LIVRE VINGT-DEUXIEME
I. — Robespierre : comment il appartient, à cette époque de sa vie, à l'histoire religieuse presque autant qu'à l'histoire politique ; son passé ; traits dominants de son caractère et de sa vie ; était-il capable d'un retour à la modération ? — Ce qu'on peut, au point de vue religieux, pénétrer de ses pensées ; de quelques indices de tolérance ; idée de nationaliser l'idée de Dieu ; le déisme obligatoire.
II. — Couthon dépose (17 germinal-6 avril 1794) un projet de fête décadaire. — Fameux rapport de Robespierre sur l'Être suprême (18 floréal anll-7mail794).
III. — Ovations en l'honneur de Robespierre: témoignages multiples d'adulation. — Simulacre d'attentat : Cécile Renault. — Redoublement de flatteries et langage presque mystique. — Discours de Robespierre (7 prairial an 11-26 mai 1794). — Les catholiques : comment il est malaisé de pénétrer leurs dispositions ; comment quelques-uns d'entre eux semblent avoir entretenu une ombre d'espoir.
IV. — Fête de l'Être suprême (20 prairial an II-8 juin 1794). — Programme tracé d'avance par David. — Appareil de la fête. — Comment toutes les pensées se tournent vers Robespierre : ses discours. — Quelle impression vide et triste se dégage de cette journée.
V. — Après la fête de l'Être suprême. — Couthon à la tribune de la Convention (22 prairial-lO juin 1794). — Quel projet il y développe. — Impression dans la Convention. — Comment la loi est votée. — Par quelle motion elle est modifiée le lendemain (23 prairial). — Comment Robespierre obtient le retrait de cette motion, mais à la condition de proclamer l'inviolabilité des Représentants. — Comment Robespierre sort diminué de la crise, et rattaché au parti des pires prescripteurs.
En l'excès de leurs disgrâces, il semblait que les catholiques ne dussent placer leur confiance qu'en Dieu. Tout au plus pouvaient-ils espérer que la persécution s'userait par
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sa rigueur môme. Cependant un homme apparaissait, étrange, déconcertant, et, quelles que fussent ses souillures, se posant à la manière d'une énigme, tant il mêlait à des actes atroces d s maximes d'humanité ! Cet homme était Robespierre.
C'est ici le lieu de rappeler, en les fixant, les traits principaux de ce personnage : car il appartient, par les derniers t3:nps de sa vie, à l'histoire religieuse presque autant qu'à l'h'stoire politique.
Quel n'était pas le chemin parcouru depuis ces jours de 1789 où les feuilles publiques défiguraient son nom, où ses sentences dogmatiques et sa gravité gauche ne lui attiraient que dédain, où ses pompeux discours ne provoquaient que lassitude ou raillerie ! Il avait dévoré les humiliations, thésaurisant en silence ses rancunes et, de chute en chute, se frayant sa route. Parler mal ne l'avait pas découragé de parler ; et l'on s'était résigné à l'écouter puisqu'on ne pouvait le faire taire. Avec une prévoyance perfide, il avait suggéré e' obtenu que les Constituants se déclarassent non réélig blés ; le sacrifice des autres avait payé son propre sacrifice ; et ayant éliminé les plus grands, il avait, par l'abaissement de toutes les tailles, cessé de paraître petit. Vers la même époque, il avait été nomméaccusateur public près le tribunal criminel ; il avait décliné la charge, moins, je me figure, par répugnance pour ce rôle que dans l'espoir de l'exercer de plus haut et plus en grand. Le club des Jacobins lui offrait u : auditoire juste à sa mesure, sensible à la pompe, point aguerri contre les sophismes ; et c'était en ce lieu que par asr-iduité et persévérance, il avait établi sa domination. A l:i Convention, il s'était porté avec une furie froide contre les Girondins ; et ceux-ci, en le proclamant leur principal aiversaire, avaient eux-mêmes consacré sa prééminence. — S rait-il au niveau de cette fortune? Rien en lui ne se rencontrait de ce qui rehausse et attire : ni la richesse, ni la naissance, ni l'autorité de l'âge, ni le savoir, ni le dévouement éprouvé, ni les services dans l'ordre militaire ou civil ;
nul avantage physique, mais une apparence frêle, et des traits sans relief quoique non marques de l'expression répulsive qu'on y a trouvée après coup ; nulle spontanéité se dépensant en mots heureux, nulle bonne grâce, nulle élégance; au contraire une grande pauvreté de nature, en sorte que la déception était égale, soit qu'on recherchât l'éclat solide, soit qu'on se contentât de faux brillants. Il semblait que cet homme dût demeurer figé en sa vie d'avocat de province ; et on se le figure dans Arras, en sa maison de la rue des Rapporteurs, réglé, laborieux, d'élocution facile, de savoir ordinaire, d'aisance médiocre, protégé des grands et du clergé, mordillant les uns et les autres comme on fait volontiers pour les bienfaiteurs, et de temps en temps, aux académies de province, cueillant un second prix. — Poussé hors de ses voies par la Révolution, Robespierre avait puisé toute sa force dans son âpre et féroce volonté de monter. L'orgueil et l'envie avaient refondu, repétri sa nature ; de ce travail un homme nouveau était sorti, tout artificiel, recréé pour ainsi dire, étrange et disproportionné, demeuré médiocre mais devenu extraordinaire, sans flamme, sans générosité, sans don supérieur de gouverner, mais profondément calculateur par exaspération de vanité, clairvoyant jusqu'à la divination à force de haïr, et si passionné pour sa propre fortune que l'amour de soi-même colorerait presque de génie sa faiblesse native. — Une grande habileté pour un homme pubhc est de s'imposer par cont-^aste : parmi les révolutionnaires débraillés, Robespierre avait a'Tecté une tenue correcte et les manières un peu rognes d'un bourgeois sévère. En une société jouisseuse, il s'était montré d'daigneux de ses aises; il s'était logé rue Saint-Hon ré chez un simple entrepreneur de menuiserie du nom de Duplay : là il vivait en une petite chambre, laborieux, sobre, austère, entouré d'ailleurs d'un vrai culte par ses hôtes, et, dit-on, d'humeur débonnaù-e au milieu d'eux ; car il descendait jusqu'à s'humaniser, à la seule condition qu'on l'adorât. Une de ses autres originalités était le mépris des r.chesses : il
eût payé, disait-on, pour qu'on lui offrit de l'or, afin d'avoir le prestige de le refuser : il avait recueilli le bénéfice d'être pauvre ; et on l'appelait V incorruptible. — Au milieu des plus violents orages, ses discours composés avec effort, — car ses manuscrits ont été retrouvés tout chargés de ratures, — se déroulaient en un ordre pompeux et, en apparence, tran« quille : ni faits concluants, ni chiffres précis, ni vues profondes, mais des peintures vagues, des conseils de morale, des appels déclamatoires à la vertu. On eût dit un prédicant plutôt qu'un politique. Tout à coup le prédicant devenait terrible quand, par insinuations savantes et enveloppements captieux, il enserrait tout un groupe d'ennemis et, sans les frapper encore, les mûrissait pour la proscription. Même en cette transformation, l'aspect de prédicant ou plutôt de pontife demeurait, dur pontife de l'ancienne loi, qui immolerait sans pitié, sans remords, en sacrificateur impassible et en justicier. Dans ce rôle, Robespierre n'avait point d'égal, tour à tour patient pour guetter sa proie, prompt pour l'enlacer, et jamais prescripteur sans se parer de vertu. Ainsi venait-ild'immoler Hébert comme anarchiste, Danton comme corrompu, sans compter Camille Desmoulins qui avait eu le malheur de le percer à jour ; car s'il était dangereux de le combattre, il l'était plus encore de le deviner. Il était non seulement accusateur, mais Yaccusateur. Il exerçait ce ministère avec la maîtrise souveraine de l'homme qui ne pardonne pas, qui ne s'attendrit pas, qui ne se déride pas, qui no se détend ni par accès de bonhomie, ni dans l'expansion de la table, ni sous les caresses des courtisanes. Une méfiance sombre dominait sa vie. Il eût été espion à Venise, inquisiteur dans Tolède, et mauvais prêtre partout. L'énumération la plus longue était celle de ses haines. Il haïssait les riches, les agioteurs, les fastueux, les comédiens, les hommes de plaisir qu'on appelait déjà les muscadins. Il haïssait les hommes de lettres, estimant que lui et Rousseau suffisaient et, si nous en croyons une note de sa main, jugeant
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qu'il fallaii proscrire tous les écrivains comme les plus grands nnnemis de la patrie (1). Il haïssait les modérés, les enragés aussi, les fanatiques de religion, les fanatiques d'irréligion plus encore, et malheur à qui ne se tenait point en équilibre sur l'arête étroite où lui-même cheminait. Il se défiait des femmes, depuis Mme Roland qui l'avait dédaigné jusqu'à sa sœur Charlotte qui se plaignait de lui, en passant par la pauvre Lucile Desmoulins qu'il abandonna au bourreau : seules trouvaient grâce quelques mystiques adoratrices qui prenaient pour doctrine ses déclamations, et le suivaient comme des hallucinées suivent un inspiré. Cependant sa grande haine était celle des militaires. Il avait poursuivi La Fayette, Dumouriez ensuite, puis les lieutenants de Dumouriez. Le 5 nivôse, en un rapport très préparé, il avait réclamé la punition de tous les généraux suspects. Ici son hostilité se montrait absolue, irréductible : c'était goût de nivellement démocratique ; surtout, par-dessus tout, c'était vision anticipée d'une dictature, qui courberait sous un soldat la République à la fois satisfaite et domptée. — Dans cette lointaine vision de dictature, Robespierre combattait-il par avance et comme par animosité personnelle un rival futur? Robespierre dictateur I Qui n'eût taxé de folie un tel rêve? On aurait eu peine à se figurer un maître sous les traits de cet homme ; personnage tout négatif fait seulement pour accuser ; être infécond avec des jalousies d'eunuque qui hait quiconque procrée. Cependant une incroyable opiniâtreté de vouloir, un égoïsme sans distraction ni défaillance et toujours attentif à ne rien perdre, une assiduité persévérante qui n'intercalait à travers l'ambition ni un plaisir ni un délassement, un travail infatigable pour alléger et rendre plus limpide une éloquence d'abord indigeste et lourde, un sang-froid toujours en éveil pour mettre à profit les fautes ou les absences des autres, avec cela, à certaines heures, un
(1) Papiers trouvés chez Robespierre^ pièce 43.
