LIVRE VINGT-TROISIÈME
I. — Du 22 prairial au 9 thermidor ; Paris : l'état de la ville. — Les prisons. — Le tribunal révolutionnaire : les procédures. — Les fournées.
— De quelques procès pour fanatisme : l'abbé Férey ; l'abbé Courmeaux ; Marie Langlois; Nicolaîs; l'abbé de Fénelon. — Le cortège des condamnés : les aumôniers ; les suppliciés. — Aspect extérieur des choses ; persistance de distractions et de plaisirs à travers les proscriptions.
IL — Proscriptions dans les départements : Orange. — Le représentant Maignet ; comment est créée la Commission révolutionnaire d'Orange.
— Le personnel de la Commission ; la procédure. — Comment, entre toutes les victimes, les religieuses sont surtout héroïques. — De la règle de vie qu'elles adoptent en prison. — Comment elles sont amenées devant la Commission, d'abord isolément, puis par fournées ; nul délit, hormis le refus du serment Liberté-Egalité. — Admirable fermeté des vierges martyres. — Violente réaction après la Terreur ; du sort de quelques-uns des proscripteurs.
in. — Comment l'application de la loi sur le recel des prêtres devient, vers la fin de la Terreur, l'origine de sentences atroces.
IV. — La Bretagne : tribunal révolutionnaire de Brest ; tribunal criminel du Morbihan.
V. — Le département de la Haute-Loire : état de ce département et extraordinaire fidélité des populations ; mesures persécutrices ; leur impuissance. — Les battues pour saisir les prêtres et les receleurs de prêtres : les juges du Puy ; l'abbé Bernardon et ceux qui l'ont recelé ; la veuve Beauzac ; audience tragique du 29 prairial ; suite des procès pour recel ; la famille Abrial.
VI. — Bordeaux. — Le soulèvement fédéraliste et comment il est réprimé.
— Terribles représailles. — La Commission Lacombe. — Des poursuites contre les prêtres et surtout contre les receleuses de prêtres. — Procès divers : Marie Gimet (18 prairial an II) ; affaire du Bon-Pasteur; les perquisitions : par quelles interprétations effroyables la Commission Lacombe étend l'accusation de recel. — Admirables réponses de quelques
modestes ouvrières. — Comment nulle part ailleurs, pendant la Révolution, n'apparaît mieux l'héroïsme du martyr.
VII. — Comment il faut revenir encore à Robespierre. — De l'étrange condition de cet homme, à la fois tout-puissant et misérable. — Comment se prépare la lutte suprême entre lui et ses ennemis. — La coalition contre Robespierre : Fouché. — Comment chacune des deux factions hésite à engager la lutte. — Comment Robespierrre enfin se démasque à demi. — Discours du 8 thermidor : commencement de révolte dans la Convention.
VIII. — La nuit du 8 au 9 thermidor. — Le 9 thermidor : la Convention contre Robespierre. — La Convention et la Commune, et comment celle-ci est vaincue. — Supplice de Robesjiierre et de ses principaux partisans. — Comment la révolution du 9 thermidor, bien qu'accomplie par des hommes de sang, marque un premier réveil d'ordre et d'humanité.
Nous avons longuement parlé de Robespierre. Que les dernières pages de ce volume soient maintenant consacrées aux victimes.
Nulle plume ne saurait dépeindre ce que furent ces cinquante jours, du 20 prairial au 9 thermidor. J'ai, dans mon enfance, connu quelques-uns des survivants. De loin en loin, des profondeurs de leur mémoire ils ramenaient à la surface leurs souvenirs. Souvent ils parlaient en paroles pressées, comme par surabondance d'impressions ou besoin de se décharger ; d'autres fois, les mots, coupés par l'émotion, s'échappaient lentement et tombaient un à un comme des larmes. Tout à coup ils s'interrompaient, passaient sur leur front leur main toute ridée, fermaient les yeux pour ne rien voir et, tout affamés d'oubli pour eux-mêmes, souhaitant que l'oubli fût pareil pour leurs descendants, ils retombaient dans un silence dont ils ne sortaient plus.
On connut alors l'amertume de vivre, autant que, dans l'humeur sociable des âges précédents, on en avait connu
la douceur. Plus de demeure stable, plus de serviteurs, plus de liaisons sûres, plus d'entretiens abandonnés ; plus de lettres surtout, l'écriture étant révélatrice. Les amis eux-mêmes s'évitaient, craignant de se compromettre par service ou de se perdre par hospitalité. Parfois les regards se portaient hors de Paris ; mais comment en sortir? Il fallait des pièces, un passeport ; puis, à tous les nœuds des routes, à tous les elais des dihgences, veillaient les délateurs. Donc chacun se terrait au lieu où le hasard l'avait fixé. La suprême prudence était d'avoir tout brûlé, d'être tout libéré de papiers, tout expurgé de souvenirs. Puis on s'appliquait à se rendre minable par le costume, vulgaire par les façons, humble par l'origine, inattaquable par obstination de silence et, pour ainsi dire, inexistant par obscurité de vie. Les appartements sordides avaient subi une hausse extrême, tant il paraissait profitable d'être petit 1 En ces réduits se recommençaient chaque jour, dans le tremblement, les mêmes examens de conscience. N'avait-on rien écrit? rien signé? rien laissé échapper dans l'intimité, dans la colère ou dans l'ivresse? N'avait-on exercé aucun emploi, entretenu aucune amitié suspecte? N'avait-on point d'ennemis qui pourraient être dénonciateurs? Si l'on n'était pas coupable par actes, ne l'était-on pas par pensée ou par omission? Et tous les décrets persécuteurs revenaient en mémoire, surtout ce décret de prairial qu'hier, dans la rue, les crieurs publics avaient annoncé. Cependant, que des pas un peu plus lourds, comme ceux d'une patrouille, retentissent dans la rue, et l'inquiétude devenait angoisse ; on épiait le bruit sous le porche, la marche dans l'escaher, le heurt des crosses de fusil aux portes ; et la nuit, jusque dans le sommeil, on entendait, on croyait entendre la formule sinistre : Ouvrez au nom de la loi.
D'autres, quoiqu'on petit nombre, par fierté de naissance ou naturelle hauteur d'âme, dédaignaient de se démarquer. Quelques demeures subsistaient où le train extérieur de la vie avait subi moins de changements qu'on ne l'eût imaginé.
On y goûtait, avec un courage impassible ou qui du moins 86 piquait de l'être, les derniers jours de liberté avant l'arrestation que l'on prévoyait, avant l'échafaud qui semblait déjà proche. Les femmes, chose étrange, étaient, plus encore que les hommes, les mainteneuses de vaillance. Elles se montraient avec la grâce fragile et fière, avec la nervosité frémissante de créatures de race que le péril revêt d'une attendrissante et capiteuse beauté. De temps en temps, on apprenait qu'un ami, qu'un parent, était mort de maladie, et la surprise était grande, tant on se figurait peu qu'on pût mourir autrement que par la Révolution ! Une industrie florissait, celle du portrait ; car un souci dominait, celui de laisser de soi — puisque aussi bien on devait finir — un souvenir gracieux et touchant. Beaucoup de ces portraits, de ces miniatures, miniatures de femmes surtout, se retrouvent aujourd'hui. L'épreuve, le chagrin, les veilles, ont touché les visages sans les flétrir ; le feu du regard s'est adouci sans s'éteindre ; et le sourire des lèvres, doux, résigné, avec une lueur persistante d'espoir, dégage un charme captivant qu'aucun artifice de coquetterie n'eût atteint dans les jours heureux. Par intervalles, un éclair de gaieté passait à travers ces tristesses : c'était retour de la jeunesse; c'était ressaut de la belle nature française, souple, résistante et fine qui ne s'abat jamais tout à fait. Puisqu'on est encore libre (le serat-on demain?), on rime, on joue, on fait des projets, on noue d'amoureuses intrigues ; et les unes sur les autres, curieuses et éveillées, se penchent les jolies têtes de femmes que déjà guette le bourreau. Au mur, la harpe se décroche comme jadis : cependant, après la courte détente, la mélancolie l'emporte, et les cordes ne résonnent que pour accompagner quelque romance d'une sensibilité touchante, voilée comme un adieu.
En cette vaillance des âmes, les esprits demeurent frivoles, mais non pas tous. L'austérité de quelques-uns se propage comme par contagion. Tout cet ancien régime s'est
perdu par un prodigieux gaspillage de temps : point de perversité, mais des têtes folles et des étourderies sans nom qu'on essaierait en vain de compter. Sous la leçon du malheur beaucoup passent sans rien apprendre. D'autres calculent les jours — très mesurés peut-être — qui leur restent et s'imprègnent de gravité. Les enseignements de l'enfance revenant en mémoire, un grand souci domine, celui do l'autre jugement qui suivra le jugement des hommes : c'est grâce de Dieu ; c'est aussi influence de la race, sériel, se malgré tout, solide dans ses couches profondes, et qui se retrouve comme une bonne terre sous un dépôt superficiel de sable infécond. On a douté, on a même nié ; on doute encore, mais avec des incertitudes et des tremblements. Plusieurs voudraient s'assurer du pardon divin. En ce temps-là se concluent certains pactes funèbres dont le souvenir a été conservé. Un jour, comme les dames de Noailles recevaient un oratorien, l'abbé Carichon, le prêtre leur parla de leurs fins dernières, de la mort, — prochaine peut-être, — de l'échafaud. « Si jamais, leur dit-il, vous allez à la guillotine et que Dieu m'en donne la force, je vous y accompagnerai. » — « Nous le promettezvous? interrompirent-elles aussitôt et avec une grande ardeur de désir. — Oui, je vous le promets. » Et incontinent l'on convint des signes qui permettraient à l'abbé de se faire reconnaître et aux femmes de mourir avec la conscience apaisée (1).
Dans les quartiers riches, beaucoup d'hôtels fermés avec cette inscription : Bien national. En revanche les prisons sont pleines : on en compte près de quarante, et environ huit mille détenus. Longtemps certaines maisons de détention ont paru presque lieux de sûreté. Les proscripteurs n'y puisaient guère ; et sur les prisonniers de haut rang les geôHers gagnaient trop pour livrer volontiers leurs pensionnaires. Maintenant
(1) Relation de l'abbé Carichon reproduite par l'abbé Delarc, l'Église de Paris pendant la Révolution, t. III, p. 266-267.
tout s'égalise. Plus de faveurs, même achetées à haut prix, et dans les procédés une goujaterie cruelle. Il y a les énergiques qui se dressent devant la mort avec une sorte de défi. Il y a les faibles ou se croyant tels qui, craignant les révoltes de leur chair, s'appliquent d'avance à la dompter. Il y a les méditatifs qui cherchent à tout assourdir autour d'eux, à s'abîmer dans un glissement doux, mélancolique et profond. On saisit des propos d'une résignation navrante ; tel ce mot d'une jeune fille : « Ah ! si je pouvais seulement mourir dans mon lit 1 » Une heure est, entre toutes, tragique, celle du matin, quand l'huissier, sa liste en mains, fait l'appel pour la Conciergerie et pour le tribunal. Puis arrivent les nouveaux venus ; car les arrestations ne cessent pas : on se reconnaît, on s'interroge, on se plaint mutuellement ; parfois aussi on récrimine, car souvent ceux que la disgrâce rassemble ont été jadis ennemis. La journée se poursuit dure et pesante. Beaucoup écrivent : ce sont des recommandations, des adieux, des aveux de fautes, des relevés de dettes à payer ou de créances à recouvrer. D'autres se retirent à l'écart pour méditer, pour prier, mais un peu honteusement, tant on a fait longtemps profession de ne pas croire ! Cependant il ne manque pas de détenus qui se raccrochent à l'espérance ; leur condition, pensent-ils, n'est pas du tout celle des autres : ils ont, à force de réfléchir, trouvé des arguments qu'ils jugent victorieux. Les voici donc qui rassemblent des attestations, qui couvrent de longues pages d'une écriture serrée. Ont-ils raison de se répandre en mémoires justificatifs? Quiconque se désigne, même pour s'absoudre, risque de hâter sa perte. Les seules protections efficaces, ce sont les protections modestes, celles d'un greffier, d'un scribe, d'un employé qui égarera les pièces, intervertira les procédures, traînera en longueur les enquêtes et, par de savants oublis, par de bienfaisantes distractions, brouillera tout pour tout retarder. Plus nombreux qu'on ne croit sont ces sauveurs de vies innocentes. Dans leur humaine besogne, ils ne craignent
qu'une chose, ce n'esi pas l'ingratitude, mais au contraire qu'on les remercie ; car tout signe apparent de reconnaissance les dénoncerait eux-mêmes et les perdrait.
Un immense sujet de surprise, c'est la soumission de tous ceux que guette la mort. On a parlé de conspirations dans les prisons. Jamais captifs n'ont été plus faciles à conduire. A distance cette soumission confond. Parmi les détenus, on compte des hommes vigoureux, des soldats de courage éprouvé, et, si l'on doit mourir, toute main vaut mieux que celle du bourreau. Pourtant nulle rébellion, et chaque matin un tribut prélevé tranquillement pour la mort. La superstition de l'usage, les entraves de l'étiquette, la coutume d'attendre un mot d'ordre, toutes ces habitudes, descendues de couche en couche, ont créé une seconde nature, toute passive, qui s'est superposée sur la nature vraie et l'a faussée, comprimée, jusqu'à paralyser les suprêmes résistances pour la vie. On estime que le premier soin de l'homme de qualité — et tout le monde se juge tel, — ne doit point être de se sauver mais de bien finir : de là un efîort qui annihile tout autre effort, celui qui consiste, non à éviter la mort, mais à s'élever au-dessus d'elle par méprisante bonne grâce et fierté. Une révolte, même étouffée, eût intimidé les prescripteurs : le cri sauvage de la douleur physique eût peut-être ému le peuple. La passivité des victimes fit la sécurité des bourreaux.
On a déjà parlé du tribunal révolutionnaire; mais il faut y revenir, car, depuis la loi du 22 prairial, il est devenu la première des institutions d'État. Ce qu'il fut sous cette loi atroce, on le sait par d'irrécusables témoignages. Aux Archives nationales, les dossiers subsistent, reliés en registres qui les protègent contre les destructions. Quiconque possède une notion, même élémentaire, du droit ne peut ouvrir ces recueils sans être frappé de stupeur.
Le simple aspect extérieur déconcerte et confond. Partout des ratures, des surcharges, des interlignes. Tantôt les pré-
noms, tantôt le domicile sont laissés en blanc ; dans les différentes pièces, l'orthographe varie comme si l'on avait omis de s'enquérir sur ceux qu'on marque pour la mort ; à travers le texte, des noms sont ajoutés, d'écritures diverses, comme si chacun était venu, selon son caprice, inscrire pour la proscription ses ennemis. Les ordres aux geôliers pour extraire de la maison d'arrêt les prévenus ne sont pas moins extraordinaires : sur l'un de ces ordres je distingue quatre noms, inscrits d'abord, puis effacés comme par une arrière-hésitation : d'autres noms sont presque illisibles, et à tel point que de ces monstrueuses néghgences peuvent surgir des erreurs mortelles..
L'examen approfondi ne provoque pas un moindre ahurissement. Le plus souvent nulle enquête, mais des pièces qui semblent amassées au hasard, comme par le seul souci de donner au dossier un certain aspect volumineux. Quelquefois cette apparence manque : deux ou trois papiers, voilà toute la procédure. Je lis l'acte d'accusation, la pièce maîtresse de tout procès criminel, celle qu'aucun magistrat digne de ce nom ne doit dresser sans un religieux recueillement. Où l'on cherche des faits, l'on ne trouve que des déclamations à la fois très longues et très vides, qui seraient burlesques si elles n'étaient meurtrières. Les lois qui sont imprécises ont rencontré des interprètes plus imprécis encore, et l'on arrive au bout, sans qu'aucun grief se dégage ou même ait l'air de se dégager. Quand, par hasard, des charges nettes se formulent, il arrive parfois qu'elles sont mensongères, A M. de Saint-Simon, évêque d'Agde, on objecte qu'il est l'auteur de correspondances contre-révolutionnaires : je lis l'acte d'accusation, et je constate que la seule lettre incriminée n'est pas une lettre écrite par lui, mais une lettre qui lui a été adressée au mois de décembre 1791 (1). — Sur le même banc, viennent prendre place des hommes de tout
(1) Archives nationales, W, 433, registre 972.
pays, de toute condition, sans aucun lien entre eux, pas même celui de leurs délits ou prétendus délits. Le 11 messidor, pour ne prendre qu'un exemple entre un grand nombre, sont assis les uns à côté des autres un cordonnier du département du Nord, un domestique qui est de la Nièvre, un cuisinier qui est de Paris, un cultivateur et un curé qui sont de la Haute-Loire, un ci-devant noble qui est de l'Allier, puis un nomade qui exerce, dit-il, la profession « d'empoisonneur de rats », et qui d'ailleurs est acquitté. L'accusateur public ne s'embarrasse pas de cette diversité et se contente de dire des prévenus que « chacun dans leur genre ils ont conspiré contre la liberté et le gouvernement républicain (1) », — Souvent le souci de simplifier est tel qu'une seule question générale est posée au jury pour tous les prévenus, quelle que soit leur origine, leur condition ou leur délit. Le verdict du jury est bâclé comme le reste. Il se trouve — par exemple le 4 thermidor — que les noms sont d'une écriture, puis qu'une autre main a ajouté, sans doute après coup, les prénoms, la profession, l'âge, le domicile, en un mot tout ce qui fixera l'identité. C'est toujours le même entrain féroce à proscrire; on se hâte d'abord de tuer, dût-on faire erreur sur les personnes ; on complétera les écritures après.
En feuilletant tous ces papiers, on se figure et, pour ainsi dire, on voit les hommes qui les ont maniés. Depuis le 2 prairial, Fouquier-Tinville est logé au Palais de justice. Il y vit au miheu de ses dossiers, à moins qu'il ne se délasse à la buvette où souvent, dit-on, il s'enivre (2), 11 est féroce, brutal, terrible en ses colères, mais avec des accès de famiharité qui, par intervalles, font naître, parmi les solliciteurs, quelque espoir bien vite déçu. Après tout, est-il le maître? Il dira plus tard pour sa défense : J'ai obéi. Il obéit, en cfîct ; car au-dessus de lui il y a la Convention, les Représentants en
(1) Archives nationales, W, 399, registre 924.
(2) Alphonse Dunoïer, Fouquier-Tinville, p. 209.
mission, les deux grands Comités, tous poussés par un peuple de délateurs : et il eût été cruel par ordre s'il ne l'eût été par inclination. En cette fin de prairial, il travaille rié\Teusement. Quand il a dégrossi les actes d'accusation, ses aides — souvent de simples commis — achèvent ce qu'il a commencé. La hâte est grande, le caprice et la confusion aussi. Fou quier dresse ses listes, efface, remplace, remanie. Si l'on en croit des témoignages recueillis plus tard, il répartit à son gré les jurés entre les affaires et parfois modifie le rôle entre les sections. Souvent, la veille au soir, on griffonne encore la procédure, sans bien savoir quels accusés on y intercalera pour l'audience du lendemain (1); Fouquier-Tinville calcule, recalcule; il compte [les condamnés de la dernière décade : 250 ; la prochaine décade, il l'espère bien, sera plus fructueuse encore. Et en une précipitation meurtrière, il ajouta dans les intervalles, des noms. Plus tard, on totalisera et l'on saura que le tribunal du 10 mars 1793 a, jusqu'au 20 prairial, prononcé 1 259 condamnations capitales, mais que du 20 prairial au 9 thermidor, il a, en moins de cinquante jours, envoyé à la mort 1 366 condamnés.
