‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 3)Chapitre 2 sur 17 · LIVRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIEME

I. — Comment se marque a tendance à combattre le christianisme luim^me; le Comité d'instruction publique; quels projets y sont élaborés.

II. — La Commune de Paris; Chaumette ; ses desseins ; sur quelles forces il s'appuie ; quels exemples l'encouragent dans sa propagande antireligi"!isr'.

III. — P(!'tition3 et adresses à la Convention ; le département de Seineet-Oise ; les communes du district de Corbeil : Ris-Orangis, Afennecy. — Quelle importante motion la Convention adopte tout à coup et sans débat.

IV. — L'évêque Gobel. — Comment il est circonvenu. — Entrevue du 16 brumaire (6 novembre 1793). — Gobel à l'Hôtel de ville (17 bru maire). — De l'Hôtel de ville à la Convention. — Séance de la Convention ; abdication de Gobel ; des scènes qui accompagnent ou suivent cette abdication ; discours de l'évêque Grégoire.

V. — Comment Chaumette annonce une fête en l'honneur de la Raison : préparatifs et programme de la cérémonie.

VI. — Notre-Dame : quel cortège se dirige vers la cathédrale : la Fête de la Raison (20 brumaire-lO novembre 1793). — Les manifestants à la Convention. — La Convention à Notre-Dame.

VII. — Explosion d'impiété qui suit la Fête de la Raison. — Manifestations à l'Hôtel de ville. — Manifestations à la Convention. — La place publique ; les cortèges ; la fête de la Raison en quelques églises de Paris. — Le clergé constitutionnel ; son effarement ; office le 27 brumaire (dimanche 17 novembre) à Saint-Nicolas-du-Chardonnet. — Arrêté do la Commune de Paris (3 frimaire-23 novembre 1793). — Caractère de l'œuvre de Chaumette : comment on atteint l'époque la plus aigufi de la Terreur.

li HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

Les prêtres insermentés étaient des proscrits ; les prêtree assermentés étaient des suspects, bien près de devenir, eux aussi, des proscrits. Après avoir abattu les prêtres, il fallait abattre le christianisme lui-même.

En cet automne de 1793, on distingue deux grands foyers d'irréligion : à la Convention le Comité d'instruction publique^ à l'Hôtt'l de ville la Commune de Paris.

Qu'on pénètre dans le comité d'instruction publique. On y trouve des savants : Fourcroy, Romme, Gu}i,on-Morveau. Le peintre David y siège, et avec une assiduité remarquable. Siéyès y a été appelé, quoiqu'il ne s'y montre guère. Qootz, le révolutionnaire cosmopolite venu d'Allemagne et qu'on appelle Vami du genre humain, vient d'y être élu. Léonard Bourdon y représente les politiciens du parti montagnard. Les prêtres y abondent : Lindet, évêque de l'Eure, Gay-Vernon, évêque de la Haute-Vienne, Villar, évêque de la Mayenne, puis Lakanal, jusqu'ici très actif mais qui va partir en mission, enfin Coupé de l'Oise et quelques autres. Le culte réformé a pour organe le pasteur Jay de Sainte- Foy. Cependant une haute et sévère physionomie se dégage, celle de l'évêque Grégoire.

Or, si l'on exceptait Grégoire et le pasteur Jay, destinés à garder fidèlement leurs croyances, si l'on exceptait Villar qui se contentait d'être découragé ou absent et deux ou trois autres à qui il suffisait d'être dédaigneux, tout le reste versait dans l'impiété. Rommê perdait tout son sang-froid à la seule pensée d'un prêtre, et de même le peintre David. Léonard Bourdon se complaisait à blasphémer. De Clootz ses amis disaient plaisamment qu'il était Vennemi personnel de

Jésus-Christ. Même chez des hommes de l'esprit le plus distingué comme Fourcroy, ou destinés à rendre plus tard, comme Lakanal, de remarquables services, une disposition pareille prévalait. « Il faut, disait Fourcroy, écraser cette infâme religion (1). » Quant à Lakanal, il s'oubliera jusqu'à tracer un jour cette phrase : « Les prêtres sont l'objet de l'exécration de quiconque n'est pas transformé en bête féroce (2). »

Au Comité ressortissaient, non seulement les questions d'enseignement, mais les affaires religieuses et l'organisation des fêtes publiques, en sorte que ces hommes, si prévenus contre tout symbohsme chrétien, portaient en eux un droit d'immixtion qui les rendrait doublement redoutables.

Quel serait le caractère de leur ingérence? La plupart se piquaient de pratiquer une impiété savante. A leurs yeux, le plus sûr moyen d'atteindre le cathohcisme, c'était d'assurer à la puissance séculière les moyens de pourvoir aux besoins sociaux que l'Éghse seule avait jusqu'ici satisfaits. L'État aurait ses solennités, ses maximes, sa morale, son coutumier, son enseignement : de la sorte, le peuple, trouvant dans la société civile tout ce qu'il avait demandé à la religion, éliminerait peu à peu le dogme lui-même, et finirait par oublier ce qu'il avait honoré.

Ce souci de déposséder le catholicisme en se substituant à lui se révéla par plusieurs motions très suggestives.

L'Église avait eu de temps immémorial ses fêtes. Le 26 juin 1793, Lakanal, au nom du comité d'instruction publique, soumit à la Convention tout un programme de réjouissances laïques. Il y aurait des fêtes au canton pour honorer les époques de la société humaùie^ au district pour solenniser les époques de la ?iature, au département pour célébrer les saisons de Vannée; puis dans certaines grandes villes, on

(1) Gkégoire, Mémoires, t. II, p. 37.

(2) Id., Histoire des sectes, t. I^f, p. ]

commémorerait les principaux événements de l'histoire politique ou sociale, par exemple la fraternité du genre humain^ la révolution française^ Vabolition de la royauté. Très visible se montrait le dessein d'attirer dans les édifices civils ou sur la place publique toute la clientèle que les prêtres avaient jusque là rassemblée dans les temples. La tentative eût-elle réussi? Sur l'iieure un vocable malheureux compromit tout. Parmi les fêtes destinées à rappeler les époques de la société humaine, le rapporteur avait placé, après les fêtes de la jeunesse, du mariage, de la maternité, de la vieillesse, une autre fête qu'il nommait la fête des animaux compagnons de Vhomme. Bien que le temps ne fût point aux railleries, l'appellation parut si plaisante que le public ne retint point autre chose. A une nouvelle lecture, cette fête fut supprimée. Mais la retouche elle-même ne sauva rien ; car au projet sur les fêtes, Lakanal avait joint un projet sur l'instruction publique, et les articles relatifs à l'enseignement ayant été ajournés, le reste fut entraîné dans le même sort.

Quelques jours plus tard, le peintre David, délégué lui aussi par le Comité d'instruction publique, parut à la Convention. Il développa le programme d'une cérémonie projetée en mémoire de la journée du 10 août et pour célébrer la réunion de tous les Français. La fête était, en elle-même, chose banale. Ce qui fut remarquable, ce fut le langage du rapporteur. On eût dit qu'il voulût habituer l'esprit public à rejeter même les moindres vestiges des formes usitées jusque-là : nulle religion, nulle religiosité, pas même une invocation à l'Être suprême, pas même une allusion à l'auteur de tout bien. David se montrait d'ailleurs plus routinier qu'inventif; car loin d'embrasser l'avenir, il remontait jusqu'au paganisme, mais au paganisme le plus matériel. Il drapait à l'antique son style et la fête elle-même, comme il avait coutume de draper les personnages de ses tableaux. Sur l'emplacement de la Bastille s'élèverait « la Fontaine de la Régénération représentée par la nature ».

c A cette fontaine, ajoutait David, le président de la Convention boira le premier, après avoir, par une espèce de libation, arrosé le sol de la liberté. » Les seules divinités qu'on se plût à reconnaître, c'étaient l'eau lustrale, les fleurs, les fruits, les épis de blé que les Représentants tiendraient en bouquets. Le cortège, qui partirait de la Bastille pour aboutir au Champ de Mars, s'arrêterait trois fois, au boulevard Poissonnière, aux Tuileries, aux Invalides ; mais un soin attentif s'appliquait à éviter tout ce qui, dans ces haltes, rappellerait les reposoirs des processions, La réminiscence païenne se retrouvait surtout dans l'hommage rendu aux morts : cet hommage consisterait en une urne funéraire couronnée de lauriers sur l'autel de la patrie. Une image toute matérielle, une sorte de pompe grandiose, mélancolique et vide, se substituait donc au rituel traditionnel des funérailles. Ainsi parla David ; et la cérémonie fut conforme au programme. Toutefois la superstition se glissa, là même où l'on avait voulu bannir la religion. Le 16 aoiU, la Convention prit la peine de rendre un décret pour prescrire que « la coupe d'agate où le président avait bu l'eau de la fontaine de la Régénération » serait déposée au Muséum national^ avec une inscription qui « rappellerait l'usage sublime auquel elle avait servi (1) ». N'y avait-il pas dans ce dépôt mystique un retour au symbolisme, et ne commençait-on pas une nouvelle collection de rehques, au moment où les anciennes étaient brisées?

Au comité d'instruction publique appartenait l'étude des projets relatifs à l'enseignement. Pendant tout l'ancien régimp, l'enseignement de la jeunesse avait été pour le clergé le moyen I3 plus puissant d'affermir sa doctrine. La tentation d'entreprendre un travail inverse était trop naturelle pour qu'on y résistât. Le nombre de projets soumis au comité, étudiés par lui, ou exposés en séance, atteste l'in-

(1) Mavidal et LAtJBENT, Archives parlementaires, t. LXXII, p. 264.

