; ce sont : Métapontum, Hydrus (auj. Otrante), Taras (Tarenle), Héraclée, Sybaris, Thurii (où Hérodote acheva ses Histoires) Crotone, Caulonia, Locres, Rhegium, Elée, Posidonia, Néapolis (Naples), Cumes. Ces villes parvinrent à une grande prospérité : c'est par elles que la langue grecque se répandit dans l'Italie méridionale et que ce pays reçut le nom de Graecia magna.

La colonie grecque la plus occidentale fut Massilia (au-

jourd'hui Marseille) fondée, à ce qu'il paraît, dans le cours du 7e siècle, sur le rivage delà Gaule, par des Phocéens de l' Asie-mineure. Lorsque les Perses, sous Cyrus, s'avancèrent contre les villes grecques de l' Asie-mineure, les Phocéens, préférant l'émigration au joug des barbares, abandonnèrent leur patrie, en 540, voguèrent vers l'île de Corse, et s'y établirent dans une ville coloniale, nommée Alalia, qu'ils y avaient fondée déjà auparavant. Mais ni les Tyrrhéniens, ni les Carthaginois ne voulurent souffrir dans leur voisinage un peuple si entreprenant, et ayant réuni leurs forces, ils attaquèrent ensemble les Phocéens. On en vint à une bataille navale, dans laquelle les Phocéens, avec 60 vaisseaux seulement, combattirent avec succès contre des forces une fois plus considérables. Toutefois, après cette victoire, ils se trouvèrent tellement affaiblis (1) qu'ils n'osèrent pas attendre une seconde attaque. Ayant donc quitté l'île, ils cherchèrent un refuge, les uns à Elée, non loin de Naples, les autres à Massilie.

Ces nombreuses émigrations formèrent comme un nouveau monde grec. Il paraît à peine concevable, au premier aspect, que la contrée-mère, si peu considérable, ait été en état d'envoyer au dehors un si grand nombre de colonies, sans éprouver elle-même une diminution considérable de forces. Mais partout où, comme alors en Grèce, il est facile à chacun de se créer son propre foyer, la population augmente avec une rapidité incroyable.

En somme, les colonies grecques avaient les mêmes buts et la même origine que celles des Phéniciens. La plupart furent établies pour donner des possessions à ceux qui en manquaient et pour empêcher l'accroissement d'un prolétariat mécontent et séditieux ; d'autres durent leur origine aux besoins du commerce, et servirent à leurs métropoles soit d'entrepôts et de greniers, soit de stations commodes pour leurs navires.

(l)Plass. H. 439.

Il est cependant une autre circonstance encore qui y donna occasion, et dont nous devons dire un mot : J'ai fait observer précédemment, qu'après l'époque de la guerre de Troie, la royauté héroïque commença bientôt à disparaître et qu'elle fut remplacée par des aristocraties. Or, il est de l'essence des institutions aristocratiques, que les privilégiés s'efforcent de fermer aux autres l'entrée de leur classe. Des limites étroites furent donc fixées. Quiconque voulait avoir part aux honneurs des familles dominantes devait être noble, non-seulement par son père, mais encore du côté maternel. D'autre part, la dissolution des mœurs amena bientôt les aristocrates à joindre à leurs nobles compagnes des épouses secondaires qu'ils prenaient dans le peuple. De là naquit une caste mitoyenne déjeunes gens qui, fiers de leur origine paternelle, demandaient des droits politiques et menaçaient de créer aux aristocrates de grands embarras. On les appela parthéniens.

Pour se débarrasser donc de ces gens dangereux, on les envoyait, munis de toutes les ressources nécessaires, se créer au loin une nouvelle patrie, où ils pourraient dominer selon leur bon plaisir. Il est rapporté expressément de Taras (1) (Tarente), que cette ville fut fondée de cette manière par des parthéniens Spartiates, émigrés sous la conduite de Phalante. La même chose parait aussi avoir eu lieu ailleurs (2).

Il semble du reste évident, par le développement du régime colonial des Grecs, qu'ils étaient bien au courant de ce qui se passait en Asie. Ainsi, tandis que la fondation' des colonies établies dans le voisinage, sur le rivage asiatique et dans les îles de la mer hellénique, * a lieu dans le temps de la prospérité de la puissance phénicienne, des colonies plus éloignées, au contraire, ne sont fondées qu'à partir du moment où Carthage se sépare de Tyr, et où la seconde dynastie deNinive, pesant sur cette dernière ville, donne à la puissance maritime

(1) Hermann. gr. Staatsalterthuemer I, 179, etc.

(2) Niebuhr, allé Gesch. I. 506.

des Phéniciens le coup mortel. La fondation de ces colonies, en effet, appartient à l'époque postérieure à l'an 750 avant Jésus-Christ.