Un mot que nous avons écrit plusieurs fois déjà, celui de fournée^ s'est introduit dans la langue judiciaire. D'abord il a détonné à la manière d'un barljarisme ; maintenant il est consacré par l'usage. Donc au Palais de justice les fournées se succèdent. — Il y a les fournées qui rassemblent les gens d'un même pays : le 23 prairial, dix condamnés de l'Ariège victimes de Vadier ; le 2 messidor, vingt-sept condamnés de Saint-Malo, dénoncés par Le Carpentier; le 3 messidor, seize condamnés du village de Caussade qui ont naguère pris le deuil à la mort de Louis XVI ; le 3 thermidor, dixneuf condamnés venus de Coutances, nouvelles victimes de Le Carpentier ; le 4 thermidor, vingt et un condamnés de la Nièvre. — Il y a les fournées qui unissent dans la mort tous
(1) Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Pans, t. IV, p. 143.
les membres d'une même famille : tels, le 23 prairial, les Chapus-Dubost, condamnés au nombre de quatre : le père, la mère, les deux fils; tels, le l^i" thermidor, les Magon, exécutés au nombre de six, père, enfants, petits-enfants. — Il y a les fournées de ceux qui gênent par la tradition qu'ils représentent et par l'importune image qu'ils rappellent de l'ancienne justice : tels les membres du Parlement de Paris et du Parlement de Toulouse immolés au nombre de vingt et un le 1^^ floréal, de trente le 26 prairial, de vingt-deux le 18 messidor. — Il y a les fournées de hauts gentilshommes qui — le 9 messidor par exemple — s'appellent Noailles-Mouchy, Biron, Boufflers, La Guiche, Saint-Priest, Broglie. — Il y a enfin d'autres fournées qui ne consistent qu'en des prélèvements faits dans les diverses maisons d'arrêt comme pour les dégorger. Les conspirations de détenus sont inventées de toutes pièces, ce qui permet les immolations en masse : conspiration de Bicêtre, et en deux audiences, le 28 prairial et le 8 messidor, soixante-treize condamnés, généralement petites gens ou repris de justice ; — conspiration du Luxembourg et, en trois audiences, les 19, 21, 22 messidor, cent quarante-six condamnés ; — conspiration des Carmes, et, le 5 thermidor, quarante-six condamnés ; — conspiration de Saint-Lazare, et, en trois audiences, les 6, 7, 8 thermidor, soixante-douze condamnés.
En notant ces grandes exécutions, me suis-je détourné de mon sujet? En combien de procès l'accusation de fanatisme ne s'ajoute-t-elle pas aux autres inculpations? Dans le dossier de Saint-Malo, je lis sur l'une des accusées cette note : elle est une ancienne religieuse ; sur une autre '. elle est une fanatique et receleuse de prêtres ; sur une troisième : on a trouvé chez elle des cœurs enflammés ; sur une quatrième : sur cinq filles qu'elle a, deux sont religieuses (1). Dans les prétendues conspirations des prisons sont englobés
(1) Archives nationales, W, 392, registre 908.
des prêtres, des religieuses. En ses actes d'accusation, même en ceux qui se réfèrent principalement à des matières politiques, Fouquier-Tinville ne tarit pas en invectives « contre les prêtres dont les crimes ont inondé le territoire français du plus pur sang des citoyens (1) >;.
Voici maintenant, entre un grand nombre, quelques-unes des victimes que l'Église peut revendiquer sans partage.
Le 14 prairial comparut devant les juges un clianoine de Coutances, l'abbé Férey. Jadis il avait prêté le serment constitutionnel et avait été pourvu d'une cure, celle de Saint-Denis-sur-Sarthe. Bien qu'en règle avec la loi, il avait été arrêté et avait été transféré avec beaucoup d'autres prêtres à Rambouillet. En cette demi-captivité, un grand remords s'était emparé de lui, et au point de ne lui laisser aucun repos. Bientôt il lui parut qu'une faute publique exigeait un désaveu, public aussi. Le 23 floréal (12 mai 1794), il écrivit aux administrateurs du district de Dourdan : « Je vous adresse ci-dessous ma rétractation, en forme, des difïérents serments que j'ai prêtés. Veuillez, je vous prie, donner à cette rétractation toute la publicité possible, et vous ferez justice. » Il ajouta, comme pour s'assurer contre toute clémence : « Je proteste que je reste fidèle au roi et à la famille royale. » La lettre fut transmise avec cette annotation : « Jamais la nature n'a enfanté un pareil monstre. » Aux membres du Comité de surveillance de Rambouillet, le prêtre répéta qu'il était prêt à verser tout son sang pour la religion. Conduit à Pari«, l'abbé Férey réitéra le 11 prairial (30 mai 1794) sa courageuse confession et, trois jours plus tard, il mourut dans la plénitude de sa foi retrouvée (2).
Au prêtre glorieusement repentant un autre prêtre succéda, de fidélité sans tache : c'était l'abbé Courmeaux, ori-
(1) Voir notamment acte d'accusation dans l'affaire de la conspiratioa du Luxembourg. {Archives nationales, W, 410, registre 943.) (2) Archives nationales, série W, carton 378, registre 863,
ginaire de Bretagne II avait été écroué d'abord à Pontoise, puis à Versailles dans l'ancien couvent des RécoUcts, enfin à Paris dans la maison du Plessis. On a dit (1) comment ces différentes prisons avaient été pour lui lieu d'apostolat. Il aurait pu, en dépit de ses vertus, se croire oublié quand il fut transféré à la Conciergerie, puis amené devant les juges. C'était le 21 prairial. « Avez-vous été fâché, lui demanda-t-on, de la mort du dernier tyran? — J'adore les desseins de Dieu dans tous les événements. — Aimez-vous la république ?
— Ma religion me fait un devoir d'aimer le gouvernement où me met la divine Providence. — Pourquoi n'avez-vous pas prêté le serment d'observer la constitution républicaine?
— Ma conscience s'y opposait. — Avez-vous, contrairement à la loi, continué à confesser et même à administrer? — Oui. » Et, le soir même, le prêtre fut immolé.
D'autres âmes apparaissent que tourmente la soif intense de confesser Dieu et de mourir pour lui. Au village de Lévi, en Seine-et-Oiso, vivait une jeune servante de ferme, originaire de Normandie, et qu'on appelait Marie Langlois. C'était une fille de vingt-deux ans, ignorante, n'ayant jamais fréquenté que les plus petites écoles, n'ayant jamais connu ni prêtres, ni religieux, et employée chez un maître que rien n'intéressait, hormis le travail des champs. Il arriva qu'au mois de mai 1793, vers le temps de la Pentecôte, elle fut dénoncée comme fanatique par le curé constitutionnel de la paroisse. Elle fut arrêtée, transférée à Versailles. L'un des membres du Directoire départemental l'interrogea : « Savezvous si M. le curé de Lévi a prêté les serments prescrits par la loi. — Oui, il les a prêtés. — L'approuvez- vous? — Non.
— Pourquoi le désapprouvez- vous? — L'homme qui a le droit de faire des lois pour le temporel n'en a pas pour le spirituel, — Qui vous a si mal instruit ? — C'est le Seigneur qui m'instruit. » L'interrogatoire se continua : « Qui vous a
(1) Voir ci-dessus, livre XXI, § ix.
dit qu'il ne fallait pas avoir confiance dans les prêtres assermentés? — Personne ; cela m'est venu de la part de Dieu. — Est-ce que vous croyez en Dieu? — Oui, j'y crois; est-ce que nous ne sommes pas ses enfants? Si vous n'y croyez pas, en qui croyez-vous donc? Je crois aussi en la Vierge et en tous les saints du paradis. — Est-ce que vous n'êtes pas bonne citoyenne? — Non, monsieur »; puis elle se reprit aussitôt : « Je le suis pour la religion et pour rendre service à tout le monde. — Une bonne citoyenne obéit à la loi. — Je fais de même, excepté en ce qui concerne la religion. » Ainsi parla la jeune fille, avec une lucidité d'esprit qui eût étonné, même en l'intelligence la plus déliée, avec une ardeur de foi qui n'était pas seulement d'une croyante, mais presque d'une inspirée. « Dieu vous a-t-il parlé, lui demandat-on? — Il est maître de cela. Mon âme est faite à son image et à sa ressemblance. Il est maître de mon âme et de mon corps. — Dieu s'est-il servi des créatures humaines pour faire connaître sa volonté? — Oui. — De qui s'est-il ser^'i?
— Il se sert de ceux qui cherchent à connaître sa volonté...
— Vous croyez donc avoir de saintes inspirations? — Oui. » Le magistrat poursuivit, cherchant des complices : mais Marie Langlois n'entretenait d'intimité avec personne, ne recevait pas de lettres, ne parlait guère avec ses compagnes : ses parents étaient loin ; sa seule fortune était une somme de quarante francs que lui devaient ses maîtres ; elle savait lire mais à peine écrire ; ses seuls objets de piété étaient une « Pensée chrétienne », un « Cantique » qu'elle avait sur elle et un chapelet. Comment eùt-on pu la transformer en conspiratrice? « Quelque prêtre, lui demanda-t-on, vous a-t-il fait espérer que vous obtiendriez la couronne du mart^n-e?
— Non. — Croyez-vous que ceux qui obéissent à la loi de leur pays sont ennemis de Dieu? — Pour tout ce qui ne charge pas la conscience et ne regarde pas le spirituel, il n'y a pas de mal. — Obéirez- vous aux lois ? — Tant qu'elles ne touchent ni à la conscience, ni à la religion. » L'interrogatoire touchait
?r sa fin : « Pourquoi, demanda le magistrat, avez-vous tenu des propos publics en faveur des prêtres réfractaires? — Oui, j'en ai tenu publiquement ; c'est de la part de Dieu ; il
I faut que tout s'annonce. — Ne l'avez-vous pas fait dans l'intention d'exciter des troubles? — Non. — Avez-vous entendu si on vous approuvait ou non? — Je n'ai pas vu qui m'approuvait ; il y en avait qui riaient et se moquaient de moi. — Vos réponses contiennent-elles vérité? — Oui. — Voulez- vous changer, augmenter ou diminuer quelque chose? — Non. »
J'ai cité presque entièrement cet interrogatoire, antérieur de plus de dix mois à la loi de prairial qui supprima comme inutiles toutes ces formes de procédure. Longtemps Marie Langlois demeura en prison à Versailles. Ce ne fut qu'en floréal an II qu'elle fut amenée à Paris. Une dernière fois,
I le i^ prairial, on l'interrogea : « N'avez-vous pas tenu deS' propos inciviques. — Non. — Vous êtes cependant prévenue que vous vous êtes flattée d'être aristocrate? — Je ne le suis que pour la religion. » A la suite de l'interrogatoire cette note fut inscrite au dossier : « C'est une sans-culotte détenue depuis un an ; il serait bon de hâter son affaire. » On la hâta en effet. Le 24 prairial, la pauvre servante comparut devant le tribunal, salle de l'Egalité, en compagnie de quelques ivrognes qui avaient crié : Vwe le roi! Deux témoins avaient été cités, entre autres le curé dénonciateur. Mais la Révolution avait poursuivi son cycle ; comme toutes les lâchetés ne profitent pas, le mauvais prêtre avait été rejoindre Marie Langlois à la prison de Versailles; et ce fut sous l'escorte de la gendarmerie qu'il acheva son rôle de délateur. L'accusée éveillait l'intérêt par sa jeunesse, sa sincérité ardente, l'humilité de son rang qui défiait l'envie. En posant au jury la question subsidiaire d'intention criminelle, le président qui était Dumas l'aurait sans doute sauvée. Il s'abstint de cette invitation à la clémence ; et avant le soir la jeune martyre (peut-on l'appeler autre-
ment?) comparut devant le Dieu qu'elle avait confessé (1).
Je discerne dans les mêmes jours d'autres proscrits obscurs: le 5 messidor, une jeune religieuse, Marguerite Jobart, qui a écrit à son frère émigré, et dans une autre lettre, a exprimé le regret d'être privée de la communion (2) ; le 11 messidor, un ancien cuisinier de l'archevêché nommé Nottaire chez qui se sont tenus des rassemblements de prêtres (3) ; le 19 messidor, un religieux, le chartreux Nouant, dont le seul crime est d'être noble et de s'obstiner à dire la messe (4). — Parmi les victimes il s'en trouve qui, à l'exemple de l'abbé Férey, s'offrent à la mort en témoignage de repentir. Ainsi arrive-t-il pour un habitant de la Mayenne qu'on appelle Nicolaïs. Cet homme a, sur le conseil de sa mère, accepté d'être officier municipal en la commune d'Erné ; il a prêté en cette qualité le serment civique ; il a même participé à la fête de l'Être suprême. Presque aussitôt le remords l'a saisi et il a écrit à la Société populaire : « Le scandale a été pubHc, la réparation le sera aussi. » En cette lettre, il énumère ses faiblesses que, dans l'austérité de sa conscience, il appelle ses crimes. « Puisse, dit-il, ma mort être une expiation ! » Et il termine par ces mots : « Je finis en protestant de mon attachement inviolable à la religion catholique, apostolique et romaine. » Arrêté presque aussitôt, Nicolaïs persiste dans son magnanime repentir. Le 12 messidor, il est transféré à Paris. Dès son arrivée, il est écroué, amené à l'audience, jugé, guillotiné (5).
Sous l'effroyable loi de prairial, tout se précipite. A peine peut-on noter quelques lignes d'interrogatoire ; parfois dans la hâte meurtrière, cette trace, même sommaire, ne se retrouve pas. Le 19 messidor, au milieu d'une des grandes
(1) Archives nationales, W, carton 384, registre 894.
(2) Marguerite Jobard, dossier de sa condamnation à mort, par l'abbé Bbesson.
(3) Archives nationales, W, carton 399.
(4) Ibid., W, carton 410.
(5) Ibid., série W, carton 414, registre 949.
L'ARMËE DES MARTYRS 529
journées, un vieillard de quatre-vingts ans, extrait tout récemment de la prison du Luxembourg, fut désigné pour monter de la Conciergerie au tribunal. A l'appel nominal, il figurait le dernier avec le numéro 60, comme si on l'eût ajouté pour obtenir un nombre rond. C'était l'abbé Jean-Baptiste-Auguste de Salignac-Fénelon. Pour mourir, il avait, en ce tempslà, des titres surabondants ; car, outre le stigmate du sacerdoce, il portait le lourd poids de son nom. Sa longue vie n'avait été que service, charité, vertu. Il s'était retiré rue du Bac à la maison des Missions étrangères, pour y achever ses jours dans la prière et dans la paix. A la prison du Luxembourg, son unique souci avait été de ramener à Dieu ses compagnons de captivité ; et il y avait réussi plus d'une fois, par douceur, sagesse et don de persuader. La perspective de la mort, loin de l'effrayer, Pattirait : « Quel bonheur, disait-il, de mourir pour avoir rempli son devoir ! » et il ajoutait : « Je n'aurai pas ce grand honneur; je n'en suis pas digne. » Quand, le 19 messidor, il fut acheminé vers le tribunal, quelques jeunes enfants parvinrent jusqu'à lui : c'étaient de petits Savoyards pour lesquels il avait fondé une œuvre d'assistance, et à qui il consacrait, outre ses aumônes, son cœur. Il les consola : « Ne pleurez pas, mes enfants, c'est la volonté de Dieu. Priez pour moi. » Dans la salle de la Liberté, le vieillard fut assis le dernier, suivant son numéro d'appel. Durant l'audience, présidée par Dumas, que se passa-t-il? Du saint prêtre le dossier ne nous apprend rien, sinon qu'il était « un ennemi du peuple ». Il fut, avec cinquante-neuf autres, condamné à être immolé. Suivant l'expression d'un contemporain, la charrette qui le conduisait à travers la ville jusqu'au lieu des exécutions, devint pour lui « une chaire ». Il exhorta ceux qui étaient avec lui à offrir leur vie pour Dieu et leur donna l'absolution. Plusieurs des petits Savoyards accompagnaient, en pleurant, le cortège. On a raconté que de la plate-forrne s^iiglante, il les vit et demanda qu'on lui déliât les mains. Cette faveur, à ce qu'on assure, T. III. 34
lui fut accordée. AJors — et ce fut son dernier geste — il bénit les petits enfants qu'il avait secourus et aimés (1).
Chaque jour, un mouvement inverse se produit dans les rues : c'est la populace qui se porte sur le lieu des exécutions ; ce sont les passants paisibles qui s'éloignent à grands pas, sans se retourner, par horreur ou tremblement. On a d'abord guillotiné sur la place de la Concorde, appelée place de la Révolution, puis, du 21 au 25 prairial, sur l'emplacement de la Bastille ; maintenant l'échafaud se dresse bien loin, tout à l'est de la ville, sur l'ancienne place du Trône. En homme qui d'avance tient sa proie, Fouquier-Tinville commande dès le matin les charrettes : quatre, cinq, quelquefois plus. A une heure qui ne varie guère, vers quatre heures après midi, le voyage commence sous le soleil déjà un peu déclinant des journées d'été. En quittant le Palais de justice, le cortège s'engage sur le Pont-au-Change, puis suit la rue de la Verrerie, la rue du Roi-de-Sicile, enfin la rue Saint-Antoine. En avant et en arrière, la cavalerie ; sur les côtés les gardes nationaux. Que dire de la tourbe qui se presse? C'est la même qui, sensible et barbare tout ensemble, a donné tout à l'heure l'accolade aux accusés acquittés et qui maintenant insulte les victimes. Elle s'est nourrie, imbibée de maximes cruelles, et jusqu'à saturation ; elle envie, elle hait ; elle se croit humaine en haïssant, tant le sophisme a tout perverti ; elle jouit aussi de volupté, car il y a la volupté du sang comme celle de la chair, et, à un certain degré de bestialité, l'une et l'autre se rejoignent et s'alhent. Sur les charrettes les condamnés sont ballottés et, leurs mains liées les empêchant de se retenir, ils se heurtent misérablement les uns contre les autres sous les cahots des pavés. Parmi les femmes, il en est qui demeurent touchantes, empreintes de grâce encore, même sous le hideux bonnet qui les recouvre et
(1) Archives nationales, série W, carton 409, registre 941. — Annalea catholiques, t. I", p. 131-133. — Dtjval, Souvenirs de la Terreur, t. IV, p. 380.
qui laisse échapper le peu de cheveux que la funèbre toilette n'a pas rasés. Il n'est pas sans exemple que la jeunesse, la beauté arrachent à la foule un regret, presque un remords ; alors perce la compassion pour ces pauvres corps si vivants qu'un peu de terre va recouvrir ; mais bientôt l'épaisse couche de calomnies se reforme et enveloppe comme d'un bandeau les yeux qui allaient pleurer. Parmi ceux qui vont mourir, beaucoup affectent le détachement, causent avec leurs compagnons, jaloux qu'ils sont de demeurer jusqu'à l'héroïsme gens de bonne compagnie. D'autres, tout submergés sous l'infortune, n'aspirent qu'à la délivrance : <* Faites vite, diront-ils au bourreau. » Peu de plaintes, point de cris. Sur les bancs, quelques-uns inclinent la tête ; et l'on voit, on croit voir les lèvres remuer : en voilà un, dit-on, qui fait son acte de contrition. Et l'on ne se trompe pas. L'un des anciens directeurs du séminaire de Saint-Sulpice, l'abbé Béchet, est parvenu à organiser un vrai service d'aumônerie pour l'heure suprême. Il a recruté quelques-uns de ses confrères, et chacun a choisi un jour pour l'auguste et périlleux ministère. L'abbé Renaud a le jeudi ; l'abbé Phihbert de Bruillard le vendredi ; l'abbé de Sambucy le dimanche. L'ardeur pour les âmes a rendu industrieux. Le prêtre se faufile derrière les charrettes, le plus près possible, et s'efforce d'attirer les yeux des condamnés ; comme ceux-ci sont en général assis à rebours ou sur le côté, il arrive assez souvent que, dans le long trajet, les regards se croisent : une inclinaison de tête de la part des victimes, les paroles qui déhent prononcées à voix basse, puis un geste de pardon, et vo'-à, au milieu de la foule hurlante, les saints rites accomplis. Au pied de l'échafaud, tandis que tous les regards sont tom-nés vers la guillotine, le prêtre peut, sans être remarqué, répéter la formule sacrée et, une dernière fois, étendre à demi ses mains bénissantes (1). Main-
(1) Relation de Mgr Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble. (L'abbé Delarc. l'Église de Paris pendant la Récvlution, t. III, p. 26&-267.)
tenant, tout est fini. Les corps mutilés sont entraînés vers le cimetière. Jadis ils ont été enfouis près de la Madeleine, puis aux Mousseaux. Pendant quelques jours, on a creusé les fosses au cimetière Sainte-Marguerite. A l'heure où nous sommes, le lieu du dernier repos est, à l'extrémité de la ville, le cimetière de Picpus, le seul où les pauvres restes aient pu être identifiés et sont encore honorés.