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tensité de cette préoccupation. La tâche parut même si étendue qu'à côté du grand comité d'instruction publique fonctionna pendant plusieurs mois une petite commission d'enseignement composée de six membres. La suprême habileté serait de ne point combattre ouvertement la religion, mais de la tenir en marge de l'instruction publique, et de lui imprimer, à force de l'écarter, un aspect de matière suspecte qui deviendrait bientôt une matière abandonnée. Tel fut en effet le caractère de la plupart des motions élaborées en ce temps-là. Mais ici les vues diverses se paralysèrent par leurs divergences mêmes. — Devait-on confisquer l'enfant au profit de l'État? Un jour — c'était le 13 juillet 1793 — Robespierre vint lire un plan trouvé dans les papiers de Lepeletier de Saint-Faigeau. D'après ce plan, tous les enfants de l'un ou de l'autre sexe devaient, à l'âge de cinq ans, être amenés par leurs parents à la maison d'éducation nationale créée au chef-lieu de chaque canton : c'est là qu'ils seraient gardés, les filles jusqu'à onze ans, les garçons jusqu'à douze ans. Pour tous, même discipline, mêmes vêtements, même nourriture, mêmes soins. L'instructicn se bornerait, pour cette première période, à la lecture, à l'écriture, au calcul élémentaire. Les garçons seraient en outre employés à la terre ou à répandre des matériaux sur leroutes ; les filles apprendraient à coudre ou à filer. « Je désirerais, ajoutait Lepeletier, que l'enfant ne reçût que les enseignements de la morale universelle et non ceux d'aucune croyance particulière. » Tout au plus admettait-il, mais avec un profond regret et si l'on jugeait cette condescendance nécessaire, que l'on conduisit à certains jours les enfants au temple le plus voisin (1). Le projet fut écouté avec curiosité, avec stupeur aussi : visiblement il ne tiendrait pas un instant devant la formidable insurrection des tendresses

(1) Procès-çerbaux du Comité cP instruction publique, réunis par M. GuiL» I^UME, t. II, p. 45.

familiales méconnues. — Une autre pensée, insinuée plutôt que développée, consistait à créer un corps enseignant fortement hiérarchisé, fortement discipliné, et qui, tout imbu de l'esprit nouveau, imprimerait ce même esprit à la jeunesse. La combinaison elle-même souleva des objections. Dans ce corps enseignant, plusieurs crurent voir le retour aux anciennes corporations, c'est-à-dire à tout ce que l'ordre nouveau avait, sous prétexte de démocratie, proscrit. — Cependant il convenait, en organisant l'instruction publique, d'en distinguer les divers degrés, écoles primaires, écoles secondaires, instituts, lycées. Mais sur ce point apparurent pareillement les désaccords ; et l'on ne parvint à s'entendre que pour la création des écoles destinées à l'enfance ou, comme on les appela, des premières écoles (1). — C'est alors que de guerre lasse, quelques-uns proposèrent qu'on laissât à l'industrie privée la direction de la jeunesse. Plus que tout le reste, ce système d'abstention déplut. En se désintéressant de l'instruction, on laisserait le champ libre aux prêtres que depuis plusieurs années on combattait, mais qu'on craignait toujours de n'avoir point assez désarmés.

Impuissant à s'élever jusqu'à un projet d'ensemble, le comité d'instruction dut se résigner à n'atteindre les matières religieuses que par des mesures de détail. Il s'appliqua à répandre les livres de morale qui, dans sa pensée, remplaceraient le catéchisme. Sous ses auspices fut rédigé un recueil civique d'actions d'éclat à l'usage de la jeunesse. Puis en réglementant les écoles primaires, il décida qu'aucun ecclésiastique ou ministre d'un culte quelconque ne pourrait être « instituteur national » ou faire partie de la commission d'enseignement étabhe au district (2). Le résultat était mince pour tait d'efforts rémiis. La seule grande réforme

(1) Décrets du 30 vendémiaire (21 octobre 1793) et du 7 brumaire an II (28 octobre 1793). (Duverqier, Collection des lois, t. VI, p. 299 pt ri21.)

(2) Art. 12 du décret du 7 brumaire, an II (28 octobre 1793.) (Duveb- OIER, Collection des lois, t. VI, p. 321.)

menée à bonne fin par le comité fut, comme on l'a dit, l'établissement du nouveau calendrier. C'est qu'une cause générale entravait tous les efforts. Les temps étaient trop trou-, blés, trop traversés de diversions imprévues pour qu'on pût avec sang-froid poursuivre le travail méthodique qui éliminerait peu à peu les anciens rites et les abolirait comme par prétérition. L'heure n'était pas à ceux qui travaillaient à long terme, par étapes graduées. L'heure était aux hommes de coups de main : or les hommes de coups de main étaient à la Commune.

A la Commune, en cet automne de 1793, une influence dominait, celle de Chaumette.

Les journaux et les mémoires de l'époque permettent de reconstituer le caractère, la physionomie, les traits mêmes de cet homme. Comme la plupart de ceux que la Révolution avait subitement grandis, il était très jeune, trente ans à peine. Il était, d'après les souvenirs des contemporains, de taille médiocre, fluet, de teint pâle, avec des cheveux tout plats, un peu minable d'aspect et paraissant fait pour servir plutôt que pour commander. Volontiers on l'eût cru timide, si son visage, assez doux à l'ordinaire, ne se fût éclairé par intervalles de lueurs âpres et violentes. Rien dans son passé ne semblait présager qu'il dût jamais sortir de l'obscurité. Il avait été mousse, étudiant en chirurgie, mais sans acquérir aucun grade, puis vaguement homme de lettres. Cependant il était de parole facile, ce qui avait commencé à répandre son nom. En 1792, il avait fait partie, après le 10 Août, de la municipalité insurrectionnelle ; quelques mois plus tard, il était devenu procureur de la

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Commune. II n'avait pas eu la peine de choisir son opinion, les événements l'ayant classé dans le parti révolutionnaire le plus extrême. Hostile en politique à tout ce qui était modéré, il l'était au même degré à tout ce qui gardait trace de religion. Pour montrer sa haine du fanatisme, il avait changé ses prénoms de Pierre-Gaspard en celui d'Anaxagoras. Poussait-il l'impiété jusqu'à l'athéisme? On n'en peut guère douter ; car un écrivain, du nom de Sylvain Maréchal, ayant publié un poème intitulé Contre Dieu, c'était à Chaumette qu'il en avait fait la dédicace comme à celui qui le comprendrait le mieux (1).

Comment cet homme, si dépourvu de prestige, avait-il pu graver son nom dans la foule parisienne? Ce crédit serait tout à fait inexphcable, si l'on ne savait que les peuples qui se croient souverains ressemblent aux despotes, et aiment à se persuader de leur toute-puissance en tirant du néant leurs favoris. Les ambitions de Chaumette grandirent avec sa fortune. Il conçut une sorte de programme, autant du moins qu'un programme pouvait sortir de son esprit confus, débile et violent. La Commune visait à dépasser en popularité la Convention : comme procureur-syndic, il incarnerait en lui la Commune. Dans la Convention ellemême, deux hommes émergeaient, et par suite ameutaient les envieux; c'étaient Danton qu'on commençait à taxer de modérantisme et Robespierre qu'on soupçonnait de religiosité : il faudrait, pour éclipser l'audace de Danton, imaginer d'autres audaces : il faudrait surtout déployer, en matière religieuse, un luxe d'impiété qui contrasterait avec les timidités et les croyances mal éteintes de Robespierre.

Chaumette avait beau être inconsistant et médiocre. Il trouverait derrière lui toute une plèbe pour le suivre. Comme

(1) Mathisz, Contribution à Vhistoire religieuse de la Révolution, p. 116. - Voir aussi Régnard, Chaumette et la Commune de 1793, p. 6.

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les assemblées de section étaient désertes, la Convention venait de rendre un décret qui attribuait une indemnité à tout citoyen pauvre qui assisterait aux séances. Tout ce qui se trouvait de désœuvrés dans Paris avait fort goûté cette prime à l'assiduité. Les bénéficiaires de ces jetons de présence, qui formaient le soir un public pour les assemblées de section, offraient aussi dans la journée une troupe toute prête pour manifester. En outre, les sociétés populaires avaient un comité central établi à l'Hôtel de ville ; et ce comité, tout voisin de la municipalité, semblait installé à point pour en recevoir et en répandre les inspirations. Enfin Chaumette avait, comme procureur de la commune, Hébert pour substitut ; or Hébert, par son journal le Père Duchesne, tenait dans sa main la populace parisienne dont il entretenait les ardeurs démagogiques et plus encore les passions antireligieuses.

Une circonstance particulière encouragea Chaumette à oser. Vers la fin de l'été, il fut appelé à Nevers auprès de son père malade. Là-bas il prit contact avec le Représentant Fouché qui avait été envoyé en mission dans la Nièvre. Fouché avait, aux yeux de la démagogie, deux gros péchés à effacer : au début de la Convention, il avait ménagé et presque courtisé la droite ; en outre il avait jadis enseigné chez les oratoriens, et il s'en était même fallu de peu qu'il ne devînt prêtre. Aussi était-il arrivé de Paris avec le dessein de parler si haut et d'agir si violemment que les plus rigides eux-mêmes n'hésiteraient pas à l'absoudre. Il n'avait rien négligé de ce qui pourrait lui valoir, non seulement l'amnistie, mais l'éloge. Une fille lui étant née, il lui conféra une sorte de baptême civique célébré avec une pompe bruyante, et lui donna le nom de Nièvre. Un peu plus tard il se transporta dans l'une des églises de la ville et y plaça solennellement le buste de Brutus. Puis, légiférant de sa propre autorité, il rendit un arrêté qui imposait à tout prêtre Tobligation de se marier dans le mois et, s'il était trop vieux,

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d'adopter un enfant ou de nourrir un vieillard (1). Pendant son séjour à Nevers, ChaumeLte put noter chacun de ces actes, y applaudir et s'en pénétrer. II regagna bientôt Paris, très piqué d'émulation, très animé contre toutes les formes religieuses et très travaillé de cette ambition des malfaisants et des débiles qui aiment à détruire, s'ils ne peuvent se hausser jusqu'à fonder.

