TOME II
Domingue. — Comment beaucoup de députés répugnent encore à sévir contre les prêtres fidèles. — Quelle habile accumulation de faits et de griefs affaiblit ou détruit les objections des modérés et met toutes choses à point pour la persécution.
V'I. — Le comité de législation. — Rapport de François de Neufchâteau sur les mesures à prendre contre les prêtres insermentés ; dispositions principales du projet ; quelle addition aurait pu le rendre tolérable, et comment cette addition est repoussée.
VIT. — La discussion des articles ; quelles maximes sont proclamées ; quelles aggravations subit le projet primitif ; comment la loi du 7 mai 1791 est implicitement abrogée. — La loi est votée le 29 novembre ; comment elle crée une classe de suspects.
Au mois de juin 1791 s'étaient tenues, en vue des élections générales, les assemblées primaires. Elles se composaient de tous les citoyens actifs, au nombre de quatre millions trois cent mille environ pour toute l'étendue du territoire. En ces comices avaient été choisis les électeurs du second degré. Ceux-ci, à raison des complications nées de l'événement de Varennes, avaient attendu longtemps leur convocation. Ils ne s'étaient réunis qu'à la fin d'août pour nommer les députés définitifs. Ainsi venait de se former V Assemblée législative.
Dès le milieu de septembre, les diligences commencèrent à déposer dans Paris les représentants du peuple. Aussitôt, dans les cafés, dans les cercles, dans les salons, tous ceux qu'intéressait la politique s'enquirent des nouveaux élus. La curiosité demeura mal satisfaite. Parmi les noms rapportés dans les gazettes, il n'en était, pour ainsi dire, aucun qui émergeât. On connaissait comme naturaliste Lacépède, comme savant Condorcet, comme procureur général syndic du département de Paris M. do Pas-
toret. Brissot — Brissot de Warvillc, comme il aimait à se laire app^'ler — avait trop écrit, trop intrigué surtout pour qu'on l'ignorât. Ceux qui avaient participé en 1789 aux agitations révolutionnaires se rappelaient aussi Fauchet, devenu depuis évcque du Calvados, et ils le revoyaient dans la chaire de Notre-Dame, au lendemain de la Bastille prise, célébrant avec un lyrisme furibond les rois à terre, l^^s peuples victorieux, l'Évangile épuré. Des autres on ne savait rien.
Une raison d'ordre général contribuait fort à déconcerter les pronostics. Les Constituants s'étant déclarés non rééligibles, les électeurs avaient dû, de toutes pièces et d'un seul coup, renouveler le personnel politique. Entre ces débutants, rien n'autorisait à marquer des différences. A une première couche d'hommes nouveaux, celle de 1789, avait succédé une seconde couche d'hommes non moins nouveaux, celle de 1791. Pour la conduite des affaires publiques, le préjudice ne laissait pas que d'être grave ; car la perspective était celle d'un second apprentissage dont la matière serait, cette fois encore, la France.
Bien qu'on connût peu les hommes, on pouvait, d'après certaines vraisemblances, conjecturer leur politique future. L'exercice du droit électoral avait été subordonné à la prestation préalable du serment civique. Or les plus scrupuleux des catholiques, les plus ardents des contre-révolutionnaires s'étaient refusés à cet engagement : de là des abstentions nombreuses qui avaient assuré, en beaucoup d'endroits, le triomphe de ceux qu'on nommait les patriotes. Il n'était point jusqu'aux restrictions du droit de suffrage qui n'eussent favorisé les novateurs. Étaient seuls citoyens actifs ceux qui payaient un cens équivalent à trois journées de travail et n'étaient point serviteurs à gages. Cette clause avait écarté les indigents, presque tous tributaires de la noblesse ou du clergé par le patronage ou les bienfaits. L^s théoriciens du progrès s'étaient indignés de l'exclusion;
mais d'autres, plus avisés, s'en étaient silencieusement réjouis, sentant combien elle leur profitait.
Les députés achevaient d'arriver. Si le public les ignorait, ils ne se connaissaient pas davantage entre eux. Le hasard des rencontres dans les diligences avait créé entre eux les premiers liens. Chemin faisant, à travers les cahots de la route ou en montant à pied les côtes, ils avaient échangé quelques commencements de pensée. Leurs jugements s'étaient attardés surtout sur leurs prédécesseurs : ils les appréciaient avec sévérité, trouvant, non sans raison, la Constitution mal faite, et d'ailleurs importunés de si grands devanciers. A Paris, ils se répandirent dans les hôtelleries, et de préférence choisirent les plus modestes. Ceux qui les observaient les jugèrent bien minces de bagages et un peu minables de costume. « Ils n'ont apporté avec eux que leurs galoches et leur parapluie. » Ainsi s'exprimaient les gens de Cour, futiles et méprisants. Parmi les nouveaux venus, beaucoup n'avaient jamais visité la capitale. On les vit s'aventurer, comme en course de reconnaissance, à travers les petites rues qui rétrécissaient le Carrousel et formaient autant de chemins couverts jusqu'au château des Tuileries. Puis ils vaguaient autour de l'Assemblée, ne pouvant se persuader qu'ils fussent souverains, vraiment souverains, et plus même que le maître héréditaire révéré de siècle en siècle. Rentrés à leur auberge, ils retraçaient, en des lettres dont plusieurs subsistent encore, leurs impressions curieusement mêlées d'importance et d'embarras. Pourtant, dans la grande ville inconnue, un lieu leur était familier, tant ils en avaient ouï parler ; c'était le Club des Amis de la Constitution, qu'on commençait à appeler le Club des Jacobins. La société avait subi, au mois de juillet, un terrible amoindrissement, par le départ des plus modérés de ses membres, émigrés aux Feuillants. Elle commençait à se remettre de cette crise, de nouveau remplissait ses cadres, et de nouveau aussi multipliait ses succursales dans les provinces. C'est là
que beaucoup aflluaicnt, jaloux de s'orienter et de prendre langue. Dès les premiers jours, on compta parmi les députés cent trente-six affiliations (1).