Les charrettes reviennent, vides jusqu'au lendemain. Les gardes nationaux redescendent le faubourg Saint- Antoine, et, un peu après, les cavaliers qui ont escorté les cadavres jusqu'à Picpus. A mesure qu'on rentre dans la ville, la vision de sang s'efface. C'est que les hommes de ce temps, tout blasés de péril et d'imprévu, possèdent à un degré extraordinaire le don de s'abstraire et d'oublier. Dans les jardins publics, à la tombée du jour, les femmes sont assises, travaillant à l'aiguille et entourées de leurs enfants. Au pied des arbres, les adolescents apprennent — mot à mot, comme jadis le catéchisme — la déclaration des Droits de l'homme : ne doivent-ils pas la réciter à la prochaine décade devant l'assemblée de section, tout de même qu'on répétait, le dimanche, le catéchisme devant le curé? Dans les allées, des bourgeois circulent, libres en apparence de soucis ; et des couples passent et repassent, doucement enlacés. Les cafés sont pleins (juoique remarquablement silencieux. Aux abords des restaurants, se dégagent des fumets tentateurs ; c'est que les cuisiniers des ci-devant ont en grand nombre émigré en ces lieux ; ils y raffinent, pour les cHents de passage, tout ce que leur art a de plus consommé ; et autour des tables s'assoient, gourmands à l'envi, les maîtres du jour, les victimes de demain. Les affiches des théâtres s'étalent : on joue à l'Opéra national, Armide; à l'Opéra-Comique, la Fête civique du village; au théâtre de la rue Feydeau, Claudine ou le Petit Commissionnaire; au théâtre des Amis de la Patrie, Agricole] Viala ou le vainqueur de la Durance; au Vaudeville, la Nourrice républicaine. Dans les stalles, à l'Opéra, des hommes
prennent place qui sont hors la loi et, comme on est stupéfait de leur témérité, ils répondent avec la bravade qui naît de longs périls : « Nous avons voulu, avant de mourir, nous enivrer de musique. » Ils s'enivrent aussi d'autres plaisirs ; car la pensée de la mort, qui provoque chez les uns le recueillement, aiguise chez les autres des furies de volupté ; donc plusieurs font folie de leur corps avec une intensité violente, presque douloureuse, qui use tout sans rien retenir. — Cependant une grande foule reste qui se juge en sécurité, à force d'être obscure. Ceux-là ont pour principal souci les assignats qui baissent, les vivres qui renchérissent. Pour eux, le train de la vie n'a guère changé. Tout leur art est de passer à travers les années sombres, en feignant de ne rien savoir et avec le privilège d'être inconnus. Que s'ils se sentent soupçonnés, ils redoublent de sécurité apparente et même se montrent d'autant plus gais qu'ils ont plus peur. Pour tout ce vulgaire, cette saison d'été a, comme de coutume, ses foires, ses expositions, ses bateleurs, ses diseurs de bonne aventure, ses écuyers de cirque. J'ouvre les feuilles publiques du temps ; à la suite des condamnés du jour, je lis à la date du 19 messidor cette annonce : « Aujourd'hui, à cinq heures et demie, le citoyen Franconi, avec ses élèves et ses enfants, continuera ses exercices d'équitation et d'émulation, tours de manège, danses sur ses chevaux, avec plusieurs scènes et entr'actes amusants. » A quelques jours de là, le même Franconi promet l'inauguration d'un char en forme de tente nationale qui sera traîné par quatre coursiers. « Il espère, ajoute-t-il, que ses concitoyens verront avec plaisir un chef-d'œuvre où les artistes n'ont rien épargné pour y mettre la dernière main (1). s
(1) Moniteur, t. XXI, p. 152. 260.
534 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTIOiN
Une loi rendue le 27 germinal (16 avFil 1794) avait décidé]
de renvoyer devant le tribunal révolutionnaire de Paris tous les délits de complot ou conspiration. Une autre loi, celle duj 19 floréal (8 mai 1794), avait supprimé, en principe, toute les Commissions révolutionnaires établies dans les départe-3 ments. En se fondant sur ces décrets, on pourrait se persuaderj que, si la Terreur sévit dans la capitale avec une intensit redoublée, les provinces, du moins, sont épargnées. Il n'en' est rien. — D'abord, en dépit des textes législatifs, plusieurs Commissions sont conservées. — Puis, en ce qui concerne spécialement les catholiques, les accusations pour recel de prêtres fournissent matière à des sentences dont l'iniquité n'a jamais été surpassée.
Ces mois de praiinal, de messidor, de thermidor, tout ensanglantés dans Paris, sont donc pareillement sinistres en beaucoup de départements. Je distingue, par-dessus tout, trois juridictions atroces : le tribunal révolutionnaire (VArras^ la Commission militaire de Bordeaux, la Commission populaire d'Orange. On a déjà parlé d'Arras à propos de Lebon. Oa parlera de Bordeaux à l'occasion de la loi sur le recel des prêtres. Que! que soit le dégoût qu'inspirent ces scènes de meurtre, il faut ici parler d'Orange.
Sur cette région du Sud-Est s'est abattu le conventionnel Maignet. Il est arrivé le 19 pluviôse (7 février 1794) en Provence. Il y a succédé à Bai'ras, à Fréron, et s'est montré à leur exemple prescripteur, sans avoir, comme eux, l'excuse de la rébellion toute flagrante à vaincre. Il a eu ses juges à lui, à Marseille, à Avignon. Voici qu'à la lecture du décret
du 27 germinal, une grande crainte l'envahit : il redoute que le tribunal de Paris, en évoquant à lui tous les procès de contre-révolution, ne lui ravisse ses victimes. Or il ne veut rien lâclier de sa proie. En dépit des décrets, il aspire même, en ce temps-là, à créer une nouvelle juridiction qui, plus encore que toutes les autres, sera dans sa main.
Pour ce dessein, une amitié puissante lui servira, celle de Gouthon, Auvergnat comme lui. Le 4 floréal (23 avril 1794) il dépêche à Paris l'un de ses agents, son secrétaire Lavigne. Lavigne expose à celui qu'il appelle « le bon et brave Couthon » les vœux du proconsul. 11 y a, dit-il, en Vaucluse, neuf ou dix milîc coquins à châtier : on ne peut les transférer dans la capitale ; car il faudrait toute une armée pour les conduire ; il faudrait en outre déplacer trente mille témoins ; enfin le châtiment ne sera vraiment exemplaire que sur place. Ayant parlé de la sorte, Lavigne solhcite l'établissement d'un tribunal spécial qui purgera le pays de tout ce qu'il contient encore de fédéralistes, de royalistes, de modérés ou de fanatiques (1).
Ce qu'on demande au Comité de salut public, c'est de violer lui-même la loi du 27 germinal. Pourtant la requête est accueilHe. Le 21 floréal, il est décidé qu'une Commission révolutionnaire sera établie dans le Vaucluse. C'est à Orange qu'elle siégera. Elle aura pour mandat de juger tous les ennemis de la Révolution. La conscience des juges sera la seule règle des jugements. Quiconque sera convaincu d'être un ennemi du peuple sera puni de mort. Telles sont les instructions rédigées pour le nouveau tri )unal, et signées par Carnot, Biilaud-Varennes et Couthon (2).
Quand Lavigne revint en Vaucluse, il trouva Maignet tout enivré de proscription. Dans la nuit du 12 au 13 floréal, à Bédoin, village situé au pied du mont Ventoux, un arbre
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièces 108, 109*.
(2) Wallon, les Repréaenlants «n mission, t. III» p. 181.
b:iij HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
de la liberté avait été abattu. L'incident avait été transfermé en complot. La bourgade avait été militairement occupée. Parmi les habitants, cent trente avaient été arrêtes comme suspects. Le 9 prairial, soixante-trois furent condamnés à mort. Puis, cinq jours plus tard, le village fut incendié (1).
C'est en ces conjonctures que fut installée la Commission d'Orange. C'était le 15 prairial (3 juin 1794). Maignet présida lui-même à l'inauguration. Puis il donna aux juges leur règlement. Le président recueillerait les pièces. Puis il interrogerait les accusés. Quand la majorité se déclarerait suffisamment instruite, il recueillerait sur le siège même et à voix basse les suffrages. Sans désemparer il prononcerait la sentence. Le jugement serait mis de suite à exécution.
Les jours qui suivirent furent employés à rabattre vers Orange les suspects. Dans la petite ville on compta cinq prisons; elles furent bientôt combles, et l'on entreprit d'en aménager une sixième. On attendit quelques jours la guillotine. Enfin elle fut amenée d'Avignon. Quand tout fut prêt, les juges se mirent en devoir de fournir la pâture aux bourreaux.
Le 1^^ messidor (19 juin 1794), ils tinrent leur première séance. Ils avaient choisi, pour y siéger, la chapelle des Pères de Saint- Jean, aujourd'hui un peu remaniée et servant d'école. Les documents qui nous restent permettent de ressaisir ces hommes sinistres. Le président est Fauvety, originaire d'Uzès et ancien juré du tribunal révolutionnaire de Pai'is. Une ambition le domine, celle de tout exterminer. Encore une semaine et il écrira : « Nous avons plus fait en six jours que le tribunal révolutionnaire de Nîmes en six mois. » Auprès de lui siègent deux Lyonnais : un ancien menuisier du nom de Ragot, un ancien ouvrier en soieries qu'on
(1) Archives nationales, AF", dossier 1158, et F', carton 4574. — BEsaiAT-SAiiîr-PEix, la Justice révolutionnaire, t. I*', p. 418 et suiv.
appelle Fernex, l'un et l'autre sanguinaires à souhait; puis Roman-Fonrosa, un magistrat de carrière, et un homme de loi, Melleret, tout deux susceptibles de pitié, mais violents par peur comme d'autres par perversité. La bande se complète par l'accusateur public, un Ardennais du nom de Viot, d'abord déserteur, puis employé des postes, et maintenant pourvoyeur d'échafaud. — Au bout de quelques jours, une sorte de coutume s'établit qui règle, heure par heure, d'après un ordre méthodique et comme on ferait pour les choses les plus ordinaires, l'audience, la condamnation, la spoliation, le suprême voyage, le supplice. C'est vers trois heures que les juges, ayant prononcé les sentences, se lèvent de leurs sièges. Les condamnés sont alors entraînés vers la prison du Cirque, dépendance de l'ancien théâtre romain, et là sont dépouillés de tout ce qui ne leur a pas encore été ravi. La fouille est aussi minutieuse qu'a été sommaire le jugement. Vers six heures, on entend les roulements du tambour. A ce signal sortent de leurs demeures quelques hommes, quelques femmes de basse populace, toujours les mêmes, bruyants à la façon de leur pays et poussant en leur patois de hideuses clameurs. Bientôt débouche le cortège funèbre, qui, par la rue de Tourre, gagne la place Saint-Martin, alors nommée place de la Justice. Là a été érigé l'échafaud ; il se dresse tout en face de la montagne Saint-Eutrope ; ce qui fait dire au greffier de la Commission, en un jeu de mots macabre : « Les têtes en tombant saluent la Montagne (1). »
Les coups frappent de tous côtés. Cette région du Comtat a été, dans les dernières années, déchirée par les dissensions civiles. Partisans du pape et patriotes se sont mutuellement proscrits, et avec cette ardeur de rivalité où se consumaient jadis les petites villes de l'Italie. Pour les jacobins, l'heure est venue de la domination. Les juges d'Orange sont les
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 119.
ministres de la vengeance. Certaines communes sont décimées ; ainsi en est-il du bourg de Caromb qui fournit à lui seul 37 victimes. Je note pour Avignon 62 condamnés 31 pour Carpcntras, 20 pour Venasque, 16 pour Sorgues, 15 pour Courtliézon (1). Sous prétexte de factieux à punir, toutes les haines se donnent libre carrière : haine de quiconque possède ; haine de quiconque est influent, noble, instruit. « Nous ne voulons plus de messieurs », disent les gens de Courtbézon. Quand on a frappé les « messieurs », on s'avise qu'ils ont des satelhtes ; et c'est ainsi que pêle-mêle, sur la liste des condamnés, s'alignent les gens d'humble métier. Derrière les griefs publics se cachent les inimitiés privées ; car ces mêmes hommes du Midi qui d'ordinaire se grisent de paroles se grisent maintenant de sang.
Dans le grand holocauste, je recherche la part des prêtres. Quatorze ont déjà été mis à mort par le tribunal criminel d'Avignon. La Commission d'Orange en immolera trentesix (2). Souvent les griefs sont des griefs politiques : celui-ci a marché avec les fédéralistes marseillais ; celui-là a proposé de murer la salle de la société populaire. De quelques-uns on se contente de dire qu'ils sont les « ennemis du peuple », ou bien en termes plus imprécis encore, qu'ils n'ont jamais aimé la Révolution. Il semble que, parmi ces prêtres, plusieurs se soient appliqués à se démarquer : tel d'entre eux a été jadis nommé, dans Barbentane, expert pour l'estimation des biens nationaux; tel autre a été naguère désigné pour porter à Paris l'acte d'acceptation de la Constitution; un troisième s'est fait soldat ; un quatrième s'occupe à cultiver son petit bien, et un cinquième à réformer l'orthographe. Les meilleurs se sont retirés dans leur famille et s'y recommandent par une vie édifiante et cachée plutôt qu'ils ne
(1) Tableau dressé par l'abbé Bonmel, Les trois cent trente-deux fiôi' times delà Commission populaire d'Orange, t. II, p. 503-507.
(2) BoNNEL, Les trois cent trente-deux victimes de la Commission popw laire d'Orange, t. II, p. 507.
s'efforcent de continuer, à tous risques, le ministért sacerdotal.
L'héroïsme se rencontre pourtant. Il se rencontre chez les religieuses. C'est par elles que l'horrible Commission demeure digne de mémoire.
Parmi les prisons d'Orange, il en est une située tout près de la cathédrale et qu'on appelle la prison de la Cure. C'est vers cette prison qu'ont été dirigées les religieuses. Elles ont été racolées dans tout le Comtat et particulièrement à BoUène. Le registre d'écrou constate une entrée le 23 mars 1794, trois le 28 mars, vingt-neuf le 2 mai, trois le 10 mai, une le 13 juin, une le 19 juin, dix-sept pendant le mois de juillet (1). Ces pieuses filles appartiennent à des congrégations diverses. Mais c'est l'ordre des sacramentines et celui des ursulines qui a fourni le plus nombreux contingent à la proscription. Je compte treize ursuhnes, dix-huit sacramentines, toutes venues de Bollène.
Si l'on interrogeait les prisonnières, elles tiendraient toutes à peu près le même langage : jusqu'à l'automne de 1792, elles sont demeurées dans leur couvent. Elles en ont été, en ce temps-là, chassées. Elles ont vécu alors comme elles ont pu, en petite communauté, dans l'oraison, le travail des mains, la pénitence. Un jour est venu où elles ont été dénoncées. On leur a demandé le serment Liberté- Egalité, prescrit, même aux rehgieuses, par la loi du 9 nivôse. Elles ont hésité, puis l'ont refusé, ne sachant pas bien s'il est absolument contraire à lêur foi, mais jalouses de garder toutes les virginités et surtout celle de leur honneur chrétien. Et les voici maintenant recluses, ne portant d'autre crime que leur fidélité à leurs vœux.
C'est assez pour qu'elles périssent. Elles le savent bien. Leur prison devient un sanctuaire où elles se préparent à
(1) Tableau des religieuses détenues, d'après le registre des écrous. (BoîTNEL, Les trois cent trente-deux victimes de la Commission populaire d'Orange, t. II, p. 380).
leurs dernières fins. Bien qu'elles appartiennent à des congi'égations diverses, elles se plient sous le même règle. Elles mettent tout en commun, même les choses matérielles, à savoir leur linge, leurs livres de piété, et le peu d'assignats qu'on ne leur a pas dérobé.
De temps en temps, quelques compagnes leur arrivent. Ce sont des religieuses qui, après la dispersion, se sont retirées dans leur famille, mais qui, apprenant le péril de leurs sœurs, ont tressailli dans le magnanime désir de le partager. Ainsi en est-il d'une ursuline que, dans le monde, on appelait Marguerite de Rocher et que, dans le cloître, en n )mme sœur des Anges. La pieuse fille, avant de fixer sa résolution, a consulté son père, un vieillard de quatre-vingts ans, Celui-ci lui a répondu : « Ma fille, il vous serait facile de vous sauver ; mais auparavant examinez devant Dieu si vous ne vous écartez pas de ses desseins sur vous et s'il ne vous veut pas toute à lui. » Réconfortée par ce conseil, la sœur des Anges a renoncé d'elle-même à la liberté, et elle est maintenant à la prison de la Cure.
Chaque jour qui se lève peut être le dernier. L'exclusit souci est que nul moment ne soit perdu pour le salut. Dès que cinq heures sonnent à l'horloge de la cathédrale, les religieuses commencent leur méditation et la prolongent pendant une heure ; puis elles récitent l'office de la Vierge ; s'unissant ensuite aux prêtres qui, dans le monde entier, célèbrent les divins mystères, ell s répètent les prières de la messe. A sept heures, un mcdeste repas, juste assez pour que les forces ne défaillent point. Cependant l'instant approche où l'huissier procédera à l'appel des accusés pour l'audience du jour. Les religieuses se font les unes aux autres la confession de leurs fautes. Ne pouvant recevoir le saint viatique, elles multiplient les actes de désir ; puis elles renouvellent, en signe de foi, les vœux de leur baptême, ceux de leur profession.