très réel courage, tout ce prodigieux effort avait valu h Robespierre une place dont il eût semblé à jamais indigne, tant son intelligence était étroite, sa science courte et son cœur aride 1 — Dans l'esprit du peuple, du bas peuple surtout, cette place, au printemps de 1794, était la première ou à peu près. Tous les envieux se miraient en lui. Ses dénonciations paraissaient amour du bien public, son humeur soupçonneuse passion d'égalité, sa simplicité de vie vertu, sa tenue correcte respect des autres et de lui-même. Un homme si austère serait, pensait-on, bien digne de devenir un cnef, un chef tout au service du peuple et prêt à se replonger en lui. Quand nous lisons aujourd'hui les discours de Robespierre, nous ne savons ce qui doit le plus étonner : ou la patience qui lima ces harangues, ou l'autre patience qui les écouta. Tout autres étaient les contemporains ; à leurs yeux toute cette rhétorique était de fort belle allure et, ayant saisi un éloge de la nature et d'abondantes invectives contre les tyrans, ils n'étaient pas curieux de comprendre plus amplement. Les motions les plus rigoureuses ne provoquaient ellesmêmes que peu de réprobation ; car c'était alors une maxime commune qu'il fallait beaucoup sévir dans le présent afin de pouvoir dans l'avenir mieux pratiquer la clémence. — Robespierre achevait d'affermir son crédit par une apparente modestie qui semblait s'effaroucher des honneurs. Des lettres qui furent saisies plus tard révèlent à l'endroit de cet homme quelques admirations portées jusqu'au culte. Il avait, non des amis, — car sa nature renfermée ne se prêtait guère à l'amitié, — mais des sectateurs. Dans le Comité de salut public, Couthon lui était acquis, plus encore Saint- Just qui, dès 1790, lui écrivait : « Vous n'êtes pas seulement le député d'une province, mais celui de l'humanité et de la Répubhque (1). » Quoique le Comité de sûreté générale lui fût hostile, il y comptait plusieurs partisans très notables : tels
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 23.
Lebas qui devait le suivre vaillamment dans la mort et l'odieux peintre David qui était destiné à le renier. Au tribunal révolutionnaire, Dumas était à lui et aussi Cof- ■nhal. A l'Hôtel de ville, il dominait par Payan qui était agent de la Commune et par Hanriot qui commandait la ,rarde nationale. Au Comité de l'intérieur et de la police, lermann et Lanne, deux Artésiens comme lui, étaient ses istruments. Dans les provinces et pareillement à l'étran- :or, il arrivait que, quand on voulait désigner le gouverioment, on se contentait, comme en manière de simplifiation, de nommer Robespierre. A ces signes d'une faveur randissante, les membres du Comité de sûreté générale, eaucoup de Conventionnels aussi, ne laissaient pas que lo s'inquiéter. Donc, sous main ou publiquement, ils comattaient leur ambitieux collègue; mais en le combattant, ils le mettaient en lumière, en sorte que l'idée de sa puissance se propageait par ses adversaires autant que par ses partisans.
Ce politicien parti de si bas voudrait-il, pourrait-il jamais tempérer ou contenir la Révolution qui l'avait grandi? Qui eût osé le penser? D'abord il y a des amoncellements d'impuretés qui défient toute désinfection ; et il était à craindre que dans cette âme souillée comme dans un vase corrompu rien de bon ne pût se déverser sans s'y aigrir aussitôt. Pui?, si les qualités toutes négatives — et Robespierre ne possédait guère que celles-là — suffisent pour être inquisiteur, dénonciateur, accusateur, la remontée vers l'ordre — fût-ce un ordre très incomplet et précaire — exige d'autres dons ; et celui qui s'était élevé, pour détruire, au-dessus de sa médiocrité originelle, se retrouverait médiocre s'il s'agissait de restaurer ou seulement d'endiguer. — Et pourtant la conduite, les paroles de cet homme offraient quelques étranges contrastes qui, par intervalles, éveillaient une faible, très faible espérance. Ceux qui l'avaient connu dans sa jeunesse à Arrasle jugeaient sournois, égoïste, envieux, mais ajoutaient
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qu'il était humain (1). A l'Assemblée constituante il avait réclamé l'abolition de la peine de mort. Il s'était jadis rallié à la constitution semi-monarchique de 1791, et ne s'était donné à la République qu'assez tard, sans grand empressement. Après les massacres de Septembre, tandis que les plus féroces louaient les meurtres, il s'était tu. Par l'un de ses agents, le jeune Julien, confident intime de ses vues, il s'était élevé contre les excès de Carrier. Même en ses rapports les plus sinistres, il avait tenu à marquer que les rigueurs n'étaient que transitoires, qu'une heure viendrait pour l'humanité. Cette sensibilité était-elle pour lui étalage, artifice littéraire, hypocrisie? Au contraire, sa pensée caressait-elle une ère d'apaisement, et Camille Desmoulins qui avait proclamé la clémence n'avait-il été frappé que pour avoir parlé avant que le maître ne le permît? Si hideux qu'il fût, Robespierre perdait un peu de sa laideur quand on le comparait. A côté des Représentants qui, au retour de leurs missions, rentraient dans Paris tout alourdis de crimes, il paraissait presque modéré ; et ces proconsuls sanguinaires semblaient eux-mêmes le redouter comme un justicier.
Je voudrais apporter plus de précisions. Où je cherche des lumières, je ne distingue que d'obscures et indécises lueurs. Tant que Robespierre vivait, il eût été mortel de le combattre, dangereux aussi de le louer, à moins qu'on ne le louât juste comme il souhaitait de l'être ; et le plus sûr était de se taire. Après sa mort, ceux qui l'avaient immolé se déchargèrent de leurs propres crimes en les lui imputant. Contre lui les malédictions furent unanimes par l'unanime besoin que tous les malfaiteurs avaient de s'absoudre. Il se trouve donc que, tous les témoignages étant viciés par intérêt, peur ou vengeance, aucun ne peut être accueilli
(1) J.-A. Paris, bâtonnier de l'ordre des avocats d'Arras, la Jeunesse de Robespierre, p. 44.
avec une confiance entière et servir pour une peinture fidèle.
Par un trait fort digne de mémoire, Robespierre se distinguait de la plupart des terroristes. Quoique avec des yeux tout obscurcis de vanité et tout chargés de souillures, il regardait vers le ciel.
De bonne heure il avait abandonné les croyances de la religion nationale : « Dès le collège, dit-il un jour aux Jacobins (1), je fus très mauvais catholique. » En s'allégeant des dogmes et rites traditionnels, Robespierre n'avait point tout abdiqué. Il avait trouvé dans Rousseau son maître ou, pour mieux dire, son évangéUste. Si l'on en croit le témoignage de sa sœur Charlotte, il avait eu, dans sa jeunesse, rhonneur de l'approcher une fois (2). Il le lisait, le relisait avec passion. C'était son livre de chevet, son bréviaire, et un bréviaire qu'il connaissait assez pour en détailler de mémoire les principaux morceaux. Voltaire l'offusquait par ses railleries, les Encyclopédistes par leurs audaces ; Diderot imprimait sur sa chair une marque trop brûlante pour sa nature froide. Rousseau au contraire était bien à sa mesure. Du christianisme il retint d'abord ce qu'avait retenu le Vicaire savoyard. Puis, jetant un à un les dogmes comme on jette du lest, il expurgea le Vicaire savoyard lui-même ; et de la profession de foi fameuse, il ne garda qu'une seule idée fondamentale : Dieu et l'immortalité de l'âme.