Il se trouva que dans les provinces, Fouché avait des émules. Dans la Somme, le représentant André Dûment, personnage plus bruyant d'ailleurs que cruel, appropriait pour les fêtes civiques la cathédrale d'Amiens, et transférait à la maison d'arrêt les vieux prêtres reclus ; puis il activait la spohation des églises (2) et soumettait à une sorte de poHce spéciale « tout prêtre, suisse, bedeau et autres de cette espèce (3) ». En même temps. Laplanche à Bourges invitait publiquement les prêtres à se marier. Par les journaux, par les correspondances, Chaumette n'ignorait rien de ces manifestations qui achevaient de l'enflammer. Le 14 octobre, sur sa proposition, la Commune interdit tout exercice extérieur du culte dans Paris (4). En ces jours-là mêmes, l'ouverture et la mutilation des tombes de Saint-Denis, ordonnées dès le mois d'août par la Convention (5), stimulaient dans la populace le goût de profaner. Sur ces entrefaites, le procureur de la Commune reçut, dans le courrier venu de la Nièvre, la copie d'un arrêté de Fouché qui ordonnait la destruction de tous signes religieux dans les cimetières. Tout charmé de cette « philosophie », Chaumette lut l'arrêté à ses

(1) Madelin, Fouché, t. I", p. 91, 92, 100, 101.

(2) Voir Lettres d'André Dumont à la Convention nationale. (Moniteur, 10 septembre et 6 octobre 1793.)

(3) Voir André Dumont, par le comte Emmanuel de Rougé, p. 85 et passim.

(4) Moniteur, t. XVIII, p. 122.

(5) Décret du 1" août, art. II. (Duvkrgier, Collection des lois, t. VI, p. 79-80.)

collègues qui ne manquèrent pas d'applaudir (1). Si Ton proscrivait les emblèmes du culte sur la tombe des défunts, qu'était-il besoin de les maintenir ailleurs? Ainsi pensèrent à l'Hôtel de ville les gens de la Commune qui, le 23 octobre, décidèrent l'enlèvement de toutes les effigies religieuses dans Paris (2). Par l'abolition de tous les signes extérieurs, n'arriverait-on pas bientôt à l'abolition du culte lui-même? Là résidait l'espoir de Ghaumette et de ses amis.

Pour que cette espérance se réalisât, il faudrait suggérer à quelques communes l'idée d'une pétition pour la fermeture de leur église, pour le renvoi de leurs prêtres. On recueillerait alors le vœu, et l'on proclamerait avec éclat que décidé ment la France répudiait toutes les superstitions.

A quels signes crut-on reconnaître la volonté populaire? Il n'est pas sans intérêt de le rechercher.

Dans le département de Seine-et-Oise, à sept ou huit kilomètres au nord de Corbeil, était un village de quatorze ou quinze cents habitants, le village de Ris-Orangis. Un jour les gens du pays, déjà un peu travaillés depuis quelque temps, prêtèrent une oreille très attentive aux discours du fiis du maître d'école, jeune patriote qui était beau parleur, et d'esprit très enflammé. Le jeune homme évoqua les souvenirs de l'antiquité et, en parlant de Brutus, se montra si éloquent que les villageois soulevés ne voulurent plus d'autre patron. Ils avaient dans leur église une statue de saint Biaise. Incontinent ils l'abattirent : « Elle sera toujours

(1) Moniteur, t. XVIII. p. 137.

(2) Affiches de la Commune de Paris, n" 122, 3 brumaire aii IL

bonne comme bois à brûler », dirent-ils avec un ricanement joyeux. Puis ils décidèrent de placer sur le socle vide une effigie de Brutus. Mis en goût de nouveautés, ils s'avisèrent qu'ils avaient vécu longtemps sous le joug d'un marquis qu'ils n'aimaient guère et d'un curé qui, tout assermenté qu'il fût, ne leur plaisait pas davantage. Le marquis était loin ; mais le curé demeurait encore, et sans plus attendre, ils résolurent de s'en passer. Une telle émancipation perdrait toute sa saveur si elle n'était publiée. Ils choisirent des délégués, leur donnèrent pour mandat de se rendre à Paris, de se présenter devant la Convention et de solliciter d'elle, non seulement l'impunité, mais l'approbation. Le 10 brumaire (31 octobre), les députés partirent, non sans avoir pris le soin de dépouiller leur église. Ils en emportèrent une bannière, deux calices, deux patènes, un ostensoir, une croix, deux burettes et une custode. Ainsi chargés, ils se dirigèrent vers la ville, arrivèrent aux Tuileries, furent introduits dans la salle des séances. Ils n'avaient pas manqué de se munir d'un discours, et le plus disert ou le plus osé se mit en devoir de le déclamer. La harangue s'achevait par une double demande : la première était de n'avoir plus de curé ; la seconde, de changer le nom de la commune qui ne s'appellerait plus Ris, mais Bourg-Brutus. L'assemblée ne refusa rien. Tout à fait charmés, les gens de Ris, devenus gens de Bourg-Brutus, firent alors entendre, en signe de remerciement, un hymne patriotique et déposèrent au pied de la tribune leurs trophéea, bannières, calices, patènes, en un mot tous les ustensiles du fanatisme. La Convention, non moins satisfaite, ne voulut pas demeurer en reste de bonne grâce; elle admit les pétitionnaires aux honneurs de la séance ; ce qui fut, dit le procès-verbal, accueilli avec des applaudissements réitérés (1). Les jours suivants furent marqués par de menues impiétés

(1\ Voir Mavidal et Laubbnt, Archive$ parlementaires , t. LXXVIII, p. 83 et suiv.

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qui accoutumeraient à des audaces plus grandes. La Convention reçut les demandes de plusieurs villes qui, ayant un saint pour patron, brûlaient de se débaptiser. Entre temps diverses communes apportèrent les dépouilles de leur église. Puis l'assemblée entendit un discours de Marie-Joseph Chénier qui dénonça les influences religieuses s'exerçant de génération en génération sur les jeunes âmes : « Nous avons, dit-il, dû lutter longtemps contre la tyrannie de nos premières impressions, et défaire l'ouvrage des prêtres. Épargnons à nos enfants cette épreuve, et arrachons les fils de la république au joug de la théocratie qui pèse encore sur eux (1). » Cependant, aux limites de la Seine-et-Oise et de la Seine-et-Marne, plusieurs communes songeaient à imiter la commune de Ris. N'obéissaient-elles pas à quelque suggestion étrangère? On peut le conjecturer ; car deux ou trois commissaires du conseil exécutif parcouraient en ce temps-là le pays, se conduisant — ce sont leurs propres expressions — en « apôtres de la liberté ». Le 15 brumaire, les patriotes de Corbeil, en une pétition revêtue de cent cinquante-cinq signatures, déclarèrent qu'ils se refusaient à payer désormais le culte (2). Le lendemain 16, arrivèrent à la Convention les délégués d'une autre commune de Seine-et-Oise, la commune de Mennecy. Ils se présentèrent, tout affublés de chapes et chargés de bannières. En une adresse signée de cinquante-six personnes, ils exposèrent leur requête. Ils demandaient qu'on les dispensât d'entretenir un curé, que le presbytère fût vendu, que l'église servît à la société populaire, que les statues de saint Pierre et de saint Denis fussent remplacées par celles de Lepeletier et de Marat, que leur commune, au lieu de s'appeler Mennecy, s'appelât Mennecy-Marat.

Visiblement le courant grossissait. Cependant Ris, Mennecy, même en y ajoutant Corbeil, ne pouvaient figurer la

(1) Ma VIDAL et Laurent, Archives parlementaires, t. LXXVIII, p. 374.

(2) Id., ibid., t. LXXVIII, p. 354

France. La majorité des représentants et le comité de sûreté générale lui-même (1) désapprouvaient ces exubérances. Les manifestations fussent sans doute demeurées inaperçues ou n'eussent semblé que puériles si, tout à coup et contre toute vraisemblance, la Convention ne se fût approprié le vœu des pétitionnaires. Elle se l'appropria comm? par hasard et par une de ces surprises dont les assemblées parlementaires offrent tant d'exemples. Comme les délégués de Mennecy achevaient de développer leur requête, le Représentant Basire se leva et observa qu'il n'y avait pas heu de statuer par un décret sur la demande particuhère des pétitionnaires. Ayant formulé cette remarque raisonnable, il proposa à ses collègues de passer à l'ordre du jour, mais en reconnaissant au profit de tous les citoyens, et par extension au profit des communes, le droit d'adopter « le culte qui leur conviendrait et de supprimer les institutions religieuses qui leur déplairaient ». La Convention mesura-t-elle l'importance de la motion? Les paroles de Basire furent-elles bien entendues? Basire lui-même ne répéta-t-il pas, sans la bien comprendre, une phrase qui lui fut soufïlée par quelque voisin d'esprit obtus ou brouillon? Au pied levé, sans débat, au miheu du brouhaha des représentants venant des comités ou s'y rendant, fut votée la motion qui bouleversait toute la législation religieuse de la France et laissait, semblait laisser au caprice de chaque groupe de citoyens, de chaque club, de chaque administration municipale, tout ce que l'État avait jusque-là revendiqué comme son exclusif domaine. Puis, après cet abatage sommaire, la Convention, paisiblement étourdie, à peine consciente de ce qu'elle venait de décider, et subversive avec impunité puisqu'elle était toute-puissante, continua de léj^iférer.

(1) V. Mavidal et Laurent, Archives parlementaires, t. LXXVIII, p. 657.

86 HISTOIRE RELIGIEUSE û£ LA REVOLUTION

Cet esprit d'incohérence laissait toute latitude à qui saurait oser. Mais combien ne serait-il pas plus habile d'obtenir que le clergé lui-même abdiquât? L'habileté se colorerait même d'un artifice consommé si l'initiative venait de celui qui tenait la première place dans l'Éghse de France.