La prospérité delà Phénicie, nous le savons, alla croissant à mesure que la prépondérance des Egyptiens diminuait. Mais dans le principe l'activité des marins phéniciens se tourna de préférence vers les riches contrées de l'Occident, vers les colonies fondées en Espagne. Les Grecs purent donc, sans obstacle de leur part, se propager dans l'intérieur de la mer Egée. Si, à cette époque, ils avaient osé s'aventurer plusloin à l'ouest et au sud, ils auraient été malmenés parles Phéniciens. Ce ne fut donc qu'après les atteintes susdites portées à la puissance phénicienne, que les Grecs osèrent étendre leurs entreprises dans des contrées qui jusque-là avaient été le domaine exclusif du commerce phénicien. Alors eut lieu un rude choc entre eux et les Phéniciens en Sicile, entre eux et les Carthaginois en Corse et en Sardaigne. En Sicile, les Grecs furent vainqueurs et refoulèrent leurs rivaux sur quelques points de la côte orientale ; en Corse et en Sardaigne, au contraire, les Phocéens durent céder, comme nous l'avons vu. On voit par là que les Grecs savaient bien ce qui se passait en Asie, et particulièrement en Phénicie, et qu'ils ne négligèrent pas de tirer parti des revers des grands négociants tyriens. Le Grec était, sous le rapport maritime, élève duPhénicien, et il a hérité d'une partie de sa succession. Charles OttfriedMuller prouve, dans une belle dissertation (1), qu'un frère du poëte ionien Alcée combattit comme mercenaire dans l'armée du roi Nébucadnézar. Ce fait indique suffisamment comment les Grecs s'entendaient à se frayer la route de l'Asie supérieure. Il ne paraîtra plus dès lors incroyable que, dès le temps de Sennachérib, des Grecs se soient mesurés sur mer avec les Assyriens, non loin de Tarse.

L'expédition des Héraclides est le dernier grand boule-

(i) Nicbuhr, I. 510.

versement politique qu'ait subi la Grèce avant le commencement des temps proprement dits historiques. Lorsque les flots de cette invasion se furent peu à peu apaisés et que le calme eut reparu, ce qui certainement exigea un temps assez long, la Grèce présenta, au moins en général, l'aspect qu'elle a conservé jusqu'au commencement de la domination macédonienne. Comparativement aux temps héroïques, dont nous puisons surtout la connaissance dans les chants d'Homère, des changements remarquables se manifestent alors. D'anciens noms très-importants ont disparu, d'autres viennent au jour.

J'ai fait voir ailleurs que les Grecs se divisaient originairement en deux races, les Ioniens et les Eoliens. De ces deux noms, le premier seulement s'était conservé, et encore, pas dans l'intégrité de sa signification : il ne désignait plus une souche, mais seulement une branche, et il dut partager avec un autre le privilège dont il jouissait auparavant. Les Grecs qui, depuis l'essor pris par la maison de Pélops, portaient le nom d'Achéens, n'étaient pas une souche primitive, mais seulement une branche des anciens Ioniens. Ils n'eurent le droit de compter pour une race, qu'après que les deux souches réellement primitives se furent partagées en quatre, changement qui se préparait déjà pendant la période héroïque et qui fut accompli par l'expédition des Béraclides. Cette expédition restreignit le nom d'ionien à la petite branche de ce tronc, qui depuis les temps les plus anciens occupait l'Attique. Mais, en revanche, ce nom, banni par lesDoriens de la plus grande partie du continent grec, se répandit, grâce à de nombreuses émigrations, dans les Cyclades et sur les côtes de l'Asie-mineure. Les Achéens doivent être considérés comme de très-proches parents des Ioniens, et les uns et les autres comme deux lignes collatérales issues d'une même maison.

D'autre part, le nom à'éolien disparaît du continent après l'expédition des Héraclides, quoique cette grande commotion fût proprement éolienne. Il ne prolonge son existence