C'était assez pour qu'il fût dégoûté par les excès de l'impiété. On l'avait entendu aux Jacobins, en 1792, morigéner sévèrement Guadet qui s'était permis de railler la Providence. Il eût aimé qu'on tolérât, quelque temps encore, un clergé constitutionnel craintif et soumis, qui enseignerait au peuple ce que le peuple avait besoin de croire, tandis que le déisme serait la religion des sages. Dans cet esprit de mépri-
(1) Séance du 1" frimaire an IL
(2) Pabis, la Jeunesse de Robespierre, p, 27,
gante protection, il avait insisté pour que les ministres du culte conservassent leur salaire. Plus tard, après la fête de la Raison, il avait fait voter le décret du 16 frimaire qui proclamait de nouveau la liberté des cultes. Son frère, Augustin Robespierre, envoyé en mission dans la Haute-Saône au début de l'année 1794, avait entrepris d'appliquer cette loi, presque partout méconnue ou violée, et avait fait élargir tous ceux qui n'étaient arrêtés que pour opinion religieuse : car « cette opinion, disait-il très sagement, est isolée de la Révolution tant qu'elle ne trouble pas l'ordre public ».
Y eut-il, dés cette époque, des catholiques qui, pénétrant ces indices, y crurent voir le signe de quelque allégement à leurs maux? Il est malaisé de se le figurer. Cependant on peut, à titre de curiosité plutôt que comme marque appréciable d'une nouvelle orientation, noter deux ou trois menus faits. Dans la Gironde, en une des églises du district de Bazas, un Te Deum est chanté à l'annonce de la loi de frimaire ; et la cérémonie s'achève au cri de : vive RobeS' pierre (1). A quelques jours de là, un maire de village dénonce à Robespierre la distribution dans sa commune d'un petit livre — irréligieux sans doute — qui fera, dit -il, « plus de mal que de bien ». Dans le même temps une autre requête arrive en la maison du menuisier Duplay ; elle émane des habitants d'Hautefage, commune de l'Agenais, qui demandent à garder leur église : « Si nous pouvons, disent -ils, y conserver le culte public, nous te bénirons à jamais (2). »
Robespierre, qui aimait à ne rien perdre, serra toutes ces lettres, si bien qu'on les retrouva après le 9 Thermidor. Peut-être sourit-il — autant du moins que ce dogmatique pouvait sourire — en se voyant invoqué comme protecteur^ des catholiques. Il avait en ce temps-là autre chose à faire i\ Hébert à proscrire et bientôt Danton. Mais entre temps
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 22.
(2) AuLAED, Histoire politiqiie de la Révolution, p. 483.
LA FETE DE L'ÊTRE SUPRÊME iS"!
l'idée mûrissait en lui d'une religion à établir et qui se substituerait peu à peu à l'ancion culte. Cette religion serait tellement dégagée des rites surannés que les moins enclins à la dévotion pourraient s'y plier ; et il en serait, lui Robespierre, le grand prêtre.
Il en serait le grand prêtre, c'est-à-dire qu'il l'imposerait ; car Robespierre non dominateur n'eût plus été Robespierre. Patiemment, en son cerveau, lent à s'échauffer mais jamais en repos, il préparait l'usurpation qui le créerait pontife, pontife armé surtout du droit d'excommunier et de sacrifier. « L'athéisme est aristocratique, dit -il un jour ; b maxime par laquelle il proscrivait par avance quiconque ne le suivrait pas. Puis il lui arriva de laisser échapper cette phrase : « Le fanatique couvert de scapulaires et le fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapports (1). » Saint-Just ressaisit et recreusa la pensée du maître quand, en un discours du 11 germinal, il flétrit ceux qui s'efforçaient « d'ériger l'athéisme en un culte plus intolérant que la superstition (2), fl Ainsi perçait une rehgion d'État, sorte de protestantisme très simplifié, mais en même temps si aminci, si réduit, si desséché, qu'aucun des souilles vivifiants du christianisme ne le traverserait plus. Dans un ciel aride et désert, Robespierre consentait à loger l'Être suprême, mais à la condition que la croyance obligatoire en Dieu ne servît qu'à fortifier la croyance non moins obligatoire en luimême. Peut-être les catholiques — au moins les catholiques constitutionnels — obtiendraient, en se faisant très humbles, en se contentant du droit de vivre, quelque pitié, quelque répit ; car en, leur foi le déisme se retrouvait, quoique dilué en toutes sortes de pratiques jugées déraisonnables ou enfantines. Mais « l'athéisme étant aristocratique », quiconque en serait convaincu serait traité en aristocrate et par conséquent
(1) Rapport du 5 nivôse an II {Moniteur, t. XIX, p. 51).
(2) Moniteur, t. XX, p. 99,
proscrit. Pour s'absoudre d'être intolérant, Robespierre n'aurait d'ailleurs qu'à se souvenir de Rousseau son maître. Qu'il ouvrît le Contrat social, et au livre IV, chapitre viii, il lirait ces lignes : « Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas. Il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable... Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort... »
Le 17 germinal, Couthon, le séide fidèle, déposa, au nom du Comité de salut public, un projet de fête décadaire dédiée à V Eternel. C'était le lendemain de la mort de Danton. Désormais Robespierre, déchargé du grand rival, avait l'esprit assez libre pour songer à asseoir son pontificat. Il se mit à préparer le rapport qui serait comme l'Évangile de la nouvelle religion. Tandis qu'il travaillgiit à son dessein, il arriva que dans les provinces, l'Être suprême déjà annoncé reçut quelques hommages qui précédèrent la solennelle consécration. C'est ainsi qu'à Besançon, le \^ floréal, jour de Pâques, le proconsul Le jeune monta dans la chaire do l'église Saint-Pierre et lut une longue prière, fort belle d'ailleurs, au « divin auteur des choses » (1). Les jours s'écoulaient.
(1) Sattzat, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. VI, p. 117-119.
Robespierre ne se lassait pas de retoucher son rapport. Ce serait, il le sentait bien, son œuvre maîtresse. Il s'y attachait en politique qui aspire à fonder ; il s'y appliquait en prêtre qui veut posséder les âmes ; il s'y complaisait plus encore en homme de lettres qui s'évertue pour la perfection : car si l'on pouvait classer les amours-propres de Robespierre, on trouverait qu'entre toutes ses vanités, la plus aiguisée fut celle de l'écrivain ; et je me figure qu'à l'âpre ambition de gouverner la République, il eût préféré l'honneur de dépasser Rousseau.
Le 18 floréal (7 mai 1794) le rapport, enfin prêt, fut lu à la Convention.
Bien que la succession rapide et l'étonnante grandeur des événements eussent fort émoussé les curiosités, les Représentants se rassemblèrent ce jour-là plus nombreux que de coutume, les uns railleurs mais d'une raillerie contenue, les autres empressés à flatter celui qui déjà s'avançait d'un pas de maître. Il y avait quelque infatuation à présenter l'idée de Dieu comme chose nouvelle. La seule nouveauté — et elle était inouïe — résidait dans l'audace extraordinaire qui abolissait d'un coup le symbolisme antique et effaçait du inonde surnaturel toutes les images, hormis une seule. Le ûébux se proportionna a la solennité du sujet. « Nous venons aujourd'hui, dit Robespierre, soumettre à votre méditation' des vérités profondes qui importent au bonheur des hommes et vous proposer des mesures qui en découlent naturellement. » Mais presque aussitôt des considérations suivirent, obscures, emphatiques, sans qu'aucune idée précise se dégageât. L'Assemblée écoutait, un peu déçue. Elle se ranima, quoique faiblement, au récit des crimes des rois. Une invective peu généreuse contre Danton mort éveilla des ressen-timents, mais tout mêlés de peurs, parmi les amis- du grand tribun. Après l'invective contre Danton, une autre invective, cette fois contre les athées, qui, en conspirant contre la morale, conspiraient aussi contre la République. Décidé»
ment Robespierre était-il tellement rivé à son rôle d'accusateur qu'il ne pût s'en détacher? Il réussit pourtant à s'en affranchir, et abordant enfin l'objet du grand débat : «L'idée de l'Être suprême, dit-il, et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice : elle est donc sociale et républicaine. » De là le dessein, plus utilitaire encore que philosophique, de proclamer solennellement et pour ainsi dire de nationaliser la croyance en Dieu, v Ce qui supplée, dit Robespierre, à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est le sentiment religieux qu'imprime dans les âmes l'idée d'une sanction donnée aux préceptes de la morale par une puissance supérieure à l'homme. » Il continua : « Celui qui peut remplacer Dieu dans le système de la vie sociale est, à mes yeux, un prodige de génie ; celui qui, sans l'avoir remplacé, ne songe qu'à le bannir de l'esprit des hommes me paraît un prodige de stupidité et de perversité... Quels sont les fruits de l'athéisme sinon le chaos, le vide et la violence?... Si ces principes sont des erreurs, poursuivit Robespierre, je me trompe avec tout ce que le monde révère. i> Il évoqua alors, en un langage qui nous paraît aujourd'hui théâtral, mais que le goût du temps admirait sans réserve, l'antiquité tout entière, avec Léonidas, Socrate, Caton, Cicéron : c'était, comme toujours, une copie de Rousseau, mais une copie plus chaude, plus vivante que de coutume ; et le tableau s'acheva par un hommage à Rousseau lui-même qui était célébré comme le précepteur du genre humain.
