‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 3)Chapitre 3 sur 17 · DE L'ARMÉE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ARMÉE CATHOLIQUE

Sommaire

I. — Après l'attaque infructueuse de Nantes : comment la confusion de toutes choses parmi les républicains ne permet pas de profiter de la victoire et d'abattre l'insurrection.

II. — Succès et revers : Westermann victorieux et vaincu à Châtillon ; combat de Martigné (15 juillet 1793) ; bataille de Vihiers (18 juillet).

III. — D'Elbée : comment il est nommé commandant en chef des forces insurgées (19 juillet).

IV. — Expédition vers le Marais méridional : défaite des Vendéens à Luçon (14 août).

IV. — Arrivée de M. de Tinténiac : ses dépêches ; essai de négociation avec l'Angleterre ; quel est et quel sera toujours, au cours de la guerre, le caractère décevant de ces négociations.

VI. — La capitulation de Mayence : comment elle rend libre un corps important de troupes aguerries. — Dessein d'utiliser ce corps contre la Vendée. Décret du 1" août : appareil de la force et appareil de la terreur. — Les Mayençais en marche vers l'ouest. — A quelle armée seront-ils rattachés : Varmée des côtes de Brest ou l'armée des cales de la Rochelle? Conseil à Saumur (2 septembre 1793). — Arrivée des Mayençais à Nantes.

VII. — Comment les opérations de la guerre de Vendée, jusque là confuses, se simplifient : deux forces en présence, d'un côté les rebelles, de l'autre les Mayençais. — Plan de Canclaux ; ses forces. — Départ de Nantes ; comment le Marais est envahi et comment Charette cherche un refuge dans le Bocage.

VIII. — Les chefs vendéens appellent aux armes leurs contingents; rassemblement à Cholet ; marche vers Tifïauges et jonction avec Charette (18 septembre). — Dans le même temps, victoire des Vendéens à Coron (18 septembre).

IX. — Bataille de Torfou et victoire des Vendéens (19 septembre). X — Quel plan les Vendéens forment après la bataille de Torfou. — Vic-

toires des Vendéens à Montaigu (21 septembre) et à Saint-Fulgent (22 septembre). — Pour quelle cause le plan des rebelles échoue et comment les Mayençais, quoique vaincus, sont sauvés.

XI. — Barère à la Convention ; son rapport (1" octobre 1793). — Mesures prises par le Comité de Salut public : comment l'armée des côtes de Brest et l'armée des côtea de la Rochelle sont fondues en une seule. — Le<5chelle nommé commandant en chef; comment Kléber exercera le commandement sous son nom.

XII. — De l'état des Vendéens : comment ils sont à la fois triomphants et en danger de périr : les chefs ; les soldats. — De quelle façon sont reprises les opérations : Châtillon prise, perdue et reprise par les républicains. — Marche de Kléber ; occupation de Mortagne et jonction avec la division de Luçon ; marche sur Cholet.

XIII. — Cholet : état du Bocage; comment les Vendéens sont chassés de leurs foyers par l'incendie. — Comment l'armée catholique et l'armée patriote se rencontrent : combat de la Tremblaye (15 octobre). — Les républicains approchent de Cholet : comment et pour quelle cause les Vendéen? =6 replient sur Beaupréau. — Entrée de Kléber dans Cholet (Ifi octobre) et comment il range ses troupes; arrivée de la division Chalbos.

XIV. — Les Vendéens à Beaupréau. — Comment l'idée de passer la Loire se mêle au projet de livrer bataille. — Comment les Vendéens se reportent vers Cholet (17 octobre) et débouchent sur la lande de la Pa:jinière.

XV. — Bataille décisive en avant de Cholet (17 octobre) : défaite des Vendéens.

XVI. — Retraite des Vendéens vers Beaupréau. — Immense désarroi. — Exode vers la Loire.

XVII. — Saint-Florent. — Comment y affluent les Vendéens. — Le passage du fleuve commence : comment La Rochejaquelein essaye de s'y opposer, puis est réduit à céder. — Scènes de confusion et efîroyable entqs-ement. Quelles rhancep heureuses favorisent le passage. — Les prisonniers : l'humanité de Bonchamps • sa mort. — Nombre approximatif des Vendéens qui franchirent le fleuve. — Comment les républicains n'arrivent qu'au moment où l'opération s'achève.

Le 29 juin 1793, la résistance des Nantais avait brisé l'élan des Vendéens. Dans le même temps, les patriotes avaient remporté près de Luçon un notable avantage. Les

jours suivants, Saumur, Angers, Ancenis, retombèrent au pouvoir des républicains.

Il semblait que l'heure fût propice pour anéantir la Vendée. A ne consulter que les états d'effectifs, les troupes ne manquaient pas : quelques milliers d'hommes à Luçon, quatre ou cinq mille aux Sables-d'Olonne, quinze ou seize mille à Niort, quinze mille environ entre Saumur et Tours (1). Mais les forces réelles ne répondaient point à ces apparences. II y avait pénurie d'armes et aussi d'objets d'équipement. La plupart des corps se composaient de gens réquisitionnés à la hâte, sans instruction, sans cohésion, sans discipline. En outre, de perpétuelles mutations dans les grades divers avaient affaibli l'autorité du commandement. Depuis cinq mois, on avait vu paraître et disparaître, Marcé, le vaincu de Saint-Vincent-Sterlanges ; Berruyer, le vaincu de Chemillé ; Quétineau, le vaincu de Thouars ; Leygonnier, le vaincu de Doué. La Bourdonnaye, arrivé au début, avait été presque aussitôt remplacé par Canclaux. Je ne parle que pour mémoire des chefs secondaires : Sandoz qui venait d'être destitué, et Beaufranchet d'Ayat qui le serait bientôt, A Fontenay commandait Chalbos. Dans le Marais luttait Boul^rd, homme capable mais découragé, qui réclamait son rappel avec une énergie désespérée. Sur les bords de la Loire, entre Angers, Tours et Saumur, s'agitaient toutes sortes de chefs : gens des barricades pai'isiennes comme Santerre et Rossignol ; vieux et obscurs soldats de carrière comme Duhoux qu'allait remplacer un autre vieux soldat, Labarolière ; jeunes hommes encore inconnus, comme Berthier ou Marceau et jetés par le hasard en ces lieux. — Au-dessus de cette foule galonnée, d'autres personnages apparaissaient d'esprit confus et de parole commandante : c'étaient les Représentants du peuple. L'anarchie se complétait par la pré-

(1) Voir Savary, Guerre des Vendéens, t. I'-"'", p. 351, 352. - Voir dépêche «iii "général Biron au général Bouîard, 4 juillet 1793. (Chassin, Guerre de Vendée, t. II, p. 404.)

sence d'une foule de délégués, délégués des ministres, délégués de la commune de Paris ou de la Société des Jacobins. — Cependant un général en chef avait été désigné, Biron, le ci-devant duc de Biron. Il était arrivé à pas lents, travaillé par des infirmités précoces, submergé par la révolution débordante, secoué par de secrètes mais profondes révoltes de race. Une fois au lieu de son commandement, il avait contemplé avec stupeur ce qu'on appelait ses troupes. Il avait tenté de rétablir la discipline et, par un coup de vigueur, avait fait arrêter Rossignol : de là des rancunes qui ne désarmeraient pas. Le Comité de Salut public avait paru d'abord approuver cette fermeté : le 28 juin, il avait décerné à Biron une sorte de brevet de confiance (1). Mais contre le général en chef tout ce qui, dans l'armée, vivait de désordre s'était ligué : c'était, disait-on, un modéré, un fédéraliste, un nouveau Dumouriez : c'était l'ami du ci-devant duc d'Orléans et par-dessus tout un ci-devant lui-même. Les plus audacieux insinuaient qu'il fallait le livrer au « glaive de la loi ». Lui cependant se défendait faiblement, par dédain de grand seigneur qui ne descend pas à se justifier, par mollesse d'homme désabusé qui, se sentant en marge de l'ancien régime comme du nouveau, ne discerne plus d'issue que hors de la vie. On le vit à Tours, à Saumur, à Niort, d'une courtoisie raffinée mais où affleurait le mépris, s'offusquant du vice, non par amour quelconque de vertu, mais parce que le vice manquait d'élégance ; peu agissant, par découragement, par horreur de la guerre civile, peut-être aussi par insuffisance de génie ; passant sans regarder ou ne regardant qu'à demi, comme on fait pour une entreprise que sûrement on n'achèvera pas. Entre temps il offrait sa démission. Il sera promptement exaucé ; car dès le 12 juillet, il sera rappelé à Paris ; puis, tout rappel en ce temps-là

(1) Comité de Salut public, séance du 28 juin. (Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public, t. V, p. 111-112.)

valant proscription, il sera enfermé à l'Abbaye ; il y retrouvera Marcé et Quétineau, ces autres généraux de Vendée, comme lui réservés à l'échafaud.

En cette confusion de toutes choses, la victoire de Nantes délivra les Nantais, mais rien de plus. Elle termina non la guerre, mais seulement la première période de la guerre. Une deuxième période s'ouvre qui durera jusqu'à ce que les Vendéens soient contraints à émigrer sur la rive droite de la Loire. Ce ne sera pas encore la fin de la lutte ; car de l'autre côté du fleuve commencera une troisième campagne, et ce n'est qu'au prix de nouvelles et sanglantes batailles que l'armée catholique sera enfin anéantie.

Cette deuxième période de la guerre se ressent — au moins au début — du désarroi général : nul plan d'ensemble ; nul dessein précis. En ce mois de juillet, les opérations militaires se résument en deux incursions contre la région du Bocage.

De ces incursions, la première fut conduite par Westermann.

On écrit ici pour la première fois le nom de cet homme qui devait être si fatal aux Vendéens. Originaire d'AJsace, Westermann avait été soldat dans sa première jeunesse, puis homme de loi. La Révolution, qu'il avait embrassée avec ardeur, l'avait refait soldat. Il avait combattu au 10 Août, puis avait servi en Belgique. Là-bas, il était devenu la créature de Dumouriez et demeurait à ce titre un peu suspect. D'un autre côté, il avait su conquérir la faveur de Danton et s'abritait sous cette grande amitié. Transféré des Pays- Bas en Vendée, il y était arrivé avec une légion dite légion

du Nord^ d'un effectif de douze cents hommes environ et qui serait bientôt renforcée de deux bataillons. Westermann était nouveau dans les armes, mais de nature trop débordante pour qu'on l'ignorât longtemps. En lui se reflétaient la légèreté de Dumouriez son ancien chef, et l'audace de Danton son protecteur. Il était étourdi, fanfaron, brave, osé surtout. De la science militaire il ignorait tout, hormis qu'en pratiquant l'offensive, on a des chances de déconcerter la timidité des autres. Chez lui nul scrupule, nulle notion de morale, même la plus vague ; mais une impétuosité qui le portait toujours à l'avant-garde, une témérité capable de servir et plus encore de compromettre, une vantardise qui s'attribuait tous les succès. Ceux qui le connaissaient le savaient impitoyable pour ses ennemis, rude pour ses propres soldats, aimant tout de la guerre même les plus basses besognes, pilleur, destructeur, tueur. Cependant, sans méconnaître l'efficacité du meurtre, il préférait, pour l'effet exemplaire, l'incendie, jugeant plus impressionnantes les ruines qui restent que les morts qu'on oubhe.

Cet homme exerçait sur Biron l'empire que les résolus exercent sur les temporisateurs. Il obtint de lui l'autorisation de tenter un coup de main au cœur même de la Vendée.

Donc il se mit en route, moins en général qu'en partisan. Il avait avec lui sa légion, deux autres bataillons, un peu de cavalerie, huit pièces d'artillerie. De Saint-Maixent il gagna Parthenay, revint sur ses pas, puis reprit l'offensive. Chemin faisant, il annonça qu'il mettrait le feu à tous les villages où l'on enrôlerait pour l'armée catholique. En manière d'exécution, il brûla le bourg d'Amailhou et un peu plus loin Chsson, le château de Lescure. îl n'était plus qu'à six lieues de Châtillon (1). Cette petite ville, où siégeait le Conseil supérieur des rebelles, semblait comme la capitale du pays insurgé. Westermann médita de la con-

(1) Voir carte n» 2 à la fin du volume.

quérir et de balayer les autorités vendéennes, comme jadis au 10 Août la royauté. Il s'avança de ce côté. En un lieu dit le MoilUn-aux-Chèvres, il joignit les Vendéens. C'était le 3 juillet. Il les battit, et entra le soir dans Châtillon, tandis que les membres du Conseil supérieur fuyaient éperdus. Puis il fit quérir l'évêque intrus, Mestadier, et, dévot à sa manière, lui intima de chanter incontinent le Te Deum.

Rapide avait été la victoire ; rapide fut l'insuccès qui en ravit le fruit. Dieu une fois remercié, Westermann s'enivra et ses hommes avec lui. Cependant à Vihiers, à Maulévrier et jusque dans la région de Cholet, le tocsin sonnait. Le bruit avait couru de l'incendie d'Amailhou ; et du côté de Saint- Aubin-de-Baubigné, on voyait monter vers le ciel les flammes qui dévoraient le château de la Durbellière, cette demeure de La Rochejaquelein. Les paysans revenaient de Nantes et venaient de commencer leur moisson. Exaspérés, ils quittèrent la faucille pour le fusil. Le 5 juillet, ils apparurent à l'ouest de Châtillon. Westermann se reposait dans l'infatuation de sa victoire ; car il était de ceux qui s'engourdissent quand ils ne courent pas. Il se porta au delà de la ville, mais trop tard, et ne put voir que la déroute de ses bataillons débandés. Dans Châtillon les membres du Conseil supérieur revinrent et à leur tour, dans le même temple où avait officié Mestadier, rendirent, suivant le style du temps, « des actions de grâce à l'Éternel ».

Telle fut la première alerte. Dix jours plus tard, nouvelle invasion. Cette fois, ce fut l'armée rassemblée autour de Saumur qui fit irruption sur le territoire insurgé. Elle était importante par le nombre, médiocre par la quahté detroupes. A Martigné, le 15 juillet, les Vendéens furent battus, et Bonchamps fut même, en ce combat, grièvement blessé. La revanche ne tarda pas. Le 18 juillet, les républicains B'étant portés vers Vihiers, les paysans fondirent sur eux, et en une telle hâte que, sans attendre leurs chefs, ils se rallièrent autour de quelques officiers secondaires. L'avant-

garde patriote fit une vaillante résistance, mais tout le reste plia. La Rochejaquelein et Lescure survinrent au bruit des derniers coups de feu et au milieu des cris de triomphe. Entre tous leurs conducteurs improvisés, les victorieux fêtaient surtout un officier jusque-là obscur, M. de Piron, qui s'était imposé par sang-froid autant que par courage et que dès ce jour, dans l'armée, on appela le héros de Vihiers.

Le soir de Vihiers, les paysans regagnèrent leur métairie et le lendemain, dès l'aube, ils reprirent la moisson. Cependant à cette armée extraordinaire, aussi prompte à se réunir qu'à se dissoudre, il importait d'assurer une direction unique. Cathelineau venait de mourir, et il y avait urgence à le remplacer.

L'élection seule pourrait consacrer un nouveau chef. Mais le grand embarras serait de rassembler les électeurs, séparés par les distances et plus encore par les jalousies. D'Elbée était parmi les généraux l'un des plus âgés ; en outre il avait suppléé et le plus souvent inspiré Cathelineau. S'autorisande cette primauté, conseillé au surplus par l'un des membres du Conseil supérieur, l'abbé Jagault, il avait, dès le 16 juillet, pris l'initiative de la convocation et envoyé des courriers dans les principaux lieux de rassemblement. L'élection aurait lieu le 19 juillet à Châtillon. Il y aurait un député par deux miUe hommes. Les corps isolés qui n'atteindraient pas ce chiffre auraient droit eux-mêmes à un délégué. Quatre noms seraient inscrits sur les bulletins de vote. Celui qui réunirait le plus de suffrages serait commandant en chef (1).

(1) Voir Benjamin Filon, Pièces contre-révolutionnaires, tirées de* papiers du représentant GoupUleau de Montaigu, p. 79.

Le délai était court : deux jours francs seulement. Pour venir du pays Nantais, de la région du Marais et même de l'armée du Centre, les distances étaient assez longues. Le message, transmis à Ghantonnay, ne fut expédié que le 18 à La Roche-sur- Yon (1). Il semble aussi qu'il y eut des oublis ou qu'en divers lieux le courrier n'arriva pas. Plusieurs, ayant connu la nouvelle, jugèrent inutile de se déranger : « D'Elbée, dirent-ils, veut se faire nommer » ; et dédaigneusement ils résolurent de s'abstenir, ne voulant ni combattre ni aider.

Le 19, dans Châtillon, les cloches sonnèrent pour la solennité. Nous savons aussi que les prêtres invoquèrent le « Dieu des armées » ; ce qui signifie sans doute qu'ils célébrèrent la messe. Ce qu'il serait instructif d'apprendre et ce que nous igaorons, c'est le nombre des électeurs et le chiffre des voix. Lescure, semble-t-il, se désintéressa de l'événement, et aussi L:\ Roche jaquelein qui ne voulait être que soldat. Plus jaloux d'isolement que d'entente, peu empressé d'ailleurs à reconnaître un chef, Charette demeura dans le Marais, ainsi que ses lieutenants Joly et Savin (2) ; plus tard, si nous en croyons l'un des contemporains (3), il reprocha avec quelque amertume à l'un des officiers du Bas-Poitou, M. de la Cathelinière, de s'être déplacé pour le scrutin. Par ses talents, sa sagesse, son courage, Bonchamps était, autant que personne, digne du premier rang. Sa récente blessure l'éloignait de Châtillon. Avec hauteur il se déroba et retint même auprès de lui ceux de ses parents qui, comme M. de Scépeaux ou M. d'Autichamps, auraient aimé à rappeler ses titres (4).

Ces abstentions assuraient le succès de d'Elbée. A Châtillon, de la foule des officiers secondaires, il émergeait seul

(1) Comte DE La Boutetière, le Chevalier de Sapinaud et les chefs vendéens du Centre, p. 124-125.

(2) Lebouvier-Desmoktier, Réfutation des calomnies contre M. de Charette, t. I", p. 130.

(3) Lucas DE La Championnière, Mémoires sur la guerre de Vendée, p. 33.

(4) Mémoires de Mme de Bonchamps, p. 39.

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et, sans grande contestation apparente, il fut choisi. Il méritait beaucoup mieux que la douteuse faveur d'être nomme faute d'autre. Nul ne le surpassait en courage ; il avait jadis servi avec honneur ; il avait pour lui sa très réelle instruction, son intégrité sans tache, son absolu dévouement pour les intérêts communs ; enfin son ardente foi chrétienne le désignait bien pour commander une armée qui s'était levée au nom de Dieu. Ainsi se recommandait-il par ses qualités et ses vertus. Ne dut-il pas aussi à d'autres causes son élévation? On le savait d'une aménité qui n'éconduirait aucun donneur d'avis, d'une politesse cérémonieuse qui répugnerait à tout brisement. Sous son ton un peu solennel, sous son langage un peu sentencieux, plusieurs avaient deviné, cru deviner une fermeté de surface, plus propre à figurer l'autorité qu'à l'exercer résolument. C'est ainsi qu'on jugeait le nouvel élu, peut-être à tort d'ailleurs ; car ce fut le sort de d'Elbée d'être plus apprécié par les répubhcains ses adversaires que par les Vendéens ses amis. La pensée fut de conférer l'autorité à un chef très digne, mais en laissant ouverte une fissure par où s'introduirait l'indépendance. D'Elbée. croyait-on, serait à ce juste niveau, ni audessus, ni au-desous.

