‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

I. — L'annonce des Etats généraux : le règlement du 24 janvier 1789; le doublement du tiers.

II. — Réunion des électeurs au bailliage ou à la sénéchaussée (mars et avril 1789). — Dispositions réciproques; inexpérience générale. — L'Ordre ecclésiastique : comment le système électoral assure aux curés une immense prépondérance numérique, et comment il dépend d'eux, suivant leur attitude, de précipiter ou de retenir les événements.

III. — Le bas clergé : excitations; pamphlets. — Pour quelles causes certains prêtres, même parmi les meilleurs, sont gagnés par l'esprit de nouveauté. — La Chambre du Clergé : le caliier des Vœux : par quels traits communs les cahiers se rapprochent. — Divisions sourdes ou luttes ouvertes entre le haut et le bas clergé. — Comment les élections marquent la victoire du clergé du second ordre.

IV. — Le 5 mai 1789 : séance du 6 mai : la question de la vérification des pouvoirs séparément ou en commun; comment de cette question dépend le sort de l'ancien régime : le tiers état, la noblesse : le clergé et sa condition particulière: quelles avances il fait au tiers état et quel espoir le tiers état fonde sur lui. — Les commissaires conciliateurs. — Target dans la Chambre du clergé, et son adjuration au nom du « Dieu de paix ». — En quel trouble s'achève le mois de mai. — Comment le gouvernement s'abstient de toute direction précise. — Nouvelles, mais inutiles réunions des commissaires conciliateurs. — Sieyès t sommation aux deux ordres privilégiés de se réunir aux Commun s pour la vérification. Comment les événements se précipitent : l'Assera. blée nationale (17 juin). Désagrégation de l'Ordre ecclésiastique. — L'archevêque de Vienne et les curés à l'église Saint-Louis (22 juin 1789.) — Du 22 au 27 juin: comment l'Ordre ecclésiastique est aboli.

V. — Comment les autres privilèges ecclésieistiques disparaissent. — Du 27 juin au 4 août. — La nuit du 4 août. — Comment l'Eglise perd tous ses privilèges féodaux, toutes ses immunités pécuniaires : com-

ment elle perd par surcroît ses dîmes : le rachat : Mirabeau et Sieyès. — Comment la déclaration des Droits de l'homme achève de courber l'Eglise sous le niveau commun.

Le 10 mai 1774, Louis XVI avait commencé à régner. A peine élevé jusqu'au trône, il avait plié sous le poids de toutes les misères accumulées dans le gouvernement par un siècle de despotisme, dans la société par un libertinage sans frein. Le mal le plus apparent était celui d'une grande détresse financière. Ce désordre, quoique le plus visible, n*était point le plus grave, et facilement on y eût porté remède avec un peu de persévérance et de vouloir. Un danger, plus caché, plus subtil, mais bien plus terrible, résidait dans l'extraordinaire contraste entre les institutions qui étaient demeurées en bloc, celles du passé, et les mœurs publiques qui ne cadreraient plus qu'avec un Etat tout renouvelé. Là était le véritable, le pressant péril. Pour ménager la transition entre les temps anciens et les temps nouveaux, tout manquait à Louis XVI, et, vu la difficulté de la tâche, on peut se demander quel autre y eût réussi. Le roi varia ses ministres. Ensemble il mêla dans ses conseils le vieux Maurepas, dont la courte et légère prévoyance se limitait à la brièveté de ses propres jours, et Turgot, réformateur très rempli de grands desseins, mais si entreprenant, en outre si mal aidé, qu'il serait écrasé sous le poids même de tout ce qu'il soulèverait. Ni l'administration prudente de Necker ni l'assurance osée de Galonné ne dissipa le malaise crois sant. Une première fois, en 1787, les Notables du royaume se réunirent, mais sans profit appréciable pour le bien public. Enfin vint Brienne, travaillé d'ambitions tenaces et précédé d'un murmure flatteur qui célébrait son génie. Sous l'épreuve

du pouvoir, tout ce renom se fondit; et ce personnage apparut bientôt sous son véritable aspect, homme d'Eglise indigne, non moins médiocre homme d'Etat, ne gardant d'autre force que celle de l'intrigue de Cour qui l'avait imposé au souverain.

Depuis un an, l*idée des Etats généraux flottait dans l*air. C'était l'inconnu, et dans l'inconnu il y a l'espérance. Le 8 août 1788, une décision ofTicielle les annonça. Ils s'ouvriraient au mois de mai 1789. Le 24 août, Necker, fortifié par l'insuccès de tous ses rivaux et jugé l'homme indispensable, remplaça Bricnne si promptemont usé.

La dernière réunion des Etats remontait à 1614. De cette longue désuétude naquit un extrême embarras. Quelle serait la forme des convocations? Qui serait électeur? Qui serait éligible^ Comment seraient délibérées les instructions remises aux députés pour l'exercice de leur mandat? Quel serait le nombre des élus? Dans quelle proportion serait représenté chacun des trois Ordres? Sur tous ces points, le roi, très perplexe, décida de recueillir l'opinion des Notables et, au mois de novembre 1788, les rassembla de nouveau à Versailles.

Les indécis demandent volontiers des avis; la même irrésolution qui les rend avides de conseils les rend rebelles aux conseils qu'ils ont réclamés. Ce ne fut point sur les suggestions de la majorité des Notables que Louis XVI modela sa conduite. En un rapport de Necker, daté du 27 décembre, se marqua le programme du gouvernement royal. Puis à quelque temps de là, le 24 janvier 1789, un règlement parut qui organisait, non sans obscurité d'ailleurs, la procédure de la prochaine consultation nationale.

Les élections se feraient au chef-lieu de chaque sénéchaussée ou bailliage principal. Les convocations seraient envoyées par le bailli ou le sénéchal. Qui serait électeur? Une doctrine très large conféra en principe le droit de participer au vote à tout Français, âgé de vingt-cinq ans, ayant

un domicile régulier et compris au rôle des impositions. Mais ce droit de suffrage s'exercerait de façon fort inégale. Il convenait de distinguer à cet égard entre le tiers état, d'un côté, et, de l'autre, le clergé et la noblesse. — Dans le tiers état, les gens de la campagne se réunireiient au siège de leur paroisse, y rédigeraient leurs vœux ou doléances et nommeraient deux délégués par deux cents feux, trois par trois cents feux, quatre par quatre cents feux et ainsi de suite. Ces délégués porteraient le cahier de vœux au chef-lieu du bailliage ou de la sénéchaussée et y contribueraient par leur vote au choix des députés définitifs. Pour les habitants des villes, un système à peu près pareil prévalait. Les membres des corporations d'arts et métiers choisiraient un délégué par cent électeurs présents : les bourgeois groupés dans les professions libérales ou n'appartenant à aucune corporation auraient droit, pour un même nombre d'électeurs, à une représentation double. Ces délégués, réunis à l'Hôtel de Ville, rédigeraient le cahier de doléances, puis, porteurs de ce cahier, se rendraient, comme les délégués ruraux, au cheflieu du bailliage ou de la sénéchaussée et, comme eux, nommeraient par leurs votes les représentants de leur Ordre aux Etats généraux. Ainsi était organisé, pour le tiers état, le suffrage à deux degrés. — Les nobles, au contraire, qu'ils fussent ou non possesseurs de fiefs, iraient voter sans intermédiaire au chef-lieu. — Quant au clergé, un système mixte avait été établi. Les curés et autres ecclésiastiques ayant bénéfices iraient voter directement, soit par eux-mêmes, soit par procureur. A l'inverse, les chapitres et autres corporations de prêtres, ainsi que les communautés régulières, étaient beaucoup moins favorisés : les chanoines n'auraient d'autre droit que de nommer, dans la proportion d'un sui dix, un ou plusieurs délégués qui les représenteraient au bailliage ou à la sénéchaussée : cette représentation était réduite à un sur vingt pour les prêtres attachés au service du chapitre, et pour les divers ecclésiastiques sans bénéfice

résidant dans les villes. — Enfin, quant aux communautés ecclésiastiques de l'un ou de l'autre sexe, le règlement ne leur reconnaissait d'autre faculté que celle de désigner un seul délégué ou procureur fondé, pour voter à leur place. Tel serait en gros — car nous négligeons beaucoup de détails — le corps électoral. Qui serait éligible? L'un des bureaux des Notables avait proclamé que l'unique base devait être la « confiance des électeurs ». Il semble que le règlement du 24 janvier se soit inspiré de cette pensée; car aucune restriction ne limitait la liberté des choix. — Quel serait le nombre des élus? Pour chaque bailliage, pour chaque sénéchaussée, il serait proportionné, autant que possible, à la population ainsi qu'au chiffre des impôts et ne devrait pas être au-dessous de mille. — Cependant une question surgissait, plus importante que toutes les autres : le tiers état, qui englobait en lui l'immense majorité de la nation, n'aurait-il pas ui^e représentation plus forte que les deux autres Ordres? Sur les six bureaux qui composaient l'assemblée des notaibles, un seul, celui que présidait le comte de Provence, frère du roi, avait émis l'avis que le nombre des députés du tiers état égalât celui des deux autres ordres réunis. C'était ce que, dans le langage du temps, on nommait le doublement du tiers. En dépit des cinq autres bureaux, Necker, impressionné par le vœu de l'opinion et, comme il disait lui-même, « par le bruit de l'Europe (1) », se prononça pour le doublement.

En mars et en avril 1789, à des époques diverses suivant les dates des convocations, on vit arriver au chef-lieu des bailliages ou des sénéchaussées les gentilshommes de la

(1) Rapport de Necker, 27 décembre 1788.

région, les curés et les représentants des divers corps ecclésiastiques, enfin les membres du tiers état délégués par les assemblées primaires des villes ou des paroisses. La légende prêterait après coup à ces réunions un aspect d'allègre empressement et d'enthousiaste confiance. Il semble qu'il faille rabattre de ces récits. On achevait un hiver rigoureux, fécond en misères. Beaucoup murmuraient contre le dérangement. La grande affluence provoquait un extrême encombrement et une hausse extraordinaire de toutes choses : en des villes connues pour l'habituelle modicité de leurs prix, la moindre chambre coûtait par nuit trois livres, le moindre repas quatre livres. Ainsi en était-il à Poitiers. A Amiens, la journée d'auberge était de cent sols par jour. C'est de quoi se plaignaient les correspondances, plus préoccupées de ces vulgarités qu'exaltées par la politique. Nobles et bourgeois se rendirent visite, et dans ces premières rencontres se piquèrent d'extrême civilité. En beaucoup de lieux, les plus grands seigneurs donnèrent des fêtes où ils déployèrent envers tous une bonne grâce magnifique : car, par coquetterie, pointe d'esprit factieux, mode libérale importée d'Amérique, ils souriaient aux réformes et s'amusaient infiniment à descendre, persuadés qu'ils remonteraient à leur gré. Les gentilshommes de moindre parage étaient d'humeur un peu plus maussade et s'ils frayaient avec les paysans qui seraient toujours leurs inférieurs, tenaient à distance les bourgeois, par crainte d'égalité. A travers des protestations d'entente qui voulaient être très sincères, la rivalité perçait; et les roturiers, épiant partout des manques d'égards, reprochaient aux privilégiés, s'ils étaient fiers leur mépris, s'ils étaient familiers leur protection. De l'extrême ignorance sur les réalités politiques les plus élémentaires naissait, en outre, un très grand embarras. Un président, des secrétaires, des billets de vote, des tours de scrutin, des ballottages, des candidatures à accueillir ou à repousser, tout ce vocabulaire comblait l:ingue inconnue; et les mêmes hommes, les plus déliés dans