Robespierre ne fréquentait les hauteurs qu'avec la hantise d'en descendre pour y saisir une proie. Arrivé à ce point de sa tâche, on eût dit qu'avoir trop loué l'étouffait. Redevenu homme de bas-fonds, il se mit à piétiner pêle-mêle sur tous ceux qu'il n'aimait pas. Heureusement, ce jour-là, il ne choisit que les morts : Condorcet, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Hébert et derechef Danton. — Cependant une grande curiosité demeurait : celle de savoir ce que le culte de l'Etre suprême laisserait subsister du culte catholique. Dans son
rapport, Robespierre avait glissé cette phrase : « On ne doit attaquer qu'avec prudence un culte établi. » Un peu plus loin, il avait intercalé cette sentence « : La liberté des cultes doit être respectée, pour le triomphe même de la raison. » C'était le tribut à la modération ; c'étaient les paroles murmurées en sourdine et que saisiraient sans doute au passage quelques prêtres constitutionnels optimistes et tremblants. Mais bien vite Robespierre s'empressait de désavouer toute complaisance, toute protection surtout : « Fanatiques, disait-il en enflant sa voix, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de l'Être suprême, c'est vous porter un coup mortel... Prêtres ambitieux, n'attendez pas que lous travaillions à rétablir votre empire ; une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et l'on ne revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence physique. » Sous ces apostrophes, l'Assemblée, toute surexcitée, applaudit bruyamment. « Les prêtres, continua Robespierre, sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. » Il ajouta : « Le sceptre et l'encensoir ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre. » La métaphore acheva d'éblouir et, la faveur se colorant d'enthousiasme, les applaudissements devinrent acclamations.
Jusque-là ce grand morceau d'éloquence s'était mêlé de développements oratoires — quelques-uns d'une beauté réelle — et d'invectives posthumes contre les ennemis de Robespierre. Le rapport se continuait à la manière d'une idylle : « Le véritable prêtre de l'Être suprême, c'est la nature ; son temple, l'univers ; son culte, la vertu ; ses fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle et lui présenter les hommages de cœurs sensibles et purs. » C'était Rousseau, de plus en plus Rousseau, mais le Rousseau apaisé, pastoral, recueilli dans la solitude des champs. Cependant il importait que ce culte tout abstrait se revêtît.
pour parler aux sens, de quelques formes concrètes. En terminant, Robespierre annonça une série de fêtes nationales, au nombre de trente-six chaque année, qui seraient « le plus puissant moyen de régénération ». Entre toutes ces fêtes, la principale, qui se célébrerait le 20 prairial, serait celle de VÊtre suprême.
Ce qui suivit ne fut que triomphe et ovation pour Robespierre.
En descendant de la tribune, il avait déposé un projet de décret : « Le peuple français, disait l'article l^^, reconnaît l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. » Le décret fut voté par acclamations. De toutes parts, on demanda l'impression du rapport. Au milieu du bruit, Couthon souleva sa taille d'infirme pour protester contre l'insuffisance de l'hommage. Outre l'impression, il réclama l'affichage, l'envoi à tous les corps constitués, la traduction en toutes les langues. Et incontinent la Convention vota tout.
Le soir venait. Le club des Jacobins se réunit. Derechef le rapport y fut lu et derechef applaudi. Ce fut Loquinio, l'autem" des Préjugés détruits, et athée avéré, qui complimenta Robespierre ; car tout se courbait.
Parmi les membres du Comité de salut public, plusieurs pressentaient en Robespierre un maître. Dans l'entraînement d'adulation, la jalousie se tut. Il fut décidé que, dans toutes les communes, le rapport et le décret seraient lus publiquement pendant un mois, chaque jour de décade. Sur le portail de toutes les ci-devant églises, les mots : TempU de la Raison seraient grattés ; et l'on y graverait cette inscription : Le
peuple français reconnaît VÊtre suprême et V immortalité de rame.
C'était à l'Hôtel de ville que le culte do la Raison avait reçu sa consécration. Ce souvenir n'empêcha pas les gens de la Commune de se précipiter dans la louange : le 25 floréal, ils vinrent en corps à la Convention pour y applaudir « aux vérités sublimes et éternelles » proclamées par Robespierre.
Puis se déroulèrent les adresses, adresses des corps constitués, des villes, des sociétés populaires. Les journaux inséraient toutes ces congratulations pêle-mêle avec les sentences de mort ; car, en dépit de toutes les effusions sensibles, le tribunal criminel ne chômait pas : vingt-huit condamnés le 19 floréal, et le surlendemain vingt-cinq, parmi lesquels Madame Elisabeth. Cependant à la maison Duplay, les lettres affluaient, presque folles de louanges. Celui-ci écrivait : « La patrie, la nature et la divinité te doivent une triple couronne (1) ; » celui-là : « Je veux rassasier mon cœur et mes yeux de tes traits ; tes écrits respirent la vertu, je m'en nourris (2) ; » un troisième honorait Robespierre en forme de litanie et l'appelait « l'admirable Robespierre, le Flambeau, la Colonne, la Pierre angulaire de l'édifice de la République française (3) ».
L'ambitieux pliait sous les hommages. Sur ces entrefaites, un simulacre de péril acheva de le sacrer.
Le 4 prairial (23 mai 1794) une jeune fille de vingt ans, Cécile Renault, fille d'un papetier du quartier de la Cité, se présenta vers neuf heures du soir rue Saint-Honoré et demanda à voir Robespierre. On lui répondit qu'il était absent. Elle témoigna très vivement sa mauvaise humeur, objectant qu'il était fonctionnaire public et, à ce titre, tenu de recevoir quiconque venait chez lui. Son insistance parut si étrange qu'on l'arrêta et qu'on la conduisit au
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 24.
(2) Ibid.. pière 19.
(3) Ibid., pièce 15.
Comité de sûreté générale. En route, elle dit à ceux qui l'escortaient : « Dans l'ancien régime, quand on se présentait pour parler au roi, on entrait tout de suite. — Vous voudriez donc, lui répliqua-t-on, avoir un roi? — Je donnerais tout mon sang pour en avoir un. » Au Comité, la jeune fille fut interrogée : « Pour quel motif alliez-vous chez Robespierre? — Pour lui parler. — Qu'aviez-vous à lui dire? — C'est selon que je V aurais trouvé. » Ce langage éveilla d'autant plus les soupçons que la veille au soir, 3 prairial, un ancien garçon de bureau, nommé Admirai, avait assailli CoUot d'Herbois au moment on il rentrait chez lui et lui avait tiré deux coups de pistolet sans l'atteindre. Interpellé sur le mobile, il avait déclaré qu'il aurait voulu tuer Robespierre et que, n'ayant pu le joindre, il s'était rabattu sur Collot. La visite de Cécile Renault ne se rattachait-elle pas à la tentative d' Admirai et n'étaient-ils pas l'un et l'autre les artisans d'un même complot? On fouilla la jeune fille. On trouva sur elle deux petits couteaux, très inofîensifs d'ailleurs. « Vouliez- vous, lui dit-on, assassiner Robespierre? — Nullement, répondit-elle, mais lui demander des instructions sur la situation et l'affermissement de la République. » Quant aux deux couteaux, elle déclara qu'elle en portait toujours un sur elle et que, pour l'autre, elle l'avait pris par mégarde, n'ayant pas remarqué qu'elle en avait déjà un dans sa poche. & Je n'ai voulu, répéta-t-elle, faire de mal à personne. » Mais elle réitéra ses regrets de la royauté, son désir d'en voir le rétablissement.