Or sur le siège de saint Denis, Gobel était assis. De cet homme on pouvait tout attendre, tant il avait inscrit de capitulations dans sa vie ! Il faut ici ressaisir ses traits, bien que déjà on ait parlé de lui. L'ancien régime l'avait bien traité, et, quoiqu'il fût bourgeois d'origine, l'avait fait évêque de Lydda et coadjuteur du prince-évêque de Bâle. Il avait prêté serment à la constitution civile par faiblesse, ambition, espoir d'exploiter la Révolution mieux encore que la monarchie. L'évêché métropolitain de Paris avait été le prix de sa défection. Ceux qui le connaissaient s'étaient étonnés qu'on l'eût payé si cher ; car ils le savaient d'esprit médiocre quoique instruit, pieux mais d'une piété un peu routinière, bon mais d'une bonté banale, tout boursouflé de vanité, pusillanime surtout, et à tel point que quiconque l'intimiderait ferait de lui sa proie. Pourtant, quand il parut dans les cérémonies publiques, son port majestueux, son visage aux traits fins et nobles, son aisance à se parer des ornements épiscopaux, sa bienveillance qui semblait n'exclure personne lui valurent quelque faveur ; et cet aspect brillant couvrit un peu la pauvreté de ses mérites. Ami du luxe comme un prélat d'ancien régime, il avait monté sa maison avec faste, et l'on ne tarda pas à savoir que, tout bourgeois qu'il fût, il était très grand seigneur par les dettes. Sous les effrayantes secousses de la Révolution, le pauvre

cerveau de Gobel s'était bien vite dégrisé ; dès lors, il avait mené une vie doublement torturée par tout ce qu'il traînait de peurs et par tout ce qu'il gardait de vertus. Dès 1792, en ses entretiens avec l'abbé Baruel, il avait confessé ses regrets, presque ses remords, puis s'était dérobé, par respect humain de son repentir et attachement aux bénéfices de son péché. Que dire des inconséquences de cet homme? Le matin, il priait à l'autel ; puis sa journée se consumait en cérémonies civiques, et s'achevait parfois au club des Jacobins dont il lui arriva d'être élu vice-président. A travers toutes les fluctuations, sa foi subsistait, débile mais tenace, comme ces lueurs fumeuses qui tremblotent et ne meurent pas. Avec l'année 1793 s'étaient multipliés les grands crimes ; Gobel en avait été consterné, mais sans que de ses lèvres toutes paralysées d'épouvante, il pût tirer une protestation. Bien au contraire, il s'était comme excusé d'être évêque et, en s'humiliant, avait enhardi les puissants du jour à l'humilier davantage. La théologie, quand elle n'épure point l'âme en l'élevant fort au-dessus de toutes les pensées vulgaires, l'abaisse et la fausse parfois, en lui suggérant une subtile recherche des péchés qui ne damnent point. Théologien, mais d'une théologie rabaissée que n'éclairaient pas les sublimes lumières de la conscience, tout malade de ses scrupules et aussi de sa lâcheté, le malheureux évêque s'appliquait pour ainsi dire à s'aveugler, dans l'espoir de tromper lui-môme et Dieu. Ainsi parvenait-il à se persuader que par ses concessions il évitait de plus grands maux, que la religion devait désormais se souder à la Révolution comme jadis à la monarchie, et que pour sauver le christianisme il fallait l'alléger. Dans cet esprit il rafïïnait toutes sortes de calculs pour établir une moyenne entre les exigences du ciel et les menaces de la terre ; et en réglant minutieusement les prescriptions du carême, il s'amnistiait de poser sa main dans la main des prêtres concubinaires. En cette chimérique conciliation, tout d'ailleurs lui échappait : sa cathédrale où

ss HiSTOiRK rf:ligieusk de la révolution

il demeurait en hôte toléré plutôt qu'en maître ; son palais épiscopal d'où il avait été chassé ; son séminaire qu'il ne parvenait pas à entretenir ; son clergé qui se divisait en deux partis, les bons s'éloignant de lui, les pervers le jugeant trop lent à descendre dans l'abîme. Cependant en cet automne de 1793, le prélat, tout transi de peur, pouvait, en prêtant l'oreille, percevoir la grande rumeur de blasphème qui, de l'Hôtel de ville, arrivait par-dessus le bras du fleuve jusqu'à Notre-Dame.

L'évêque métropolitain de Paris donnerait-il l'exemple et le signal de l'apostasie? Vers le commencement de novembre, Grégoire le vit : il fut frappé de son langage grave où se révélait le respect de l'Église et même une sorte de fermeté (1). Les jours suivants, Gobel se terra, se sentant circonvenu de toutes parts, et aussi avide d'obscurité que jadis de bruit. Le 16 brumaire (6 novembre) dans la soirée, plusieurs délégués venus de la Commune se présentèrent chez lui : c'étaient, si nous en croyons le témoignage d'un des vicaires épiscopaux, Chaumette, Hébert, Momoro, Anacharsis Cloots, Bourdon de l'Oise. Tous ensemble ils sommèrent le prélat de venir le lendemain à l'Hôtel de ville et d'y abjurer la religion cathohque. Contre cette mise en demeure, Gobel se révolta d'abord. « Fais comme tu veux, lui dit Hébert ; mais si demain tu n'as pas abjuré, toi et tes calotins, vous serez tous massacrés. » Le prélat tenta de résister encore. Il déclara qu'il ne connaissait point d'erreurs dans sa religion : « Je m'y tiendrai collé », dit-il. Ce sont les propres expressions qu'il devait lui-même rapporter plus tard. Les délégués s'adoucirent. L'un d'eux, moins grossier qu'Hébert, reprit, en la dégradant fort, la demande primitive, et expliqua qu'on n'exigeait point de l'évêque qu'il reniât expHcitement ses croyances, mais seulement qu'il abdiquât ses fonctions épiscopales. Gobel était débile,

(1) Grégoire, Mémoires, t. II, p. 32.

même en ses accès de courage. Satisfait d'une atténuation qui rassurait à demi sa molle conscience, il s'empressa de céder : « En ce cas, dit-il, j'adhère volontiers. Le peuple me renvoie. C'est le sort du domestique aux ordres de son maître. » II sollicita seulement un court délai pour consulter son conseil épiscopal et promit de faire ce que la majorité déciderait.

Les délégués se retirèrent. La soirée était fort avancée. A ce moment-là même, aux Jacobins, comme pour mettre les esprits à l'unisson de la scène qui se pérparait, Léonard Bourdon tonnait contre le fanatisme. En cette nuit pareillement, toutes les impiétés se cumulant, des ouvriers transféraient à la Monnaie la châsse de sainte Geneviève. Le jour se leva : c'était le 17 brumaire (7 novembre). Les vicaires épiscopaux furent convoqués : c'étaient, pour la plupart, des prêtres de doctrine peu sûre et d'âme vulgaire, craintifs à l'image du maître. Par quatorze voix contre trois, ils se prononcèrent pour l'abandon de leurs fonctions sacerdotales, mais en réservant, par un arrière-scrupule, l'exercice individuel de leur pratique religieuse.

A une heure, le conseil général du département et plusieurs délégués de la Commune se réunirent. Momoro présidait. L'évêque parut, suivi de ses vicaires, et prononça un discours que le procès-verbal reproduisit — infidèlement sans doute — car il contenait une profession de foi philosophique et antireligieuse tout à fait contraire au tempérament de Gobel, presque aussi tremblant vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis des hommes. Puis Chaumette parla, vanta cette journée qu'on pourrait, dit-il, appeler le jour de la Raison et provoqua, assure-t-on, les plus vifs transports. Cependant la plus importante partie du programme restait à remplir ; car il fallait, pour que la dégradation fût complète, que le sacrifice se consommât devant la Convention.

La route était longue de l'Hôtel de ville aux Tuileries où siégeait l'assemblée. Chaumette avait, depuis le matin,

90 HlSTOIRb: KELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

prôparé la mise en scène et échelonné sur le parcours d • quoi figurer une manifestation. Le cortège se mit en route, Chaumette en tête et avec lui quelques-uns des membres de la Commune ; au petit groupe s'était joint un certain Socrate Damours, président du département de la Nièvre, tout imbu, nous dit-on, « d'une douce philosophie » et témoignant à ses collègues de Paris « les sentiments de la plus tendre fralernité ». En arrière on voyait Gobel, évêque encore par les insignes, mais déjà avec des airs de soldat dégradé. Sur les quatorze vicaires épiscopaux, onze seulement suivaient ; les trois autres s'étaient dérobés, n'ayant pas le courage de boire jusqu'au bout leur lâcheté. Un petit troupeau de prêtres fermait la marche, pauvres gens serviles avec luxe, à la fois emphatiques et tremblants. Cependant, accolés au groupe et montés sur des mulets, des jeunes gens paradaient, revêtus de surphs ou de chasubles, et se livrant aux plus bouffonnes profanations. On assure que deux ou trois d'entre eux s'éteiient munis de calices ; s'approchant de l'échoppe des marchands de vin, ils les faisaient remphr et buvaient à la santé de la nation. La misérable procession se déroula sur le quai. En face, de l'autre côté de la Seine, aux abords du Palais de justice, une grande animation régnait. On venait de juger Philippe-Égahté; on allait juger Mme Roland. Près du Pont-Neuf, quelques passants croisèrent le cortège ; et à la vue de tous ces prêtres, crièrent bruyamment : « A bas les calotins. » Chaumette les détrompa : « Non, mes amis, dit-il, ce sont de vertueux ecclésiastiqueg qui vont se déprêtriser à la Convention. » Ce furent alors des rires, des lazzis, ou des applaudissements pires que l'insulte. A ce moment le carillon de la Samaritaine se mit à exécuter, avec des variations, l'air de la Carmaonole et le Ça ira. C'est en cet appareil qu'on descendit les quais. A deux heures et demie, on atteignit les Tuileries.