qu'à l'autre côté de la mer, à la lisière du rivage de l'Asie— mineure. Mais par contre, on voit surgir alors dansl'Hellade proprement dite le nom A' Etoliens. Ce nom, on ne peut le méconnaître, a une affinité évidente avec le nom de race Eoliens, mais il en est une forme altérée. D'après l'ancienne tradition (1), Etolus, ainsi que Dorus, était un descendant d'Eolus ; et en effet, l'origine éolienne des Etoliens ne peut être révoquée en doute. En troisième lieu, à côté de ces Etoliens apparaissent, après l'expédition des Héraclides, des Doriens, delà même manière qu'on voit surgir les Achéens à côté des Ioniens. Ainsi, tandis que l'ancienne souche ionienne se partage en Ioniens nouveaux et en Achéens, la souche éolienne se divise en Etoliens et en Doriens. Homère ne connaît pas encore les Doriens, comme je l'ai dit précédemment, il conserve l'ancienne division en deux souches, mais sous des noms différents, car il désigne la totalité des Grecs par les noms d'Hellènes et A' Achéens. Ses Hellènes sont les anciens Eoliens, et ses Achéens les anciens Ioniens. Si l'on veut s'exprimer comme Homère, il faut dire que les Doriens de l'expédition des Héraclides sont des Hellènes. Aussi est-il indubitable que les Hellènes ont encore paru sous leur nom homérique au commencement de cette expédition, et que même ils en ont fait la plus grande partie. Car, je le répète, la translation du nom d'Hellènes au peuple entier et au pays des Grecs, ne peut avoir eu lieu qu'à la suite de l'expédition des Héraclides. C'est ce qui s'accorde parfaitement, du reste, avec ce fait que les termes ïllaç, zII^vzçtzc/.v illrtvtq, pris dans la signification mentionnée tout à l'heure, se rencontrent pour la première fois dans Hésiode, puis dans Archiloque, c'est-àdire, dans des écrivains du huitième siècle, et plus récents (2) . Mais à mesure que le nom A' Hellènes devient celui de toute la nation, il disparaît comme nom particulier d'une branche des Eoliens, et il est remplacé sous ce rapport par celui de Doriens.

(I) Plass. I. 251, etc. — (2) Hermann.loc. cit. 26.

11 n'y a rien en cela qui doive surprendre, et l'histoire d'autres nations offre des exemples analogues. La souche primitive éolienne, comme celle des Ioniens, se divisa sans auèun doute, et dès les temps les plus anciens, en beaucoup de branches. L'une d'elles venait-elle à jeter beaucoup d'éclat, il pouvait facilement arriver que son nom particulier obscurcît et fît disparaître ceux des branches collatérales, et même le nom général de la race. C'est ainsi que Tacite divise le peuple germain en trois races principales, les Iscévones, les Ingévones etlesHerminones. Et cependant, peu de temps après l'époque de cet écrivain, ces trois noms avaient disparu sans laisser aucune trace. La gloire des Cattes et des Chérusques brilla longtemps avant qu'on sût le nom des Francs ; et cependant ces deux peuplades furent elles-mêmes comprises plus tard sous le nom de Francs. Ce dernier nom n'a-t-il pas aussi, en son temps, désigné trois grands pays, l'Italie, la Gaule et la Germanie ? Or, maintenant, il est restreint à un petit territoire situé sur le Mein. Aux temps de l'empereur Julien, les Àllemans étaient une petite tribu du sud de l'Allemagne ; dans le latin du moyen âge, au contraire, ce nom devint celui de tous les Teutons, et aujourd'hui encore, il a la même signification en français et en espagnol.

Les Doriens,on ne peut le contester, ont été une branche particulière, et, ce qui plus est, longtemps peu connue du tronc éolien. Ce qui le prouve encore, c'est que, même après l'expédition des Héraclides, le nom de Doride resta à un petit territoire de la Grèce septentrionale, situé non loin des frontières de la Thessalie actuelle. Mais la conquête du Péloponèse donna à cette branche, auparavant à peine nommée, une grande importance historique; et ce qui est plus digne encore de remarque, c'est que l'esprit de la race éolienne, jadis étroitement liée avec les Curetés et les Phéniciens, devint comme le patrimoine de cette partie des Doriens qui fondèrent l'état de Sparte. Cette observation m'amène à pouvoir, sans interrompre le fil de mon récit, donner une preuve de

l'exactitude des considérations développées jusqu'à présent au sujet de l'antiquité grecque. On peut résumer les principaux points démon explication aux propositions suivantes : Dans les premiers temps, les tribus des Elisa ou Eoliens et des Javan ou Ioniens, étroitement unies parles liens de la parenté, émigrèrent, comme beaucoup d'autres Japhétides, de l'Asie, leur patrie, et se rendirent par l'Asie-mineure, dans la Grèce actuelle. Pendant que dans la haute Asie, depuis longtemps déjà, de grands royaumes avaient subsisté ou avaient même péri; pendant que l'Egypte possédait un Etat bien constitué, les Grecs primitifs n'avaient encore aucune culture et, par conséquent, pas d'histoire.