La veille, Robespierre n'avait pas vu sans dépit les ovations qui s'égaraient sur le misérable Collot, victime, disait-on, d'une tentative de meurtre. Voici que la morsure de jalousie se recouvrait de baume ; lui aussi, il tenait son attentat. Vers lui dérivèrent les actions de grâces. Les adresses, à peine épuisées pour le rapport du 18 floréal, reprirent ; et Robespierre put derechef enricliir sa collection. On lui écrivait de Château-Thierry : « Vous êtes le messie que l'Être
éternel nous a promis (1) ; » de Manosque : « Tu régénères icibas le genre humain (2) ; » de Toulouse : « Tu es mon apôtre (3) ; » de Vesoul : « Grâces soient rendues à l'Être suprême qui veille sur vos jours (4). » Il ne restait qu'à crier au prodige. Les jacobins de Strasbourg proclamèrent que la vie de Robespierre avait été préservée par un « miracle de l'Être suprême (5) ». Dans le même temps, le Représentant Veau, rapporteur de la Commission des dépêches, reprit et souligna, en termes de plus en plus dévots, la pensée mystique d'une intervention providentielle : le péril auquel les deux Représentants avaient échappé « par un bonheur à peine croyable » était, à ses yeux, « le signe de cette sagesse éternelle dont ils venaient de rappeler l'idée (6) ».
Décidément Robespierre tournait de plus en plus au pontife, presque à l'oint du Seigneur. C'était un pontife avisé, et exploitant l'attentat comme on ferait d'un filon de mine. Le 7 prairial, après la lecture d'un rapport de Barère sur les affaires extérieures, il félicita l'Assemblée de ce qu'elle avait tout à la fois apporté ses hommages « aux pieds de l'Éternel auteur des choses », « lancé la foudre sur les tyrans », « fondé la première république du monde et rappelé parmi les mortels la vertu exilée ». Cette pompe charma. Robespierre poursuivit : « Vous donnerez la paix au monde et vous Tôterez au crime. » Qui eût osé demander quel était ce crime? Pouvait-il y en avoir un autre que l'attentat de Cécile Renault ? « Quand nous serons tombés, continua Robespierre, sous les coups des assassins, vous voudrez achever votre sublime entreprise ou partager notre sort. » L'Assemblée se leva comme électrisée. Pendant ce temps, reposaient au
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 12.
(2) Ihid., pièce 1.
(3) Ibid., pièce 13.
(4) Ibid., pièce 4.
(5) Ibid., pièce 21.
(6) Moniteur, t. XX, p. 557.
greiïo, à titre de pièces à conviction, les deux petits couteaux, l'un en écaille, l'autre en ivoire, longs de quelques centimètres, et qui d'ailleurs n'étaient jamais sortis de leur gaine. Collot d'Herbois écoutait, jaloux peut-être. Lui, du moins, avait entendu à ses oreilles la double détonation d'un vrai pistolet. Robespierre poursuivit, de plus en plus convaincu de ses périls : oui, il avait été assassiné, tout à fait assassiné. Il ne doutait pas que les sicaires arrêtés aujourd'hui ne recommençassent demain ; car, avec une assurance d'orgueil qui stupéfie, il proclamait que toutes les puissances de la terre avaient intérêt à le tuer. Cette perspective ne le troublait pas : « Je ne tiens, dit-il, à une vie passagère que par l'amour de la patrie et la soif de la justice... Je n'ai pas fait entrer dans mes calculs l'avantage de vivre longuement... Faire la guerre au crime, c'est le chemin du tombeau et de l'immortalité. » Ainsi parla-t-il, prononçant sa propre oraison funèbre, et pour la première fois de sa vie sincèrement attendri puisqu'il se pleurait lui-même. Le reste du discours, soit pressentiment, soit suprême artifice, eut un air d'adieu. On eût dit une sorte de surhomme se dérobant, à la fois sacrifié et glorieux, aux regards de ses disciples : « J'ai assez vécu, dit-il, j'ai vu le peuple français s'élancer au faîte de la gloire et de la vertu républicaine... Achevez, citoyens, vos sublimes destinées ; vous nous avez placés à l'avantgarde ; nous vous tracerons de notre sang la route de l'immortalité. »
Les applaudissements éclatèrent avec une chaleur inaccoutumée. Comme pour le rapport du 18 floréal, il fut décidé que le discours serait traduit dans toutes les langues ; et la harangue parut si précieuse à conserver qu'on en réserva pour chaque député six exemplaires. Robespierre achevait de sortir du rang. Parmi ses collègues du Comité de salut pubUc, du Comité de sûreté générale surtout, une impression de plus en plus régnait, celle qu'il en sortait trop. Pour qu'il n'éveillât pas d'ombrage, il aurait fallu qu'il fût dans
le gouvernement le seul envieux. Mais cette jalousie ellemême, en le désignant aux regards, le marquait pour la première place. La proclamation de l'Être suprême, loin d'amoindrir son crédit, rehaussait aux yeux du peuple son prestige. On lui savait gré de dégager des ruines une vague religiosité, de garder une manière de culte, juste assez pour que la mort ne fût pas sans espérance.
Parmi les catholiques, au moins les catholiques constitutionnels, quelques-uns, par ténacité d'illusion ou obstination de confiance, avaient cru, affecté de croire à la loi du 16 frimaire. S'en trouva-t-il qui poussèrent l'optimisme jusqu'à voir dans le décret sur VÊire suprême le signe d'un relâchement dans la persécution?
Les témoignages sont trop rares, trop vagues, pour permettre sur ce point aucune précision. Le soin d'échapper aux recherches primait alors tout autre souci ; dans les heux où la plupart se terraient, les nouvelles, les papiers -publics n'arrivaient guère ; que si on pénétrait quelque chose, le plus sûr était de ne point écrire et de peu parler. Je me figure que ceux qui lurent le rapport de Robespierre en ressentirent plus d'amertume que de joie, tant l'insulte y était prodiguée à tous les fanatiques! Quatre jours plus tard, le 22 floréal, un décret parut qui prescrivait à tous les prêtres âgés ou infirmes de se rendre au district pour y être enfermés et punissait de mort ceux qui seraient rencontrés hors des maisons de réclusion. Ainsi les proscripteurs,loin de s'adoucir, allaient chercher jusque dans leur dernier asile les malades, les vieillards. Enfin, le tribunal révolutionnaire, sans aucun relâchement de sévérité, continuait à frapper les prêtres réfractaires, les prêtres const tuiionnels aussi.
Cependant, les hommes assez maîtres d'eux-mêmes pour observer et juger ne laissaient pas que de noter avec étonnement des formules inaccoutumées. Quelle n'était pas la surprise quand on entendait Garnot, président de la Convention, laisser tomber de ses lèvres, dans une réponse aux
délégués des Jacobins, ces paroles presque copiées de Pascal : « Un peu de philosophie mène à l'athéisme ; beaucoup de philosophie ramène à l'existence de la divinité ! » Puis il ajoutait : « Que sont les lois de la nature sans la sagesse suprême? » On continuait à flétrir les prêtres, mais on reprenait leur langage ; et plusieurs des adresses ou discours n'auraient pas détonné dans la chaire sacrée. On se remettait à parler de miracles, comme on eût fait de choses mal oubliées et tout naturellement rapprises : c'était un miracle que la préservation des jours de Robespierre; c'était un autre miracle que l'apparence magnifique des récoltes ; et l'on n'hésitait pas à attribuer cette abondance à l'Être suprême, attentif à récompenser ceux qui l'honoraient (1). — En ce temps-là se répandirent certaines rumeurs étranges. A la prison du mont Saint-Michel, le bruit courut que les évêques constitutioimels allaient être délivrés, appelés à Paris, autorisés à reprendre le culte, à la condition de se rallier à Robespierre, devenu le régulateur de la France (2). En une lettre d'un pauvre prêtre des environs de Troyes, qui fut d'ailleurs guillotiné le 8 thermidor, je lis ces lignes : « On espère tous les jours que les choses se rétabliront (3). » — « L'intitulé de la fête de l'Être suprême, a écrit plus tard l'abbé Grégoire, portait une sorte de consolation dans les cœurs à qui souriait l'espérance du retour prochain à la religion (4). » Ce mot espérance n'est-il pas excessif? Ce qui est certain, c'est l'attente curieuse que devait provoquer chez tout observateur attentif l'évolution de Robespierre. Jusqu'ici on avait excité le peuple à ne pas croire. Voici qu'on l'invitait à ressaisir quelque chose de ce que jadis il avait honoré. Une fois en marche, ne compléterait-il pas le cycle et, tout le passé revenant en mémoire, s'arrêterait-il en ces limbes de croyance où Robespierre essayait de le fixer?
(1) AULABD, le Culte de la Raison et le culte de l'Etre suprême, p. 288.
(2) DucHATEUEE, la Révolution en Rretagne, t. III, p. 405.
(3) Archives nationales, série W, 433.
(4) Gbégoiee, Histoire des sectes, t. I", p. 114.