les entretiens, les plus brillants dans les épigrarames ou la déclamation, laissaien'. pressentir, dans la pratique, des gaucheries enfantines. Tout un siècle d'inaction ardente avait produit ce contraste d'une prodigieuse pléthore dans les idées, d'une inaptitude non moins prodigieuse aux réalisations; et cette inexpérience ne se corrigerait que par une explosion subite qui emporterait tout. Necker auiait pu guider les esprits par des instructions précises ou soufller discrètement les pensées et les vœux. Il s'était gardé de l'une et de l'autre conduite, soit qu'il se fît scrupule d'influencer les résolutions ou qu'il participât à l'inexpérience générale, soit que, dans la première poussée d'indépendance, il redoutât de n'être point obéi. Pourtant le pouvoir royal, décidé à s'abstenir, avait assez naïvement, sous le ministère même de Brienne, invité tous les Français à publier leurs vues sur l'état de la France. De là une foule de brochures où se déversait le trop plein des hardiesses jusquelà contenues. La plus fameuse fut celle de Sieyès : Qu'est-ce que le tiers état? Ces écrits, très nombreux, — car chaque province eut les siens et on en compterait près de trois mille — ces écrits échauffaient les cerveaux sans les éclairer beaucoup et y produisaient une ébullition confuse. C'est en ces dispositions que s'ouvrit l'assemblée des électeurs. Il y eut messe du Saint-Esprit, « entendue tant bien que mal », nous dit un contemporain (1), puis cérémonie d'inauguration avec discours du procureur du roi et aussi du bailli et du sénéchal. Les harangues, toutes d'apparat, dénoncèrent les abus passés, célébrèrent les félicités de l'avenir, louèrent surtout Louis XVI « dont le nom serait éternellement gardé avec amour dans le cœur de tous les Français ». Pendant ce temps on achevait d'aménager pour chacun des trois ordres une salle où ils pussent délibérer : l'Hôtel de Ville, le bailliage, l'évêché. le réfectoire du séminaire, la bibliothèque du col-

(1) BeugNOT, Mémoires, t. I, p. 127.

lège fournirent, suivant les lieux, l'installation pour le clergé, la noblesse, le tiers état.

Tel fut le spectacle des premiers jours. A travers l'obscurité des choses, un grand fait apparaissait, c'était la prépondérance du tiers état, appelé à fournir wne représentation égale à celle des deux autres ordres réunis. Cette prépondérance irait-elle jusqu'à la domination? Le résultat dépen drait de la conduite du clergé. Ici l'histoire religieuse et l'histoire politique se soudent étroitement l'une à l'autre. A la hardiesse qui avait décidé le doublement du tiers, Necker avait joint une autre hardiesse moins remarquée, non moins mémorable. Dans l'ordre ecclésiastique il avait discerné un tiers état, c'est-à-dire le bas clergé; et plein de sollicitude pour ce tiers état en soutane aussi bien que pour l'autre, il lui avait accordé une représentation proportionnelle, non seulement double, mais quadruple ou quintuple de celle du haut clergé. Les chapitres, quels que fussent leurs richesses, leur antiquité, leurs services, n'auraient au bailliage ou à la sénéchaussée qu'une seule voix pour dix chanoines. Les corporations ou communautés religieuses, même les plus considérables, n'auraient qu'un seul mandataire, c'est-à-dire un seul suffrage. Au contraire, chaque curé, fût-il le plus humble, le plus pauvre, aurait sa voix. D'un trait avait été constituée une démocratie cléricale à côté de la démocratie laïque. Lee curés, par tradition ou discipline, timidité ou abnégation, se rangeraient-ils derrière les prélats? Jugeraient-ils au contraire leur part de privilèges trop mince pour qu'ils en eussent souci et viendraient-ils s'absorber dans le peuple d'où ils étaient sortis? Si l'ordre ecclésiastique faisait masse, il pourrait, uni à la noblesse, soutenir quelque temps encore l'ancienne société. Sous le confluent des deux démocraties, l'ancien régime serait submergé sans retour, t Qui je défends est maître », disait Henri VIII dans le conflit entre François 1er et Charles-Quint. En chaque chef-lieu de bailliage, il n'était point de curés qui ne pussent répéter la même parole

au moment où, à la suite do l'évêque ou do son représentant, ild entraient dans la chambre des délibérations du clergé.

Ils avaient le sentiment de leur puissance. Pour en être assurés, il leur sufTirait de se compter, puis de supputer le nombre des procurations dont ils étaient porteurs. Ils seraient, à Troyes, 107 contre 47 (1); à Amiens, 396 contre 121; à Cliâlons-sur-Marne, 133 contre 72; à Moulins, 291 contre 57 (2); à Arras, ils pourraient constater que sur 600 voix ils en auraient 470 (3). Eussent-ils été trop primitifs pour ces pointages qu'ils auraient compris leur pouvoir par les flatteries qui montaient vers eux. C'est vers ce temps-là que les gens de loi, les brochuriers, les philosophes commencent à parler des t vertueux pasteurs du second ordre ». Les mêmes pasteurs, en un langage très onctueux, sont qualifiés de a vénérables et discrets messires ». A Laon, une circulaire de l'intendant du duc d'Orléans proclame, au nom de Son Altesse Royale, que « MM. les curés sont destinés à faire la consolation et le bonheur dos campagnes (4) n. La tentation revêt tous les masques, particulièrement celui de la convoitise, et on promet des règles toutes nouvelles qui permettront do passer « d'une pauvre cure à une meilleure cure, d'une meilleure cure à un bon canonicat ».

Les curés, passés tout à coup à l'état d'arbitre, useront-

(1) Babeau. Histoire de Troyes, t. I, p. 152.

(2) Brbtte, Recueil de documents relatifs à la eonoocation des Etala généraux, t. III, p. 69, 191, 510.

(3) DBRAMErouBT, Le Clergé du diocèse d' Arras pendant la Révolution, t. I, p. 391.

(4) Fleury, Le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 46-48,

ils de leur pouvoir inattendu? Plusieurs d'entre eux entreprennent de soulever leurs confrères. En un pamphlet qui est publié en Bourgogne par un ancien curé du diocèse d'Autun, on lit ces lignes : « La classe des gros bénéficiaires ecclésiastiques ressemble à l'ulcère chancreux qui ronge le corps de la nation jusqu'aux os. » En un autre écrit, attribué au curé de Saint-Pancrace à Autun, on rencontre cette déclaration : « L'utile pasteur n'a que très peu de considération à cause de son indigence : le chanoine, dont les fonctions sont moins honorables que celles d'un curé, est fort considéré dans le monde. Le pasteur, à la fin de sa vie laborieuse, n'a point de retraite : l'inutile chanoine jouit de toute sa prébende (1). » A Arras paraissent Y Avis aux Curés par un curé, puis YAvis au bas clergé d'Artois par un membre du clergé : la conclusion de ces brochures, c'est qu'il faut proscrire des Etats généraux « tout noble, tout étranger ». Le noble, c'est l'évêque; les étrangers, ce sont les grands vicaires, les chanoines, les abbés de cour que l'évêque traîne après lui.

Les prêtres qui osent parler de la sorte sont déjà pervertis ou le seront bientôt. Mais presque inconsciemment l'esprit de révolte s'est glissé jusque dans les meilleures âmes. Beaucoup de curés, très pieux, très respectables, se jugent pauvres, bien pauvres même, quand ils énumèrent les richesses des hauts dignitaires. Certaines distinctions de rang, trop affichées, provoquent en eux, par intervalles, de légers frémissements de fierté. En outre, ils gardent un souvenir un peu amer de l'ostracisme passé. Le clergé paroissial n'a été que peu ou point représenté dans les assemblées du clergé, dans les assemblées des pays d'Etat, dans les assemblées provinciales récemment créées : de là une tentation très humaine, celle de pratiquer par représaille l'exclusion. Enfin les curés, venus de leur bourg, de leur village, y ont laissé la misère. Le blé est à 30 et en certains endroits à

(1) V. Recherches historiques sur la persécution religieuse dans le département de Saône-et-Loire, par l'abbé Paul MtroTJBT, t. I, p. 17 et suiv.

35 livres (1) le setier; les vignes, les arbres fruitiers ont gelé; on a dû presque partout recommencer les semailles : il y a des dettes, point de pain, et les collecteurs vont venir pour l'impôt. Les yeux tout remplis encore de ces tristesses, les pauvres prêtres arrivent dans les villes, y trouvent parmi les privilégiés le luxe ou du moins ce qui semble le luxe par comparaison avec l'indigence de là-bas. A cette vue, ils s'irritent contre la société qui permet ces contrastes; les voici façonnés tout à point pour écouter les discours des novateurs; en attendant, ils s'exaltent en un grand soulèvement de charité, mais de cette charité aigrie, un peu exaspérée, qui se trompe elle-même, se réjouit de dépouiller le riche presque autant que de vêtir le pauvre, et recèle l'envie sous la pitié. En la plupart des bailliages l'esprit d'indépendance éclate. A Digne, les curés refusent de se réunir au palais épiscopal, et on est obligé d'aménager pour les séances de l'ordre ecclésiastique la chapelle des pénitents blancs (2). Au Mans, dan» la chambre du clergé, ils osent couper la parole à l'évêquei l'un d'eux s'oublie jusqu'à l'appeler monsieur (3). A Agen, ils fomentent, suivant l'expression d'une correspondance contemporaine « une insurrection terrible » contre le chef du diocèse (4). A Belley, ils donnent un spectacle à peu près pareil d'insubordination (5). En Poitou, en Artois, ils forment des petits comités secrets où ils s'exercent, avec une inexpérience ardente, à préparer les vœux, à discipliner les suffrages. A Bourges, à Lyon, à Troyes, à Draguignan, ils entrent en altercation avec les chanoines. En beaucoup de bailliages, ils réclament le pas sur les chapitres (6). Au Puy,

(1) Le setier représentait environ un hectolitre et demi

(2) Archives nationales, B^, 66, p. 505-509.

(3) PiOLiN, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, i. I, p. 12.

(4) Lfittre du lieutenant- général d' Agen à Necker, 12 mars 1789. (Archives nationales, B'", 1.)

(5) Archives nationales, B"", 30.

(6) V. Bebttb, Recueil de documents sur la convocation des Etat$ généraux, t. \, p. t.»x xiit.T.-yv viv.

les assemblées offrent, au dire d'un témoin, « un aspect de cohues (1) », et une portion importante du bas clergé quitte la chambre ecclésiastique pour se réunir à la noblesse (2). A Ghaumont, le zèle d'émancipation est tel que, si l'on en croit un contemporain (3), on marche tout droit au presbytérianisme. Entre tous les évêques, l'un des plus molestés est Tévêque d'Evreux, et dans une longue lettre à Necker, il énumère ses déboires. Ses curés sont, dit-il, animés d'un « esprit de cabale » qui porte partout le trouble. « Ils veulent être les maîtres de toutes les opérations. » Ils ne cessent de se concerter et « se font passer des billets, même pendant la messe du Saint-Esprit ». « Ils courent, ils crient comme dans une place publique et, sous prétexte que tout le monde est égal, s'emparent des premières places et renvoient tous les autres derrière eux. Tout ce que nous désirons, l'évêque de Lisieux et moi, est aussitôt rejeté avec le mépris le plus marqué. » Et le pauvre prélat ajoute, avec un découragement profond : t Rien ne peut leur être disputé. Ils sont trente contre un (4). »

C'est en cet échauffement des esprits que se nomme la Commission chargée de coordonner et de rassembler les vœux. A Amiens, l'évêque ayant voulu désigner lui-même les commissaires afin de faire la part aux religieux et aux chanoines, les curés s'insurgent et vont jusqu'à mander dans l'assemblée deux notaires pour prendre acte de leur protestation (5). Déjà quelques évêques, inhabitués à la résistance, ont, de colère, quitté la Chambre ecclésiastique. Tel est M. de Flamarens, évêque de Périgueux (6). D'autres

(1) Lettre du secrétaire de la chambre ecclésiastique à Necker, 18 avril 1789. {Archives nationales, B*, carton 70.)

