LIVRE PREMIER
SOMMAIRB
I. — Les privilèges ecclésiastiques dans l'ancien régime: la primauté i le culte public: le privilège de juridiction; les privilèges en matière d'impôt.
II. — Les richesses de l'Eglise: de l'embarras de les évaluer: richesses immobilières; leur valeur : les dîmes : de l'ensemble des revenus ecclésiastiques.
IIL — Origine du patrimoine ecclésiastique. — Comment l'Elglise améliore et transforme les biens qui lui sont donnés ou légués. — Double charge dont est grevée la propriété ecclésiastique : œuvres de charité au profit des vivants, prière pour les morts. — Comment, à la fin de l'ancien régime, ce double devoir est imparfaitement rempli ou méconnu. — La Commende au dix-huitième siècle, et comment cet abus devient scandale.
[V. — La hiérarchie ecclésiastique. — Le curé. — Presbytères; mode de nomination; attributions, et en quoi le curé participe au pouvoir civil : habitudes intellectuelles, vie morale, tendances sociales; comment les curés inclinent vers les réformes : leur sort matériel : curés décimateurs et curés à portion congrue.
V. — Suite de la hiérarchie ecclésiastique. — Les abbayes : leur aspect i leur grandeur et leurs richesses. — Où se consomme cette richesse : les abbés commendataires. — Symptômes de décadence : peu de vices ou de scandales, mais insufiisance de services et de vertus. — Sous quels aspects de splendeur se cache la décadence; quels sentiments de rivalité un peu envieuse la richesse des moines inspire au bas clergé.
VL — Suite de la hiérarchie ecclésiastique. — Les Chapitres -. chapitres des cathédrales : chapitres des coUégiedes : éclat et richesses de quelques-uns. — Esprit de rivalité entre les chanoines et les curés.
VII. — Suite de la hiérarchie ecclésiastique. — Les Evèques : par qui et dans quelle condition sociale ils sont choisis : grands et petits diocèses « revenus : la résidence : affaires civiles, assemblées des Etats, assemblées provinciales : les évêques et les curés : comment beaucoup de prélats, entre beaucoup d'aptitudes, manquent surtout de celles qui conviendraient à leur charge : comment la rivalité se creuse entre le haut et le bas clergé.
VIII. — De la grandeur apparente et de la faiblesse réelle de l'Eglise de France à la veille de la Révolution. — En quoi l'Eglise paraît maîtresse: aspect d'influence : immense clientèle : liens dans le gouvernement «t à la Cour. — Les villes cléricales : comment tout y est marqué à l'estampille de l'Eglise; cérémonies religieuses et processions.
IX. — Quelles faiblesses se cachent sous l'aspect de celte puissance! Point de désordre, maùs alanguissement assez général : sorte de désuétude des fonctions sacrées : complication des intérêts matériels : La vie des prêtres dans les villes et particulièrement des chanoines : les compromissions avec les philosophes : les assemblées de francsmaçons. — Contraste entre la faiblesse de la défense de l'Eglise et la hardiesse toute-puissante des attaques contre elle. — Comment le péril s'accroît par un aspect de calme qui fait illusion.
X. — Par quelles vertus se rachètent les défaillances de l'Eglise de France ; la pratique de la charité chez, les évêques, dans les chapitres, dans les abbayes.
XI. — Gomment, dans l' alanguissement de tout le reste, les religieuses ont en général conservé intact le trésor de leur ferveur : religieuses enseignantes ^ religieuses consacrées aux œuvres de bienfaisance» religieuses contemplatives.
L'ancien régime reposait sur le privilège, comme le régime moderne croit reposer sur l'égalité. A l'origine, la plupart des privilèges avaient été le prix de services mémorables ou la compensation de lourdes charges; puis, les institutions dégénérant et les hommes aussi, ils avaient survécu à tout ce qui les justifiait. L'Eglise, modelée sur la société civile et faisant corps avec elle, en reproduisait l'image. Elle était privilégiée, et l'était même doublement. D'abord, il se trouvait qu'à beaucoup de dignités ecclésiastiques étaient attachés des titres féodaux. Les évêques, les abbés, les membres des
chapitres ou des collégiales étaient souvent seigneurs temporels, en vertu des prérogatives que les libéralités des princes ou des grands avaient incorporées à leur charge. De là la réunion sur la même tête de la puissance religieuse et de la puissance séculière. Tel était le premier aspect sous lequel l'Eglise apparaissait dans l'ancienne société. En dehors de ces privilèges qui s'exerçaient comme ceux de la noblesse et qu'on pourrait, si les deux mots ne juraient ensemble, appeler privilèges de droit commun, l'Eglise avait ses privilèges à part. Elle en avait surtout qpiatre qui se détachaient du miheu de tous les autres : privilège d'honneur • privilège du culte public exclusivement exercé : privilège de juridiction : privilège en matière d'impôt.
Le privilège d'honneur datait de loin. Dès l'époque mérovingienne, on avait vu les Leudes s'r^ffacer, quoique en murmurant, devant les évêques. Le moyen âge avait proclamé et fortifié la prééminence de l'ordre ecclésiastique. Philippe le Bel et les légistes s'étaient appliqués à restreindre le domaine de l'Eglise; mais à travers toutes les diminutions de puissance, les formes extérieures de respect n'avaient été que faiblement atteintes. Dans les rares assemblées des Etatsgénéraux, le premier rang avait été réservé au clergé. En avril 1695, un édit royal avait solennellement consacré cette primauté (1).
Seuls les ministres de la religion catholique avaient droit à célébrer publiquement les cérémonies du culte. En 1685, Louis XIV, en révoquamt l'édit de Nantes, avait rapporté toutes les concessions accordées par Henri IV aux protestants. Parmi les religionnaires — c'est ainsi qu'on appelait les réformés — les uns, à travers tous les périls, avaient cherché un asile à l'étranger; les autres, demeurés en France, n'avaient gardé d'autre liberté que celle de lire à la dérobée l'Ecriture sainte dans l'intimité de leur foyer. Les plus ardents s'étaient
(1) V. préambule et article 45. (Isambebt, Recueil des anciennes lois françaises, t. XX, p. 243 et 256.;
obstinés à se réunir en secret pour leur prêche, mais au risque d'impitoyables châtiments. En 1724, un édit terrible avait encore empiré la condition des non-catholiques. Tout le dixhuitième siècle s'était écoulé en de capricieuses alternatives de demi-tolérance et de répressions. Cependant le contraste était étrange entre les lois, rigoureuses jusqu'à la cruauté, et l'esprit nouveau qui venait de pousser le protestant Necker jusque dans les conseils du roi. Un édit tout récent avait, à la date du 28 novembre 1787 (1), restitué aux réformés le droit de faire constater leur état civil, c'est-à-dire les naissances, les mariages, les décès, soit devant le clergé, soit devant le juge du lieu, sans être réduits à l'obligation de déguiser ou d'abjurer leurs croyances. Cet octroi serait sans doute le prélude de mesures plus larges. Mais, quels que dussent être les adoucissements ultérieurs, il paraissait peu vraisemblable qu'on allât jusqu'à la reconnaissance officielle du culte protestant. Le 19 novembre 1787, le garde des sceaux Lamoignon, parlant au, nom du roi, s'exprimait en ces termes : « Sa Majesté ne veut d'autre culte public dans son royaume que celui de la religion catholique, apostolique et romaine. »
De bonne heure l'Eglise avait aspiré au rôle de justicière. Avec une laborieuse patience elle avait recueilli, par fragments successifs, tout ce que lui abandonnait la confiance ou l'inertie des princes. Au moyen âge ses ambitions s'étaient trouvées réalisées, et pour le plus grand bien du monde; car nul pouvoir ne l'égalait alors par la science, l'esprit de justice, l'humanité. Sous le nom d'officialités, des tribunaux ecclésiastiques s'étaient créés. Ces tribunaux jugeaient tous les procès civils ou criminels où un clerc figurait à titre de défendeur : en outre, ils évoquaient à eux, même les causes entre laïcs lorsqu'elles touchaient à un titre quelconque, soit aux sacrements et en particulier au mariage, soit aux objets
(1) IsAMBERT, Recueil des anciennes lois françaises, t. XXVIII, p. 473.
de foi : enfin, en certaines matières telles que les testaments, ils exerçaient leur compétence concurremment avec les tribunaux laïcs. Au quatorzième siècle, les légistes, tout imprégnés du droit romain, avaient, les premiers depuis le christianisme, introduit dans le monde une science qui ne relevait point de l'Eglise. Dès lors, au travail qui avait peu à peu tout ramené vers la puissance ecclésiastique, s'était substitué un travail inverse pour restituer à l'autorité séculière les portions démembrées de son domaine. A la fin de l'ancien régime, l'œuvre d'émancipation pouvait être considérée comme à peu près achevée. En droit, les clercs n'avaient point perdu la faculté de réclamer des juges spéciaux. Au chef-lieu de chaque diocèse siégeait encore un tribunal ecclésiastique qui avait son officiai chargé de juger, son promoteur chargé d'introduire les procès, son greffier, ses hommes d'affaires chargés des procédures. Mais les seules causes qui y fussent portées étaient, hormis de rares exceptions, les causes disciplinaires entraînant des peines canoniques telles que la suspense ou l'interdit. La puissance civile avait récupéré tout le reste.
En matière d'impôts, le privilège, quoique très justement battu en brèche, s'était maintenu très vivace. Trois grands impôts directs existaient sous l'ancien régime : la taille, impôt réparti par village et qui pesait sur les roturiers, sur les paysans surtout (1) : la capitation, véritable impôt sur le revenu : les vingtièmes, sorte d'impôt supplémentaire qui se superposait aux autres. Le clergé partageait avec la noblesse l'immunité de la taille. En outre, il ne supportait ni la capitation ni les vingtièmes, et en cela différait de la noblesse elle-même, qui acquittait l'une et l'autre contribution. En dépit de tant de faveurs accumulées, il ne laissait pas que de concourir aux charges publiques. — D'abord l'organisation qu'on vient de dire ne s'appliquait qu'au clergé dit
(1) On ne parle ici que de la taille personnelle, la taille réelle n'étant îjue l'exception.
clergé de France. Le clergé des pays conquis, c'est-à-dire des territoires réunis à la monarchie depuis la fin du seizième siècle, était régi par des règles différentes : en Flandre, en Artois, en Hainaut, en Gambrésis, il était assujetti, dans la même proportion que la noblesse, aux impôts établis dans ces provinces; en Alsace, en Franche-Comté, en Lorraine, en Roussillon, dans la principauté d'Orange, il n'était nullement affranchi de la capitation et des vingtièmes, mais les payait d'après des abonnements séparés conclus avec le Trésor royal (1). — Même à ne considérer que le clergé des anciennes provinces appelé clergé de France, ses privilèges, si étendus, si exorbitants qu'ils fussent, n'étaient point exemption. S'il ne payait pas directement la taille, ses fermiers y étaient soumis sous le nom de taille d'exploitation et en calculaient le montant dans la supputation de leurs fermages, en sorte que la charge définitive retombait sur le propriétaire du sol. Quant à la capitation et aux vingtièmes, le clergé n'en avait pas été gratuitement dispensé, mais s'en était exonéré. Il s'était, en 1710, libéré de la capitation par le versement immédiat d'un capital de 24 millions (2), et s*était, vers la même époque, affranchi des vingtièmes moyennant la somme, d'ailleurs assez dérisoire, de 8 millions (3). En outre, l'Ordre ecclésiastique concourait aux dépenses nationales sous une forme volontaire et qui, à elle seule, avait un aspect très marqué de privilège. Tous les dix ans, il tenait des assemblées, dites grandes assemblées, où, sur la réquisition d'un commissaire royal, il votait, sous le nom de don gratuit, des subsides pour les besoins de l'Etat; puis, par ses agents généraux et ses agents diocésains, il répartissait entre tous ses membres la charge à supporter, et procédait au recouvre-
(1) Neckeb, De l'administration des finances de la France, t. II, p. 308. 309 et 330.
(2) GUYOT, Répertoire de jurisprudence, t. IX, p. 65 et 66.
(3) V. les Finances de l'ancien régime et de la Révolution, par M. Stotjrm, t. I. p. 11.
ment. A ce titre et à des titres divers, 10 millions environ étaient levés chaque année sur le clergé dit clergé de France. Ces sommes ne rentraient pas d'ailleurs directement dans les caisses publiques, mais étaient appliquées en tout ou en partie, soit à rembourser le capital, soit à servir les intérêts des avances qu'en de nombreuses occasions l'Eglise avait faites à la monarchie.
Je m'applique à abréger ce tableau; car je ne veux décrire de l'ancien régime que ce qui est nécessaire pour éclairer le régime nouveau. Visiblement, sous la poussée de l'opinion publique, sous l'influence des philosophes, les privilèges déclinaient. Dans la diminution graduelle ou le discrédit de ses prérogatives, l'Eglise conservait son opulence; et ses richesses, si on n'y portait atteinte, suffiraient, même à défaut du reste, à maintenir la splendeur de son rang.
Quelle était, à la veille de la Révolution, l'importance du patrimoine ecclésiastique?
Si l'on songe aux complications qu'offrent parfois les expertises, même pour les successions privées, on comprendra la difficulté d'estimer l'immense domaine de l'Eglise. L'embarras naît moins encore de l'importance des richesses que des éléments multiples qu'il est essentiel de combiner entre eux.
Quand on approchait d'une abbaye, l'œil était presque toujours attiré par l'ampleur et la surabondance des constructions. Epaisses étaient les murailles et au loin s'étendaient les enclos. Clochers et clochetons se profilaient avec un relief d'autant plus puissant qu'ils dominaient le plus souvent sans rivaux. Le portique, par ses proportions, anaonçeiit une seigneuriale demeure. Si Ton franchissait le
seuil, tout révélait un fondateur qui n'avait épargné ni l'espace, ni la matière, ni le travail de l'homme, et avait créé pour durer. Le bâtiment des étrangers était spacieux, largement ouvert et, si les deux mots pouvaient s'associer, d'une confortable austérité. Les cloîtres s'alignaient dans une harmonie sévère, encadrant les grands préaux. Dans l'église, dans les chapelles s'étalait la somptuosité, bannie partout ailleurs, à moins que le relâchement des règles ne l'eût glissée dans la. maison de l'Abbé. Les cellules elles-mêmes, frustes mais larges et couvrant beaucoup d'espace, offraient l'aspect d'une pauvreté dispendieuse. Cette seule apparence déconcertait toute évaluation. Il était malaisé de négliger ces signes si visibles de richesse. D'un autre côté, comment tarifer ces magnifiques amoncellements de pierre, qui ne seraient plus bons que pour se parer peu à peu de la beauté des ruines si on en changeait jamais la destination?
Ce qui était vrai pour les abbayes l'était aussi, quoique à un bien moindre degré, pour les couvents installés dans les villes. Un jour, on estimerait à 150 millions les seules maisons religieuses situées dans l'enceinte de Paris (1). La supputation pouvait être exacte si on détaillait chaque construction une à une, si on mesurait à la toise et d'après tous les lotissements ultérieurs, la valeur vénale du terrain. Cependant, quel n'était pas le hasard de ces calculs, fondés moins sur l'état présent que sur les transformations aléatoires de l'avenir!
Pour les biens ruraux du clergé séculier ou régulier, les évaluations seraient relativement aisées dans les pays de terres riches, tels que la Flandre, le Gambrésis, le Hainaut, l'Alsace. En ces régions d'agriculture avancée, la régularité des rendements, les mutations assez fréquentes et d'après des taux qui variaient peu, avaient permis d'assigner un cours à la propriété foncière. On pourrait à toute rigueur
(1) Discours de Treilhard, Assemblée constituante, séance du 18 décembre 1789.
évaluer sans grande chance d'erreur, aux bords de la Scarpe ou de l'Escaut les grasses terres de l'abbaye d'Anchin, aux confins des Pays-Bas les domaines de l'abbaye de Saint- Bertin, dans la plaine d'Alsace les prairies de la Zorn ou de la Sauer. Mais que valaient, dans les pays pauvres, peu peuplés, aux transactions rares, les grandes terres ecclésiastiques? Ces terres, aux limites parfois indécises, n'avaient en général point d'équivalent dans la même région, et pour une évaluation monétaire, même approximative, tout point de comparaison manquait. Nul n'eût pu dire ce que ces domaines représentaient, ni surtout ce qu'ils eussent rapporté avec une culture plus intensive et sous l'action du morcellement. Qui eût pu sûrement estimer, aux confins de l'Auvergne et du Velay, les grands bois, les pâturages mal délimités de l'abbaye de Ja Chaise-Dieu?
Le plus solide élément d'appréciation, c'étaient les fermages établis par des baux. Mais fallait-il calculer uniquement le fermage net et liquide? Ne convenait-il pas d'y ajouter le produit des plantations, les fruits consommés sur place, toutes les redevances secondaires qui se superposaient à la redevance principale? Quand on aurait saisi, cru saisir un chiffre exact, bien vite on s'apercevrait qu'on s'était abusé. Il n'était point de grand bien épiscopal ou abbatial qui, sur la fin de l'ancien régime, ne fût grevé de charges. Ici, c'étaient des pensions au profit d'autres ecclésiastiques : là, c'étaient des subventions pour les hôpitaux, les établissements de bienfaisance, les séminaires, les universités : ailleurs, c'étaient des bourses en faveur d'étudiants pauvres. Il faudrait, par déductions successives, obtenir le revenu réel. Lorsqu'on se figurerait le tenir enfin, on constaterait que tout était à recommencer. C'est que la double qualité de débiteur et de créancier se rassemblait souvent en la personne du même propriétaire. Tel qui, d'une main, payait les pensions, en recevait d'une autre main. Les clauses emmêlées des anciens contrats, les restes bizarres de la féodalité, par-dessus tout
les grâces royales avaient créé cet enchevêtreraent^de bénéfices et d'obligations. De là pour l'évaluateur la nécessité de retoucher son travail et d'additionner de nouveau, après avoir soustrait. L'ancien régime était pétri de complications, comme le nôtre s'est complu dans l'uniformité.
On comprend que sur des bases d'estimation si peu sûres, se soient échafaudés des calculs très variables. B£irbier(l ), dans son journal publié sous le règne de Louis XV, a évalué la propriété du clergé au tiers du territoire français. Cette appréciation, vraie peut-être pour le Cambrésis et la Flandre, est, pour l'ensemble du pays, exagérée de plus de moitié. Necker, qui écrivait en 1784, incline à croire que les revenus ecclésiastiques s'élevaient à 130 millions environ (2). Le constituant Dupont de Nemours parlerait, en 1789, de 60 millions seulement (3) : en revanche, Chasset, un autre constituant, formulerait, en 1790, le chiffre de 170 millions (4). A l'inverse, les assemblées du clergé, de 1755 à 1765, n'avaient attribué aux propriétés de l'ordre ecclésiastique qu'un revenu de 62 millions (5). Talleyrand, en 1789, estimera ce revenu à 70 millions (6).
Entre ces évaluations fort diverses, le document le plus digne de foi me paraît être un rapport de M. le marquis de Montesquiou sur les finances, rapport publié à la fin de la Constituante, alors que les déclarations des intéressés, les enquêtes, et enfin les premières ventes, réalisées en général à un taux avantageux pour le Trésor, auraient fourni un notable supplément de lumières. M. de Montesquiou, par une série de calculs et d'analogies, attribuerait à l'ensemble des immeubles ecclésiastiques une valeur globale de 3 milliards, ou, pour parler plus exactement, de 2 992 538 140 li-
(1) Babbiee, Journal, t. III, p. 208.
(2) Neckeb, De l'administration des finances de la France, t. II, p. 317.
(3) Assemblée constituante, séance du 24 septembre 1789.
(4) Assemblée constituante, séance du 9 avril 1790.
(5) Necker, De l'administration des finances de la France, i. II, p. 316.
(6) Assemblée constituante, séance du 10 octobre 1789.
vres. Sur ces trois milliards, le domaine forestier serait estimé à 392 millions. En allouant aux bois un revenu de 2 1/2 pour 100, en évaluant à 100 millions les édifices sompluaires ou d'aiïjctation purement religieuse qui ne rapportaient rien, en capitalisant le reste des propriétés au taux de 3 pour 100, on arrive à un revenu total de 85 millions environ. De tous les chiffres qui ont été produits, celui-ci paraît le plus rapproché de la vérité (1).