La séance avait commencé à l'heure accoutumée, sous la présidence d'un député obscur qu'on appelait Laloi. On lut.

en manière d'attente, diverses lettres : Tune d'elles provenait du représentant Couturier qui, écrivant de la Seine-et- Oise, annonçait un important envoi d'argenterie d'églii^e et en outre le mariage de six prêtres. Une autre émanait d'un curé du district de Melun, également attentif à renier sa religion et à réclamer sa pension ; car on ne lui avait appris, disait-il, qu'à réciter des Oremus, et avec cela il ne pouvait vivre. Ces incidents ne paraissaient que lever de rideau, en attendant la grande pièce. Dans les tribunes plus garnies que d'ordinaire, les spectateurs donnaient des signes d'impatience. Tous ces menus blasphèmes leur semblaient chose fade, et ils voulaient un régal plus épicé. A ce moment une rumeur circula : « Les voilà, les voilà ! » murmurèrent plusieurs voix. Le cortège qui venait de l'Hôtel de ville fut introduit. Momoro qui était, comme président du département, le chef de la députation, récita un petit discours où il célébra le seul culte qui convînt désormais à la République, c'est-àdire « le culte puisé dans le sein de la nature », Gobel se blottissait derrière ses nouveaux patrons, tenant d'une main tremblante le papier où il avait consigné sa soumission. Il commença à lire en un grand silence, mais d'unaccent altéré que l'émotion étouffait. « Plus haut ! » crièrent les gens des tribunes. Docilement l'évêque haussa la voix. Il rappela que la volonté du peuple l'avait jadis appelé au siège de Paris et, ajouta-t-il avec un reste de vanité qui ne voulait point mourir, à trois autres sièges... «Aujourd'hui, continua-t-il, le peuple souverain veut qu'il n'y ait plus d'autre culte public et national que celui de la liberté et do la sainte égahté. Conséquent avec mes principes, je me soumets à sa volonté et je viens vous déclarer ici que dès aujourd'hui je renonce à exercer mes fonctions de ministre du culte catholique... >> Ainsi s'exprima Gobel en paroles très étudiées, se torturant pour contenter les hommes sans trop blasphémer Dieu, et prenant humblement les traits d'un employé démissionnaire pour éviter de coller sur sa face le

masque de l'apostasie. Mais le pauvre homme avait trop lâché de son honneur pour en pouvoir désormais rien retenir. Tout concourut malgré lui pour communiquer à la scène un aspect de reniement : les acclamations des tribunes ; une sorte de murmure ironique, dédaigneusement approbateur, où se reconnaissait la méprisante récompense qui accueille les désertions : l'aspect de la salle où gisaient en monceaux sur deux brancards les chasubles, les chapes, les rehquaires, dépouilles de l'égHse dont Gobel avait été le pontife ; enfin le discours du président qui, répondant au prélat, salua le culte de la Raison comme « le seul culte national de l'avenir ». Un bonnet rouge fut présenté à Gobel ; il en coiffa son front qui avait reçu l'onction sainte. Puis, s'approchant du bureau, il déposa sa croix pectorale, son anneau, comme un soldat dépose ses armes après une capitulation. L'un de ses vicaires épiscopaux suivit et fît hommage à l'assemblée de trois médailles qui portaient les effigies des ci-devant rois. L'assemblée trépignait d'aise, avec de longs ricanements d'impiété et une grande volupté de niveler. Il ne restait plus qu'à s'embrasser. On n'y manqua point ; car cette époque, où l'on guillotina le plus, fut aussi celle où l'on s'embrassa le mieux. Sur l'invitation de plusieurs députés, Gobel, accompagné de Chaumette, monta jusqu'au fauteuil et reçut du président l'accolade qui l'acheva.

A la suite de Gobel, tout ce qu'il y avait de prêtres sur les bancs se rua dans la honte. A leur tour ils s'embrassèrent les uns les autres, comme eu dérision du baiser de paix que le rituel traditionnel a introduit dans le Saint-Sacrifice. Ils s'agitaient, se congratulaient, s'entrelaçaient en une sorte de farandole ecclésiastique, grotesque et hideuse. C'était à qui descendrait le plus vite et le plus bas. Vicaires épiscopaux et curés se mêlèrent, tous empressés à abjurer ; puis ce fut le tour de Lindet, l'évêque de l'Eure, de Gay Vernon, l'évêque de la Haute- Vienne. La Convention comptait plusieurs ministres pro-

testants, généralement modérés. L'un d'eux, Julien de Toulouse, se piqua d'émulation et renia l'Évangile comme les prêtres le catholicisme.

En cette rage de s'abaisser, un seul homme garda le souci de la fierté chrétienne. Pendant la scène q l'on vient de rapporter, l'évêque Grégoire était au Comité de l'instruction publique. A la nouvelle du tumulte, il entra en séance, revêtu de sa robe épiscopale qu'avec une fîère énergie iJ s'obstinait à porter. On l'entoura, avec l'espoir de le précipiter, lui aussi, dans l'abîme. II écarta les tentateurs : « A bas le calotin ! » s'exclamèrent quelques voix. A la hâte il traça quelques mots où se résumait sa profession de foi. Puis il gravit la tribune. Quelles paroles prononça-t-il? On ne le sait pas bien, tant diffèrent entre eux les récits des journaux ! Le texte que le prélat devait publier plus tard est lui-m^me un peu suspect : on y sent un héroïsme remanié et une vaillance qui, après coup, s'est complue à se parer. Ce qui est certain, c'est que, sous les menaces, Grégoire n'abdiqua ni sa qualité de chrétien, ni sa qualité d'évêque ; ce qui est certain, c'est qu'il revendiqua l'une et l'autre, et quelle qu'ait été la forme du discours, cela suffit pour son honneur.

Déjà le jour tombait quand la séance s'acheva. Les deux acteurs principaux, Chaumette et Gobel, se séparèrent. Ils ne se reverront plus guère, si ce n'est cinq mois plus tard devant le tribunal révolutionnaire qui les confondra dans la même accusation, et sur la charrette qui les emportera vers l'échafaud. A peine rentré chez lui, l'évêque ressentit une impatience fié\Teuse, celle de se ressaisir. Il dépêcha l'un de ses vicaires à Grégoire et s'appHqua à limiter ce qu'il avait abandonné : il avait, disait-il, renoncé à ses fonctions, rien de plus, et n'avait rien sacrifié du dogme et de la morale catholique. Quelques jours plus tard, en une lettre à l'un de ses amis d'Alsace, il formula les mêmes protestations, et avec une insistance qui décelait ses

anxiétés (1). Espérait-il, par ce langage, apaiser le ciel et s'amnistier lui-même? Non, il n'avait pas apostasie par les paroles sorties de ses lèvres ; mais tout le cadre avait été celui d'un reniement, et il devait demeurer si bien cloué à ce cadre qu'aujourd'hui même aucun eiïort ne réussirait à l'en détacher. Lamentable entre tous sera le destin de cet homme. Bientôt, quand Robespierre, pour abattre les hébertistes, revêtira le masque d'un déisme inquisitorial et rigide, Gobel sera rangé parmi les suspects, puis sera compris dans le procès de Chaumotte. On le verra alors, victime de sa lâcheté comme d'autres de leur courage, englobé dans l'accusation d'impiété et condamné comme athée. « Il s'est coalisé, — dira de lui Fouquier-Tinville, — avec Clootz, Hébert, Chaumette et autres, pour effacer toute idée de la divinité et fonder le gouvernement français sur l'athéisme. » Ainsi la Révolution devait faire aux prêtres toutes sortes de fortunes et à côté de ceux qui s'élanceront, glorieux et purs, dans la mort pour avoir confessé Dieu, il y aura celui qui y sera plongé sous prétexte de l'avoir nié (2).

(1) Voir le texte de cette lettre dans l'Église de Paris pendant la Révolution, par l'abbé Pisani t. II, p. 61.

(2) Voir sur l'abdication de Gobel: Relation de l'abbé Lambert. (L'Ami de la religion, t. CXXXVI, p. 240.) — Procès de l'évcque GobeL (Bulletin du tribunal révolutionnaire, 3» partie, n° 35.) — Procès-verbal de la séance du département de Paris du 17 brumaire an II. (Mavidal et Laurent, t. LXVIII, p. 568-569.) — Mercier, Nouveau Paris, chap. CXLV. — Georges Dtjval, Souvenirs de la Terreur, t IV, p. H9-120, et p. 127-128. — Grégoire, ^[émoircs,i. II, p. 32-34 et p. 38-39. — On consultera pareillement avec fruit la monographie très importante et très documentée que M. Gustave Gautheeot a consacré à Gobel, évêque métropolitain constitutionnel de Paris,

En présentant Gobel au département et à la Commune, Chaumette avait célébré dans l'abdication de l'évêque la chute du culte catholique et demandé que ce jour si longtemps désu'é fût appelé le jour de la Raison. Quelques heures plus tard, devant la Convention, il avait développé la même pensée et exprimé le vœu que. dans le nouveau calendrier, un jour fût consacré à la Raison.

Il semblait que la Raison, instrument tout immatériel fourni à notre cerveau pour chercher et découvrir le vrai, ne réclamât d'autre culte que l'hommage tout intime de l'homme éclairé par elle et surtout répugnât à s'incarner en aucune forme rituelle. Les gens de l'Hôtel de ville n'en jugèrent point de la sorte. Ils étaient, comme presque tous les hommes de la Révolution, routiniers autant qu'osés. Ayant déclaré caducs les rites cathohques, ils se hâtèrent, avant le soir, d'organiser un nouveau cérémonial en l'honneur de la Raison. C'est ainsi que, dans l'ancien régime, un roi ne descendait dans la tombe que pour être incontinent remplacé par un autre roi.

On se hâta, comme si l'on eût voulu ne laisser aucun interrègne entre le culte aboli et le culte à naître. La fête, que l'on appela jête de la Raison, fut fixée au décadi prochain, 20 brumaire (1), qui était en même temps un dimanche.

Le temps était court — trois jours à peine — pour réunir et discipliner le personnel ordinaire des manifestations. Les sociétés populaires, rehées, comme on l'a dit, à l'Hôtel de ville, fournirent pour la propagande des auxihaires précieux.

(1) 10 novembre 1793.

En outre, Momoro, Hébert, Chaumette répandirent dans la ville leurs affidés ; et Clootz, plus ardent encore, partit en missionnaire pour la banlieue (1). Il serait habile de faire proclamer par les prêtres eux-mêmes la faillite du catholicisme. Il fut décidé qu'un registre serait déposé à la Maison commune pour recevoir ce qu'on appela les déprétrisations. Plusieurs prêtres vinrent, les uns honteux, les autres au contraire se précipitant avec rage dans le déshonneur. L'abbé Cournand, en se dépouillant de son titre sacerdotal, s'intitula « le premier prêtre marié de la République » ; un ecclésiastique d'origine belge demanda même à changer son nom en celui di'apostat (2). De son côté, la Convention continuait à prendre acte des abdications. Elle reçut le 18 brumaire celle de Lalande, évêque de la Meurthe, et celle de Séguin, évêque du Doubs ; le 19, celle de l'ex-capucin Chabot qui n'avait plus rien à renier. Dans le même temps, Siéyès écrivit qu'il avait cessé d'être prêtre ; dans le public on s'étonna, tant on avait oublié qu'il l'eût été jamais ! Cependant à l'Hôtel de ville l'impiété se mêlait de farces bouffonnes. Sur la proposition de Chaumette, la Commune décida que tous ses arrêtés seraient traduits en langue italienne et envoyés au pape pour le guérir de ses erreurs. Le poète Dorat-Cubières et Charles Villette furent chargés de la traduction (3).