(2) Archives nationales, B"', 125.

(3) Beugnot, Mémoires, t. I, p. 129.

(4) Lettre de l'évêque d'Evreux à Necker, 20 mars 1789. {Archives nationales, B", carton 40.)

(5) Archives nationales, B'", 4. p. 405.

(6) R. DE BoYSSOS, Le Clergé périgourdin pendant laRévolulion, p. 73-80.

prélats, plus politiques, essayent de maîtriser l'opposition sans la pousser à bout. Ils interdisent aux curés les comités particuliers. Puis, afin d'empêcher les motions trop hardies, ils prennent place, avec une certaine affectation d'égalité, dans le bureau où se résumeront les cahiers de doléances.

Après un travail de durée fort variable suivant les bailliages, le cahier des vœux fut lu et adopté. Quel fut le sens de cette consultation sollicitée et recueillie sur tous les points de la France? Il est assez malaisé de formuler un jugement général, tant le langage diffère suivant les lieux! De la comparaison des doléances on peut pourtant, sans trop grands risques d'erreurs, tirer quelques conclusions.

Il semble que le clergé ait gardé, sans altérations essentielles, sa sollicitude pour la foi chrétienne. La plupart des cahiers débutent par une plainte angoissée sur l'état de la religion. On en déplore • le dépérissement affreux ». On prédit une époque o d'hérésie universelle ». « Les progrès de l'incrédulité, écrit-on ailleurs, pourront amener une révolution également dangereuse pour le trône et pour l'autel. » Un zèle anxieux s'applique à rechercher les moyens pour contenir la dépravation des mœurs, remettre les fêtes eu honneur, restaurer la sanctification du dimanche. La licence de la presse est surtout un objet d'effroi, et le clergé d'un des bailliages, celui d'Amiens, propose assez naïvement pour l'inspection de la librairie un triumvirat composé, dit-il, « d'un magistrat intègre, d'un homme de lettres incorruptible, d'un théologien exact ». On demande le rétablissement des synodes diocésains, des Conciles provinciaux. On s'efforce de ranimer le ministère un peu alangui de la prédication, et comme si les séminaires n'étaient pas suffisants, on réclame des écoles spéciales où de jeunes prêtres se formeront pour la chaire. Ce qui ne pourra se dire par la parole se propagera par les écrits; c'est dans ce but que, dans l'une des sénéchaussées du Midi, on propose de composer et de répandre un hréviaire-catéchisme national, sorte

d'exposé populaire où toute la doctrine catholique se condensera.

Dans quelle mesure les privilèges tiennent-ils à cœur? Les cahiers de vœux révèlent tout à la fois une grande propension à beaucoup concéder et une grande âpreté à beaucoup retenir. — De l'ancien régime politique le clergé semble faire assez bon marché. Il n*est pas éloigné de sacrifier ses immunités pécuniaires. La périodicité des Etats généraux, le vote régulier de l*impôt, l'abolition des lettres de cachet, le développement des assemblées provinciales, tout ce programme libéral du régime nouveau ne soulève que peu d'objections.— Mais aussitôt le langage change quand il s'agit de sacrifier, non plus les privautés communes aux deux ordres privilégiés, mais les prérogatives spéciales de l'ordre ecclésiastique. On se résigne à une société égalisée, mais à la condition que, dans le nivellement général, l'Eglise garde, au moins théoriquement, son haut domaine, comme, au-dessus des villages et des villes, elle dresse ses tours, ses clochers. L'exigence est d'autant plus tenace qu'on s'abrite derrière la cause de Dieu et qu'en se montrant intraitable on croit se sanctifier. Presque tous les cahiers rappellent, avec une hauteur mêlée d'inquiétude, que le clergé est le premier ordre de l'Etat. Ils réclament pour l'Eglise catholique l'exercice exclusif du culte public. A cet égard une crainte obsédante règne, celle des empiétements protestants. Un édit récent, celui de 1787, a restitué aux réformés la faculté de faire constater leur état civil. Ce qu'on redoute, c'est que, de proche en proche, les dissidents arrivent à s'introduire dans l'enseignement, à élever publiquement autel contre autel. Par avance, les cahiers s'appliquent à dénoncer, à prévenir, à déjouer ces desseins. Cependant les formes diffèrent suivant les lieux. Trop souvent elles sont âpres, hautaines, et s'imprègnent de l'intolérance qui a inspiré la législation sous Louis XIV et sous Louis XV. Ailleurs, au contraire, elles s'adoucissent, marquent le dé-

saveu de toute vexation, se pénètrent d'une charité tout évangélique. Le clergé de la sénéchaussée de Saintes, après quelques observations sur Tédit de 1787, ajoute : « Nous considérons les protestants comme des frères qu'il faut chérir. Nous ne cesserons de réclamer la modération, de demander même l'abolition des lois pénales portées durant les deux derniers règnes. » Les prêtres du bailliage d'Evreux s'expriment à peu près de même et rendent hommage aux « vertus morales et civiques » de ceux qu'ils appellent « leurs frères errants ».

Ces privilégiés, à la fois très prodigues et très jaloux de leurs privilèges, sont travaillés d'un grand zèle pour le bien public. On a dit combien, sur la fin de l'ancien régime, le clergé, notamment le clergé paroissial, se piquait de philantliropie. Les cahiers lui fournissent l'occasion de publier ce que tant de fois il a pensé- On projette d'établir dans les bourgs des asiles pour les vieillards, pour les infirmes; on souhaiterait que, par la création de bureaux de bienfaisance, chaque paroisse pût nourrir ses pauvres. On s'occupe de l'assistance médicale à assurer aux malades, aux femmes en couches. On réclame des dépôts de remèdes gratuits dans les campagnes. Souvent le langage est celui d'hommes bienfaisants plus encore que de ministres des autels; car on tend à séculariser la charité et à pratiquer l'Evangile en le démarquant. Les projets, amorcés plutôt que complétés, s'étendent sur toutes matières. Les pasteurs ont pitié de leurs ouailles. Dans cet esprit, ils désireraient que les droits casuels pussent être supprimés pour l'avenir, que les dispenses sollicitées en cour de Rome fussent gratuites. Décentralisateurs par bon sens, par intérêt personnel aussi, ils expriment le vœu que les grades, les dignités soient réservés aux gens du pays, que l'argent se dépense au lieu où il se produit. Ils demandent, pour les bénéfîciers, l'obligation de la résidence et proscrivent la pluralité des bénéfices sur la même tête. Des abbayes ils parlent beaucoup, mais en termes si différents

que toute conclusion générale serait téméraire. Souvent ils les défendent, mais par des motifs un peu étranges en des bouches de prêtres. C'est ainsi que le clergé de Charolles réclame le maintien des moines « pour la décharge des familles ». Toutes sortes de systèmes se développent pour stimuler la vie languissante des ordres religieux. Le souhait le plus fréquemment exprimé est qu'ils soient utilisés pour l'instruction de la jeunesse; de la sorte ils remplaceraient les jésuites, dont beaucoup de cahiers déplorent la disparition. A tout prendre la foi n'est pas trop entamée, en outre la charité subsiste. Mais voici la grave déformation des âmes sacerdotales : presque à chaque page des cahiers se devine l'impatience du joug hiérarchique. Partout il semble qu'un ennemi soit visé, ennemi qu'on ne nomme point, mais auquel on pense toujours. Cet ennemi, c'est l'évêque; c'est, autour de l'évêque, cette collectivité superbe qu'on appeîîe le haut clergé. Les réclamations se formulent, sages en elles-mêmes et légitimes, mais moins avec le désir d'un avantage pour soi-même qu'avec l'arrière-pensée secrète d'une revanche contre le maître. En ce repli caché se dissimule la petite poche de fiel qui infecte tout. En majorité dans la commission des cahiers, les curés protestent contre leur sort précaire : mais ils ont en vue moins leur pauvreté que la richesse qui est au-dessus d'eux. Chaque doléance porte avec elle sa glose, très transparente quoique rarement exprimée. Pour les dignités ecclésiastiques on demande le concours, un minimum d'âge, des règles d'ancienneté. Quoi de plus juste? Mais le vœu n'est anonyme qu'en apparence; aux yeux de ceux qui le développent, il se personnifie sous une forme concrète, celle de l'évêque nommé trop jeune, du grand vicaire qui ne sait rien, du chanoine promu à vingt-cinq ans, et pour qui, à vingt-cinq ans, a commencé le repos. Certaines formules se répètent, à la fois onctueuses et perfides : on parle des a vertueux pasteurs blanchis sous les travaux du ministère »; de tout son poids l'éloge retombe en blâme sur ceux

qui n'ont blanchi que dans l'inaction. Puis il y a dans le bas clergé certains arriérés d'humiliation à liquider. L'évêque, en vertu d'un ancien édit, a le droit, de sa propre autorité, d'infliger à ses curés un internement de trois mois au séminaire : contre cette pénitence disciplinaire les cahiers, un peu partout, au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest, s'insurgent en une grande montée de révolte. Cependant les curés, en leur zèle pour prendre un peu en haut, pour ajouter un peu en bas, se mettent à répéter des phrases toutes faites, vagues, imprécisées, mal comprises, qui peuvent servir à deux fins, pour décorer des pensées de justice, pour inaugurer la confiscation. Ils parlent de bénéfices à réunir, de revenus abbatiaux à appliquer en partie au culte ou à la charité, de caisse centrale alimentée avec le superflu des riches et administrée par l'autorité civile : par là ils fournissent à la Révolution naissante les premiers fils de la trame où la Révolution triomphante les enveloppera.

Cette disposition envieuse vicie même le bien. C'est pourquoi la rédaction des cahiers s'achève souvent dans le trouble et la dispute. En maints endroits l'évêque tient à formuler ses réserves. A Amiens, il exprime la crainte que les Etats généraux contiennent trop peu de prélats et que les questions religieuses y soient discutées sans compétence (1). A Clermont, il proteste contre la prétention des curés à s'assembler pour débattre leurs intérêts et à se constituer « en corps particulier dans le clergé (2) ». A Verdun, il s'élève contre le vœu de ses prêtres qui aspirent à nommer eux-mêmes les chefs de chaque décanat (3). A Evreux, il raille durement la présomption des curés qui, à propos des cahiers, veulent régler toutes choses et se piquent d'être à la fois « administrateurs, légistes, financiers » (4). Au Mans, le

(1) Archives parlementaires, t. I, p. 736-737.

(2) Ibid., t. V. p. 562.

(3) Ibid., t. VI, p. 128.