Leur première forme de gouvernement leur fut apportée avec la domination étrangère, par des colons égyptiens et par des Phéniciens, que les Pharaons de la 18e dynastie employèrent à la colonisation delaGrèce. Lorsquelapuissance égyptienne s'affaissa, ceux qui jusqu'alors avaient été gouverneurs de la Grèce formèrent deux dynasties royales, qui eurent leur siège, l'une à Mycènes et à Tiryns dans le Péloponèse, l'autre à ïhèbes en Béotie, et d'après l'usage oriental, elles prétendirent toutes deux rattacher leur origine à Héraclès (Hercule), dieu du soleil. Déjà, peut-être, avant la chute de la puissance maritime des Egyptiens, ou immédiatement après, ces souverains d'origine étrangère sentirent la nécessité de fortifier et d'appuyer sur des éléments indigènes leur pouvoir affaibli par la perte des secours qui leur venaient de l'Egypte. Dans ce but, ils attirèrent à eux d'abord des Curetés, puis des Eoliens nobles établis au nord de la Grèce, de sorte que, à côté des Curetés, il y eut des Eoliens qui les aidèrent à tenir en respect les habitants de leurs colonies, pour la plupart Ioniens.

Mais cette mesure ne les sauva pas pour longtemps. Un Grec d'Asie étant venu dans le Péloponnèse avec des mercenaires et de grands trésors, y fonda une nouvelle dynastie, qui parvint à chasser de Thèbes et de Mycènes les deux

maisons royales des Héraclides, el étendit son autorité sur toute l'flellade. Agamemnon, un rejeton de cette nouvelle dynastie, conduisit ces Grecs devant Troie et s'empara de cet^e ville; mais de retour dans ses foyers, il fut assassiné et la puissance des Pélopides ne tarda pas a s'écrouler. Dans l'entre-temps, les Héraclides, chassés de Thèbcs et de l'Argolide, avaient cherché et trouvé un refuge chez les Eoliens de l'ïïémonie, et s'étaient fondus avec ce peuple. Lorsque l'affaiblissement de la puissance pélopide \int leur ouvrir une perspective de rétablissement dans leur ancien patrimoine, ils excitèrent les Eoliens à les suivre dans le Péloponèse, battirent l'armée du pélopide Tisamène, occupèrent le sud de la presqu'île et y fondèrent l'état de Sparte. Les Héraclides ainsi revenus dans le Péloponèse, se divisèrent en deux branches, celle Aes Agiades et celle de JEuryponlides, qui se partagèrent le pouvoir, de telle sorte que les aînés de chacune de ces maisons occupaient toujours le trône de Sparte. Cette ville avait en conséquence deux rois, qui faisaient tous les deux remonter leur origine à Héraclès le Danaïde, ou pour parler plus exactement, à l'ancien dieu du soleil chez les Phéniciens.

Que si cet exposé est conforme à la vérité, on doit retrouver des restes de l'ancienne civilisation phénicienne tant à Sparte que dans l'île de Crète, autrefois le centre du pouvoir colonial égypto-pliénicien. En effet, si les Héraclides de Sparte ont eu avec les chefs des colonies égypto-phéniciennes de Crète, de la Danaïe, de la Cécropie et de la Cadmie, les rapports étroits dont nous avons parlé plus haut, et si surtout ils en étaient les descendants, on ne peut guère se refuser à croire qu'ils ont conservé des souvenirs vivants de leur origine. En un mot, on doit apercevoir dans l'Etat Spartiate des éléments phéniciens et crétois. Et s'il en est réellement ainsi, il est juste d'avouer que l'exposé qui vient d'être présenté, doit être considéré comme exact.

Eh bien! je vais prouver qu'il en est réellement ainsi.

4»o HISTOIRE PRIMITIVE

D'abord la vie publique en Crète et à Sparte nous offre des points de ressemblance frappants. En Crète comme à Sparte, c'était l'Etal qui élevait la jeunesse, et qui spécialement formait les garçons pour en faire de futurs guerriers. La faveur accordée à la pédérastie, l'aversion des hommes libres pour l'agriculture étaient deux choses communes aux deux États. En Crète comme à Sparte existait l'usage des Syssities, c'està-dire, des cercles composés de jeunes gens et d'hommes faits pour prendre leurs repas en commun. Les anciens, déjà, particulièrement Aristote et Strabon, avaient tiré de cette ressemblance d'usages la conséquence que le législateur de Sparte, Lycurgue, avait copié les institutions Cretoises. Mais cette conclusion est inexacte; la ressemblance en question vient de ce que les constitutions Cretoise et Spartiate avaient un fondement commun, parce que la Phénicie avait servi de modèle à l'une et à l'autre.

J'ai fait voir, en un autre endroit, que dans les institutions phéniciennes, 3 et 10 sont des nombres normaux. Or le même phénomène se présente dans les États doriens. Partout, on trouve les Doriens divisés en trois tribus dominantes : les Hylléens, les Dy mânes et les Pamphyles; et si à Sparte il est fait mention de cinq Phyles (tribus) au lieu de trois, cela ne déroge nullement à la règle susdite, car les phyles Spartiates ne constituent pas des classes, ce sont simplement des chefslieux de la contrée. Ce fut seulement parce que le territoire Spartiate était trop grand pour répartir Je peuple dominant entre trois, localités, que la loi ajouta deux phyles aux trois qui existaient déjà. Mais à part cela, les nombres 3 et 10 sont la base de toutes les institutions Spartiates. Trois fois dix forme n'Je conseil des anciens, le peuple vainqueur ou la noblesse Spartiate est divisée en 3 fois 1 0 obes. De même qu'à Tyr, à côté des races ou tribus, il y avait une commune et une foule de gens vivant sous la dépendance des autres, ainsi, l'Etat de Sparte comprenaitti ois classes: les Spartiatis, les Périècesetlesllotes.