A ses biens fonciers, le clergé joignait un autre élément de richesse, à savoir les dîmes. On en trouvait l'origine aux premiers temps de l'Eglise et jusque dans cette parole de saint Paul, en son Epître aux Galates : « Le fidèle doit assister de ses biens celui qui l'instruit. » Elle avait été réglementée par Charlemagne, s'était perpétuée durant tout le moyen âge, avait survécu aux transformations des âges suivants, et, quoique très attaquée, se maintenait encore au dix-huitième siècle. Loin d'être établie d'après des règles uniformes, elle variait suivant les régions, soit quant à son taux, soit quant à son objet. Elle ne frappait pas, comme son nom l'indique, le dixième des produits, mais en moyenne le dix-huitième seulement. En certaines provinces comme en Artois, elle portait non seulement sur les céréales, mais sur les fourrages, le chanvre, les laines, et, sous le nom de dlme de sang, se prélevait même sur les animaux. En d'autres lieux, elle ne portait que sur les grains. Souvent, dans la même contrée, elle variait de paroisse à paroisse. En Franche-Comté, elle était pour le blé ici d'une gerbe, là de deux gerbes pour la même mesure de terre : un peu plus loin, elle se répai'tissait par foyer ou bien encore se payait suivant le nombre do bêtes ou de charrues. Le produit total des dîmes pour la
(1) Cette évaluation est celle qui est fournie par Lavoisier. (De l'état des finances de la France au 1^ janvier 1792 par un député suppléant, p. 80 et suiv.) — Ce chiffre doit être considéré comme un chiffre minimum, car il paraît reconnu que l'estimation des bois est notablement inférieure à la réalité.
France entière serait évalué, en 1790, par le représentant Chasset, à 123 millions (1). Cette évaluation, qui paraît sensiblement exagérée, ne figurait en tous cas que le chiffre brut de la redevance. La dîme, soit qu'elle appartînt aux curés, soit qu'elle fût revendiquée par les abbayes investies des droits curiaux, était généralement recueillie par des fermiers qui prélevaient, à titre d'intermédiaires, d'assez gros bénéfices. En outre, les paysans, qui, en certaines provinces, commençaient à s'enhardir un peu, trouvaient des raisons très subtiles, très tenaces, pour discuter ou restreindre leur dette. Aux contestations s'ajoutait la fraude qui, aux approches de la Révolution, semblait très vénielle vis-à-vis de l'Eglise. Une tendance assez générale était de réduire la dîme aux gros fruits, c'est-à-dire aux grains ou autres céréales, et de s'affranchir du reste. Le temps était peu favorable aux réclamations ecclésiastiques, même légitimes. Placés entre le scandale d'un procès avec leurs paroissiens et l'ennui de leurs ressources diminuées, les curés s'exaspéraient parfois jusqu'à plaider; le plus souvent, ils cédaient. C'est ainsi que le produit brut se fondait sous les prélèvements des fermiers, puis se fondait encore par les calculs ou les réclamations des débiteurs. On comptait de ce double chef une déperdition de 30 pour 100 environ, ce qui réduisait à 80 millions à peu près la recette nette des dîmes.
Telles étaient pour l'Eglise les deux grandes sources de ses richesses. Pour être complet, il convient d'ajouter les rentes diverses dont jouissaient parfois les abbayes et les évêchés et qu'on pouvait évaluer en totalité à une quinzaine de millions. On arrive ainsi, en laissant de côté le casuel et les quêtes, à un revenu global de 180 millions : 85 millions pour les immeubles, 80 millions pour les dîmes, 15 millions pour les rentes. Un seul élément demeure en dehors de cette évaluation : ce sont les richesses de l'Eglise en métaux précieux,
(1) Assemblée constituante, séance du 9 avril 1790
en pièces d'orfèvrerie, en tapisseries, en ivoires, en émaux, en objets d'art. Mais ces richesses, qui étaient immenses, échappent à toute estimation, car on n'en possède que des descriptions partielles, incomplètes; et elles seraient plus tard anéanties par goût de détruire, cédées à vil prix, dispersées dans un gaspillage inouï. Quelle qu'en fût la valeur intrinsèque, elles n'ajoutaient d'ailleurs rien au revenu réel du clergé. Elles étaient immobilisées, improductives et n'avaient, au moins par leur destination première, d'autre objet que de décorer le temple et de rehausser le culte divin.
Cette richesse, par son origine, fut aussi régulière qu'aucune autre le fut jamais. Dans les archives publiques ou privées, on retrouve encore bon nombre des chartes qui ont constitué la propriété ecclésiastique. Rois et princes, bourgeois et seigneurs, clercs et laïques, membres de corporations, tous ont contribué, d'âge en âge, à fonder, à grandir le patrimoine sacré. Celui-ci a donné en exécution d'un vœu fait dans les périls d'un voyage, dans les anxiétés d'une tempête, dans la fortune chancelante d'une bataille, ou bien encore pour l'heureux retour des Croisades; celui-là a voulu remercier Dieu pour une épidémie apaisée : tel autre, en quittant le monde pour le cloître, a déposé sur le seuil même du cloître tout ce qu'il avait de richesse. Le plus souvent, c'est à l'approche de la mort que s'aiguise le désir d'acheter les biens du ciel par ceux d'ici-bas, et la forme la plus générale des donations est la forme testamentaire. Il y a les âmes pieuses qui s'appliquent à sanctifier leur fin. Il y a les âmes tremblantes, toutes palpitantes de terreur sous les aiïres du trépas, et qui éperdument jettent tout aux pieds de Dieu dans l'espoir de
le rendre propice. Il y a les délaissés qui, n'ayant plus de parents, veulent se survivre en quelque grande fondation pieuse où leur nom s'encadrera comme dans l'auréole d'une légende. — Souvent le don s'accompagne de conditions où se maïque le souci de stipuler pour ce monde au moment même de le quitter. L'un ordonne que, dans l'église bâtie ou restaurée par son legs, une chapelle castrale avec banc privilégié sera établie pour ses descendants. L'autre, qui dote une cure, une chapelle, une collégiale, réserve pour sa postérité le droit de nommer les curés, les chapelains, les chanoines. Un troisième exige que son corps repose sous les dalles du chœur et qu'au lieu le plus apparent du sanctuaire une inscription, mêlant les vanités de la vie au néant de la mort, rappelle à jamais aux fidèles tout ce qu'il fut ici-bas. — Infinis sont les privilèges où se marque la reconnaissance des libéralités. Ainsi l'Eglise qui reçoit est appelée à concéder à son tour. De là le bizarre enchevêtrement de services et de charges qui, s'accumulant avec les siècles, prêteront à la fin de l'ancien régime un aspect d'inextricable confusion. Cependant les dons les plus magnifiques ont pour origine le besoin d'expier. Dans le Nord, dans l'Est de la France, l'Eglise est devenue plus riche qu'en aucune autre contrée. C'est que là-bas ont vécu, aux bords de la Moselle les Leudes Austrasiens, aux rives de la Manche les seigneurs normands, grands pillards devant les hommes, mais à leur mort tout torturés de terreur et ne se calmant qu'en payant rançon à Dieu. Il arriverait donc que les lieux où l'on donnerait le plus seraient précisément ceux où l'on aurait le plus péché.
L'Eglise a doublement légitimé sa propriété en la faisant sienne par une occupation féconde. On lui a livré des landes, elle en a fait des champs; on lui a concédé des forêts, elle les a défrichées; on lui a donné des marais, elle les a desséchés. Où il y avait de grands espaces vides, elle a construit les monastères; autour des monastères, des maisons se sont groupées qui sont devenues villages, bourgs, villes. Sous le travail
L'ÉGLISE PRIVILEGIEE f6
séculaire des moines, la propriété a décuplé, comme un métal précieux sous la main de l'artiste qui le cisèle, et le monde qui, un jour, pourra dépouiller l'Eglise, n'est déjà plus le maître d'effacer la trace de ses bienfaits.
Vers le quatorzième siècle, les légistes paraissent, tout fiers du droit romain retrouvé. La propriété ecclésiastique les déconcerte et ils disent : « Voilà une propriété qui ne ressemble à aucune autre ». Ils ne se trompent pas. Cette propriété porte avec elle d'augustes servitudes. Elle est grevée d'un double fidéicommis : fidéicommis au profit des vivants, fidéicommis au profit des morts.
Les vivants, ce sont les pauvres, pauvres par l'indigence, pauvres par l'ignorance, pauvres par la maladie, pauvres par l'infirmité. J'ouvre les testaments. Presque partout l'abbaye, la collégiale, le chapitre, l'évêché n'est que l'intermédiaire : le vrai donataire, c'est le Christ honoré dans ceux qui souffrent. Aux donations, aux legs, des chaiges correspondent qui varient à l'infini : ce sont les indigents à nourrir, les enfants à enseigner, l'hospitalité à exercer visà-vis des voyageurs, les blessés des combats à recevoir et à panser, les troupes en marche à héberger, les infirmes à recueillir, les nouveaux convertis à confirmer dans la foi. Ces hbéralités privées, accumulées d'âge en âge, forment le vrad budget de l'assistance, et pendant de longs siècles la société n'en connaît guère d'autre.
Ce fidéicommis n'est point le seul ni même le principal. Il y a d'autres pauvres, les pauvres de là-haut, ceux qui, d'après le dogme chrétien de l'expiation, souffrent en attendant la délivrance. La propriété a été grevée d'une charge sacrée, la prière pour les morts. Les testateurs ont dit : t Voici ma terre, elle est vôtre; voici mon or, il vous appartient; voici mes bijoux, je vous les donne ou plutôt je les donne à Dieu pour la magnificence de son culte. Seulement, quand on m'aura déposé dans la bière, quand, au moment de clouer le cercueil, on aura placé dans mes mains, en signe
de résurrection, un rameau de la dernière Pâque, vous ne m'abandonnerez pas. Quand vos moines psalmodieront à leurs stalles, mon nom, par intervalles, se fixera sur leurs lèvres; sur la pierre où je reposerai, un autel s'élèvera où le saint-sacrifice se célébrera pour moi^; quand vous accomplirez les œuvres de miséricorde, vous vous sou%'iendrez de mon âme en détresse, afin que le Christ, soulagé dans les souffrances de ses pauvres, abrège aussi pour moi les souffrances de l'expiation. » Ainsi ont parlé les testateurs. Souvent les termes s'élargissent. Celui qui teste au moment de mourir stipule l'aumône de la prière, non seulement pour lui, mais pour ses pères, pour ses descendants, pour tous ceux qu'il a connus et aimés, pour son suzerain, pour ses vassaux. Parfois le cœur s'agrandit à la mesure de l'amour divin, et la seule charge du legs, c'est à perpétuité la prière universelle pour tous les hommes venus en ce monde, pour tous ceux qui y viendront jusqu'à la fin des âges. Le bienfaiteur s'oublie dans une abnégation sublime, s'absorbe dans le sein de Dieu jusqu'à lui tout remettre, même son salut, et ne veut plus qu'une chose, c'est qu'à toute heure. Dieu, prêtant l'oreille aux bruits de la terre, entende une voix adoratrice, montant vers lui.
L'Eglise est tout d'abord demeurée l'économe fidèle des biens déposés dans ses mains. Scrupuleusemont, elle a rempli son double ministère de soulager les vivants, d'implorer pour les morts. A l'époque que j'essaye de décrire, une grande corruption l'a depuis longtemps gagnée.
Je voudrais d'un mot marquer cette décadence. Elle se résume dans la séparation de deux choses moralement indivisibles : à savoir, les biens accumulés par la libéralité des fidèles, et les obligations pieuses qui ont été la charge de ces dons.
Les biens s'appellent d'un nom générique où se marque déjà quelque excès de prédilection pour les richesses humaines. On les appelle des bénéfices. Il en est de magnifiques,
il en est d'infimes. Il y a les abbayes qui rapportent cent mille livres; il y a les chapelles établies au bord du chemin, et dotées, pour le service religieux, de quelques arpents de médiocre terre. Il y a les canonicats opulents; il y a les prébendes, les semi-prébendes pauvres, presque misérables. Grands ou petits, ces biens sont âprement désirés, car il y a des convoitises de toute taille. C'est déjà un mal que cette avidité. Mais voici le mal bien plus grand. Une pratique s'est établie, tolérée d'abord, expliquée même par des raisons assez plausibles, mais devenue funeste pour la discipline et le bon renom de l'Eglise : le bénéfice, c'està-dire l'émolument foncier et pécuniaire, peut se fixer, se fixe souvent sur la tête d'un ecclésiastique étranger, parfois d'un clerc revêtu seulement des ordres mineurs et qui, par corruption des mots, porte dans le monde le nom d'abbé. Ce titulaire n'est pas tenu de résider et ne réside pas. A des intervalles plus ou moins rares, il vient visiter son bénéfice, comme un propriétaire sa ferme. Il règle les coupes, marque les arbres, inspecte les bâtiments., puis il part en emportant ce qu'il peut d'argent et va le dépenser au loin. Ainsi, il y a divorce entre la richesse, d'un côté, et, de l'autre, tout ce que cette richesse comporte avec elle de charges : ainsi les mêmes mains qui recueillent les revenus ne sont plus celles qui s'étendent vers le pauvre ou célèbrent le saint sacrifice pour les morts.
De là une terrible décadence des deux plus augustes ministères chrétiens, le ministère de la charité, le ministère de la prière. Sûrement la charité n'est pas morte, mais exercée loin de l'œil du maître et comme par procuration, elle s'alanguit et perd son sens divin, celui de la fraternité dans le Christ. Quant à la prière, elle se délègue, comme on ferait d'une fonction inférieure qui se remplit au rabais. Il y a dans le clergé deux classes, ceux qui jouissent des revenus des fondations, ceux qui acquittent les charges de ces mêmes fondations. Ceux qui jouissent, on les retrouve à la Cour,
dans les salons, dans les académies, dans les chaires des grandes villes. Avec le temporel de leur bénéfice ils font bonne figure, et dans le costume ou dans les manières gardent juste assez de l'Eglise pour expliquer de vivre d'elle. Je ne veux point dire que le jugement s'applique à tous les bénéficiers, mais vis-à-vis d'un grand nombre, il n'est que vrai. Cependant aux lieux où les donateurs ont vécu, au milieu des terres dont ils se sont dépouillés, il y a d'autres prêtres, mais jugés de second ordre et diminuant peu à peu par extinction. Ces prêtres inférieurs vivent de ce que le titulaire du bénéfice veut bien ne pas emporter, exercent la charité comme ils peuvent, puis, à l'autel ou dans leurs stalles, recommandent les pauvres morts qui, selon l'expression du psalmiste, « du fond de l'abîme crient vers Dieu ». Et c'est le signe des temps qne cette dégradation du sens chrétien qui honore la fonction subalterne, celle de jouir, relègue au second rang la fonction sublime, celle de prier.
Pour les bénéfices les plus importants, presque tous à la nomination du roi, cette appropriation des biens sans accomplissement personnel des charges se désignait d'un nom tout spécial. On l'appelait la Coirunende.
On nommait ainsi la délégation à un personnage séculier des revenus d'un bénéfice régulier, généralement d'une abbaye ou d'un prieuré, avec dispense de régularité. En principe, le bénéficiaire devait être engagé dans les ordres ou les recevoir dans un délai déterminé : en fait, on était parvenu à tourner la règle et à étendre jusqu'aux laïques la jouissance des biens ecclésiastiques, soit par une sorte de fidéicommis désigné sous le nom de confidence (1), soit au moyen de pensions imposées aux abbayes par le roi. La Commende étalait, sous son image la plus frappante, l'abus qu'on vient de décrire. Le commendataire était loin, recueil-
(1) V. GuYOT, Répertoire de jurisprudence civile et canonique, t. I\ , p. 426.
1/ÉGLI8E PRIVILÉGIÉE i«
lait par lui-même ou par un régisseur les revenus du bion qui était le bien de Dieu. Puis il laissait comme par grâce quelque chose pour l'entretien des bâtiments et les charges, quelque chose pour la subsistance des moines, quelque chose aussi pour la charité. Cependant, celui qui remplaçait l'abbé commendataire et qu'on désignait sous le nom de prieur claustral pourvoyait, tant bien que mal, aux œuvres de miséricorde. A la fin de l'ancien régime, l'abus avait pris les proportions d'un fléau. Les abbayes de femmes étaient en règle. Mais, parmi les abbayes d'hommes, les quatre cinquièmes au moins étaient en commende. Qui eût dénoncé le scandale? La royauté? Mais cette pratique lui permettait de doter ses favoris. Les philosophes? Ils raillaient le mal, mais on assourdissant leurs critiques; car les abbés commendataires qu'ils rencontraient dans les salons étaient parfois leurs amis, je n'ose dire leurs protégés. Le Saint-Siège? Mais il avait perdu son autorité antique; il craignait l'opposition du haut clergé séculier; il redoutait que le pouvoir civil, par représailles, ne mît sous sa main tout ou partie des biens des abbayes. Luimême, d'ailleurs, en une certaine manière, participait à i'abus; en 1788, deux des cardinaux romains étaient commendataires en France : le cardinal Zelada, pour l'abbaye de Marsillac; le cardinal Doria, pour l'opulente abbaye de Gorze (1). Restait la masse, ce que, plus tard, on appellerait le peuple. Mais ignorant de sa puissance, il ne savait encore que bénir pour les bienfaits, que gémir sous les oppressions. Dans une soumission toute proche d'un réveil terrible, il se taisait, jusqu'au jour où, devenu de timide violent, de suppliant féroce, il se ruerait, moitié larron, moitié justicier, sur les biens détournés de leur fin.
(1) V. VAlmanach royal de 1788,
J'ai essayé de dire les privilèges du clergé, d'énumérer ses richesses, de marquer la perversion de ces richesses ellesmêmes. En cet ordre privilégié, il y avait des degrés infinis dans les privilèges, les uns accaparant tout, les autres n'ayant de privilégié que le nom. Je touche ici à l'une des principales faiblesses de l'Eglise gallicane. Telle était l'inégale répartition des avantages sociaux que tout semblait préparé par avance pour l'esprit de compétition, non pour la solidarité.
En étudiant de bas en haut la hiérarchie ecclésiastique, on se rendra compte de ce grand mal qui, à la veille de la Révolution, travaillait le clergé de France.
Au dernier degré de la hiérarchie est le curé de village. Il est le plus humble par le rang, mais aussi le premier par l'influence; car, seul, il est en contact direct, permanent, intime avec ses ouailles. En chaque paroisse le presbytère est généralement près de l'église, qui est elle-même entourée du cimetière. Il diffère d'aspect suivant les régions et aussi suivant les goûts du pasteur. En Picardie, où le clergé rural, assez rustique, vit comme le paysan, il prend un aspect de ferme et s'entoure d'une étable, d'une grange, parfois même d'une bergerie. En Artois, on dirait une demeure de ménagers aisés : point d'étage à l'ordinaire et à l'ordinaire aussi un toit de chaume; mais des pièces spacieuses, un vaste jardin, souvent près du porche un gros tilleul, dont plusieurs subsistent encore. En Bretagne, où les paroisses sont très étendues et renferment, suivant l'expression consacrée, un grand nombre de « communiants », le logis du recteur se proportionne à rimportaace de sa charge et, sans être jamas
luxueux, domine un peu plus les autres habitations; puis des succursales, désignées sous le nom de trêves, et desservies par des prêtres auxiliaires, subviennent aux besoins spirituels des hameaux trop éloignés. Dans le sud de la France, dans le sud-est surtout, où les villages, au lieu de s'étaler, s'accrochent tout resserrés aux flancs des collines et descendent en ruelles étroites, la maison curiale se confond dans la masse des constructions voisines : le plus souvent point de jardin, mais une simple terrasse soutenue par un mur en pierre sèche et médiocrement ombragée par deux ou trois figuiers : tout prés de là, l'église, souvent à l'air de forteresse, qui profile dans le ciel bleu son campanile tout bistré de soleil et ses cloches en plein vent. Tel est l'aspect dans le Vivarais méridional, en Languedoc, en Provence.
Ceux que la Providence a fixés en ces presbytères de campagne, souvent pour toute leur vie, y ont été conduits par des volontés très diverses. Une règle universelle confère aujourd'hui aux évoques le choix des curés de village. Tout autre apparaît l'ancien régime. Le droit de collation aux cures a été souvent réservé à ceux qui ont créé la paroisse, ont construit l'église ou l'ont dotée. Dans le diocèse de Boulogne, sur 286 paroisses, i'évêque ne nomme qu'à 69 cures ; une cure est réservée à la nomination du roi ; les autres collateurs sont les évêques de Saint-Omer et d'Ypres, les chanoines de Boulogne, d'Ypres, de Saint-O/ner, d'Hesdin, de Saint-Pol, les administrateurs de l'hôpital de Boulogne, enfin divers abbés, prieurs, ou même patrons laïcs. Dans les diocèses voisins d'Arras et de Saint-Omer, le droit épiscopal est encore plus restreint (1). En Bourgogne, I'évêque de Mâcon ne dispose que de 69 cures sur 215 (2). Pareillement, en Berry, l'archevêque de Bourges ne nomme qu'à un très
(1) Deramecourt, Le Clergé du diocèse d'Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, t. I, documents annexés, p. 448-482.