A l'élection du généraUssime succéda celle des commandants de région : Lescure et au-dessous de lui La Rochejaquelein furent nommés pour le Poitou, Bonchamps pour l'Anjou, Royrand pour le Bocage central ; pour le Marais Ion désigna, si nous en croyons Mme de La Roche jaquelein le général de Donnissan ; celui-ci, ayant eu connaissance de la décision, substitua très sagement à son nom celui de Charette. Stofïlet fut élu, mais un peu plus tard, semble-t-il, au grade de major général (1). La cavalerie fut confiée au prince de Talmont, l'artillerie à M. de Marigny (2).

(1) StofRet et la Vendée, par Edmond Stofflet, p. 106.

(2) Voir M. DE GOTIRCTJFF, L'élection de d'Elbée {Revue du Bas-Poitou, années 1893 et 1894).

Le Bulletin du Conseil supérieur, très sobre sur tout le reste, a détaillé avec luxe le cérémonial qui suivit : sonneries de cloches, salves d'artillerie, harangues. Y avait-il lieu de se réjouir? On venait d'élire un généralissime. Avait-on un vrai chef? Parmi les plus notables, quatre ou cinq se tenaient à l'écart, comme pour marquer les réticences de leur soumission. Ces gentilshommes, tous d'esprit avisé mais sans aptitude supérieure, étaient trop pareils pour admettre entre eux des rangs ; de là, chez chacun d'eux, des prétentions d'égfilité d'où naîtrait l'impuissance de tous. Au fond, celui-là seul serait incontesté qui ne puiserait pas en lui-même sa force, mais personnifierait la cause même d'où l'insurrection était sortie. Naguère une inspiration de génie avait désigné pour le premier rang, non un gentilhomme semblable à tant d'autres gentilshommes et par suite discuté, mais un simple paysan portant sur lui, comme un reflet, la majesté du peuple soulevé. Le prestige qui s'était posé sur la tête d'un paysan se poserait pareillement sur quiconque serait placé en une condition assez éminente pour incarner en lui le trône et l'autel, comme Gathelineau avait incarné le peuple traditionnel et chrétien. L'habileté serait de créer une autorité, ou très grande par son origine, ou retrouvant, à force d'être humble, une sorte de grandeur à part qui s'imposerait. Alors seulement ces âmes simples et fières de gentilshommes se courberaient sans crainte de dérogeance, sans ombrage d'amour - propre, puisqu'elles auraient la conscience de s'incliner devant une royauté, royauté populaire résidant en bas, royauté héréditaire fixée en haut. Pour commander, U fallait un paysan ou un prince. Mais le paysan était mort et le prince ne vint pas.

D'Elbée inaugurait son commandement au bruit de la victoire de Vihiers. Un succès si notable semblait favoriser les tentatives vers le nord et rouvrir la route de Saumur. Telles n'étaient point les pensées du nouveau général en chef. A la différence de Bonchamps ardent à communiquer avec les pays d'outre-Loire, d'Elbée portait volontiers ses regards vers les limites méridionales de la région insurgée (1). Il méditait de conquérir le Marais de Luçon, de s'étendre vers la mer, puis de s'emparer d'un port, les Sables par exemple ou mieux encore La Rochelle. En cas de complète réussite, l'entreprise comportait de bien autres avantages. En s'orientant résolument vers le sud, on pourrait tendre la main aux fédéralistes bordelais, alors très émus par la disgrâce des Girondins ; au delà s'ouvraient les départements du Midi fort travaillés par les menées royalistes. D'Elbée alla-t-il jusqu'à mesurer ces chances lointaines? Il est permis de le conjecturer, non de l'affirmer ; car le sort commun des chefs vendéens est de n'avoir laissé aucune trace écrite de ce qu'ils ont voulu ; et ce n'est que sur des témoignages un peu incertains qu'on essaye aujourd'hui de recomposer leurs vues.

Le projet ne laissait pas que de soulever des objections ; car les messages venus du Sud étaient en général défavorables. Le 28 juin, un corps royaliste avait été battu à Luçon. Le 25 juillet, Sapinaud de la Verrie fut vaincu et tué à Pontcharrault. Le 30 juillet, un nouvel effort contre Luçon n'aboutit qu'à une seconde défaite.

(1) D'Elbée, généralissime, par le marquis d'Elbée, lettre à M. l'abbé Deniau, p. 33.

En dépit de ces échecs, d'Elbée ne se rebuta point. Vers le 10 août, des appels aux armes circulèrent de village en village. L'heure était propice ; car la moisson était à peu près achevée. Des métairies on vit sortir les paysans ; ils se réunissaient au confluent des chemins, puis se groupaient par paroisses et enfin, se rassemblant en colonnes, débouchaient par les routes de Châtillon, de Cholet, de Tiffauges, de Montaigu. Le point de ralliement était le camp de l'Oie. Vers ce lieu affluèrent en assez grand nombre les Hauts-Poitevins de Lescure et de La Rochejaquelein, les Angevins de d'Elbée et de Stofflet, puis les Vendéens du Centre commandés par Royrand. De toute la Grande armée (1), un seul corps manqua complètement, celui de Bonchamps, nécessaire pour la défense de la Loire ; quant à Bonchamps, il était demeuré au château de Jallais, retenu là-bas par sa blessure, et d'ailleurs désapprouvant cette marche vers le Midi.

Le 13 août, une nouvelle étape conduisit jusqu'à Sainte- Hermine. On n'était plus qu'à trois lieues de Luçon, objectif de l'attaque prochaine. Là on fut rejoint par Charette, allié cette fois à la Grande armée, tant il avait intérêt à rejeter vers le sud les forces patriotes et à libérer ainsi la région où il dominait ! La troupe qu'il amenait avec lui a été estimée à trois ou quatre mille hommes (2). Quelle était la force totale ? Les récits des survivants, non seulement ne concordent pas, mais offrent d'une page à l'autre de singulières contradictions. En comparant les chiffres divers, j'évaluerais volontiers à dix-huit ou vingt mille hommes l'effectif de l'armée.

Le soir, en une auberge de Sainte-Hermine, les chefs tinrent conseil. Charette était le nouveau venu, en quelque sorte l'étranger, et la courtoisie conseillait de lui faire hon-

(1) Ainsi qu'on l'a déjà dit (t. II, liv. XV), on désignait sous ce nom l'ensemble des contingents du Haut-Poitou et du Bocage, par opposition aux contingents moins nombreux du Marais commandés par Charette.

(2) Amédée de Béjarry, Souvenirs vendéens, p. 82.

neur. Avec une bonne grâce chevaleresque, ses collègues lui demandèrent quelle place il souhaitait d'occuper dans la prochaine bataille : « Celle qui sera le plus près de l'ennemi, répliqua-t-il aussitôt, » On sourit légèrement, et on lui promit l'avant-garde. Il ajouta en montrant la direction de Luçon : c Je prendrai bien la ville tout seul avec ma petite armée. » Comme en cette entreprise les Vendéens du Bocage avaient échoué deux fois, la vanterie déplut. D'Elbée, Lescure, La Rochejaquelein, généreux à l'envi, feignirent de ne pas entendre. Mais Royrand, le vieux soldat, fut froissé, pareillement Stofflet, et plus encore Tahaiont qui, ayant beaucoup de morgue pour lui-même, se montrait fort en éveil sur celle des autres.

Il fallait préciser les dispositions pour le lendemain. Les arbres plus rares, les clôtures moins nombreuses et moins touffues annonçaient la limite extrême du Bocage. A l'aube prochaine, on entrerait dans la plaine dénudée de Luçon. De là, la pensée qu'une région toute nouvelle comportait une tactique nouvelle aussi. Lescure, qui était studieux, s'était depuis quelque temps fort pénétré d'art militaire. II proposa de ranger l'armée en échelons qui, entrant successivement en ligne, la gauche en tête, se soutiendraient les uns les autres. Dans un entretien avec un des officiers de l'artillerie. Poirier de Beauvais, il avait déjà préconisé cette opinion. Il la développa de nouveau au conseil de Sainte- Hermine. Les objections eussent été aisées : les paysans étaient habitués à marcher droit à l'ennemi ; si on les retenait, ils cesseraient de comprendre, et nulle puissance ne parviendrait à leur rendre leur élan si une fois on le brisait. En dépit de ces appréhensions, la demi-science de Lescure prévalut. Charette se porterait à l'aile gauche tout en avant, et avec lui les paroisses poitevines de Lescure ; au centre et en arrière seraient d'Elbée, Stofïlet, Royrand ; à droite et plus en arrière encore, La Rochejaquelein.

Le 14 août, à six heures du matin, l'armée se mit en marche,

les Maraichins tout bruyants, chantant des chansons, calculant le butin futur, les gens du Bocage plus recueillis et, comme c'était la vigile de l'Assomption, récitant pieusement

LUÇOIM

BATAILLE DE LUÇON ( H Août 1793)

les litanies de la Vierge. Avant de déboucher dans la plaine de Luçon où l'on espérait venger les deux précédents échecs, il fallait franchir un petit cours d'eau qu'on appelait la Smagne. Bientôt Charette, excitant ses hommes et rapide par émulation de gloire, atteignit le bord de la rivière. Il la franchit en un gué, près du petit village des Mottes. Derrière lui se hâtait Lescure avec ses Poitevins, jaloux d'égaler, de

428 HISTOIRE RKfJGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

dépasser même les gens du Marais. Tous ensemble, s'abandonnant à leur ardeur et laissant bien loin le reste de l'armée, ils atteignirent un mamelon dit mamelon de VEncrevaire, mamelon très bas, dominant de quelques mètres seulement la plaine. Ils n'étaient plus guère qu'à une lieue de Luçon.

Dans la ville commandait le général Tuncq. Dès la veille un message des habitants de Mareuil et aussi l'avis d'un déserteur lui avaient appris l'approche de l'ennemi. Le 14 au matin, le guetteur qui était posté dans le clocher de l'église, annonça que de grandes masses d'hommes arrivaient du côté du nord. Tuncq ne disposait que de forces bien inférieures à celles des rebelles : six mille hommes environ. En revanche il avait une forte artillerie, des munitions en abondance, quelques bataillons aguerris. Lui-même, — quoique d'esprit médiocre, — utihsa, non sans habileté, les avantages de sa position. Tandis qu'au sud de Luçon s'étendaient les terrains mouillés du Marais, au nord se développait une plaine presque dénudée et n'offrant d'autre abri important qu'un bois de haute futaie appelé bois de Saint-Gemme. Dans ce bois, le général républicain dissimula la meilleure partie de ses forces. En outre, il observa que le sol n'était pas tellement uni qu'il ne se ridât de quelques sillons. Dans ces replis, il cacha une portion de son infanterie.

Charette approchait, suivi de près par Lescure. La prudence lui conseillait d'attendre jusqu'à ce que le reste de l'armée fût à portée de le secourir. Il craignit de laisser refroidir l'ardeur de ses soldats ; puis il brûlait de s'approprier la victoire. Sans plus tarder il ordonna l'attaque. Et les tambours de battre et les cornets à bouquin de mugir. Vice le roi! vive Charette! criaient les gens du Marais. Vive la religion! répondaient en accourant les Poitevins du haut pays, pieux comme leur chef et braves comme lui.

Ce fut un irrésistible élan. Les paysans dispersent les , avant-postes, s'approchent du bois de Saint-Gernme, y pénètrent hardiment, en débusquent un bataillon, enlèvent deux

pièces d'artillerie, viennent fusiller la cavalerie qui se tient un peu plus loin. Cependant au milieu de leur course, ils s'arrêtent tout à coup. En arrière d'eux, un grand espace vide et personne pour les appuyer.

Le gros de l'armée avait cheminé lentement le long des petits coteaux qui s'étendent de Sainte- Hermine au village de Bessay. Il était huit heures quand on avait atteint la Smagne. Au lieu de reconnaître et d'utiliser les gués, fort nombreux en cette saison, on s'était engagé sur un seul pont, situé au sud de Bessay, le pont de Minelaye. De là un retard de plusieurs heures. Enfin on avait débouché dans la plaine. Mais tout avait été mauvaise fortune. Certains corps s'intercalèrent à travers l'artillerie, et il arriva que les pièces furent séparées des caissons. A mesure que s'avançaient les gens de Stofïlet ou de d'Elbée, ils voyaient se dérouler devant eux un vaste terrain presque découvert ; cette perspective les déconcertait, et ils se rappelaient, non sans un petit frissonnement, les deux défaites précédentes. En dépit des conditions peu favorables, les plus braves ne demandent qu'à donner l'exemple, à s'élancer en avant, suivant cette tactique, cette tactique unique, non apprise mais devinée par un instinct heureux, et qui a valu tant de victoires. Cependant, il a été décidé la veille que l'armée marcherait en échelons. Ce malencontreux essai de méthode compromet tout. Les paysans ne peuvent comprendre qu'on les retienne, qu'on les pousse, qu'on les retienne encore. Eux, ils ne connaissent bien que deux conduites : foncer ou lâcher pied. Déjà on observe, surtout parmi les hommes à pique — car tous ne sont pas armés de fusils — quelques signes d'incertitude ou de flottement. Les ardents s'exaspèrent, les timides se dérobent. Une science mal comprise ou improvisée n'engondre que des mouvements incohérents. Le centre ne parvient pas à rejoindre la gauche. La droite elle-même demeure bien en arrière du centre ; et des berges de la Smagne jusque dans le voisinage de Luçon, ce ne sont que corps séparés,

déjà fort amoindris par des fuites partielles et qui sont impuissants à se soutenir ou à se relier.

Se sentant livrés à leurs propres ressources, Charette, Lescure ralentissent de plus en plus leur attaque. Ils ont conscience de leur petit nombre et, comme ils ignorent de quelles forces médiocres dispose l'adversaire, ils redoutent d'être enveloppés. Les voici qui tiraillent aux lisières du bois de Sainte-Gemme, se refusant à reculer mais n'avançant plus, attendant le secours avec une impatience pleine de colère, et maudissant la lenteur de d'Elbée, tandis qu'autour de d'Elbée et dans l'état-major angevin on maudit la téméraire furie de Charette, empressé, dit-on, à cueillir seul la victoire.

Encore un instant et il ne sera plus question de poursuivre la victoire, mais seulement d'atténuer la défaite. D'abord déconcerté par l'impétueux assaut de Charette, Tuncq a discerné bientôt les manœuvres confuses et la dissémination des corps ennemis. Néghgeant pour un instant Charette qu'il se borne à contenir, il s'éloigne du bois de Sainte-Gemme, se porte vers sa gauche ; et contre les troupes de d'Elbée déjà ébranlées et fort diminuées, il lance sa cavalerie ; puis celle-ci ouvre ses rangs et démasque l'artillerie légère. Sous les projectiles, le centre vendéen plie, entraîne la droite ; d'une marche rétrograde qui devient bientôt fuite, toute cette masse reflue vers le pont de Minelaye.

Il y avait des gués, et assez nombreux ; on ne les connaissait pas. Hommes, chevaux, pièces d'artillerie, voitures, tout se bouscule et s'écrase aux abords de l'unique passage. Beaucoup de paysans se lancent dans la rivière ; mais comme ils ignorent les endroits favorables, plusieurs se noient. Un instant, une pièce engagée en travers du pont en obstrue l'entrée. Pendant ce temps la cavalerie républicaine s'approche et sabre les retardataires.

Charette et Lescure ont longtemps tenu bon à la lisière du bois de Sainte-Gemme. Décidément ils demeurent seuls.

VICTOIRES ET DÉFAITES 13i

Sous l'horrible risque d'être enveloppés, ils se résignent à la retraite. Ils regagnent le petit mamelon de l'Encre vaire, serrés de près par les républicains qui, ayant refoulé le reste de l'armée, reviennent en masse sur eux. En cet imminent péril, Charette prend le commandement de l'extrême arrièregarde. Les survivants des guerres vendéennes ont conservé le souvenir de son héroïque sang-froid. Il laisse approcher les patriotes ; puis il les fusille à bout portant. Gardant ses hommes en ordre autour de lui, il parvient à se frayer un chemin, gagne le pont, le franchit : puis il prend position sur l'autre rive ; de là il entame une fusillade nourrie qui tient en respect l'ennemi et permet à de nombreux fuyards de^ rejoindre l'armée. Alors seulement il se retire du champ de' bataille.

Dans Chantonnay, le lendemain, les vaincus se rallièrent, fort appauvris en matériel, fort diminués aussi en nombre, car outre les morts et les blessés, ils avaient abandonné à l'ennemi beaucoup de prisonniers. Charette regagna Légé, et la Grande armée le Bocage. Décidément cette plaine de Luçon était fatale aux rebelles ; pour la troisième fois ils y , étaient battus. Nul, à vrai dire, en cette journée du 14 août, n'avait été exempt de faute. Lescure avait fait adopter un ordre de bataille peu compatible avec le tempérament des Vendéens ; au moment du combat, Charette s'était engagé trop tôt ; d'Elbée, avec le gros de l'armée, avait débouché trop tard. A cela s'ajoutaient les à-coups, les incohérences qui avaient achevé de tout gâter. Ainsi avait-on succombé, bien qu'avec une grande supériorité numérique et sous les coups d'un militaire obscur, qui n'aurait que cette journée dans sa vie. Désormais l'espoir était perdu de conquérir le Marais méridional, d'atteindre de ce côté la mer, de s'étendre vers le sud-ouest. Un autre malheur de la défaite était d'aiguiser les divisions. Gens du Bocage, gens du Marais venaient de prendre contact. Ils se séparaient mécontents les uns des autres, se rejetant mutuellement l'insuccès. « Avant Luçon,

a écrit l'un des survivants, on s'était défié ; après, on se déchira (1). »

Tandis que se préparait l'expédition de Luçon, un jeune homme, monté sur un bateau pêcheur, débarquait seul la nuit sur la côte de Saint-Malo. C'était un gentilhomme breton, venu de Jersey et qu'on appelait M. de Tinténiac. Il portait, cachées dans ses pistolets, deux dépêches pour les chefs vendéens : l'une émanait du ministre Dundas, secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, l'autre d'un émigré français, le baron de Gilliers. A ces deux lettres était joint une sorte de questionnaire sur l'état des affaires vendéennes. Pour gagner la Vendée, la route était longue, sillonnée par les troupes répubhcaines, surveillée par les agents des clubs. Le messager connaissait mal les chemins et n'avait aucun passeport, même faux. Avec une imprudence qui était sagesse en l'extrémité du péril, il osa communiquer son secret à un paysan dont l'aspect le rassura ; sa confiance ne fut point trompée ; car cet homme lui procura un déguisement et un guide. Se cachant le jour, voyageant à pied dès que le soir était venu, il atteignit en cinq nuits les bords de la Loire. La même bonne fortune qui l'avait aidé jusque-là le protégea au passage du fleuve. C'est ainsi qu'il arriva au camp de M. de Lyrot. De là il fut conduit au château de La Boulaye près de Châtillon, où résidait en ce temps-là une partie de l'état-major vendéen.