Pendant les quinze premiers jours, nulle d'entre elles ne
fut appelée. N'étant point encore victimes, elles se faisaient consolatrices et apôtres. Aux hommes qui se lamentaient, aux femmes qui se désespéraient de tout quit'er, relies montraient le ciel. 11 y avait des prêtres qui avaient pé hé; elles leur enseignaient le repentir qui sauve et leur révélaient le mérite souverain de la mort expiatrice.
Le 17 messidor (5 juillet 1794), une des religieuses fut extraite de la prison et comparut dans la salle des Pères de Saint-Jean. Elle s'appelait Suzanne-Agathe Deloye. Son seul crime était sa vertu. Elle fut sommée de prêter le serment de Liberté-Egalité. Elle refusa et, bien que le refus, aux termes de la loi du 9 nivôse, n'entraînât que la simple suspicion, elle fut pour cette seule cause précipitée dans la mort.
Les juges se flattaient de vaincre la constance des prisonnières en les assignant, une à une, ou en les faisant comparaître à deux seulement. Une seule religieuse fut amenée le 19 messidor, deux le 21, deux le 22. Toutes les cinq — une sacramentine et quatre ursulines — se montrèrent rebelles au serment. Par surcroît, elles étaient nobles. Puis, sur l'une d'elles, on avait trouvé une image du Sacré-Cœur ; ce qui permit de corser la sentence en flétrissant « le signe de ralliement de la Vendée ». Et toutes les cinq furent livrées au bourreau.
Les religieuses qui restaient voyaient s'éloigner avec moins d'eflroi que d'envie les victimes que le caprice des juges désignait pour le martyre. L'appel se faisait à neuf heures. Quand leurs compagnes étaient parties, ensemble elles se mettaient à genoux afin de demander que le don de force, que la vertu de persévérance se posât sur celles qui allaient confesser leur foi. Ainsi demeuraient-elles, prosternées en un anéantissement profond où se perdait toute notion du temps et des choses d'ici-bas. Dans l'après-midi, les rumeurs arrivaient jusqu'à leur prison. C'étaient les débats, le jugement, la fin de l'audience. Alors elles se replongeaient
tout en Dieu, et, à l'intention de leurs sœurs qui représentaient l'Église militante, l'Église souffrante, elles récitaient les prières des agonisants. Vers six heures, le bruit lointaint mais perceptible, des tambours leur annonçait le départ pour l'échafaud. Elles attendaient, plus que jamais perdues dans J l'oraison. Cependant, un peu plus tard, voici que des bandes se répandaient dans la ville : c'était la populace qui revenait de l'exécution et dont on percevait les hurlements. Donc le sacrifice était consommé. Les vertueuses filles ne doutaient pas, ne pouvaient point douter, que devant leurs compagnes ne se fussent ouvertes les portes du ciel. Jugeant qu'il n'y avait plus à implorer Dieu mais à le louer, elles récitaient le psaume : Laiidate Dominum, omnes génies. Puis, déjà ra\àes à la terre et toutes soulevées par le souffle puissant de l'Éternité, elles entonnaient le Te Deum. Les compagnons de détention, les gardiens écoutaient, stupéfaits de cette foi, n*osant rien interrompre, tout pénétrés d'une impression qui ne les quitterait plus ; et tandis que les clameurs hideuses se perdaient à travers la ville, dans la prison s'achevaient les versets triomphants de la prière sacrée : Te martyrum candidatas laudat evercitus.
Une foi si affermie déconcertait les proscripteurs. Fauvety, qui présidait la Commission, décida d'amener les religieuses devant lui, non isolément mais par groupes et, pour employer îe mot du temps, par fournées. Ni l'appareil du tribunal, ni la crainte de la mort, ni les instances des juges n'intimidèrent leur courage. « Veux-tu prêter serment? r demandait le président. Il s'agissait du serment Libcrié-Egalifé qui j-emais ne fut, en termes formels, réprouvé par l'Église. Mais les nobles femmes étaient de celles qui ne connaissent ni minimum dans la foi, ni marchandage avec leur conscience, ni calculs avec Dieu. Chrétiennes magnifiquement et avec surabondance, le serment, même non condamné, leur apparaissait avec un arrière-aspect de faiblesse, presque de reniement. Aussi le refusaient elles, et avec allégresse elles
embrassaient If sacrifice. Quatre d'entre elles furent condamnées à mort le 23 messidor, quatre le 24, six le 25, sept lo 28, cinq le 8 thermidor. Pas une défaillance. Un jour une sœur converse fut saisie de grande peur, et on redouta qu'elle ne faiblît. Devant le tribunal elle se redressa. Les juges, en se transformant en tentateurs, ne réussirent qu'à souligner la confession chrétienne. L'une répond : « Je suis fille de l'Église catholique » ; l'autre : « La loi humaine ne peut me demander des choses contraires à la loi divine » ; une troisième : « Je suis religieuse et le serai de cœur jusqu'à la mort. » Une pauvre sœur dont Fauvety essaye d'ébranler la fermeté lui réplique par ces simples paroles : « Je ne suis qu'une ignorante, incapable de discuter avec toi ; mais je puis mourir. » Dans le glorieux martyrologe, certains noms se retrouA^ent plusieurs fois : deux fois celui de Romillon, quatre fois celui de Justamond. Aux yeux de ces prédestinées, certains jours paraissent jours d'élection pour mourir. Les sept religieuses qui comparaissent le 28 messidor remarquent que cette date — celle du 16 juillet d'après l'ancien calendrier — ramène la fête de Notre-Dame du Mont- Carmel ; et, se souvenant des cérémonies du cloître, se remémorant leur prise d'habit, leur profession, leurs vœux, elles remercient Dieu qui a fixé cette date privilégiée pour les rappeler à lui.
On possède le recueil des jugements (1). La rigueur ne s'adoucit un peu que vis-à-vis de trois ou quatre sœurs converses et de trois religieuses hospitalières qui ne furent condamnées qu'à l'emprisonnement. Une seule fois, Fauvety, l'horrible président, inchna nettement vers la pitié. C'était le 25 messidor. Parmi les religieuses amenées dans la chapelle des Pères de Saint- Jean était une sœur sacramentinc, appelée Henriette Faurie. Elle était jeune, elle était belle, elle avait trois frères qui servaient dans les armées de la République.
(1) Bibliothèque du Musée Calvet, Avignon.
« Allons, Henriette, lui dit Fauvety, Tu es erxcore si jeune ! Pourquoi vouloir mourir? Prête serment. Un seul mot, un seul signe, et je te rendrai à ta mère. » Longtemps il insista. « J'ai prêté serment à Dieu, répondit la jeune fille, et je n'en prêterai pas d'autre. »
Quand la sentence avait été rendue, les condamnées étaient enfermées dans le Cirque en attendant le départ pour l'échafaud. On eût dit les vierges de la primitive Église dans l'arène. Et de vrai tout reproduisait l'image de l'ancienne Rome, tout jusqu'au théâtre antique qui détachait dans le ciel pur ses murailles brûlées de soleil et que surplombait la montagne Sainte-Eutrope. Les saintes filles employaient leurs derniers moments à consoler, à ramener à Dieu ceux qui, les uns pour fédéralisme, les autres pour royalisme ou contre-révolution, étaient appelés au même sort fatal. Puis elles s'entretenaient entre elles avec une sérénité tranquille. Parfois elles se partageaient un peu de pain, ou un fruit, comme en symbole d'une dernière communion. Même en ces extrémités, le souci de la règle demeurait : « Ma sœur, dit un jour une jeune religieuse à l'une de ses compagnes, nous n'avons pas dit nos vêpres. » Et l'autre de répondre : « Ma sœur, nous les dirons dans le ciel. » En chemin, sacramentines et ursulines, tantôt priaient à voix basse, tantôt, comme elles eussent fait au chœur, chantaient le Magnificat, Ainsi s'avançaient-elles dans le cortège de l'échafaud comme dans le cortège de leurs noces, déjà victorieuses de la mort, non souriantes mais ravies. Souvent la populace les insultait. Un jour pourtant un paysan des environs réussit à s'approcher d'une d'elles au moment où elles sortaient du Cirque et, en signe de vénération, lui baisa la main. L'humble fille se troubla de l'hommage. « Priez plutôt pour nous, dit-elle ; dans un quart d'heure le temps aura passé pour nous ; priez pour nous le Dieu qui va nous juger et qui voit nos souillures. »
Enfin arriva dans Orange la nouvelle du 9 Thermidor,
et du même /oup fut arrachée au bourreau la proie. Sur cinquante-cinq religieuses détenues, trente-deux avaient été condamnées à l'échafaud, sept à la prison. Celles qui restaient à juger furent sauvées ; c'est par elles, c'est par les récits des geôliers et de quelques contemporains qu'on a recueilli ce qu'on vient de rapporter (1).
Parmi les autres suspects, la mort avait déjà prélevé un tribut de trois cents victimes ; et les proscripteurs ne songeaient qu'à de nouvelles tueries quand ils furent arrêtés dans l'œuvre de meurtre. Le 18 thermidor, l'hornble Commission fut suspendue. Bientôt tout submergés par la colère publique, les juges descendirent à l'état d'accusés. Ils avaient frappé sans pitié l'innocence : la réaction qui suivit frappa sans pitié leurs crimes. Le 7 messidor an III (25 juin 1795), le tribunal criminel d'Avignon condamna à la peine capitale le président et les membres de la Commission populaire d'Orange. Un seul, Fernex, était parvenu à s'échapper : il fut reconnu à Lyon et massacré. Dans la même sentence de mort furent englobés Viot, l'accusateur public, Barjavel son adjoint, et aussi le greffier en chef, Benêt. L'huissier de la Commission, nommé Napier, qui avait été condamné à douze ans de fers, fut lacéré par le peuple, et ses restes jetés dans le Rhône.
Entre tous ceux qui avaient inspiré la sinistre Commission ou avaient été associés à ses actes, deux hommes seuls survécurent, non seulement impunis mais presque honorés.
Le premier fut Maignet. En Provence et dans le Comtat, il avait, pendant plus de cinq mois, fait office de bourreau ;
(1) Relation détaillée du massacre des religieuses d'Orange. (Hesmivt D'Auribeau, Mémoires pour servir à l'histoire de la persécution française, recueillis par les ordres de Pie VII, t. l", 2« partie, p. 1014.) — Relation manuscrite publiée par M. de Baumefort {le Tribunal révolutionnaire d'Orange, p. 99 et suiv.). — Relation de la conduite édifiante de oos anciennes mères et sœurs pendant la Révolution. (Abbé Redon, Les trente-deux religieuses d'Orange, p. 92 et suiv. — Annales catholique$t t. I", p. 117-130), etc.
T. ill. 35
et pour trouver pareil malfaiteur, il eût fallu chercher dans Nantes Carrier ou dans Arras Lebon. « Maignet n'est pas assez connu, » disait un jour Gouthon en manière de regret. Est-ce à cette obscurité que cet homme sinistre dut son salut? De sursis en sursis, d'enquête en enquête, il parvint à sauver sa liberté et sa tête. Il revint à Ambert, son pays natal, et s'y refit modéré, comme si la Révolution, dont il ne parlait jamais, n'eût été, entre sa vie passée et sa vie présente, qu'un négligeable épisode. Dans sa petite ville, au pied des montagnes du Forez, les nouvelles n'arrivaient guère ; et l'on eût dit que ses concitoyens s'appliquaient à ne rien savoir aussi bien que lui-même à s'envelopper de silence. Il s'inscrivit au barreau, et l'on ne tarda pas à louer son aptitude aux affaires, son désintéressement, son zèle pour les malheureux. Volontiers il recevait à dîner son curé, et plus volontiers s'asseyait à la table de l'évêque dans les tournées de confirmation. Au retour de l'île d'Elbe, il rentra dans la vie publique. Quand, sous la seconde Restauration, il eut été banni comme régicide ayant accepté des fonctions pendant les Cent-Jours (1), son exil éveilla des regrets, mais nulle part autant que dans le clergé. En 1821, une pétition qu'on peut voir encore aux Archives (2) fut adressée aux pouvoirs publics pour demander son retour. Elle porte cinquante-quatre signatures, toutes de curés, desservants ou vicaires de l'arrondissement d' Ambert. Trois ou quatre seulement s'abstinrent et, dit-on, pour cause de maladie.
Tel fut, entre les acteurs du drame d'Orange, le premier qu échappa à la justice des hommes. Le second à qui échut' pareil bonheur n'avait joué qu'un rôle bien moindre. On l'appelait Julian Cottier. Il avait été le secrétaire en chef, l'ami de l'accusateur public Viot, et à ce titre il avait, bien qu'avec répugnance, participé par sa plume aux actes de
(1) Loi du 12 janvier 1816, article 7.
(2) V, carton 6714,
l'odieuse Commission. Il avait été condamné le 29 messidor
an III à vingt ans de fers, mais libéré l'année suivante par
annulation du jugement. Il n'avait alors que vingt-huit
ans et pouvait espérer que ses jours se prolongeraient assez
pour qu'il obtînt l'oubli. Sans changer de région, il s'établit
à Carpentras sa ville natale. Il y acquit par sa science juri-
[ dique le meilleur renom, et ses confrères du barreau — car
i il était avocat — aimaient, à ce qu'on assure, à le consulter.
I Quand cinquante-huit ans plus tard, en 1852, il mourut, il
; avait si bien repris l'aspect d'un honnête homme que qui-
[ conque se fût souvenu eût paru diffamateur. Lorsqu'on
■ ouvrit son testament, on y trouva le legs d'une petite rente
annuelle à la fabrique de sa paroisse : cette somme devait
servir à acheter aux enfants de la première communion des
livres de prières et des chapelets (1).
Il était juste que la réprobation contre les bourreaux se complétât par l'hommage rendu aux victimes. Les dépouilles des suppliciés avaient été transportées à quatre kilomètres de la ville, tout près du confluent de l'Eygues et du Rhône, en un endroit qu'on appelait le champ de la Plane et qu'on nomme aujourd'hui le champ Gabet. Là avaient été creusées de grandes fosses où l'on avait enfoui les cadavres. Dès qu'un régime plus humain permit les regrets, les amis, les parents des morts prirent coutume de se rendre au lieu des sépultures pour y prier. Sur cet emplacement fut érigée plus tard une chapelle, exiguë, modeste, aujourd'hui un peu délaissée — car j'ai eu quelque peine à la découvrir — et qui, par une inscription gravée sur les murs, commémore les noms des trois cent trente-deux condamnés de la Commission d'Orange. A une faible distance, on remarque un terrain gazonné, surmonté d'une croix et que la charrue a, dit-on, toujours respecté. On dirait un petit cimetière séparé, et
(1) BoNNEL, Les trois cent trente-deux victimes de la Commission populaire d'Orange, t. II, p. 31,
comme un coin de terre bénite, isolé du monument funèbre. D'après la tradition, ce petit cimetière est le lieu où reposent les dernières victimes, et aussi, dit-on, la plupart des vierges héroïques que, dans le martyrologe du Comtat Venaissin, on appelle les trente-deux religieuses d'Orange.
En ces derniers jours de la Terreur, la loi sur le recel des prêtres devint l'origine d'autres rigueur?.
Le décret du 29 vendémiaire avait puni de la déportation quiconque donnerait asile à un prêtre. Le châtiment parut insuffisant et, le 22 germinal (11 avril 1794), un nouveau dccret fut rendu qui déclarait passible de la peine capitale celui qui rece\Tait un ecclésiastique réfractaire.
Chose étrange ! cette loi, l'une des plus cruelles qui ait jamais été inscrite en aucune législation, semble avoir passé inaperçue. J'ouvre le Moniteur^ et je constate que, dans le compte rendu de la séance du 22 germinal, il n'en est point fait mention. Le Journal des Débats et Décrets^ et aussi le procès-verbal de la Convention, se bornent à en reproduire lei texte. Ainsi fut voté au pied levé, sans critiques ou commentaires, dans la distraction et l'indifférence, l'édit qui frappait de mort la simple pitié.
En beaucoup de régions, on ne trouve aucune application de cette loi féroce, soit que la grandeur de la peine ait découragé l'hospitalité, soit que les magistrats aient pris soin de ne rien voir et de ne rien constater. En quelques départements, on ne relève qu'une ou deux sentences isolées : dans la Dordogne, deux femmes furent cundamnées à mort pour avoir reçu chez elles un prêtre de Péri-
gueux (1) ; dans le Maine-et-Loire, quatre pauvres filles de Daumeray furent frappées de la même peine pour avoir donné asile au prieur de l'Esviére (2). Mais, sur trois points du territoire, en Bretagne^ dans la Haute-Loire^ à Bordeaux^ de nombreux jugements furent rendus qu'on ne peut omettre, car ils révèlent un luxe de barbarie qu'aucune imagination n'aurait pu dépasser.
En Bretagne, les victimes furent surtout rabattues vers deux tribunaux : le tribunal révolutionnaire de Brest ; puis le tribunal criminel du Morbihan, épuré par Prieur de la Marne.
Parmi les juges de Brest et parmi ceux de Vannes, une conviction régnait, celle que jamais on ne réduirait les « scélérats de prêtres » si l'on n'enveloppait dans leur sort ceux qui leur donnaient refuge. Dans cet esprit, on avait appliqué avec une inexorable rigueur la loi du 29 vendémiaire. A Brest, du 10 nivôse au 25 prairial, dix condamnations à la déportation pour recel d'ecclésiastiques avaient été prononcées (3). A Vannes, du 28 nivôse au 17 floréal, le bilan avait été de huit condamnations ; et les juges du Morbihan étaient même arrivés à considérer comme faits constitutifs de recel, au moins pour les membres des municipalités, soit le défaut de dénonciation, soit la simple assistance aux offices des réfractaires (4). En cette furie de répression, la
(1) Jugement du 3 thermidor [le Tribunal révolutionnaire de la Doriogne, t. II, p. 299-300).
(2) Jugement du 22 messidor (Archives nationales, BB', carton 11).
(3) Dossiers du tribunal révolutionnaire de Brest (Archives nationalest W, 544).
(4) Archives nationales, BB', 12.
loi du 22 germinal, loin d'effrayer, fut accueillie avec faveur. Le souci fut de l'étendre, loin de la limiter ; et plusieurs procès, à la fois obscurs et révélateurs, permettent de mesurer la cruauté des juges qui n'eut d'égale que l'innocence des victimes.