Il ne fallait pas seulement façonner les esprits, mais préparer la partie matérielle de la fête. Une circonstance fort opportune favorisa la tâche. Il se trouva que, précisément le 20 brumaire, une grande audition artistique devait être donnée au Palais-Royal qu'on appelait alors le Palais-Égalité. La musique de l'ancienne garde nationale avait été convoquée, les chanteurs de l'Opéra aussi ; de plus un Hymne à la liberté avait été composé, par Gossec pour la musique, par

(1) AULARD, le Culte de la Raison et le culte de l'Etre suprême, p. 50.

(2) Les Affiches de la Oommune de Paris, n° 136 et n° 138.

(3) Ihid., no 138.

Marie-Joseph Chénier pour les paroles. Il sufBt de fondre les deux cérémonies en une et d'approprier pour la Raison ce qui avait été préparé pour la Liberté. — Serait-ce tout le programme? Ici se marquèrent les deux innovations qui communiqueraient à la cérémonie son originalité. Il semblait que la Raison répugnât par son essence à toute représentation sensible. Les organisateurs repoussèrent en effet toute image de bois ou de pierre. Mais ils n'écartèrent ces formes matérielles que pour adopter une forme plus matérielle encore. Ils décidèrent que la déesse Raison — tel était le mot qui commençait à se murmurer dans le public — serait figurée non par une effigie coulée dans le métal ou taillée dans le marbre, mais par une créature vivante, sorte d'idole d'un jour choisie pour son patriotisme et pour sa beauté. La manifestation, ainsi ordonnée, perdrait un peu de son aspect rigide, mais gagnerait en attirance ce qui lui manquerait en gravité. Telle fut la première innovation. La seconde résida dans le heu choisi pour la célébration de la fête. Ce lieu fut Notre-Dame.

Ainsi l'auguste temple, rêvé par Charlemagne, lentement élevé de terre par l'humble et glorieux génie du moyen âge, consacré enfin au cœur de la ville, dans l'enceinte de Philippe-Auguste, pour l'honneur et la protection de la cité — ainsi cette reine de nos cathédrales, radieuse de lumière et mystérieuse d'ombre à l'image de la vie elle même — ainsi le monument antique qui, d'âge en âge, avait vu passer toute notre histoire comme il avait vu couler la Seine à ses pieds, qui avait imprégné de l'humidité du fleuve ses pierres devenues grisâtres et puisé dans son aspect de vieillesse

un prestige de plus, qui peu à peu avait enfoncé dans le sol sa puissante structure comme pour marquer qu'il faisait corps inséparable avec notre terre ancestrale, et qu'on ne pouvait le détruire sans atteindre la France ellemême — ainsi la vénérable église, revêtue de toutes les majestés, celle du temps, celle de la beauté, celle des souvenirs, avait été désignée pour le suprême reniement.

Déjà les ouvriers sont à l'œuvre. Depuis deux jours, une hâte fiévreuse s'ingénie pour préparer la grande dégradation. A la hauteur du transept, on a dressé, à l'aide d'échafaudages, une sorte de montagne qui, par des draperies, se relie aux piliers. Sur le sommet de cette montagne s'élève un petit temple rond à portique grec, avec cette inscription en grandes lettres : A la philosophie. Un peu plus bas, on a placé un flambeau qu'on allumera pour la fête et qui est destiné à figurer la lumière de la vérité. La décoration se complète par plusieurs bustes : Voltaire, l'homme de Ferney ; Rousseau, l'homme de Genève ; Franklin, le citoyen de l'Amérique. Ainsi disposée, la cathédrale apparaît toute rapetissée ; car les bras du transept, le chœur, l'abside sont cachés par les draperies, soit qu'on ait tenu à masquer la partie du temple plus spécialement consacrée aux cérémonies du culte, soit qu'on ait jugé habile de restreindre les vastes proportions de l'édifice que le peuple chrétien seul était assez nombreux pour remplir.

Le jour du 20 brumaire se leva, un pluvieux jour d'automne. A dix heures, le cortège se forma, composé des autorités du département et de la commune, de musiciens et de chanteurs, puis de jeunes filles vêtues de blanc avec des ceintures tricolores. Nulle force publique : « Les armes, disait dans son ordre du jour le commandant de la garde nationale, ne conviennent que dans les combats, et non là où des frères se rassemblent pour se laver enfin de tous les gothiques préjugés, et goûter dans la joie d'une âme satisfaite les douceurs de l'égalité. » Y eut-il grande affluence?

Les journaux parlèrent d'un immense concours de peuple. Peut-être faudrait-il rabattre un peu sur cette prétendue multitude. Les Parisiens, avides de fortes émotions, pouvaient chercher en ce jour des distractions plus âpres : la principale était le procès de Bailly qu'on jugeait au Palais de Justice. Puis beaucoup se blottissaient silencieusement chez eux, ne se piquant pas d'être dévots, ne se souciant pas non plus d'être profanateurs.

Au débouché des petites rues de la cité, l'église apparut tout ombrumée de brouillard. Par le grand portail, le cortège défila. Les journaux du temps se sont évertués à marquer l'originalité de la cérémonie : rien des « mômeries grecques et latines »; « nul instrument rugissant comme les serpents des églises » ; « des hymnes en langue vulgaire exprimant des vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques (1) ». Cependant, quand on vit les jeunes filles, rangées sur deux rangs et un flambeau à la main, gravir, redescendre, puis remonter la montagne élevée au miheu de la nef, plusieurs retrouvèrent en ces formes les processions d'autrefois. Il y eut des discours, comme jadis des sermons ; mais aucune des harangues n'a été conservée. Puis on entendit les artistes de l'Opéra, « jolies damnées, dit un journal, qui chantèrent mieux que des anges ». La plus grande attraction fut l'apparition d'une jeune fornme, «image fidèle de la beauté», qui représentait la déesse de la Raison, d'autres disaient le génie de la Liberté. Elle sortit du temple de la philosophie, non presque nue, comme on l'a prétendu, mais drapée en une longue robe blanche, un manteau bleu sur les épaules, coiffée du bonnet rouge et tenant une pique à la main. Les annahstes de la Révolution ne laissent pas ignorer que son attitude « imposante et gracieuse commandait le respect et l'amour ». Elle resta quelque temps assise sur un siège de verdure. En face d'elle, républicains et républi-

(1) Révolutions de Paris, n» 215, p. 214.

caines chantaient en son honneur, et les plus excités lui tendaient les bras. Qui était cette femme? Une artiste de l'Opéra : peut-être Mlle Maillard, et plus vraisemblablement Mlle Aubry(l). Quand l'exhibition eut duré ce que voulait le programme, la déesse se leva et regagna son temple ; on ne néglige pas d'ailleurs de nous faire connaître qu'avant d'y rentrer, elle se retourna et jeta « un regard de bienfaisance sur ses amis (2) ». Puis, tandis que le peuple s'écoulait, les chants reprirent plus retentissants que jamais, à la manière des éclats de l'orgue quand une cérémonie finit.

La Convention avait feint d'ignorer la manifestationn'osant point la combattre et ne voulant pas y aider. Tant de grossièreté offusquait les hommes de goût, tant de violence effrayait les modérés; quant aux rigides, ils réprouvaient ces mascarades : tel était Robespierre qui flairait d'ailleurs dans le parti de l'Hôtel de ville une faction ardente à le dépasser. L'Assemblée était depuis longtemps en séance, et il était déjà plus de trois heures quand Chaumette arriva et demanda que le peuple, qui venait de sacrifier à la Raison dans la ci-devant église Notre-Dame, fût admis à sacrifier à la Loi dans le sanctuaire de la Convention. Les sectateurs de la Raison, en quittant la cathédrale, n'avaient en effet jugé rien de mieux que de prolonger la manifestation en se dirigeant vers les Tuileries. Les députés acclamèrent la requête, ne pouvant la repousser. Dans l'enceinte législative, on vit entrer d'abord un groupe de jeunes musiciens, puis un groupe de jeunes répubhcains, enfin des patriotes de tout âge. Bientôt d'autres musiciens rejoignirent les premiers, et en abondance ; car, nous dit un journal, « le nombre en était prodigieux ». Tout ce monde se mit à chanter les « airs chéris de la Révolution ». Les députés s'étonnèrent, puis, saisis d'enthousiasme ou de peur, prirent le parti de

(1) James Guillaume, Études révolutionnaires, première série, p. 52.

(2) Révolutions de Paris, n° 215, p. 215.

chanter aussi. Une curiosité un peu émoustillée domina tout Is reste quand, le cortège se déroulant, on vit évoluer toute une théorie de jeunes fdles entourant la déesse de la Raison. Celle-ci s'avançait, assise dans un fauteuil que portaient quatre citoyens, revêtue de la même robe blanche et du même manteau bleu, et tenant à la main la pique qu'elle n'avait pas quittée depuis Notre-Dame. Un moment de silence permit à Ghaumette de prendre la parole : « Le fanatisme, dit-il, a lâché prise ; ses yeux louches n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière et il a abandonné la place à la justice et à la vérité... plus de prêtres, ajouta Ghaumette, plus d'autres dieux que ceux que la nature nous offre. » Le président, qui était Laloy, ne manqua pas dans sa réponse de terrasser, lui aussi, l'hydre de la superstition. Puis les motions se précipitant, Ghabot demanda que l'église métropolitaine fût dénommée le temple de la Raison ; ce qui fut incontinent décrété. Laloy, qui trois jours auparavant, avait embrassé Gobel, se devait le dédommagement d'embrasser la jolie déesse. Il n'y manqua pas : l'un des secrétaires l'imita, et à la fde tous les autres.