Il n'y trouva ni d'Elbée, absorbé par l'entreprise contre Luçon, ni Bonchamps retenu par sa blessure au château de Jallais. Mais il rencontra Lescure, La Rochejaquelein, le

(1) Âmédée de Bâjabbt, Souvenirs vendéens, p. 87.

général de Donissan, quelques autres. A l'arrivée du nouveau venu, la première impression fut la défiance. On s'étonnait que le messager n'eût pas été choisi parmi les émigrés vendéens. M. de Tinténiac répondit que la mission avait été offerte à plusieurs et déclinée. Il ajouta : « J'ai eu une jeunesse orageuse et digne de blâme. J'ai voulu réparer mes fautes en servant notre cause ; c'est pourquoi j'ai sollicité le rôle dangereux que je remplis ici. »

Cette franchise plut, et l'on prit connaissance des dépêches. Cette communication ne laissa pas que de surprendre. La suscription des lettres portait le nom de M. Gaston. Tout d'abord on ne comprit pas. Puis, les souvenirs se réveillant, on se rappela que tout au début de l'insurrection, il s'était trouvé parmi les insurgés de Challans un perruquier de ce nom, qui avait été mentionné dans quelques dépêches et avait été tué dans l'une des premières affaires. Ainsi les Anglais, les émigTés eux-mêmes s'étaient arrêtés aux premiers bulletins et n'avaient rien appris de plus. Un examen plus attentif accentua l'étonnement. La lettre du ministre britannique n'était pas une lettre originale, mais une simple copie certifiée par le commandant militaire de Jersey ; cette lettre était déjà vieille de deux mois, car elle portait la date du 12 juin. Les expHcations orales de M. de Tinténiac fortifièrent, loin de l'atténuer, l'impression de mécompte et de froissement. Se trouvant avec des compatriotes, il leur parla en confident et en ami : « En Angleterre, dit-il, on ne savait rien de précis sur la Vendée ; on inclinait à croire que les inspirateurs de la rébellion étaient les répubhcains du parti de la Gironde.» Il ajouta que les princes français étaient demeurés étrangers à sa mission. Revenant aux Anglais : « Sans doute, observa-t-il, ils paraissent désireux de nous secourir. Mais il serait imprudent de se fier absolument à eux ; c'est ainsi qu'à l'heure actuelle ils empêchent les émigrés français réunis à Jersey de s'embarquer pour se joindre au soulèvement. »

M. de Tinténiac avait un guide qui l'attendait de l'autre côté de la Loire. De là l'urgence de se hâter. Il importait de fournir beaucoup de détails, mais en de minces petits billets que l'envoyé pourrait cacher et, en cas d'extrême péril, anéantir. Mme de La Rochejaquelein avait une écriture très fine et très lisible. Ce fut elle qui servit de secrétsdre. Les réponses, libellées sans doute au château de La Boulaye, mais datées de Châtillon-sur-Sèvre, furent formulées le 18 août, c'est-à-dire au retour de l'expédition de Luçon. — Au ministre anglais qui semblait si mal informé, les chefs vendéens notifiaient en termes précis le but du soulèvement qui était le rétabhssement de la rehgion catholique et le retour à la monarchie. A l'intention de ceux qui paraissaient ne rien savoir, ils recomposaient l'histoire des cinq derniers mois, énumérant les avantages, délimitant les territoires conquis, avouant cependant quelques échecs, en particulier dans la plaine de Luçon. — La dépêche au baron de Gilliers répétait le même étonnement et les mêmes plaintes sur l'ignorance où l'on était à Londres des efforts vendéens. — Bien qu'on ne sût rien des princes, l'occasion parut favorable pour confier à M. de Tinténiac une lettre à l'adresse du comte d'Artois. Cette lettre, respectueuse et ardente, adjurait l'auguste frère de Louis XVI de se placer à la tête de ceux qui combattaient pour Dieu et pour le roi. « Venez, monseigneur, disaient les Vendéens, venez. » Ils ajoutaient : « Si des circonstances impérieuses, si une impossibilité réelle vous empêchaient de vous rendre à nos vœux, daignez du moins nous envoyer un officier général revêtu de vos pouvoirs et auquel nous obéirons comme à vous-même. » — Entre tous les documents confiés à M. de Tinténiac, le plus important était la réponse au questionnaire formulé par le gouvernement britannique. Jaloux de présenter l'insurrection sous un aspect formidable, les Vendéens évaluaient, non sans quelque exagération, le nombre des rebelles à cent mille dont soixante mille étaient armés de fusils. Ils s'attribuaient,

en amplifiant sans doute un peu, cent pièces d'artillerie de tout calibre. Pour le reste ils s'avouaient fort dépourvus. Ils réclamaient des munitions, des armes, des chevaux, des habits, des effets de campement. Les haines aiguisées par cinq mois de combat et d'horribles rigueurs avaient oblitéré l'idée de patrie. En cet état d'exaspération, les chefs insurgés osaient soHiciter qu'un corps de troupes britanniques débarquât sur le continent. Sur ce dernier point ils insistaient peu, soit que ce secours leur parût peu probable, soit que cette demande à peine formulée réveillât en eux d'arrières remords. En revanche ils exprimaient un souhait ardent, celui que le gouvernement anglais favorisât aux émigrés le passage en Vendée. Le mémoire n'eût pas été complet s'il n'eût marqué le véritable caractère de l'insurrection. « La restauration du culte cathohque, écrivaient les chefs vendéens, est ce qui a porté principalement les paysans à prendre les armes (1). »

M. de Tinténiac repartit. Comme on tarda à recevoir de ses nouvelles, on crut que ses dépêches étaient perdues et que lui-même avait péri. Il n'en était rien. Mais pour la suite des affaires vendéennes, qu'importait cette amorce de négociations? Ce serait le sort de l'Angleterre de montrer perpétuellfment le secours et de ne l'offrir jamais complètemont : ce serait le sort des Vendéens de soU citer des lèvres ou de la plume cette même assistance et d y répugner toujours par le cœur. Anglais, Français de l'Ouest, les uns et les autres étaient au fond séparés par les pensées plus encore que par l'Océan ; et tous les à-coups qui seraient invoqués plus tard

(1) Lettre de MM. les commandants et officiers des armées royales du Poitou à M. Dundas, ministre d'État de Sa Majesté Britannique, 18 août, et note annexée. — Lettre des mêmes au comte d'Artois. — Lettre des même'i au baron de Gilliers, et réponse aux demandes contenues dans le Mémoire de M. le baron de Gilliers. (Ces dépêches sont te,'roduite8, d'après les papiers du British Muséum, par Dom François Chamabd, Carres ji^ndance inédite concernant la Vendée militaire, p. Sclsuiv.) — Voir aussi Mémoires deMme la marquise de La Rockejaquelein.

pour expliquer le défaut de concert — signaux mal compris, brouillards, retards des bâtiments, — ne seraient que l'obstacle apparent à une alliance que les âmes désavouaient. Ainsi demeureraient les Vendéens en leur isolement misérable et glorieux, au fond novices dans la politique, dépaysés dans les négociations, s'y engluant aisément, et tout à fait grands seulement comme soldats de Dieu. A l'instant où nous sommes, les événements marchent d'ailleurs plus vite que les lents préparatifs de l'Angleterre ou les desseins confus de l'émigration. Après de longs tâtonnements, la France républicaine prépare contre les insurgés un effort décisif. Cet effort rendra stériles les victoires mêmes de la Vendée et finira par écraser sous le nombre autant que sous l'ardeur sauvage des châtiments, l'une des plus terribles rébellions que le monde ait vues.

Le 27 juillet, on sut à Paris que la garnison française de Mayence avait capitulé. La Convention s'indigna d'abord ; puis quand elle connut la glorieuse résistance, elle décréta que les Mayençais — ainsi appelait-on déjà les défenseurs de la place — avaient bien mérité de la patrie.

Cependant l'acte de reddition imposait aux assiégés l'obligation de ne pas servir pendant un an contre les puissances coalisées. Cette troupe, réduite à l'inaction contre l'ennemi extérieur, se composait de seize mille hommes environ (1), fort affaiblis par privations ou blessures, mais braves et aguerris. Aussitôt une idée naquit, celle de l'utiliser à l'intérifur et de l'employer contre la Vendée.

Sur l'espoir de ce renfort, tout un plan se fonda. Il con-

(1) Rapport de Merlin de Thioarille à la CoDTention, 4 août 1793.

sistait à fortifier tout ensemble l'appareil de la puissance militaire et celui de la terreur. Aux lois déjà atroces on ajouterait une loi plus atroce encore ; en même temps, contre les brigands on lancerait les Mayençais.

Barère fut chargé de notifier la double résolution. Le l®'" août, il parut à la Convention. Il commença par décrire les dangers de la république : la coalition, Lyon soulevé, tout le Midi agité, le Fédéralisme mal contenu. Puis venant à la Vendée : « Les événements de Mayence nous renvoient, dit-il, des guerriers longtemps exercés dans l'art des combats. Ordonnez qu'ils se rendront en poste dans les forêts de la Vendée. » — Pour vaincre plus sûrement on anéantirait, et ici s'étalait, à côté du programme militaire, le programme de terreur. Des matières combustibles seraient rassemblées • pour incendier les taillis, les bois, les genêts ». Les forêts seraient abattues ; les lieux où se réunissaient les rebelles seraient détruits ; les récoltes seraient coupées ; les bestiaux seraient saisis. Les biens des insurgés seraient déclarés appartenir à la république. Ayant parlé de la sorte, Barère s'assit, et sans débat le décret fut voté.

Le plus urgent était le transport des Mayençah. On avait décidé de les faire partir en poste. Quel que fût le désir d'aller vite, les ressources en chevaux et en voitures ne permirent pas cette célérité, et l'on se contenta de former plusieurs colonnes qui voyageraient à pied ou en charrette. Le commandant en chef était Aubert-Dubayet. Quant au commandant de l'avant-garde, il s'appelait Kléber, et ce nom dominera désormais toute l'histoire de la Vendée. Ces vaillants soldats étaient sortis de Mayence, tout en haillons, hâves de faim, énervés de privations, n'ayant de tout à fait intact que le courage. Beaucoup furent jugés trop anémiés pour une nouvelle campagne. Quand aux autres, on les rééquipa, mais en hâte, et avecla parcimonie que comportait la misère du temps. Ils se mirent en route sous le soleil d'été, confiants en eux-mêmes, d'aspect martial, mais un peu

murmurants de leur solde qui, disaient-ils, leur avait été incomplètement comptée : « Je ne les mène, disait d'eux Aubert-Dubayet, que par une certaine magie de sentiment. » Cotte troupe, qui avait servi aux frontières, serait-elle à la hauteur des maximes nouvelles? On craignit les embauchages contre-révolutionnaires. Dans cet esprit, un tribunal fut créé qui accompagnerait la colonne, afin de réprimer les délits militaires et de punir toute tentative de corruption. En outre, à côté des chefs prirent place deux représentants du peuple, Merlin de Thion ville et Reubell. Enfin, aux principales étapes de la route, les patriotes s'appliquèrent à conquérir, en les fêtant, les hôtes qui passaient : ainsi en fut-il à Orléans, à Tours et pareillement à Saumur où l'avant-garde arriva le 28 août sous la conduite de Kléber.

Jamais on n'eût imaginé plus précieuse ressource. Elle était même si précieuse que, de deux côtés, on se la disputa.

Pour comprendre l'acuité du conflit, il faut rappeler quelle était, en cette fin de l'été 1793, la distribution des forces patriotes autour du territoire insurgé.

Il y avait l'armée dite des Côtes deBrestqui avait à Nantes son état-major et son principal rassemblement. Elle se composait d'assez bonnes troupes et contenait même quelques corps excellents, tels que le 77« et le 109® de hgne : elle était commandée par le général Canclaux, soldat de carrière, recommandable par d'anciens services, illustré en outre par la récente défense de Nantes. — Il y avait une autre armée, Varmée des Côtes de la Rochelle, dite aussi armée de Saumur. Elle offrait des effectifs beaucoup plus importants et se composait d'éléments très divers : aux Sables, le corps du général Boulard tout récemment remplacé par Mieszkowski ; à Luçon, le corps de Tuncq à qui succéderait bientôt le général Beffroy ; à Fontenay et à Niort, le corps de Chalbos ; vers Bres- Buire, vers Thouars, quelques rassemblements commandés par les généraux Salomon et Rey; enfin un autre corps plus nombreux que tous les autres, immense ramassis formé

des bataillons de Paris que conduisait Santerre, d'hommes de toutes sortes réunis un peu au hasard, en outre des recrues provenant d'une levée en masse récemment ordonnée dans les districts au nord de la Loire. Toute cette armée des Côtes de la Rochelle avait été naguère commandée par Biron. Elle venait d'être placée sous les ordres de Rossignol, un ouvrier horloger improvisé général, homme brave, mais sans instruction, sans sagesse, sans expérience, n'ayant qu'un seul mérite, celui de connaître son ignorance, car il avait été, disait-on, stupéfait de son élévation.

Quand on sut l'arrivée des défenseurs de Mayence, ce fut entre les deux armées une rivalité violente à qui s'annexerait le renfort sauveur.

Sous cette compétition se cachait la rivalité de deux partis militaires, de deux partis politiques aussi.

Canclaux, chef de l'armée des Côtes de Brest ou, pour parler plus clairement, de l'armée de Nantes, c'était le soldat correct, n'ayant point ménagé les gages à l'ordre nouveau, mais voulant aussi maintenir l'ancienne hiérarchie, l'ancienne discipline. Sous ses ordres, peu de troupes, mais assez bien organisées et quelques officiers instruits tels que le général Vergues et le général Grouchy. Que la division de Mayence fût, comme le souhaitait Aubert-Dubayet, comme le souhaitait Kléber, rattachée à l'armée de Canclaux ; et cette armée, ainsi renforcée et comme renouvelée par un abondant afïlux de soldats vigoureux, aurait chance de terminer assez promptement la guerre.

Au contraire, Rossignol, chef improvisé d'une foule de corps épars qui ne le connaissaient pas et qu'il ignorait pareillement, n'incarnait en lui que l'anarchie. Que la division de Mayence lui fût subordonnée et elle serait réduite à l'impuissance ; car elle serait noyée dans cette tourbe, comme dans un muid d'eau impure disparaît un flacon de vin généreux.

Le Comité de Salut pubhc avait prescrit d'abord que les

Mayençais fussent dirigés vers Nantes. Puis, sur de véliémentes réclamations venues de Saumur, il avait rapporté sa première résolution et laissé aux Représentants en mission le soin de décider. Ceux-ci à leur tour provoquèrent un conseil de guerre qui fixerait l'affectation de l'important renfort.

Ce conseil se tint à Saumur le 2 septembre. A la convocation, vingt et un membres répondirent, tous généraux ou représentants du peuple. L'ardeur des paroles trahit bien vite l'irritation des âmes. Pendant plusieurs heures, ce ue fut que récriminations et disputes. Enfin un peu de silence s'étant substitué au tumulte, la discussion put se développer en un calme relatif. Le projet de marche par Saumur eut pour principal avocat le représentant Choudieu ; l'itinéraire par Nantes eut surtout pour défenseur Vergnes, le chef d'état-major de Canclaux.

Choudieu ne laissa pas que d'être habile. A quelques pas d'ici, dit-il, des hauteurs de Bournan, on peut apercevoir les vedettes vendéennes. A Saumur, nous sommes à trois lieues du théâtre de la guerre, à pied d'œuvre pour combattre. Aller à Nantes, c'est s'éloigner de l'ennemi pour revenir ensuite vers lui, c'est-à-dire accroître les fatigues, les retards, les dangers.

Vergnes prit la parole. II observa qu'en adoptant Saumur pour base d'opérations, on refoulerait les brigands vers la mer, c'est-à-dire vers les secours qu'ils pouvaient tirer de l'Angleterre. On objecte, ajouta-t-il, les retards : l'argument ne vaut rien ; car les Mayençais ne peuvent entrer en campagne de suite. Ils n'ont point de canons ; leurs fusils ont besoin d'être réparés. Où sont les arsenaux? où est l'artillerie? On ne trouvera rien à Saumur; en revancl.e on trouvera tout à Nantes.

Des deux plans quel était le plus opportun? La marche par Saumur semblait plus logique ; car elle économisait le temps, la fatigue. Mais une crainte dominait tout le reste,

colle de mettre les solides bataillons de Mayence en contact avec les rassemblements désordonnés de Rossignol. La délibération, commencée le matin, se prolongea avec quelques interruptions jusqu'à la nuit. En un premier scrutin, les avis se trouvèrent partagés. Enfin, après un conciliabule des généraux, le parti nantais l'emporta (1).

Il ne restait qu'à diriger sur Nantes la division de Mayence. Déjà l'avant-garde était à Angers ; les jours suivants, elle atteignit Ingrandes, puis Ancenis. Avec une curiosité mêlée d'un peu de frayeur et aussi d'admiration, les paysans des bords de la Loire contemplaient ces hommes à l'allure martiale, si différents de ceux que jusque-là ils avaient vus. Beaucoup de ces vieux soldats portaient encore l'uniforme blanc d'autrefois ; car l'ancien régime se continua longtemps dans le nouveau. Depuis Mayence ils avaient accompli à pied un trajet de deux cents lieues ; mais ils se plaignaient moins de la fatigue que de l'état de leurs habits ou de leurs chaussures qu'ils se promettaient bien de renouveler à Nantes. Certains corps se montraient surtout merveilleux d'endurance : tels les bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de chasseurs de Kastel ; telle aussi la légion des Francs. A la tête de cette avant-garde était Kléber, l'Alsacien robuste, à la prestance magnifique. A partir d'Ancenis, les colonnes, au lieu de suivre la route directe qui borde la Loire, furent, au prix d'un assez long détour, dirigées vers le nord afin d'éviter une batterie vendéenne établie sur les hauteurs de Ghamptoceaux. A cette nouvelle, les vaillants soldats, de courage éprouvé, de discipline un peu raisonnante, murmurèrent : « Que nous importe le canon? disaient-ils. Nous sommes habitués à cette musique et ce n'était pas la

(1) Voir Archives nationales, AF", 272, dos'. 22S4. — Voir aussi Savaby, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 90 et suiv. — Mémoires et notes de GnouDiEtr, p. 424. — Kléber en Vendée, documents publiés pour la Société d'histoire contemporaine, par M. Baqxjenier Désob- MEA0X, p. lOt et suiv. — CHASSrN, la Vendée patriote, t. III, p. 23 at suiv. — TuRREAU, Mémoires, p. 131 et suiv

peine d'allonger la route. » Ainsi parlaient -ils, insoucieux du danger, un peu dédaigneux de leurs ennemis, et ne se doutant guère que cette terre qui serait celle de leurs victoires, serait aussi celle où la plupart d'entre eux laisseraient leurs ossements. On approchait de Nantes. Le 5 septembre, aux premières clartés du matin, apparurent les tours de Saint-Pierre. Kléber, arrivé par la route de Paris, rangea sa troupe sur le spacieux et magnifique cours situé à l'entrée de la ville. Canclaux et son état-major, les magistrats, les délégués des clubs vinrent aussitôt saluer les nouveaux venus, et des femmes leur offrirent des couronnes de chêne qui furent attachées aux drapeaux. Dans la journée, les autres colonnes débouchèrent. Le lendemain il y eut revue dans la prairie de Mauves tandis que l'une des canonnières établies sur le fleuve envoyait quelques boulets aux insurgés qui tiraillaient du côté de Saint-Sébastien. Après ce « petit jeu militaire », dit Kléber en ses mémoires, chacun se rendit à des banquets qui furent suivis de bals, d'illuminations, de réjouissances de toutes sortes ; et pendant trois jours, « Nantes, suivant l'expression d'un contemporain, fêta ses sauveurs, comme autrefois un père fortuné et tendre fêtait son fils arrivant des îles (1) ».