A Morlaix, le 1^ messidor, vers dix heures du soir, une femme de quatre-vingts ans, la veuve Leblanc, qui habitait rue des Vignes avec sa fille, entendit frapper à sa porte. Ayant ouvert, elle vit un homme qui lui était inconnu. Cet ko m me lui dit : « Je suis un malheureux prêtre, errant, obligé de fuir, n Et il lui demanda asile. La veuve Leblanc hésita. Le prêtre insista : il était l'abbé Clech, un ancien vicaire de Plestin, au pays de Lannion ; il ajouta qu'il avait une sœur carmélite. Or il se trouvait que la veuve Leblanc avait eu, dans le même ordre, une de ses filles. Par esprit de foi, par pitié, et aussi en souvenir de son enfant, elle reçut le fugitif ; et quoique pauvre — car elle était une simple tricoteuse — elle lui fournit de quoi se nourrir, de quoi se reposer. Le lendemain, elle fut dénoncée. Une perquisition fit découvrir chez elle quatre cierges, une boîte à calice mais sans calice, et une ardoise que l'on proclama « pierre dite sacrée ». La veuve Leblanc et sa fille furent, en même temps que leur hôte, écrouées à Morlaix, puis transférées à Brest. Le tribunal révolutionnaire était présidé par Ragmey, nom sinistre parmi les proscripteurs. L'occasion parut propice pour une rigueur sans merci. Avec Clech furent condamnées à mort la mère et par surcroît la fille. C'était le 13 messidor. Deux heures plus tard, tous trois furent exécutés sur la place du Château, qu'on appelait alors la place du Triomphe-du-Peuple (1), — Cette première sentence fut bientôt suivie d'une seconde : le 12 thermidor, quatre condamnations à mort furent prononcées, tant pour fanatisme que
(1) Dossiers du tribunal révolutionnaire de Brest. {Archiçes nationale$, W. 543.)
pour asile fourni à un capucin du nom de Mével (1). Tel fut le tribunal révolutionnaire de Brest. Que dire de celui du Morbihan? Le 7 prairial, deux femmes du district de Josselin, furent condamnées à mort pour avoir recelé un prêtre, l'abbé Mayenne : l'une d'elles lui avait donné deux fois abri : quant à l'autre, le tribunal la considéra comme receleuse, non pour l'avoir reçu, mais pour avoir — ce sont les propres termes du jugement — « entretenu avec lui une correspondance (2) »,
A l'autre extrémité de la France, dans ïa Haute-Loire, les documents officiels attestent la même profanation de la justice.
Là-bas ont passé de nombreux proconsuls : Lacoste, Faure, puis, à partir du mois d'août 1793, Reynaud qui s'est décoré du nom de Solon. Maintenant celui qui domine, c'est Guyardin, en attendant qu'arrive de Nîmes le représentant Borie, investi de pouvoirs généraux, non seulement sur le Gard, mais sur trois des départements cévenols.
Or tous ces hommes, en leurs dépêches, sont unanimes : l'ennemi à détruire, presque l'unique ennemi, c'est le fanatisme.
Parmi les prêtres, beaucoup n'ont pu se résoudre ni à s'exiler, ni à se rendre dans les maisons de réclusion. Ils sont demeurés en leur pays, robustes et durs à la fatigue comme de vrais montagnards, sobres par habitude de vie autant que par austérité, doublement exempts de crainte
(1) Dossiers do tribunal révolutionnaire de Brest. [Archives nationales, l W. 542.)
(2) Jugement du 7 prairial an II (Archives natioruUes, BB^ 12).
par courage naturel et par foi, protégés contre les poursuites par los mauvais chemins et les montagnes, sûrs en outre d'im atri dans leur détresse, tant le peuple de ces contrées leur est fidèle I
Tout ce qui peut se rassembler de rigueurs s'est accumulé. Par arrêté du 29 nivôse, toutes les églises ont été fermées. Tous les emblèmes religieux ont été abattus. Le repos décadaire a été imposé sous peine d'amende et de suspicion (1). Déjà deux prêtres ont été condamnés à mort par une commission militaire, et un autre a été guillotiné à Brioude. Trois autres, les abbés Delouche, Gerenthes, du Grail, ont été exécutés au Puy. Cependant la colère se' tourne contre les femmes. On s'avise qu'elles sont les grandes agitatrices. Il y a les anciennes religieuses : dominicaines^ carmélites, ursulines, sœurs de Saint-Joseph, sœurs de Saint- Pierre, sœurs du Bouillon, sœurs du Pot. Il y a les béates, les filles de carreau, les maîtresses de dentelles, toutes plus ou moins constituées en tiers ordre. Un arrêté du 27 germinal les astreint, toutes sans distinction, au serment sous peine d'être emprisonnées (2). La commune du Puy va plus loin et, servile avec luxe, médite d'étendre l'arrêté à toutes les femmes de la ville qui ne fréquentent pas le temple de la Raison (3). — Au Puy une quarantaine de religieuses prêtent serment. Mais ailleurs aucune violence n'intimide ni ne réduit. Parmi les béates, aucune ne cède. Les prêtres demeurent le plus souvent insaisissables. En beaucoup de communes il y a, suivant l'expression de Reynaud, « entière pénurie de patriotes )\ Ainsi en est-il dans les cantons de Saugues, de Fay, du Monastier ; ainsi en est-il surtout dans la région d'Yssingeaux, alors l'une des plus pieuses de France comme elle l'est encore aujourd'hui.
Il faut abattre ceux qu'on appelle les rebelles. Le printemps
1) Arrêté, 16 nivôse {Archives nationales, AF", 115, registre 865).
(2) Archives nationales, AF", 115, registre 866.
(3) Albert Boudon, les Municipalités du Puy, t. II, p. 14?.
a fondu les neiges, amélioré les routes. Les jours plus longs rcndont moins redoutables les embûches. Dès la fin de germinal, s'organisent les expéditions qui fouilleront le massif du Mézenc, les bois de la Chaise-Dieu, et, tout aux limites du Cantal et de la Lozère, les monts de la Margueride. Le Représentant Guyardin commande. Derrière lui s'agite au Puy, sous le nom de société populaire^ un club peu nombreux, mais pire que lui. Le mot d'ordre est de saisir tous les ecclésiastiques réfractaires. Mais pour les saisir sûrement, il faut s'< mparer de ceux qui leur donnent asile. Aussi bien, la loi toute récente du 22 germinal a montré la voie à suivre. Sus aux receleurs de préires, telle est la consigne qu'emportent avec eux gendarmes et gardes nationaux.
Le tribunal criminel du Puy s été récemment épuré et, suivant l'expression du temps, mis à la hauteur. Ce fut vers lui que les limiers de police rabattirent les victimes.
En ce pays lointain se déroulèrent des audiences tragiques et obscures, meurtrières jusqu'à rendre jaloux Fouquier- Tin ville.
Le 29 floréal comparut devant les juges un prêtre, chapelain de Villeneuve-de-Fix, qu'on appelait Bernardon.
Depuis longtemps il errait dans la région de Brioude, vivant de charités, changeant souvent d'abri, exerçant pourtant son ministère. Le 22 floréal, il avait été arrêté dans la maison de son père, un vieillard de quatre-vingt-onze ans, chez qui il avait passé la nuit. Son sort n'était point douteux : il n'avait prêté aucuns serments ; il avait baptisé, confessé, assisté les mourants, et, loin de s'en défendre, le déclarait fièrement ; sur lui on avait trouvé des écrits de sa main, prières, exhortations aux fidèles, datées d'un lieu qu'il appelait la Solitude et qu'il se refusait de désigner autrement, afin, dis£iit-il, de ne compromettre personne. Cependant, en la demeure où avait été saisi l'abbé, vivaient, outre son père, impotent et en enfance, la belle- fille de celui-ci, Thérèse Saugues, épouse de Claude Bernardon, et une jeune cousine pauvre,
Claire Bernardon, qui faisait office de servante. En même temps que le prêtre, les deux femmes avaient été appréhendées, et, avec lui, elles furent amenées devant le tribunal. La loi du 22 germinal était atroce. Les juges l'ap-gravèrent par une interprétation plus atroce encore. A défaut du chef de famille, irresponsable par son âge et l'afTaiblissement de ses facultés, ils condamnèrent à mort comme receleuse la belle-fille. Restait la servante qui n'était que salariée et qui n'avait pu qu'obéir. Son seul tort était de n'avoir point trahi ses parents et ses maîtres. « Pourquoi n'as-tu pas averti la municipalité? lui demanda le président. — Je ne l'ai pas fait, répondit-elle, parce que je ne pouvais faire de la peine à mes parents. » L'ingénuité de la réponse n'émut pas. La jeune fille fut enveloppée dans la sentence capitale, et les trois condamnés furent livrés au bourreau.
Six jours plus tard, le 3 prairial, une femme âgée, qu'on appelait la dame Beauzac, fut extraite de la prison pour le tribunal. Elle était notoirement entachée de fanatisme ; car, dans sa famille comme en beaucoup de familles du Velay, on avait compté plusieurs vocations sacerdotales. Était-elle hostile au régime établi? On peut en douter; car son mari avait été, en 1792, maire de Solignac; et l'un de ses enfa.nt3 était aux armées. Son crime était d'avoir un fils prêtre, ordonné naguère en exil par l'évêque M. de Galard. Comme ce prêtre était sans asile, elle l'avait reçu. Les gendarmes étaient venus ; le proscrit avait réussi à s'enfuir, mais elle avait été appréhendée. Qui ne l'eût absoute? Tout autre fut la sentence, et la mère fut punie de mort. Les contemporains ont rapporté qu'en entendant le jugement, la pauvre femme s'écria en un accès de douleur sauvage : « Vous êtes pires que des tigres. Vous faites mourir une femme pour n'avoir pas chassé son fils. — C'est la loi, balbutia le président ; » tandis que dans l'auditoire, quoique composé de la plus vile populace, passait un frisson d'émotion. Sept jours plus tard.
le 10 prairial, Guyardin écrivit au Comité de salut public : « Il y a peu de jours, on manqua deux prêtres ; mais on saisit la femme qui donnait asile. Elle fut guillotinée. » Et marquant l'événement comme on eût fait d'un succès, il ajouta : « Cela fît impression (1). »
Il ne faut pas laisser refroidir « l'impression », mais au contraire précipiter les meurtres. On est au mois de juin, un bon temps pour fouiller la montagne. Par arrêté du 17 prairial, Guyardin ordonne une grande battue pour découvrir les « scélérats de prêtres >^ et tous ceux qui les protègent. Une petite armée est levée : neuf cent cinquante gardes nationaux, des dragons, neuf brigades de gendarmerie. A l'expédition sont même attachés deux ingénieurs des ponts et chaussées. « Les forces en marche, dit l'arrêté, visiteront les communes, les hameaux, les fermes, les maisons, les baraques, les bois, les gorges ». Les officiers municipaux seront tenus d'indiquer ceux des prêtres « qu'ils connaissent et les lieux où ils se retirent ». En cas de refus, ils seront «receleurs, complices et traîtres (2) ».
Et de nouveau, vers le tribunal, sont acheminées les victimes. Dans les fastes de cette meurtrière justice, une journée, celle du 29 prairial, a mérité de demeurer fameuse.
Ce jour-là, on vit d'abord paraître un vieillard de soixanteseize ans, l'abbé Abeillon, l'ancien curé d'Arlempdes. Son procès fut court : il avait prêté serment, mais s'était rétracté ; il avait continué son ministère et, en outre, se recommandait par une longue vie de vertu. Incontinent il fut condamné à mourir ; et ce fut comme un lever de rideau en attendant la grande pièce.
Quand Abeillon eut été emmené, le banc des accusés se garnit mais au point de déborder : d'abord un prêtre, l'abbé Mourier, ancien vicaire de Beaune au canton de Graponne ;
(1) Archives nationales, AF", 195, registre 1612.
(2) Ibid., AF", 115. registre 863.
puis les époux Barthélémy Best, cultivateurs au hameau de Bruas, commune de Beaune, et avec eux leur sœur Marie ' Best ainsi que leur fille âgée de quatorze ans, Marguerite '. Best ; puis encore une ancienne sœur de Saint-Joseph, Marie- ] Anne Garnier, et une dentellière, du nom de Jeanne-Marie Aubert; puis enfin trois autres dentellières, deux filles de service, un cultivateur. En tout on eût compté treize accusés. — L'abbé fut interrogé le premier. C'était un homme jeune encore, d'inébranlable résolution. Une fois déjà, il avait été arrêté par la garde nationale et avait réussi à s'échapper. Ses réponses furent brèves, fières, presque hautaines : il n'avait prêté aucun serment : il avait exercé son ministère autant qu'il l'avait pu ; en quel village ? chez quelles personnes? en quelles conditions? il refusait de le dire. La semaine précédente, se sentant à bout de forces et malade, il avait demandé asile à Best, le fermier du domaine de Bruas. En cet abri il était demeuré trois jours, couché en une sorte de cachette pratiquée entre deux murailles. C'était là que, dans la nuit du 26 au 27 prairial, il avait été arrêté. Ayant parlé de la sorte, Mourier s'assit, en homme qui n'a plus qu'à mourir. Le juge interrogea ceux qu'on appelait les receleurs. Best, sa femme, sa sœur ne nièrent rien. « Savais-tu, demanda le président à Marie Best, que tu t'exposais à des peines en donnant refuge à un réfractaire. — Oui, répliqua-t-elle avec une brièveté intrépide. » . Qu'avait fait le prêtre pendant son séjour à la ferme? Bien qu'il fût malade, il avait confessé, il avait donné la communion. " A quelles personnes, demanda le juge? — Je les connais bien un peu, répliqua Barthélémy Best, mais je ne veux pas les déclarer, de peur de les mettre en peine. » Parmi les autres inculpés se trouvaient Marie- Anne Garnier, l'ancienne rehgieuse de Saint»J oseph, et Marie Aubert, une des ouvrières en dentelle. Ni l'une ni l'autre n'habitait le dojuainc de Bruas ; mais elles y étaient venues, la première pour soigner le prêtre malade, la seconde pour lui apporter des provi-
fiions; et elles avaient été saisies au moment des perquisitions. Contre les autres prévenus nulle charge, sinon qu'on les avait vus à la ferme de Bruas et que sans doute ils s'y étaient rendus pour recevoir de l'abbé Mourier les secours religieux. — Il restait à statuer. Les lois étaient barbares. Le jugement enchérit sur les lois. Mourier fut condamné à mourir, pareillement les époux Best et par surcroit Marie Best. Par une extension sans exemple dans la jurisprudence pénale, les juges considérèrent comme receleuses Marie- Anne Garnier qui avait soigné le prêtre, Marie Aubert qm s'était attardée dans la ferme ; et elles furent l'une et l'autre comprises dans l'immolation. Deux autres femmes furent condamnées à la réclusion « pour fanatisme outré ». Le reste des prévenus fut acquitté, y compris la jeune Marguerite Best que les émotions brisèrent à tel point qu'elle mourut trois mois après — L'exécution suivit immédiatement la sentence. On avait' fait attendre Abeillon pour le joindre aux autres victimes. Quand les sept condamnés furent mis en marche vers la place du Martouret où se dressait la guillotine, les deux prêtres entonnèrent le Miserere, et on les entendit, reprenant l'un après l'autre chaque verset comme ils eussent fait à l'autel. Autour de l'échafaud était rassemblée la populace ordinaire, mais cette fois silencieuse et comme pétrifiée. Les quatre femmes furent immolées d'abord, puis Barthélémy Best et après lui l'abbé Mourier. Pendant ce temps Abeillon, le vieux curé d'Arlempdes, priait tout haut : In te Domine sperwU non confundar in seternvm. Comme il achevait le texte sacré, le bourreau le saisit ; et sa mort compléta l'holocauste. . •. T-
Dans tout le département la battue continuait. Traques de tous côtés, les prêtres, tantôt se réfugiaient dans les étables, les masures ou les fermes abandonnées, tantôt gagnaient les cabanes de pâtres situées dans les hauts pâturages de la montagne. Là, espéraient-ils, ils ne compromettraient qu'eux-mêmes. Il fallait leur ravir ces pauvres asiles.
5b8 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
Un arrêté rendu par Guyardin (1) déclara que les propriétaires seraient responsables pour tous les prêtres saisis dans les baraques, les huttes, les maisons ruinées ; ils n'avaient qu'un moyen d'échapper au danger, c'était de renoncer par acte authentique à leur propriété. Pendant ce temps, arrivaient de Paris des conseils, non de modération, mais de rigueur ; le Représentant Faure écrivait à l'un de ses agents dans le canton de Monistrol ! « Je t'invite à ne pas souffrir d'apitoiements. » Puis, comme si la justice locale ne suffisait pas, il annonçait un arrêté du Comité de sûreté générale pour traduire au tribunal révolutionnaire de Paris plusieurs prêtres et receleurs de prêtres (2).
Au Puy l'œuvre de meurtre se poursuivait. Le 2 messidor, le tribunal appela devant lui un autre prêtre réfractaire. C'était un vicaire de Craponne appelé Clavel, Il avait été arrêté au hameau d'Auliac, chez son frère auprès de qui il était caché depuis quelques jours. Il fut condamné à mourir, son frère aussi, et par surcroît sa belle-sœur à qui l'on ne pouvait reprocher que « d'avoir préparé les repas du fugitif». — Dix jours plus tard, le 12 messidor, nouveau jugement, nouvelle condamnation à mort contre un vicaire du nom de Mosnier et contre une ancienne religieuse, Elisabeth Dorât, dans la grange de qui le prêtre avait couché.
Il restait à assimiler au recel la simple détention d'objets pieux. Les juges du Puy ne reculèrent pas devant cette monstruosité. Le 3 thermidor comparurent devant eux les époux Abrial et leur fille Isabeau. C'étaient des fermiers du hameau de Maisonseule près d'Yssingeaux. Contre eux leurs ennemis eux-mêmes n'auraient pu formuler aucun grief, hormis leur foi. Une perquisition avait fait découvrir à leur domicile, non des prêtres, mais un vase sacré, une chasuble, quelques ornements. En outre, quand on les interrogea, ils
(1) Arrêté du 12 messidor. (Archive/; nalwnales.AF^^, 115, registre 863.)
(2) Lettre du 2 messidor an II (Rapport du Représentant Pierrel sur ta mission dans U département de la Haute-Loire, an III).
refusèrent, avec une constance plus forte que le péril, de déclarer à qui appartenaient le calice et les ornements sacerdotaux. Les magistrats n'en demandèrent pas davantage ; ils estimèrent que le refus d'être délateurs et le fait de posséder des objets cultuels constituaient le crime de recel. En vain Isabeau Abrisd essaya, avec une constance héroïque, de détourner sur elle l'accusation, en déchargeant ses parents. Il fallait aux juges non une, mais trois victimes ; et le père, la mère, l'enfant, furent ensemble immolés (1).
A Bordeaux sévit une justice non moins cruelle.