La Gonvention avait esquivé le matin la parodie de Notre- Dame. Elle ne l'éviterait pas. Thuriot proposa que les députés, se joignant au peuple, se rendissent au «temple de la Raison » ; ainsi appellerait-on désormais l'auguste basilique. Donc la Gonvention se mit en route, incomplète pourtant. Plusieurs étaient déjà partis, entre autres Robespierre ; beaucoup se dérobèrent aussi dans les couloirs ou, chemin faisant, s'égrenèrent à travers les rues. A Notre-Dame, la scène du matin se renouvela, tout de même qu'une pièce se répète à la demande générale du public. De nouveau on alluma le flambeau de la Vérité ; de nouveau les jeunes filles, quoique avec des pas lassés et des vêtements souillés de pluie, montèrent et redescendirent la montagne ; de nouveau la déesse Raison s'enfonça dans le temple de la philosophie et en ressortit à point nommé

pour les hommages du peuple ; de nouveau les musiciens de la garde nationale, quoique en nombre un peu moins «prodigieux», jouèrent des airs patriotiques et V Hymne à la liberté. Y eut-il des discours? On n'en peut douter. Cependant la fatigue se lisait sur les visages, tout de même que les taches de boue s'étalaient sur les costumes fripés. Le cortège flotta, se rompit, puis se dispersa, au bruit de quelques derniers blasphèmes qui tombèrent sur la vieille cathédrale comme une poignée de plâtre sur un bloc de granit.

Déjà au bord de la Seine s'épaississaient les premières ombres de cette journée de novembre ; et les hautes tours émergeaient seules, sereines à l'image de Dieu, solides à l'image de la France. Ceux qui venaient de célébrer la Raison allèrent à leurs plaisirs. Les théâtres s'ou\Taient, jamais plus fréquentés qu'en ces temps sinistres. On jouait ce soir-là. au Théâtre de la Répubhque, Brutiis suivi du Dernier Jugement des Rois, au Théâtre National, les Fausses infidélités et. rue Favart, Marat dans le souterrain suivi de Paul et Virginie. Les restaurants étaient tout allumés, les maisons de jeu toutes pleines, les filles publiques en agaceries. Par un lugubre contraste, on achevait ce soir-là le procès de Bailly dont le Champ-de-Mars verrait demain le long supphce. Cependant la Commune se hâtait pour envoyer aux départements le compte rendu de la fête. Surtout il importait d'imprimer au plus vite VHymne à la liberté; car ces gens, au souffle emphatique et court, aimaient à ne rien perdre. Encore quelques jours, et l'hymne paraîtra dans VAlmanach des Muses entre des vers au rossignol et une fable de Florian.

Les jours qui suivirent ne furent que débauche d'impiété. Tout ce qui, depuis plusieurs années, se détaille de sarcasmes, de soplîismes, de gouailleries féroces, de grossièretés cyniques s'est mêlé, s'est fondu, s'est lentement élaboré dans l'esprit de la populace qui sait peu de chose, comprend peu de chose, a pourtant retenu quelques bribes, et dans sa logique brutale, n'imagine pas les paroles qu'aucun acte ne suit. A cette plèbe, combien de fois n'a-t-on pas répété que le prêtre était l'ennemi ! D'abord, tous ces gens ont douté ; à la longue, l'idée, ressassée maintes fois, s'est enfoncée dans leur dur cerveau. Maintenant elle les tient, elle les possède jusqu'à l'obsession. Comment ne seraient -ils pas convaincus? Contre l'ÉgUse ils peuvent invoquer l'Eghse elle-même. Ils viennent de voir des prêtres avouant de leur propre bouche les mensonges de leur culte et publiant l'imposture de leurs mystères.

Tout les pousse : la colère, l'envie, et plus encore la curiosité d'abaisser jusqu'à leurs mains les choses jusqu'ici regardées comme sacrées. Ils prennent plaisir à manier l'or, l'argent, les brocards, les pierres ciselées, non pour s'enrichir, car en général ils ne sont point voleurs, mais pour savourer le dépouillement de ceux qui les ont dominés. Puis il y a chez eux quelque chose de l'enfant qui aime à détruire, du gamin gouailleur qui se plaît à profaner, du loustic inconscient qui persiste à se croire plaisant quand il n'est plus que sinistre. Sont-ils des factieux? Ne sont-ils pas plutôt des justiciers? Les premiers magistrats de la Cité leur ont eux-mêmes montré l'ennemi à abattre ; ils les soudoient, les encouragent et leur sourient.

Donc les voici qui, dans les jours qui suivent la fête de la Raison, se rendent à l'hôtel de ville. On voit arriver, le 21 et le 22 brumaire, les délégués de la section de Bonne-Nouvelle, de la section Beaurepaire, de la section des Quinze- Vingts, de la section des Lombards, de la section des Gravilliers ; puis, un peu plus tard, les députés de la section du Muséum, de Ja section de l'Indivisibilité, de la section de l'Homme-Armé, de la section Le Peletier, de la section Guillaume-Tell, de la section des Amis de la patrie, de la section des Champs-Elysées, de la section du Faubourg- Poissonnière. J'abrège l'énumération. Les sections qui ne manifestent pas elles-mêmes sont représentées par leurs comités révolutionnaires. Comment tous ces gens ne seraientils pas choyés? Ils renvoient à Chaumette, à Hébert, comme ferait un fidèle écho, tout ce que Chaumette et Hébert leur ont suggéré de dire. Ils proclament l'anéantissement de tous les anciens rites, parlent, un peu au hasard, de l'empire de la raison, du culte de la nature, de la religion de la liberté. Les délégués de la section de la Fraternité demandent l'arrestation de tous les prêtres. D'autres se contentent d'injurier les ci-devant ministres du culte : ce ne sont, disent-ils, que des « druides rebelles » ; et ils les assimilent aux rois ou aux filles publiques. Beaucoup annoncent qu'ils ont fermé leur église. Avant de la fermer, la plupart l'ont \adée. Et dans l'enceinte de la Commune, ils déchargent leur butin.

Les magistrats ne se tiennent pas de joie. Ils se répandent en facéties. Une députation des aveugles des Quinze-Vingts étant venue demander la suppression des cloches et des ornements sacerdotaux : « Les aveugles, dit plaisamment Chaumette, ont plus de lumières que ceux qui voient clair (1). » Les officiers municipaux soupèsent les calices, comptent les pierreries des ciboires. Les rehquaires surtout piqueut

(1) Affiches de la Commune de Paris, n° 138.

leur curiosité ; ils les forcent, ne pouvant les ouvrir assez vite et se montrent les débris d'os, les fragments de poussière humaine, avec les ricanements féroces de nègres émancipés qui, en brisant les fétiches, se vengent d'y avoir cru. Que faire de ces béatilles, demande Hébert? Et l'on décide de les exposer aux Archives, puis de les brûler (1).

Pour les hommes des sections, la Commune n'est qu'âne halte. Le vrai but est la Convention. Ils se dirigent donc vers les Tuileries. Devant eux toutes les portes s'ouvrent. On les craint : c'est pourquoi on les acclame. Les gravures de l'époque, les souvenirs des contemporains permettent de reconstituer quelques-unes de ces scènes. L'une des plus suggestives est celle du 22 brumaire. Ce jour-là, la Convention vit entrer dans la salle des séances une troupe d'hommes bizarrement accoutrés : ils étaient affublés de chapes, de chasubles, de dalmatiques : une musique les précédait qui joua la Carmagnole, puis Malborough s'en va-Uen guerre. Sur des brancards furent apportés des bannières, des croix, des chandehers, des crosses d'abbés ou d'évêques, des bénitiers, des goupillons. Les tribunes riaient, applaudissaient. Parmi les Représentants beaucoup s'étaient esquivés, sans courage pour protester, mais trop dignes pour subir le hideux contact. Tout à coup, à un signal convenu, les travestissements tombèrent ; et dépouillés du masque carnavalesque, apparurent des gardes nationaux appartenant à la section des GravilHers. La troupe avait un orateur, mais il ne parla guère. On avait amené un enfant : c'est à lui que fut confiée la mission de blasphémer. C'était, nous dit,-on, un enfant précoce qui savait par cœur la Déclaration des droits de l'homme. Il lut — avec beaucoup de grâce, à ce qu'on assure — un discours qui était un hommage à la Raison et à la Convention. A cette nouveauté les applaudissements se répétèrent. Puis le président Laloy, qui avait embrassé

(1) Affiches de la Commune de Paris, n» 140.

le 17 brumaire Gobel et trois jours plus tard la déesse Raison, embrassa pareillement l'enfant.

Les délégués se succèdent, délégués de l'île Saint-Louis, délégués de la section du Luxembourg. Puis voici les députations de la banlieue : gens de Charenton qui, leur curé en tête, apportent les cuivres et l'argenterie de leur temple, gens de Saint-Denis chargés de bustes en vermeil, gens de Brunoy qui ont empilé en trois voitures tout l'arsenal de la superstition. D'autres délégations suivent : elles viennent de Choisy-le-Roi qui demande à s'appeler Choisy-Marat, du village de Qamart qui rehausse ses dons par un long discours, de la commune d'Étampes qui, sans compter l'or et l'argent, a chargé de fer et de cuivre treize chariots. En cette surenchère d'impiété, la Convention se pique de n'être point dépassée. Sa manière de faire sa cour est de canoniser les victimes de l'Église. Elle n'y manque pas. Elle vote un monument au chevalier de la Barre, un monument à Calas ; puis, sur la motion de Clootz, elle exhume de l'oubli un certain curé Jean Meslier qui, vers le milieu du dix-huitième siècle, a laissé après lui un Testament philosophique et a mérité les éloges de Voltaire : c'est dit-on, le premier de tous les déprêtrisés ; à lui aussi on doit bien une statue, et la proposition est renvoyée au comité d'Instruction publique. Cependant, le 30 brumaire, la section de l'Unité apporte les dépouilles de Saint-Germain-des-Prés, et la section de la Montagne, celles de Saint- Roch. Les manifestants, comme s'ils eussent été jaloux de la section des Gravilhers, en ont copié le programme. C'est le même travestissement ; ce sont les mêmes chants ; c'est le même amoncellement de dépouilles sacrées. Comme beaucoup de députés ont, tout écœurés, quitté leurs bancs, les sectionnaires, de plus en plus famihers, s'y assoient. L'orateur de la députation s'avance à la barre : « Muse de l'histoire, dit-il, brise tes pinceaux ; tu n'as eu

(1) 20 novembre 1793.

jusqu'ici que des crimes à peindre ; tu n'auras désormais que des vertus à célébrer. » Le président Laloy répond : « Votre philosopliie vient de faire à la Raison un sacrifice digne d'elle. En un instant vous venez de fa;re rentrer dans le néant dix-huit siècles d'erreurs. » A ce langage, on applaudit, on trépigne ; on danse, on chante dans l'hémicycle. L'assemblée, fort réduite en nombre, vote en l'honneur des manifestants la mention civique, l'insertion au bulletin, l'envoi du procès-verbal aux départements. Puis les lèvres toutes salies de blasphèmes, les bouches toutes empuantées d'eaude-vie se rapprochent, et tout finit comme d'habitude par un embrassement.