(2) Abbé Chaumokt, Recherche sur la persécution religieuse d( ns le diocèse de Mâcon, p. xix et suiv.
petit nombre de charges curiales (1). En Franche-Comté, dans le diocèse très étendu de Besançon, le chapitre métropolitain nomme à 24 cures, les abbayes à plus de 100, les seigneurs à 70, le roi à 6; dans cinq paroisses s'est conservé l'ancien système des élections par les paroissiens. Que restet-il à la disposition de l'archevêque? On a calculé que, sur qumze cents bénéfices de toute sorte, une centaine seulement étaient conférés directement par lui (2). Des constatations pareilles pourraient être faites en la plupart des diocèses. L'évêque, pour les cures auxquelles il ne nommait pas, ne conservait que le droit d'institution; il ne la refusait quj pour indignité au point de vue de la foi ou des mœurs.
Très dissemblables entre elles étaient les paroisses par l'importance ou la population. On en voyait qui couvraient plus de dix lieues carrées; d'autres ne comptaient qu'une vingtaine de chaumières. Les limites n'étaient pas toujours invai'iables : c'est ainsi que, dans la Beauce et la Sologne, il se trouvait des fermes qui appartenaient alternativement et pendant une année à une paroisse ou à une autre (3). Que son domaine fût petit ou grand, le curé ne laissait pas que de s'y mouvoir avec une assez enviable indépendance. Il était en général inamovible. S'il lui était accordé un vicaire, il avait le droit de le choisir. Il n'était pas seulement prêtre, mais en une certaine manière magistrat. Tandis que, dans les villes, s'étaient développées les institutions municipales, les communautés d'habitants dans les campagnes ne connaissaient guère d'autre lien que celui de la paroisse : or, la paroisse, unité empruntée à l'ordre religieux, avait pour beffroi le clocher, pour forum la place ou le porche de l'église, pour lieu d'assemblée l'église elle-même, pour chef naturel le
(1) Vicomte db Bbimont, M. de Puységur et l'église de Bourges pendant la Révolution, p. 31.
(2) SiuZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs, t. I, p. 168.
(3) JoussB, Traité du gouvernement temporel et spirituel des paroisses, p. 2.
L'ËGLISE PRIYILÉGIÉE 2i
curé. Le curé tenait l'état civil, c'est-à-dire le registre des naissances, des mariages, des sépultures. Il avait droit de contrôle sur l'école, s'il en existait une(l). L'intendant de la province ne dédaignait pas de l'interroger sur l'agriculture, sur la condition économique du pays, sur les besoins maté> riels ou moraux des populations, et le peu qu'on savait de statistique, souvent on ne le savait que par lui. Le dimanche, au moment du prône, le curé revêtait visiblement le double cai'actère de pasteur des âmes et d'officier civil. Quand, du haut de la chaire, il avait annoncé les fêtes de la semaine ut recommandé les morts, il continuait sa lecture et, transformé en héraut du pouvoir séculier, il notifiait les édits, lisait ks bulletins de victoire, résumait les traités, publiait les naissauces ou les décès dans la maison royale. 11 devenait ainsi le messager dus grandes nouvelles auprès de ceux qui, sans lui, eussent tout ignoré. Ce n'était pas tout. Il devenait, en certaines circonstances, l'auxiliaire de la justice. Quand un crime avait éîé commis, il publiait en chaire, sous le nom de titoiiàoire, un avis pour inviter ses paroissiens, sous peine d'excommunication, à révéler ce qu'ils savaient, à découviii* le coupable. Le pouvoir civil tendait même à abuser de cette pratique des monitoires; et l'un des soucis de l'autorité religieuse était de limiter aux cas tout à fait exceptionnels ces appels à la dénonciation.
Ce clergé rural, à la fois si humble par le rang et si important par le rôle, se recrutait dans la petite bomgeoisie des villes et surtout parmi les fils de fermiers. — Les mœurs en général étaient bonnes. Toutefois, en quelques diocèses gouvernés par des prélats de vie libertine ou d'esprit faux, le mauvais exemple était descendu dans les rangs inférieurs : c'est ainsi qu'au Mans, les prêtres s'étaient un peu gâtés sous le contact d'un indigne évêque, M. de Grimaldi : de même à Viviers, l'influence du plus étrange des prélats, M. Lafont de
(1) V. JoussE, Traité du gouvernement spirituel et temporel des paroisses, p. 233 et suiv.
Savine, avait amené un grand trouble dans les idées, un réel relâchement dans la discipline. — Parmi les professeurs des séminaires, beaucoup avaient gardé les traces du jansénisme; et ces traces se retrouvaient, plus ou moins affaiblies, en ceux qu'ils avaient façonnés à la vie sacerdotale. — En plusieurs diocèses, les évêques avaient institué la pratique des concours pour les cures dont ils disposaient, et cette émulation avait avivé le goût du travail. Le degré de savoir, les goûts intellectuels variaient d'ailleurs beaucoup de province à province. Dans le Hainaut, dans la Flandre française, la plupart des curés étaient instruits : qu'on descendit vers l'Artois, vers la Picardie surtout, et on rencontrait des prêtres de culture beaucoup moins affinée, tout absorbés par les soins de la vie matérielle. Quelques diocèses étaient renommés par les lumières de leur clergé : tel était le diocèse de Rouen : tel était surtout le diocèse de Besançon, où vivaient, même dans les presbytères les plus modestes, de véritables savants. — Le dix-huitième siècle se piquait de bienfaisance et d'améliorations sociales. Ces pensées avaient pénétré jusque dans les plus humbles villages. Les curés, non contents d'être charitables suivant les anciennes traditions de l'Eglise, se piquaient par surcroît d'être philantùropes. Les documents contemporains révèlent, en un grand nombre d'entre eux, un goût très vif du progrès, un éveil constant pour le sort matériel de leurs ouailles. Ils ont l'esprit tendu vers l'agriculture, recherchent et conseillent les meilleures méthodes, distribuent des semences, font, quand ils le peuvent, des avances pour l'achat d'outils. Leur sollicitude se répand de tous côtés. On en voit qui achètent du chanvre pour occuper les femmes et les filles pendant l'hiver : on en rencontre d'autres qui songent à organiser des ateliers de charité : celui-ci s'applique à concilier les procès; celui-là s'ingénie à propager la vaccine. Témoins journaliers de la misère de leurs paroissiens, de tant d'accidents, de tant de maladies aggravées par incurie, devenues mortelles par
absence de secours, ils rêvent, en des rêves ardents et solitaires, les remèdes qui préviendront ou adouciront ces maux. Parfois ils se hasardent à fixer leurs pensées. Une chose les a frappés, l'impéritie des chirurgiens, l'ignorance des sagesfemmes, tant d'enfants, tant de jeunes mères sacrifiés; et en des mémoires dans le goût du temps, à la fois emphatiques et tendres, ils appellent sur ce péril l'attention des autorités publiques. Ils tracent le plan de vrais bureaux de bienfaisance où se grouperont les bonnes volontés paroissiales. Ils réclament des hospices pour les enfants trouvés, les aliénés, les incurables. En cela leur cœur bat tout ensemble à l'unisson du christianisme et à l'unisson du siècle : car l'Evangile a dit : t Quiconque donnera un verre d'eau au plus petit des miens recevra sa récompense »; et Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, a répété : « Que les curés soient bons, indulgents, compatissants. »
J'ai cité Voltaire. Celui que l'engouement du dix-huilième siècle a appelé « le premier des êtres pensants » était-il parvenu jusqu'au fond des presbytères de campagne? Le clergé rural avait-il, par éloignement du monde, échappé à l'influence des philosophes, ou l'avait-il, au contraire, subie? Des témoignages contradictoires sembleraient attester chez les uns la plus extraordinaire ignorance, chez les autres la plus malséante curiosité. On cite un prêtre qui atteignit la vieillesse sans connaître, même de nom, Jean-Jacques Rousseau : en sens inverse, on a retrouvé dans le Périgord, deux listes de souscripteurs à V Encyclopédie qui contenaient, sur quarante noms, ceux de vingt-quatre curés (1). Ces faits ne sont rapportés que parce qu'ils sont exceptionnels, et des exceptions on ne peut rien conclure. La vérité, c'est que nul, au dix-huitième siècle, ne pouvait se vanter d'avoir échappé à Voltaire, à Rousseau. Leurs pensées se communiquaient, même à ceux^qui ne les lisaient guère; elles se monnayaient
(l) Te Botsson, Le Clergé pt'rigourdin pendant la Révolution p. 49.
dans les autres livres; elles se diluaient dans les entretiens; elles flottaient dans l'atmosphère ambiante, et on les respirait comme l'air, inconsciemment. Quand les curés visitaient les châtelains du voisinage, sur les rayons s'étalaient les volumes fameux. Ils les regardaient, les maniaient timidement, se hasardaient à en emporter un. Ils le commençaient avec un grand mélange de curiosité et de remords, le refermaient, puis le reprenaient en se disant qu'il fallait bien ne pas ignorer ce que tout le monde connaissait, et au bout de quelques heures, ils se trouvaient tout étonnés, tout repentants aussi, de feuilleter la dernière page. L'homme de loi qui venait de la ville, le collecteur d'impôts qui passait par le village, le régisseur qui arrivait pour recevoir les redevances, tous détaillaient le fruit défendu. Les curés écoutaient, ne répondaient rien — et ce silence était déjà un signe des temps — puis ils s'éloignaient, scandalisés mais atteints. C'est que, pour arriver jusqu'à leur intelligence, jusqu'à leur cœur, les idées nouvelles trouvaient un chemin facile. Vivant côte à côte avec les paysans, témoins d'insupportables sujétions, ils tentaient de vains efforts pour haïr les redresseurs d'abus. Ils faisaient bon marché des privilèges, les voyant surtout chez les autres. Leur origine était dans la petite bourgeoisie ou dans le peuple, c'est-à-dire dans la classe que travaillait l'ardeur à monter. Ils avaient en général trop peu de lumières pour tracer le partage entre tout ce qu'il fallait conserver du régime ancien et tout ce qui n'était plus que du bois mort bon à détruire. Puis il y avait ceux sur qui Rousseau avait gravé son empreinte, qui avaient beaucoup rêvé, beaucoup souffert, beaucoup pleuré, qui avaient à calmer une sensibilité à la fois exaltée et amè/e. Ils ne parvenaient point tous, les pauvres prêtres, à reconquérir la sérénité de l'esprit, la paix du cœur. Plusieurs, parmi eux, subissaient, sans se l'avouer, ces accès d'humeur dénigrante, familiers aux hommes qui se sentent à la fois indispensables et subalternes : de là dans l'intimité de leurs
L'ÉGLISE PUIVILÉGIÉE 27
pensées une rancune très secrète, presque mconsciente, contre une organisation qui, ne pouvant se passer d'eux, avait placé tout le monde au-dessus d'eux.
Beaucoup aussi inclinaient aux réformes parce qu'ils étaient pauvres. En principe, le clergé rural puisait ses revenus à une double source : la dîme d'abord, puis, s'il y en avait, les biens paroissiaux. Mais l'évolution des choses avait altéré cette simplicité et avait partagé les curés en deux classes très distinctes quant à leur sort matériel. A côté de ceux qui, d'après la règle générale, percevaient la dîme par eux-mêmes ou par leurs fermiers et jouissaient pareillement des immeubles curiaux, il y avait, et en grand nombre, d'autres pasteuis de condition plus précaire. Il fallait remonter assez haut pour trouver l'origine de cette démarcation. En des temps reculés, beaucoup d'abbayes ou d'autres corporations religieuses avaient eu la charge de pourvoir aux besoins spirituels des villages. A ce titre, elles avaient perçu à leur profit la dlme. Plus tard, des prêtres séculiers leur avaient été substitués. En abandonnant à ces prêtres le ministère, les abbés ou autres ecclésiastiques ne les avaient reconnus que comme des délégués. Quant à eux, ils ne s'étaient point dessaisis de leur titre originaire; sous le nom de curés primitifs, ils s'étaient attribué sur leurs remplaçants une sorte de patronage honorifique, et de plus avaient continué à percevoir la dîme. Cette smvivance de primauté et surtout de profits avait créé pour le curé réel, réduit ainsi à l'état de desservant, une condition assez mortifiante, assez misérable aussi. Quand les récoltes étaient mûres, le curé primitif envoyait à travers le village son décimateur qui percevait les grains, les fourrages, le lin, le chan- ^re, les raisins, les olives, en un mot tout ce que la coutume autorisait de prélever. Cependant il fallait que le prêtre préposé au culte, vrai curé mais seulement pour la peine, eût de quoi vivre. Le curé primitif lui remettait quelque chose de sa dîme. Cet émolument, abandonné sans généro-
site, reçu sans gratitude, était désigné dans le langage du temps sous le nom de portion congrue. Diverses décisions royales en avaient fixé le minimum, en 1690, à 300 livres; en mai 1768, à 500 livres. Quatre années avant la Révolution, il serait élevé à 700 livres (1). Il y avait donc, à la fin de l'ancien régime, deux sortes de curés : les uns décimateurs pour leur compte, en outre usufruitiers du bien curial et jouissant d'un revenu qui, dans les paroisses rurales moyennes, variait entre 800 et 1 500 livres : les autres à portion congrue, c'est-à-dire pensionnés sur la dîme, mais ne la percevant pas. On devine la conséquence. Dans le clergé, les curés à portion congrue formaient une démocratie mécontente, toute prête pour acclamer un ordre nouveau. Les curés qui percevaient eux-mêmes la dîme n'échappaient point toujours aux embarras, tant le recouvrement, en certains villages, était devenu malaisél Cependant tous ces prêtres étaient bons, pénétrés en général de leurs devoirs, charitables dès qu'ils pouvaient l'être, et se souvenant trop des maximes de l'Evangile pour ignorer le mérite divin du renoncement. Donc, par intervalles, prosternés devant l'image de Jésus pauvre, ils acceptaient leur condition précaire, se promettaient d'aimer l'humilité de leur ministère, de chercher dans cette humilité même leur salut. Mais à peine le sacrifice se consommait-il que, dans le chrétien triomphant, l'homme de chair et de passion se réveillait. Ce qui exaspère la pauvreté, c'est moins la pauvreté elle-même que le spectacle irritant de la richesf;e voisine. Le curé, un instant résigné, se révoltait à la pensée de ceux qui s'abandonnaient aux délices tandis qu'il se privait, ne servaient point tandis qu'il peinait. Et en vérité, pour éprouver quelque amertume de son sort, il lui suffisait de regarder à côté de lui et au-dessus de lui.
(1) ISAMBEET, Anciennes lois françaises, t. XXVIII, p. 232.
A côté de lui se montre l'abbaye. Tantôt ella se dresse en pleine campagne, tantôt elle émerge au-dessus des villages, des bourgs ou des villes auxquels elle a servi de berceau. Elle étale au large ses bâtiments, ses cloîtres, et de son clocher montant vers le ciel, domine les bois, les champs, les prés, les fermes qui le plus souvent lui appartiennent. Il y a en France 755 abbayes d'hommes, 253 abbayes de femmes (1). C'est au nord, au nord-ouest et à l'est que l'Eglise a multiplié ses plus importantes fondations. Aux limites de la Flandre et de l'Artois, elles se pressent au point d'accaparer, dit-on, près d'un tiers du sol. Au pied de la colline de Saint-Omer, l'abbaye de Saint-Bertin dresse sa grosse tour au milieu des terres basses, et ses domaines, conquis en partie sur les eaux, vont rejoindre, au delà d'étangs limpides et tranquilles, les prairies et les bois do l'abbaye de Clairmarais. Près de Douai, les moines d'Anchin sont les maîtres à qui, bien loin à la ronde, tout obéit. Arras montre la puissante abbaye de Saint-Vaast, antique comme celle de Saint-Bertin, illustre comme elle par les hôtes qu'elle a abrités, regorgeant de richesses accumulées, et qui, en 1788, se reconstruit en partie. Puis à quelques lieues vers l'ouest, se dresse, sur une colline isolée, l'abbaye de Saint-Eloi, qui, de ses deux tours comme d'un double phare, domine toute la plaine artésienne. En toute cette région, les ordres de femmes ont aussi marqué leur place, avec le monastère de Flines, avec les chapitres nobles do Denain et de Maubeuge. En Picardie comme en Flandre et en
(1) ExpiLLY, Dictionnaire, 1762, t. I, p. 2. — Hesseln, Dictionnaire de la France. 1771, t. I, p. 3.
Artois, l'Eglise s'est taillé un large domaine. Au nord de la vallée de la Somme, s'élève l'abbaye de Saint-Riquier et surtout l'abbaye bénédictine de Corbie, avec ses grands murs d'enclos, son église, sa porte monumentale récemment achevée; car au moment de périr on bâtit encore. Qu'on descende un peu vers le sud, et au cœur de l'antique Neustrie, se montre sur les rives de l'Oise l'abbaye cistercienne d'Ourscamps, puis, dans Soissons, Saint-Jean-des-Vignes, qui sert de séminaire, et Saint-Médard, où revivent, avec leurs souvenirs, les deux premières races de la monarchie. Qu'on incline vers l'ouest : la Normandie, pays de grandes rapines expiées par de grandes donations, a vu s'élever les abbayes de Saint-Ouen, du Bec, de Sainte-Wandrille, de Jumièges, de Saint-Etienne-de-Gaen. Je ne parle ici que des plus riches. La Lorraine a l'abbaye de Saint- Vincent, l'abbaye de Gorze; et Remiremont garde son fameux chapitre de chanoinesses. Au pays de Saint-Bernard, Glairvaux, Giteaux, Gluny conservent leur magnificence, à défaut de leur ferveur passée. Cependant, à mesure qu'on s'avance vers le midi de la France, les abbayes sont à la fois moins nombreuses et de moindre aspect. G'est qu'en ces contrées, en général moins riches, moins remuées d'ailleurs par les grandes transformations féodales, les fidèles ont mesuré davantage leurs libéralités. Puis le caractère des peuples, plus extérieur, plus dissipé en paroles, trop mobile pour fixer longtemps l'idée du trépas et de l'éternité, s'est moins prêté que sous le ciel du Nord au développement de la vie cénobitique.
Sur les curés de paroisses, les abbayes projettent leur grande ombre. Ils contemplent avec un ahurissement admiratif ces demeures où la pauvreté individuelle de cnaque moine s'absorbe dans la splendeur de l'Ordre, où tout s'est accumulé de siècle en siècle comme en un trésor qui toujours a reçu, que la main d'aucun prodigue n'a dilapidé. De vrai, en certains monastères, les richesses sont immenses. Saint- Vaast, à Arras, a, dit-on, 500 000 livres de revenu; Saint-
Berlin, 150 000, sans compter les terres des Pays-Bas; Saint- Eloi, 130 000; Glairmarais, 80 000 (1). Saint-Médard de Soissons rapporte plus de 60 000 livres, rien que pour la part de l'abbé commendataire (2). Coibie en Picardie, Saint-Etienne de Caen, Saint-Ouen, Sainte-Wandrille en Normandie, Gluny en Bourgogne, Signy et TroisfontaLnes en Champagne, offrent l'aspect des mêmes splendeurs; et l'énumération est forcément incomplète. Au dehors, on ne sait point les chiffres, et les curés ne sont guère mieux informés que les autres : mais, à tout hasard, on calcule, on estime, on additionne. Les pauvres, quand ils font les comptes dos riches, ne regardent point à arrondir les nombres, et au revenu réel on ajoute des grossissements fantastiques. Tout de même que dans un ensemble, les grandes masses seules se détachent, entre tous les monastères on ne distingue que les plus considérables; et pourtant il en est beaucoup de médiocres, beaucoup qui n'ont que cinq ou six mille livres de rente; il en est de gênés ou du moins d'appauvris, appauvris par leurs constructions, appauvris par le recouvrement inexact des fermages, appauvris aussi par les bonnes œuvres; car si la charité est souvent languissante, il en subsiste assez pour que la tradition s'en conserve. Mais dans l'esprit simpliste du peuple — et le curé est peuple — une idée s'affermit, s'enracine, celle que parmi les moines il n'y a que dos riches. Cette richesse se produit autour du monastère, mais c'est ailleurs qu'elle s'éparpille et se consomme. Six cent vingts cinq abbayes environ sont en commende. L'abbé est au loin. Un des religieux, sous le nom de prieur claustral, le remplace. Chacun, suivant son crédit auprès des grands, auprès du roi, s'est taillé sa part dans l'abondante proie. Les plus considérables des abbayes sont réservées à des princes de l'Eglise, à des prélats de siège auguste et de nom illustre.
(1) Debamscoitst, le Clergé du diocèse d' Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, t. I, p. 327. 329, 332.
(2) Frédéric Masso^, le Cardinal de Bernis, p. 4-5.
Gluny a pour commendataire le cardinal de La Rochefou- , cauld; Gercaraps en Artois, l'archevêque de Reims; Ourscamps, l'archevêque de Bordeaux. Les plus favorisés cumulent les bénéfices de plusieurs abbayes. Les revenus de Saint- Vaast et de la Chaise-Dieu vont au cardinal de Rohan; ceux de Sainte- Wandrille, de Saint-Ouen, de Gorbie, au cardinal de Brienne; ceux de Signy en Champagne et de Saint- Etienne-de-Gaen, à Dillon, archevêque de Narbonne; ceux de Troisfontaines, de Saint-Médard de Soissons, du Pi-ieuré de la Gharité, au cardinal de Bernis; ceux de Saint-Victor et du Bec, à Marbeuf, archevêque de Lyon. Ges richesses des abbayes servent aussi à prolonger la splendeur d'augustes proscrits : le cardinal d'York, en qui s'éteint la race des Stuarts, est commendataire de l'abbaye d'Anchin et aussi, aux limites du diocèse de Tournai, de l'abbaye de Saint- Amand, tandis que la duchesse d'Albany, fille de Gharles- Edouard, est chanoinesse d'honneur de Migette.