On connaît l'état de cette ville en 1793 : les protestations contre le 31 Mai ; la résistance contre la politique jacobine; les délégués de la Convention insultés et obligés de repartir ; puis les divisions et la pénurie des subsistances ; l'esprit de réaction brisé par découragement ou paralysé par peur;
(1) Les jugements du tribunal criminel du Puy subsistent au greffe de la Cour d'assises de la Haute-Loire. Beaucoup d'entre eux ont été reproduits intégralement dans l'ouvrage de M. Maxime Riouffol (la Révolution de 1789 dans le Velay). Quant aux dossiers proprement dits (procès-verbaux, enquêtes, interrogatoires), il semble, d'après les recherches infructueuses qui ont été faites sur ma demande, qu'ils ont été perdus, égarés ou détruits. Mais, à une époque fort ancienne, des copies des interrogatoires ont été prises par un chanoine du Puy, M. l'abbé Sauzet. qui se trouvait être proche parent d'un des membres du tribunal et à qui cette circonstance a sans doute facilité la tâche. Ce travail paraît offrir toutes garanties d'authenticité et d'ailleurs concorde parfaitement avec les ronsidrrants des jugements ; de cette copie il a été dressé un double qui m'a été communiqué par M. le chanoine Vacher, secrétaire de l'évéché du Puy, à qui jp suis heureux d'adresser mes remerciements. C'est ce recueil qui m'a permis de compléter ce que nous apprennent, sur l'héroïque fidélité des chrétiens du Velay, les jugements, les relations écrites, les traditions orales et les divers documents des archives.
l'espoir, la confiance, la force revenant au contraire au parti montagnard; enfin, le 16 octobre, dans la cité réduite, les Représentants du peuple rentrant en triomphateurs, au cri : « A bas les Girondins! »
Atroces furent les répressions. Toutes les autorités furent épurées. Une taxe fut décrétée sur les « aristocrates ». Un Comité de surveillance fut créé pour perquisitionner, pour arrêter. Sous le nom de bataillon des sans-culottes^ une garde soldée fut formée, composée d'hommes à tout faire, choisis par les sections ou le club national (1). Enfin, en manière de tribunal, une Commission révolutionnaire fut établie. On l'appela Commission militaire, bien que les juges n'appartinssent point à l'armée. Elle se personnifia dans son président, un ancien instituteur du nom de Lacombe, homme mal famé qui bientôt devint sinistre.
Conseillers du parlement, avocats, gentilshommes, bourgeois notables, négociants, tous s'étaient jadis fort jalousés. Ils se retrouvèrent dans les prisons. Puis, tantôt un à un tantôt par fournées, ils en furent tirés pour le tribunal. Ils y comparurent, mêlés souvent à des artisans, de petits marchands, des ouvriers, dénoncés comme les clients de l'aristocratie. L'accusation la plus ordinaire fut celle de fédéra-' lisme. Cependant, entre tous les périls, nul ne dépassa celui d'être riche ; et, comme les sentences de mort entraînaient la confiscation, on faucha à travers les vies afin de se ruer sur les biens. En cette ville élégante, spirituelle, affinée, un peu amollie aussi par une longue prospérité, tout devint suspect : la culture de l'esprit, l'urbanité des manières, la réprobation, même discrète, des excès. Rien ne trouva grâce, même les propos frondeurs tenus dans les lieux de plaisir. Au Grand-Théâtre, quelques mois auparavant, acteurs et spectateurs s'étaient plu un jour, les uns à souligner, les
(1) Arrêtés du 27 vendémiaire et 17 brumaire an II (Arehiçes nationaUs, AF", 107. registres 792 et 794).
autres à applaudir les allusions au régime ancien, les appels à la modération : après coup, cette liberté fut jugée intolérable ; et un soir du mois de novembre, il se trouva que tous les acteurs furent arrêtés (1),
En cette ardeur de poursuite, pouvait-on oublier les fanatiques?
Dans Bordeaux, un certain nombre d'ecclésiastiques étaient restés ; d'autres s'y étaient réfugiés, venant de la Dordogne ou dos environs de Montauban, des Charentes et même du Poitou. Ils avaient pour amis, pour confidents, quelques chrétiens fidèles qui souvent leur fournissaient asile et prêtaient leur maison pour le culte. C'est aux abords de la rue Sainte-Catherine ou de la place d'Aquitaine et plus encore au quartier Saint-Michel non loin de la Garonne, qu'on eût trouvé ces logis hospitaliers. Ces serviteurs de l'Église souffrante étaient des gens de profession modeste, protégés par l'humilité de leur vie. On a jusqu'à nos jours retenu quelques noms : rue Porte-d'Albret, un architecte du nom de Sabarot chez qui la messe se célébra plus d'une fois ; rue Hugla, un gantier, Jacques Billoy, qui recevait chez lui les prêtr.is de passage , puis rue des Menuts, Michel Arnozan, qui gardait en sa demeure la réserve des hosties saintes, et aussi dan ^ la même rue, un tailleur d'habits appelé Lionnais, non moins zélé et courageux (2). Une recherche attentive eût fait découvrir aussi beaucoup de religieuses : ursulines, visitandines, annonciades, sœurs du Bon Pasteur. La plupart étaient des sœurs converses « sœurs de second ordre », disait l'acte de leur profession. Elles vivaient en de très pauvres demeures, rassemblées à trois ou quatre, par motif d'économie et pour mieux observer leur règle. Parfois aussi elles se logeaient chez des ouvrières comme elles, lingères, couturières, empeseuses, lessiveuses ; et les pauvres filles, toutes
(1) Voir Aurélien Vivie, la Terreur à Bordeaux, t. II, p. 111, 150, 403.
(2) L'abbé Lelièvre, les Ursulines de Bordeaux sous la Terreur et sous le Directoire, p. 43 et suiv.
de même condition, mettaient tout en commun : travail, ressources, prières, espoir en Dieu. Qu'un prêtre fût sans asile, et sans plus de calcul, elles n'hésitaient pas à l'accueillir, jugeant qu'elles accomplissaient ainsi la volonté du ciel. Le besoin de servir suggérait aussi à ces humble^ femmes des courses qui n'étaient pas sans péril. Volontiers elles se faisaient commissionnaires et portaient les messages des prêtres ; puis elles propageaient ou glissaient sous les portes des prières, des avis, de petites brochures, outre cela des chansons qui étaient d'ailleurs médiocres et des pièces de vers qui ne valaient pas mieux. D'autres fois, quand elles ne craignaient pas d'indiscrétion, elles rassemblaient deux ou trois enfants et leur apprenaient le catéchisme. La persécution, loin d'abattre la piété, avait suscité en ces âmes simples un renouveau de ferveur. Les assemblées religieuses étaient fréquentes. On y disait le chapelet, on s'y exerçait à la méditation. Une dévotion, assez nouvelle alors, 's'était surtout propagée, celle du Sacré-Cœur. Les survivants ont raconté que, le vendredi, la messe se disait chez le gantier Billoy. La demeure, toute modeste et écartée, n'attirait point les regards. Bien avant l'aube la chambre se remplissait de prosélytes, et les divins mystères se célébraient. Si les brouillards qui flottaient sur le fleuve prolongeaient les ténèbre» et par suite la sécurité, l'ofTiciant profitait du répit pour une exhortation ; puis il distribuait les insignes du Sacré-Cœur ; et les pieuses femmes serraient sur leur poitrine, comme gage de protection, les images bénites. Cependant, dans la haute flèche de Saint- Michel, l'unique cloche conservée sonnait six heures ; et en hâte, sous la brume qui achevait de s'éclaircir, on se séparait.
Quand la Commission militaire eut immolé les principaux chefs du fédéralisme, elle s'avisa qu'il y avait urgence à détruire tous ces nids de superstition : de là une activité ardente pour rechercher les prêtres et bien plus encore les dévotes qui les recelaient.
Les perquisitions s'accomplirent la nuit. La première ou
du moins l'une des premières expéditions partit le 8 prairial (27 mai 1794) entre onze heures et minuit. La chasse fut bonne : trois prêtres, deux receleuses. Le sort des prêtres était fixé ; ils n'avaient prêté aucun serment et, tant qu'ils en avaient gardé la faculté, avaient exercé leur ministèi-e. Les receleuses auraient pu, par faiblesse ou désaveu, sauver leur vie. Nulle parole ne sortit de leurs lèvres qui fût indigne d'elles. L'une des deux surtout, une ouvrière empeseuse, du nom de Marie Gimet, parut, par la constance de ses réponses, aller au-devant de la mort plutôt que la redouter. Interrogée au moment de l'arrestation, puis devant le Comité révolution' naire^ elle déclara que les prêtres logeaient chez elle depuis six mois. « Qui te les a envoyés? — C'est le bon Dieu qui me les a adressés. — A-t-on dit la messe chez toi? — Oui, tantôt l'un tantôt l'autre, et je serais même bien fâchée qu'elle ne s'y soit pas dite, — Venait-il du monde pour les messes? — Il y venait quelques personnes, et c'est moi qui les invitais. — A-t-on fait chez toi des baptêmes, des mariages? — Oui, un mariage, point de baptême... et c'est moi qui ai eng.igé les prêtres à faire ce mariage. — Quel est le nom des époux, et celui des personnes qui assistaient à la messe des prêtres? — C'est un secret que j'emporterai au tombeau. » Au bas de l'interrogatoire est apposée une signature mal tracée, celle d'une illettrée, pauvre de science, n'ayant de grand que la foi. — Le 18 prairial, prêtres et receleuses comparurent devant Lacombe. « Tu savais, demanda-t-il à Marie Gimet, que ces hommes étaient prêtres?
— Oui. — Tu étais déjà leur complice et tu l'avoues? — Oui. — Tu penses comme eux et tu t'honores de leur avoir donné asile? — Oui. — Savais-tu que tu manquais à la loi?
— Il vaut mieux suivre la loi de Dieu que celle des hommes. » Et cette parole, répétée par l'autre femme, fut la dernière avant la sentence qui unit dans la mort les cinq victimes (1).
(1) Commission révolutionnaire de Bordeaux, dossier Devillefumade,
Les jours suivants furent jours de répit pour les fanaiiques. Il y avait à proscrire tout un arriéré d'hommes de loi, bourgeois, négociants, anciens conseillers du parlement. Puis devant la Commission comparurent, le l^"" messidor, les conventionnels Guadet et Salles et, peu après, Barbaroux.
Après les illustres, on revient aux humbles : le 6 messidor (1), un prêtre de la Dordogne, Dodugnon, dit Verneuil, et trois ouvrières en lingerie qui lui ont donné l'hospitalité : le 8 messidor, un autre prêtre, l'abbé Dornal, puis, avec lui, le gantier Billoy qui l'a reçu en sa demeure et, par surcroît, deux religieuses ursulines qui habitent dans la maison ; en tout, dans les deux procès, huit victimes pour le bourreau.
Certaines maisons sont particulièrement suspectes : tel, rue du Grand-Cancéra, l'ancien couvent du Bon-Pasteur. Onze pauvres filles y sont restées, par tolérance ou oubli. Quatre ou cinq sont d'anciennes soeurs converses ; les autres, simples laïques, sont venues jadis en ces lieux pour y faire pénitence ou pour y finir en paix leur vie. Un porteur d'eau, du nom de Pauze, est, en outre, attaché au couvent et y est employé pour les plus grossiers ou\Tages. Cependant, les jacobins du quartier sont en éveil et, derrière les murailles, soupçonnent des prêtres cachés. Un jour, le 12 messidor (30 juin 1794), on fait perquisition dans la maison. Tout d'abord nulle capture, aucun autre butin que des prières manuscrites ou imprimées, des conseils pour la vie intérieure, un brouillon de compliment pour la fête d'une religieuse, et un ordo pour le temps de carême. A tout hasard on appose les scellés, on arrête les sœurs converses, les pensionnaires, do plus le porteur d'eau ; et tous les douze sont écroués à la prison des Orphelines. — Quatre jours plus tard, grand émoi dans la rue du Grand-Cancéra. Il se trouve que les premiers perquisiteurs ont manqué d'adresse ou de vigilance. En une
Mû'inier, Soury, Marie Gimet, femme Trollonge {Archives départementales de ta Gironde).
(1) 24 juin 1794.
cachette pratiquée dans un mur, on vient de découvrir un prêtre : c'est un ancien provincial des Récollets, le Père Cazeaux. Il est insermenté ; il vit en ce réduit depuis treize mois, et il remplit, autant qu'il le peut, les fonctions du ministère sacré. Sans perdre un instant, l'un des agents de Lacombe, nommé Berlan, se rend à la maison des Orphelines. Séparément, il interroge les douze détenus. Ceux-ci, qui ne savent rien, refusent, par un héroïque mensonge, de dénoncer le prêtre, le croyant en sûreté. Pour le châtiment, pas une minute n'est perdue. On est au matin du 16 messidor. Une heure plus tard, le P. Cazeaux, Pauze, les femmes, en tout treize, s'ahgnent devant la Commission révolutionnaire sur le banc des accusés. Sûrement, d'autres prêtres ont passé dans ce repaire du Bon-Pasteur ; et tout le calcul de Lacombe est d'offrir la vie à qui sera délateur. Il interroge d'abord le porteur d'eau, puis les femmes, ensuite les religieuses. Tous se taisent. « Voyons, insiste-t-il en s'adressant aux femmes, celles d'entre vous qui connaissent des prêtres, parlez. » Nulle n'élève la voix. Lacombe poursuit : « Vous partagez es erreurs de ce prêtre et vous voulez mourir sur l'échafaud. » Cependant, parmi les accusés, le président dévisage une vieille sœur converse ; elle a soixante-quatorze ans ; d'elle peut-être, sous la terreur et grâce à l'affaiblissement de l'âge, on obtiendra une dénonciation. « Veux-tu, lui dit-il, faire des aveux? » Et elle de répondre, dans l'universelle attente, ces simples mots que je copie sur les notes d'audience : « Je veux mourir romaine. » Sur cette parole, le jugement est rendu. Le prêtre, les onze femmes, le porteur d'eau, tous les treize sont condamnés à périr ; et incontinent la sentence est exécutée (1).
En rassemblant les souvenirs des contemporains, en rapprochant les unes des autres les pièces des Archives, on
(1) Commission révolutionnaire de Bordeaux, procès Cazeaux et autres, 16 messidor [Archives départementales de la Gironde).
retrouve, on revoit presque ceux qui furent les persécuteurs, ceux qui furent les martyrs. A la tombée du jour se réunissent les gens de la garde soldée. A leur tête est un oiïicier municipal ou bien un agent de la commission militaire. Les perquisitions commencent. Entre plusieurs expéditions, je prends comme exemple l'une de celles qui s'accomplissent en l'une des nuits de messidor. C'est aux abords de la place d'Aquitaine que les limiers de police travaillent. Ils arrêtent deux religieuses rue Villedieu, deux rue Leberton, deux rue Tanesse, deux encore rue des Augustins ; en outre, trois laïcs qui sont, dit-on, les agents des prêtres. Entre temps, ils apposent les scellés sur trois armoires qui renferment les colifichets du fanatisme, crucifix, soutanes, missels, cidevant reliques. Avant le jour, religieuses et laïques sont écror.és à la prison de^ Orphelines. Ainsi s'accomplissent les opérations de police. Le plus souvent, il est procédé à un interrogatoire par l'un des délégués du comité de surveillance. Puis les victimes appartiennent à Lacombe qui, à son heure, les tirera de la prison pour la Commission militaire. Les délais pour les comparutions varient ; ils sont tantôt d'une heure, tantôt d'une ou deux semaines, suivant les surcharges du rôle ou les caprices du président ; car ce Lacombe est tout. Du tribunal établi naguère au palais Bruius, maintenant au ci-devant couvent des Minimes, il a fait sa chose : point de jury, point d'accusateur public, le plus souvent point de témoins ; à lui tout seul, il tient lieu de tout cela. Suivant le témoignage de Gojnier de Saintes, alors en mission à Bordeaux, il a réduit ses collègues « à être nuls devant lui (1) ». On l'accuse d'immoralité et d'intrigue, mais nul n'ose parler tout haut, pas même Garnier de Saintes qui s'étonne d'avoir trouvé plus sinistre que lui. Donc, devant cet homme, les accusés comparaissent.
(1) Lettre de Garnier de Saintes au Comité de salut public, reçue I» 7 thermidor [Archives nationales, AF", 107, registre 794).
On possède les feuilles d'audience. Ce sont de simples notée informes, souvent illisibles : une ou deux questions collectives ; puis, pour quelques-uns des prévenus, une ébauche d'interrogatoire ; pour d'autres, rien du tout ; des invectives à foison ; enfin, à travers les menaces, de temps en temps un geste tentateur et, pour prix de la délation, un espoir entrevu de salut.
Je compte, à partir du procès du Bon-Pasteur, les condamnations à mort pour affaires de recel : le 19 messidor, six religieuses ; le 3 thermidor, un prêtre, le Père Pannetié, et deux femmes avec lui ; le 7 thermidor, quatre religieuses. Le 9 thermidor, un prêtre comparaît, l'abbé Durand-Ramefort, et avec lui trois femmes très fidèles dans leur foi. Le prêtre est conduiL à l'échafaud. Qu'advient-il des trois femmes? Je consulte le dossier : elles ne sont ni acquittées, ni condamnées, comme si, par un caprice de satrape, le juge les avait, au cours de l'audience, soustraites à sa propre juridiction (1).
Ceux que le bourreau va saisir sont-ils du moins des receleurs ? La lecture des jugements stupéfie. Lacombe considère comme receleuses, tantôt une simple femme de service comme la femme Trollonge (2), tantôt une simple co-locataire comme la demoiselle Garry (3). Deux ursulines, les sœurs Loustalet et Durand, sont frappées de la peine capitale « parce que, ayant connaissance du recel, elles ne se sont pas empressées de le dénoncer (4) ». Les six leLgieuses condamnées le 19 messidor « ont, dit le jugement, assisté dans des maisons particulières à des cérémonies religieuses pratiquées psu* des prêtres réfractaires », et ont refusé de dire où sont ces prêtres ; c'est pourquoi elles sont rangées parmi les receleuses et livrées au bourreau. Voici qui est
{l) Collection Vivie, t. XV (Archwes municipales de Bordeaux).
(2) Jugement du 18 prairial (6 juin 1794).
(3) Jbid., 6 messidor (24 juin 1794).
(4) Ibid., 8 mi«ssidor (26 juin 1794).
plus incroyable : un chirurgien, du nom de Lassave, a jadis donné des soins au vieux Père Pannctié et, bien qu'ayant ainsi connu le lieu de sa retraite, ne l'a pas dénoncé ; à ce titre, pour l'accomplissement de son devoir d'état, pour l'observance du secret professionnel, il est considéré comme complice, et réclamé pour l'audience et pour l'échafaud (1).
L'héroïsme des victimes grandit de toute l'ignominie des juges. Les prêtres pourraient, en prêtant serment, se sauver ; ils refusent d'acheter à ce prix la vie. On insiste : par le serment, non seulement ils se préserveront eux-mêmes, mais aussi leurs hôtes. Et l'un d'eux de répondre : « Je ne le puis ; » puis il ajoute : « Si j'avais mille vies, je les sacrifierais volontiers l'une après l'autre pour arracher à la mort celles qui m'ont reçu. » Un autre est un vieux prêtre qui ne sort plus de chez lui tant il est infirme, et qui ne peut plus dire la messe. Peut-être arrachera-t-on à son grand âge et à sa faiblesse le serment, ou bien encore des révélations qui permettront d'autres poursuites : « Je n'ai pas prêté le serment» répond-il, parce qu'il est contraire à ma conscience. » Le magistrat continue : « Je te requiers au nom de la loi de nommer ceux qui sont venus chez toi? — Je ne le puis. » Le 9 thermidor, l'abbé Durand- Ramefort est interrogé par Lacombe en ces termes : « Depuis quel temps as-tu cessé tes fonctions de prêtre? — Jamais, tant que j'ai eu occasion de les exercer. — Pourquoi n'as-tu pas prêté le serment? — Parce qu'il est contraire à la foi et à la discipline de l'Église catholique romaine. — Pourquoi ne t'es-tu pas présenté pour être déporté? — Parce que j'ai dû rester en situation de pouvoir instruire, consoler, fortifier. — Quels sont les autres prêtres que tu connais? » Alors suit un long silence que ne peut vaincre aucune pression.