(4) Archives nationales, B», carton 40.

chef du diocèse, avant de signer les doléances, ajoute audessus de son nom ces mots : « Sous réserve de tout ce qui peut être contraire à mes droits (1). » Pareillement l'évêque de Troyes inscrit sur le cahier la mention suivante : « Je n'ai point été d'avis d'un grand nombre des articles; c'est pourquoi je fais toutes protestations et réclamations (2). » — En plusieurs lieux, les chanoines, les abbés, les délégués des couvents sont plus irrités encore que l'évêque. C'est qu'à la réprobation des nouveautés s'ajoute pour eux le dépit du droit de vote qui leur a été si parcimonieusement mesuré. A Rouen, le chapitre dénonce l'envahissement des « pasteurs du second ordre » appelés tous, fussent-ils congruistes, à l'assemblée bailHagère. A Paris, le chapitre de Notre-Dame redoute que le haut clergé soit insuffisamment représenté et, dans cette prévision, supplie le roi de déléguer de sa propre autorité plusieurs évêques de chaque métropole pour siéger aux Etats (3). A Arras, les abbés réguHers, chanoines, délégués des communautés religieuses, en une remontrance solennelle revêtue de 102 signatures, protestent par avance contre la composition des Etats généraux : « Les quatre cinquièmes des représentants du clergé, disent-ils avec un dépit hautain, seront uniquement composés de curés, députés par d'autres curés (4). » — Plus les élections s'approchent, plus les esprits sont excités. Au Mans, quelques ecclésiastiques font circuler un avis ainsi conçu : « Si quelqu'un retrouve le bon sens de Monseigneur, il est prié de le rapporter à l'évêché, chez M. B***. » M. B*** est un chanoine qui passe pour le confident de l'évêque (5). A Arras, à la veille du scrutin, un pamphlet dénonce l'évêque, M. de Gonzie, comme a l'ami de Brienne », comme « l'espion du gouvernement »

(1) PiOLlN, L'Eglise du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 27-28.

(2) Archives parlementaires, t. VI, p. 75.

(3) Ibid., t. V, p. 268.

(4) Paris, La jeunesse de Robespierre, p. 367 et appendice, p. 65.

(5) PiOLiN, U Eglise du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 12.

comme un homme à peine digne « du poste de souffleur d'encensoir ». Gomme on n'est trahi que par les siens, il se trouve que l'auteur anonyme du libelle est un juge au tribunal de l'évêché, ennemi de Conzie, mais pour tout dire ennemi aussi de Robespierre, qu'il qualifie d' t agneau enragé ». Le haut clergé exerce, à l'occasion, des représailles : à Lyon, un gi*and vicaire s'oublie jusqu'à désigner d'un geste méprisant les ecclésiastiques du second ordre et les traite de « tas de curés (1) ». Parfois des retours de mansuétude chrétienne substituent tout à coup à des scènes de reproche des scènes d'attendrissement. A Troyes, un prêtre ayant osé attaquer très vivement l'évêque, celui-ci, comprimant son cœur, va à son adversaire, le remercie de sa franchise, et aux applaudissements de toute l'assistance, l'embrasse. Cependant, parmi les prélats, il en est quelques-uns qui, en s'installant à la commission des cahiers, ont réussi à écarter les vœux les plus téméraires. Tels sont les évoques de Luçon et de Poitiers. Alors c'est au tour des curés de se dire joués : « Le cahier, écrit avec dépit l'un des curés vendéens, n'est à proprement parler que le cahier de Nosseigneurs les évêques; aussi est-il sans ordre, sans énergie, sans style et sans français (2). »

0 Je crois que pour la députation les curés feront la voile », écrivait familièrement à Necker le lieutenant général d'Agen (3). Il ne se trompait pas. Les élections furent le triomphe de la démocratie ecclésiastique. A Soissons, l'évêque, M. de Bourdeilles, fut jugé si impopulaire que ses amis eux-mêmes n'osèrent le présenter. La province d'Artois ne nomma que des curés. A Amiens, l'évêque fut élu, maiA par 239 voix seulement sur 457 votants. Au Mans, l'évêque

(1) GtJiLLON DB MoSTLÉON, Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Lyon, t. I, p. 38.

(2) Lettre de l'abbé Jallet, cure de Ghérigné, en Poitou. (Chassin, La Préparation de la guerre de Vendée, t. I, p. 68.)

(3) Archives nationales, B™, carton 1, p. 104.

ne triompha qu'avec peine, et par l'influence d'un de ses prêtres. A Bourges, l'archevêque fut nommé, mais, dil-on, moins par sympathie que par des circonstances particulières qui ne permirent pas de l'exclure. L'évêque de Luçon, quoique ayant accaparé la rédaction des cahiers, fut élu le dernier, et pareillement l'évêque de Poitiers. Dans le grand diocèse de Besançon, les sept députés furent cinq curés et deux membres de collégiales de second ordre. L'évêque de Tulle échoua. Il en fut de même de l'évêque d'Aire, de l'évêque de Troyes et aussi des évêques de Dax et de Belley, qui supportèrent impatiemment le mécompte de l'insuccès. A Mâcon, à Chalon-sur- Saône, l'évêque fut pareillement supplanté par des curés. Sur 296 membres ecclésiastiques élus, il y aurait 47 évêques, 12 chanoines, 6 grands vicaires, 23 abbés, religieux, professeurs ou prêtres sans fonctions, 208 curés. Que ces 208 curés fussent, même en partie seulement, attirés vers le tiers état, et c'en serait fait de l'Eglise privilégiée.

Le 4 mai, les membres des trois ordres convoqués à Versailles se rendirent processionnellement de Notre-Dame à Saint-Louis. Les historiographes nous apprennent que les évêques étaient séparés du bas clergé par un corps de musique. Ainsi le cérémonial s'appliquait à graver les rangs loin de les confondre. La messe du Saint-Esprit fut célébrée. En une harangue de circonstance, l'évêque de Nancy, M. de la Fare, offrit au roi « les hommages du clergé, les respects de la noblesse, les très humbles supplications du tiers état ». Les gens du tiers écoutaient, l'amour-propre très en éveil, et médiocrement satisfaits de la gradation. En revanche, ils purent applaudir à leur aise quand, à la fm du

discours, le prélat, excitant ceux qu'il venait d'humilier, dépeignit en paroles presque factieuses la misère des campagnes, la patience du peuple, « vrai peuple martyr », et l'odieuse rapacité des agents du fisc.

Le 5, le roi ouvrit solennellement les Etats. Il s'était, à ce qu'on rapporte (1), répété plusieurs fois son discours et le prononça avec une dignité assurée qui plut. Le garde des sceaux, M. Barentin, gâta par l'abondance des lieux communs les plus généreuses maximes et les conseils les plus sages. Puis, en un long rapport, Necker accumula les chilïres et les faits : tel était le goût de rhétorique que les députés lui reprochèrent de les avoir traités comme de simples notables ou comme les membres d'une simple assemblée provinciale.

Au milieu de toutes ces pompes, une pensée dominait. Les pouvoirs des députés seraient-ils vérifiés en commun, c'est-à-dire dans l'assemblée générale des trois Ordres? Au contraire chaque ordre contrôlerait-il séparément les mandats de chacun de ses membres? La question, quoique de simple procédure, serait, suivant l'issue, féconde en conséquences. Si les trois ordres se rassemblaient pour délibérer en commun, même en vue d'un objet limité, il était vraisemblable que, le précédent s'érigeant aussitôt en règle, ils ne se sépareraient plus; or, cette fusion des Ordres, ce serait la fin de l'ancien régime.

Le 6, de grand matin, un placard fut affiché qui contenait ces lignes : « De par le roi. Sa Majesté ayant fait connaître aux députés des trois ordres l'intention où elle était qu'ils s'assemblassent dès aujourd'hui 6 mai, les députés sont avertis que le local destiné à les recevoir sera prêt à neuf heures du matin. » Les représentants du tiers ne connaissaient d'autre « local » que la salle des Menus-Plaisirs, où la veille le roi avait inauguré les Etats. C'est là que, dès neuf heures, ils arrivèrent par groupes. C'était une vaste salle,

(1) Mme Campan, Mémoires, t. II. p. 37.

longue de 120 pieds, large de plus de 50, propice aux grands auditoires et aux grands effets d'éloquence. Eloquents, les nouveaux venus ne demandaient pas mieux que de l'être, et même ils ne doutaient point qu'ils ne dussent faire beaucoup de bruit dans le monde. Mais à cette première heure, ce qui dominait en eux, c'était l'embarras. Tout leur était inconnu, Versailles, la cour, le gouvernement, les lieux eux-mêmes. De traditions, il n*y en avait point, hormis les précédents de 1614, bien vieux pour qu'on en eût cure. Los représentants se groupèrent par province ou bien au hasard des rencontres faites à l'hôtel ou au restaurant. Après coup on a établi entre eux des classifications. A ce début il n'y en avait pas l'ombre. Ils étaient à la fois importants et gênés, secrètement avides d'un mot d'ordre, mais aussi très impatients de paraître commander; car rien n'est indépendant comme l'inexpérience. L'heure s'avançait. On attendit les gentilshommes, les ecclésiastiques. Nul ne vint. En revanche, la salle s'emplit d'hommes de toute sorte, non seulement députés mais étrangers; quiconque avait une mise décente entrait librement et s'asseyait sans façon parmi les représentants. Dans cette confusion, 0 y avait urgence à introduire un peu de discipline. Nul n'émergeait, hormis Mirabeau connu surtout par ses vices, Target par ses succès au palais. Meunier par son rôle dans les assemblées du Dauphiné, sa patrie. Ni Sieyès, ni Bailly n'étaient là; car ils seraient envoyés à l'assemblée par la ville de Paris. Or, Paris n'avait pas encore achevé les opérations du scrutin, et cette session ouverte sans que les élections fussent terminées n'était pas une des moindres singularités d'une époque qui en compterait beaucoup. Faute de mieux, on s'enquit du plus âgé des élus : on lui confia une sorte de police et on lui adjoignit, pour l'aider, six assistants. Le principal souci se portait sur l'attitude des privilégiés. Gomme le temps s'écoulait sans qu'aucun d'eux parût, un murmure s'éleva avec une réprobation

grandissante. Sur les bancs, on se rappelait les petites humiliations des derniers jours : les nuances de rang dans la présentation au roi, les gradations méprisantes de l'évêque de Nancy, et surtout les difîérences de costume dans la procession de Notre-Dame à Saint-Louis. « Avec nos habits noirs, disaient les uns, nous ressemblions à des frères des Ecoles chrétiennes. — Non, répondaient les autres, mais plutôt à Orgon dans Tartufe (1). » On atteignit midi, puis une heure. Nobles et prêtres n'arrivaient point. De leur abstention il y avait un bon motif. A chacun des deux premiers ordres une chambre spéciale de délibération avait été réservée dans V Hôtel des Menus : c'était pour le clergé la sall« des Cent-Suisses, pour la noblesse la salle des Gardes. Ils s'y étaient rassemblés, venaient même de décider qu'ils procéderaient séparément à la vérification des pouvoirs. A deux heures et demie, les membres du tiers état se séparèrent, fort déçus de leur isolement, mais obstinés plus encore que déçus.

Dès le premier jour, les trois Ordres venaient de se fixer dans l'attitude où ils persévéreraient.

Le tiers état, après cette séance résumée en une attente de cinq heures, semblait mystifié. Il ne l'était qu'en apparence. D'abord, tandis que les prêtres et les nobles étaient relégués en des locaux d'étendue médiocre, à peine suffisants pour eux-mêmes, ils avaient, eux, gens de roture, la grande salle, et ayant la grande salle, ils figureraient aux yeux du peuple, par le fait seul de cette image matérielle, la vraie, l'unique représentation. A ce bénéfice de la possession s'ajoutait pour eux un autre avantage, celui d'avoir, dès le premier jour, discerné, reconnu, conquis un solide terrain de. combat. Ce fut l'instinctif génie de chacun et de tous — sans que l'honneur de l'inspiration puisse revenir spécialement à personne — de comprendre que le meilleur moyen

(1) La Réveuxkrb-LkteauXj Mémoires, p. 71.

de vaincre l'adversaire serait de l'énerver par obstination, de ne lui laisser en quelque sorte d'autre alternative que la responsabilité d'un brisement ou l'union. Les gens du tiers venaient d'attendre pendant plusieurs heures; ils attendraient pendant plusieurs jours, plusieurs semaines s'il le fallait, jusqu'à ce que par patience ils amenassent les dissidents des deux autres Ordres, puis les deux autres Ordres eux-mêmes à venir vers eux. Leur devise serait obstination passive, et cette obstination, fruit d'un accord tacite, d'une intuition collective, simultanée, conquerrait la victoire.