Dans les campagnes de la Vendée, les nouvelles ne pénétraient que rares et incomplètes. Pourtant on connut la loi du 1^^ août et tout ce qu'elle annonçait de barbaries. On sut aussi l'apprcche des Mayençais.

Nul ne put douter que l'heure décisive n'approchât.

(1) Voir Kléber en Vendée, documents publiés pour la Société d'histoire contemporaine par M. Baguenibe-Désormeatjx, Appendices, p. 4.53

VICTOIRKS ET DÉFAITES 143

Depuis l'attaque infructueuse de Nantes, la guerre de Vendée n'a offert qu'une série d'engagements confus avec de« fortunes diverses. Voici que, dans un cadre agrandi, tragique plus que jamais, se retrouve l'unité d'action. D'un côté les Mayençais, de l'autre les Vendéens, adversaires dignes les uns des autres ; et tout s'efface devant ce duel à mort d'où dépendra le salut ou la perte de l'armée catholique.

Selon un plan suggéré par Canclaux après le conseil du 2 septembre, et accepté par les gens de Saumur, l'armée des Côtes de Brest, encadrant en elle les Mayençais et chargée de l'action principale, devait, en partant de Nantes et de Paimbœuf, s'avancer vers le sud, balayer le littoral, se porter vers Machecoul, puis, pénétrant dans l'intérieur des terres, occuper Légé, Montaigu. Dans le même temps, la division des Sables-d'OIonne, se rapprochant d'elle, se dirigerait vers Saint-Fulgent et les Herbiers, en sorte que les insurgés, refoulés du côté de l'ouest, seraient pareillement cernés du côté du midi (1). Le reste des forces répubhcaines, quoique réservé à un rôle moins actif, aurait pour tâche de fermer toute issue aux rebelles, soit vers l'est, c'est-à-dire du côté du Haut-Poitou, soit au nord, c'est-à-dire du côté de la Loire. A cet effet, le corps de Chalbos, sortant de Niort et de Fontenay, marcherait vers la Châtaigneraye, et la division du général Rey se porterait en avant de Bressuire. Bien que les bataillons rassemblés à Saumur et à Angers inspirassent peu de confiance, on ne renonçait pas à les utiliser. D'un côté ils s'avanceraient vers Vihiers et de l'autre ils déboucheraient au sud des Ponts-de-Cé (2). Alors les Vendéens, resserrés de toutes parts et rejetés d'asile en asile, deviendraient la proie des Mayençais, soit qu'ils fussent «néantis près de Mortagne et précipités dans les gorges pro-

(1) Voir la carte n" 2 à la fin du volume.

(2) Id.

144 lUSTOIHK RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION

fondes de la Sèvre- Nantaise, soit qu'ils fussent détruits, en une bataille suprême, dans les landes de Cholet.

Canclaux disposait d'un peu plus de vingt mille hommes, savoir deux mille aux ordres de Grouchy, six mille aux ordres de Beysser, enfin douze ou treize mille formant, déduction faite des manquants et des non-valeurs, la division des Mayençais. Il laissa Grouchy en réserve au camp des Sorinières, c'est-à-dire tout près de Nantes. Puis, le 10 septembre, il commença les opérations. A droite s'avançait Beysser chargé de balayer la côte et de se rab-^Ure ensuite vers l'intérieur des terres ; à gauche marchait i'avant-garde mayençaise commandée par Kléber. Après un court combat, Kléber emporta Port-Saint-Père ; puis il entra dans Saint- Pliilbert, tandis que Beysser occupait Machecoul.

En cette marche, le premier menacé était Charette. A Saint-Philbert, l'ennemi n'était plus qu'à quatre lieues de son quartier général, c'est-à-dire de Légé. Dans la soirée du 12 septembre et dans la journée qui suivit, toute une foule de fugitifs refluèrent vers la petite ville, emmenant avec eux leur bétail, leur mobiHer, leurs provisions. « Les bleus, disaient -ils, pillent tout, brûlent tout ; encore quelques heures et ils seront ici. » Charette était homme de sang-froid, capable de braver tous les périls et aussi de céder pour un temps à la mauvaise fortune. Suivant l'expression d'un contemporain, il « donna lui-même la déroute (1) », et, divulguant, loin de les cacher, les mauvaises nouvelles, laissa toute la horde misérable poursuivre sa course affolée jusque dans Montaigu. Débarrassé de ceux qui eussent semé la confusion, il employa la nuit à rassembler ses troupes, à réunir son matériel, son artillerie, ses approvisionnements ; puis avant l'aube, il fît filer hommes et bagages sur la route encore encombrée par les derniers fugitifs. Lui-même, il demeura

(1) Lucas DE La ChampionniJibe, Mémoires sur la guerre de Vendée, p. 44.

dans la place avec sa cavalerie et deux ou trois pièces de canon, jaloux qu'il était d'imprimer à sa retraite un air de repliement spontané. Le 14 septembre au matin, les premières colonnes des Mayençais apparurent dcuis la plaine que domine Légé : de loin on les distinguait à leurs uniformes blancs et à leurs plumets rouges. Cbarette alors déploya sa cavalerie comme pour combattre, et lança en manière de bravade quelques boulets contre l'agresseur ; puis il se retira à pas lents, avec un aspect de calme intrépide. Quand Kléber entra dans la bourgade, elle était déserte. Une heure après, Beysser arriva. Il pilla, puis trouvant trop peu à piller, incendia. C'était l'application de la loi du l^'" août.

Le conseil supérieur des rebelles siégeait dans Châtillon. Une nuit — sans qu'on puisse préciser exactement la date — un courrier arriva, venant de Cliarette. Dans sa détresse, celui-ci oubliait les souvenirs de Luçon. Il implorait le secours, le secours de suite ; il l'implorait au nom du salut commun ; car non seulement le Marais était envahi, mais déjà les lisières du Bocage étaient menacées.

Pour un moment, la grandeur de la crise ramena l'union. IjCs Vendéens avaient deux ennemis ; l'un au nord, les gens de Saumur ; Tautre à l'ouest, les Mayençais secondés par le r^^ste de l'armée de Canclaux. Les premiers étaient peu redoutables, les seconds terribles. C'était vers ceux-ci qu'il fallait se porter. Si on les battait, le reste serait surmontable. Tant qu'ils subsisteraient, tout serait péril.

Lescure dans le Haut-Poitou, d'Elbée en Anjou appelèrent aux armes les paroisses. Les heures étaient précieuses : car l'ennemi approchait. Le 1^ septembre, Kléber atteignait

Remouillé. Le 16, Beysser, après une courte lutte, occupa Montaigii. De tous côtés refluaient vers l'est les insurgés du Marais ; au milieu d'eux s'intercalait, en dépit des eiïorts de Charette, toute la foule fugitive. Combattants, non-combattants, tous finirent par se mêler. Expulsés de Montaigu, puis de Clisson, ils remontèrent le cours de la Sèvre et se blottirent, tout pénétrés d'épouvante, dans les gorges de Tiffauges (1).

La gravité des conjonctures obligeait à rassembler tous les concours. Bonchamps était au château de Jallais, toujours souffrant de la blessure reçue au combat de Martigné. On pouvait craindre qu'il ne fût peu zélé pour la cause commune : le premier rang lui avait échappé par l'élection de d'Elbée ; puis, tandis qu'il souhaitait qu'on bât partie aveo les Bretons, il avait vu l'armée entraînée vers Luçon. Talmont fut envoyé vers lui, fit appel à son dévouement. Bonchamps était d'âme trop haute pour garder rancune de quelques déplaisirs. Au risque de rouvrir sa blessure mal guérie, il promit de rejoindre l'armée (2).

Le point de ralliement était Cholet. Vers cette ville affluèrent les paysans. C'était le 17 septembre. Le soir, on vit arriver Bonchamps, le bras en écharpe, la poitrine bandée. On tint conseil. Il n'y avait pas à délibérer longtemps. Jadis, au début de l'insurrection, les Vendéens, en péril d'être cernés, avaient, en battant tour à tour leurs adversaires, reconquis la liberté de leurs mouvements. A la même menace d'enveloppement, il fallait, six mois plus tard, opposer la même conduite, mais en commençant par les ennemis les plus redoutables, c'est-à-dire les Mayençais.

Après le conseil, comme les généraux soupaient ensemble,

(1) Voir la carte n» 2 à la fin du volume.

(2) Henri Gibeet, ancien secrétaire général du Conseil de l'armée d'Anjou et du H&ut-Poiton, Précis historique de la guerre de Vendée, publié par M. Baqueniee-'Désormeadx, p. 84, note. — Mémoires de Mme de Bon" champs, p. 41.

un courrier arriva de Vihiers. Il annonça que vers ce lieu marchait une colonne républicaine formidable, venue des bords de la Loire. Le message ne laissa pas que de troubler. Se porter sur Vihiers, c'était laisser le champ libre aux Mayençais, sacrifier Charette, changer toutes les résolutions arrêtées ; d'un autre côté, était-il sage de livrer sans défense à l'ennemi Vihiers, Coron, la meilleure partie des Mauges? En cette perplexité, il fut décidé que deux mille hommes et quelques pièces de canon seraient prélevés sur le gros de l'armée afin de contenir ce nouvel adversaire. A ce petit corps fut préposé Piron qui semblait prédestiné pour cette tâche ; car c'était à Vihiers que naguère, en la journée du 18 juillet, il avait conquis sa renommée.

Le détachement s'éloigna, composé non de deux mille hommes, mais à ce qu'il semble, de cinq ou six mille (1). Le gros de l'armée prit ses cantonnements dans Cholet. Le repos de la nuit fut court. Bien avant l'aube, à l'église Saint- Pierre, les cloches sonnèrent. En grand nombre les paysans gravirent les rues qui conduisaient vers II '.jaute ville et bientôt emplirent la nef. L'abbé Bernier les harangua et les bénit ; puis à ceux qui allaient combattre, il remit solennellement un drapeau blanc fleurdehsé où Mme de Lescure avait brodé l'image du Sacré-Cœur.

Le jour parut. C'était le 18 septembre. Les paroisses se rassemblèrent et bientôt se mirent en route dans la direction de l'ouest. On traversa la Séguinière, puis la Romagne. On atteignit enfin la hgne des hauteurs où s'élève Torfou et au bas des cruelles la Sèvre-Nantaise baigne le bourg de Tiffauges.

En ces heux se trouvait Charette. Il était arrivé dans la soirée de l'avant-veille, non dans l'appareil assez fier où il avait quitté Légé, mais en conducteur médiocrement obéi

(1) GiBERT, Préris historique de la guerre de Vendée, publié par M. Baouenier-Désormeaux, p. 85.

d'une foule démoralisée. Il se porta au-devant de la « grande armée » et, l'imminence du péril ajournant les jalousies, remercia avec eiïusion pour le secours sauveur. On se partagea les cantonnements de Torfou et de Tilîauges. Les noncombattants furent relégués au bord de la Sèvre et s'établirent, comme ils purent, dans les cabanes ou les anfractuosités de rocbers qui bordent la rivière. Quand paraîtrait l'ennemi ? On l'ignorait encore ; mais on ne doutait guère que le lendemain ne fût jour de combat.

Combien, en cette veillée d'armes, les esprits n'eussent-ils pas été réconfortés si l'on avait connu l'heureuse fortune de ceux qui étaient partis le soir précédent dans la direction de Viliiers ! Comme ils approchaient du bourg de Coron, ils avaient aperçu les bataillons de Santerre, engagés sur une seule ligne dans un étroit vallon. Aussitôt ils avaient gravi les hauteurs ; puis fondant de là sur la longue colonne tout amincie et mal gardée, ils l'avaient coupée en tronçons. Parmi les républicains, ce fut d'abord la confusion, puis la déroute. Santerre faillit être pris. La perte fut, dit-on, de douze pièces de canon, de trois mille hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Telle avait été, à l'est de Cholet, la journée du 18 septembre, journée brillante, non décisive pourtant. La véritable, la seule action décisive, ce serait celle contre les Mayençais.

Le 18 septembre, Canclaux était à Clisson avec son étatmajor et la division mayençaise ; Beysser était à Montaigu. Il semblait qu'il n'y eût plus qu'à marcher résolument sur Mortagne, tandis que les autres corps républicains se porteraient, par une marche convergente, sur le même point. Ainsi le voulait le plan adopté à la suite du conseil du 2 sep-

tembre. Mais Rossignol n'était pas prêt, soit que ses troupe», de médiocre qualité, fussent peu aptes à une organisation rapide, soit qu'il fût lui-même peu empressé pour des opérations dont le principal honneur reviendrait aux gens de Nantes. Par un ordre malaisément explicable, il venait même de faire rétrograder vers Luçon et vers Niort les corps de Beffroy et de Chalbos qui s'étaient déjà avancés, l'un vers Chantonnay, l'autre vers Fontenay (1). En cette condition des choses, Canclaux se trouvait réduit, ou à temporiser encore, ou à poursuivre à peu près seul, sans aucune certitude d'être soutenu, la campagne qui terminerait la guerre.

Il semble qu'au quartier général de Clisson, cette perspective d'un quasi-isolement ait provoqué une grande perplexité. La temporisation déplaisait. Une action à fond paraissait téméraire. En cette incertitude, on s'avisa d'un de ces partis moyens qui ne sont pas toujours les meilleurs. Kléber, avec l'avant-garde et quelques autres corps de la division de Mayence, se porterait de Qisson sur Boussay, puis sur Torfou, tandis que Beysser se dirigerait de Montaigu sur Tiffauges. Le reste de l'armée demeurerait en arrière, prêt à recueillir Kléber si celui-ci se bornait à une simple reconnaissance, prêt pareillement à l'appuyer si une fortune heureuse lui permettait de s'avancer sur Mortagne.

Le 19 septembre, à l'aube, Kléber se mit en route. Il avait avec lui son avant-garde, forte d'environ quatre mille hommes (2), et aussi quelques autres bataillons, notamment le 8^ bataillon des Vosges et les chasseurs de Saône-et -Loire. Autour de lui, ime campagne déserte, tous ayant fui ; nul

(1) Voir dépêche de Chalbos aux généraux Beffroy et Miezkowski, 17 septembre, et aussi rapport du général Beffroy au ministre de la guerre, 19 septembre (Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 155 et suiv.) — Voir aussi arrêté des représentants Fayau et Bellegarde, 17 septembre. (Chassin, la Vendée patriote, t. III, p. 80.)

(2) Un état de situation, dressé un peu plus tard, permet de fixer à peu près ce chiffre. (Voir Kléber en Vendée, par M. Baouenieb-Dêsob- HEAUX, Appendices, p. 461.)

guide ; un paj's couvert, malaisé pour les explorations, propice pour les embûches. Sur la droite était la Sèvre dont on remontait le cours. On atteignit Getigné, puis Boussay. Un paysan qu'on parvint à saisir indiqua, sous les menaces, la route de Torfou. Le chemin était encaissé, tout rétréci entre les arbres et les haies. KJéber s'entretenait avec Merhn de Thionville. Soudain quelques coups de feu retentirent, et l'on aperçut cinq ou six cavaliers qui, après avoir déchargé leurs armes, disparurent dans les fourrés.

BATAIllE OE rORFOl»

(19 ôeplambra 17SJI

ci Cholet

On n'était plus qu'à une heure du champ de bataille où Kléber, marchant un peu à l'aventure, allait livrer l'un des plus rudes combats de la guerre civile.

A qui vient de l'ouest, Torfou apparaît étage sur une hauteur et dominant un étroit vallon. Du côté de l'est, ces hauteurs se prolongent en forme de plateau. Vers le midi, le terrain s'abaisse et, en une pente assez rapide, descend vers la Sèvre au delà de laquelle se montre le village de Tiffauges. Beaucoup de haies, de bouquets d'arbres ; puis des champs qui en ce temps-là n'étaient que des landes. C'est en ces lieux qu'étaient rangés les Vendéens. Charette, avec son avant-garde, occupait les maisons et les jardins de Torfou, tandis que le gros de son corps était échelonné dans la direction de Tiffauges. Lescure et, à la droite de Lescure, d'Elbée,

avaient disposé leurs hommes à l'est et en arrière du bourg, en un endroit où se croisaient plusieurs chemins et où s'élève aujourd'hui la colonne commémorative du combat. Les soldats de Bonchamps — très peu nombreux, semble-t-il (1), — étaient demeurés fort en arrière, près du village de la Romagne. Un témoignage très précis (2) ne laisse guère de doute sur la présence de Royrand avec quelques contingents de l'armée du centre. Selon toute vraisemblance, ces contingents devaient être répartis au delà de la Sèvre, sur la berge gauche de la rivière.

Quelle était la force de tous ces corps? Je crois qu'on en a beaucoup exagéré l'importance numérique. L'avant-veille, la « grande armée » s'était notablement amoindrie par l'envoi d'un détachement vers Vihiers. Charette n'apportait que des troupes fort diminuées par une longue et pénible retraite. Bonchamps n'avait point eu le temps de rassembler ses hommes. Quoique toute estimation précise soit bien sujette à l'erreur, je serais tenté d'évaluer, du côté des Vendéens, à quinze ou vingt mille hommes l'efîectif total des combattants (3). Même ramenée à ce chiffre, l'armée catholique gardait sur l'adversaire une immense supériorité, à moins qu'au cours de la journée, le gros de la division mayençaise ou bien encore le corps de Beysser ne vînt appuyer les forces patriotes.

Kléber, mis en éveil sur la présence des rebelles, avait continué sa marche. A ce moment, dans une éclaircie de l'horizon, se montra à lui, assis sur sa colhne, le village de Torfou. La position lui sembla malaisée à enlever. Mais si on réussissait à la conquérir, quel ne serait pas le succès 1 Contre le bourg, il lança deux de ses bataillons, et en outre une

(1) Amédée de Béjakry, Souvenirs vendéens, p. 93.

(2) Id., ibid., p. 91.

(3) Cette évaluation est celle qui est produite par Kléber, plus disposé à grossir qu'à diminuer la force de ses adversaires. — M. René Blachez, dans sa consciencieuse étude sur Bonchamps, réduit aussi (voir p. 346-347) k 18 000 hommes le nombre des vrais combattants.

15i HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

partie d'un de ses meilleurs corps, la légion des Francs. Sous l'impétuosité de l'attaque, l'avant-garde de Charette plia. En hâte Charette survint, mais ne parvint pas à rallier ses hommes. Les Mayençais arrivèrent au sommet de la colline, et Torfou fut emporté.

Ce qui paraissait pour les républicains gain décisif ne fut qu'avantage précaire. Lescure se tenait en arrière de Torfou, Qon loin de la croisée des chemins. De là il a vu les soldats de Charette qui, dans un commencement de désordre, redescendent vers Tifîauges. Il a autour de lui ses paroisses les plus fidèles, les gens des Échaubroignes, des Aubiers, de Courlay, ceux qu'on appelle les grenadiers de la Vendée. Il va à eux : « Y a-t-il quatre cents hommes qui veulent mourir avec moi? » Tous ensemble ils se portent vers le village. Derrière les haies, à l'abri des arbres, dans les genêts, le combat recommence. Pendant deux heures il se prolonge, les Mayençais tenant fortement le bourg, les Vendéens fusillant à travers les fourrés leurs adversaires et les empêchant de progresser.