Tels sont les prêtres. Bien plus magnifiques en leur fidé-
(1) Lettre du Comité révolutionnaire au district de Bordeaux, 3 thermidor (Archives départementales de la Gironde, aSaire Pannetié).
Jité sont les femmes, les filles, sur qui pèse l'accusation de recol. Plusieurs arrivent, tout effarées : « Nous ne connaissions pas la loi, allèguent -elles timidement. » Dans la bouche de l'une d'elles je recueille ces mots ingénus : « Je suis dans la peine sans le savoir. » L'espoir des persécuteurs est de mettre à profit cette apparente faiblesse. Mais sur les lèvres qui vont confesser Dieu, se pose la grâce d'en haut. Celle-ci garde un silence absolu ; celle-là répond : « Je ne veux point perdre mon âme pour sauver mon corps. » D'autres déclarent qu'elles ont assisté aux messes des insermentés, qu'elles savent l'asile des prêtres cachés, mais ne le révéleront pas. « Partages-tu les sentiments de ce prêtre, demande Lacombe, le 3 thermidor, à une pauvre ouvrière, Anne Bernard, qui a reçu le Père Pannetié. — Je suis chrétienne. — Prends garde ; tu peux servir ta patrie, parle avec franchise. — Je suis chrétienne et j'ai fait tout ce que je devais faire. — On ne te fait pas un crime d'être chrétienne ; on veut que tu obéisses aux lois ; si cet homme était encore chez toi, le dénonceraistu? — Non, je suis dans ses sentiments. »
Ainsi parlent les saintes femmes, mais déjà enlacées par la mort. Quand Lacombe a perdu tout espoir de transformer les accusées en délatrices, aussitôt il précipite tout : un bout de sentence exhalé dans la colère et que le greffier rédigera demain, et voilà le sort fixé. Nul murmure des assistants, mais au contraire de hideuses acclamations ; car en cette salle tout ce que Bordeaux contient de basse populace s'est rassemblé. Tout près, sur la place Nationale (1), la guillotine attend. Il n'y a qu'à monter la rue Bouffard que, par une profanation ricanante et sinistre, on appelle maintenant rue de la Justice. Quand le bourreau a accompli son œuvre, les pauvres restes sont enfouis pêle-mcle en une confusion hâtée, et si bien qu'on sait à peine aujourd'hui le lieu des sépultures.
(1) Aujourd'hui place Gambetta.
Je note un seul effort pour modérer cette férocité. Ce qui achève de peindre l'horreur des choses, c'est le nom de l'homme qui eut pitié. Garnier de Saintes, on l'a dit, était en mission à Bordeaux. C'était le sanguinaire proscripteur de l'Ouest ; c'était l'homme qui, en parlant des prisonniers vendéens, avait écrit : « Dans les trois heures on les juge ; la quatrième on les fusille. » Aux sentences de Lacombe, son cœur, si endurci qu'il fût, se souleva. Le 11 thermidor, il rendit l'arrêté suivant : « Toute femme ou fille traduite devant la Commission et dont tout le délit sera d'être fanatisée, si elle n'a ni écrit ni prêché pour communiquer ses erreurs, ne pourra être jugée que comme atteinte de folie (1). » De la sorte, furent peut-être préservées quelques victimes. Et c'est un signe du temps que l'implacable Garnier de Saintes ait pu fournir une leçon d'humanité.
J'ai lu, relu les dossiers de ces folles. Je les ai lus au lieu où elles ont souffert. Ils sont très sommaires, à l'image de la justice expéditive dont ils perpétuent le souvenir. A travers les lambeaux de procédure, on devine les âmes, craintives comme des âmes de femmes, mais élevées au-dessus de la crainte par les transfigurations de la foi. De temps e.i temps, à travers les pièces détachées, de petites feuilles s'échappent, pratiques pieuses, résolutions, oraisons pour le salut de la France. C'est le butin saisi, la vraie richesse de ces humbles, et le signe auquel on les a reconnues dignes de mourir. L'écriture trahit l'ignorance autant que les paroles la sainteté. En l'une des liasses, j'ai trouvé deux Sacrés-Cœurs peints à la main, percés d'une flèche et entourés d'une couronne d'épines ; autour de l'un d'eux une main toute novice a tracé ces mots : » 0 Sacré-Cœur, je vous aune de tout mon cœur. » Avec émotion j'ai contemplé cette naïve image. Bien des filles pieuses ont récité pareille prière. Mais celle-là a été tracée dans les jours d'épreuve, répétée
(1) Archives nationales, AF", 107, registre 794.
danB Tincertitude de la liberté et de la vie, redite dans les angoisses du prétoire, murmurée peut-être sur le chemin de l'échafaud. C'est ce qui lui communique un aspect auguste, aspect de relique que volontiers on baiserait. Je n'ima- ''ine pas que l'élection divine se soit jamais mieux manifestée qu'en ces femmes ignorantes du monde et de tout ce que le monde promet, de basse condition, de savoir borné, qui ne songeaient qu'à vivre du travail de leurs mains et qui ont passé soudain de la vulgarité à l'héroïsme, sous le large souffle descendu d'En Haut. En elles, nul alliage de mobiles humains, mais le suprême sacrifice d'autant plus sublime qu'il est plus obscur, le sacrifice dans l'isolement, sous la raillerie, sans nul relief d'honneur terrestre ou de renom posthume, uniquement par Dieu et pour Dieu. C'est pourquoi je ne m'excuse pas d'avoir parlé longuement de ces humbles; car jamais, je le répète, sur aucun front prédestiné ne se marqua mieux le signe des bienheureux.
J'ai hâte d'échapper à ces scènes et d'arriver à la crise qui commença la délivrance.
Un trait achève de peindre cette époque : les prescripteurs ne sont pas plus rassurés que les victimes.
Je m'étais promis de ne plus parler de Robespierre. Mais il faut revenir à lui, tant il semble que, dans l'État, tout, à cette heure, soit subordonné à son affermissement ou à sa
chute !
Il est à la fois tout-puissant et fragile, adulé et surveillé, envié et misérable, aussi environné de pièges que lui-même il tend d'embûches ; maître, mais à l'autorité précaire, demain peut-être suspect, après demain accusé.
Il a proposé la loi de prairial, dans l'espoir d'abattre à la fois ses adversaires personnels et les plus hideux des terroristes, puis de pratiquer, sur un terrain libre d'ennemis, cette sorte de clémence qui consiste à pardonner aux innocents. Or la loi lui a été accordée, mais avec une glose qui met à l'abri les Représentants, c'est-à-dire ceux qu'il lui eût plu de frapper. Le pire, c'est qu'il ne lui est point loisible de laisser au repos l'instrument qu'il a forgé : que s'il adoucissait sa face de prescripteur, aussitôt il serait taxé de modérantisme et tomberait sous les coups de ceux qui guettent son premier faux pas pour l'écraser.
Cet homme offre l'aspect d'un criminel qui déjà expie. Le signe de malédiction, c'est l'impuissance où il est de se repentir. Je sais bien qu'une volonté à la fois calme, prompte, énergique, eût encore pu tout sauver. Sur les bancs de la Montagne, les Conventionnels, à la fois malfaisants et apeurés, eussent, sans trop de remords, acheté leur propre sécurité en livrant quelques-uns des plus sanglants prescripteurs. Robespierre eût, par cette rigueur, intimidé les violents, rendu courage aux députés du Centre et, en s'élevant audessus des partis, eût conquis la liberté de redevenir humain. Mais l'entreprise était au-dessus de sa taille. En lui nulle décision prompte, mais de perpétuels soucis de rhéteur ; nulle souplesse, mais une rigidité soupçonneuse et étroite ; nulle profonde connaissance des hommes, mais la seule perspicacité qui se puise dans l'envie ; avec cela une nature pauvre, et rien de cette richesse de sang qui suggère les grandes audaces. Puis il eût fallu choisir promptement quelques victimes et, non moins promptement, rassurer le reste : or Robespierre haïssait trop de monde pour choisir vite : et, en s'attardant, il se perdrait.
En ces jours tragiques, comme pour échapper à son embarras, il se terre. Au Comité de salut public, il signe encore, mais il ne prend que peu de part aux délibérations. A la Convention, il ne pai-aît guère. Chez les Duplay, ses
hôtes, il demeure taciturne, étant de ceux qui ne connaissent que le silence ou la tribune aux harangues. De temps en temps, dans sa solitude, il trace, sur ceux que sa haine poursuit, des notes qu'on retrouvera plus tard. Il écrit de Thuriot : « Il ne fut jamais qu'un partisan de d'Orléans; » de Bourdon de l'Oise : « Il s'est couvert de crimes en Vendée ; » de Léonard Bourdon : « C'est un intrigant taré (1). » Par de longues marches, il essaie — c'est du moins ce qu'on a rapporté — de calmer, à force de fatigue physique, le trouble Je son esprit. Le seul lieu public où il paraît encore, c'est la Société des Jacobins. Là, bien que le président élu en prairial ait été Fouché son ennemi, il a ses séides, presque ses adorateurs.
Tandis que Robespierre laisse passer les jours, autour de lui se resserre la coalition de ses ennemis. Ils essayent d'abord de le perdre par le ridicule. Le 27 prairial, à la Convention, Vadier dénonce une vieille femme, Catherine Théot, qui réunit rue Contrescarpe un certain nombre de fidèles, pratique des initiations bizarres, et se fait appeler la mère de Dieu. A ces récits, l'assemblée, très morne d'ordinaire, se déride en un intermède de bruyante gaieté. Robespierre préside. Vadier se garde de prononcer son nom. C'est pourtant lui qui est visé. Parmi les assidus de Catherine Théot, figure l' ex-chartreux dom Gerle, ancien constituant, à qui Robespierre a rendu dernièrement quelques services. Puis il se trouve que cette femme est ULe des admiratrices, une des dévotes de Robespierre. Tout à coup Vadier de badin devient sinistre. Dans les puérils conciliabules de la rue Contrescarpe, il voit, affecte de voir une conspiration ; c'est pourquoi il propose et fait voter le renvoi de Catherine Théot et de ses principaux adeptes devant le tribun?.! révolutionnaire. L'espoir est qu'aux débats sera mêlé le nom de Robespierre, et que du procès il sortira amoindri, persiflé,
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 29.
suspect peut-être. Cependant celui-ci discerne la manœuvre, court au Comité, réussit à arrêter les poursuites et, comme on ferait d'une mèche perfidement allumée, éteint l'intrigue sous ses pieds.
Ce n'est qu'un incident. Au début de messidor, tous les coalisés sont en éveil. Ils s'appellent Barras, Tallien, Fréron, gens de corruption et de sang à qui résonne comme une menace la prétendue vertu de « l'homme incorruptible *. Ils se nomment, au Comité de sûreté générale. Amar, Voulland, délateurs par goût, bas par nature, passionnés pour abattre quiconque émerge. Il y a aussi les amis de Danton : Thuriot, Legendre ; puis quelques Représentants isolés: Bourdon de l'Oise, Lecointre. Cependant le plus actif, le plus redoutable aussi, eai Fouché.
On connaît cet homme, tout couvert à cette heure du sang des Lyonnais et, à ce titre, désigné d'avance à quiconque sera justicier. Il n'est pas sanguinaire par goût, mais cynique et roué, souple et rampant quoique par intervalles frondeur, répulsif d'âme comme de figure, évoluant en de multiples mensonges sans s'y engluer jamais, non seulement intrigant mais l'intrigue même ; car il sait également menacer, tromper, cajoler, séduire, enlacer, et même, à travers ses méfaits, intercaler, quand il le faut, une bonne action. On soupçonne Robespierre de méditer un nouveau coup d'Etat : voici que Fouché fabrique des listes de proscription ; il les insinue, les laisse glisser, les propage en ayant l'air de les égarer et, ayant ainsi semé la terreur, il rallie à la coalition tous ceux qui se croient perdus si Robespierre ne meurt. D'autres fois, il grandit perfidement celui qu'il veut abattre: il vante son crédit, sa toute-puissance, loue même ses mérites, son éloquence, sa vertu qui sûrement relèveront à la dictature, en sorte qu'après avoir rassemblé contre lui tous ceux qui ont peur, il ameute pareillement tous ceux qui envient. Une souplesse d'allure et de langage poussée jusqu'au génie lui a permis de nouer des intelligences partout. Il est à son aise
iur les bancs de la Montagne, à son aise aussi sur les bancs de la Plaine. Des deux côtés, par des griefs opposés, il poursuit le même travail, dénonçant ici Robespierre comme modéré, et là comme altéré de sang. Robespierre ne s'y trompe pas. Bien qu'il aime mieux insinuer que désigner, bien qu'il répugne aux proscriptions nominatives, il lui arrive, aux Jacobins, le 26 messidor, d'éclater contre Fouché et, en des paroles de blême colère, toutes souillées d'une blanche écume de rage, il l'accable de ses invectives et de son mépris.
Rien ne serait assuré si l'on n'introduisait la discorde dans le Comité de salut public. Que s'y passa-t-il en ces semaines terribles? Sous l'histoire publique consignée dans les procèsverbaux, toute une histoire secrète se cache. De cette histoire secrète, ce qu'on sait est peu de chose, les principaux acteurs ayant été saisis par la mort ou étant peu dignes de foi. Les membres du Comité ont reproché à Robespierre et à Couthon la loi du 22 prairial, élaborée, prétendent-ils (1), en dehors d'eux. Entre Saint-Just, très mêlé aux affaires militaires, et Carnot qui revendique pour lui la direction des armées, éclate un jour une querelle très vive : a Je vois bien, dit Carnot à Saint-Just, que, vous et Robespierre, vous visez à la dictature. » Billaud-Varennes, Collot d'Herbois soupçonnent pareillement Robespierre ; de là des inimitiés, mais traversées d'apparentes réconciliations. Certains membres du Comité qui doivent s'absenter de Paris modifient leurs projets, les reprennent, les changent encore ; et dans ces varia' tiens de plans, on a cru voir (2) le signe d'inquiétudes ou de dissentiments, tour à tour renaissants ou apaisés. Au milieu de ses collègues, Barère, comme de coutume, se ménage, attendant l'issue.
(1) Déclaration de Billaud-Varennes à la Convention, séance du 13 fructidor an II. — Voir en sens contraire dénonciation de Lecointre (de Versailles), séances des 12 et 13 fructidor.
(2) Voir LÉVY, les Démêlés dans le Comité de salut public {la Révolution française, janvier 1900).
A travers ces ténébreuses intrigues, perça un beau rayon de gloire. Le 11 messidor (1), on apprit la victoire de Fleurus. Ce fut une grande joie, mais courte, à peine une trêve entre les partis qui se marquaient pour la mort. Ces querelles intestines échappaient en général au public. La prudence était d'ailleurs de ne point s'enquérir et, si l'on avait surpris un secret, de se taire. Le seul spectacle qu'il fût malaisé d'ignorer, tant il s'étalait, était celui des exécutions. Le 26 messidor la guillotine fit relâche en commémoration du 14 juillet ; et teUe était l'habitude de voir mourir, qu'on fut surpris du répit. Les jours suivants, le bourreau ressaisit sa proie : trente victimes le 27 messidor, trente et une le 28. Le 29 (2), les Parisiens, si blasés qu'ils fussent, ne laissèrent pas que de s'étonner en voyant se dérouler dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, le cortège quotidien. Sur les charrettes, seize femmes étaient assises qui priaient avec ferveur ; c'étaient des carmélites du couvent de Compiègne. On avait trouvé chez elles une image de Louis XVI qui remontait à 1789, quelques lettres de piété, une autre lettre sur le serment, en outre des scapulaires, un cantique à la Vierge et quelques vers composés par un bourgeois de la ville. C'est pourquoi, toutes ensemble, — supérieure, religieuses, sœurs tourières même, — elles étaient conduites à la mort.
Entre Robespierre et ses ennemis, la lutte sourde continuait, pour le pouvoir et pour la vie. Une seule chose retardait l'éclat, à savoir la crainte que mutuellement les rivaux s'inspiraient.
Plus s'approchait la crise, plus Robespierre se troublait. Ce n'était pas que les ressources lui manquassent pour vaincre. Il disposait de la force publique par Hanriot, de la Commune par le maire Fleuriot-Lescot et par l'agent national Payan : en dépit de certains indices équivoques, il était le maître
(1) 29 juin 1794.
(2) 17 juillet 1794.
aux Jacobins : un long crédit lui avait permis de placer partout ses créatures : la Convention, bien qu'elle ne l'aimât point, s'était accoutumée à son joug. Malgré tout, il tremblait. Un pressentiment l'obsédait, celui de sa fin. Jusqu'ici toutes ses facultés s'étaient condensées en une seule science, celle de pr-^scrire. Maintenant il faut proscrire encore, mais avec la pf-éoccupation du lendemain qui sera celle de pacifier. Et cet homme, médiocre d'esprit, politicien sans invention, se déconcerte en face d'un rôle qu'il a pu de loin rêver, mais qui de près l'écrase. Puis il a, par ses rigueurs, suscité tant d'inimitiés qu'il semble condamné au crime à perpétuité. La confusion de ses pensées rend flottantes ses paroles, flottantes aussi ses résolutions ; et il perd quelque chose de la rigidité qui faisait sa force quand il lui suffisait d'être scélérat.
La même hésitation retient pareillement la faction adverse. Celui qu'on médite dû renverser, inspire une crainte superstitieuse, tant on l'a vu jusqu'ici prescripteur heureux ! Quand les conjurés se comptent, ils ne laissent pas que d'être soucieux. Les meneurs s'appellent Fouché, Tallien, Bourdon de l'Oise. C'est peu pour abattre l'homme qui a eu raison des Girondins, immolé Hébert, poussé jusqu'à l'échafaud Danton. Le grand travail est de circonvenir les rares survivants de la droite et surtout les députés du centre ou, comme on dit, les gens de la Plaine. Ceux-ci, qui n'ont connu depuis longtemps que les menaces ou les dédains, s'étonnent qu'on les recherche, qu'on les cajole. Les plus sollicités sont Durand de Maillane, Boissy d'Anglas. Aux demandes plus ou moins voilées de concours, leur perplexité est extrême. Aux féroces Montagnards, aux affreux proconsuls revenus des provinces ils préfèrent Robespierre qui les a parfois protégés. Mais voici qu'ils comptent les victimes du tribunal révolutionnaire : quarante-six le 4 thermidor, cinquante-cinq le 5, trentecinq le 6, trente-sept le 7. C'est à Robespierre, l'auteur de la loi de prairial, qu'on doit, pensent-ils, cette recrudescence de rigueur. Alors ils prêtent l'oreille aux insinuations de T. III. 37
Fouché, et tout bas — car la crainte les domine encore — ils ge disent que tout vaut m>jux qu'un régime qui fait tomber, rien qu'à Paris, près de cinquante têtes par jour.