A certains jours l'abbaye s'anime. G'est qu'on attend l'abbé. Il vient rarement. Le plus souvent un simple homme d'affaires le représente, à la manière d'un régisseur qui compte et emporte le produit d'une ferme. En l'honneur du haut dignitaire, de grandes pompes se déploient, avec une recherche extrême pour élargir la règle monacale sans la briser. Cependant on pare le monastère, mais pas trop, et on a soin, s'il y a quelque lézarde, de ne pas la cacher. L'usage s'est introduit que les revenus se divisent en trois parts : une part pour le commendataire, une part pour la subsistance des moines, une part pour l'entretien des bâtiments, les constructions, et sans doute aussi la charité. En mettant la main sur une des trois parts, le bénéficiaire des émoluments abbatiaux subit la tentation assez humaine de rogner les deux autres. Donc à l'hôte qu'on tient pour quelques jours, on détaille non seulement les splendeurs mais les misères, c'està-dire les crevasses des murs, l'humidité des cellules, le délabrement des fermes, des bergeries, des moulins, G'est, pen-
dant la courte visite, une émulation très aiguisée, très savante aussi, entre les moines pour tout montrer et le commendataire pour demeurer à la fois très affable et très distrait. Ainsi fait un métayer qui promène à travers le domaine un propriétaire longtemps absent. Puis les requêtes commencent pour les besoins de la région, pour les églises voisines, pour les orphelins, pour les malades, pour les pauvres, pour tout ce que l'abbaye a jadis aidé et soutenu. Les économistes ont coutume de dire, au dix-huitième siècle : « Tout écu de six livres doit se rendre à la Cour par une pente insensible dans l'espace de cinq ou six années. » Parmi les moines, un effort désespéré se tente pour soustraire à l'émigration un peu de tout cet argent qui va partir. Le commondataire est généralement bon, sensible, et, si on peut le saisir, il donne largement, gracieusement, avec un charme simple qui rehausse le bienfait. Il aura même de ces élans qui illustrent avec avantage un livre de morale en action : il descendra de sa voiture pour voir un malade ou l'administrer; il visitera dans sa cellule un moine infirme et lui soufflera, avec une piété très sincère, de réconfortantes paroles; s'il y a eu dans le pays quelque sinistre récent, il promettra de rebâtir à ses frais la ferme ou la chaumière. Que si on le presse davantage, que si on essaie de substituer au bienfait accidentel, aux accès de bon cœur, l'exercice de la charité active, réglée, permanente, il se dérobe. Il a des hommes d'affaires, qu'on se remette à eux. Ceux-ci viendront en effet et mettront parfois la rudesse où le grand seigneur, en sa courte apparition, n'a voulu déployer que la bonne grâce et l'abandon. Cependant la visite s'achève. On insiste une dernière fois pour les constructions, pour les réparations, pour les pauvres. Le commendataire n'écoute plus ; il a trop à faire à se dépenser en adieux aimables. Puis, lui aussi, il compte mentalement : il a là-bas, dans son diocèse ou à la cour, tout un train de vie à soutenir : en se remémorant ses propres charges, il s'excuse, il s'amnistie; il se loue même de sa prévoyance. Donc il
84 HISTOIRE RELIGIEUSE DE Lk RÉVOLUTION
brusque le départ et, dans un dernier geste de bénédiction, s'éloigne au galop de ses chevaux.
La richesse éveille la jalousie; le faste est un sujet de scandale pour les faibles. Le pire, c'est que, sous ces apparences de splendeur, se découvrent tous les signes du déclin.
Ce n'est pas que dans les monastères régnent en général de grands désordres. Je lis d'une abbaye qu'elle n'est plus qu'une assemblée de jeu, d'une autre que les religieux vivent au dehors, d'une troisième que les mœurs y sont perverties. Il faudrait s'abstenir de généraliser. Si le vice n'apparaît que par taches clairsemées, rares aussi sont les cloîtres où s'est conservée la ferveur. L'état ordinaire n'est nullement la corruption, mais le relâchement. Dans les maisons en commende, la règle se resserre ou s'amollit suivant le zèle ou la tiédeur du prieur claustral. Peu de moines. Dans l'ordre de Citeaux, sur 250 maisons, 5 ont plus de 40 religieux, 5 en ont plus de 20, 6 en ont plus de 15; en revanche, 69 n'en ont que 3 ou même moins (1). Des états qui seraient produits plus tard et qui sont conservés partiellement aux archives, an peut conclure que la population moyenne de chaque abbaye, à la veille de la Révolution, était de 7 ou 8 religieux.
Cette décadence dans les vocations répond à une décadence dans les services. Ce serait calomnier les moines que de les accuser de coopérer au mal; on peut leur imputer de faire languissamment le bien. On leur a reproché leur paresse, et à tort; leur journée, au contraire, est en général très ordonnée. Mais ils se sont accoutumés à faire peu de chose en beaucoup de temps et, pour ainsi dire, à ralentir leur vie. Ne sont-ils pas excusables? Les transformations de la société séculière leur ont ravi une à une leurs fonctions, et ils ne sont plus que les gardiens de choses périmées. Ils conservent pour les étrangers de belles et spacieuses demeures : mais le temps est passé de l'hospitalité chrétienne. Ils ont été jadis
(1) Archives nationales, D"*, Papiers du eomité ecclésiastique, carton 10.
grands défricheurs de terres : mais aujourd'hui le gros de l'œuvre est achevé, et d'autres recueillent le bienfait, ne se souvenant plus de ceux qui ont récolté la première moisson. Ils ont été les maîtres de la science : mais la science s'est échappée du cloître et ils n'en gardent plus qu'une portion jugée un peu archaïque et démodée. Ils ont été les grands dispensateurs de la charité : charitaJbIcs ils le sont encore; mais malgré l'aspect de la richesse, l'argent leur manque pour donner suivant leur cœur; souvent le commendataire a tout emporté.
La prière reste. Ils prient, mais avec une ferveur un peu inégale. Les chartreux ne se sont guère relâchés dans leurs oraisons. En beaucoup d'abbayes bénédictines, la déviation n'est pas trop sensible; j'ai sous les yeux le tableau des offices de la grande abbaye de Saint-Vaast; il comporte six heures de chœur, et il semble que jusqu'à la fin cette assiduité n'ait pas cessé. A l'inverse, en certaines maisons cisterciennes, la cloche persiste chaque nuit à convoquer les moines à l'office; mais nul ne se lève plus. Cependant les vieux religieux qui psalmodient dans leurs stalles ne voient plus autour d'eux de novices appelés à les remplacer. Plus on avance,, plus le recrutement se ralentit. En cette solitude croissante, la plupart se replient sur eux-mêmes, résignés à disparaître un à un, et trouvent le calme, soit dans l'abandon à Dieu, soit dans l'engourdissement de leurs pensées. D'autres plus avisés se disent que la société transformée exige d'eux pareillement des services transformés; de là chez quelques-uns une aspiration à se renouveler. C'est ainsi qu'on rencontre chez plusieurs Bénédictins le vœu que leur ordre devienne un gi'and ordre enseignant et recueille la place que les jésuites, très regrettés en beaucoup de villes, ont laissée vacante.
Même en cette crise, on garde les apparences de l'espoir. En tout religieux, il y a un bâtisseur. Quand le commendataire leur laisse un peu d'argent, les moines, même à la
veille de la révolution, construisent ou du moins restaurent. Ce travail répond à leur foi, satisfait à leur ambition pour leur Ordre, fournit en outre à leur activité physique un aliment; souvent la révolution les surprendra, rassemblant les matériaux pour l'embellissement de leur monastère, et des tas de pierre inemployés se bâtiront les édifices du régime nouveau.
Cet aspect de confiance fait illusion et garde aux monastères le double renom de la puissance et de la richesse. En leurs villages tout englobés dans le patrimoine abbatial, les curés ne laissent pas de se sentir bien petits près de leurs grands voisins. Involontairement ils comparent. Les grosses cloches de l'abbaye résonnent bien loin dans la campagne : la cloche grêle de la paroisse s'entend à peine aux dernières maisons du bourg. Dans l'église du monastère s'accumulent les calices, les soleils, les aubes, les chasubles, les marbres, les tableaux, les statues: dans l'église de la paroisse règne la médiocrité, souvent l'indigence. Le curé recueille tout ce qui se dit sur le monastère; les rumeurs, quand même il ne chercherait pas à les saisir, parviennent jusqu'à lui : on lui énumère ceux qui vivent de l'abbaye, la gouvernent ou gravitent autour d'elle : il y a dans les plus considérables le grand prévôt, le grand bailli; il y a le receveur, le trésorier; il y a le grainetier, le cellerier, le vinier, l'hôtelier; il y a le sous-prieur et parfois même, comme à Saint- Vaast d'Arras, le tiers et le quart-prieur. Avec une nuance d'ironie, l'humble prêtre suppute toute cette foule, peu utile ou qui a cessé de l'être. Il va chez le prieur, on le fait attendre, et il compte les minutes avec l'humeur ombrageuse du pauvre qui d'avance est prêt à s'offenser. Il est reçu, inventorie le mobilier, se dit qu'il ne devrait pas y avoir d'exception dans l'austérité monacale, que tout le superflu devrait être réservé pour la maison de Dieu. Il demande pour les malades, pour les orphelins, pour les infirmes, pour les sinistrés : on lui donne, mais pas autant
qu'il espérait. Cependant il calcule l'opulence d'après l'aspect extérieur des choses. Aussi il se retire, tout murmurant contre la lésinerie, et calculant, non ce qu'il a reçu, mais ce qu'il aurait pu recevoir. Un petit flot d'humeur égalitaire monte à son cerveau, mais à son insu; car il se figure, faisant de son vice vertu, s'indigner pour la charité et pour la justice. Souvent l'Abbé a gardé le titre de curé primitif. Alors les conflits sont incessants pour la portion congrue. Puis, ^au nom de son titre originaire, le curé primitif revendique le privilège d'ofTicier à l'église paroissiale les jours de grande fête, d'y recueillir la moitié des ofi'randes; paifois aussi, en vertu de cette subordination, le desservant est tenu d'aller à l'abbaye pour y chanter l'épître, pour y réciter une leçon à matines, pour y tenir le dais à la procession, et il supporte impatiemment ces petites charges comme autant de mortifiantes servitudes. Qu'ajouterai-je? La rivalité grandit, s'affermit, ne se trahissant qu'à de rares intervalles, ne se discernant pas toujours elle-même, mais se glissant traîtreusement jusque dans les plus profonds replis des cœurs. Qu'une grande crise survienne, que la foudre frappe ces hautes demeures abbatiales, et ceux que l'on nomme le clergé du second ordre ne porteront que le petit deuil. Sera-ce même le deuil? Avec une sécurité qui aura de la peine à n'être qu'indifférente, plusieurs se diront : ï Ce n'est pas moi qui suis atteint «>
Le prêtre de campagne.se rend parfois à la ville. C'est pour lui une autre occasion d'exercer la vertu de renoncement. Il contemple de loin les hauts clochers, entre dans les églises somptueuses, voit ses confrères des cures urbaines.
généralement aisés, riches même, recrutés dans la haute bourgeoisie, tranchant déjà du haut clergé. Autour de la cathédrale, autour des paroisses principales se groupent des habitations, souvent adossées à l'église elle-même, propres, silencieuses, recueillies. Ce sont les maisons des chanoines. D'anciennes fondations ont multiplié le nombre des chapitres-cathédrales et des collégiales. Le diocèse du Mans en compte douze (1), celui de Besançon dix-sept (2); les diocèses de Soissons et de Laon en ont ensemble dix (3); onze sont répartis dans les trois diocèses de Boulogne, d'Arras et de Saint-Omer (4). Quelques-uns dominent par leurs richesses. Le chapitre de l'église-cathédrale d'Arras a 150 000 livres de revenu, celui de Laon 163 000, celui de Soissons 166 000, celui de Besançon 130 000, celui du Mans 114 000, ceux d'Amiens et de Béziers plus de 100 000. Plusieurs collégiales rivalisent avec les chapitres : ainsi en est-il de la collégiale de Saint-Quentin (5). A côté de ces associations si bien rentées, d'autres, par contraste, sont misérables : tels sont les chapitres des petits évêchés de Provence. Bien souvent le revenu annuel de chaque corporation ne dépasse guère cinq ou six mille livi-es. En outre, dans les chapitres ou collégiales riches, le nombre des titulaires réduit beaucoup les parts individuelles : l'église-cathédrale de Besançon a 43 prébendes, celle du Mans et celle
(1) Dom PiolXN, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 1-2.
(2) Satjzay, Histoire de la persécution religieuse dans le diocèse de Besançon, t. I, p. 13. ,
(3) Fleury, Le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, t. I, p, 15 et suiv.
(4) Deeamecouet, Le Clergé des diocèses d'Arras, Boulogne et Saint- Onier pendant la Révolution, t. I, p. 24-31.
(5) Debamecouet, Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. L — Fleuby, Le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, t, I, p. 15-23. — Sauzaï, Histoire de la persécution religieuse dans le diocèse de Besançon, t. I, p. 82. — Dom PiOLTN, Histoire du diocèse du Alans pendant la Révolution, t. I, p. 55. — Le Sueur, Le Clergé picard pendant la Révolution, t. I, p. 24. — Saueel, Histoire du Clergé de l'Hérault pendant la Révolution, t. I, p. 70.
d*Arras 40, celle de Troyes 36, celle de Saint-Omer 30. Muis, ici comme pour les monastères, l'esprit simpliste du peuple ne retient que ce qui émerge, ne se complique pas jusqu'à faire la répartition, et garde l'idée d'une richesse universelle. Entre tous ces chapitres, il on est, comme ceux de Besançon, de Strasbourg ou de Lyon, qui ne s'ouvrent qu'aux nobles; de là un petit ferment de jalousie contre ces bénéfices conférés par droit de naissance. Cependant le prêtre de campagne suppute tout ce qui gravite autour des chapitres les plus opulents, officiers laïques, employés, musiciens, enfants de chœur, et involontairement il compare à sa pauvreté tout ce personnel qui, en certaines cathédrales comme celle d'AiTas, n'est pas évalué à moins de 150 personnes (1). Il entre à l'église à l'heure de l'office. Il s'imagine voir dans leurs stalles les chanoines revêtus du surplis et de l'hermine mouchetée de noir. Mais il arrive parfois que l'office de la prière a été délégué à des chapelains. Parmi les titulaires, beaucoup ne résident pas. Ils sont établis au loin et réunissent sur leur tête les revenus de plusieurs bénéfices. Alors le pauvre curé devient songeur. Le voici qui se met à ruminer des plans de réforme. Tous ces chanoines qui sont choisis, les uns par le roi, les autres par les évêques, quelques-uns par les patrons laïques descendants des anciens fondateurs, il voùdi'ait qu'ils fussent nommés au concours ou pour prix de longs services. Tous ces dignitaires qu'il juge inutiles ou insuffisamment utiles, il souhaiterait qu'ils fussent appliqués à l'enseignement, à la prédication, à la charité. Il demanderait que ces bénéfices fussent la retraite ou la récompense de ceux qui ont peiné dans le service des paroisses. Ainsi raisonnent les curés. Le respect enchaîne encore leur langue; mais tout ce qu'ils n'osent proclamer eux-mêmes, ils sont prêts à l'applaudir dans la bouche d'autrui. Les novateurs peuvent venir. Ils sont assurés de
(1) Dbbamscoust, Le Clergé du diocèse d'Arras, t. I, p. 19.
n'être pas seuls. Ils trouveront, dans l'Ordre même qu'ils veulent atteindre, des complices ou du moins des complaisants pour leurs desseins.
Tout près de la cathédrale, un édifice s'élève, plus haut que les autres, et avec un aspect, non d'habitation privée, mais de palais. C'est l'évêché. Dans les petites villes surtout, la comparaison des autres demeures fait ressortir tout ce que celle-ci a d'ample, de majestueux, de seigneurial, et en effet l'évêque, dans sa résidence épiscopale, est souvent seigneur suzerain, en sorte qu'il peut requérir une double obéissance de ceux qui sont à la fois ses diocésains et ses vassaux.
En cette demeure, le curé pénètre rarement, et toujours avec une grande crainte révérentielle. L'évêque est son chef et, suivant la parole même de Jésus, le successeur des apôtres. Mais sur cette dignité d'ordre tout surnaturel, le temps et l'orgueil humain ont accumulé tant d'honneurs périssables qu'il faut les déblayer, comme on ferait d'une épaisse couche de plâtre, pour retrouver l'indestructible granit de l'Evangile.
Ce haut personnage, c'est le roi qui le choisit. Ainsi l'a réglé le concordat de 1515. Aucune présentation, soit des évêques de la province, soit des autorités locales, ne guide ou n'embarrasse la décision du prince. Sous le nom de ministre de la feuille, le souverain a une sorte de ministre des cultes qui lui propose les candidats à nommer. Généralement, le ministre de la feuille est lui-même un évêque. A l'approche de la révolution, cette grande charge est remplie, depuis 1777, par M. de Marbeuf, archevêque de Lyon.
Mais auparavant elle a eu pour titulaire Jarente, évêque d'Orléans, prélat indigne qui serait remplacé sur son siège épiscopal par un neveu pire encore. Rarement, très rarement le Saint-Siège refuse l'institution.
Longtemps l'usage s'était conservé de recruter les évêques, même dans un rang assez humble, quand l'éclat de leur tal.nt ou leur mérite moral leur valait cette élévation. A la fin du règne de Louis XIV, Massillon écrivait encore : « L'Eglise n'a pas besoin de grands noms, mais de grandes vertus ». Avec le dix-huitième siècle la pratique s'était établie de ne nommer aucun prélat qui ne fût gentilhomme. L'esprit d'exclusivisme nobiliaire s'exagérait et pour ainsi dire s'exacerbait, comme il arrive souvent aux choses qui vont mourir. J'ouvre VAlmanach royal de 1788. Dans la liste des évêques on trouve représentées toutes les grandes maisons de la monarchie. II y a à Metz un Montmorency, à Strasbourg un Rohan et encore un Rohan à Cambrai, à Châlons-sur-Marne un Glermont-Tonnerre, un Grussol d'Uzès à La Rochelle, un Durfort à Besançon, un Sabran à Laon, un Roquelaure à Senlis, un La Tour-du-Pin à Auch, un Maillé de la Tour-Landry à Saint-Papoul. Il y a trois La Rochefoucauld à Saintes, à Rouen, à Beauvais. II y a même, à partir de 1789, deux Talleyrand, comme si un seul n'eût pas sufil.
Le temps, la coutume avaient d'ailleurs chargé les évêques de tant de titres que seul un gentilhomme saurait bien les porter. Ceux-ci étaient pairs ecclésiastiques, ceux-là étaient de droit présidents des états de leur province; plusieurs étaient princes dans leur ville épiscopale, plusieurs autres étaient princes du Saint-Empire; quelques-uns, en souvenir de leur suzeraineté féodale, avaient le droit de se parer d'attributs guerriers. Tant d'éclat extérieur eût mal cadré avec le train d'une existence roturière. Entre toutes les appellations honorifiques, une seule était refusée ou contestée aux évêques, celle de monseigneur, et c'est précisément la seule que l'usage n'ait point abolie.
Rien n'est moins semblable que les diocèses entre eux. Il y en a de très grands, il y en a de minuscules : le diocèse de Rouen a 1 388 paroisses, celui de Limoges 900, celui de Bourges et celui de Glermont 800; à l'inverse, le diocèse de Marseille en a 28, celui de Grasse 22, celui de Toulon 20, celui d'Agde 19 (1). Il y a des résidences épiscopales avantageusement placées, pas trop loin de Versailles, sur une grande route de passage, en sorte que les nouvelles y arrivent vite et que les hôtes y sont nombreux; il en est d'autres situées au fond de la Provence, du Languedoc ou de la Gascogne, en des villes qu'on appelle Sisteron, Riez, Glandève, Senez, Vence, Saint-Papoul, Lectoure, Lombez, lieux solitaires où la seule ressource est de regarder vers ses ouailles ou vers Dieu. Il y a des évêchés riches, très riches : il en est de presque pauvres. Rouen, Bayeux, Beauvais, Albi, Auch, Toulouse représentent un revenu annuel de 100 000 livres environ; l'archevêché de Narbonne rapporte 160 000 livres, l'évêché de Cambrai 200 000, celui de Strasbourg, le plus opulent de tous, vaut 400 000 livres. Je prends ici les chiffres de VAlmanach royal qui sont généralement fort au-dessous de la réalité. Tout à l'inverse, on peut compter une douzaine de sièges dont les émoluments varient de 12 000 à 15 000 livres et trois autres dont le revenu s'abaisse jusqu'à 7 000 livres. De ces situations très différentes est né un calcul très humain. Pour certains prélats, les résidences les moins favorisées ne sont qu'une étape. Ils aspirent à monter de siège en siège, jusqu'à ceux qui sont les mieux rentes, les plus propices à l'influence. Les petits évêchés ont reçu un nom où se pein.t bien le dédain des gens de cour : on les appelle les évêchés de passage ou, sous une appellation plus méprisante, les évêchés crottés.