Cependant, du fond de la vallée de Tifîauges, les malheureuses femmes que l'invasion des républicains a chassées de leurs foyers suivent avec angoisse les péripéties du combat. D'après la fusillade qui s'éloigne ou se rapproche, elles cherchent à deviner le sort des armes vendéennes. Entre temps, en une invocation ardente, elles implorent de Dieu la victoire. Tandis qu'elles se consument en cette attente, ellea voient, dévalant des hauteurs de Torfou et déjà en un appareil de fugitifs, leurs maris, leurs frères, leurs fils qui ont abandonné le champ de bataille. Elles vont à eux, les accablent de reproches : « Si vous ne voulez point combattre, disent-elles, donnez-nous vos armes (1). » Sous ces objurgations, les fuyards se ressaisissent, reprennent courage, remontent le coteau qu'ils viennent de descendre. Et voici que

(1) POIEIEE DE Bbauvais, Mémoires, p. 120.

le combat se rétablit tout à fait : à gauche Charette, au centre Lescure, un peu plus à droite d'Elbée qui vient d'entrer en action.

La lutte se prolonge, et désormais avec une ardeur qui ne connaît ni indécision, ni répit. « On ne vit jamais d'acharnement plus terrible, a écrit plus tard KJéber. » Si les Mayençais l'emportent par la disciphne et surtout l'armement, les Vendéens ont pour eux la supériorité du nombre avec l'égalité de la vaillance. Sur ces entrefaites, un secours sauveur arrive à l'armée catholique.

Ce secours, c'est Bonchamps qui l'amène. Il débouche du côté de la Romagne, non avec un gros renfort, mais avec quelques-unes de ses compagnies, bien organisées, bien équipées, manœuvrant comme de vieilles troupes. En dépit de sa blessure, il descend de son brancard, met pied à terre, se place à la tête des siens. Il a mesuré l'inclinaison du terrain, la direction des chemins, la position de l'ennemi. Les Mayençais offrent, à cause même de leur petit nombre, un front étroit, et il est aisé de le déborder. Ainsi fait Bonchamps. Opérant un rapide mouvement de conversion, il se jette sur le flanc gauche des patriotes. Il s'étend bien au delà de Torfou jusqu'à la ferme de la Pichonnière ; encore un peu, et il prendra à revers l'armée répubhcaine.

KJéber a vu le danger. Aucun secours ne lui arrive, ni de Canclaux demeuré à Clisson, ni de Beysser. Afin de soutenir son aile gauche qui plie sous l'attaque de Bonchamps, il dirige vers elle un des bataillons de l'aile droite. Mais à droite, ce mouvement mal compris est interprété comme un commencement de retraite. A ce moment, pour comble de confusion, la fusillade crépite, non seulement à gauche, mais presque en arrière. Dans les rangs des Mayençais épuisés et succombant sous le nombre, ce cri retentit : nous sommes tournés. Et tout saisis de trouble, les vaillants soldats reculent, sans qu'il soit possible de les arrêter.

C'est la retraite, non la déroute. Le chemin est difTiàle

154 HISTOIUK RELIGIKUSE DE LÀ UEVOLUTION

en un terrain couvert, coupé de haies, parsemé d'arbres, ncrissé d'ajoncs. Mais, à chaque espace hbre, les vaincus se retournent et par un feu bien réglé, tentent de contenir l'ennemi. Kléber est blessé, mais continue de commander. Il envoie un courrier à Canclaux, le supplie, le conjure d'accourir. Il s'étonne, s'indigne de ne pas voir Beysser qui a dû entendre le bruit du canon. Cependant les Vendéens se répandent à droite et à gauche et, utilisant tous les abris, fusillent leurs adversaires. A certains endroits, la route toute rétrécie n'est plus qu'un défilé, et les patriotes, pour alléger leur marche, sont contraints d'abandonner quatre pièces d'artillerie.

Entre tous les périls, le plus grand est celui d'être coupé. Un corps vendéen, — celui de Royrand, semble-t-il, — a pris position sur la berge gauche de la Sèvre. Il descend le cours de la rivière. Qu'il atteigne le pont de Boussay, qu'il le franchisse, qu'il devance au delà du pont les Mayençais ; et ceux-ci, débordés du côté de la Sèvre par les Vendéens de Royrand, du côté du nord par les Angevins de Bonchamps et aussi par les soldats d'EIbée déjà non loin de l'Eraudière, seront privés de leur hgne de retraite. En cette détresse, Kléber confie à l'un de ses bataillons, le bataillon de Saôneet-Loire, la mission de se diriger en toute hâte sur Boussay, de se porter vers le pont, d'en défendre à tout prix l'accès. Le commandant du bataillon s'appelait Chevardin. Il promet de tenir bon, de mourir s'il le faut. Il tient parole et ses soldats avec lui.

L'héroïque sacrifice assure du moins la retraite. Les républicains gagnent le village de Boussay, puis La Poupelinière et ainsi se dégagent de l'étreinte. A ce moment arrive, avec quelques bataillons, Canclaux sorti de Clisson ; et les Vendéens, désormais contenus, d'ailleurs accablés de fatigue, sont contraints d'abandonner la poursuite. A la tombée du jour, ils rentrent dans Torfou et supputent les fruits de la victoire, pièces d'artillerie, voitures, prisonniers. Mais la joie

de tous les trophées matériels s'absorbe pour eux dans une fierté plus grande : celle d'avoir vaincu les soldats de Mayence.

Dans la nuit, les chefs, réunis à Tiffauges, se rassemblèrent en conseil. La guerre apprend la guerre, et on le vit par le dessein qui suivit. De la délibération un projet surgit qui, s'il eût été exécuté jusqu'au bout, eût peut-être sauvé la Vendée.

Canclaux qui venait de recueillir Kléber était à Clisson ; Bej'sser était à Montaigu. Il fut convenu que Lescure et Charette se porteraient vers Montaigu où Beysser, avec un corps de cinq ou six mille hommes, se trouvait fort aventuré. Ils le surprendraient, le battraient, puis se retourneraient vers Canclaux et vers la division de Mayence. Dans le même temps, Bonchamps, ayant achevé de rassembler ses contingents, décrirait au nord de Torfou un vaste circuit, passerait par Montigné, par Saint-Crépin, puis se porterait sur le flanc des Mayençais au moment même où Lescure et Charette, victorieux de Beysser, fondraient sur eux en venant de Montaigu. On comptait que, sous cette double attaque, attaque de Bonchamps venant du nord, attaque de Charette et de Lescure venant du sud, les terribles soldats seraient écrasés (1). Les prévisions se poursuivant avec un redoublement de confiance, on calculait que les paysans de M. de Lyrot, échelonnés sur la rive gauche de la Loire, intercepteraient aux fuyards la route de Nantes. Et ainsi seraient anéantis — on l'espérait du moins — ces Mayençais qui avaient fait trembler.

(1) Voir carte n» 2 à la fin du volume.

Le 21 septembre, Lcscure et Charette marchèrent sur Monlaigu. Là était Beysser, fatigué non de combats mais de pillage. Il était logé en ville, insouciant suivant son habitude et ami de ses aises jusqu'à ne rien surveiller. La surprise fut complète. Vers le milieu du jour, les Vendéens attaquèrent. Beysser était à table. Ses troupes furent taillées en pièces. Lui-même blessé s'enfuit jusque dans Nantes, où il trouva la prison, en attendant l'échafaud.

La journée de Montaigu complétait celle de Torfou. La suite du plan exigeait que, dès le lendemain, on se portât sur les Mayençais. Ici se plaça le contretemps qui vicia tout.

Dans la nuit du 21 au 22, des émissaires survinrent, arrivant du camp de l'Oie et de la région des Herbiers, c'està-dire de la Vendée centrale. L'armée des Sables, disaient-ils, était à Saint-Fulgent et y commettait toutes sortes de dégâts. Ils priaient, ils supphaient qu'on les secourût.

La perplexité fut extrême. Marcher vers Saint-Fulgent, c'était descendre vers le sud au lieu de remonter vers le nord, ainsi que le voulait le plan de Tifîauges. Que se passat-il parmi les chefs vendéens? L'obscurité des récits rendrait toute affirmation téméraire. Avec son habituelle ténacité, Charette insista pour l'attaque de Saint-Fulgent. Sur le rôle de Lescure plane quelque incertitude. Appuya-t-il dès le début Charette ou ne lui céda-t-il qu'avec répugnance? Des souvenirs contradictoires, autorisent l'une et l'autre interprétation (1). Ce qui est certain, c'est qu'il opina, lui aussi, pour qu'on prît l'offensive contre l'armée des Sables. Un scrupule restait, celui de livrer Bonchamps à ses seules forces. On crut s'absoudre en lui expédiant un messager qui lui notifierait le changement. Ce courrier, espérait-on, arru^erait encore à temps. Puis, d'une marche rapide, on se

(1) Voir BÉJAERY, Souvenirs vendéens, p. 91. — Voir aussi Souvenirs de la comtesse de La Bouëre, p. 76 ; Mémoires de Poirier de Beauvais, p 124 ; Essais historiques et politiques du chevalier de Solilhac, publié» par J'abbé Eugène Bossard, p. 31.

porta sur Saint- Fulgent. Ct? fut une nouvelle victoirvj, mais funeste ; car si elle désorganisait la division des Sables, elle préservait de la ruine ceux qu'avant tout il importait d'abattre.

En cette journée du 22, Bonchamps, ayant complété ses contingents, s'apprêtait à attaquer la longue colonne des Mayençais qui se retiraient de Clisson sur Nantes. Le courrier qui lui avait été expédié ne lui parvint pas. Se fiant à l'accord conclu dans Tiffauges, il se jeta sur l'ennemi avec l'espoir de le surprendre dans sa marche et de le couper. Ses regards se tournaient vers la route de Montaigu, vers Remouillé, vers Aigrefeuille : de ce côté, pensait -il, arriveraient Charette, Lescure, tous ceux qu'il attendait. Par intervalles, il prêtait l'oreille, croyant entendre le canon. Plusieurs fois il renouvela son attaque, ne pouvant croire à son abandon. Enfin désespérant de sa fortune, il se retira, non vaincu, mais laissant le plan inaccompli. En dépit de la journée de Torfou, les Mayençais étaient sauvés.

Telle fut cette campagne de cinq jours. Les plus prévoyants des Vendéens avaient lieu d'être soucieux ; mais pour qui se contentait de la surface, quelle n'était pas la brillante apparence ! Le 18 septembre, victoire à Coron, le 19 à Torfou, le 21 à Montaigu, le 22 à Saint-Fulgent. Sur ces entrefaites, on apprit une autre victoire, remportée le 19 septembre à Pont-Barré sur les troupes sorties d'Angers. Ainsi en cinq jours, cinq victoires. Jamais on ne vit une révolte, ni si glorieuse, ni si près de succomber. Les paysans retournèrent à leurs champs, tout fiers des Mayençais vaincus. En beaucoup de paroisses, on chanta le Te Deum. De Châtillon cette petite capitale du pays conquis^ partirent les derniers bulletins emphatiques et triomphants. Là aussi il y eut Te Deum^ messes solennelles et harangues de prêtres. Ce fut pour l'évêque d'Agra, le surprenant mystificateur, la suprême occasion d'officier pontificalement devant un peuple qui croyait encore en lui ; on le vit coiffé de la mitre, orné

de la crosse et bénissant avec tant de bonne grâce, tant de contentement, qu'on lui eût presque pardonné de bénir sans droit. Si nous en croyons la marquise de La Rochejaquelein, l'évêque avait pourtant son maître dans l'art d'organiser les pompes religieuses ; c'était le chevalier de ***, qui se montrait, nous apprend la marquise — et je relève cette note d'ironie dans la sombre tragédie des choses — a un général parfait pour les processions ».

Coup sur coup, dans les derniers jours de septembre, le Comité de Salut pubhc connut les victoires des rebelles. Il avait placé son espoir dans les Mayençais. Aussi la déception fut profonde ; et un mot se retrouva sur toutes les lèvres : Quand serons-nous débarrassés de la Vendée?

Loin de dissimuler ses craintes, le Comité les pubha. De nouveau Barère gravit la tribune de la Convention. C'était le l^'" octobre. « L'inexplicable Vendée, dit-il, existe encore. » Il ajouta : « Vingt fois les représentants, les généraux et le Comité lui-même ont annoncé la destruction de ces fanatiques : mais de petits succès ont été aussitôt suivis de grandes défaites. j> Quel était le nombre des insurgés? En chiffres ronds et sans autre souci de précision, Barère les évaluait à cent mille. Au début, ils n'avaient ni poudre, ni armes, ni canons : la victoire, l'assistance étrangère et peut-être aussi, insinuait Barère, la trahison, avaient fourni l'artillerie, le» munitions, les fusils. Le tableau des revers suivait. Quelle en était la cause? L'insuffisance des généraux, les conflits des autorités, la mollesse des mesures. Ayant parlé de la sorte, Barère indiquait les remèdes. Il fallait tout simplifier, tout unifier : il y avait eu trop de Représentants ; il n'en

faudrait plus que quatre : il y avait eu trop de généraux; il ne faudrait plus qu'un seul chef: il y avait eu deux armées, l'armée des Côtes de Brest^ l'armée des Côtes de la Rochelle; il n'en faudrait plus qu'une seule qui s'appellerait Varmée de VOuest. Le reste du rapport se résumait en une sauvage exhortation à épurer et à détruire. Il y avait urgence à éliminer les officiers nobles, les étrangers, les suspects. I! n'y avait pas une moindre urgence à se montrer impitoyable, car « une ville en cendres coûte moins qu'une Vendée qui absorbe les armées et consume la fortune publique ».

Au Comité de Salut pubhc appartenait l'exécution. Opportun était le projet de tout unifier. La réalisation fut misérable. A une seule armée, l'armée de l'Ouest, il fallait un seul chef : celui qu'on choisit pour généralissime s'appela Leschelle, ancien soldat au régiment de Rouergue, puis maître d'armes à Saintes, nommé naguère général par la protection de Ronsin. Une ample épuration suivit qui élimina pour crime de naissance ou d'amitiés suspectes les plus notables parmi les officiers. Furent destitués tous ensemble Canclaux qui était marquis et son lieutenant Grouchy qui l'était pareillement ; puis, pêle-mêle et aussi comme eideçant^ Menou, Duhoux, enfin Beffroy qui commandait les troupes de Luçon, et Miezkowski qui commandait la division des Sables. Aubert-Dubayet, le chef des Mayençais, fut mandé à Paris ; et ce rappel ne laissa pas que de marquer quelques soupçons contre les Mayençais eux-mêmes : « Cette troupe, écrivait le ministre de la guerre, longtemps enfermée dans une place étrangère, n'a pu se fortifier autant que nous dans les principes actuels de notre gouvernement (1). » En revanche, on conserva soigneusement Rossignol, en le confinant à la vérité dans le commandement de la région au nord de la Loire. Quant aux Représentants, c'était grande

(1) Lettre du ministre de la guerre au général Leschelle, 2 octobre 1793. (Savaby, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 206.)

sagesse d'en diminuer le nombre. Ceux qui arrivèrent firent regretter ceux qui partirent. Parmi les nouveaux venus, le plus fameux serait Carrier.

Entre temps, Canclaux était rentré dans Nantes, fort meurtri de l'échec, mais tout heureux de son corps d'armée sauvé. Ses pensées s'étaient aussitôt fixées sur la prochaine revanche. Promptemcnt il avait réorganisé les Mayençais et leur avait adjoint un petit corps de grenadiers très mtrépides, commandés par l'adjudant général Blosse. Dès les premiers jours d'octobre, il avait repris ses opérations ; et le 6, entre Montaigu et Tifîauge.s, près du village de Saint-Symphorien, les rebelles avaient été défaits. Comme il se félicitait du succès, un courrier survint qui lui apprit sa destitution.

Le surlendemain arriva dans Montaigu Leschelle, le nouveau commandant en chef. Il était accompagné de Carrier. Un conseil de guerre se tint auquel assistèrent Kléber, les représentants du peuple, et aussi Vimeux et Baupuy, les chefs des brigades mayençaises. Kléber avait recueilli les dernières pensées de Canclaux et, depuis deux jours d'ailleurs, commandait par intérim. Il traça l'exposé de la campagne destinée à finir la guerre. Ce plan était, sauf quelques retouches, celui qui avait été arrêté un mois auparavant et que les dernières défaites avaient contraint d'ajourner. Les Mayençais, grossis des divers corps commandés naguère par Canclaux, se porteraient vers Mortagne, c'est-à-dire vers le cœur de la Vendée. La division de Luçon se dirigerait vers le même heu, en passant par les Herbiers. Dans le même temps, toutes les autres portions disponibles de l'ancienne armée des Côtes de la Rochelle quitteraient leurs cantonnerients, se rallieraient à Bressuire, puis se jetteraient sur Ciiâtillon. Ainsi seraient enlacés de tous côtés les Vendéens. A cet exposé KJéber joignit sur l'état du pays quelques renseignements qui lui avaient été fournis par un magistrat de Cholet devenu soldat et qu'on appelait Savary. Leschelle

écouta distraitement. Une carte passa sous ses yeux, mais qu'il ne regarda pas. Au plan développé par Kléber il répondit, dit-on, par ces seuls mots : « Oui, ce plan est fort de mon goût ; mais j'observe qu'il faut marcher en ordre, en masse, et majestueusement. » Sur cette réflexion, la séance fut levée. On présenta les troupes. Carrier les harangua, puis Leschelle qui ne se montra pas plus entraîneur d'hommes qu'il ne s'était révélé stratégiste. Cependant, des rangs des Mayençais quelques cris s'élevèrent : Vwe Duhayet! C'était l'adieu des soldats au chef qui venait de partir.

« Je crois qu'on a pris à tâche de nous envoyer tout ce qu'il y a de plus ignorant. » Ainsi s'exprimait le lendemain Merhn de Thionville en parlant du nouveau généralissime. Heureusement pour la république, Leschelle, qui avait le défaut de ne rien savoir, aurait aussi le mérite d'aimer à ne rien faire. Son inertie le sauverait de son ineptie ; et il se rachèterait d'être le plus incapable en étant aussi le plus paresseux. Sous son nom un autre allait commander : Kléber, Et c'est lui qui cueillera la victoire.

D'un bout à l'autre du territoire insurgé, on avait chanté le Te Deiim^ pour Torfou, Coron, Pont-Barré, Montaigu, Saint-Fulgent. Les dernières notes de l'hymne glorieux s'étaient comme étranglées dans un profond retour d'angoisse. C'est que tout prédisait non le salut, mais la perte.

Le grand sujet d'anxiété, ce sont les Mayençais sauvés. On les a battus, non abattus. Ils se sont reformés ; on vient d'éprouver leur valeur au combat de Saint-Symphorien, et de nouveau dans la vallée de Tiffauges ou aux environs do Torfou, le sol résonne sous leurs pas.

Une impression domine déjà, celJe de l'étoufTante étreinte. Les rebelles n'ont pas assisté aux conseils de l'ennemi ; mais ils devinent ce qui s'y est passé. Ils connaissent par le menu la topographie de leur pays, pour l'avoir parcouru tant de fois au cours de cette prodigieuse guerre. Kléber va arriver de l'ouest ; puis des troupes surviendront de Luçon, de la Clîâtaigneraie, de Bressuirc ; de tous côtés, le cercle se resseri era, et une à une ou toutes ensemble tomberont les places de sûreté conservées jusqu'ici : Mortagne qui sert d'arsenal, Beaiipréau où sont installés les magasins, Cholet qui est la ville de ressources, Chemillé, témoin de la première victoii-e, Saint-Laurent-sur-Sèvre où sont soignés les blessés.