J'appeUe de nouver.u l'attention sur le rapport intime que

signale Arislote entre l'Etat de Sparte et celui de la Phénicie. Si la constitution Spartiate reçut cette forme, c'est parce que chez les Eoliens, grâce aux éléments de lacivilisation phénicienne dont ils étaient pénétrés, il était de bonne tradition qu'un Etat bien réglé devait être basé sur le rapportdes nombres trois et dix. En outre, cela explique un fait, établi d'ailleurs par d'autrestémoignages, savoir, que Lycurgue n'a pas inventé les lois fondamentales de Sparte, mais qu'il n'a fait que combiner des matériaux déjà existants, pour en faire un tout bien coordonné.

Je vais plus loin. Dans tout le cours de l'histoire delà Grèce, les Ioniens et les Doriens, Sparte et Athènes, présentent un contraste frappant. On ne dirait pas deux tribus d'un seul et même peuple, mais bien deux nations toutes différentes, tant il y a d'opposition entre la mobilité", la légèreté et la licence attique, et la ténacité des Spartiates, leur attachement à tout ce qui est traditionnel, leur constitution aristocratique, leur piété superstitieuse et leur tendance constante à l'utile. Or, cette différence essentielle a son fondement dans les traces nombreuses de civilisation phénicienne, qui se sont conservées chez les Doriens éoliques.

Ces restes de la domination phénicienne ne se trouvent pas uniquement dans le domaine de la politique. On rencontre encore chez les Grecs d'une époque plus récente des traditions qui trahissent, de manière à ne pas s'y tromper, une origine syrienne. J'ai fait voir en un autre endroit, que les Grecs connaissent un Titan du nom de Japetus, qui, par son union avec Âsia, donna naissance à une nouvelle race d'hommes. Avant ce Japetus ils placent un certain Inachus, qui doit avoir été proprement le père du peuple grec et avoir fondé le premier royaume dans l'ïïellade. Or, sous ce Japetus est caché le Japhet des Sémites, et sous Inachus, le syrien Enak.

D'après la tradition hébraïque (1), la Syrie dans les temps

(t) De t. passîittj et Josué.

primitifs était habitée par une race de géants, les Fnacïm.Oï, je le demande, la propagation de pareilles traditions sémitiques jusque chez les Grecs, peuple européen et japhétique, peutelle se comprendre, à moins d'admettre qu'une tribu grecque fut dans une liaison intime avec un peuple sémitique de civilisation et de langage, et qui doit jadis avoir été le maître en Grèce?

L'obscurité règne dans l'histoire de la Grèce, à partir de l'expédition des Kéraclides jusqu'aux temps deSolon. Cependant quelques phénomènes généraux s'y font remarquer en plusieurs endroits. Non-seulement l'ancienne royauté héroïque disparaît partout, excepté à Sparte, où toutefois encore les deux rois possèdent un pouvoir beaucoup plus restreint que leurs devanciers autrefois; non-seulement on voit des familles aristocratiques attirer à elles l'autorité perdue par les rois; mais le peuple lui-même tend partout à s'élever. Plusieurs causes paraissent avoir coopéré à cette innovation. D'abord le commerce, auquel la fondation de tant de colonies dut donner un grand essor. Ainsi, longtemps avant l'époque de Solon, Corinthe possédait un commerce florissant, et l'on peut eu dire autant des grandes villes du littoral de l'Àsie-mineure, ainsi que d'Egine. À Athènes même, déjà avant Solon, la fortune mobilière ou l'argent avait acquis une grande importance, ce qui prouve que l'industrie el le commerce (lotissaient.

Une autre cause de l'accroissement du pouvoir populaire fut le changement survenu dans l'état militaire en Grèce. Depuis qu'un grand nombre de petits états avaient commencé à se former, les familles dominantes s'étaient vues obligées d'armer le peuple, afin de pouvoir repousser les agressions possibles des peuples voisins. Dès lors la masse de la population des villes fut reçue dans l'armée et se métamorphosa en hoplites ; mais en revanche, aussitôt que la petite bourgeoisie se vit les armes à la main, elle demanda part au gouvernement. En vain les aristocrates menacés cherchèrent à les

exclure: dans leur sein même il s'éleva des ambitieux qui favorisèrent les prétentions du peuple, formèrent des partis, obtinrent, secondés par la commune, le pouvoir dictatorial, dont ils usèrent pour changer la constitution aristocratique dans un sens favorable aux classes inférieures.