Le curé ne franchit point le seuil du palais épiscopal, sans mesurer bien vite tout ce qui le sépare de celui dont il
(1) Almanach royal, 1788.
attend audience. A la fois intimidé et un peu murmurant, il discerne, à travers l'esprit hiérarchique qui est légitime et nécessaire, l'esprit de caste qui n'est ni l'un ni l'autre. C'est dans ces dispositions qu'il aborde son chef. Mais parvient-il aisément à pénétrer jusqu'à lui?
Il y avait en France, à la veille de la Révolution, 130 archevêques et évêques (1). On a calculé qu'une trentaine au moins ne résidaient pas : les uns étaient retenus loin de leur diocèse soit par les emplois diplomatiques ou la défense des intérêts du clergé, soit par les charges de la grande aumônerie; les autres étaient attirés vers la cour par les charmes de la vie mondaine ou par les séduations du plaisir. Outre ceux qu'on ne voyait jamais, il y avait ceux qui essayaient de concilier les attraits de Versailles avec les exigences de leurs devoirs sacrés. Ils partaient à l'entrée de l'hiver, se cherchant, se trouvant toutes sortes d'excuses et ne revenant que pour le temps pascal; d'année en année, ils prolongeaient leurs absences; pour calmer leurs scrupules, ils se forgeaient toute espèce de raisons : l'administration, la politique, le soin même des affaires religieuses qui se traitaient plus aisément à Versailles. On ne peut guère évaluer à plus de la moitié ceux des évêques qui vivaient assidûment au milieu de leurs ouailles.
Même dans leur diocèse, certains évêques savaient se créer des retraites où ne les troubleraient pas trop les soins de leur ministère. Dans le voisinage des villes épiscopales, des châteaux, des villas se voient encore qui, en souvenir de leurs hôtes de jadis, ont parfois gardé le nom de maison de Vévêque. Cette façon de se dérober sans s'éloigner beaucoup était assez fréquente. En ces demeures champêtres plusieurs s'engourdissaient dans une molle paix : tel M. de Chalabre,
(1) On ne compte dans cette supputation ni les quatre évêchés du Comtat-Venaissin, ni les cinq évêchés de la Corse, on n'y compte pas davantage l'évêché de Bethléem, transféré à Clamecy, mais sans juridiction.
évêque de Saint-Pons, qui avait pris pour devise ces mots : Sola fides sufflcit. « Oui, sa foi lui suffit, disaient ironiquement ses prêtres, elle lui suffit si bien qu'il ne juge à propos d'y rien ajouter. » Ce qui était chez les uns séjour de repos silencieux devenait pour les autres lieu de réception. Il arrivait alors que la résidence rurale de l'évêque s'emplissait de bruit comme celle du plus mondain des grands seigneurs : tel apparaissait à Saverne le château des cardinaux de Rohan, au pied des collines vosgiennes, et couronné des belles forêts que la France n'a plus.
Donc il se trouve que le curé frappe en vain à la porte de ceux dont il réclame les lumières ou l'assistance. Fréquemment l'évêque n'est point là. Même quand il est présent, sa pensée s'absorbe paifois dans les affaires temporelles au point d'oublier les autres. L'un des besoins les plus répandus du dix-huitième siècle est de déployer ses talents hors de son état. Les prélats n'échappent point à la tendance commune. Necker vient d'établir les assemblées provinciales. La première expérience a été tentée en Berry, ensuite dans la haute Guyenne, puis l'institution s'est propagée. En général ce sont les évêques qui président ces réunions. Il leur arrive aussi de présider les assemblées des Pays (TEtats : tel l'archevêque de Narbonne en Languedoc, l'archevêque d'Aix en Provence, l'évêque de Pamiers dans le comté de Foix. Leur rôle est prépondérant. La plupart des grands seigneurs sont peu exercés aux affaires; s'ils les connaissent, ils sont trop inconstants, trop peu laborieux pour l'effort continu. Chez les évêques, souvent chez les évêques seuls, on rencontre l'instruction, la largeur de vues, l'esprit de suite, l'aspiration aux vastes desseins. Leur foi un peu molle, leur piété fort alanguie leur souffle une ardeur médiocre pour leurs fonctions spirituelles. Au contraire, dans le service de la société civile, leur esprit, à l'étroit ailleurs, se d late. Ils tranchent à la fois du grand seigneur anglais mêlé aux choses publiques par droit de naissance, par tradition de
patronage, et de l'évêque d'autrefois, défenseur de la cité, defensor civitatis. En eux se croisent toutes sortes de sentiments. Ils se flattent de continuer leur ministère, même en paraissant le négliger : quand Voltaire et les philosophes reprochent à l'Eglise ses tendances archaïques, n'est-ce pas leur fermer la bouche que de leur montrer le clergé mêlé à tous les progrès? C'est ainsi qu'ils s'amnistient de servir trop exclusivement le siècle, en reflétant en eux ce que le siècle a de meifleur. L'ambition aussi les guide : ils sont sept ou huit pour qui la pratique des afl^aires provinciales n'est qu'un apprentissage et que hante l'ombre des grands cardinaux jadis premiers ministres. Un seul, Loménie, gravit le premier rang et c'est entre tous le plus indigne d'y monter. En attendant, dans leur sphère restreinte, plusieurs de ces évoques marquent fortement leur trace, si fortement que l'empreinte en dure encore. Ils animent de leur parole, ils remplissent de leurs projets les assemblées des Etats, les assemblées provinciales. — Travaux publics, institutions de bienfaisance, industrie, agriculture, tout se développe sous leur initiative. Leur influence est surtout grande dans le Mdi, en Provence, en Languedoc, dans le comté de Foix, dans le Rouergue. Grâce à eux, les manufactures sont encouragées, la culture se transforme par l'irrigation des prairies, d'anciennes conduites d'eau sont réparées, des routes percent les régions les plus montagneuses, des mesures sont prises contre le chômage, contre la disette. Quelques noms se détachent avec un vif relief : DiUon, archevêque de Narbonne, Boisgelin, archevêque d'Aix, Seignelay-Golbert, évêque de Rodez, Barrai, évêque de Castres, SuiTren de Saint-Tropez, évêque de Sisteron. Dans les assemblées provinciales naissantes, les évêques, loin de restreindre l'esprit de contrôle, s'appliquent à le développer. Ils excellent à contrebalancer les intendants qui, par routine, goût de centralisation, jalousie d'autorité personnelle, se montrent en général plus hostiles que favorables aux corps délibérants créés par Necker : l'archevêque
de Bourges demande que les sessions interrompues soient reprises, l'évêque de Rodez que les procès-verbaux soient imprimés (1) : « Entre tous les corps, écrit Mercier dans le Tableau de Paris, le clergé est celui qui a le moins de préjugés. » Sous cette forme l'éloge est un peu équivoque. Il n'est que juste si on veut par là signaler chez un grand nombre d'évêques le goût du progrès, des améliorations intelligentes, de la liberté réglée (2).
En cette transformation brillante, un danger réside, celui que le ministère épiscopal, tout détourné vers les choses humaines, se laïcise tout doucement. Le public fait déjà une distinction entre les prélats : « Il y a, dit-on, les prélats administrateurs de provinces et les prélats administrateurs de sacrements. » A qui s'exerce à jouer Turgot ou Necker, l'humble paroisse rurale n'apparaît que comme un petit point obscur où les regards ne portent que distraitement. Et le curé s'en aperçoit par l'embarras d'atteindre celui dont il recherche la direction.
A la vérité, quand il est reçu, il est aussitôt conquis. La plupart de ces évêques sont bons, d'abord facile, gracieux par usage du monde, bienveillance naturelle, et aussi mansuétude chrétienne. On compte ceux qui, dans la forme, sont durs pour leurs prêtres, les éconduisent, ou font pour eux dresser une table à part entre celle du maître et celle de l'office. Il y a quelques incrédules avérés, quelques libertins : ce sont ceux qui forment cercle autour des philosophes, ont ouï, dit-on, en « s'amusant infiniment » la répétition du Mariage de Figaro (3), jouissent, à ce qu'on assure, en certains théâtres de société, d'une loge réservée (4). Combien
(1) V. Léonce DB La VEEGNB, ies Assemblées provinciales, p. 60 et 89.
(2) Sur cette action politique et sociale des évêques de l'ancien régime, on lira, avec autant d'intérêt que de fruit, les chapitres vrn-xi (t. I) du très remarquable ouvrage de M. l'abbé Sicard sur l'Ancien clergé de France.
(3) Lettre de Beaumarchais au lieutenant de police. (Beaumarchais et son temps, par M. du Loménie, t. II, p. 304.)
(4) Tat.t.kyband, Mémoires, t. I, p. 49.
sont-ils? On cite quatre ou cinq noms : Jarente, évêque d'Orléans; Loménie, archevêque de Sens; Rohan, évêque de Strasbourg; Tallejrrand, qui vient d'être appelé à l'évêché d'Autun. Cette liste pourrait à toute rigueur se doubler, se tripler même, ce qui fixerait à une douzaine de membres la portion indigne de l'épiscopat français. Du reste on peut faire deux parts : les évêqucs exemplaires, assez clairsemés, mïiis trois ou quatre fois plus nombreux que les indignes; puis les autres qui forment la masse et sont de mœurs correctes, de piété très décente, de vertu moyenne quoique un peu courte pour qui doit montrer au peuple les voies da Dieu. — Cependant, après quelques instants d'audience, I0 curé, charmé tout d'abord, devine une direction qui se dérobe, faute de pouvoir se préciser. Il se trouble, s'inqpiiète de ne trouver qu'un homme du monde là même où il espérait un conducteur d'âmes. Le prélat ne cesse pas d'être affable, très affable, mais à la condition que l'entretien ne soit pas trop iong; car son temps est limité, tant il l'a laissé absorber par les servitudes de la vie sociale! Si le prêtre lui réclame un secours pour ses paroissiens, pour ses créations charitables, il est tout prêt à l'accorder : mais il est réduit à compter, car il a des charges; souvent il est bâtisseur, et du gentilhomme il a tous les luxes, parfois même celui d'avoir des dettes. Au récit des infortunes, il est touché; très vite ses yeux se mouillent de larmes; puis en lui l'homme du monde repai'alt, souriant, léger, ayant balayé son émotion, habilement insaisissable quoique toujours charmant. Dans sa bouche se retrouve le langage évangélique, mais un peu teinté de la phraséologie de Rousseau, un peu dilué dans la grâce affadie de Berquin; et il faut le découvrir à travers ces travestissements comme l'or pur sous les scories. On sent des idées déviées quoique non perverties, des habitudes relâchées quoique non corrompues. Le prêtre, bien que déjà déconcerté, se hasarde à vider son âme, à exposer les besoins de sa paroisse, à dire ses mécomptes, à confier peut-êt-i^ ses cas
de conscience. Alors décidément le prélat devient distrait. Ses réponses sont brèves, bien que toujours obligeantes, avec des silences qui invitent à raccourcir. C'est ici que se révèle la faiblesse commune à presque tous les personnages que la désignation royale a ceints de la mitre. Le choix des familles a d'avance décidé leur carrière. Il y avait assez de soldats, assez de diplomates; le tour était venu d'avoir un homme d'Eglise. C'est vers l'Eglise que tout jeunes ils ont été dirigés. On leur a d'abord enseigné les beaux usages; puis un maître de théologie a été appelé. Ils ont été peu au séminaire, ont obtenu les grades, souvent par faveur. Une fois promus au sacerdoce, ils ont été aumôniers des princes ou attachés à l'Agence générale du clergé; les plus diserts d'entre eux ont prêché à la cour; pendant quelque temps ils ont été grands vicaires, mais le plus souvent sans résider. Tel a été pour eux le chemin des honneurs. Ils n'ont point été vicaires, ils n'ont point été curés, et le ministère paroissial est ce qu'ils ignorent le plus. Ils écoutent donc leurs modestes auxiliaires comme on écoute un langage mal connu, avec ce banal sourire des grands qui feignent de comprendre et ne comprennent pas. L'expérience leur manque et leur manquera toujours; car ils sont trop haut placés pour commencer l'initiation. L'audience s'achève dans le découragement intimidé de celui qui demande conseil, dans les réponses flottantes, de plus en plus rares, de celui qui a tout appris hormis l'essentiel de son état. L'évêque esquisse sa bénédiction, ce congé des dignitaires ecclésiastiques, et le curé s'éloigne, charmé mais point éclairé, ou pourvu de conseils vagues qui ne peuvent pas plus le guider que l'entraver.
Il va reprendre la route de son village. Avant de quitter la ville, il veut voir quelque parent, quelque ami. Ce sont des bourgeois, souvent tI^ès pénétrés de philosophisme, qui lui parlent des abus, des réformes nécessaires, ou lui détaillent une page de Rousseau sur l'égalité des hommes. Il part.
Chemin faisant, il retrouve sur sa route l'abbaye, cette autre grande demeure et, comme le palais épiscopal, écrasante pour sa petitesse. Il rentre en son presbytère. Si compliqué que soit son état d'âme, il n'est pas impossible de l'analyser. Peu à peu il se dérobe au prestige de ce haut personnage aux mains blanches, au geste onctueux, et que, sous peine de péché, il se croit tenu de révérer. Il est sorti de chez lui et a vu tout le monde au-dessus de lui. Il garde dans les yeux les splendeurs qu'il a contemplées; par comparaison il juge misérable sa demeure qui n'est que modeste, et il s'irrite moins d'avoir peu que de penser à ce que tant d'autres ont de trop. Cependant il retrouve les conflits, avec ses paroissiens s'il recueille lui-même la dîme, avec le décimateur s'il est à portion congrue. Entre temps, il se sonde lui-même, scrute ses pensées, se fait horreur d'y découvrir l'envie et d'un effort vigoureux essaie de s'arracher au péché. Il saisit son bréviaire et tâche de s'y absorber; il lit l'Evangile mais en une grande sécheresse de l'âme, car le premier signe de la grâce d'en haut, c'est de trouver dans le livre divin ce que Jésus y a mis. Il se mortifie, mais tout bouillonna en lui, l'esprit, le cœur, les sens. La plupart triomphent du mal, se fixent dans la sainte humilité ou se contentent de garder une tristesse silencieuse de la modestie de leur sort. Chez quelques-uns perce décidément la révolte. Dos philosophes, ils se remémorent tout ce qu'ils ont lu et, dans ce qu'ils ont réprouvé jadis, trouvent aujourd'hui qu'il y a du bon. Il y a un journal, les Nouvelles ecclésiastiques, journal teinté de jansénisme, qui raille le luxe et les préjugés nobiliaires introduits dans l'Eglise. S'ils en possèdent quelques numéros, ils s'en alimentent avec joie. Ils répètent les épigrammes, les fixent en leur mémoire et, pour se rassurer, se disent qu'à se montrer un peu égalitaire, on ne risque point son salut. En cet état, leur esprit offre pour toutes les nouveautés un merveilleux terrain d'éclosion. Ces germes, ils les arracheront peut-être, par scrupule, par re-
mords, mais d'une main secrètement complaisante qui les détruira juste assez pour qu'ils poissent renaître. Quand l'Eglise a énuméré les sept péchés capitaux, elle a fourni une classification pour les historiens de tous les temps. Le clergé a, comme le reste de la nation, son tiers-état et sa noblesse. L'un résiste mal à l'envie : l'autre est gâté par la richesse, par l'attachement aux biens de la terre, par les péchés des sens. Cependant, aux grands et aux petits, un vice est commun : les uns et les autres sont travaillés par l'orgueil; et peut-être est-il plus aiguisé chez les plébéiens qui se révoltent de l'humilité de leur rang que chez ceux qui se reposent, à la veille de l'orage, dans leur traditionnelle domination.
J'ai essayé de montrer tout ce que, dans l'ordre ecclésiastique si funestement divisé en deux classes, la vertu chrétienne avait laissé filtrer de rivalités.
A peine ai-je achevé ce tableau que je voudrais le ressaisir. Les peuples jeunes se présentent sous un aspect simpliste et souffrent qu'on les dépeigne avec des couleurs tranchées. Tout autre est l'ancien régime, tellement enchevêtré de bien et de mal, de vices et de vertus, que la description n'est vraie que si chaque trait s'atténue presque en même temps qu'il se grave.
Une façade superbe, puis derrière cette façade, des bâtisses minées de toutes parts, telle était, au déclin de l'ancien régime, l'image de KEglise de France. Et l'étonnement est égal de tout ce qu'elle occupe encore de place, de tout ce qu'elle cache déjà de ruines.
Du dehors et à distance, l'aspect est celui de la force et même de la souveraineté. L'Eglise, premier ordre de l'Etat,
LÉGLISE PRIVILÉGIÉE 51
revendique, avec la primauté pour elle-même, l'exclusion de tout culte qui n'est pas le sien. Le roi, dans le serment traditionnel du sacre, jure non seulement de la protéger, mais d'exterminer ses ennemis. La formule, si surannée qu'elle soit, n'est point tout à fait vaine : le bras séculier, bien qu'engourdi, n'est point paralysé, et, en 1762, par application de l'édit du 14 mai 1724, un pasteur réformé a été condamné à mort par le parlement de Toulouse. Les ordonnances sur la liberté d'écrire sont tellement sévères qu'il semble qu'il appartienne au clergé lui-même de doser ce qu'il veut supporter de critique. Le 16 avril 1757, un édit est allé jusqu'à punir de mort « quiconque serait convaincu d'avoir composé, fait composer et imprimer des écrits tendant à attaquer la religion (1) » : édit atroce, à moins qu'il ne soit que dérisoire, tant il demeurera vain! L'Eglise a retenu le droit de façonner la jeunesse : elle contrôle ou dirige dans les universités les hautes études : par ses prêtres, par les corporations séculières ou régulières qui ont remplacé les jésuites, elle distribue renseignement secondaire : elle exerce sur l'instruction primaire une double surveillance, la surveillance générale de l'écolâtre au chef-lieu de chaque diocèse, la surveillance particulière du curé au siège de chaque paroisse. Elle fournit par ses fondations le vrai budget des pauvres. — Elle est moins puissante qu'on ne le croirait par le nombre, car le total des personnes des deux sexes engagées dans les liens sacrés ne dépasse guère 125 000 (2). Mais elle emprunte à toutes les classes ce qu'elles ont de meilleur. Elle recrute dans la noblesse les évêques, les grands vicaires, les chanoines des grands chapitres; dans la
(1) ÏSAMBîiRT, Anciennes lois françaises, t. XXII, p. 272.
(2) Ce nombre se décompose ainsi :130 évêques; cinq ou six cents grands vicainjs; 50 mille curés ou vicaires; 15 à 18 000 chanoines, chapelains, bénéficiers, ou prêtres sans bénéfices; 60 mille religieux ou religieusts. — Les chiffres fournis par Sieyès dans sa brochure : {'u'est-ce que le Tiers- Etat? p. 33-Bi, sont inexacts, quant au nombre des religieux, et paraissent, quant aux chanoines, chapelains et bénéficiers, inférieurs à la réalité.
bourgeoisie les chapitres moyens, les membres des collégiales, les titulaires des cures urbaines; par les curés de campagne elle plonge jusque dans le peuple. — A l'ordre ecclésiastique sont attachées, à la manière d'une clientèle, des confréries en nombre infini qui rassemblent tantôt les hommes d'une même classe ou d'une même profession, tantôt les habitants d'un même quartier. Ces confréries ont leur lieu de réunion, leur chapelle, leurs reliques, leur bannière, leur aumônier, leur fête patronale, leurs statuts, leurs privilèges, leurs œuvres, souvent même leur histoire ou leur légende. J'en compte une quinzaine à Arras, une vingtaine à Montpellier, trente-six dans la seule ville de Besançon. L'Eglise a d'autres clients sous une dépendance plus immédiate encore; car ils attendent d'elle leur pain quotidien; ce sont les officiers dits du bas-chœur, sacristains, bedeaux, sonneurs, musiciens, choristes, servants de messe. — A ce patronage d'ordre religieux, l'Eglise joint un autre patronage, celui qu'elle exerce comme propriétaire : elle a les receveurs de ses rentes, les collecteurs de ses dîmes, ses avocats, ses procureurs; elle retient les resl^s de ses droits seigneuriaux; elle a ses fermiers, ses métayers, puis pour son vaste domaine forestier, ses gardes, ses émondeurs, ses bûcherons; dans les terres abbatiales où subsiste le système de l'exploitation directe, elle tient sous sa dépendance ses laboureurs, ses gardeurs de troupeaux, ses vignerons, tous ceux qui viennent s'asseoir à la table du couvent et, chaque semaine, des mains du Père procureur, reçoivent leur salaire. — A l'influence qu'elle exerce, qu'elle paraît exercer en bas, l'Eglise ajoute le crédit qu'elle recherche, qu'elle semble obtenir en haut. Quels qu'aient été les reculs de sa puissance, une tradition obstinée, tenace comme la France elle-même, lui conserve sa part dans le maniement des affaires nationales. On a dit le rôle de l'épiscopat dans les pays d'Etat, dans les assemblées provinciales. En 1787 se tient l'assemblée des notables : seize archevêques ou évêques y sont convoqués. Ce n'est
pas tout. Les membres du clergé pénètrent jusqu'à la cour à titre de prédicateurs de la chapelle royale, de précepteurs des grands, d'aumôniers. Le roi a dans Versailles son grand aumônier, son premier aumônier, son aumônier ordinaire, sans compter les aumôniers par quartier et les menus chapelains. La maison ecclésiastique de la reine, celles de Monsieur, du comte d'Artois, des princesses, ne sont pas organisées avec une moindre profusion. Le dix-huitième siècle avait amplifié tous ces titres loin de les restreindre, comme si le nombre des confesseurs fût en raison inverse des repentirs ou des aveux. Ce qui n'est plus un apostolat demeure un moyen de parvenir. Ces fonctions sans emploi sont comme un marchepied pour les honneurs. Celui-ci est associé à l'administration; celui-là est mêlé aux affaires diplomatiques. Un jour, l'un des prélats de cour devient même premier ministre. Il est vrai que c'est l'indigne Loménie de Brienne. Par là le siècle incrédule mêle une ironie à son hommage et, résigné à subir encore un homme d'église, choisit celui qui l'est le moins.