En ces conjonctures terribles, y a-t-il vraiment im chef? D'Elbée, admirable de vertu et non dépourvu de lumières, n'a point réussi à s'imposer. Partout se montre, avec l'héroïsme des âmes, la divergence des volontés. Il y a ceux qui, comme La Rochejaquelein, veulent combattre sans cesse, et ceux qui, comme d'Elbée, veulent entra les batailles laisser aux paysans quelque répit. Il y a les doux qui, comme Lescure, aspirent à garder l'humanité, et les faroucb?s qui, comme Marigny, ne songent qu'à rendre le sang pour le sang. Tandis que le commandant en chef n'a d'autre dessein que de se maintenir dans la région insurgée, en dehors de lui un autre projet s'agite. Depuis longtemps Bonchamps songe à porter un corps sur la rive droite de la Loire et du côté de la Bretagne. Ce qui, dans les vues de Bonchamps, n'est que diversion, se transforme, dans l'esprit de quelques-uns, en un complet déplacement de l'insurrection : on jettera de l'autre côté du fleuve, à la manière d'une migration, tout le peuple soulevé : ainsi pensent d'Autichamps, Donnissan, exagérant l'un et l'autre, au point de le dénaturer, le dessein de Bonchamps ; ainsi pense surtout Talmont, avide de retrouver la région du Bas-Maine où il se pique de rencontrer des amis et de recruter des soldats. Cependant Charette qui, par une résolution si fatale, a entraîné les Vendéens vers Saint-Fulgent,

est rentré dans le Marais. Entre lui et la grande armée, une misérable rivalité pour un partage de butin a ravivé les querelles. Il médite, non de rejoindre ses alliés, mais de conquérir Noirmoutiers. Plus que jamais il se confine en son isolement ; en quoi il perdra tout ensemble, et les autres et lui-même.

Pendant ce temps, les paysans commencent leurs semailles, mais avec le sentiment qu'ils ne récolteront plus. Ils ignorent les détails. Ce qu'ils savent suffît pour les éclairer. II n'est guère do métairie qui n'abrite un blessé. Déjà l'extrême fatigue engendre les maladies. Sous le terrible souvenir des luttes passées, dans la prévision de luttes plus terribles encore, certaines âmes ne commencent-elles pas à s'amollir? Des documents qui paraissent dignes de foi marquent on plusieurs lieux une résistance lassée. On peut noter ces symptômes dans la région de la Châtaigneraye, au pays de Bressuire, autour de Montaigu. Ici les gens des campagnes expriment leur répugnance à livrer leur bétail, leurs provisions, en échange de bons payables après la guerre. Là ils envoient aux autorités des émissaires chargés de porter des paroles d'obéissance. Dans une commune voisine de Remouillé, ils vont même, dit*on, jusqu'à li\Ter aux répubhcains, en signe de soumission, une charrette pleine de piques, de faulx, de fusils (1), Qu'une parole de modération vienne tempérer l'extrême rigueur, qu'un mot, un seul mot de tolérance rehgieuse résonne au milieu des mots de haine, et ce qui est aspiration isolée se transformera peut-être en un vœu général d'apaisement. Mais en dépit des suggestions courageuses de certains magistrats locaux (2), le gouvernement central ne veut connaître et appliquer

(1) Voir Chassin, Guerre de Vendée, t. III, p. 136-139.

(2) Rapport des commissaires du département de la Vendée aux administrateurs du département ; rapport de Coyaud, procureur syndic du district de la Châtaigneraye au procureur général syndic de la Vendée. (Chassin, la Vendée patriote, t. III, p. 146-147.)

d'autros lois que celles qui prescrivent l'immolation, la ruine, l'incendie. Et à leur tour les Vendéens se rejettent en arrière. On les pille, ils pilleront; on les brûle, ils brûleront; on les immole, ils immoleront.

C'est dans ces dispositions à la fois exaspérées et terrifiées que commence la nouvelle campagne. Elle commence autour de Châtillon, perdue, puis reprise par les royalistes et enfin reconquise par les républicains qui l'abandonnent après l'avoir incendiée. C'est comme le premier acte de l'horrible guerre renouvelée. Mais l'opération décisive, la seule que vraiment l'iiistoire doive retenir, c'est celle que poursuivent les Mayençais.

Le 14 octobre, ils quittent Montaigu. Le généra en chef est officiellement Leschelle, en fait Kléber. Aux valeureux soldats ont été jointes les meilleures troupes de l'ancien corps de Beysser : le 109^ et le 77^ de ligne. En outre, chemin faisant des renforts arriveront : ce sera la division de Luçon, au-devant de laquelle se sont portés les grenadiers de Blosse ; puis ce sera, on l'espère, le corps de Chalbos. Les troupes de Chalbos sont médiocres. Mais la division de Luçon ne laisse pas que d'être solide ; elle est commandée par Bard, le successeur de Befîroy ; et Bard a lui-même pour principal lieutenant Marceau.

Le soir, les Mayençais couchent à Tiffauges, Ce sont les lieux où ils ont été vaincus. Mais ce souvenir les excite loin de les ébranler. Le 15, ils se remettent en route. L'objectif est Mortagne. Ils ont ouï dire que, dans cette ville, les hrigandfi ont rassemblé leurs approvisionnements, leurs munitions, leurs réserves d'artillerie. Ils se figurent une grande cité qui est comme la place d'armes de l'armée cathohque. Et d'un pas plus alerte ils se hâtent : «Mortagne, disentils, c'est la fin de la guerre. »

Kléber conduit la marche. Il va s'engager en plein pays ennemi, et la récente leçon de Torfou l'invite à la prudence .A ses côtés est Savary, auxiliaire précieux par sa connais-

sance des lieux. Sur ses conseils, Kléber évite les gorges boisées de la Sèvre. Au prix d'un détour, il s'élève vers le nord, jusqu'au village de la Romagne. Là règne un plateau un peu plus découvert, moins propice aux embûches. C'est de là que, vers le milieu du jour, il s'achemine vers Mortagne. A quelque distance, en un lieu qu'on appelle la Lande de la Haie, il arrête ses troupes ; puis, soucieux d'éviter toute surprise, il se porte en reconnaissance vers la ville.

Bâtie en amphithéâtre sur la rive droite de la Sèvre, la petite cité eût été défendable. Elle était protégée au sud par la rivière, du côté de l'ouest et du nord-ouest par son château. Mais les Vendéens se sont décidés à se replier. Matériel, parc d'artillerie, prisonniers, tout a été évacué vers Bellefontaine, Beaupréau, Saint-Florent. Kléber approche avec un faible détachement : nul indice de résistance ; çà et là quelques affûts brisés, quelques voitures qu'on n'a point eu le temps d'emmener ; du château monte un peu de fumée, ce sont les dernières traces d'une explosion qui s'est produite l'avant-veille. Des rues désertes, deux ou trois petites chapelles récemment abandonnées et où quelques cierges achèvent de se consumer. Tout ce qui reste d'habitants s'est réfugié dans les huttes, les cabanes, les abris rocheux au bord de la Sèvre. Cependant Kléber parvient à joindre quelques femmes qui donnent les signes de la plus vive terreur : il les interroge, les rassure, et apprend d'elles que les rebelles se sont retirés vers Cholet.

Soit arrière-crainte d'embuscade, soit désir d'éviter le pillage, Kléber tient son armée éloignée de la ville. A ce moment, sur la rive gauche de la Sèvre, on distingue un nuage de poussière ; on perçoit en même temps le bruit confus d'une troupe en marche : c'est la division de Luçon, accompagnée des grenadiers de Blosse et qui descend par la route des Herbiers. Le renfort est de cinq ou six mille hommes qui vont se joindre aux treize ou quatorze mille soldats que conduit Leschelle et que commande Kléber. La jonction de

toutes ces forces permet la hardiesse. Bard, avec une partie de la division de Luçon, est lancé en avant-garde dani^ la direction de Cholet. Dans cette ville est sans doute l'armée catholique. C'est là qu'il faut la chercher.

Cholet, où avait grandi la fortune vendéenne et où cette fortune allait sombrer, se rempHssait depuis plusieurs jours des images du deuil, de la dévastation et de la ruine. Vers ce lieu comme en im dernier asile refluaient tous ceux que chassait l'invasion. Danstous les chemins creux du Bocage, c'était un défilé de chariots portant le mobilier, les bardes, les ustensiles de ménage, les grains qu'on venait de battre ; les femmes suivaient, tenant les enfants et poussant devant elles le bétail. A chaque croisée de route, de nouveaux convois essayaient de s'intercaler : de là des retards, des reflux d'hommes et de chevaux, des écrasements, A certains moments, un cri, proféré on ne sait par qui, signalait l'approche des bleus; alors toute cette foule prise de terreur grimpait les talus, fonçait à travers les haies épineuses, se dispersait dans les landes. Quand l'alerte avait cessé, on recherchait, en un surcroît de confusion, les chevaux, les voitures, les bœufs, tout ce que, dans la panique, on avait abandonné. De temps en temps, une halte semblable à celle d'une peuplade errante : on mangeait un peu de pain ; on déterrait quelques pommes de terre. Puis dans la même angoisse, la marche se poursuivait. On se battait à qui passerait le premier et, presque en même temps, dans la commune détresse, on s'entr aidait ; on se disputait, puis ensemble on priait. Dieu paraissant le seul refuge, c'était une émulation de vœux naïfs, de promesses de cierges ou d'offrandes : si

l'on était sauvé, on irait en pèlerinage à Saint-Laurentsur-Sèvre, à la chapelle du Mont-des-Alouettes ou bien encore à la madone du pont de Mortagne. Ainsi parlaient les paysans du Bocage, tandis que les riverains de la Loire promettaient un ex-voto à la chapelle du Marillais.

Cholet ne peut renfermer ni nourrir toute cette multitude. Mais où aller? Point vers l'ouest, point vers le midi non plus : qu'on gravisse en effet l'esplanade qui domine la petite rivière de la Moine ; et du côté de la Romagne, du côté de Mortagne et des Herbiers, de longues colonnes de flammes révèlent la présence ou le passage de l'ennemi. Il faut se garder aussi de prendre le chemin du sud-est. Là-bas Châtillon achève de brûler. Mais si l'on remonte vers le haut de la ville, si l'on atteint la lande de la Papinière, de là, vers le nord, l'œil se repose par l'aspect d'une campagne plus paisible. Dans la direction de Trémentine, de Chemillé, de Beaupréau, point de signe d'incendie, donc point encore d'ennemis. Et c'est de ce côté que l'exode continue. Il se continue en se rapprochant de la Loire. Et alors, par une rencontre de pensées, la même idée que quelques chefs caressent germe dans le cerveau de la foule : si l'on pouvait franchir la grande Loire ! Ce serait le salut pour un jour, et Dieu se chargerait du lendemain.

A tous les clochers, le tocsin sonne pour réunir les hommes vahdes. Ils se rassemblent avec quelque lenteur, non par défaut de courage, mais par solhcitude pour les femmes, les enfants, les débris de biens à sauver. Ils mettent à l'abri ce qu'ils peuvent. Puis les voici qui arrivent au rendez-vous, portant leur fusil, leurs munitions, un peu de pain, résolus par tempérament et aussi par désespoir ; car dans l'extrémité du péril, la vaillance sera plus sûre que la lâcheté.

Le 15 octobre, l'armée cathohque est encore incomplète. Pourtant elle est assez forte pour qu'on s'avance au-devant des hleiis.

Donc qVlq sort de Cholet. A gauche est Lescure qui prend

168 HISTOlRIi RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

possession des futaies entourant le château de la Tremblaye. Au centre, d'Elbce et La Rochejaquelein se dirigent vers Saint-Christophe. A droite, Bonchamps, au prix d'un long détour, se porte vers la Séguinière, puis vers la Romagne, dans l'espoir de tourner l'ennemi.

C'est à ce moment même que Bard, avec la division de Luçon, débouche sur la route de Mortagne à Cholet. Tout en avant est Marceau qui déjà touche au bois de la Tremblaye.

Ainsi se choquent les deux armées. Pendant trois ou quatre heures, on vit les chances se balancer : c'est d'abord Marceau accablé sous le nombre ; puis Bard venant à son aide et fonçant sur les royalistes. Sur ces entrefaites, Bard est atteint d'un coup de feu, et les Vendéens menacent de déborder la petite armée de Luçon. Marceau prend le commandement et longtemps soutient le poids de ia lutte. Il est sur le point de pher, quand arrivent les Mayençais. Sous l'effort des vaillantes troupes, les Vendéens sont enfin rejetés vers Cholet. Tel est le combat qu'on a appelé le combat de la Tremblaye. Il est demeuré, à un double titre, fameux. Cette journée est celle où Lescure fut blessé à mort ; elle est aussi celle où Marceau parut pour la première fois, à côté des Mayençais ses frères d'armes de demain, à côté de Kléber son émule de gloire.

Cholet n'était qu'à cinq kilomètres. Les vainqueurs s'y portèrent. Toute proche, la ville apparaissait, s'étalant en amphithéâtre au delà d'un ravin où coulait la Moine : au premier plan — et dominant le vallon — l'esplanade du château ; au delà les maisons, les blanchisseries, puis les deux éghses, dans le bas Notre-Dame, en haut Saint-Pierre. La proie était sous les yeux, invitant à la conquête ; et il semblait que cette conquête fût l'achèvement de la victoire. Mais les républicains étaient doublement lassés, et de la longue étape et de la bataille. Le jour baissait. La position elle-même était malaisée à aborder, à moins que les rebelles ne fussent complètement démorahsés. Tout près des bords

de la Moine, les assaillants s'arrêtèrent, tout excédés de leur labeur. Ils s'étendirent dans les prairies, pêle-mêle, au hasard de l'arrivée, sans aucun souci de se garder. A quelques centaines de mètres, sur l'autre berge, étaient les Vendéens qui, à cette heure, eussent pu fondre sur leurs adversaires et changer peut-être leur revers en succès. KJéber survint, se répandit en reproches, rudoya tout le monde, même Marceau qu'il voyait pour la première fois ; avec beaucoup de peine, il établit des postes, rallia les corps et introduisit un peu d'ordre en cette confusion. La nuit vint. Des deux côtés de la Moine, les vedettes s'insultaient : vive la République! clamaient les uns; vive le roi! répondaient les autres. Par intervalles, les républicains lançaient des bombes ; l'une d'elles tomba sur le clocher de Saint-Pierre, d'autres éclatèrent sur les maisons ; deux incendies s'allumèrent, et Cholet s'éclaira de flammes tout de même que les villages qu'avait traversés l'armée patriote (1).

Nul ne doutait qu'à l!aube la lutte ne reprît, et cette fois décisive. L'imprévu dominant de plus en plus, un incident survint qui éloigna l'une de l'autre les deux armées, au moment où elles allaient s'aborder.

A une heure déjà fort avancée, l'un des officiers vendéens, Poirier de Beauvais, alla trouver La Rochejaqaelein : « Les munitions manquent, lui dit-il, non seulement pour l'artillerie mais pour l'infanterie. Je viens de vérifier les coffres ; ils sont presque vides (2). » Un grand trouble suivit ; puis une courte enquête apprit que, par suite d'une erreur ou pour toute autre cause non éclaircie, toutes les réserves avaient été dirigées sur Beaupréau. Aussitôt Talmont fut dépêché pour se rendre à toute vitesse en cette ville et en ramener

(1) BouTiLLiEB DE Saint-Andbé, Mémoires d'un père à ses enfants, p. 190-191.

(2) Poirier de Seâuvajs, Mémoires, p. 142. — Voir aussi Henri Gibbrt, Précis de la guerre de Vendée, publié par M. Baouknieb-Désormeadx, p. 96.

170 IllSTOlHE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

ce qui manquait. Il partit. Mais de Beaupréau à Cholet il y avait cinq lieues. Qu'on calculât l'intervalle nécessaire pour l'aller, pour le chargement des munitions, pour le retour : il était presque impossible que le convoi arrivât à temps. Les heures s'écoulèrent : aucune nouvelle du prince de Talmont. Le prince avait-il fidèlement rempli sa mission ? On a prétendu, mais sans prouves, qu'étant dès cette époque partisan du passage de la Loire, il n'était pas fâché du contretemps qui retenait à Beaupréau, c'est-à-dire à quelques lieues du fleuve, les principales ressources des Vendéens; dans cet esprit il aurait, dit-on, mis quelque mollesse à l'exécution des ordres qui lui avaient été confiés. L'aube était proche. D'un moment à l'autre l'ennemi pouvait attaquer. Une résolution fut prise alors, celle de se replier sur Beaupréau. A la petite pointe du jour, l'armée catholique défila, allant chercher ses munitions pLÙsque ses munitions ne venaifint pas.

C'est ainsi que, dans la matinée du 16 octobre, Kléber entra sans coup férir dans Cholet évacuée. Dans la ville peu d'habitants, la plupart se cachant ou ayant suivi les Vendéens. Ceux qui étaient restés arborèrent les couleiu-s tricolores, mais non sans tremblement, tant ils craignaient un nouveau retour de fortune ! Savary accompagnait Kléber, Chemin faisant il lui montrait, lui décrivait les lieux : au sud de Cholet, la Moine coulant dans un assez profond vallon ; puis au nord et à l'est, en venant de la Moine, un grand redressement de terrain : deux châteaux importants qui pouvaient servir de point d'appui, vers l'ouest le château de la Treille, au nord-est le château du Bois-Grolleau ; enfin tout au nord sur un plateau, une vaste lande presque dénudée d'arbres et qu'on appelait la lande de la Papinière. Cette exploration achevée, Kléber fixa l'emplacement de ses troupes. Il décida de les ranger en arc de cercle, depuis le château de la Treille jusqu'à celui du Bois-GroUeau : à gauche, du côté de la Treille, il établit la réserve des Mayençais et quelques autres

VICTOIRES ET DÉI-'AITES 171

corps, SOUS les ordres du général Haxo ; au centre de la ligne, il plaça la division de Luçon que commandait, à défaut de Bard, Marceau ; à droite, appuyée au Bois-Grolleau, il répartit l'une des brigades mayençaiées, la brigade Vimeux. L'avant-garde, sous les ordres de Beaupuy, l'un des chefs mayençais, prit possession de la lande do la Papinière. Toutes ces dispositions furent prises en l'absence du général en chef Lcschelle ; car sa nullité, d'après ce que nous apprend Kléber, avait engagé les représentants du peuple à le mettre en tutelle. A une heure avancée de la soirée, arriva un important renfort : ce fut la division Chalbos forte d'une dizaine de mille hommes ; ce qui porterait à près de trente mille hommes les forces patriotes. Au milieu de la nuit, elle organisa ses bivouacs tout au sud, sur la rive gauche de la Moine.

Tandis que Kléber entrait dans Cholet, les Vendéens atteignaient Beaupréau. Ils y tinrent conseil. La ville de Beaupréau était située sur une hauteur et protégée au midi par la rivière del'Evre. On pouvait s'y fortifier et y attendre les républicains. La motion, quoique assez sage, rencontra, semble-t-il, peu de faveur. Une conduite tout opposée consistait à se pourvoir de munitions, à reprendre le chemin de Cholet, à fondre sur l'ennemi ; cette résolution fut soutenue, à ce qu'on assure, par La Rochejaquelein qui eût voulu partir de suite, puis par d'Elbée qui jugeait meilleur que l'armée se complétât et notamment qu'on attendît la division de M. de Lyrot. Divers autres avis furent émis, celui de morceler l'armée en petites bandes et de poursuivre dans le Bocage la guerre de partisans, puis celui de descendre vers Je Marais et d'aller, si on le pouvait, vers Charette. Enfin

il y avait ceux qui n'avaient plus qu'une idée fixe, celle de passer la Loire : tels étaient Talmont, d'Autichamps, Donnissan, tous s'abritant derrière Bonchamps dont ils exagéraient les pensées jusqu'à les rendre méconnaissables, tous agissant par instances, par menées aussi, — car l'extrême malheur lui-même n'exclut pas l'intrigue, — tous montrant à l'armée le grand fleuve qui n'était plus qu'à quatre lieues, et au delà duquel était, disaient-ils, le salut.