L'apparition de ces chefs populaires fut un fait important dans la série des développements par lesquels la Grèce passa de la monarchie à la démocratie. D'ordinaire, on leur donne le nom de tyrans, qui plus tard reçut une signification plus odieuse. Ces premiers tyrans, en effet, n'étaient pas des oppresseurs du peuple; au contraire, ils faisaient cause commune avec lui contre les aristocrates, qu'ils contraignirent à renoncer à des privilèges blessants. Citons le plus brièvement possible les plus remarquables de ces tyrans.

A Corinlhe, la grande famille des Bacchiades avait attiré à elle toutes les charges et tenait toute la commune dans la dépendance et l'oppression. Un homme du peuple épousa la fille d'un Bacchiade, qui, parce qu'elle était boiteuse, ne pouvait trouver un époux de sa condition et se voyait forcée de se contenter d'un plébéien. Le fruit de cette union fut un fils appelé Kypselos. Les humiliations que lui firent subir ses parents nobles du côté maternel inspirèrent à ce jeune homme une haine ardente contre la noblesse : devenu grand, il se mit du côté du peuple, et, avec son secours, il renversa l'aristocratie, vers l'an 650 avant Jésus-Christ. En reconnaissance de ce bienfait, la cité lui déféra une sorte de royauté, qui dura jusqu'à la troisième génération.

Les choses se passèrent de la même manière à Mégare, dans le voisinage de Corinthe. Cette ville avait conservé, des temps antérieurs à l'invasion des Be'raclides , une commune ionienne assez forte, sur laquelle les familles doriennes établirent leur domination. Mais peu à peu le peuple regagna des forces, et il créa dictateur, en 610, un noble appelé Théagènes, qui lui donna des lois équitables et imposa une barrière à l'aristocratie. En 530, le pouvoir fut également

déféré dans l'île fertile et riante de Naxos, à un noble du nom de Lyydamis, qui mit la noblesse à la raison et réduisit en son pouvoir plusieurs des îles Cyciades.

Plus loin, dans la grande et belle ville de Mitylène, près des côtes de l'Àsie-mineure, la famille des Penihélides était en possession du pouvoir suprême, dont elle abusait d'une manière odieuse, au point, par exemple, de l'aire arbitrairement donner la bastonnade aux gens des classes inférieures. Mais à la fmle peuple s'arma de courage, et vers l'an 570 avant Jésus-Chrisl, il élut pour ài<JV{j.vrl-rlï ou législateur, le célèbre Pittacus, qui, par sa naissance, appartenait, il est vrai, à la noblesse, mais qui était en grande considération à cause de sa sagesse et de sa justice. Bientôt, des luttes violentes éclatèrent dans cette cité. Le célèbre poëte Akée, né à Mitylène, et un autre noble du nom d'Antiménidas, se mirent à la tête de l'arislocratie menacée, et mirent tout en œuvre pour maintenir l'ancien état de despotisme. Mais ce lut eu vain : Pittacus resta maître delà situation, rédigea de sages lois, et plusieurs nobles des plus intraitables, entre autres Àlcée, durent quitter Mitylène. Toutefois, lorsque Pittacus eut atteint le but de sa dictature, il remit entre les mains du peuple le pouvoir qui lui avait été confié.

Ce législateur est compté parmi les sept sages : et c'est justice : ses contemporains déjà surent apprécier et admirèîent le rôle politique qu'il avait joué. Alcée fut, il est vrai, d'un autre avis : aveuglé par son orgueil aristocratique, il appelle Pittacus un mauvais citoyen, un défenseur delà communauté. Cela fait voir quelle est la puissance de l'esprit de parti et combien l'égoïsme est capable d'obscurcir les esprits les plus lucides.

Le développement politique dans la ville de Sicyone prit une marche un peu différente, bien qu'au fond le but fût le même. Vers 665, le peuple choisit pour chef et défenseur contre l'arrogance des grandes familles, un homme tiré de son sein, un ouvrier nommé Orthagoras, lequel fit preuve de

beaucoup de sagesse et de justice, et fonda une domination, qui se perpétua dans sa famille pendant près d'un siècle. Un de ses descendants, Clisthènes, prince de Sicyone, acquit beaucoup de gloire.