J'ai quelque honte à raconter cette sorte de fête des fous, à la fois bouffonne et polissonne, déclamatoire et vide, sentimentale et forte en gueule, puis traversée tout à coup par des accès de malfaisance perverse. Toute loi semblant caduque, toute bienséance surannée, une tourbe de délégués des sections ou des sociétés populaires s'empare de la voie publique. Ils scrutent les enseignes et, s'ils croient y décou%Tir un signe de fanatisme, les brisent. En des niches au coin des rues, beaucoup d'images pieuses subsistent : ils les abattent. Sur les places pubhques il leur arrive de rassembler les livres d'heures, les manuscrits : ils y mettent le feu et dansent en rond autour du brasier. C'est le temps où les étoles sont transformées en brides, où les dalmatiques deviennent des housses pour les chevaux, où les calices servent de verres à boire et les patènes de poêles à frire. Cependant la fête de la Raison célébrée à Notre-Dame se répète dans les éghses de la ville. A Saint-Sulpice, un déclamateur monte en chaire et met Dieu au défi de le frapper. A Saint-Eustache, l'aspect est celui d'un grand cabaret ; des tables se dressent, chargées de bouteilles et de charcuterie ; l'on y mange, l'on y boit, l'on s'y enivre. A Saint- Gervais, des marchands étalent des boissons, des victuailles ; puis à la nuit, dans la chapelle de la Vierge toute remplie de

filles publiques, un bal commence, tandis qu'au dehors, des' groupes se chauffent avec les débris des stalles et les boiseries du chœur (1).

Qui pourrait dire l'effarement des prêtres assermentés demeurés fidèles? Officiellement la religion n'a point été abolie ; elle est reconnue, payée même quoique avec de remarquables lacunes. On sait en outre que Robespierre désapprouve les violences d'Hébert et de Chaumette. Mais un grand nombre de sections, se mettant à légiférer, ont, de leur propre autorité, proclamé dans leur quartier l'anéantissement du culte. Le dimanche 20 brumaire (2), les cérémonies rituelles se célèbrent encore. Mais que fera-t-on le dimanche suivant 27 (3), dans les églises non encore profanées? Les malheureux prêtres se débattent, anxieux jusqu'à l'angoisse. Dans l'une des églises, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le curé, l'abbé Brongniart, prêtre bon, bienveillant, timide plutôt qu'audacieux, mais très attaché à ses devoirs, décide de célébrer les offices. La section des sans- culottes d'où dépend sa paroisse a interdit tout acte cultuel, mais ne lui a pas notifié l'arrêté, en sorte qu'il se croit encore à l'abri. Il lui reste une cloche, deux cahces, des chandeliers, des croix, quelques ornements. A huit heures et demie, le bedeau se met à sonner. Il vient du monde, beaucoup de monde môme ; car, des quartiers voisins privés d'offices, on a entendu l'appel de la cloche. En se retournant vers les fidèles, le curé demeure stupéfait d'une telle foule. Il se trouble de son initiative, craint d'avoir trop bien réussi ; car il est d'âme croyante, non de cœur héroïque. Il supprime le prône, hâte la célébration des saints mystères. L'après-midi, même foule pour les vêpres, les complies, le salut. C'est le moment où, suivant l'usage paroissial, les nouveau-nés sont amenés pour le baptême. L'afïïuence des

(1) Meecier, Nouveau Parût, t. IV, chap. cxxvi. — Geéqoieb, Histoire des sectes, t. I»f, p. 35 et suiv.

(2) 10 novembre 1793.

(3) 17 novembre 1793.

enfants est plus grande que de coutume. Certaines femmes sont fort excitées, parlent de pétitions pour la liberté religieuse. « L'église, réplique sèchement le curé, est un lieu de prières, rentrez chez vous. » Cependant la section s'émeut et le lendemain mande l'abbé Brongniart. II s'excuse de son mieux, en bon fonctionnaire plus qu'en prêtre : « Je désirerais bien sincèrement, dit-il, que cette affaire s'arrangeât. » Elle s'arrangea si peu que le malheureux curé fut interné chez lui ; plus tard il sera emprisonné à Sainte-Pélagie, sera traduit au tribunal révolutionnaire et enfin conduit à l'échafaud (1).

Tel fut, je crois, en dehors des assemblées privées et du culte caché qui ne cessèrent jamais, le dernier ofïîce paroissial, public et solennel, célébré dans Paris. A ce titre il m'a paru que ce souvenir méritait d'être évoqué. La Commune avait hâte de ratifier par une mesure générale les initiatives isolées des sections. Par un arrêté du 3 frimaire, elle décida que toutes les églises et temples des différents cultes existant à Paris seraient sur-le-champ fermés. Les prêtres seraient considérés comme individuellement responsables de tous les troubles survenant pour cause de religion. Quiconque solliciterait l'ouverture, soit d'un temple, soit d'une église, serait arrêté comme suspect (2).

« Décidément le Christ ne ressuscitera plus, disait, en ces jours-là, Clootz à l'évêque Grégoire dans le comité de l'instruction publique (3). » En parlant de la sorte, Clootz n'étalait que ses illusions. Les apôtres de la religion nouvelle, Chaumette, Hébert, Clootz lui-même, étaient gens de petite taille comme de petite science, chefs de rencontre à la fois bourdonnants et débiles, destinés à mourir vite et qui, de toute façon, ne devaient point régner. La fête de la Raison,

(1) Voir le Père Buard, Etudes religieuses des Pères de la Compagnie de Jésus, août 1908.

(2) Affiches de la Commune de Paris, n" 150.

(3) Grégoire, Histoire des sectes, t. I»', p. 87.

si l'on ne considère que les apparences, n'offre que l'aspect d'une mascarade. Si, à travers les dehors burlesques, on s'applique à découvTir une doctrine, rien ne se révèle qui ne soit confusion, incohérence, anarchie. Sous le culte de la Raison, l'athéisme se cachait-il? On a pu ouïr, en une ou deux églises, des énergumènes défiant la di\Tinité ; on retrouverait aisément quelques déclamations de demi-lettrés, citant un peu au hasard Lucrèce et raillant à sa suite le vain courroux des dieux. Mais généralement ces négateurs sont des timides, aimant à garder pour les autres, pour eux-mêmes peut-être, un coin de ciel. En exaltant la Raison, a-t-on voulu au contraire honorer en elle l'Être suprême? Je ne sais. Je discernerais volontiers, dans l'esprit confus des initiateurs, une sorte de panthéisme. Ce qu'ils semblent honorer, c'est l'âme du peuple, c'est la nature, ce sont les facultés humaines, personniiiées en celle qui est la plus parfaite, c'est-à-dire la Raison, On s'userait d'ailleurs à chercher des idées, là où il y eut surtout des passions. Ce qui domine, c'est l'esprit de routine qui ramène invinciblement aux formes cultuelles, même lorsque avec rage on les aboht. On célèbre la Raison, mais à la manière d'une religion. Cette religion elle-même, qui n'est fille d'aucune foi, qui ne procède d'aucune révélation, est misérable, si misérable qu'on ne réussit à en masquer la sécheresse désolante qu'en la déguisant sous des aspects carnavalesques. Tout est décevant, et plus que tout le reste le choix du symbole proposé à la foule ; car on aboutit à agenouiller l'esprit humain devant une créature vivante, devant une déesse cherchée dans la rue ou sur les planches du théâtre, en sorte que la Raison ne fut jamais plus matériahsée, ni plus humiliée que par ceux qui en proclamèrent la souveraineté.

Non, les chrétiens n'avaient point à redouter l'œuvre de Chaumette et de ses amis. Était-ce à dire que Clootz s'abusât en annonçant pour la religion un redoublement de périls? Dans cette période où nous entrons et que la voix populaire

LA FÊTE DE LA RAISON Hl

a nommée V époque de la Terreur^ la tentative de Chaumette est comme une préface. On dirait un lever de rideau avant la grande pièce, une farce moitié hideuse, moitié burlesque qui masque encore le drame. Maintenant commence la vraie tragédie, je veux dire la grande terreur, je veux dire la période suraiguë de la Révolution, celle qui, de frimaire à thermidor, de novembre 1793 à juillet 1794 enferma en huit mois plus de crimes, plus de violences, qu'aucune autre période égale de notre histoire n'en a contenus jamais. Pour proscrire, le code des lois est prêt, les proscripteurs aussi, et pareillement les victimes. Entre toutes les victimes, les plus assurées de ne rencontrer aucune clémence sont celles que leur foi religieuse désigne à la disgrâce et au suppHce. C'est cette période qu'il faut décrire. Mais auparavant, l'ordre des dates nous ramène vers le grand épisode vendéen dont nous n'avons raconté que la première partie et qu'on ne peut séparer de l'histoire religieuse de la Révolution, tant la lutte a pour objet réel, en dépit de toutes les autres apparences, Dieu, la liberté chrétienne, le culte traditionnel ! Et il convient de raconter ceux qui tombèrent dans la guerre civile avant de marquer ceux qui, sur l'échafaud, finirent en martyrs.

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