Au peintre David avait été confié le soin d'organiser la fête de l'Être suprême, fixée au 20 prairial (1). La semaine qui précéda fut consacrée à préparer les décorations, à répartir les groupes, à répéter les chants. Par avance, tout fut prévu, les marches, les stationnements, les attitudes, les paroles, les silences, les émotions même. « Dès l'aurore, les sons d'une musique guerrière devaient retentir de toutes parts et faire succéder au calme du sommeil un réveil enchanteur... Amis, frères, époux, vieillards s'embrasseraient, tandis que l'enfant à la mamelle presserait le sein de sa mère et que les fils aux bras vigoureux se saisiraient de leurs armes. » Le programme se continuait avec le même souci de régler l'enthousiasme. « L'airain tonne : à l'instant les habitations sont désertes ; elles restent sous la sauvegarde des lois et des vertus républicaines ; le peuple remplit les rues et les places pubhques; la joie et la fraternité l'enflamment... Les mères portent à la main des bouquets de roses ; leurs filles qui ne doivent jamais les abandonner que pour passer dans les bras de leur époux les accompagnent, et portent des corbeilles remplies de fleurs. Les pères conduisent leurs fils armés d'une épée ; les uns et les autres tiennent à la main une branche de chêne... » J'arrête ici la citation ; mais ceux à qui ce début ne suffirait pas trouveront facilement le reste (2).
Le 16 prairial, Robespierre fut nommé président de la Convention. A ce titre, il occuperait le premier rang dans
(1) 8 juin 1794.
(2) Plan de la fête de l'Être suprême qui doit être célébrée le 20 prairial (voir le texte. Moniteur, t. XX, p. 653-654).
la cérémonie ; aux yeux du peuple, il apparaîtrait moins comme chef politique que comme chef religieux. Ainsi arrivat-il qu'au moment où l'on proclamait la fin du sacerdoce, on établit un grand pontife.
Dès le 19 prairial, Paris se remplit de l'animation qui marque les vigiles de fêtes. Au Champ de Mars, on édifiait une haute montagne où les autorités constituées prendraient place. Aux Tuileries, on achevait de poser une statue de l'Athéisme qui, le lendemain, par un artifice de machiniste, disparaîtrait tout à coup devant une image de la Sagesse. Tous les jardins de la banlieue avaient été pillés pour fournir des fleurs et des rameaux. Les décorations s'étaient étendues jusqu'aux prisons : on a raconté qu'à la maison du Plessis les détenus furent requis de travailler aux guirlandes qui orneraient le portail (1). Toute cette verdure printanière rappelait les reposoirs de la Fête-Dieu, et les enfants jonchant de fleurs le pavé. Cependant la pastorale n'interrompait point la tragédie. Ce jour-là même, dix-neuf condamnés sortirent du palais de justice, marqués pour la mort.
Le 20 prairial était, d'après l'ancien calendrier, le jour de la Pentecôte. Hasard ou calcul, il se trouvait que la consécration du déisme coïncidait avec l'une des grandes fêtes chrétiennes. Le soleil se leva radieux. A huit heures, le canon annonça, comme le voulait le programme, la solennité. En chaque section, les groupes se formèrent. Les historiographes n'ont pas manqué de détailler l'ordre du cortège : les hommes à droite ; les femmes, les filles, les enfants à gauche ; au centre les adolescents formés en bataillon carré. On arriva ainsi en face des Tuileries où se massèrent tous les délégués des sections.
L'intérêt m résidait pas dans les pompes extérieures de la fête. Quelles seraient les paroles, peut-être les actes de
(1) Duchesse de Dueas, Souvenirs des prisons de mon père, p. 125.
Robespierre? Sur lui se fixait la curiosité de tous et le fragile espoir de quelques-uns.
De bonne heure il s'achemina vers les Tuileries. Il y rencontra l'un des jurés du tribunal révolutionnaire, nommé Vilate. Celui-ci, qui logeait au pavillon de Flore, l'emmena chez lui pour qu'il y prît son repas. A table il se montra, d'après le témoignage de Vilate, peu loquace mais tranquillement radieux, et comme recueilli dans la joie du grand jour. De temps en temps, il se levait pourobserver le défilé des groupes : « Voilà, disait-il, la portion la plus intéressante de l'humanité. » Puis, comme si déjà il eût répété son discours, on l'entendit ajouter : « L'univers est ici rassemblé. 0 nature, que ta puissance est sublime et déhcieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir ! » En cette adoration de lui-même, il s'oublia, comme un dévot au pied de l'autel, et laissa passer l'heure. Au Pavillon de V Horloge qu'on appelait alors le Pavillon de V Unité, les Conventionnels, venus les uns après les autres, étaient tous rassemblés. Quand enfin, un peu en retard, il les rejoignit, il se trouva qu'ils avaient failli attendre. Ils se froissèrent, en susceptibles qu'ils étaient ; car bien que de leurs lèvres ils acclamassent encore Robespierre, au fond de leur cœur ils l'enviaient.
En avant des Tuileries et du côté du jardin, une estrade avait été disposée. Les Représentants s'y assirent; Robespierre prit la parole. Il célébra l'Être suprême qui « avait créé l'Univers pour publier sa puissance, et les hommes pour qu'ils arrivassent au bonheur par la route de la vertu». « C'est lui, continua-t-il, qui plaça dans le sein de l'oppresseur triomphant le remords et l'épouvante, et dans le cœur de l'innocent opprimé, le calme et la fierté ; c'est lui qui force l'homme juste à haïr le méchant et le méchant à respecter l'homme juste ; c'est lui qui fait taire les passions les plus impérieuses et les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie ; c'est lui qui a couvert la nature de charme, de richesses et de majesté. Tout ce qui est bon est
son ouvrage. » Quand le discours fut fini, les artistes de l'Opéra exécutèrent une cantate. Puis Robespierre mit le feu à la statue de l'Athéisme qui, en se consumant, laissa paraître la statue de la Sagesse. Mais celle-ci ne se dégagea qu'un peu noircie et entamée par les flammes, ce qui sembla à quelques-uns mauvais présage.
De nouveau, Robespierre se leva. Son second discours fut pompeux et vide comme le premier. Il parla des « héros de la patrie », des « suppôts du despotisme », de « l'aristocratie perfide et cruelle ». Aux invectives, il mêla comme de coutume un peu d'idylle. Il termina par un éloge de la sagesse que les contemporains jugèrent un modèle accompli d'éloquence ; car La Harpe, cet arbitre du beau langage, lui écrivit, dit-on, pour le féhciter (1).
La première partie du cérémonial était achevée. Pour compléter le programme, on se mit en route vers le Champ de 3Iars, qu'on appelait alors le Champ de la Réunion. Un char de forme antique s'avançait que les annalistes du temps ont décrit en détail et ont déclaré « du meilleur goût ». Il portait une charrue surmontée d'une gerbe de blé, puis les instruments de l'imprimerie, laquelle « était, disait-on, source de toute lumière ». Il semble que, sur le même char, ait été juché un jeune chêne fraîchement déplanté, et aussi une statue de la Liberté. A défaut des a taureaux vigoureux » annoncés par le programme, l'attelage se composait de huit bœufs aux cornes dorées. La Convention nationale était entourée d' « un ruban tricolore porté par l'enfance ornée de violettes, l'adolescence ornée de myrte, la virilité ornée de chêne, la vieillesse ornée de pampre et d'oliviers ». Tous les regards se tournaient vers Robespierre. Gomme président de l'Assemblée, il s'avançait en tête de la représentation nationale. Son costume en ce jour a été souvent décrit : une culotte de nankin, un habit bleu barbeau, une ceinture aux
(1) Hamel, Histoire de Robespierre, t. III, p. 540.
couleurs nationales, un chapeau orné d'un panache tricolore, puis à la main un bouquet composé d'épis de blé et de fleurs. Le peuple l'applaudissait, soit qu'il crût à sa vertu ou que le simulacre de religiosité le captivât, soit que d'instinct il lui plût de saluer quiconque prenait un air de chef. Cependant, parmi les conventionnels qui suivaient, se trouvaient les plus scélérats du temps : Billaud-Varennes non encore nettoyé du sang de Septembre ; CoUot d'Herbois l'histrion et Fouché l'ignoble, l'un et l'autre assassins dans Lyon ; Carrier tout chargé des malédictions de Nantes; Javogues, meurtrier dans le Forez et criminel partout. Tous ces carnassiers, grands ou petits, redoutaient la lanière du dompteur. Bien que les discours de Robespierre fussent d'un rhéteur plutôt que d'un homme d'action, bien qu'à ce bourgeois bilieux et débile manquât l'épée ou même la verge, ils ne laissaient pas de craindre que les éloges répétés de la vertu ne fussent la préface des mesures qui châtieraient leurs vices. Puis dans le même cortège étaient confondus tous ceux que Robespierre avait offensés, tous ceux qui formaient, comme on le disait, la queue d'Hébert et plus encore la queue de Danton. Il arriva donc que, par un respect perfide, plusieurs qui marchaient dans les premiers rangs laissèrent entre Robespierre et eux un intervalle qu'ils se plurent, chemin faisant, à élargir : par là ils entendaient dénoncer l'homme affectant la primauté et qu'il fallait abattre. L'envie et la haine faisant taire la prudence, les propos improbateurs s'échangèrent si haut que Robespierre, bien que fort en avant de ses collègues, put en saisir quelques-uns. « Ce n'est pas assez pour lui d'être le maître, il faut qu'il soit dieu ; » ainsi s'exprimait Thuriot. Bourdon de l'Oise, Merlin de Thionville se montraient parmi les plus animés et pareillement Lecointre de Versailles, personnage de médiocre autorité et d'aspect ridicule, mais qu'aucune hardiesse n'effrayait.