Pendant que la vie civile se formait de cette manière dans les villes de la Grèce centrale (je fais ici abstraction des deux plus importantes cites, Sparte et Athènes), des chefs guerriers demi-barbares menaçaient, du côté du nord, de la soumettre à leur joug. Nous avons vu plus haut, qu'avant l'expédition proprement dite des Héraclides, les Thessaliens firent invasion dans le pays qui plus tard porta leur nom, et qu'ils s'en emparèrent. Ils s'étendirent toujours de plus en plus, soumirent d'abord la vallée du Pénée, puis les domaines des Àchéens phthiotiques, des Perhabéens et desMagnètes. Après la réduction de ces petites peuplades, ils se portèrent, en l'an 570 avant Jésus-Christ, vers la Grèce méridionale, dans le dessein de soumettre tous les Grecs à leur joug. Ils se tournèrent d'abord contre les Phocéens, et déjà ces derniers étaient sur le point de succomber, lorsque le désespoir leur donna la victoire : les Thessaliens furent repoussés Cette défaite eut une influence remarquable sur le développement ultérieur de la Thessalie. La noblesse guerrière qui y dominait auparavant, unie entre elle par l'amour du butin et par l'espoir de subjuguer toute la Grèce de commun accord, se divisa dès lors en factions isolées, qui se firent la guerre entre elles et plongèrent dans une servitude honteuse la population des campagnes, la classe des laboureurs.

Les Aleuades kLs.ï'isse^es Scopades à Pharsale et à Crannon, dominaient comme des Starostes polonais, et la manière de vivre effrénée de celte noblesse eut pour résultat que la Thessalie, bien que la plus fertile et, par sa nature, la plus riche contrée de la Grèce, perdit presque toute importance politique. Reportons maintenant nos regards du nord vers le midi de la Grèce. Les Doriens, comme nous l'avons dit plus haut, avaient, après leur invasion, fondé dans le Péloponèse

St)i HISTOIRE PRIMITIVE

trois royaumes : celui de Sparte, celui d'Àrgos et celui de Messène. La mésintelligence paraît avoir de bonne heure éclaté entre ces trois états. Dans le principe, ce fut Argos qui eut le dessus. Une tradition assez bien accréditée fait mention d'un roi d'Argos, nommé Pheidon qui, vers l'an 800 avant Jésus- Christ, parvint à l'hégémonie de tout le Péloponèse, et par suite de son autorité prépondérante, introduisit, dit-on, l'uniformité de poids et mesures, appelés par la tradition si&ovia pirpa. Plus tard, la suprématie passa à Sparte, dont l'histoire doit, du reste, être traitée séparément.

Les développements politiques dont nous avons parlé jusqu'à présent eurent une influence prédominante sur la formation de la vie distincte et séparée des villes, et menacèrent de morceler le peuple grec en antithèses ennemies, àmoins qu'un contre-poids quelconque ne vînt mettre des bornes à cette tendance en lui faisant équilibre. Mais à côté de ces efforts pour ainsi dire centrifuges, de cette inclination à s'éloigner du centre commun., il en existait une autre en sens contraire. On voit en Grèce, dès les temps les plus anciens, des institutions remarquables et particulières à ce pays, lesquelles avaient pour but de fortifier parmi les Grecs le sentiment d'une origine commune, et d'unir les diverses parties de la nation en un même tout. Il faut surtout remarquer sous ce rapport les ligues amphictyoniques, les fêtes nationales et l'influence de l'oracle de Delphes.

Les amphictyonies étaient des alliances conclues entre plusieurs états, sans égard à la parité ou à la différence des races, et qui avaientpour but la célébration defêles communes, ainsi que le maintien de la paix pendant des périodes de temps déterminées, ou la conservation de certains principes fondamentaux du droit des gens. Ces ligues avaient toujours pour centre un temple déterminé. Telles étaient l'amphictyonie 1° des villes d'flermione, d'Epidaure, d'Egine, d'Athènes, de Prasia et d'Orchomène en Béotie, laquelle se rattachait au temple de Neptune dans l'île de Calauria, non loin du

rivage de l'Argolide, 2° celle d'Onchestus, sur le territoire d'Haliarte; 3° celle des Ioniens de Délos, qui se réunissaient dans le temple d'Apollon situé dans cette île ; 4° les assemblées qui avaient lieu dans le temple d'Aitémis (Diane), à Amarynthus en Eubée ; 5° enfin, les amphictyons de Delphes, dont l'importance surpassa de beaucoup celle de tous les autres.

Cette dernière assemblée comprenait 12 peuplades : Les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les Perhébéens, lesMagnètes, lesLocriensles OElseens ou^Enianes, les Achéens phthiotiques, les Maliens ou Méliens, les Phocéens et les Dolopes. Les colonies fondées par ces 12 peuplades appartenaient aussi à la ligue ; mais les autres Grecs, tels que les Arcadiens, les Etoliens, en étaient exclus. Cette ligue portait le nom de rb v.oivbv rwv 'EAAyjvwy Gvvidpiov d'où il paraît résulter que cette alliance fut conclue à l'époque où le nom d'Hellènes commençait à s'étendre à tous les Grecs. Les clauses fondamentales de cette ligue étaient: Qu'aucun des peuples alliés ne devait, en cas de guerre, détruire entièrement une ville des amphictyons, ni couper l'eau à un autre par un fossé, et qu'en toute circonstance, chacun d'eux était tenu de porter secours au sanctuaire de Delphes.