La noblesse s'était hâtée, comme le tiers état, de marquer son orientation. En cette séance du 6 mai, réunie dans la salle des Gardes, elle avait, par 188 voix contre 47, voté la vérification séparée. Les seuls dissidents avaient été les députés du Dauphiné, avec eux quelques grands seigneurs, inclinés par générosité ou coquetterie vers les nouveautés, en outre quelques amis de Necker. Le tiers état s'absorberait dans une seule pensée : conquérir par patience la fusion. La noblesse se fixerait dans une pensée unique aussi : prolonger la séparation.

Autant la noblesse et le tiers état se distinguaient par le net relief de leur volonté, autant l'ordre ecclésiastique était travaillé de pensées divergentes. Il s'était rassemblé dans la salle des Suisses sous la présidence du cardinal de La Rochefoucauld, personnage plus décoratif par les titres qu'éminent par les lumières. Les évêques s'étaient assis sur des bancs à part, et un peu plus loin les curés. Gomme dans la chambre de la noblesse, on avait décidé la vérification séparée, mais par 133 suffrages seulement contre 114. Qu'on déplaçât 10 voix, et la majorité n'existerait plus. En ce partage d'opinions, les hauts dignitaires sentaient l'urgence de concéder quelque chose pour ne pas tout perdre : beaucoup de curés, de leur côté, inclinaient à accueillir des accords qui préviendraient toute scission publique dans leur Ordre, tout déchirement dans la représentation natio-

nale. Tandis que le tiers état s'obstinerait, tandis que la noblesse se cabrerait, le clergé flotterait entre l'un et l'autre, avec le vague espoir d'étendre son arbitrage sur tous deux.

Le tiers état aurait été bien mal informé s'il avait ignoré cette disposition, bien mal inspiré s'il l'eût négligée. Le clergé divisé lui fournirait l'appoint numérique et moral nécessaire pour vaincre. Le 7 mai arrivèrent, de la salle des Menus dans la salle des Suisses, deux messagers : c'était Leroulx, doyen du tiers état, puis Mounier, représentant du Dauphiné, et très influent sur l'archevêque de Vienne. Ils demandèrent la vérification en commun. Alors commença, entre le tiers qui avait besoin du clergé et le clergé déjà attiré en partie vers le tiers, une série de prévenances poussées jusqu'à la coquetterie. Les délégués furent reçus, dit une relation contemporaine, « avec la plus grande honnêteté (1) », puis on les reconduisit avec de grandes marques d'honneur. Dans la journée, une députation, dans laquelle on fit entrer deux évêques, alla porter la réponse : cette réponse consistait dans la promesse de désigner des commissaires conciliateurs qui s'aboucheraient avec ceux des deux autres ordres. Le clergé insista, en outre, auprès de la noblesse pour que celle-ci se prêtât aux pourparlers. Sur ces entrefaites, l'un des députés du tiers état mourut. Aussitôt le clergé décida que la première messe célébrée serait dite pour lui; une députation fut choisie pour assister aux funérailles, auxquelles se rendirent d'eux-mêmes presque tous les curés. L'un des contemporains, en rendant compte des obsèques, a soin de remarquer que « cette cérémonie, toute triste qu'elle a été, a beaucoup flatté le tiers (2) ». Puis on se mit à nommer les commissaires. Enfin, pour bien marquer son esprit conciliant, l'ordre ecclésiastique

(1) Récits des principaux faits qui se sont passé dans la salle du Clergé, par l'abbé Vallbt, p. 8.

(2) Jbid., p. 11.

suspendit la vérification des pouvoirs de ses membres.

L'inexpérience allongeait tout. Ce fut le 23 mai seulement que les commissaires conciliateurs purent se réunir. La noblesse avait choisi huit députés, entre autres le duc de Luxembourg, le comte d'Entraigues, puis Gazalès, qui déjà avait laissé échapper ses premières bouffées d'éloquence. Le tiers état avait nommé pour délégués plusieurs de ceux qui bientôt monteraient au premier rang : Thouret, Le Chapelier, tous deux avocats, l'un venu de Normandie, l'autre de Bretagne, Rabaut Saint-Etienne, pasteur réformé et fils de pasteur, en outre Target, Mounier, et Barnave encore inconnu. Le débat, quoiqpie prolongé pendant deux jours, fut stérile et devait l'être; car les députés du tiers avaient pour mandat exclusif la vérification en commun. Quant aux gentilshommes, ils se jugeaient constitués, avaient déjà entamé dans leur chambre leur propre vérification; et tout ce qu'ils pouvaient ou voulaient accorder, c'était que, le passé se trouvant irrévocable, la question fût examinée en vue des prochains Etats généraux. Les délégués du clergé étaient les archevêques d'Arles et de Bordeaux, l'évêque de Clermont, un archidiacre et quatre curés. Ils laissèrent se développer les prétentions contradictoires. Quand nobles et bourgeois se furent tus, l'un d'eux suggéra un plan de conciliation : leur proposition maintenait la vérification par ordre, mais soumettait aux trois ordres réunis les élections contestées.

Il semble que les députés du tiers état aient attendu davantage de l'Ordre ecclésiastique. Dans l'espoir de brusquer le succès, ils imaginèrent une démarche solennelle, bien propre à frapper les imaginations et à rallier d'un mouvement spontané les curés à la cause du peuple. Le 27 mai, les membres du clergé étaient dans leurs bureaux, occupés au dépouillement des cahiers, quand on leur annonça une députation du tiers. En hâte, ils rentrèrent en séance. Aux abords de la salle et dans la cour des Menus, un grand nombre de

LA DESTRUCTION DES PRIVILÈGES Ifl

curieux s'étaient assemblés. La délégation, très nombreuse, avait à sa tête Target, avocat puissant mais de langage emphatique, un peu noyé dans son éloquence. En des paroles souvent rapportées depuis, il adjura les memibres du clergé, a au nom du Dieu de paix et au nom de la nation, de se réunir à eux dans la salle de l'assemblée générale et d'y aviser aux moyens de rétablir la concorde «.Les délégués escomptaient un vote d'acclamation. Un instant, ils purent croire qu'ils le tenaient; car qpielques prêtres et avec eux l'évêque de Chartres proposèrent qu'incontinent la fusion s'opérât. Cependant deux des députés du tiers déclarèrent qu'il s'agissait, non de vues à échanger dans une assemblée générale, mais d'une délibération à commencer immédiatement et avec le vote p£ir tête. Sur cette remarque, la réflexion reprit ses droits, et la décision définitive fut ajournée.

Cette époque fut celle de la plus grande confusion.

La chambre du tiers état éveillait l'idée d'une grande puissance, mais d'une puissance inorganisée et qui se dégage mal du chaos. Point de règlement encore, mais de simples projets pour en édicter un; point d'ordre du jour fixe; au bureau, un doyen entouré d'assesseurs, à raison d'un par gouvernement provincial; point de reproduction des débats, mais de simples notes; partout sur les bancs, des étrangers (1). Un jour Malouet ayant demandé qu'on les expulsât, on lui répondit : « Y pensez-vous? nous sommes tous frères. » Quelques-uns commençaient à se créer leur place : ainsi en était-il de Barnave, dont Mirabeau disait ; « Ce jeune Dauphinois annonce de grands talents et particulièrement ceux d'orateur. » Certains représentants observaient en silence les lieux, les hommes, et traçaient l'horoscope de leurs collègues. Tel était Robespierre, perspicace par envie comme d'autres par génie, a Target, écrivait-il, dit avec emphase

(1) V. Baillt, Mémoires, t. I, p. 76-88. — V. aussi Etienne Dumont (de Genève), Souvenirs, passim.

des choses communes. Quant à Mirabeau, son caractère moral lui ôte toute considération. Mounier jouera ici un moindre rôle que dans sa province. » Puis il ajoutait, en un ton où perçait déjà le dénonciateur : « Le plus suspect des patriotes, c'est Malouet (1). » Malouet, ancien intendant de la marine, méritait par sa sagesse et ses lumières ce pronostic haineux. Les amours-propres, perpétuellement en éveil, guettaient partout des manques d'égards : on s'indignait, tantôt que le roi eût ajourné une réception, tantôt qu'un maître des cérémonies eût, sous une forme un peu familière, assuré le doyen de « son vif attachement ». Le nom de tiers état humiliait, a Ce mot, écrivait Robespierre, est ici proscrit comme un monument de l'ancienne servitude. » Aussi une autre désignation avait prévalu, celle à' Assemblée des Communes, nom plus éclatant et qui résonnerait mieux dans le monde. Cependant aux petitesses de la vanité se mêlaient les grandeurs de l'obstination. Les députés calculaient en chiffres fort précis que, sur cent citoyens, ils en représentaient 96. «Nous sommes, disaient-ils, les mandataires de 25 millions d'hommes, et on ne nous fera pas faire ce que nous ne voulons point. »

En sens inverse la noblesse s*exaspérait. En sa chambre séparée, elle achevait la vérification des pouvoirs de ses membres. Elle s'était accrue des députés de Paris, nommés, comme on le sait, après la convocation des Etats généraux. Ils s'appelaient Lally-Tolendal, Clermont-Tonnerre, Duport, Saint-Fargeau, le duc de La Rochefoucauld, et à des degrés fort divers, inclinaient presque tous vers le parti des réformes. Mais les amours-propres étaient trop engagés pour qu'ils pussent exercer une influence modératrice. Puis, même dans les esprits les plus conciliants, un grand scrupule naissait, par suite des mandats très impératifs qui enjoignaient le maintien des anciennes formes. Le 28 mai, la

(1) Lettre du 24 mai. (Pakis, La jeunesse de Robespierre, appendice.)

noblesse, creusant la séparation, proclama la distinction des Ordres comme loi fondamentale de la monarchie.