On atteignit le Champ de Mars. Les hommes de ce temps-
là supportaient patiemment les longues fêtes et ne demandaient même pas qu'elles fussent variées. Comme aux Tuileries, on chanta un hymne auquel une symphonie succéda. Sur la montagne élevée au milieu de l'esplanade, les Conventionnels prirent place ainsi qu'ils l'avaient fait sur l'estrade au jardin des Tuileries. Hommes, femmes, jeunes filles, vieillards, déjà un peu lassés, reprirent leurs évolutions, les uns se formant en carré, les autres se rangeant à droite ou à gauche. C'était l'heure où devait, suivant le programme de David, éclater le plus grand enthousiasme. Moitié par entraînement, moitié par espoir de rentrer bientôt chez soi, on se résigna à se montrer plus réjoui que jamais. Une dernière fois on répéta « l'air des Marseillais ». Derechef les jeunes filles répandirent des fleurs, les adolescents tirèrent leurs sabres, les vieillards bénirent les jeunes gens. « Enfin, dit le compte rendu auquel nous empruntons ces détails, une décharge générale d'artillerie, interprète de la vengeance nationale, a retenti dans les airs ; et tous les citoyens et citoyennes ont terminé la fête en élevant vers le ciel ce cri de l'humanité et du civisme : Vice la République! »
On a raconté qu'au déclin du jour, plusieurs des figurants, tout épuisés, s'étendirent de fatigue aux carrefours ou dans les promenades, sans retrouver assez de force pour regagner leur demeure. Cette morne lassitude peint assez bien, je crois, le désenchantement qui suivit la cérémonie, tant elle apparut vide autant que pompeuse !
Dans la maison Duplay, Robespierre rentra, à la fois triomphant et irrité. Les mépris de ses collègues lui gâtaient les acclamations publiques. Aspirait-il à détendre les ressorts de la Terreur? Selon toutes les apparences, il y songeait, autant du moins que cet homme, chargé d'impuretés, pouvait s'élever vers la clémence. Or voici qu'il se découvrait de nouveaux ennemis qu'il était contraint d'immoler sous peine de périr ; car ils se retourneraient tous contre lui si jamais il cessait d'être implacable. Donc, après Hébert,
après Danton, une autre faction à détruire, en sorte que le proscripteur se débattait maintenant, comme en un cercle fatal, dans la proscription et qu'ayant embrassé jadis par haine et envie le rôle d'accusateur, il s'y trouvait rivé pour jamais. Au foyer de ses hôtes, Robespierre, ce soir-là même, laissa échapper un mot qui contrastait avec le fastueux, appareil de la grande journée : « Vous ne me verrez plus longtemps, leur dit-il (1) ». Était-ce pressentiment? Était-ce conviction qu'après avoir abattu tant de victimes, il succomberait cette fois sous la coalition de ses adversaires? Qui pourrait le dire? Serait-il invraisemblable de penser aussi que cette parole recelait plus d'orgueil encore que de tristesse? Peut-être, avec son immense, son insondable vanité, Robespierre espérait-il, en multipliant les allusions à sa fin, se donner les airs d'un précurseur qui vient pour annoncer, pour fonder, non pour durer. Sorte de mystique s'adorant lui-même, il aurait pour vocation de proclamer tout ensemble la République et l'Être suprême. Après quoi il disparaîtrait, à la manière d'un Messie qui ne s'attarde point sur la terre quand son destin est accompli.
Si l'âme complexe de Robespierre échappe à qui tente de la pénétrer, il est plus aisé de saisir les dispositions des modérés. Les plus optimistes d'entre eux s'étaient flattés que l'homme qui proclamerait Dieu se piquerait de se montrer clément à l'image de Dieu lui-même. C'est dans cette attente qu'on avait écouté les harangues. Quand, le lendemain, les crieurs publics les répandirent, on les lut, on les relut, avec le désir obstiné d'y recueillir une phrase, un mot, où se révélerait l'homme d'État qui s'impose ou du moins l'homme sensible qui s'amollit. Hélas ! dans les discours rien ne se détachait qui fût sagesse politique, rien non plus qui fût adoucissement. C'était Rousseau, toujours Rousseau, mais copié en un style à la fois pharisaïque et pompeux,
(1) Hahel, Histoire de Robespierre, t. III, p. 543.
idyllique et rageur. On avait caressé l'illusion, sinon d'un édit de tolérance, au moins d'une remontée vers l'humanité. Or, au lendemain du 20 prairial, la République, en sa sanglante histoire, ne comptait qu'une fête de plus.
Deux jours après, elle comptait aussi une loi de proscription de plus, et tellement terrible qu'aucun tyran n'eût jamais rêvé pire atrocité.
Le 22 prairial (10 juin 1794), Couthon parut à la tribune. Aussitôt le silence s'étabht ; car nul n'ignorait de qui il était le confident. Il commença d'une voix qui, bien que toujours calme, était un peu moins douce que de coutume. Il fit la critique de l'ancien ordre judiciaire, « aussi favorable, dit-il, au crime qu'oppressif pour l'innocence ». Il ne se montra pas moins sévère pour le code criminel de 1791. Puis il flétrit « la faction immorale des indulgents ». Le tribunal révolutionnaire lui paraissait plus recommandable par le civisme de ses membres que par son organisation. « Que n'at-on pas fait, ajouta-t-il, pour l'enlacer dans les entraves de la chicane et de l'ancienne jurisprudence? »
Ce que proposait Couthon n'avait rien de commun ni avec l'ancienne jurisprudence française, ni avec celle d'aucun pays civilisé. Montrant à demi son dessein sans le découvrir encore, il proclamait l'excellence des « preuves morales », dénonçait le danger des faux scrupules, établissait une distinction entre les délits ordinaires qui n'atteignent que les individus et les crimes des conspirateurs qui menacent directement la société. Le rapport se poursuivait en une série d'aphorismes sinistres : « Le délai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être que le temps de les reconnaître. »
« L'indulgence envers les conspirateurs est atroce, la clémence est parricide. » « Celui qui veut sacrifier le salut public aux préjugés du Palais est un insensé, ou un scélérat qui veut tuer la patrie. » Dévoilant de plus en plus sa pensée, Couthon niait que les aristocrates eussent droit à des défenseurs : « Les avocats naturels des patriotes, dit-il, ce sont les jurys patriotes ; les conspirateurs ne doivent en trouver aucun. » Enfin le rapporteur, se démasquant tout à fait, adjurait la Convention « de sortir résolument de l'ornière et de la routine ».
Comment se dégagerait-on de la routine? Couthon le marqua dans le projet de décret qui suivit. Les cadres du tribunal révolutionnaire se trouvaient élargis : il serait désormais divisé en quatre sections : un président, trois vice-présidents, douze juges, cinquante jurés. L'objet de son institution serait « de punir les ennemis du peuple ». Quels étaient les ennemis du peuple? « Les ennemis du peuple, répondait l'article V, étaient ceux qui cherchaient à anéantis la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse. » Une longue énumération suivait qui ne laissait personne à l'abri. Quelle serait la peine ? La mort. .Ainsi s'exprimait l'article VIL Toutes les preuves, matérielles ou morales, verbales ou écrites, étaient admises. Il suffisait qu' « elles fussent de nature à obtenir l'assentiment de tout esprit juste et raisonnable ». « La règle des jugements, continuait le projet, est la conscience des juges éclairée par l'amour de la patrie. » Une effroyable simplification de la procédure achevait de supprimer toute garantie : nul interrogatoire par le juge enquêteur ; nulle déposition écrite, partant nulle instruction préparatoire ; à l'audience même nul témoin, sauf dans les cas où, pour des raisons majeures, cette formalité paraîtrait nécessaire ; enfin nul ministère d'avocat.