Certaines villes de province, de population moyenne, recueillies dans la paix du passé, non encore trop gagnées par le commerce ou l'industrie, permettent de surprendre sur le vif les derniers jours de cette apparence dominatrice. Il en est une vingtaine qui peuvent servir de type. Tantôt, comme Laon, comme Langres, elles se dressent sur une montagne avec un aspect moitié guerrier, moitié mystique; tantôt, comme Arras ou Saint-Omer, elles élèvent leur beffroi ou leur tour abbatiale au-dessus des remparts où Vauban les a enfermées. Troyes, toute pleine d'églises déjà' un peu dégradées, Poitiers, avec ses vastes espaces parsemés de couvents, Soissons, la vieille ville des perfidies et des expiations mérovingiennes, Besançon, toute marquée encore de la piété espagnole, offrent la même physionomie de cités religieuses. Si l'on pénètre dans l'intérieur, les rues s'allongent, souvent sans maisons, entre de hautes murailles qui
limitent les enclos des monastères. Un grand silence : point d'autre bruit que celui des cloches et parfois aussi celui des armes; car ces villes de prêtres sont aussi villes de soldats. A mesure qu'on avance, les églises se pressent, élises des paroisses, des confréries, de l'ordre de Malte. Elles se touchent, l'abside de l'une rejoignant presque le portail de l'autre, et la seule recherche est celle des fidèles qui pourraient peupler tous ces sanctuaires. Puis ce sont de nouveaux couvents avec de nouveaux jardins, de nouveaux cloîtres, et toujours la même paix solitaire. Les noms mêmes, très suggestifs, sont le plus souvent empruntés à la vie cléricale ; il y a la rue des Louez-Dieu, la rue du Cierge-en-procession, la rue des Brigittines, la rue des Nonnains, la rue du Grand- Cloître, la rue des Petits-Moines. Si d'un point culminant on contemple la campagne environnante, tout ce que l'œil embrasse enseigne la puissance de l'Eglise. Telle exploitation s'appelle la Métairie du, Chapàre, la Métairie des Ei)êques: tel bois se nomme le Bois des Dames, le Bois des Chanoinesses, la Fagne des Bojis-Pères, la Haie des Carmes. Des fermes apparaissent, souvent ornées d'un petit campanile et flanquées d'un pavillon de maître : ce sont les prieurés, sortes de colonies monastiques que les abbayes, soit par obéissance aux volontés du donateur, soit pour le service religieux des paysans, ont semées à travers leurs domaines. Toutes ces désignations se sont bien profondément gravées dans la mémoire des peuples; car plusieurs survivront à tous les renou»cdements des choses et demeureront encore quand tout ce qu'elles évoquent aura péri.
Qu'on ramène le regard vers la ville. Vraiment tout y paraît vivre pour l'Eglise comme dans certaines cités maritimes tout vit pour l'Océan. EII^î semble l'universelle propriétaire. Les énumérations sont forcément incomplètes. Il faut pourtant figurer par quelques chiffres cette place que tient l'Eglise. Saint-Omer compte 500 personnes engagées à des titres divers dans l'état ecclésiastique. A Arras, il y a.
outre 14 paroisses, 19 couvents sans compter l'abbaye de Saint-Vaast, et mémo au dix-huitième siècle, les communautés religieuses reculent encore, non sans plainte de la population civile, les murs de leurs habitations et de leurs jardins (1). Au Mans il y a, dit-on, 300 prêtres (2). Soissons a 4 chapitres, 9 paroisses, 6 abbayes d'hommes ou de femmes, 13 couvents (3). Troyes, pour une population de 22 000 habitants, possède 11 paroisses, sans compter les chapelles, et c'est un dicton familier qu'on ne peut marcher dans les rues sans heurter un prêtre ou un garde du corps (4). Besançon compte 2 grandes abbayes, 2 chapitres, 20 maisons religieuses, 4 collèges de chapelains (5). Clairsemés, très rares même en certains endroits, les ecclésiastiques, en ces villes toutes façonnées par l'Eglise, se pressent au point de prendre une apparence de multitude. Il y a l'évêque, il y a les vicaires généraux, pa? fois au nombre de 9 ou 10 et, dans quelques diocèses, les assesseurs au vicariat. Il y a les curés. Il y a les ordres religieux, les uns ayant gardé leurs statuts primitifs, les autres — et c'est le plus grand nombre — ayant subi une ou deux réfonnes. Puis il y a les chanoines : ici l'esprit se perd à compter toutes les institutions où ils s'encadrent. On dirait une infinité de branches latérales, se détachant du grand tronc de l'Elise, se croisant, s'emmêlant, et tantôt florissantes, tantôt se desséchant, mais même desséchées, se soutenant par tout ce qui les entoure et les étaie. Il y a les chapitres des cathédrales, les chapitres des collégiales, puis les corps de chapelains attachés à certaines églises. Dans les plus illustres chapitres, les chanoines, soit pour ajouter à la solennité des prières canoniales, soit
(1) Deba&iecoust, Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. I, p. 202.
(2) Dom. PlOLiN, Le Diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 33.
(3) Fleuby, Le Clergé de V Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 84-86.
(4) Albert Babeatj, Histoire de la ville de Troyes, t. I, p. 6.
(5) Sattzay, Histoire de la persécution religieuse dans le diocèse de Besançon, t. I, passim.
pour être suppléés en certains offices, sont pourvus d'auxiliaires qui ont eux-mêmes parfois des remplaçants. Les déviations de l'égalité chrétienne, les infiltrations des vanités humaines ont créé à l'envi des rangs, je dirais presque des castes. Il y a des chapitres nobles, des chapitres bourgeois, puis d'autres mixtes avec un bas-chœur qui est roturier, un haut-chœur qui ne s'ouvre qu'aux gentilshommes et aussi en général aux docteurs; car dans l'ancien régime, sauf aux dernières années du dixhuitième siècle, le mérite reconnu force presque toujours les barrières de la naissance. Dans la petite ville de Brioude, le chapitre est divisé en cinq classes : les chanoines nobles, les chanoines sacerdotaux, les prébendes, les semi-prébendés, les expectants. En certaines contrées, le nombre des charges déconcerte. Dans la région qui sera plus tard le département de l'Hérault, il y a cinq diocèses; or, on rencontre dans les seuls chapitres-cathédrales de Béziers, d'Agde, de Lodève, de Saint-Pons, 52 titres de chanoines, avec un nombre presque triple de titres de prébendiers, semi-prébendiers, hebdomadiers (1). Qu'on ne calcule pourtant point le chiffre des ecclésiastiques d'après celui des bénéfices, car souvent plusieurs bénéfices reposent sur la même tête; puis les bénéficiers sont souvent pourvus de fonctions dans le clergé paroissial et à ce titre ils y sont comptés : de là vient même, pour l'ensemble du clergé français, l'embarras de toute supputation numérique globale. Même cette réserve faite, quelle n'est pas la foule! Chaque grande église a ses prêtres à la suite, prêtres habitués, obituaires, employés à des titres divers. Puis il y a toutes les institutions locales ou provinciales : tels les Familiers de Franche-Comté, corporations d'ecclésiastiques recrutés en général dans la meilleure bourgeoisie et remarquables par leurs vertus et leurs lumières. Il y a 15 Familiers à Pontarher, 12 à Baume-
(1) Saubel, Histoire religieuse du département de l'Hérault pendant la Révolution, t. I, passim.
les-Dames, 9 à Ornans, 7 à Quingey (1). Les mêmes prêtres qui s'appellent en Franche-Comté familiers s'appellent en Bourgogne Mépartistes (2). Ce n'est pas tout. Aux ordres réguliers il faut joindre les ordres séculiers. Aux congrégations répandues sur toute la surface du pays, il faut ajouter quantité de petites congrégations locales ou provinciales, souvent vénérables par leur origine, précieuses par leurs services, et populaires dans le cercle restreint où elles ont fleuri. Puis, parmi les confréries, il s'en trouve, quoique en petit nombre, qui, par la rigueur de leur règle, se rapprochent de la vie religieuse. Enfin, à une distance plus ou moins grande des villes, il y a ceux qu'on pourrait appeler les indépendants de la pénitence chrétienne, les solitaires, les ermites; il s'en trouve encore un assez grand nombre à la veille de la Révolution, en Franche-Comté, en Provence; et les Archives gardent la trace des demandes de secours qu'ils adresseront plus tard à l'Assemblée constituante. Telle est, dans une énumération longue, mais incomplète, l'armée de l'Eglise, armée où chaque âge a apporté son contingent, où tout s'est surajouté sans règle, où de puissantes réserves de vie soutiennent encore ce qui se désagrège, armée immense, mais confuse, si confuse que ceux même qui prétendent la conduire ne savent point toujours où elle commence et où elle finit.
Cette armée a ses revues solennelles. Ce sont les processions. Il y a les processions locales, en commémoration d'un miracle fameux, en remerciement d'une épidémie conjurée, en action de grâces pour l'ennemi éloigné de la ville ou pour une victoire remportée. Il y a surtout, en toutes les villes de France, chaque année au retour du printemps, la procession dite de la Fête-Dieu. Ce jour-là est bien celui
(1) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs de 1789 à 1801, t. I, p. 13.
(2) Recherches sur la persécution religieuse dans le département de Saône-et-Loire pendant la Révolution, par l'abbé Bauzon, t. I, p. 342.
OÙ l'Ordre ecclésiastique étale tout ce qu'il a de milices, laisse inventorier tout ce qu'il a de richesses. Avec les masfiiers, les halebardiers, les suisses, les choristes, les musiciens, les enfants de chœur, les porte-croix, se développent les premières magnificences. La marche se continue avec les confréries. Toutes, elles sont là avec leurs bannières, avec leurs écussons, surtout avec les reliques de leurs patrons; car même dans la décadence de la foi, il n'en est guère qui ne gardent intacte la dévotion de leurs saints. Elles s'appellent à Limoges la confrérie de Saint-Martial, à Besançon la confrérie de la Croix, à Arras la confrérie de la Sainte- Chandelle, Il y a les gentilshommes, tout parés d'attributs guerriers et groupés sous le vocable de saint Michel ou de saint Georges. Il y a les peintres, tailleurs d'images, verriers, brodeurs, rangés autour de l'étendard de saint Luc. n y a tous les corps de métiers, tisserands, couvrem's, charpentiers, cordonniers, honorant ceux-ci saint Liévin ou saint Léonard, ceux-là saint Amé ou saint Grépin, Avec leur infinie variété d'aspects, ces confréries symbolisent toutes les diversités de la vieille France. Tantôt, comme la Confrérie des Charitables éiahlie en Artois pour la sépulture des morts, elles foncent de teintes sombres les éclatantes couleurs du cortège : tantôt dans les cités flamandes, elles se montrent sous leurs riches costumes, robustes et réjouies, dévotes mais leurs aises sauves, prêtes au banquet non moins qu'à ia prière; peut-être Memling les . ai d<' daignées, mais Franz Hais les eût trouvées à point pour son pinceau. Elles défilent au pied du beffroi tandis que le carillon lance ses notes tour à tour allègres et caressantes, comme pour mettre un peu de joie sous le ciel gris. Cependant, à la même heure, à l'autre extrémité de la France, s'allongent en files les pénitents de toutes couleurs, enveloppés de leurs cagoules et leurs cierges allumés. Ainsi les voit-on, tantôt laissant flotter leurs rangs dans les larges espaces de MontpeUier, tantôt s'amincissant sous la conduite de leurs régidors.
dans les rues étroites de Perpignan. A la suite des confréries, s'avancent les ordres religieux. II y a tous les ûls spirituels de saint François, capucins, récoUets, cordeliers, puis les grands carmes déchaussés, puis les dominicains, puis les ordres séculiers, puis toute la foule des ordres aujourd'hui disparus et que nous ne connaissoris que par les gravures. Le défilé est long, et pourtant les viedlards remarquent des lacunes; ils cherchent en vain des yeux d'autres congrégations qu'ils ont vues dans leur jeunesse et qui se sont fondues sous le souille du siècle, sous la langueur des vocations ou par les édits des rois. Après les religieux, les chapitres de toute sorte. Parfois les rangs ne se sont pas établis sans peine, car il régne entre eux des disputes pour les préséances et des émulations très aiguisées pour l'antiquité ou les privilèges. Avec les chanoines s'étale tout ce que le trésor des églises conserve, chandeliers en argent ciselé, statuettes d'ivoire, châsses gothiques, reliquaires de la Renaissance, croix processionnelles ornées de pierreries. Eux-mêmes apparaissent dans toute la somptuosité de leurs ornements en drap d'or et d'argent, en velours, en soierie de France ou d'Orient. Et toutes ces pièces d'orfèvrerie, tous ces hrocai'ts savamment tissus ont leur marque d'origine. Ils rappellent la bienvenue d'un roi à son avènement ou à son passage, la reconnaissance ou la faveur d'un prince, l'exécution d'un vœu, l'expiation d'une faute, en sorte que quiconque recèlerait toutes ces merveilles retrouverait l'histoire de la province et, morceaux par morceaux, referait l'hist-oire de France. Cependant, à la pompe religieuse s'ajoutent les pompes civdes. La religion catholique n'est-elle point la religion de l'Etat? Bien plus, n'est-elle point le seul culte reconnu.^ Tous sont là, conseillers du Parlement ou juges du présidial, chefs militaires, prévôts des corporations, élus des villes, magistrats de toute sorte qui, à travers l'absolutisme croissant des princes, figurent les vestiges des anciennes franchises.
Dans cette apparente unanimité d'hommages, qui pourrait croire qu'il y ait en France un dissident? Et c'est au milieu de ces splendeurs que chemine, tout éclatant de pierreries, l'ostensoir où sont enfermées les divines espèces. Par intervalles, le cortège s'arrête. Au milieu des tapisseries précieuses et des feuillages se montrent les reposoirs. Souvent ils sont établis à la porte des monastères où se cachent, les mains tendues vers le ciel, les Carmélites, les Annonciades, les Glarisses, ces autres membres de la grande famille chrétienne. Les fidèles s'agenouillent, se remettent en marche, s'agenouillent encore. Et les cloches de toutes les paroisses se répondent, et les musiques sacrées remplissent l'air, et le canon tonne. Enfin le cortège, rentrant dans le sanctuaire, y enroule ses replis. Tandis que les derniers nuages de l'encens s'évaporent, les bannières se recouvrent, les armoires du trésor ressaisissent jalousement tout ce qu'elles ont laissé échapper. Pour qui ne voit les apparences, l'aspect est celui d'une Eglise non seulement assurée de vivre, mais maîtresse et triomphante. Les témoins du spectacle le gardent en leurs yeux, mais distraitement et sans que leur mémoire s'applique à le graver; car à coup sûr, pensent-ils, ils reverront l'année suivante les mêmes magnificences; leurs enfants les verront après eux, et nul ne se doute, nul n'imagine que la radieuse solennité qui s'achève soit la revue de tout ce qui va mourir.
On a montré les splendeurs. Voici l'envers du tableau. C'est dans les villes mêmes où la religion semble, par tous les signes extérieurs, maîtresse, qu'on peut mesurer l'alanguissement vital de la France chrétienne et compter les battements ralentis de son grand cœur.
On vient de voir en certaines cités de véritables accumulations de prêtres. De ces prêtres on répétera ce qu'on a dit des évêques, ce qu'on a dit des moines : parmi eux le libertinage de l'esprit, la dépravation des mœurs sont à l'état d'infime exception. Qu'on compulse les documents contemporains, et l'on s'assurera que les noms cités avec flétrissure sont toujours les mêmes. Ils reviennent comme ces figurants de théâtre qui, à force de passer sur la scène, finissent par graver l'impression d'une foule. Il faut s'abstenir de cette illusion grossissante et se garder de traduire deux par plusieurs, et trois ou quatre par un gî'and nombre. Mais si les scandales de conduite furent rares, si l'impiété le fut plus encore, on peut reprocher à beaucoup d'ecclésiastiques, non leurs vices, mais l'insuffisance de leurs vertus.
Ce qui s'observe, c'est la désuétude des fonctions sacrées. Les titres subsistent, mais avec des noms qui n'évoquent plus que des services passés. Dans les grands chapitres, il y a un théologal; il faisait autrefois un cours, il ne le fait plus : il y a un écolâtre; il était chargé de surveiller les écoles, il ne les surveille plus que mollement : il y a un grand pénitencier, mais qui figure une dignité désormais sans emploi. Le ministère de la prédication s'est ralenti. Ceux qui l'exercent revêtent volontiers de formes toutes profanes l'éloquence de la chaire. On s'abstient de citer l'Ancien Testament, l'Evangile, les Pères de l'Eglise. Le seul enseignement est celui de la morale, et d'une morale si vague qu'elle n'a ni l'efficacité d'une direction ni la puissance d'un frein. Le discours, harangue plutôt que sermon, semble à deux fins, pour la chaire ou pour un éloge académique. Les périphrases se multiplient, cachant comme une secrète honte de proclamer, en sa simplicité rude, la vérité sacrée. Dieu devient, comme dans Rousseau, l'auteur divin des choses, en attendant qu'il soit VEtre suprême. Le prêtre se dilue dans l'homme sensible, l'apôtre s'absorbe dans l'ami du progrès, et Jésus se nomme le législateur des chrétiens.
Tout ce monde ecclésiastique apparaît fort enlacé dans les affaires humaines. Il n'est point de richesse dans l'ancien régime qui ne soit grevée d'une grande variété de charges. A côté des redevances ou des rentes à recevoir, il y a les redevances ou les contributions à fournir : redevances de blé pour le séminaire, de vin pour l'hôpital, de cire pour les églises; subsides pour les Universités; cotisations imposées pEir le roi pour la reconstruction des édifices religieux on civils. Puis il y a les pensions, pensions données ou reçues et qui, suivant toutes les bizarreries des donations primitives ou du caprice royal, viennent en déduction ou en accroissement des revenus. Enfin il y a tous les embarras de perception, tous les débats pour les droits seigneuriaux, toutes les discussions pour la nature des produits sujets à la dîme, pour la quotité de la dîme elle-même. Delà une gestion compliquée qui encombre de soucis tout matériels les riches. Les pauvres — et il y en a beaucoup — sont encore plus englués dans les liens terrestres; car il s*agit pour eux non du superflu mais du pain. Dans certains petits chapitres comme ceux de la H au te- Provence où chaque charge ne rapporte que deux ou trois cents livres, toutes sortes de querelles s'élèvent avec les ordres religieux pour les limites des propriétés ou les privilèges, avec les curés pour les portions congrues. On multiplie les notes, les mémoires, les menaces d'actions judiciaires. Parfois dans la même corporation les chanoines titulaires entrent en conflit avec les prébendiers, puis il arrive qu'on se réconcilie pour se liguer contre l'évêque. Les avocats du clergé sont les confidents de ces misères; ils les graveront dans leur souvenir et seront plus tard imJ)itoyables contre l'Eglise, en ayant vu, non les grandeurs, mais seulement les petitesses.