Quant au clergé, de jour en jour il se désagrégeait. L'archevêque de Paris, M. de Juigné, venait d'être nommé. Avec neuf autres ecclésiastiques dont le plus notable était l'abbé de Montesquiou, il avait été délégué aux Etats généraux par le clergé de la capitale. Il fit dans la salle une entrée solennelle, en grand costume et précédé de la croix. On savait le prélat très attaché à l'ancien régime. Quelques curés virent dans cet appareil, soit une dérogation à l'égalité, soit un essai d'intimidation, et on put saisir parmi eux un léger, très léger murmure. Plusieurs prêtres se signalaient par leur zèle novateur : tels étaient Dillon, curé du Vieux-Pouzauges, Thibault, curé de Souppes, Gouttes, curé d'Argeliers, puis Grégoire, curé d'Embermesnil. Au-dessus d'eux, on citait les évêques favorables ou acquis à la cause populaire : M. de Lubersac, évêque de Chartres, M. de Seignelay-Colbert, évêque de Rodez, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, puis le vénérable M. Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne. Fort inquiets de leur majorité de plus en plus précaire, les partisans de l'ancien régime cherchaient un expédient qui leur donnât l'apparence de l'entente avec les Gom munes sans les contraindre à s'absorber en elles. Leur habileté serait extrême s'ils parvenaient à devancer le tiers en sollicitude démocratique et à noyer dans un flot de mesures bienfaisantes l'irritant problème de la vérification. Sur ces entrefaites, un prêtre, M. de Goulmiers, abbé d'-Aibecourt, fournit la diversion souhaitée. L'abbé parla de la rareté des subsistances, de la pénurie des blés, déposa même sur le bureau un horrible morceau de pain noir pris dans une maison voisine, ce qui excita, dit un témoin oculaire, t beaucoup de compassion (1) »; puis il conclut à l'élection d'un comité pour remédier aux misères du peuple. L'idée rallia

(1) Récit des principaux faits qui se sont passés dans la salle du Clergé, par l'abbé VAi.Tj:r, p. 47.

toutes les opinions, et aussitôt l'évêque de Nîmes fut délégué vers l'assemblée du tiers pour demander qu'elle s'associât à l'initiative du clergé. L'évolution ne laissait pas que d'être avisée. Si les Communes adoptaient le projet, elles risquaient que la vérification fût reléguée au second plan. Si, au contraire, elles négligeaient la suggestion, elles paraîtraient moins empressées que les privilégiés pour les besoins du peuple. Avec une rare prestesse, le doyen, qui était Bailly, esquiva la réponse : « Que messieurs du clergé, dit-il, viennent à nous, et alors nous travaillerons ensemble à soulager les misères publiques et à en prévenir le retour. »

En cette rivalité, il semblait que le gouvernement pût agir utilement sur les esprits, et il ne manquait pas de voix pour l'y convier. — Malouet aboucha Mirabeau avec Necker. C'était, autant qu'on peut fixer les dates, vers la fin de mai 1789. Mirabeau, qui avait déjà marqué sa place dans l'assemblée, craignait l'anarchie croissante, semblait disposé à servir, si elle était raisonnable, la politique royale. Par malheur, à la Cour, on le détestait sans le redouter encore. La réception du ministre fut froide, avec une nuance de dédain comme on ferait vis-à-vis d'un stipendié qu'on achète. Mirabeau, méritant peu l'estime, la souhaitait par-dessus tout. Il sortit ulcéré, et d'allié entrevu devint ennemi (1). — Dans le même temps, une solution fut préconisée qui consisterait à mêler ensemble les éléments qui s'harmonisaient, c'est-à-dire à fusionner en une haute chambre le haut clergé et la noble^Tse, puis à réunir le clergé du second ordre aux Communes. La combinaison avait été proposée par l'évêque de Langres, M. de la Luzerne. Fût-on parvenu, dans l'ardent travail d'une Révolution commençante, à contenir l'une des deux chambres par l'autre? Nul, après coup, ne le peut dire. En tout cas, rien ne fut tenté. — Cependant Louis XVI souhaitait la paix, et avec passion.

(1) Malouet, Mémoires, t. I, chap. xii

Sur son initiative, les commissaires conciliateurs se rassemblèrent derechef, en présence du garde des sceaux. Il y eut plusieurs réunions. Le plan déjà proposé fut repris; pour essayer de le rendre plus acceptable, on y ajouta un amendement qui, en cas de désaccord entre les ordres sur les élections contestées, remettait au roi la décision souveraine. Mais l'arrangement ne fut agréé que pai" le clergé; la noblesse ne s'y prêterait que par obéissance; le tiers état le rejeta.

Depuis un mois, les députés des Communes temporisaient. Tout étant miné dans le clergé, et la noblesse seule faisant bloc, le moment parut venu des coups de hardiesse. Le 10 juin, Sieyès proposa une dernière invitation aux privilégiés (il avait dit d'abord sommation) pour l'examen des pouvoirs en commun. S'ils ne se rendaient pas de suite à la salle des Etats, on commencerait sans eux la vérification générale, et on prononcerait défaut contre les absents.

On savait l'opposition de la noblesse. Que ferait le clergé? Lell juin,iln'yavaitpointdeséance, à cause de la Fête-Dieu. Spontanément, en une extrême surexcitation, une centaine de curés se rassemblèrent. Ils voulaient de suite se rallier aux Communes. On eut peine à obtenir de leur impatience un sursis. Le 12, on commença dans la chambre ecclésiastique à délibérer sur la motion de Sieyès. M. de Juigné, archevêque de Paris, M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, prêchèrent la résistance. La même cause eut aussi pour avocat un prêtre, député de Péronne, qui se rendrait bientôt fameux par son éloquence et qu'on appelait l'abbé Maury. Pendant cinq jours la discussion traîna, soit par incertitude des esprits, soit par attente d'une décision royale qui épargnerait l'embarras de se prononcer. Du côté du pouvoir, il n'y eut que des conseils, mais point de résolution, et les ministres du roi ne surent ni remanier les Etats, ni les guider, ni les dissoudre. Tandis que les débats se prolongeaient dans la chambre du clergé, on voyait de temps en temps un prêtre se lever, se glisser silencieusement hors de l'enceinte

et passer dans la salle du tiers. A la vue de chaque soutane, les applaudissements éclataient. De proche en proche, ils se continuaient dans la foule massée au dehors; car chaque jour une multitude tout enfiévrée des événements accourait de Paris à Versailles. Trois curés arrivèrent le 13 juin aux Communes, six le 14, deux le 15, six le 16, en tout dix-sept. Ceux des ministres qui étaient liés au parti de la cour affectaient le dédain : « Je vous fais mon compliment, disait avec ironie le garde des sceaux Barentin à Bailly, sur les conquêtes que vous venez de faire. — La conquête est petite, répliqua Bailly, mais elle est le présage d'une bien autre victoire. »

Cette victoire, les Communes avaient hâte de l'assurer. Le 12 et le 13 juin, dans la salle des Menus, on avait procédé à l'appel des membres du clergé et de la noblesse, puis des membres du tiers état. Ceux-ci seuls avaient répondu. Ainsi s'était accompli le simulacre de la vérification des pouvoirs. Mis en goût d'usurpation, les députés tentèrent un second coup d'audace. Se jugeant constitués, ils se mirent à rechercher pour eux-mêmes une appellation où se marquerait à la fois l'effacement des anciennes distinctions, l'égalité des mandataires du peuple. Plusieurs motions se succédèrent, applaudies d'abord, puis rejetées. Sur ces entrefaites, le 16 juin, un député inconnu qu'on appelait Legrand et qui jamais ne sortirait de robscurité, hasarda le nom d^assemblée nationale. Le soir, la proposition fut reprise par Siéyès et le 17 fut adoptée par 491 voix contre 90.

Dans la chambre ecclésiastique où se traînait, à propos de l'examen des pouvoirs, un débat déjà tranché ailleurs, beaucoup de curés avaient cessé d'écouter. Leurs oreilles se tendaient vers la grande salle, la seule vibrante, la seule connue du peuple. On était sur le point d'aller aux voix quand on sut le vote de la nouvelle motion Sieyès. Il n'y eut point de séance le 18 à cause de l'octave de la Fête- Dieu. A l'ouverture de las'^ance suivante, sous l'impression

toute chaude encore de l'événement, le scrutin s'ouvrit. Il y eut 135 voix pour la vérification séparée, 127 pour la vérification en commun, puis 12 autres voix pour ce dernier avis, mais avec la réserve de la distinction des ordres. Brusquement le cardinal de La Rochefoucauld leva la séance. Après son départ, les partisans de la fusion reprirent leur place, recommencèrent l'appel, rédigèrent une adresse pour demander la vérification dans l'assemblée générale. Cette adresse fut signée par 122 membres, puis, après dîner, par 22 autres, et enfin par 5 retardataires, en sorte que le nombre total des adhérents fut de 149. La majorité était mince, peut-être même un peu racolée, mais on la tenait.

On sait le reste : la stupeur indignée de la cour à la nouvelle de l'assemblée nationale constituée; Louis XVI faisant fermer le 20 juin la salle des Menus sous prétexte des préparatifs d'une séance royale; les députés se réunissant dans l'enceinte du jeu de paume et y jurant de ne point se séparer avant d'avoir assuré la constitution du royaume; le pouvoir, tracassier au lieu d'être énergique, faisant fermer le feu de paume aussi bien que la salle des Etats; les représentants à la fois obstinés et nomades, cherchant le 22 juin un asile, d'abord à la chapelle des Recollets, puis à l'église Saint- Louis.

C'est en cette église que se consomma la fusion de la démocratie et de l'Eglise. Depuis quelque temps, les gens des Communes étaient en séance, quand l'évêque de Chartres survint, annonçant l'arrivée des ecclésiastiques qui avaient voté l'union. Plusieurs de ces prêtres, s'illusionnant encore et limitant la portée de leur démarche, se flattaient de sauver la distinction des Ordres en acceptant la vérification en commun. Ils entrèrent par les portes du chœur, conduits par l'archevêque de Vienne. A leur vue l'assemblée se leva, puis éclata en applaudissements. Le président Bailly, pour marquer leur préséance, les invita à se ranger dans la partie supérieure de la nef d'où les membres du tiers état s'étaient

courtoisement retirés (1). Il plaça à ses côtés, avec de grandes marques de respect, M. Lefranc de Pompignan. Puis au milieu des transports et des embrassements, il célébra les « dignes pasteurs dont les noms seraient inscrits dans les fastes de la patrie ».

Les événements qui suivirent n'appartiennent plus qu'à l'histoire générale. Il n'était bruit que de la conduite du clergé quand s'ouvrit le 23 juin la séance royale. Louis XVI proclama la nécessité du vote de l'impôt par les états généraux, annonça des Etats provinciaux librement élus, promit l'abolition de la taille et de la corvée, la suppression des douanes intérieures, l'abolition des lettres de cachet, la refonte des lois civiles et criminelles. Presque tout ce que les temps nouveaux réaliseraient de sage reposait en substance dans la déclaration du monarque. Mais l'heure était passée des octrois royaux. L'impression fut d'ailleurs gâtée par les paroles finales. Le roi, comme il eût fait en un lit de justice, ordonna aux trois Ordres de se séparer de suite et de reprendi'e leurs séances dans Jcurs salles séparées. Ayant parlé de la sorte, Louis XVI se retira, suivi des gentilshommes et aussi des membres ecclésiastiques, même de ceux qui la veille avaient voté l'union. Les députés des Communes et, avec eux, quelques curés restèrent, résolus quoique non sans inquiétude, et bien éloignés des bravades que la légende surajouterait à l'histoire. La force publique se montra, puis disparut; et cette retraite rendit presque tout le monde patriote. Qu'ajouterai- je? Les prêtres qui, à la suite de l'archevêque de Vienne, s'étaient ralliés le 22 juin aux Communes, puis s'en étaient séparés le 23, y revinrent le 24. Le 25, 47 membres de la noblesse rejoignirent aussi l'assemblée générale. Le 26, au début de la séance, on vit entrer dans la salle l'évêque d'Orange, puis l'évêque d'Autun, Talleyrand. Pour compléter la désagré-

(1) Le Point du Jour, 23 juin 1789.

gation, un peu de violence ne messiérait pas. Dans les rues de Versailles, l'archevêque de Paris fut poursuivi, insulté, menacé, contraint de promettre qu'il se rallierait à la cause du peuple. Docilement il se rendit à l'assemblée et y fut accueilli avec une vénération dédaigneuse. Cette grande conquête achevait la victoire du tiers état. Mais y avait-il encore un tiers état? Ce jour du 26 juin fut le dernier de notre histoire où ce nom gardât une signification. Le 27, Louis XVI, contremandant tout ce qu'il avait ordonné le 23, prescrivit à la noblesse, au clergé, la fusion, en sorte que, l'usurpation devenant le droit, les Etats généraux s'absorbèrent dans l'Assemblée nationale. L'Ordre ecclésiastique, proclamé dès le moyen âge le premier de tous, reconnu comme tel pendant tout l'ancien régime, confirmé dans ses honneurs par l'édit de Louis XIV, maintenu dans sa préséance cinq jours auparavant par Bailly recevant l'archevêque de Vienne, l'Ordre ecclésiastique avait cessé d'exister.