Couthon s'assit. Robespierre présidait, épiant les improbations. Contre qui était dirigée la loi sinistre? La savante imprécision des termes ne permettait à personne de se dire
visé, à personne non plus de se juger en sûreté. Cependant quiconque avait gardé son sang-froid pouvait de la simple lecture du document tirer quelques inductions suggestive;. L'exposé des motifs parlait des aristocrates un peu inoii s que de coutume et, chose inouïe ! point du tout des fanatiques. On punissait les écrits, les manœu\Tes contre-révolutionnaires, mais aussi les écrits « insidieux » et « toutes autres machinations ». Les conspirateurs étaient tous englobés dans la même menace « de quelques dehors qu'ils se couvrissent ». On déclarait coupables ceux qui « abusaient des principes de la Révolution par des applications fausses et perfides, ceux qui dépravaient les mœurs, ceux qui corrompaient la conscience publique, ceux qui altéraient la pureté des principes révolutionnaires et républicains ». Combien de membres de l'Assemblée — et parmi les plus violents, parmi les plus tarés — ne pouvaient-ils pas se reconnaître en cette énumération ! Décidément les catholiques, les royalistes n'étaient plus les seuls, ni même les principaux ennemis. La redoutable originalité du décret achevait de se souligner par une omission qui n'avait rien de fortuit : nulle disposition ne stipulait d'immunité au profit des Conventionnels; il semblait donc qu'ils pussent être, sans aucun vote préalable de leurs collègues, livrés à la justice, soit par l'initiative des Comités, soit par celle de l'accusateur public. Ce qui marquait bien l'abolition du privilège, c'était que tous les textes législatifs en contradiction avec le nouveau décret étaient déclarés abrogés,
La surprise du moment, — car il semble que la motion concertée entre Robespierre et Couthon ait été inattendue, — la surprise du moment permit-elle de calculer toutes les conséquences du projet? Il est douteux que, sur l'heure, tous les termes en aient été pesés. Mais l'Assemblée sentit l'enlacement. Au milieu de la stupeur, les plus hardis protestèrent : <i Je demande l'ajournement, demanda le député Ruamps ; àïl n'était pas prononcé, je me brûlerais la cervelle. » Plu-
sieurs autres élevèrent la voix ; tels Lecointre de Versailles et Bourdon de l'Oise. Barère, qui semblait le porte-parole du Comité de salut public, liésitait ; comme si déjà il se fût ménagé contre un changement de fortune, il accepta l'idée d'un délai, à la condition qu'il ne dépassât point trois jours. Robespierre discerna la révolte, descendit du fauteuil, se précipita dans le débat. Il parla du glaive des assassins, des agents étrangers, de nouvelles conspirations ; puis, diminuant la portée de la motion, il affecta de la réduire à la réforme do deux ou trois abus. Enfin, comme on eût fait en une crise ministérielle, mais en une crise où il s'agit non des portefeuilles mais de la vie, il posa une sorte de question de confiance : « Discutez, dit-il, si vous voulez, jusqu'à neuf heures du soir ; mais votez sans ajournement. » Sous l'objurgation, l'Assemblée plia. Non seulement elle se soumit, mais elle applaudit. Le projet fut voté et, par surcroît de docilité, les pouvoirs du Comité de salut public qui expiraient ce jour -là furent prorogés.
Une fois encore, Robespierre l'avait emporté. Loin de lui, quand la séance fut levée, les esprits se ressaisirent. La loi qu'on venait d'adopter ne se retournerait-elle pas contre les Représentants eux-mêmes, laissés comme les autres citoyens à la merci des accusations? Ennemis personnels de Robespierre, anciens amis d'Hébert ou de Danton, proconsuls tarés revenus des départements, tous tremblaient à l'envi. La soirée du 22 prairial, la nuit qui suivit se consumèrent en conciliabules agités. Le 23, à l'ouverture de la séance, il se trouva que Voulland occupait le fauteuil à la place de Robespierre. Couthon n'était pas non plus à son banc. Cette double absence enhardit. Bourdon de l'Oise, qui se sentait perdu si Robespierre devenait le maître, puisa du courage en l'excès même de sa peur. Il gravit la tribune et demanda que les Représentants du peuple ne pussent être traduits au tribunal révolutionnaire sans un vote préalable de l'Assemblée. La motion fut votée, non sous la forme d'un
décret, mais sous la forme d'un ordre du jour proclamant comme inaliénable le droit de la Convention. Ainsi se trouva rétabli, quoique indirectement, le privilège parlementaire. A la nouvelle du revirement, Robespierre sentit que la proie lui échappait. Le lendemain 24 prairial, il prit la parole, se scandalisa fort — et Couthon après lui — qu'on l'eût soupçonné de desseins contre la représentation nationale. Il affecta la surprise, la tristesse, la colère, et obtint de la Convention que, par une nouvelle servilité, elle renonçât à la motion votée la veille. Mais, pour obtenir qu'elle effaçât son ordre du jour, il dut proclamer, lui aussi, l'inviolabilité des Représentants, en sorte que ceux mêmes qui semblaient capituler avaient, en fin de compte, raison de lui.
Telle fut la loi ; tel fut aussi l'incident qui suivit. Le vrai vaincu, bien qu'il parût triompher, était Robespierre.
Il échouait comme justicier. Il avait conçu le dessein d'assainir la représentation nationale en la purgeant des plus scélérats, et aussi en se délivrant de ses ennemis personnels. Avec la clairvoyance de la peur, la Convention avait pénétré sa pensée. Elle avait voté le décret, mais en stipulant pour elle-même : très avisée bien que très servile, elle avait même contraint Robespierre à confirmer de sa propre bouche le privilège parlementaire. Et de la loi du 22 prairial, cet homme ne tirait d'autre avantage que de mettre en éveil ceux qu'il méditait de frapper.
D'une autre façon, Robespierre échouait, et plus misérablement encore. Il avait obtenu la loi du 22 prairial ; mais cette loi, impuissante contre les Conventionnels qu'il visait, demeurait comme un atroce perfectionnement de proscription contre tous les autres citoyens que peut-être, par un retour d'humanité, il eût souhaité d'épargner. Que faire? Il ne pouvait demander le rappel du décret ; car c'était lui qui l'avait proposé. Il ne pouvait pas davantage neutraliser les effets de la loi. Elle ne lui appartenait plus. Accusateur public, comités. Convention, tous avaient la faculté
de traduire au tribunal révolutionnaire ; s'il eût essayé d'intervenir comme modérateur, aussitôt il eût été rangé dans cette faction des indulgents que tant de fois il avait dénoncée. Il était donc contraint de suivre, sans pouvoir l'arrêter ou la châtier, la meute sanguinaire et de se replonger de plus en plus dans le crime, au moment où, selon toute apparence, il aspirait à s'en dégager.
Robespierre subissait une autre diminution, celle de son crédit au dehors. A l'étranger, on s'était exagéré son autorité, au point de le considérer comme l'arbitre de toutes choses et comme le chef futur de la République. Bien qu'il fût plus répulsif qu'attirant, on se résignait à lui : car on savait qu'il n'aimait point les pouvoirs militaires, qu'il répugnait à la politique belliqueuse ; et à ce titre on se flattait qu'il aiderait à la paix. Une opinion s'était établie qui lui attribuait, bien à tort, des mérites exceptionnels : Malouet, alors en émigration, raconte même que volontiers en Angleterre on le comparait à Pitt, et il ajoute qu'il avait quelque peine à combattre ce jugement. La fête de l'Être suprême avait paru l'indice d'une prochaine détente. Quand les feuilles publiques annoncèrent la loi de prairial, la surprise fut stupeur. Non seulement on cessa de comprendre, mais on n'essaya plus de saisir l'enchaînement de la politique française. Du même coup, par un ressaut soudain, fut détruite toute l'autorité de Robespierre : c'était Octave, dit-on, mais un Octave de petite taille, de pensée débile autant que féroce, qui jamais ne serait Auguste et qui de toute façon n'était point fait pour régner.
En France même, et aux yeux du public, l'échec de Robespierre ne fut pas moindre. Le jour de la fête de l'Être suprême, il avait semblé, en dépit de toutes les invectives contre le fanatisme, que quelque chose du ciel fermé se rouvrait. Le lendemain, la lecture des discours avait produit une déception profonde. A l'annonce de la loi de prairial, le mécompte se transforma, chez les uns en abattement silencieux, chez
les autres en colère exaspérée. Ainsi ces guirlandes, ces flours, tout ce cadre printanier, toutes ces effusions sensibles, n'étaient que caprice de tyran raffiné qui ne suspend ses coups que pour les rendre plus cruels. Dès lors le nom de Robespierre devint symbole de malédiction bien plus que jamais il n'avait été signe d'espoir. Toutes les haines jusquelà divisées entre plusieurs se concentrèrent sur sa tête. Gomme rien ne transpira, sur l'heure, de ses secrets desseins, il apparut comme l'homme hypocrite autant que sanguinaire qui avait osé prendre pour complice de ses crimes Dieu lui-même et à qui ni le vrai Dieu, ni son pays ne pardonneraient jamais.