En dépit de ces compétitions, la vie s'écoule assez douce, an moins dans les régions de richesse moyenne où les prébendes assurent à leurs titulaires un sort tranquille. Beaucoup de chanoines, de membres des collégiales, de béné-
ficiers ne résident pas. Ce qui reste d'entre eux suffit à peupler les abords de la cathédrale ou des principales églises. Ils s'abandonnent au fil de Ifurs jours, fuyant le vice et volontiers faisant le bien. Ils participent aux offices, assez pour se mettre en règle avec Dieu. L'abondance des choses leur permet beaucoup d'aises, avec des émoluments qui paraîtraient aujourd'hui fort médiocres, et doucement ils se pelotonnent en s'abritant contre les cahots. Ils ont de beaux livres, les lisent en gens de goût, au reposé, comme on ne lit plus guère aujourd'hui, et par plaisir désintéressé de l'esprit; puis ils les replient en inscrivant parfois dans la marge, d'une belle écriture bien tracée, point hâtée, quelques vers latins; car ils sont la plupart fort bons humanistes. Ils font aussi des vers français, et souvent d'un tour assez galant. Cela ne les empêche pas de se montrer, à l'occasion, jansénistes et, ainsi qu'il arrive à Bourges, d'interdire dans la cathédrale comme trop mondaines les symphonies à grand orchestre. S'il y a dans leur ville une Académie, ils y lisent des Mémoires, des Eloges, et en oublient totalement la chaire sacrée. Ils aiment à collectionner de beaux meubles, des tryptiqucs, des ivoires. Volontiers aussi ils sont érudits, quoique sans la flamme qui évoque le passé. Il y a parmi eux des théologiens, des hébraïsants, des hommes versés dans l'explication des textes sacrés; mais à la mode de leur siècle, ils s'appliquent de préférence hors de leur profession. On cite d'eux des mémoires sur les finances, sur la maladie de la vigne, sur la pomme de terre, sur le magnétisme, sur les aérostats. Souvent, ils sont dans leur ville administrateurs de l'hôpital ou de l'hospice et s'y montrent très charitables. Ils secourent les pauvres, car ils sont bons, mais ne vont guère les chercher, étant de zèle ralenti. L'une des formes habituelles de leur charité est de discerner, soit dans leur voisinage, soit dans leur maîtrise, quelques enfants d'esprit délié. De leurs deniers ils aident leurs études, veillent à ce qu'on leur enseigne le grec, le latin, l'art de déclamer, !e
goût de l'antiquité, l'admiration de Brutus surtout ainsi que la haine des tyrans, et ne retirent leur main qu'après les avoir jetés dans la vie, vides d'argent, bourrés de rhétorique, enflammés de désirs. Le plus judicieux de ces actes de bienfaisance est celui d'un des prêtres du chapitre d'Arras, obtenant pour le jeune Robespierre une bourse au collège Louis-le-Grand (1). Les bons chanoines ne regardent pas si loin. Ils reçoivent et visitent leurs amis, combinent sagement leurs jours afin d'y mettre ce qu'il faut de travail pour aiguiser la saveur du repos, et croient d'ailleurs la religion si puissante qu'on peut bien se permettre quelques hardiesses. Ainsi vivent-ils, à la fois très éclairés et très aveugles, cultivant leur esprit et engourdissant leur prévoyance, sans vision de l'avenir ou fermant les yeux de crainte de trop voir. Dans les vieilles villes cléricales, on retrouve encore à l'ombre des églises les demeures où se sont écoulées ces existences doucement nuancées d'égoïsme, toutes ménagées pour l'étude, mais pour l'étude qui ne trouble ni les aises ni la paix; on revoit presque intact le cadre extérieur, les fenêtres à petits carreaux, la porte massive qui se verrouillait à V Angélus, le lourd marteau qui servait d'appel, tout ce qui attire par le contraste d'une vie qui fut l'antipode de la nôtre, tout ce qui plaît par son aspect archaïque, tout ce qu'il faut pourtant ne pas trop aimer, car ce qui sommeille trop est bien près de mourir.
Beaucoup de ces prêtres de ville, grands liseurs, ont touché aux philosophes. L'enseignement du premier âge, les traditions familiales, l'éducation du séminaire ont déposé au plus profond de leur cœur des germes si tenaces que ces germes subsistent en eux, même dans la poussée des germes contraires. Seulement, dans la confusion de leur esprit, ils essaient d'opérer un classement. Ils arrivent à séparer comme par une cloison étanche ce qu'ils doivent croire pour
(1) J.-A. Paris, la Jeunesse de Robespierre, p. 21.
L'ËGLISE PRIVILÉGIÉE 65
assurer leur salut, ce qu'ils doivent accepter pour vivre à l'unisson de la bonne compagnie. Ils adorent les choses divines et doucement ils les sapent ou du moins les laissent saper; ils s'enlacent dans les liens de la foi, puis s'en dégag lit pour pratiquer de gi'andes audaces intellectuelles, sauf à reprendre incontinent ces mêmes liens dans lesquels ils veulent mourir. Ce dédoublement de la personnalité s'accomplit sans hypocrisie, sans trahison, mais par la faiblesse naturelle à des âmes que rassure la paix matérielle du présent et qui, n'ayant jamais combattu, n'ayant jamais imagné le péril de l'Eglise, ignorent, ignoreront jusqu'au jour de l'épreuve ce qu'exige le devoir viril de confesser Dieu. Donc, chaque matin à l'autel, le prêtre prie, et d'une prière très sincère. Plus tard, il prie encore, un peu distrait déjà, mais avec des lèvres qui veulent louer Dieu. La journée s'avançant, les pensées s'égarent loin des doctrines que le cœur, demeuré fidèle, professe. Dans l'âme à deux compartiments, le compartiment sacerdotal se ferme et l'autre s'ouvre. C'est l'heure des lectures téméraires, celle où la plume compose les éloges académiques et, par mode, par vanité littéraire, se moule sur la marque du siècle. C'est l'heure douce des entretiens, si attirants au dix-huitième siècle, si dangereux aussi; car, de causerie en causerie, les vérités traditionnelles s'effondrent, et par émiettements si insensibles qu'on ne verra la ruine que quand on ne pourra plus la réparer. L'esprit de société, en arrondissant tous les angles, a émasculé toutes les vigoureuses indignations. Le prêtre se défend juste assez pour n'avoir pas trop l'air d'un complice. Puis le soir, dans les assemblées de bonne compagnie, il retrouve les philosophes qu'il accable de civilités; et ceux-ci se déclarent euxmêmes, avec un surcroît d'embrassement, leur très humble serviteur.
Parmi les assemblées, il en est de particulièrement sus- P'^ctes. Au dix-huitième siècle, dans la plupart des villes de quelque importance, se sont établies des loges maçonniques.
Les appellations ne varient guère : elles se nomment V égalité, la sincérité, la parfaite union ou bien encore la parfaite amitié. On y mange, on y boit, on y lit des vers, on y fait de la musique, on y quête pour les indigents : tel est le côté le plus extérieur, celui que le public est admis à regarder (1). Le programme est de ne point parler de religion; seulement on ne cesse de flétrir la superstition, et on englobe sous ce vocable tout ce que la vénération des hommes a proclamé sacré. De la sorte tout s'élague jusqu'à ne plus laisser subsister, suivant l'expression d'un contemporain, que le théisme dans toute sa simplicité (2). En ces réunions, qui se fût attendu à rencontrer des prêtres? On en voit pourtant quelques-uns, tant est extraordinaire la confusion des choses! A Béthune, plusieurs prêtres font partie de la loge (3). A Arras, un oratorien, le Père Spitalier, en est un des dignitaires (4). Au Mans, des chanoines de Saint-Pierre de la Cour comptent parmi les maçons (5). A Besançon, on note, parmi les affiliés, des bénédictins, des bernardins, un carme, cinq chanoines du chapitre de Saint-Jean; en la même ville l'un des chanoines de la collégiale de la Madeleine est secrétaire d'une des loges (6). Parmi les évêques, il en est qui s'indignent : tel M. Conen de Saint-Luc, évêque de Quimper, qui reproche avec véhémence à un certain cordelier qu'on appelle le Père Etienne son affiliation. Mais le Père Etienne trouve un défenseur dans la personne de M. de Gonzie, archevêque de Tours. Le 15 juillet 1778, ce prélat, très libéré de préjugés, écrit à M. de Brienne, un autre archevêque :
(1) Mbbcibb, Tableau de Paris, t. V, chap. 585.
(2) Aenattlt, Souvenirs d'un sexagénaire, t. I, p. 149.
(3) Beghin, Béthune pendant la Révolution, p. 46.
(4) Deramecotjet, Le Clergé du diocèse d" Arras pendant la Révolution, t. I, p. 286,
(5) Dom. Phjlin, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 6.
(6) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Douhs de 1789 à 1801, t. I, p. 12 et passim.
• Il m'a paru très plaisant que le grand reproche du seigneur Saint-Luc contre ce religieux est qu'il est francmaçon. » Et il ajoute, avec tout le dédain méprisant d'un prélat de cour pour un évêque arriéré de la Bretagne bretonnante ; « Suivant lui, franc-rnaçonnerie et impiété sont même chose (1). »
Ces sortes d'affiliations sont rares, et c'est à titre d'exception, d'exception d'ailleurs très suggestive, qu'on les rapporte ici. Au milieu de leur apparente puissance, beaucoup d'évêques ont des réveils pleins d'anxiété. En 1762, dans l'assemblée du clergé, ils déplorent « l'affaiblissement de la foi et la licence des écrits (2) ». En 1775, ils renouvellent l'expression de leurs alarmes (3). En 1780, en un mémoire au roi, ils réclament — ce sont leurs propres paroles — un t nouveau règlement sur toute la manutention de la librairie concernant la religion et les mœurs (4) ». Entre temps, ils se plaignent que les conciles provinciaux soient interdits, que certains ordres religieux soient supprimés. En 1782, par l'organe de M. du Lau, archevêque d'Arles, ils énumèrent derechef toutes leurs doléances. Le prélat dénonce un nouveau dogme, celui de « l'indépendance de toute autorité ». Il signale la difTusion publique des « œu\Tes entières et complètes de Voltaire et de J.-J. Rousseau ». Il se plaint que les écrits licencieux, non seulement circulent dans les campagnes, mais soient jetés la nuit par des mains inconnues « jusque dans les enclos des monastères de filles ». Il demande cfu'à ï'édit de 1757 sur la presse, inefficace par l'excès même de sa rigueur, soit substitué un système de sévérités graduées, moins inapplicables parce qu'elles seront un peu
(1) V. Charles Gébin, La Commis$ion des Réguliers. (Revue des ques~ lions historiques, juillet 1875, p. 113.)
(2) Discours de l'archevêque de Narbonne au roi le 9 mai 1762. [Procès' çerbal de l'assemblée du Clergé, 1762.)
(3) Procès-verbal de l'assemblée du Clergé, 1775, p. 259, 1047-1048 et passim.
(4) Procès-verbal de l'assemblée du Clergé, 1780, p. 335.
moins inhumaines. Telle est l'expression dès alarmes et des vœux de l'épiscopat (1). Dans les cahiers rédigés pour les Etats généraux, on retrouvera, par endroits, les mêmes plaintes, et poussées jusqu'à l'elTarement. Mais tout manque pour le combat.
Tout d'abord, c'est en vain qu'on cherche un chef. Il y a dans le haut clergé beaucoup d'hommes distingués, mais c'est tout. Donc on se consume en efforts partiels. — Aux ministres on adresse des remontrances écoutées avec respect, éludées avec obstination. — On publie des mandements pour interdire la lecture des philosophes. — En 1775, on essaie de patronner et d'étendre une association de théologiens et de gens de lettres qui ont entrepris avec l'abbé Guénée, le seul notable d'entre eux, de combattre l'incrédilité. En 1782, on souscrit une somme de 40 000 livres pour rééditer, après les œuvres de Bossuet, celles de Fénelon. On recommande à la munificence du ministre de la feuille les écrivains défenseurs de la bonne cause. On décide d'accorder sur les fonds du clergé six pensions de 1 000 livres et deux de 600 livres à six ecclésiastiques et à deux laïques recommandables par leur zèle pour la religion. — Ainsi essaiet-on de boucher quelques brèches aussitôt rouvertes que fermées.
L'impuissance naît encore moins de la faiblesse du clergé que de la force extraordinaire de l'ennemi. L'ennemi, ce sont les philosophes. Or les philosophes, ils sont partout, ils s'insinuent partout; par soixante ans de prédications et d'efforts, ils ont façonné la société à leur image. Ils ont pour eux, à des degrés divers, les bourgeois envieux du haut cierge, les légistes favorables par tradition à quiconque abaisse l'Eglise, les grands seigneurs à qui ils dédient leurs livres et qui en retour leur sourient, les hébergent, les pensionnent, les prennent, en cas d'audace trop compromet-
(1) Procès-verbal de l'assemblée du Clergé, 1782, p. 86-90, 110-111, 166 et passim.
tante, sous leur protection. Les petits gentilshommes, bien que très chrétiens au fond de l'âme, se hasardent à monnayer leurs plaisanteries dans les disputes contre l'abbé du voisinage ou contre le curé. Les jansénistes, qui les condamnent au Parlement, les lisent avec scandale mais avec délices, tant leurs rancunes se trouvent bien vengées! Dans les salons, dans les cercles, ils sont les maîtres de la causerie. Ils ont accaparé, comme par un trust formidable, toute la littérature, et quiconque s'élève contre eux est condamné comme Fréron au ridicule ou Gilbert à l'abandon. Leurs doctrines ont pour instrument de propagande et comme pour véhicule une langue limpide, alerte, tour à tour pétillante de malice et brûlante de passion, en sorte que leurs adversaires eux-mêmes, enlacés par le plaisir de l'esprit, deviennent par degrés et inconsciemment les tributaires de leurs pensées. Ils ont eu, en 1778, quand Voltaire est venu à Paris, leui fête inoubliable, vraie fête de l'incrédulité canonisée.. Les gens en place, les ministres les grondent, mais leur sourient et craignent moins d'enfreindre les lois que d'encourir leur colère. Contre les philosophes il n'y a vraiment qu'un homme, le roi, mais indécis autant que bon, médiocre autant que pieux, ayant surtout la défiance de lui-même en attendant que l'expérience de la vie lui inspire la défiance d'autrui.
Donc l'inégalité de la lutte paralyse la lutte même. On essaie de se rassurer et, à force de se tromper soi-même, on y parvient. Certaines apparences autorisent les illusions. Le désordre des idées n'engendre aucun désordre matériel, et tout se désagiège en un chaos tranquille. Le peuple, croyant encore, garde toutes les augustes servitudes que déjà les grands ont secouées. Il semble que les audaces soient purement intellectuelles et que les gens du bon ton, seuls vraiment émancipés, puissent à volonté ressaisir tout ce qui ne s'est pas encore échappé de leur cercle. Il y a des approches d'orage qpii ont ces grands aspects de calme. Un à un tous les grands artisans de démolition sont morts, VoltaJ e
et Rousseau en 1778, Condillac en 1780, d'Alembert en 1783, Diderot en 1784, Mably en 1785. Un seul demeure, l'abbé Raynal, dévoré de pressentiments qu'il n'ose publier. Les livres contre l'Eglise sont plus rares, et les optimistes prennent pour accalmie ce qui est dédain d'un ennemi jugé abattu. Le 17 juillet 1787, M. do Montmorin, ministre des affaires étrangères, attentif à calmer les inquiétudes du pape, écrit au cardinal de Bernis, ambassadeur à Rome : « On ne lit presque plus les livres contre la religion depuis la mort de Voltaire, et on n'en fait plus (1). r Ainsi raisonnent les imprévojants. — D'autres sont trop perspicaces pour se payer do vains espoirs, mais, convaincus de leur impuissance, s'enferment dans la pieuse sollicitude de leur salut éternel, et avec une sécurité douce quoique un peu frissonnante, se blottissent au lieu où le sort les a placés. Cette crise, d'ailleurs, la verront-ils jamais? Chanoines des cathédrales, chapelains des collégiales, prieurs des monastères calculent silencieusement le nombre de leurs jours, mesurent les étapes continues mais lentes de l'incrédulité qui grandit. Sous les arceaux où ils ont tant de fois prié, dans les stalles où ils psalmodient, ils pressentent vaguement qu'ils n'auront point de successeurs. Ayant effleuré ces pensées mélancoliques, ils les secouent comme soucis inutiles, et dans un engourdissement qu'on peut appeler à volonté résignation ou égoïsme — car il est l'un et l'autre — ils remettent à Dieu le soin de modérer ou de prévenir une crise qui, sans doute, n'éclatera que sur leur tombeau.
Dans l'alanguissement où elle était tombée, l'Eglise aurait pour la racheter deux grandes choses : d'abord l'esprit
(1) Archives du ministère des affaires étrangères.
de charité, demeuré très vivace en dépit de toutes les déviations; puis l'esprit de ferveur qui, presque pailout vacillant, gardait sa pure flamme dans le cœur des vierges consacrées à Dieu.
Le christianisme avait été fondé sur la charité. A travers la décadence elle subsistait. C'était la divine estampille posée par Jésus sur son oeuvre; et on la retrouvait, sous les souillures humaines, comme sur une monnaie on retrouve, sous le grattage de la rouille, l'effigie du roi qui l'a frappée.
Je vois parmi les évêques, parmi les prêtres, quelques incrédules quoique en petit nombre, quelques débauchés quoique en petit nombre aussi, en outre beaucoup de tièdes, beaucoup d'hommes dévoyés dans la politique, englués dans les intrigues de cour, travaillés d'orgueil, insolents de faste, enivrés de délices. Je n'en sais point qui ait oublié la loi de l'Evangile au point de se montrer sciemment, délibérément dur envers les pauvres.
Il n'en est pas d'impitoyobles; il en est au contraire beaucoup qui, même en cette décadence, accomplissent magnifiquement la charité. C'est M. de Juigné, archevêque de Paris, dont les revenus n'ont d'égal que l'abondance de ses aumônes; c'est M. de La Rochefoucauld, évêque de Beauvais, qui, au dire de ses adversaires eux-mêmes, a « le cœur aussi giand que la naissance »; c'est M. de Partz de Pressy, évêque de Boulogne, mort à la veille de la Révolution, et laissant de sa bienfaisance des souvenirs qui, longtemps après lui, se retrouveront dans la bouche des vieillards. M. de Beausset, évêque d'Alais, est béni pour sa charité, non seulement par les catholiques, mais par les protestants. M. de Fumel, évêque de Lodève, porte sur les pauvres ses premières sollicitudes et fait venir dans sa ville épiscopale les filles de Saint- Vincent-de-Paul a pour donner, dit-il, des mères aux enfants qui n'en ont plus », De M, de Durfort, archevêque de Besançon, on dit que son train est celui d'un bourgeois, mais que ses largesses sont celles d'un prince. La Provence, qui a
ses évêques politiques, a aussi ses saints évoques : tel M. de Vareilles, évêque de Gap, parcimonieux pour lui-même autant que large pour autrui; tel M. du Tillet, évêque d'Orange, attentif à se réduire au strict nécessaire, toujours en quêle des malades, des prisonniers, des pauvres honteux, des infirmes, et qui, dans l'un des bureaux des Etats généraux, demandera que le haut clergé, uni à la noblesse, prenne à sa charge l'acquittement de la dette publique (1). A Noyon, on calcule que l'un des derniers évêques, M. de Bourzac, a, durant son épiscopat, donné aux pauvres 25 000 livres chaque année (2). A Amiens, M. de Machault, quoique d^r d'aspect et peu abordable à son clergé, multiplie dans son diocèse les fondations bienfaisantes : il institue un bureau de charité pour prêts gratuits sur gages; il entretient des écoles pour les filles indigentes; il tente d'organiser l'assurance mutuelle contre l'incendie et, en attendant, distribue d'abondants secours aux sinistrés (3). Quelques-uns ne se contentent pas de donner leur or, mais se donnent eux-mêmes. Dans un incendie, l'archevêque d'Auch, M. d'Apchon, arrache lui-même un enfant aux flammes (4). Pendant une inondation, M. de la Ferronnays, futur évêque de Bayonne, s'élance au secours d'un jeune homme qui se noie et le ramène au rivage; ce qui fait dire au roi ce bon mot, répété aussitôt par les courtisans : « M. de la Ferronnays va à l'eau comme son frère va au feu! »
Les chanoines des chapitres, même dans leur relâchement, gardent, eux aussi, les plus nobles traditions de charité. Qu'il suffise de rapporter quelques témoignages, entre un grand nombre. A Toulouse, le chapitre de Saint-Gernin ne manifeste, dit-on, « son opulence que par l'abondance de ses
(1) BoNKBi, Notice biographique sur Guillaume du Tillet, évêque d'Orange, passim.
(2) Adresse des officiers municipaux de la commune de Noyon, mai 1790. {Archives nationales, AD^^"", carton 31.)
(3) Le SuEtTR, Le Clergé picard pendant la Révolution, t. I, p. 19-21.