Les privilèges, entamés par l'abolition des Ordres, seraient abattus en masse dans la nuit du 4 août.

Depuis le 27 juin, les événements s'étaient précipités. Le 14 juillet, la Bastille avait été prise. La nouvelle avait provoqué une prodigieuse excitation. Les paysans s'étaient dit : « Puisque les Parisiens ont détruit leur forteresse, nous pouvons bien détruire les châteaux ». Et ils se jetèrent sur les châteaux, sur les abbayes aussi.

Ce fut une franche-lippée de pillage, une fureur de tout casser, un brutal accès de la bête populaire démuselée. On défonçait, on incendiait, on détruisait bien plus encore qu'on ne volait. Dans tout papier au sceau royal, on dia-

gnostiquait au hasard une charte de servitude; et en monceau on brûlait tout, avec de grands cris d'esclaves déchaînés. En Normandie, dans le Maine, en Languedoc, ces scènes se répétèrent; la perturbation fut plus grande encore en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne, en Beaujolais. A Lyon, si nous en croyons un contemporain, on apercevait au loin, de l'autre côté du Rhône, sur la rive dauphinoise, les colonnes de fumée des châteaux qui flambaient (1).

Ces nouvelles, arrivant par chaque courrier à l'Assemblée nationale, y répandaient l'effroi. Les plus hardis des novateurs, presque tous fort honnêtes gens, n'avaient prévu rien de pareil. On imagina un arrêté qui recommanderait au peuple d'être calme et d'exécuter sagement les lois en attendant qu'elles fussent abolies. Cet arrêté se diluerait dans une proclamation apaisante que les curés seraient chargés de lire au prône. Cependant, les troubles avaient partout pour prétexte ou pour cause la haine des vestiges féodaux. L'heure n'étaitelle pas venue de sacrifier ces restes, de les sacrifier d'un seul coup comme on sacrifie du bois mort? C'est ce que se répétaient, dans la journée du 4 août, quelques représentants.

En cet état des esprits s'ouvrit la séance du soir. Target lut la proclamation projetée la veille. A ce moment se leva le vicomte de Noailles. C'était un homme jeune, beau-frère de La Fayette, comme lui soldat de la guerre d'Amérique, comme lui appartenant à la minorité libérale de la noblesse, comme lui avide de popularité. Il observa que la déclaration ne serait efficace que si elle s'accompagnait de grands sacrifices. Dans cette pensée, il proposa de décréter que l'impôt serait désormais égal pour tous et proportionnel aux revenus, que les charges publiques seraient supportées également par tous, que les droits féodaux seraient rachetables, que les corvées seigneuriales et toutes les servitudes personnelles seraient abolies sans rachat.

(1) GuTLLON DE MoNTLÉON, Mémoires pour servir à l'histoire de Lyon, t. I, p. 42.

Tout grava l'impression, et la solennité des circonstances, et l'importance des réformes, et le rang de ce destructeur de privilèges qui était lui-même un des plus illustres parmi les privilégiés. Ce qu'un grand seigneur venait de dire, un autre grand seigneur, le duc d'Aiguillon, le répéta. « Nous réprimons, dit-il, les désordres; ne trouvent-ils pas leur excuse dans les abus qui les ont enfantés? » Il demanda, pour les villes, corporations, communautés, individus, la suppression de toute exemption personnelle. Il ajouta pourtant que les droits féodaux et seigneuriaux, quoique supprimés, devraient être perçus jusqu'à leur remboursement. Dans cette réserve il y avait prévoyance, inquiétude aussi; car il était à redouter que le peuple fit des lois votées deux parts, prenant acte de sa libération, mais répudiant toute condition onéreuse de rachat.

Cette ombre soucieuse ne fit que passer. Dans la brèche que deux gentilshommes venaient d'ouvrir à travers leur propre domaine, tout le monde se précipita. Une foule de députés, nobles pour la plupart, entouraient le bureau, rivalisant de motions, luttant pour la psirole. M. de Beauharnais proposa la suppression de toute inégalité dans les peines, l'admissibilité de tous à tous les emplois; le représentant Gottin réclama l'abolition des justices seigneuriales. Les prélats jusqu'ici s'étaient tus. L'évêque de Nancy demanda que le rachat des droits féodaux s'étendît aux fonds ecclésiastiques, que l'argent provenant de ce rachat s'appliquât à des œuvres de bienfaisance. L'archevêque d'Aix fit déclarer nulle toute convention qui, en tout ou en partie, ressusciterait le régime féodal. L'évêque de Chartres demanda l'abolition du droit exclusif de chasse. Telle était l'émulation de sacrifices que les nobles applaudirent, même à la mesure qui restreignait le plus passionnant de leurs plaisirs. Toutefois on entendit le duc du Châtelet murmurer : « Ah! l'évêque nous prend la chasse, moi je vais lui prendre aussi quelque chose ». Et, en effet, un instant plus tard, il

fit voter, quoique avec rachat, la suppression des dîmes. Le président était ce jour-là Le Chapelier, bourgeois de Rennes, avocat très distingué au Parlement de sa province. Sur l'assemblée il jetait des regards stupéfaits, ne comprenant rien à cette gr'iserie de sacrifices. On le vit, dit-on, tenter un ou deux efforts timides pour interposer un peu de réflexion à travers les entraînements; puis il lâcha les rênes, jugeant que, s'il plaisait aux évêques et aux gentilshommes de se dépouiller avec cette furie, il n'avait, lui roturier, rien à y redire. Mirabeau et Sieyès, ces deux membres influents de l'Assemblée, n'étaient point là. La nuit était déjà fort avancée, et les motions ne cessaient point. Quand on eut sacrifié son propre bien, on chercha ce qu'on pouvait sacrifier du bien d'autrui. A l'abandon des privilèges individuels succéda l'abandon des privilèges collectifs. Les représentants des pays d'Etats renoncent aux privilèges de leur province, les uns sans restriction, les autres sous la réserve de l'assentiment de leurs électeurs. Après les privilèges des provinces, ceux des villes sont jetés dans le même creuset. Nul ne s'aperçoit, nul ne semble s'apercevoir que ce qu'on nomme privilège n'est que reste épargné des anciennes libertés. Le temps s'écoule. Partout on fouille, en quête de vestiges à détruire. Qui eût pu, fussent les acteurs eux-mêmes, démêler en chaque motion les sentiments complexes qui la dictent? Un élan de générosité inouïe a inspiré les premiers renoncements. Puis les fimes se sont exaltées dans l'émulation des abatages, dans cet emportement des foules qui se grisent à briser. L'ancien régime est si enchevêtré que tout ce qui simplifie plaît : de là le goût des grandes éclaircies. Un peu d'envie se glissant jusque dans l'abnégation, celui qui s'est sacrifié ne veut pas que son voisin soit indemne; ainsi les privilèges sont dénoncés de proche en proche et tombent les uns sur les autres comme des arbres sous le vent sur une même rangée. L"6vêque de Goutances fait en son nom le sacrifice du droit

de déport. Quelques curés renoncent à leurs bénéfices pour s'en tenir à leur cure. Un député du clergé de Lorraine, généreux aux dépens de la cour de Rome, demande la suppression des annales. Parmi les motionnaires, c'est à qui prendra d^assaut la tribune. Celui-ci qui est officier de justice ofîre l'abandon de ses privilèges; celui-là proi)Ose, au milieu des applaudissements, que la vénalité des offices soit abolie; d'autres réclament, toujours sous couleur de liberté, la suppression de leur Pai'lement. Un député du Beaujolais se glisse jusqu'au bureau et demande la réforme des corporations d'arts et métiers. Point de vote, mais un murmure presque ininterrompu d'acclamations; aucune place pour la réflexion, mais une suite d'élans téméraires ou superbes qui excluent tout délai. Soit étourderie ou confusion, soit jalousie de popularité, les mêmes projets se reproduisent plusieurs fois. Les secrétaires ont peine à fixer tout ce qui se propose, tout ce qui s'adopte ou paraît s'adopter, et la plume tremble dans leurs doigts lassés. Enfin un peu de silence se fait, moitié par fatigue d'une séance de plus de six heures, moitié par impuissante recherche d'une institution à détruire. Pour célébrer l'ancien régime aboli, le duc de Liancourt propose une médaille, l'archevêque de Paris un Te Deum; Lally-Tolendal veut qu'à Louis XVI soit décerné le titre de restaurateur des libertés françaises. Les bouches déjà lasses d'acclamer s'ouvrent pour un dernier cri d'enthousiasme. Puis aux clartés naissantes de l'aube, la salle se ferme sur ceux qui, taillant à vif dans l'édifice des siècles, à la fois sages et fous, inconsidérés et sublimes, viennent de couvTir la France de débris.

Le lendemain, dans l'ivresse dissipée, les députés supputèrent tout ce qu'ils avaient donné, et l'addition de leurs générosités les rendit un peu mélancoliques. Les parents, les amis, les gens de Cour survinrent et leur reprochèrent d'avoir été dupes. Puis leurs mandats, strictement impératifs,

leur revinrent en mémoire, et ils ressentirent le trouble de leurs pouvoirs dépassés. C'est dans cette disposition qu'ils se rendirent à l'Assemblée, très glorieux en apparence, au fond un peu déconvenus. Tout haut ils se livraient, suivant les journaux « à la plus douce des émotions ». Tout bas, très bas, ils se diseiient : qu'avons-nous fait? Le procès-verbal fut lu; il contenait dix-neuf pages. Toutes les motions brûlantes de la veille, une fois fixées sur le papier, ne parurent plus que lave refroidie. Les jours suivants, quand il fallut traduire en décret les propositions des représentants, on put surprendre en quelques discours un vague désir de rétrograder un peu sans paraître se repentir. Mais l'assemblée ne lâcherait rien de sa proie, et tout ce qui avait été décidé dans le tumultueux désordre de la nuit fameuse se fixerait dans le code de la France nouvelle. Les seuls changements auraient pour but d'étendre, non de restreindre les sacrifices. Ainsi en serait-il pour les dîmes ecclésiastiques.

Elles avaient été supprimées le 4 août, mais moyennant rachat. Fidèle à cette règle, le projet de décret, libellé le 6 par le comité de rédaction, avait stipulé qu'elles seraient convertibles en argent et que les redevables se libéreraient, soit par des arrangements amiables, soit suivant un taux fixé par la loi. Presque aussitôt cette modération déplut à ceux qui voulaient, non transformer la dette, mais l'abolir. Ils allèrent répétant que la dîme ecclésiastique n'était pas, comme les droits féodaux, une propriété, mais simplement un impôt et que, si les propriétés se rachètent, il n'y a, quant aux impôts, qu'à les supprimer. Ils ajoutèrent que l'allégement serait dérisoire si on devait compenser en argent ce qu'on ne paierait plus en nature. C'est avec cette glose toute nouvelle que le projet vint le 10 août à l'Assemblée. La suppression pure et simple eut pour avocat Mirabeau. Le rachat eut pour défenseur Sieyès.