L'assemblée amphictyonique de Delphes avait un but analogue à celui de la paix de Dieu au moyen- âge ; on n'y voit aucune trace d'alliance offensive ou défensive. Les députés des amphictyons se réunissaient deux fois chaque année, au printemps et en automne, et alternativement à Delphes ou au temple de Cérès à Anthéla, dans les ïhermopyles. L'ensemble de ces députés formait la grande Ekklesia ou convocation et comptait 24 membres, deux de chacune des 12 peuplades alliées. Ils se partageaient en deux classes : les pylagores et les hiéromnémons : les premiers seuls avaient voix délibérative; l'office des derniers se bornait, paraît-il, à régler les sacrifices et aux affaires sacerdotales (1).

(1) lier m. L c.

Je passe aux fêtes nationales. Il y en avait quatre, savoir: 1° Les jeux olympiques, fondés, dit-on, par Hercule; mais transfonnéspostérieurementparlphitus.roid'Elide, sous l'influence de Lycurgue, le législateur deSparte, et rendus, depuis l'an 800 avant Jésus-Christ, accessibles à tous les Grecs : les Eléens en avaient la direction. — 2° Les jeux néméens, dans le Péloponèse oriental, établis prétendument par les sept de Tliebes :il furent mis plus tard sous la garde commune d'Argos, de Cléones et de Corinthe, — 3° Les jeux isthmiques, fondés jadis par les Ioniens et dirigés plus tard par Corinthe ; — 4° Les jeux pythiens, à Delphes, sous la protection des Àmphictyons.

Pendant ces fêtes, surtout pendant les jeux olympiques, il y avait armistice général. Toute la Grèce était dans l'attente du succès de la lutte et les poètes célébraient la gloire des vainqueurs. — ■ L'usage d'inscrire les vainqueurs d'Olympie -sur des monuments publics, donna naissance à une nouvelle manière de calculer le temps, c'est-à-dire, par des cycles de quatre ans, nommés Olympiades, et qui, à partir du troisième siècle avant Jésus-Christ, fut généralement adoptée par les savants grecs. La première année de la première Olympiade coïncide avec l'an 776 avant Jésus-Christ.

Mais ce qui eut encore une plus grande importance que les Àmphictyonieset les jeux pour l'ensemble delà nation, ce furent les oracles, celui de Dodone, près du lac achérusien, et celui de Delphes. Au témoignage d'Hérodote, celui de Dodone était le plus ancien des deux. Mais à partir de l'expédition des Héraclides et de l'essor que prit alors la puissance dorienne, la voix de l'oracle de Delphes se fit entendre de beaucoup audessus de celle de son rival.

Evidemment ces trois institutions nationales avaient eu pour base un calcul secret, mais d'une grande portée

Les Amphictyonies, les jeux, la Pythie de Delphes, étaient sous la direction cachée de Sparte. Les Pélopides autrefois avaient dominé toute la Grèce ; ils étaient tombés, à la vérité -

mais, même encore après leur chute, on continua à de'sirer, à croire que la Grèce devait former politiquement un tout. Les rois de Sparte s'emparèrent de cette noble tradition, la mirent à profit, et, pour atteindre ce but, donnèrent plus de développement aux trois institutions dont il s'agit. Le nom que portait la ligue amphictyoriique,xotvovrcoy'EXÀy]v&3v(7uy£^piov et le temps où elle se forma, indiquent assez que Sparte avait la main dans tout cela. On rapporte expressément de Lycurgue que ce fut lui qui, de concert avec l'Eléen Iphitus, donna aux jeux olympiques leur forme la plus récente (1). Quant à une liaison secrète entre la Pythie et les chefs de l'Etat Spartiate, elle est insinuée dans un grand nombre de passages des anciens (2). Je ferai remarquer, en outre, que, d'après une tradition assez bien accréditée, ce fut par les soins de Lycurgue que les poëmes d'Homère se répandirent d'abord dans la Grèce d'Europe. Or, ces chants étaient propres à resserrer de plus en plus les liens qui unissaient toute la nation, et c'est aussi le résultat qu'ils ont eu.

On le voit, les données que l'on possède sur l'histoire de la Grèce depuis l'expédition des Héraclides jusqu'à Selon, offrent encore beaucoup de lacunes. Cette histoire ne présente une suite bien marquée que du moment où Athènes et Sparte prirent vis-à-vis Tune de l'autre une position nettement dessinée.

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