(4) Bachattmont, Mémoires secrets, 31 mai 1781, t. XVII, p. 199.
secours aux pauvres »; tout récemment il a établi et doté Tinstitution des sœurs grises (1), En Bourgogne, on voit des chanoines créer une filature de coton pour procurer du travail aux pauvres, et consacrer une partie de leur patrimoine à l'élabljsement des frères de la doctrine chrétienne. A Amiens, l'hôpital général est alimenté en partie parla générosité du chapitre. A Noyon, les chanoines ont, de 1730 à 1789, donné ou légué plus de 200 000 livres à l'hôpital, ce qui a permis de porter le nombre des lits disponibles de 37 à 134; en outre, grâce à leurs libérantes, les pauvres honteux ont été assistés, les frères de la doctrine chrétienne ont été installés, des sœurs pour les malados ont été établies, des ateliers de bienfaisance ont été créés (2). Les monastères déclinent et se dépeuplent. Pourtant, parmi les gens des villes, parmi les paysans surtout, une habitude subsiste, celle de se tourner, aux heures de détresse, tout d'abord vers l'abbaye. Les secours sont plus ou moins abondants, suivant les ressources, suivant les commendataires; mais il est inouï que les requêtes aient été repoussées. En cas de récolte compromise par la gi'êle, l'inondation, la sécheresse, les religieux allègent les redevances de leurs tenanciers; puis ib soulagent les ménages pauvres en distribuant des farines, en pourvoyant à l'acquittement des impôts, en fournissant des semences. Un incendie éclate-t-;l? Ils accourent avec leurs frères, leurs serviteurs, et parfois réussissent à le circonscrire; que si la ruine est irrémédiable, c*est souvent à leurs frais que s'élèvent les reconstructions. Ils prennent presque entièrement à leur compte certaines charges publiques; c'est ainsi qu'ils logent très fréquemment toutes les troupes de passage. Ici les religieux entretiennent les écoles, là ils paient la pension des orphelins ou pourvoient aux frais d'apprentissage. Telle abbaye secourt, dit-on, 12
[\) Pétition des habitants de Toulouse en faveur du chapitre de Samt-Cernin, avril 1790. (Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, carton 50.)
(2) Adresse des officiers municipaux de Noyon. mai 1790. [Archn-ea nationales, AD"", carton ol.)
OU 1 500 pauvres; telle autre habille tous les enfants indigents du voisinage. Dans les cartons des archives, on peut lire les lettres, les adresses qui attestent cette bienfaisance. Les moines sont « la Providence des pauvres »; ils sont les « nourriciers des indigents ». Telle est la formule qui se retrouve partout, et pour être complet, il faudrait la redire deux ou trois cents fois (1). A la veille de la Révolution, le rigoureux hiver de 1788 à 1789, en provoquant une grande recrudescence de toutes les misères, provoqua aussi une grande explosion de charité. C'est de l'Eglise que vinrent les plus abondants secours. A Paris, M. de Juigné, pour donner davantage, contracta un emprunt de 400 000 livres sous la garantie de son frère. M. du Lau, archevêque d'Arles, prit l'initiative des souscriptions publiques. A Aix, M. de Boisgelin promit 100 000 livres, puis fit arriver le blé, et, par un miracle de prestige, obtint même du peuple qu'il reportât aux greniers publics les grains précédemment enlevés. A Béziers M. de Nicolal, à Evreux M. de Narbonne-Lara firent livrer le blé à bas prix et payèrent la différence aux marchands. M. de Castries, évêque de Vabres, établit dans sa petite ville épiscopale un grenier d'abondance (2). Beaucoup d'abbayes, surtout dans l'Ile-de-France et la Champagne où le mal fut le plus grand, déployèrent une bienfaisance pareille; et si on limite les citations, ce n'est point par épuisement de la matière, mais par nécessité d'abréger.
Près de Dieu, l'Eglise de France, malade, mais point jusqu'à mourir, aurait surtout pour plaider sa cause les vertus de ses religieuses.
(1) V. Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D"", cartons 14, 15 et passim.
(2) V. l'abbé Sicabd, L'ancien Clergé de France, t. I. p. 494-497.
Elles sont environ 35 000. Trois mille d'entre elles appartiennent aux abbayes ou aux chapitres de chanoinesses. Celles-là ne remplissent peut-être qu'une mission incomplète, bien que la plupart puissent invoquer une origine auguste, les souvenirs d'antiques services, des traditions de charité qui ne se sont pas perdues, un esprit de foi qui se retrouvera dans l'épreuve. Mais que dire des 32 000 autres! En ces 32 000 cœurs de vierges s'est conservé dans sa pureté primitive tout ce que l'Evangile a fait jaillir de vertus.
L'Evangile adit:« Allez et enseignez »; et les saintes religieuses enseignent. On peut dire que tout l'enseignement des filles repose sur elles; car, en dehors d'elles, il n'y a que choses négligeables ou rudimentaires. Eles sont dans toute la France 13 ou 14 000 vouées à l'instruction. Les plus nombreuses sont les Ursulines. Celles-ci ont pénétré dans toutes les régions et jusque dans les plus humbles bourgades. On les retrouve dans le diocèse d'Autun à Flavigny, à Marcigny, à Saulieu, à Vitteau, à Bourbon-Lancy, dans le diocèse de Grenoble à Vif, à Tullins, à Bourg-d'Oisans, dans le d ocèse de Fréjus à Lorgues, à Barjols, à Pignans, à Aups, dans le diocèse de Mendo à Monistrol, à Saugues, au Malzieu. Enfants aisées, enfants indigentes, toutes viennent à elles. Aux unes comme aux autres, avec une humble et magnifique égo] ité chrétienne, elles communiquent tout ce qu'elles savent : la science de Dieu, et, avec elle, la science d'être honnête et heureux, puis, dans une proportion modeste mais suffisante pour un destin modeste aussi, la science humaine. Le nombre des institutrices suppose des écoles très fréquentées et, pour chaque enfant, des soins individuels très vigilants : dans certaines écoles de petites villes, notamment dans les diocèses d'Autun et de Grenoble, on compte jusqu'à 15 et même jusqu'à 20 religieuses (1). On accourt des villages voisins, et les bonnes sœurs se rappellent ces paroles
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D"», Déclaration des religieuses.
de l'Evangile : « J'ai compassion de ce peuple, je ne veux pas qu'il tombe en défaillance sur le chemin »; aussi, à beaucoup d'enfants venues de loin, elles donnent le repas du milieu du jour. Cependant elles sont pauvres. Ce n'est pas que chacune d'elles n'apporte une petite dot; mais ce modeste apport se consacre aux fondations nouvelles. A Besançon, on calcule qu'elles ont en moyenne pour chacune 150 livres par an. A Ornans, elles ont un revenu net de 1 104 livres (1). A Pamiers, elles se partagent à dix 1 692 livres (2). — A côté des Ursulines, combien d'autres ordres enseignants! En un coin de Lorraine est née, de l'inspiration du bienheureux Pierre Fourier, la congrégation des Filles de Notre-Dame. Elle s'est étendue par rayonnement dans les diocèses de Toul, de Nancy, de Metz; puis elle s'est propagée plus au sud, vers Lyon, vers Belley. Certains ordres, contemplatifs par l'objet principal de leur institut, donnent aussi l'instruction : telles les Dominicaines, telles les Glarisses qui s'appliquent surtout à perfectionner le travail de l'aiguille. Puis il y a la foule des ordres locaux, les Sœurs de l'Union chrétienne dans le Poitou, les Filles de la Foi dans le Sarladais, les Dames Noires à Montauban.
L'Evangile a dit : « Tout ce que vous ferez pour le plus petit d'entre vous, c'est à moi que vous le ferez. » Les religieuses ont gravé dans leur cœur cette parole. Au ministère de l'enseignement, elles joignent celui, plus haut encore, de soulager la misère. Huit ou neuf mille d'entre elles se sont faites, avec toute l'allégresse du sacrifice volontaire, les servantes de ceux qui souffrent.
Au premier rang de ceux qui souffrent il y a les enfants sans mère. Dans les tableaux qui seraient dressés plus tard et qui sont conservés aux archives, se trouve, en presque tous les diocèses, une ou plusieurs maisons qui ont pour destination principale ou accessoire de fournir un asile aux
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, D"'", carton 81.
(2) Ibid., D»", carton 17.
orphelins ou aux abandonnés. Les plus malheureux sont aussi les plus chers. Une sollicitude plus tendre suit et surveille l'éducation, l'apprentissage des enfants trouvés. En plusieurs lieux, notamment à Besançon, les religieuses hospitalières ajoutent à leurs vœux un vœu complémentaire, celui de « dévouement particulier aux pauvres enfants illég' limes reçus dans la maison (1) ».
Après les enfants, les malades. Les religieuses les soignent dans les hôpitaux, suppléant de leur mieux à tout ce qui manque du côté de la science, du côté de l'hygiène. Outre les ordres liés par des vœux, il y a, en grand nombre, de P'^uses congrégations locales, vouées au même ministère : telles sont, au diocèse de Langres, les Filles de la Providence (2). Il y a aussi les religieuses qui vont de maison en maison, faisant le ménage des infirmes, visitant à domicile les malades, les pansant, les veillant; telles sont les sœurs grises. Puis il y a les sœurs noires qui, toujours sur pied, mendient aux portes des riches pour les indigents, pour ceux qui souffrent et que, dans le nord de la France, on appelle les filles du pain pour Dieu. Il y a, en Bourgogne, les sœurs qui préparent la soupe dos ouvriers sans famille ou des impotents, la leur portent au milieu du jour, et qui sont dites sœurs de la marmite. Il y a encore d'autres sœurs qui prêtent le linge, le raccommodent, confectionnent les bandes de toile pour les blessés et que, dans le diocèse d'Angoulême, on nomme les lingères des pauvres.
Ces servantes d' toutes les misères humaines se piquent en général de ne rien coûter. Elles ne sollicitent d'autre privilège que celui de la première place dans la peine. Souvent, dans les hôpitaux, elles réclament le logement, de quoi se vêtir, et rien de plus. Parfois, loin de demander, elles donnent. Ainsi font-elles à Angoulême où elles desservent, dans la ville r Hôtel-Dieu ou hôpital des malades, hors de la ville
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, D»", carton 2.
(2) Ibid., D'^», carton 12.
l'hospice général. Elles se nourrissent avec le produit de leur petite dot. Quand elles meurent, la moitié de la dot va à la masse des hospitalières. A qui va l'autre moitié? aux pauvres (1).
Une sollicitude pleine de recherche a mis à côté de chaque misère son secours. Il y a des asiles pour les veuves, pour les infirmes, pour les filles repenties; il y en a, disent les statuts de certaines congrégations, « pour les filles ou femmes qui embarrassent leur famille ou sont séparées de leur mari »; il y a des refuges pour les femmes en couches. Dans quelques manufactures, des religieuses sont établies pour les soins des ouvriers, des ouvrières malades ou infirmes. D'autres s'occupent de répartir l'hiver le travail entre de pauvres femmes qu'on occupe à filer. A Paris, rue Vieilledu-Temple, l'hospitalité de nuit se pratique chez les soeurs hospitalières de Saint-Gervais qui sont tenues aux termes de leur règle « de recevoir les pauvres passagers, mais pour trois nuits seulement, et de leur donner (je cite le texte même) à souper à discrétion ». Rue Saint-Denis, les soeurs de Sainte-Catherine remplissent le même office charitable. Elles donnent l'hospitalité « aux femmes et aux filles qui n'ont pas le moyen de se loger, aux étrangers pauvres que leurs affaires appellent à Paris ». A côté de l'indigence qui s'étale, il y a celle qui se cache. Aussi y a-t-il des sœurs qui ont pour ministère spécial de rechercher, de dépister, pour ainsi dire, les pauvres honteux. Les clauses spéciales, consignées dans les testaments des bienfaiteurs, ajoutent toutes sortes d'obligations supplémentaires aux devoirs généraux des congrégations : tel couvent doit à l'entrée de l'hiver distribuer aux pauvres un nombre déterminé de vêtements; tel autre doit chaque année mettre en réserve un secours pour les pèlerins revenus de Terre sainte. A Lisieux, l'une des maisons religieuses est tenue d'hospitaliser quatre soldats
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D"", carton 1.
infirmes. Aucun soin ne répugne. Dans les règles de plusieurs ordres, je relève une obligation spéciale, celle de soigner les lépreux. Les religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve accueillent tous les pauvres qui viennent se faire panser et en particulier « soignent journellement les teigneux ». Il y a des religieuses qui ensevelissent les morts, les veillent, les accompagnent jusqu'à la sépulture. Et elles vont chercher pour ces soins suprêmes, pour cette aumône des dernières prières, ceux qui ont fini dans l'abandon de leur famille, dans le mépris des hommes, dans la flétrissure. C'est ainsi que, rue Saint-Denis, les religieuses de Sainte- Catherine, les mêmes qui pratiquent l'hospitalité de nuit, ensevelissent elles-mêmes « les morts de la ville et banlieue de Paris déposés à la basse geôle du Châlolet (1) ».
L'Evangile a montré Marie s'absorbant dans les paroles de Jésus au point de tout oublier, et Jésus disant à Marthe qui murmure : « Marthe, de quoi vous troublez-vous? Marie a choisi la meilleure part ». Entre toutes les religieuses, il y a cellÊS qui ont choisi, elles aussi, la meilleure part. Elles sont en France onze ou douze mille qui ont pour unique ministère ou du moins pour ministère principal l'auguste fonction d'adorer. Plus tard, aux premiers jours de la Révolution, quand on leur demandera l'objet de leur institut, elles répondront avec une brièveté humble Bt superbe : Prier Dieu. Les foules s'agitent, elles prient; les philosophes écrivent, elles prient encore. Les voix impies emplissent de plus en plus la terre : elles poursuivent leur prière. Du monde elles ne veulent rien savoir, ni Voltaire divinisé, ni la société qui se décompose, ni l'Eglise elle-même gagnée de tiédeur ou travaillée de corruption. En certains salons, un affreux manuscrit circule, composé par Diderot, et qui les diffame; elles l'ignorent ou n'en ont cure, et la vague de haine et de calomnie vient expirer à leurs pieds.
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D"*, cartons 1- 6 et passim.
Elles prient, et leur prière, à la fois ardente et tranquille, se fond dans une adoration infinie. Elles prient au chœur, elles prient dans leur cellule; elles prient par les paroles de leurs lèvres, elles prient par les transports d'amour qu'aucun mot ne peut rendre; elles prient par leurs penchants sacrifiés, par leur chair meurtrie, par leur corps réduit en servitude, par toutes leurs affections terrestres renoncées. Et elles attendent avec une espérance assurée que leur exil d'ici-bas se change en joie. Et dès ce monde il arrive qu'elles reçoivent, en une première récompense, le prix de leur volontaire immolation. Dieu, propice aux humbles, abaisse jusqu'à leurs yeux un rayon de sa clarté. Il amincit pour elles, autant qu'il l'épaissit pour les superbes, le voile qui cache les choses éternelles. A travers cette transparence lucide, elles devinent, perçoivent, contemplent presque, croient toucher le Maître bien-aimé. A cette vision, leur allégresse éclate. Matériellement dans leurs cellules, mais déjà transportées dans l'infini, immolées mais radieuses, elles se soulèvent, soulèvent la terre avec elles sous le large souffle de l'éternité, et avec une puissance souveraine, face à face avec Dieu, elles rachètent, elles effacent les péchés des hommes.
Il n*est guère de ville en France où ne s'accomplisse ce ministère de pénitence. Les noms, les costumes, les règles diffèrent; le but, toujours le même, est de placer l'expiation partout où le monde a placé l'outrage. Il y a les carmélites, sévères en leur robe de bure. Il y a les annonciades célestes que nous ne connaissons plus que par les gravures, et dont le beau costume d'un bleu virginal semble moins celui de la terre que celui d'une apparition. Il y a les bénédictines qui mêlent souvent l'éducation de la jeunesse à la prière. Il y a les clarisses, parfois aussi institutrices mais du peuple, humbles parmi les humbles et, entre toutes, sanctifiées. Puis il y a toutes les petites congrégations pénitentes, limitées à une région, à une province. Cependant, parmi les ordres contemplatifs, il en est un où l'austérité se mêle de grâce, où
Ifi règle, tempérée dans ses rigueurs, courbe par degrés 1^ nature sans la briser, où les âmes, blessées par le monde, sont recueillies comm^ en un lieu de retraite apaisante et enlacées dans les larges bras de la charité. Sur Vordre de la Visitation — car c'est de lui qu'on parle ici — plane l'image aimable et douce de saint François de Sales.
Tous ces couvents répandus dans les villes, bien qu'installais parfois fort largement, sont en général pauvres ou de bien médiocre. A Besançon, les carmélites, les visitandines, les annonciades, n'ont guère en moyenne que 150 livres par tête. Dans le diocèse d'Embrun, sur trois couvents de femmes, deux sont dans la plus extrême indigence. A Pamiers, les carmélites ont, pour 18 religieuses et 3 converses, un revenu de 3 150 livres. Entre les pauvres, voici pourtant les plus pauvres : dans les quartiers les plus excentriques des villes, souvent dans les faubourgs se cachent les maisons des Glarisses. A Bayonne, elles sont 12, ont ensemble 800 livres, et ne vivent que grâce à la pension de quelques jeunes Espagnoles à qui elles donnent a^ile. A Besançon où elles sont 27, elles ont leur maison et deux journels et demi de terre. Pour vivre, elles travaillent à des travaux de couture et parfois tiennent une école. Puis elles prient, elles prient le jour, elles prient la nuit. Il arrive parfois qu'un somptueux carrosse s'arrête devant l}ur porte. C'est une mère qui leur recommande sa fille en couches, son fils à l'armée; car on les sent les propitiatrices suprêmes auprès de Jésus. Ces pieuses servantes de Dieu sont aimées, car elles sont humbles autant qu'indigentes et pour le peuple simpliste, point énervé de philosophie, leur présence est comme une bénédiction. Il en est qui resteront pendant toute la Révolution au lieu où la Providence les aura fixées, vivant en commun, ne sachant rien de ce qui se détruit, ni rien de ce qui renaît. Veuton connaître ce que les plus austères de ces saintes filles accomplissent de macérations? Qu'on lise la réponse des
clarisses de Poligny à ceux qui enquêteront sur elles avant de les proscrire : elles chantent chaque jour le grand office, à minuit les matines; toute l'année elles font maigre et jeûnent; elles ne portent pas de linge; elles vont nu-pieds hiver et été; elles gardent sévèrement la clôture; elles n'ont ni fonds, ni revenus et ne vivent que de charités. Je me hâte, de peur que ceux qui s'indignent du relâchement des chanoines ne s'indignent une seconde fois des mortifications des clarisses (1).
C'est en ces lieux de pénitence que s'accumuxent jour par jour les réserves de vie où se retrempera l'Eglise. Au déclin du dix-huitième siècle, en dépit de magnifiques restes de vertus, tout est énervé parmi les chrétiens de France; et déjà plusieurs célèbrent le catholicisme détruit. Cependant, ceux qui, par clairvoyance de haine ou perspicacité de génie, pénètrent jusqu'aux ressources intimes et cachées de l'Eglise, ne croient pas, ne peuvent pas croire qu'ils aient encore vaincu. Un jour — c'était pendant le triomphant voyage de 1778 — Voltaire, venu de Ferney à Paris après de longues années d'une sorte d'exil, se rendit chez une femme de noble esprit et de noble cœur qu'autrefois il avait connue dans les salons et qui était alors presque agonisante. Celle-ci, en cet adieu suprême, tenta d'amollir les haines religieuses du grand homme. En des paroles pressantes — car elles exprimaient un vœu ardent, — timides aussi, — car elles semblaient demander grâce — elle l'exhorta à la générosité : t Soyez, dit-elle, modéré après la victoire. Vos ennemis sont à terre ». A ce langage. Voltaire, dit-on, sursauta avec un feu de colère en ses yeux de vieillard : ■ Non, non, dit-il, l'ennemi n'est point abattu. Ce que vous voyez est un feu couvert, ce n'est pas un feu éteint ». Contre la pauvre femme mourante qui plaidait la pitié pour le christianisme abaissé. Voltaire avait raison. Il avait raison
(1) V. Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D»". captons 1-9, 12 et passim.
en ses doutes sur sa victoire. On pourrait abattre l'Eglise privilégiée. Derrière cette Eglise toute pétrie de vanités humaines, il restait la grande armée de ceux qui gardaient la tradition de la charité, il restait surtout, dans l'obscurité du cloître, la grande armée des vierges, je veux dire celles qui adoraient, celles qui souffraient, celles qui étaient pauvres, celles qui étaient humbles, celles qui, comme Madeleine à la veille de la Passion, versaient, sans l'épuiser jamais, le parfum de leur amour aux pieds du Christ insulté. Leur prière, à la manière des anges dans la vision de Jacob, monte sans cesse vers le Ciel pour y porter la supplication et sans cesse en descend chargée de miséricorde. Là sont les vraies rédemptrices. Sur tout le reste le siècle a posé sa marque. Sur elles du moins pas une souillure, et la première tache sur leur robe virginale sera; dans les jours de la persécution prochaine, celle de leur sang versé par le bourreau.