Mirabeau commença par marquer le caractère vexatoire de la dîme. Il énuméra les objets multiples sur lesquels elle

pouvait porter : le lin, le chanvre, les fruits, les olives, quelquefois les fourrages ou les animaux. Il dénonça la condition du décimateur qui ne participait ni aux travaux des champs ni aux avances pour semences ou engrais, ni à aucun risque agricole, ni aux impôts, mais venait prélever sa part sur la récolte toute mûrie. « La dîme, poursuivit-il, n'est point une propriété; elle n'est point, davantage un droit foncier, mais elle est une simple jouissance annuelle. Dès lors que parlel-on de rachat?» «On considère, continua Mirabeau, la dîme comme une institution nationale, et elle l'est en effet. Mais la nation peut retirer ce qu'elle a concédé. Au mode antique établi pour la subsistance du clergé, elle peut substituer un mode tout nouveau. » La suite du discours laissa entrevoir cette organisation toute nouvelle qui ne serait autre que celle du clergé appointé. Mirabeau, précisant sa pensée, parla de la contribution, du subside national qui salarierait les officiers de police et d'instruction. A ces paroles, des bancs du clergé s'éleva un violent murmure. « J'entends, reprit Mirabeau, que ce mot de salaire révolte. Mais il faudrait abjurer les préjugés d'ignorance orgueilleuse. Il n'y a que trois manières de vivre dans la société : être mendiant, voleur ou salarié, et le propriétaire lui-même est le premier des salariés. »

On s'ajourna jusqu'à la séance du soir. Quand elle s'ouvrit, l'abbé Sieyès prit la parole.

Il était alors en tout l'éclat de son prestige qui, dans les années suivantes, décroîtrait un peu. Sa brochure sur le tiers état l'avait popularisé. A l'ouverture des Etats généraux, son nom s'était retrouvé dans toutes les bouches, avec un grand regret de son absence. Il n'était arrivé qu'un peu plus tard, avec la députation de Paris; seul parmi les ecclésiastiques, il tenait du tiers état son mandat. Dès les premiers jours, son austérité, la brièveté de ses sentences, son silence même qui semblait plein de profondeurs, accrut sa réputation; et on se mit à l'admirer, non seulement pour

«e qu'il disait, mais pour tout ce qu'il paraissait retenir. II avait su intervenir à point dans la réunion des ordres, et à son nom s'était attachée la motion qui avait constitué l'Assemblée nationale. A cette heure il surpassait en renommée Mirabeau. Celui-ci supportait impatiemment d'être distancé; et il lui tardait de rouler dans les flots de son éloquence, comme un caillou dans un torrent, les sèches et dogmatiques sentences de l'importun rival. Pour la première fois, ces deux hommes se trouvaient en face l'un de l'autre, et cette lutte de prééminence ajoutait à l'intérêt du débat.

SJeyès ne s'attarda point à justifier les dîmes; bien au contraire il ne dissimula ni les contestations dont elles étaient îa source, ni les gênes qu'elles imposaient à l'agriculture. Mais son habileté fut de marquer de suite à qutleur abolition profiterait. D'abord simples offrandes volontaires, elles s'étaient transformées par les extensions du culte en coutume universelle, puis en contribution obligatoire. Donc les biens, acquis soit par héritage ou par donation, soit à titre onéreux, n'étaient passés de mains en mains que grevés de cette redevance. Depuis un temps immémorial, la valeur intrinsèque ou les revenus des immeubles n'étaient calculés que sous déduction de la dîme. Qu'on la supprimât sans indemnité, sans condition onéreuse de rachat, et à qui feraiton un présent? Aux propriétaires qui se trouveraient dégrevés, c'est-à-dire aux riches. A qui porterait-on préjudice? A l'Etat, c'est-à-dire à la communauté qui serait obligée de subvenir par la voie de l'impôt à la subsistance de ceux que jusqu'ici la dîme avait nourris. « C'est en vain, continua Sieyès, qu'on invoque l'avantage des fermiers : les propriétaires, dans le renouvellement des baux, supputeront le bénéfice de la dîme supprimée et relèveront dans une proportion égale les fermages. On allègue l'intérêt des petits propriétaires : mais qui empêche d'adoucir pour les moins aisés d'entre eux les conditions du rachat? » Après avoir

parlé de la sorte, Sieyès mit en relief le danger des contradictions législatives : « Vous avez, dit-il, déclaré le 4 août la dîme rachotable; poiivez-vous, le 10 août, voter qu'elle sera supprimée sans rachat? » Il poursuivit : « Vous proclamez la dîme abolie, sauf à aviser aux moyens de la remplacer. Je n'aime pas ces façons étourdies et violentes. On ne détruit pas une ville en laissant à l'avenir le soin de décider comment on la rebâtira... Voulez-vous, continua Sieyès, qu'on dise de vous que le bien même, vous le faites mal? » Puis condensant sa pensée en une de ces maximes lapidaires qu'il afTectionnait, il ajouta : t Vous voulez être libres, vous ne savez pas être justes. » La conclusion du discours fut que les dîmes seraient rachetables de gré à gré entre les communautés et les décimateurs, ou d'après le mode fixé par l'Assem blée nationale. Le prix du rachat serait converti en revenus assurés qui seraient employés pour l'Eglise, pour ses ministres, pour les pauvres. — Ainsi parla Sieyès, mais avec plus de raison éloquente que d'efficacité. Quelques-uns chuchotaient dédaigneusement ; « C'est un prêtre qui vient plaider pour les intérêts de son ordre, » Même sur les bancs de la droite, plusieurs supputaient les bénéfices de la mesure et se consolaient de tous les sacrifices du 4 août par la perspective de la dlme abolie sans indemnité. « A la suppression pure et simple, disait l'un des plus riches, je vais gagner 30 000 livres de rente. » Sieyès, qui venait de s'exprimer avec tant de sagesse, avait naguère été l'un des premiers à pousser la Révolution, et il semblait qu'il se déjugeât en essayant si vite de contenir tout ce qu'il avait encouragé. Quand il fut descendu de la tribune, son adversaire, Mirabeau, alla à lui, le complimenta un peu ironiquement, puis lui glissa ces mots : « Que voulez-vous, mon cher abbé? Vous avez déchaîné le taureau; pouvez-vous vous étonner qu'il frappe de la corne (1)? »

(1) Et. DtTMONT (de Genève), Souvenin, p. 147.

L'intervention du clergé abrégea le débat. A la disgrâce de la spoliation il préféra le dépouillement volontaire. Le 11 août, à l'ouverture de la séance, plusieurs curés renoncèrent à leurs dîmes. Une adresse fut rédigée en ce sens et recueillit de nombreuses signatures. L'archevêque de Paris consomma le sacrifice : « Nous remettons, dit-il, toutes les dîmes ecclésiastiques entre les mains d'une nation juste et généreuse. Que l'Evangile soit annoncé, que le culte divin soit célébré avec décence et dignité, que les églises soient pourvues de pasteurs vertueux et zélés; que les pauvres soient secourus : voilà la destination de nos dîmes. Nous nous confions dans l'Assemblée nationale pour nous permettre de remplir dignement des objets aussi respectables et aussi sacrés. »

Ces paroles mirent fin à toute discussion. La dîme fut déclarée, non rachetable, mais abolie. Cependant il fallait pourvoir à tout ce qu'elle soutenait. L'Assemblée qui venait de la supprimer déclara qu'elle « continuerait à être perçue en la manière accoutumée » jusqu'à ce qu'on eût trouvé un autre moyen de subvenir à l'entretien du culte. Et on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou de l'impéritie qui supprimait les ressources sans aucune vue précise de leur remplacement, ou de l'illusion qui se flattait d'obtenir des peuples l'acquittement d'un impôt proclamé inique et, en principe, détruit.

On était au milieu d'août. Si l'Eglise eût fait l'inventaire de ce qu'elle avait perdu ou sacrifié, elle aurait reconnu que de ses anciens privilèges il ne restait presque plus rien. Depuis le 27 juin, elle n'existait plus comme ordre politique. Dans la nuit du 4 août, elle avait renoncé, comme la noblesse, à tous les droits seigneuriaux attachés à beaucoup d'évêchés, d'abbayes, de canonicats. Elle avait en outre abdiqué toutes ses exemptions pécuniaires, toutes ses franchises en matière d'impôt. Par surcroît, les dîmes venaient de lui être ravies.

Les jours suivants verraient disparaître le peu qui avait échappé. Le 23 août, l'Assemblée, en discutant la DéUa-

ration des droits de l'homme, y inséra cette formule : « Nul no peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses. » Donc, plus de patronage de la puissance civile, plus de recours au bras séculier. La conséquence logique (et celle-là très digne de réjouir tous les vrais chrétiens) serait l'abolition des lois rigoureuses qui, depuis le rappel de l'Edit de Nantes, avaient frappé les protestants. Ils seraient rétablis dans tous leurs droits civils et politiques, admissibles à toutes les charges, relevés de toutes leurs déchéances; plus tard l'Assemblée déciderait même qu'ils seraient rem'S en jouissance ou indemnisés de leurs biens perdus (1). Quoicpie avec des visibles retours de répugnances, quoique après bien des ajournements, l'égalité finirait par s'étendre jusqu'aux juifs, d'abord aux juifs dits juifs portugais, espagnols, angnonais, puis aux juifs de Metz et d'Alsace (2).

Cependant l'Eglise, ramenée vers le droit commun, ne garderait-elle pas une sorte de primauté d'honneur justifiable par son antiquité, par ses services, par la solidarité de ses destinées avec celles de la nation? En recevant, le 22 juin, le clergé dans l'église Saint-Louis, Bailly s'était lui-même souvenu de cette prééminence, l'avait marquée par son langage, et en assignant aux ecclésiastiques leur rang, avait pris soin que ce rang fût le premier. Le 28 août, comme on abordait le débat sur la Constitution, un représentant, l'abbé d'Eimar, essaya d'y introduire ce principe que « la religion catholique était la religion de l'Etat ». Cette motion fut repoussée. Dans les temps qui suivraient, elle serait, à deux reprises différentes (3), écartée ou éludée.

Telle serait la fin de l'Eglise privilégiée. Nous ne sommes qu'au début de la disgrâce. Est-ce même la disgrâce? Doit-on

(1) V. décrets du 24 décembre 1789, du 10 juillet 1790, 9 décembre 1790. (DrrvERGiEE, Collection des lois, t. I, p. 89 et 339, t. II, p. 89.)

(2) V. décrets du 28 janvier 1790 et du 28 septembre 1791. (Collection, Du\'t:rgier, t. I, p. 96 et t. III, p. 374.)

(3) Assemblée constituante, séance du 13 février et séance du 13 avril 1790.

regretter tout ce que le temps avait amoncelé d'honneurs humains sur la religion du Christ? L'accumulation des dignités périssables n'était souvent que le poids mort qui alourdissait les âmes dans leur essor vers Dieu. C'est pourquoi je me suis appliqué à abréger ce chapitre. Volontiers même je l'aurais omis si le cadre général du sujet se fût accommodé de cette lacune. Nous allons voir le clergé de France perdant son patrimoine et mutilé dans ses ordres religieux, puis atteint dans sa discipline, et frappé, enfin, dans l'essence même de sa foi. A travers l'Eglise dépouillée de ses privilèges, puis, ainsi qu'on va le dire, de ses biens, je voudrais me hâter vers l'Eglise souffrante, militante, persécutée, celle qui rachètera les tiédeurs, les défaillances du passé, et méritera de revivre à force d'expier.

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