J'éprouve quelque scrupule à parler de ces délibérations : nul procès- verbal et en général nulle écriture : une assemblée de chefs que bientôt la mort frapperait presque tous : rien que des souvenirs recueillis le plus souvent par des acteurs secondaires. La seule chose qu'on sache bien, c'est ce qui fut arrêté. Il fut décidé que le lendemain on referait en sens inverse la route qu'on venait d'accomplir et qu'on marcherait sur Cholet. Toutefois la résolution ne fut adoptée qu'avec un amendement. Il fut convenu que quelques milliers d'hommes — quatre mille à ce qu'il semble (1) — seraient détachés vers Saint-Florent, y passeraient la Loire, et s'empareraient de Varades. En cas de défaite, l'armée aurait ainsi — on se le figurait du moins — une retraite assurée de l'autre côté du fleuve.

Pendant l'après-midi, de nouveaux contingents arrivèrent ; car le désespoir, l'exaspération des incendies mettait, même aux indécis, les armes à la main. Le 17 au matin, l'armée s'ébranla. Elle comptait près de trente-cinq mille hommes, la plupart munis de fusils, d'autres portant seulement des piques. Le difficile pour une si grande masse était de déboucher, les chemins étant peu nombreux, étroits, resserrés entre des haies épineuses et de hauts talus. Les dernières files quittaient Beaupréau quand déjà les premières colonnes approchaient de Cholet. Chemin faisant on entendit au nord

(1) Mémoires de Mme la marquise de La Roche jaquelein, p. 265, édition de 1889.

le bruit du canon : c'était l'un des oflîciers royalistes, M. de Turpin, qui, ayant déjà passé la Loire, attaquait Varades. La marche se poursuivit. Vers le milieu du jour, les Vendéens

Begrodes

mORTAGJYË

BATAILLE de CHOLET

( 17 Octobre 1793)

sortant des bois et des terrains couverts qui avaient dissimulé leur approche, prirent pied tout à coup sur la lande de la Papinière.

Klcber s'attendait à une bataille, mais ni en ce lieu, ni pour ce jour-là. Il ne pouvait se figurer que les rebelles qui, le 16, s'étaient retirés vers le nord, reprissent le lendemain le même chemin pour redescendre jusqu'à lui. Une femme ds Cholct lui annonça l'attaque prochaine. Il n'y crut pas. Dans cette matinée du 17, on avait, parmi les patriotes, débattu divers plans ; en fin de compte, on avait décidé de marcher sur Beaupréau.

On en était là quand, vers une heure de l'après-midi, aux avant-postes répul)licains, entre le village du May et la Papinière, une vive fusillade éclata. Puis on vit les vedettesse replier précipitamment ; c'étaient les Vendéens qui approchaient.

Beaupuy commandait l'avant-gprde. En hâte, il porte vers l'ennemi, d'un côté les grenadiers de Blosse, de l'autre la légion des Francs. Puis il demande secours à Klébor.

Kléber était étabh au château de la Treille. En l'absence ou dans la honteuse inertie de Leschelle, il était le vrai commandant en chef. A la nouvelle de l'attaque, il fait battre la générale dans la ville et au camp. II a peine à comprendre la manœu\Te des Vendéens, hier évacuant Cholet, aujourd'hui s'y reportant. Cependant les estafettes se succèdent, venant de la Papinière. Est-ce une simple alerte? Est-ce un assaut de toute l'armée rebelle? Dans l'incertitude, ICléber n'ose affaiblir, ni sa droite où sont les Mayençais de Vimeux, ni le centre où est rangée la division de Luçon, ni surtout la gauche qiii peut être tournée par les bois. Sur l'heure, il se borne à prescrire à Beaupuy de tenir bon. Ce n'est que plus tard, et sans doute sur des messages de plus en plus pressants, qu'il se décide à expédier un renfort. Dans les prairies au bord de la Moine est étabh le corps de Chalbos.

De ce corps, il tire la division Muller et la dirige vers le lieu du combat.

Des bords de la Moine à la lande de la Papinihe la distance est assez longue. Pendant ce temps, l'avant-garde, livrée à elle-même, continue à porter le poids de la bataille. Los Vendéens ont débouché lentement, à cause de la nature du terrain et de l'ôtroitesse des chemins. Voici qu'ils commencent à envahir la lande. Ils jettent sur leur droite une foule de tirailleurs. Le reste s'avance, non selon l'ordre accoutumé, mais en masse et avec une furie de voleur qui semble défier la mort. Beaupuy met en ligne son artillerie : mais en beaucoup d'endroits, le feu a été mis aux genêts, et l'épaisse fumée paralyse l'effet du tir. Il prescrit à l'infanterie de charger à l'arme blanche : celle-ci, tout aguerrie qu'elle est, s'arrête et fléchit. Il a sous sa main un peloton de chasseurs à cheval et le porte contre l'ennemi : les cavaliers hésitent, puis prennent leur élan, mais bientôt tournent bride et reviennent en désordre. Beaupuy se porte au plus fort du combat. Son cheval est blessé et l'entraîne dans sa chute : « Prenez-le, c'est un général, crie La Rochejaquelein à ses hommes, mais ne le tuez pas. » Beaupuy réussit à se dégager, mais ses troupes plient. Par surcroît de péril, d'Elbée, Bonchamps ont débouché à leur tour et commencent à assaillir le centre républicain commandé par Marceau.

Cependant Muller a franchi le pont de la Moine ; il a gravi les rues qui conduisent dans la haute ville ; il s'avance vers le chsunp de bataille. C'est un renfort de quatre ou cinq mille hommes, renfort peut-être sauveur. Mais ce sont des troupes faibles, sous un chef qui ne l'est pas moins. Au bruit de la mousqueterie, les rangs commencent à fléchir ; à la vue des fuyards, des blessés, l'incertitude devient panique. Et voici que tout ce ramassis d'hommes retraverse la ville, redescend vers la Moine, regagne le campement ; et pendant le reste du jour, on ne les reverra plus.

C'est le moment de la grande détresse. Les plus hardis des

Vendéens attaquent les premières maisons des faubourgs. Les troupes de Muller, toutes débandées, propagent, comme par contagion, la terreur. Des voitures, des fourgons dévalent au galop les rues de Cholet et se précipitent vers le pont de la Moine. Dans la ville, les drapeaux tricolores disparaissent. Les patriotes ne songent plus qu'à se sauver, comme la veille les royalistes. Parmi les fuyards est le représentant Carrier. Et plusieurs de dire de lui : « Si nous l'emportons, il reviendra tuer après la victoire. »

L'un des Vendéens, qui était demeuré dans Cholet, a pu écrire plus tard : « J'ai cru cà cette heure la Vendée délivrée (1). »

Et peut-être l'eût-elle été en effet sans Kléber et ses lieutenants.

Kléber a mesuré ses périls. Son avant-garde est refoulée, son centre ébranlé, la division Muller en déroute. Cependant pour les Vendéens un danger naît de leur succès même. Échelonnés en venant de Beaupréau sur une longue et mince colonne, ils se sont précipités d'un élan furieux et ont fait fléchir la hgne répubhcaine. Mais en s'enfonçant dans cette ligne, ils l'ont fait pher sans pouvoir s'étendre eux-mêmes. De là, pour ceux qui déjà paraissent victorieux, un péril terrible. Que les ailes de l'armée républicaine se portent en avant ; et elles pourront enserrer, déborder même ceux qui ont débouché sans se déployer.

Kléber s'est appliqué jusqu'ici à ne pas se dégarnir. La nécessité fait taire cette prudence. De l'aile gauche qui est appuyée au château de la Treille, il détache quelques-uns de ses bataillons les plus solides, notamment le 109^ de hgne. Ces vaillants soldats descendent rapidement les pentes ; puis aux accents de la Marseillaise^ ils remontent les coteaux et, prenant en flanc les Vendéens, se montrent tout à coup sur la lande de la Papinière. Aux sons de la musique, à la vue

(1) BoxrriLLiEB de Saint-André, Mémoires d'un père à ses enfants, p. 195.

des uniformes, les paysans croient à un nouveau corps d'armée. Ceux que surprend cette apparition ne sont pas les combattants des premiers rangs. Ceux-ci ont foncé depuis longtemps et, au risque d'être cernés, sont engagés bien avant dans la mêlée. Mais ceux qui subissent cette attaque impétueuse, ce sont les hommes qui ont débouché les derniers, gens moins intrépides, moins bien armés aussi. Dans cette foule, l'irruption subite, inattendue, provoque la confusion. Plusieurs se débandent ; puis de quelques bouches part ce cri : A la Loire! à la Loire! car les pensées de Talmont et de ses amis se sont propagées comme par rayonnement.

C'est le premier fléchissement, non la défaite. Tandis que les dernières files de la longue colonne vendéenne sont ébranlées, les hommes des premiers rangs, ceux qui ont triomphé des soldats de Beaupuy, sont en pleine bataille. Sans souci de ce qui se passe en arrière, ils pressent maintenant de leurs efforts le centre républicain. Là se poursuit la lutte acharnée, inexorable. Cependant Marceau masque ses canons derrière les hgnes de l'infanterie, laisse avancer l'ennemi, puis ouvre les rangs et, par une décharge d'artillerie, couvre le terrain de morts et de blessés.

Décidément la fortune tourne contre les Vendéens. Mais en cette armée de paysans, il y a une élite de quelques milliers d'hommes, qui ne connaissent ni les défaillances ni la crainte. D'EJbée, Bonchamps, La Rochejaquelein sont à la tête de cette troupe intrépide. C'est l'heure des corps à corps implacables, des prouesses obscures, des efforts suprêmes. En ce moment, un message pst remis à Bonchamps. C'est un billet qui annonce l'occupation de Varades. Le petit succès semble ironie cruelle auprès du désastre qui menace la cause vendéenne. Combien n'eussent pas été secourables, sauveurs peut-être, sur la lande de la Papinière, les quatre ou cinq mille hommes détournés d'avance vers la Loire ! Comme Bonchamps achève de lire le message, il T. m. 12

tombe blessé au ventre, et son sang éclabousse le petit papier qu'il retient encore en ses mains. Presque en même temps, d'EIbée s'affaisse, atteint d'un coup de feu à la poitrine. Et La Rochejaquelein reste seul en face de Marceau, tous deux de même âge, de même bravoure, de même renommée naissante, et destinés l'un et l'autre à mourir jeunes, purs et glorieux.

La sagesse eût conseillé de cacher à tout prix la perte des deux grands chefs. Dans la terrible confusion, on n'eut point ce sang-froid. Pai'mi les combattants, la rumeur se propage que d'EIbée, que Bonchamps sont blessés à mort. L'impression est la même que jadis au siège de Nantes quand, sur la place Viarmes, on a vu s'affaisser Cathelinoau. Gens d'Anjou, gens du Poitou sont refoulés loin de Cholet qu'un instant ils ont touchée et sont rejetés à l'extrémité de la lande. Encore un instant, et ils seront débordés par l'aile gauche républicaine qui les attaque de flanc, qui menace même de les prendre à revers. Le jour baisse et, si intrépides que soient les cœurs, les forces sont à bout. La retraite commence, fuite autant que retraite bien qu'honorée encore par des épisodes héroïques. Et vers Beaupréau reflue le gros de l'armée cathohque

Leschelle était resté toute la journée fort en arrière, sur le chemin du Bois-Grolleau. Kléber, le vrai vainqueur, put, en parcourant le champ de bataille, mesurer la grandeur du succès. Il put aussi mesurer la grandeur des pertes. Sur un espace de près d'une lieue, a dit un témoin oculaire, les champs étaient couverts de cadavres. En certains endroits, Vendéens et répubhcains étaient couchés côte à côte, victimes des mêlées où ils s'étaient enlacés. Pendant de longues années, sur la lande de la Papinière, les débris de toutes sortes ramenés à la surface par les laboureurs, ossements, baïonnettes, projectiles, attesteront la lutte acharnée. Les Mayençais surtout avaient payé un ample tribut à la mort, c Dans ma division seule, a écrit Kléber, j'ai perdu en cette journée

du 17 octobre et dans celle du 15, quatorze chefs de brigade, chefs de bataillon et officiers de mon état-major. » Il ajoute avec un accent pénétré de douleur : « Tous étaient mes amis, tous étaient mes compagnons de Mayence (1). » Et Ivléber avait raison de s'affliger. Il viendrait un jour où il n'y aurait plus de Vendéens, mais ce jour-là aussi il n'y aurait guère plus de Mayençais.

Dans Beaupréau, pendant toute la journée, on avait entendu le canon, d'abord du côté de Varades, puis dans l'après-midi du côté de Cholet. Vers huit heures du soir, on vit affluer les premiers fuyards.

Bientôt un lugubre cortège parut, celui des généraux blessés. Bonchamps, atteint d'une affreuse plaie au ventre, avait été transporté par les paysans sur une sorte de brancard fait de branchages et de couvertures. On l'interrogea ; il semblait comme insensible. On l'entendit murmurer quelques mots ; puis il retomba dans la torpeur. D'Elbée, quoique blessé en plusieurs endroits et particuhèrement à la poitrine, avait gardé sa connaissance et pouvait parler bien qu'avec peine. Poirier de Beauvais lui demanda sea ordres : « Eh I mon ami, lui répondit-il, que puis-je dans la position où je suis? — Tiendrons-nous ici? insista Poirier. — Où pourriez-vous donc aller ? répliqua d'Elbée. Je ne vois rien de mieux à faire. » Une charrette à bœufs attendait qui transporterait le général dans une métairie écartée. Il s'éloigna, tout épuisé de ce peu de paroles, tout torturé de son mal, maia peut-être secrètement satisfait de son impuissance, tant le commandement, souhaité jadis, lui avait été douloureux 1

(1) Kléber en Vendée, p. 225, note.

On a prétendu que dans Beaupréau un conseil se tint. Je mo figure mal ce que put être cotte délibération, dans les ténèbres, dans le désarroi de la défaite, dans l'absence de ceux qu'on avait coutume d'écouter et de suivre. La disparition des principaux chefs enhardissait les volontés dissidentes. Dans la chambre où ils avaient pris gîte, Donnissan et un autre officier, le chevalier Desessarts, se mirent à écrire des billets pour convoquer à Saint Florent, c'est-à-dire au bord de la Loire, les contingents des paroisses avec lesquelles on pouvait encore communiquer. Poirier de Beauvais survint, formula quelques objections, invoqua les intentions contraires de d'Elbée, celles de Lescure lui-même, gendre de Donnissan. « Nous ne forçons personne à passer le fleuve, repartirent Donnissan et Desessarts, nous nous bornons à indiquer un lieu de rassemblement. » Puis ils ajoutèrent : « Il n'y a pas d'autrp résolution à prendre, car déjà l'armée est en partie là-bas (1). »

Sur ce dernier point, ils avaient raison. Le dessein qu'une minorité avait ourdi, les soldats l'exécutaient. Pendant la bataille, un cri avait retenti : A la Loire! A la Loire! Ce cri avait trouvé écho. Parmi les fuyards, beaucoup s'étaient bornés à traverser Beaupréau. La nuit était claire, la distance courte, la route encore libre. Et vers le fleuve ils s'étaient précipités, de cette course irrésistible de ceux qui luttent pour la vie. « A la Loire! » clamaient-ils. Après? Après? ils ne savaient pas, ils ne calculaient pas. Mais la Loire, c'était une barrière entre l'ennemi et eux. Puis au delà, c'était l'inconnu et dans l'inconnu il y a l'espérance.

Tout suivit : canons, munitions, voitures, non-combattants. Entre deux haies de paysans marchaient les prisonniers répubhcains, sortes d'otages qu'on avait réussi à garder et qui de Mortagne avaient été transférés vers Bellefontaine et vers Beaupréau. Ceux qui se croyaient les conducteurs étaient

(1) Poirier de Beauvais, Mémoires, p. 149-150.

eux-mêmes enroulés dans le torrent. Un incident survint qui hâta l'exode. Vers deux ou trois heures du matin, une fusillade éclata. C'était Westermann qui n'avait pas assisté à la bataille, mais qui, arrivé après la défaite, s'était porté sur la trace des fugitifs. Il fit irruption sur le pont de l'Evre, pénétra dans Beaupréau qu'à ce moment, semblet-il, les Vendéens achevaient d'évacuer. Il recueillit à titre de butin ce que les vaincus n'avaient pas eu le temps d'emporter. Dans la ville se trouvaient encore quatre cents blessés. Nous savons parle témoignage de KJéber qu'ils furent égorgés.

Quand, en descendant la Loire, on a dépassé Ingrandes, on aperçoit de loin, sur la rive gauche, un coteau plus abrupt que ne le sont en général les collines de l'Anjou et qui, s'abaissant presque à pic jusqu'aux berges, domine à la manière d'un observatoire, les rives basses, les îles, toute la vallée. Sur cette hauteur apparaît, couronnée par l'église de son ancienne abbaye, la petite ville de Saint-Florent. A mesure qu'on approche, les détails se précisent. La ville s'est développée surtout du côté opposé au fleuve, là où la pente un peu moins rudo a permis d'étager les bâtisses. Tout au bas, à l'est du coteau, règne une plage qui se rétrécit ou s'étend suivant que les pluies ou les sécheresses ont grossi ou diminué les eaux : là sont amarrés, comme en un petit port, les bacs pour le passage ou les barques pour la pêche. Qu'on s'élève jusqu'à la terrasse attenant à l'église, et la Loire ellemême s'étalera tout entière, riante par la grâce du paysage, grandiose par l'étendue de son cours, se plaisant, suivant son caprice, tantôt à remplir, tantôt à découvrir ses grèves. Si le regard se porte de la rive gauche à la rive droite, on dis-

tingue d'abord un petit bras, au delà une île avec des oseraies et quelques cultures, plus loin le bras principal, enfin, sur le rivage opposé, le hameau de la Meilleraie et tout au bout, sur une très légère éminence, le bourg de Varades.

C'est en ces lieux que, le 12 mars 1793, s'était déroulé le premier épisode de l'insurrection angevine : c'est en ce même lieu que revenaient, après sept mois de luttes, les Vendéens chassés de leurs foyers et allant, à tous risques, chercher ailleurs une patrie.

Ils arrivent de tous côtés, traînant comme ils peuvent leurs blessés ; ils arrivent d'Andrezé, de Trémentines, de Botz, de Saint-Laurent du Mottay ; quelques-uns, à travers la nuit, se sont égarés du côté de l'Evre et ont été se heurter à la chapelle du Marillais. La plupart, en atteignant la ville, la contournent sans en gravir les pentes. Ils vont droit à la grève, n'ayant qu'un souci : passer le fleuve.

Porté sur une civière, Bonchamps suit, tantôt inerte et comme déjà gagné par l'insensibilité de la mort, tantôt gémissant sous les cahots de la route qui torturent ses entrailles déchirées ; on le dépose en une maison de la ville, la maison Duval. Lescure, le blessé de la Tremblaye, arrive presque en même temps du village de Chaudron. Quant à d'Elbée, frappé à la poitrine et réduit à l'impuissance, il a trouvé asile aux environs de Beaupréau. Cependant La Rochejaquelein sur\'ient, échappé par miracle à la bataille de la veille. Il va aux paysans, s'indigne de la débandade, essaye d'opposer au péril de demeurer dans le Bocage le péril plus grand de passer le fleuve. Mais exhortations, menaces, fureurs, tout est vain. Le passage d'ailleurs est déjà commencé. Et le seul service que les chefs puissent rendre désormais, c'est d'introduire un peu de discipline dans l'exode qu'ils ne peuvent empêcher.