Enfin, le 8 thermidor, la bataille fut engagée dans la Convention. Elle le fut par Robespierre, brusque tout à coup comme le sont souvent les indécis. Ge fut au milieu d'un silence lourd d'attente qu'il commença son discours, « Je ne viens pas, dit-il. tracer des tableaux flatteurs, mais dire des vérités utiles... Les autres révolutions n'exigeaient que de l'ambition, la nôtre impose des vertus. » Après quelques développements, il continua en ces termes : « Je viens pour étouffer les horribles ferments de discorde dont on veut embraser le temple de la liberté. » Ayant parlé de la sorte, il commença à se découvrir, mais avec toutes les réticences dont il était coutumier. On l'accusait de menées contre la représentation nationale; contre ce grief il protestait avec une solennité indignée : les ennemis de l'Assemblée, disait-il, étaient les siens, et pour elle, il saurait, s'il le fallait, mourir. Peu à peu le dessein général apparut qui était de s'abriter derrière la Convention pour atteindre les Comités. Robespierre rappela comment il avait jadis sauvé les soixante-treize députés de la droite, amis des Girondins. Ayant ainsi — il le croyait du moins — rallié les modérés et par là conquis la majorité, il osa porter le blâme jusqu'au Comité de sûreté générale, jusqu'au Comité de salut public. « Voilà six semaines, dit-il, que l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal m'a forcé à abandonner mes fonctions. Le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions moins audacieuses? la patrie plus heureuse? «Quoique avec des ménagements cauteleux, il critiqua les affaires militaires où dominait Carnot, les combinaisons financières auxquelles était surtout préposé Cambon, puis les opérations de police et du même coup il atteignit le vieux Vadier. Ainsi parla-t-il, insinuant les griefs plutôt qu'il ne nommait les coupables. Une longue et vague déclamation suivit sur la nécessité de réprimer les excès, de mettre
un terme à l'influence des hommes improbes ou violents, scélérats ou corrompus. — La conclusion fut qu'il faUait pjnir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de silreté générale, épurer ce Comité et le subordonner an Comité de salut public, puis épurer le Comité de salut public lui-même et constituer l'unité de gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, enfin établir sur les ruines des factions la puissance de la justice et de la liberté.
Le discours ouvrait une crise. Mais quelle crise? Sur les ruines des comités remaniés, épurés, domestiqués, ne découvrait-on point la dictature? et quelle serait cette dictature si ce n'était celle de Robespierre? On applaudit d'abord, soit faute de comprendre, soit par habitude de servilité. L'impression fut votée et même, sur la proposition de Couthon, l'envoi à toutes les communes. Quand les esprits se furent ressaisis, il se trouva que nul, sur les bancs de la Montagne, ne se sentit à l'abri. Dans le discours de Robespierre, aucune accusation nominative, mais une menace générale comme si tous étaient suspects. En une émotion intense — car il s'agissait de la vie — chacun s'appliquait à discerner le plus grand péril, celui de parler, celui de se taire. Vadier, puis Cambon, gravirent la tribune, le premier pour défendre, à propos de l'affaire Catherine Théot, le Comité de sûreté générale, le second pour justifier ses vues financières ; puis Billaud-Varennes se fit le champion du Comité de salut public. Les voix montaient, se mêlant en un murmure encore confus, comme celui d'esclaves en train de se révolter. L'un des plus pressants fut Panis, un Conventionnel obscur et malfaisant qu'on avait oublié depuis les massacres de Septembre. On lui avait persuadé qu'il se trouvait sur les prétendues listes de proscription colportées, soit par Fouché, soit par d'autres, et il somma Robespierre de s'expliquer. Le tumulte s'accrut, la hardiesse aussi. Un autre député, nommé Char lier, non moins obscur que Panis, se jeta dans le débat. « Quand on se vante, dit-il, d'avoir le courage
de la vertu, il faut avoir aussi celui de la vérité. Nommez ceux que vous accusez. » Selon toute apparence, Robespierre se fflt sauvé en désignant quelques noms et en rassurant le reste. Il n'eut ni cette résolution ni ce sang-froid. « Nommez, lui criait-on, nommez ; » et lui de garder le silence. Amar réitéra la sommation. De plus en plus, l'assemblée tournait à l'indépendance. Le vote d'envoi aux communes fut rapporté, et ce fut le signe de la défaite. Serait-ce un simple échec ou déjà l'irrémédiable chute? Un chef moins en vue et moins envié eût peut-être relevé sa fortune. C'était le sort de Robespierre d'être monté si haut qu'il ne pouvait descendre sans se briser. Non content de s'être affirmé comme homme politique, il s'était fait révérer comme pontife. Il aurait le sort des idoles pour lesquelles il n'y a pas de transition entre le moment où on les adore et celui où l'on en jette au vent les morceaux.
Ce qui suivit est dans toutes les mémoires : Robespierre allant le soir aux Jacobins, y redisant son discours, se faisant une fois encore applaudir et rentrant tout rassuré dans la maison Duplay; la nuit pleine de conciliabules : Fouché, Tallicn, s' épuisant en efforts pour rallier les gens du centre ; au Comité de salut public, l'anxiété, la colère, et Collot d'Herbois, Billaud-Varennes accablant de leurs invectives Saint- Just ; puis des paroles plus adoucies et comme une ultime tentative de paix; car le Comité, un peu incertain sur ce qu'il doit souhaiter, s'agite entre deux peurs, celle d'être écrasé par Robespierre si Robespierre est victorieux, mais aussi celle d'être annihilé par la Convention si Robespierre est vaincu.
Dès le matin du 9 thermidor, à la salle des Tuileries, les tribunes publiques se remplissent. Sur les bancs de la Montagne, une trentaine de Représentants sont résolus à en finir avec celui que déjà ils nomment le tyran; les autres se tiennent prêts à accabler le maître, mais attendent encore, mal réveillés qu'ils sont de la servitude et n'ayant d'autre parti que celui de leur propre sécurité. Au milieu de l'enceinte, les députés de la Plaine, redevenus tout à coup importants, demeurent taciturnes comme des juges, A midi, la séance s'ouvre. Saint-Just essaie de parler. Bientôt un homme s'avance qui le pousse jusqu'à l'extrémité de la tribune : c'est Tallien, vénal, dissolu, méprisable, mais audacieux ce jour-là autant que Fouché a été retors, et vrai conducteur du drame qu'il mènera jusqu'au dénouement. D'autres seront véhéments, comme Billaud-Varennes, ou essaieront, comme Vadier, d'être perfides. Tallien est celui qui tient les fils, qui soutient et ranime les courages. Trois fois il prend la parole. En un geste mélodramatique, mais tout à fait dans le goût du temps, il brandit un poignard et menace d'en percer le nouveau Cromwell — ainsi appelle-t-il Robespierre — si la Convention n'a pas le courage de rendre le décret d'accusation. Bien qu'il soit tout souillé de corruption et de violence, il s'ingénie, en politique opportuniste, à rallier les modérés. Dans cet esprit, il laisse entrevoir une révision de la loi de prairial : « Nous ne sommes pas des modérés, dit-il, mais nous ne voulons pas que l'innocence soit opprimée. Nous voulons que le président traite les accusés avec décence et justice. » Puis, arrivant aux motions décisives, il enlève le double vote par lequel la Convention se déclare en permanence et décrète l'arrestation d'Hanriot, tout à la fois commandant de la force publique et protégé de Robespierre.
Robespierre voit sombrer sa fortune sans se persuader encore qu'il soit vaincu. Il s'approche de la tribune, tente de la gravir, se cramponne sur les degrés. Il essaie de parler,
d'une voix rageuse, toute blanche de colère, mais que le tumulte étouffe. De tous côtés, dans la Convention, il cherche qui le soutiendra. Il se tourne vers le fauteuil de la présidence : là est assis CoUot d'Herbois son ennemi, qui bientôt sera remplacé par Thuriot, cet ami de Danton. Il regarde vers les tribunes publiques, naguère pleines d'acclamateurs : là-haut, un homme veut manifester en sa faveur, mais il est aussitôt saisi, jeté dehors, et cette exécution glace d'efîroi. Il voit accourir son ami Lebas, courageux et dévoué : mais Lebas est repoussé de la tribune, et de ses séides il ne lui reste que Couthon qui est infirme et Saint- Just qui semble anéanti. Vers la Plaine il tourne des regards anxieux qui quêtent un secours : mais les yeux se détournent, les bouches demeurent muettes. En cette agonie de sa puissance et de ses jours — car on est, suivant l'expression de Billaud- Varemies, entre deux égorgements — Robespierre tâche de ressaisir parmi les Montagnards quelque chose de son ancien crédit. Il interpelle, il prie, il adjure, il menace, il invective : les uns se détournent, perplexes encore ; les autres se dressent, féroces à la manière des fauves quand ils sentent que le dompteur a laissé échapper sa lanière. Des cris s'élèvent : A bas le tyran! A bas le tyran! Lui, cependant, se dépense en phrases hachées, entrecoupées, sorties comme des cris de sa poitrine qui s'épuise. Mais au fauteuil présidentiel s'agite la sonnette, la terrible sonnette qui coupe sa voix : « Tu n'as pas la parole », lui crie le président qui est maintenant Thuriot. Les clameurs redoublent : A bas le Caiilina! Ainsi parlent les médiocres écoliers qui ont lu Salluste sans lo comprendre ; car Catilina, s'il avait revécu en Robespierre, eût, depuis longtemps, balayé la Convention et les comités aussi. Même en ces conjonctures, une arrière-hésitation retarde le vote suprême. On a décrété l'arrestation d'Hanriot ; maintenant, on décrète l'arrestation de Dumas. Après le général, le juge, comme si, avant d'abattre l'homme redoutable, on voulût d'abord l'isoler. Robespierre discerne ce
qui reste de peur. Le voici de nouveau près de la tribune, faisant tête aux injures, tentant de dominer la tragique sonnette, et s'évertuant d'une voix qui n'est plus qu'un cri. On le pousse, on le bouscule ; son jabot se froisse, ses vêtements se souillent, sa face se congestionne ; et l'on dirait qu'on entrevoit déjà la loque lamentable qu'il sera bientôt. Cependant, le drame le plus terrible est celui qui s'agite au fond de son âme. Scélérat, il l'a été jadis, sans aucun mélange et en toute impunité. La destinée qui l'a protégé à travers tous ses crimes, maintenant l'accable quand peutêtre il aspire à s'évader hors de la Terreur et à en libérer la nation. C'est qu'il y a des profondeurs de perversité qui ne permettent plus les remontées. Et le voici qui, ayant prospéré en tous ses forfaits, va mourir de sa première bonne pensée.
La scène traînait. Un député se leva par qui elle fut abrégée. C'était un Montagnard obscur qu'on appelait Louchet. « Je demande, dit-il, le décret d'arrestation contre Robespierre. » L'homme traqué eut un soubresaut. Il se retourna vers la Plaine, avec l'arrière-espoir d'un secours. Mais rien que le silence de l'abandon. Le décret fut voté. Très noblement, Augustin Robespierre demanda à suivre le sort de son frère, et pareillement Lebas. La même mesure s'étendit à Saint-Just, puis à Couthon que Fréron accusa d'aspirer au trône. L'infirme jeta les yeux sur son pauvre corps de cul-de-jatte : « Moi, dit il, je veux aspirer au trône ! » Et, à travers le drame, ce fut l'ironie sombre. Encore une dernière hésitation des huissiers qui n'osent mettre la main sur les victimes. Puis les accusés descendent à la barre et sont entraînés hors de l'enceinte.
Il était cinq heures du soir. Était-ce le dénouement? La Convention le crut. Elle le crut si bien qu'elle s'ajourna. Deux heures plus tard, comme les Représentants, tout accablés de chaleur, tout enroués de cris, regagnaient à pas lassés leui^s bancs, Bourdon de l'Oise escalada la tribune i
« On prétend, dit-il, que la Commune de Paris s'est liguée avec les Jacobins pour opérer une insurrection. » En ce moment, on entendit le tocsin. Coup sur coup, les nouvelles arrivèrent, se précisant et se complétant : le maire, Fleuriot- Lescot, avait convoqué le conseil général de la Commune et avait fait fermer les barrières : défense avait été faite aux geôliers de recevoir les citoyens arrêtés : Robespierre avait été refusé à la prison du Luxembourg et demeurait en liberté : il était quai des Orfèvres : il allait arriver à l'Hôtel de ville Hanriot, qui avait été appréhendé et déposé au Comité de sûreté générale, venait d'être délivré : la place de Grève était couverte de canons et d'hommes armés. Enfin, à la Convention, vers dix heures du soir, on apprit que le Comité de sûreté générale avait été investi, et un moment on se crut perdu.
Deux choses sauvèrent : l'imbécillité d' Hanriot qui était ivre; l'inertie de Robespierre, hésitant d'abord à se rendre à l'Hôtel de ville, ne s'y rendant qu'à contre-cœur, puis, tout travaillé d'arrière-scrupules et, en légiste qui discute, répugnant à proclamer l'insurrection. Sur la place de Grève, manifestants, soldats, canonniers, tous demeurés sans direction, se lassent, s'égrènent, se dispersent. On sait le reste : les commissaires de la Convention parcourant les quartiers du centre et rassemblant autour des Tuileries un? troupe de défenseurs ; cette troupe, placée sous les ordres de Barras, et assaillant de deux côtés l'Hôtel de ville; Robespierre saisi, la mâchoire tout ensanglantée — suicide ou assassinat, nul ne le sait bien ; — son frère Augustin, Couthon, Saint-Just, repris avec lui ; Lebas échappant à ses ennemis par un coup de pistolet libérateur. Tous ont été mis hors la loi, 11 n'y a qu'à les reconnaître, il n'y a pas à les juger. Le 10 thermidor, les mêmes charrettes qui ont transporté vers la place du Trône le 8 thermidor cinquante-trois victimes, le 9, quarantecinq, sont de nouveau mises en réquisition. On y hisse Robespierre, à la blessure mal formée, tout abreuvé d'insultes et
comme insensibilisé sous l'excès de la douleur ; puis Couthon, dont le corps infirme s'adaptera malaisément à la guillotine ; puis encore Saint- Just, élégant jusqu'au bout et impassible; Augustin Robespierre, ennobli par son dévouement fraternel; Hanriot hideux et hébété ; enfin Fleuriot-Lescot, Payan, Dumas, quelques autres. Ils sont en tout vingt-deux. Le cortège se détourne de la route accoutumée et, au lieu de s'acheminer vers la place du Trône, se dirige vers la place de la Révolution. Maximilien Robespierre fut exécuté l'avantdernier. Comme on lui enlevait brusquement l'appareil qui retenait sa pauvre mâchoire brisée, un rugissement bestial, terrible, s'échappa de sa poitrine, et les dernières vibrations de ce cri sauvage se confondirent avec le bruit du couperet.
Ainsi périt cet homme, non le plus coupable entre les acteurs de la Révolution, mais celui qui expia le plus par les tortures de sa fin, celui qui, aujourd'hui encore, expie par la malédiction attachée à sa mémoire. Son triomphe eût peut-être terminé la Terreur. Sa mort la termina plus sûrement encore. Non qu'on doive remercier les vainqueurs. Qu'on se rappelle leurs noms : c'étaient les plus malfaiteurs de leur temps. En eux, nul dessein, si ce n'est celui de sauver leur tête, puis de dominer, de jouir, de proscrire, au gré de leurs ambitions, de leurs appétits, de leurs vengeances. Et pourtant la crise qu'on vient de raconter — la Révolution du 9 thermidor ainsi qu'on l'appela — clôt une époque, en commence une autre. Pourquoi? C'est que, ce jour -là, d'un mouvement spontané, irrésistible, inespéré, se lève soudain le vrai peuple, celui dont les factieux ont, depuis deux ans, usurpé le nom et que réveille tout à coup un besoin supérieur d'ordre, d'humanité, d'apaisement.
C'est lui qui est le seul, l'unique instrument de la délivrance nationale. Déjà, depuis quelques jours, l'appareil des exécutions provoque la nausée du sang. Haine ou amour, les peuples aiment à incarner l'un et l'autre. Les Parisiens ont incarné la Terreur dans Robespierre, non qu'il soit le
plus répugnant, mais parce qu'à la différence des maniaques sanguinaires, des histrions sinistres, il garde un certain aspect de chef, et de chef responsable. Puis n'est-il pas l'auteur de cette loi de prairial, dont on ignore la glose secrète et dont on ne discerne que les résultats sanglants ? Robespierre tombé, on ne doute pas que la Terreur ne soit finie, et rien que de la croire morte rend impossible qu'elle se perpétue. Dès les premières heures du 10 thermidor, dans le clair matin d'une journée d'été, la nouvelle se répand : Robespierre et ses complices sont abattus. Alors sortent de leur demeure quelques-uns de ceux qui depuis longtemps se cachaient : ils s'abordent, se félicitent, et bientôt s'enhardissent en constatant, non sans stupeur, que la rue leur appartient. Dans les prisons, l'heure s'écoule du terrible appel sans que l'huissier paraisse avec sa liste funèbre ; et alors un grand espoir s'insinue qui devient bientôt folle joie. Tout aide à la réaction, et en particulier les alliances que Fouché et ses complices ont été contraints de nouer avec les députés de la Plaine. Ceux-ci d'abord sont demeurés stupéfaits qu'on aille à eux autrement que pour les proscrire. Voici qu'ils s'étirent, se raffermissent, secouent leur peur comme on secoue un manteau après un violent orage ; encore un peu, et ils émettront une prétention qui eût paru, deux jours auparavant, inouïe, inconcevable, celle de compter pour quelque chose sous prétexte qu'ils sont la majorité. Les triomphateurs de la veille, Tallien, Fouché, Barras, sont roués, sans scrupule, d'esprit délié, hommes d'appétit, non de doctrine. Ils discernent le courant ; tout compte fait, ils aiment autant, à profit égal, sourire à l'ordre que perpétuer la violence. Ayant frisé la guillotine qu'ils n'auraient pas déparée, ils éprouvent même une surprise agréable à prendre des airs d'honnêtes gens. Donc ils se fabriquent à la hâte un masque de modéré et se le plaquent sur le visage, quitte à ne l'assujettir qu'à demi. Cependant, à travers la ville, s'avance le cortège qui conduit au supphce Robespierre tt
ses partisans. Dans Paris qui est en fôte, éclate, |sur le passage, une joie délirante autant qu'impitoyable. Est-ce bien l'insulte aux victimes? N'est-ce pas plutôt le salut à une ère où l'on ne tuera plus?
On tuera encore. Il y aura encore, dans l'ordre politique bien des violences, dans l'ordre religieux bien des persécutions ; et c'est seulement à la Cm de cet ouvrage que nous pourrons, en un tableau d'ensemble, supputer et, dans la mesure du possible, préciser le nombre total des victimes. Cependant, pour qui ne s'applique pas aux détails, mais voit les événements par masses, on a touché le fond de l'abîme. Maintenant, c'est la remontée qui comrnence. Elle commence pour la société civile. Encore quelques mois, et bien qu'avec de tenaces pratiques d'intolérance, bien qu'avec le maintien de lois iniques, elle commencera aussi pour la société religieuse. Il reste à dire comment, à travers bien des épreuves — et l'une d'elles sera terrible — la France chrétienne, reprenant possession d'elle-même, renouera le fil de ses traditions. Et ce sera la dernière partie de cette histoire, si mes forces me permettent de l'achever.