Cet exode est-il sagesse, urgente nécessité, coupable folie? Qui, à cette heure, eût pu le dire? Quitter la Vendée, c'est renoncer aux ressources du pays natal, c'est s'éloigner des

lieux connus où pourra se poursuivre la guerre de partisans, c'est se réduire à l'état de masse errante que la défaite écrasera, que la victoire même affaiblira par l'impuissance à réparer les pertes ; car rien n'est plus incertain que le concours des Bretons ou des Manceaux. Tel est le danger de franchir la Loire. — D'un autre côté, dans deux jours, dans trois jours au plus, Ivlcber sera là avec son armée, nombreuse, aguerrie, exaltée par la victoire. Que pourra-t-on faire? Combattre avec la Loire à dos? Se disperser dans le Bocage? Tâcher de rejoindre Cigarette? La vérité, c'est que tout est détresse. On blâme, on blâmera plus tard, et peutêtre avec raison, le passage de la Loire. Mais que de motifs n'eût-on pas trouvés pour blâmer la conduite contraire ! De l'entreprise vendéenne, une seule chose demeure désormais, une seule, mais que nulle puissance ne pourra ni effacer ni amoindrir, à savoir l'honneur du nom divin confessé dans l'un des plus sublimes holocaustes qui furent jamais.

La nuit s'achève. Sur tous les chemins qui aboutissent à la Loire, le défilé continue. C'est une cohue d'hommes armés et de non-combattants, de femmes, d'enfants, de blessés, tous fuyant le meurtre et l'incendie. Quelques-uns sont partis à la nouvelle de la défaite, sans rentrer chez eux, sans rien emporter, n'aspirant qu'à la vie sauve. La plupart traînent leur bétail, leurs provisions. Quelques prêtres marchent au milieu de leurs paroissiens ; ils ont en hâte enlevé du tabernacle les saintes espèces, et dans une custode ils ont placé les hosties, viatique pour l'épreuve et pour la mort. Cependant, en convergeant vers Saint-Florent, toutes les bandes se heurtent et se confondent en une horrible accumulation. Les chemins sont trop étroits, la ville trop petite, la plage trop resserrée. C'est une lutte, avec toutes sortes de reculs et de remous, à qui s'approchera de la Loire, atteindra la grève ; puis c'est une nouvelle lutte à qui pourra se hisser sur un bateau. Le plus souvent il faut laisser, faute de place, tout ce qu'on a emporté. La plage commence à

s'encombrer de débris abandonnés ; et pour les nouvelles bandes qui surviennent, ces débris accroissent Fentassementr

Par intervalles, des rangs les plus éloignés de cette multitude, un cri part : Voilà les bleus! Et en une panique violente, on se pousse, on se foule, on s'écrase. Que fût-il advenu si, à ce moment, l'ennemi eût paru, venant de Beaupréau, s'il eût garni de soldats ou de canons la rive opposée de la Loire? Mais tous ces effrois ne sont que vision de la peur. Autant la fortune a, dans ces derniers jours, trahi les Vendéens, autant elle se plaît à protéger leur passage. Du côté du sud, l'armée de Kléber ne se montre pas encore. La veille, Varades, mal défendue par un millier d'hommes, a été conquise sans résistance sérieuse. On eût pu craindre que des forces, venant d'Angers, ne descendissent vers Ingrandes ou, venant de Nantes, ne remontassent vers Ancenis. Mais sur la rive droite de la Loire, rien que des troupes mal aguerries, des chefs médiocres ou indécis, un immense affolement. A la faveur de cette sécurité aussi passagère qu'inespérée, on parvient même à diriger vers le petit port des Léards en face, d'Ancenis, les canons et le gros matériel que les barques de Saint-Florent n'eussent pu transporter. Piron conduit la marche par la route du Marillais, tandis que de l'autre côté du fleuve, Talmont et quelques autres se jettent sur Ancenis ; puis d'une rive à l'autre s'accomplit l'opération qui conservera à l'armée une portion de son artillerie (1). Par un surcroît de bonheur, la nature est clémente autant que l'ennemi est, à cette heure, inerte : une belle journée d'automne ; une radieuse clarté dans le ciel, et sur le fleuve nulle brise incommode qui contrarie les rameurs ; en outre les longues sécheresses de l'été ont élargi les grèves, mis à découvert les basfonds et créé des gués secourables.

Ce n'est pas trop de toutes ces circonstances heureuses

(1) Dentac, Guerre de Vendée, t. IIL p. 73. — Voir aussi Gibert, Précis historique de la guer.t de Vendée, publié par M. BagxtenIEE-DÉSOB- MEATJX, p. 98.

pour que le difficile passage puiêse se poursuivre. On ne possède en tout que vingt-cinq ou trente barques, bacs ou petits bateaux. Et la foule ne cesse de grossir. Les cavaliers se jettent dans le fleuve et, grâce au niveau abaissé des eaux, parviennent à franchir le petit bras, à gagner la grande île. Pour la traversée du bras principal, ils lancent leurs chevaux à la nage et, montés eux-mêmes sur les embarcations, les tiennent par la bride. Avec une rapidité qu'aiguise le péril, les barques se chargent, se surchargent même — car à plusieurs reprises on craint qu'elles ne chavirent — puis elles atteignent l'île et reviennent pour prendre d'autres passagers. Pendant ce temps, d'autres embarcations, remphssant le même office, accomplissent le trajet de l'île au hameau de la Meilleraye, reviennent, puis repartent encore, portant de nouveaux émigrants.

En dépit de tous les efforts, l'heure s'écoule ; et à chaque voyage, ce sont, chez ceux qu'on n'a pu embarquer, des plaintes, des vociférations. Puis il y a les paysans qui n'ont appris les nouvelles que tard, qui viennent de loin et dont les files s'allongent encore dans les chemins creux. Cependant, au moment de quitter la terre natale, quelques-uns sont saisis de cruelles incertitudes. Résolument ils se sont mis en route: les voici qui s'arrêtent, tout angoissés. Il en est qui s'agenouillent près des calvaires, près des chapelles, et dans une prière éplorée sollicitent comme un signe visible où se révèle la volonté de Dieu. Il en est d'autres qui, dans un conflit terrible de pensées contraires, rebroussent chemin, s'avancent de nouveau, puis derechef retournent sur leurs pas. Plusieurs s'évertuent à hâter la marche de leurs bœufs ; puis, las de les aiguillonner et ne voulant pas s'en séparer, ils s'écartent de leurs compagnons de route et regagnent leurs demeures. Sur la plage même, la longue et énervante attente semble à quelques-uns comme un indice de la Providence qui décidément ne les veut pas loin de leur pays. C'est ainsi que, dans quelques paroisses, à Saint-Lambert du Lattay, aux Gardes,

au Voide, ailleurs encore il y a des retours furtifs; c'est ainei qu'il y a des hommes qu'on croit bien loin et qui sont rentrés. Ils se cachent le jour ; puis ils sortent la nuit, Foit afin de pourvoir à leur subsistance, soit pour arracher qucl([ues débris à leurs métairies incendiées. Ainsi subsisteront-ils, ayant comme eiïacé leur propre trace ; et, suivant leur humeur timide ou ardente, ils sauveront leur vie à force de se terrer ou perpétueront, en reprenant les armes, la guerre de Vendée.

Tandis que les fugitifs s'entassaient sur la plage ou se confiaient aux embarcations, un débat tragique se poursuivait dans Saint-Florent.

En refluant vers la Loire, les Vendéens avaient emmené avec eux leurs prisonniers. Il semble qu'une partie s'échappa ou fut délivrée en route ; car dès le 18 au matin, les répubhcains en recueillirent beaucoup sur le chemin de Beaupréau à Cholet (1). Ce qui restait avait été enfermé dans la haute ville de Saint -Florent, c'est-à-dire dans l'éghse et dans les bâtiments de l'abbaye. Quel était le nombre de ces captifs? On a parlé de cinq ou six mille hommes, cliifîre sûrement exagéré, car ni l'église aux dimensions assez exiguës, ni même le monastère n'eût pu contenir mie telle multitude. Dans une salle voisine, un conseil de guerre fut improvisé qui fixerait le sort de ces otages. On ne pouvait ni les embarquer faute de moyens de passage, ni les garder faute de places de sûreté, en sorte qu'une seule alternative demeurait : les rendre à la liberté ou les immoler. Les principaux chefs étaient ou impuissants par blessure, ou absorbés sur la plage par les soins de l'armée, en sorte que la décision était réservée à des officiers secondaires, gens d'âme dure, exaspérés de la défaite. Ils représentèrent aux autres, se représentèrent à eux-mêmes, la longue clémence des Vendéens, tant de cap-

(1) Kléber en Vendée, documents publiés pour la Société d'histoire contemporaine par M. Bagueniee-Désormeatjx, p. 226.

tifs relâchés et retrouvés bientôt dans les rangs ennemis, au contraire l'impitoyable rigueur des républicains, tuant les prisonniers, égorgeant môme les blessés, brûlant les villages, les métairies, les moissons. L'avis général fut la mort. Quand il fallut exécuter, la grandeur du sacrifice troubla et, cette mitraillade en masse prenant un air de meurtre, ce fut, parmi ceux qui s'étaient constitués juges, à qui déclinerait le rôle de bourreau. L'heure pressait. Vers les portes de la salle montaient les cris farouches de ceux qui, ayant tout perdu dans la guerre civile, ne voulaient pas s'éloigner sans vengeance. Seules, quelques femmes osaient parler de clémence. Cependant, au pied de la colline, en une maison de la basse ville, Bonchamps était étendu, souffrant tout ce qu'il faut souffrir pour mourir. Il ignorait tout, quand un officier d'une autre division lui apprit l'horrible débat. Autour de lui étaient son cousin d'Autichamps et quelques serviteurs. Il ressaisit ce qui lui restait de forces : « Mon ami, dit-il à d'Autichamps, cet ordre est sans doute le dernier que je vous donnerai ; laissez-moi l'assurance qu'il sera exécuté (1). » Il lui prescrivit de monter en toute hâte dans la haute ville, d'obtenir la grâce des captifs. Au galop de son cheval, d'Autichamps gravit la grande rue : <i Grâce aux prisonniers, cria-t-il, Bonchamps l'ordonne. » Entre tous les chefs, Bonchamps était celui qui avait gardé le plus de prestige. Ce qu'il y avait de bonté dans les âmes vendéennes se réveilla. Les prisonniers furent épargnés (2).

Ce fut la dernière victoire de Bonchamps, ce fut aussi la

(1) Déclaration du comte Charles d'Autichamps {Mémoires de Mme de Bonchamps. pièces justificatives, n° 9.)

(2) Voir sur l'acte d'humanité de Bonchamps, Mémoires de Mme de .ffonc/iam/js, pièces justificatives n»' 2, 3,4, 5, 6, 9 ; voir en outre Kléber en Vendée, documents publiés par M. Baguenier-Désormeaux, p. 229, et déclaration des commissaires du département de !a Vendée Guichet et Chaiffneau. (Chassin, la Vendée patriote, t. III, p. 212.) — Voir aussi René Blachez, Bonchamps, Appendices, p. 330-337, et M. Bagueniee- Dbsoemeaxjx, Bonchamps et le passage de la Loire,

dernière manifestation de sa vie. Celui que les paysans avaient, sept mois auparavant, arraché à sa paisible retraite de la Baronnière, celui qui deux fois avait versé son sang pour la cause catholique et royale, celui qui avait à Torfou fait violence à la victoire incertciine, touchait à son heure suprême. Soit arrière-espoir de salut, soit crainte (jue la dépouille mortelle ne tombât aux mains de l'ennemi, on voulut le transporter, lui aussi, au delà du fleuve. Une civière fut aménagée avec des filets de pêche ; le blessé fut, dans cet appareil, conduit jusqu'à la grève, et un petit bateau le débarqua au hameau de la Meilleraye. Tout annonçait la fin. Le mourant fut déposé dans la maison d'un pêcheur. Deux prêtres l'accompagnaient. L'un d'eux tira de sa custode une hostifi et lui administra le sacrement des agonisants. Les mémoires publiés sous le nom de Mme de Bonchamps ont attribué au héros expirant un assez long discours que sûrement il ne prononça point. Sur ses lèvres on put seulement surprendre quelques paroles : « Si je n'ai pu relever les autels et le trône, murmura-t-il, je les ai du moins défendus. » II ajouta : « J'espère en la miséricorde de Dieu. » Sa pensée, déjà fuyante et voilée d'ombres, se reporta sur les prisonniers : « On m'a promis leur grâce, balbutia-t-il ; j'y compte. » Et son âme s'échappa, tout illuminée de pardon.

La journée s'avançait. D'un bord à l'autre, avec un surcroît d'activité fiévreuse, les barques circulaient. Sur la grève ou dans la ville, on enclouait, on brisait, on détruisait ce que décidément on ne pouvait emporter. Plusieurs chefs, Poirier, Perrault, Desessarts, prévoyant quelle serait la pénurie de munitions, portaient eux-mêmes des gargousses dans les bateaux (1). C'était toujours à chaque voyage la même dispute à qui prendrait pied dans les embarcations. Tel était l'encombrement que les officiers de Lescure durent mettre l'épée à la main pour frayer un passage à leur général

(1) POIEIEB DE Beauvais, Mémoires, p. 155.

VICTOIHES ET DEFAITES 189

blessé. A la chute du jour, le vent s'éleva, et au point d'agiter le fleuve si calme jusque-là. Heureusement le ciel était clair ot, pendant la nuit, au prix de prodigieux efforts, le passage s'acheva, tandis que les rameurs lasses gardaient à peine assez de force pour battre l'eau de leurs avirons.

Combien de Vendéens franchirent la Loire? Les survivants ont fixé en des figures à la fois grandioses et terrifiées le souvenir qu'ils ont conservé de la journée tragique : « On eût cru voir, dit l'un, le passage de la mer Rouge. ««Je me suis représenté, dit un autre, que tel serait le jugement dernier. » Les réminiscences classiques ne perdant jamais leurs droits, plusieurs, en toute cette foule pressée au bord du fleuve, ont vu l'image de cette autre foule attendant pour passer le S tyx. Pendant ce temps, les prêtres feuilletaient leur bréviaire et répétaient ce mot des saints livres : « Vidi turham magnam quamdiniimerare nemo pof^ra/. m Notre époque aime les chiffres autant que la révolution a cultivé les métaphores. Il est assez malaisé de satisfaire entièrement ce goût de précision. Beaucoup de contemporains ont évalué à cent mille le nombre des émigrants. Cette estimation globale est manifestement bien au-dessus de la vérité. Les Vendéens ne disposaient que de vingt-cinq ou trente barques ou petits bateaux ; comment, avec de si faibles moyens, aurait-on pu, en vingt-huit ou trente heures, — car l'opération ne dura pas davantage — conduire d'un bord à l'autre une telle foule? Qu'on considère en outre qu'il n'y avait que trente ou trente-cinq mille hommes présents à la bataille de Cholet ; est-il possible que Je flot des Vendéens se soit, par de nouveaux arrivants, triplé dans la journée du lendemain? Mme de La Rochejaquelein parle de quatre-vingt mille personnes (1), et il n'est pas douteux que ce chiffre ne soit lui-même excessif. Kléber ne me paraît guère moins exagéré quand il estime

(1) Mémoires, édition de 1815. Dans l'édition de 1889, nous lisons ces lignes p. 268 :c Les uns disent cent mille, les autres soixante-dix mille.»

à plus de soixante mille, sans compter toutes les non-valeurs, le total des combattants qui franchirent le fleuve (1). L'abbé Deniau dont le témoignage mérite attention — car il a recueilli les souvenirs de beaucoup de survivants — porte à soixante-quinze mille le nombre des émigrants (2); mais cette estimation, elle aussi, doit être, je crois, réduite. En supposant vingt-huit ou trente barques — et d'après tous les récits, il n'y en eut certainement pas plus, — en calculant pour chaque voyage une durée de vingt minutes et pour l'opération totale une durée de trente heures, en attribuant à chaque embarcation un chargement moyen de vingt émigrants, on arrive à un chiffre de cinquante-deux ou cinquantetrois mille personnes transportées. Qu'on ajoute à ce nombre les quatre ou cinq mille hommes qui, dès le 17 octobre, avaient occupé Varades, et l'on atteindra un chiffre total variant entre cinquante-cinq et soixante mille personnes. Sur ce chiffre total, quel était l'effectif des hommes valides? L'un des officiers républicains qui a pu observer le débarquement des Vendéens sur la rive droite a évalué à quarante millû le nombre des « soldats de l'armée catholique (3) r. Quarante mille hommes en état de porter les armes, quinze ou vingt mille non-valeurs, telle est l'estimation qui paraît la moins sujette à l'erreur. Cette estimation concorde au surplus avec les recensements tentés plus tard, soit à Laval, soit à Fougères.

Jusqu'au d-r^rnier moment, sur la plage de Saint-Florent, on avait craint l'irruption de l'ennemi. L'horrible catastrophe fut épargnée aux fugitifs. Au lendemain de la bataille de Cholet, un retard dans la distribution des viNTes avait empêché Kléber de se mettre en route dès le matin. L'étape n'avait commencé qu'à une heure avancée ; puis Chalbos,

1) Kléber en Vendée, p. 237.

(2) DÉNIATJ, Guerre de Vendée, t. III, p. 70

(3) Rapport du commandant Bourgeois. (Savaby, Guerre des Vendéens, t. II, p. 293.)

avec ses troupes mal entraînées, avait pris la tête de la colonne en sorte qu'on n'était entré dans Beaupréau que le 18 octobre à la chute du jour. Des projets des insurgés, on ne savait rien. Chemin faisant, un prisonnier fut surpris qu'on fusilla incontinent, mais point avant de lui avoir arraché l'aveu que los rebelles franchissaient la Loire (1). La nuit qui tombait, la lassitude des hommes empêchaient de pousser plus loin la marche. On se contenta d'envoyer en reconnaissance vers Saint-Florent un officier, le capitaine Haulleville, avec quelques cavahers. Ceux-ci n'atteignirent la petite ville qu'au miheu de la nuit. Leur petit nombre, leur ignorance des lieux, l'obscurité ne leur permit aucune exploration. Le 19 octobre, à l'aube, ils fouillèrent la plage. Elle était couverte de toutes sortes de débris, voitures, caissons, approvisionnements : du reste partout la solitude et l'abandon : les seuls qu'ils rencontrèrent furent les prisonniers que la générosité de Bonchamps avait sauvés (2). En fouillant l'horizon, on aperçut dans la grande île de la Loire quelques groupes d'hommes, de femmes, d'enfants : c'étaient les retardataires, ceux que les dernières barques avaient emportés. Plusieurs pièces de canon avaient été abandonnées par les rebelles. On les tourna contre les fugitifs. Ceux-ci, tout effarés, se précipitèrent dans les barques ou se jetèrent à la nage, et gagnèrent ainsi La Meilleraye. Déjà les Vendéens avaient mis la Loire entre leurs ennemis et eux. Déjà ils s'apprêtaient à quitter Varades et allaient s'éloigner de leur pays que presque aucun ne reverrait.

(1) Kléber en Vendée, p. 227-229.

(2) Ibid.. p. 229.

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