Le 1" octobre 1791, les Représentants tinrent leur première séance. Dès neuf heures, par petits groupes, on les vit pénétrer dans la Salle du manège où leurs prédécesseurs avaient siégé, où ils devaient siéger eux-mêmes. Curieusement ils regardaient de tous côtés, surpris de voir tant de choses, plus surpris encore de se voir en ces lieux. La salle, très vaste, se développait en forme de parallélogramme, avec des banquettes s'élevant en gradins, les unes faisant face au bureau, les autres s'allongcant latéralement. L'étendue de l'enceinte et la disposition des sièges exigeraient une telle dépense de voix que les hommes à l'organe peu sonore seraient condamnés au silence. Une large place avait été ménagée pour le public, d'abord dans les tribunes qui garnissaient les parois, puis dans les galeries qui surplombaient les bancs des députés et seraient propices à des contacts menaçants. Cependant aux deux extrémités régnait un espace libre : il avait été réservé pour les Constituants qui semblaient par là conviés à contrôler l'exéculioa do leur œuvre. Ils n'avaient pas manqué au rendez-vous. On les voyait nombreux, la bouche pleine d'éloges. En leur langage public, ils faisaient crédit à leurs héritiers de toutes sortes de vertus, « la fierté des Spartiates, le courage des Romains ». Les successeurs se piquaient des mêmes compliments : « Quel Sénat de Rome, disaient-ils à leurs devanciers, quel Parlement britannique, quel Congrès américain a égalé vos travaux ! » Telles étaient les paroles officielles. Tout autres étaient les entretiens privés où se peignait un double dépit, chez les nouveaux élus celui d'être surveillé, chez les anciens Constituants celui de n'être plus rien.
Une curiosité attentive épiait les premiers signes où se
(1) BccHEZ et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution français*, t. XII. p. 33.
préciseraient les volontés de l'Assemblée législative. On ne doutait guère que l'orientation ne se marquât vers la gauche. Mais quelle serait la promptitude ou l'ampleiu" de l'évolution? C'est ce qu'on ignorait. On se persuada que la désignation du président fournirait un indice. L'élu fut M. de Pastoret. C'était un de ces hommes de juste milieu qui évitent autant qu'ils le peuvent le mal, pratiquent de préférence le bien, semblent faits àpoint pour les grands emplois et tiennent de leur vivant plus de place qu'ils ne laissent de vide après eux. Même avec cette signification fort atté' nuée, ce choix parut rassurant pour l'ordre : ainsi en jugea la presse démagogique qui reprocha durement à l'Assemblée sa faiblesse.
Le goût du temps était aux choses pompeuses. Aux termes de la loi, chaque député était tenu au serment. Le 4 octobre, un membre proposa qu'il fût prêté sur le livre de la Constitution. La motion plut. Il fut décidé que douze représentants, choisis parmi les plus âgés, iraient chercher aux archives l'acte constitutionnel et le rapporteraient processionnellement. Incontinent douze vieillards se détachèrent. En attendant qu'ils revinssent, les députés, comme pour patienter, jurèrent collectivement de vivre libres ou de mourir ; ce qui excita de grandes acclamations. Le cortège reparut. Il se composait des douze commissaires, escortés par les huissiers, encadrés en outre par la garde nationale et les gendarmes que, dans l'intervalle, on avait pris soin de requérir. Au centre, l'archiviste portait le parchemin sacré. Toute l'assistance se leva et se découvrit. Puis les mêmes hommes qui se piquaient d'avoir proscrit tous les rites antiques, s'approchèrent un à un à l'appel de leur nom et, la main posée sur le nouvel Évangile, redirent la formule du serment. Tous ceux qui étaient présents jurèrent, c'est-àdire quatre cent quatre-vingt-douze députés sur sept cent quarante-cinq qui composaient l'Assemblée. Un représentant, dont le nom n'a point été conservé, eût voulu associer
?es tribunos à la manifestation ; un autre eût souhaité des salves d'artillerie. Les motions furent repoussées, soit par crainte du ridicule, soit par souci d'abréger. La cérémonie s'acheva pai'un hommage aux Constituants de qui on tenait « l'immortel ouvrage ». Puis les douze vi 'illards se levèrent do nouveau, et reportèrent le précieux dépôt au lieu où ils l'avaient pris.
La Constitution avait gardé le roi. On se souvint qu'il existait encore. Le 4 octobre, à six heures, une députât ion de soixante membres, conduite par le vice-président, M. Ducastel, se rendit aux Tuileries. On avait débattu par avance le texte de la harangue ainsi que le cérémonial, avec une grande méfiance contre l'excès du respect. II fut convenu que le chef de la délégation s'avancerait à quatre pas du roi, le saluerait et lui adresserait les paroles suivantes : « Sirs, l'Assemblée nationale législative est définitivement constituée ; elle nous a députés pour en instruire Votre Majesté. » Quoique jugée par ks uns trop sèche, par les autres trop déférente, la rédaction fut adoptée. La Cour manquait rarement l'occasion d'être maladroite. Quand la députation survint, on la remit au lendemain ; sur des réclamations assez aigres, on consentit à l'admettre à neuf heures du soir. M. Ducastel, s'arrêtant à la distance convenue, fit son petit discours. « Quels sont vos collègues, dit obligeamment le roi, comme par une invitation à ce qu'on les lui présentât ? — Je ne les connais point », répliqua M. Ducastel, nullement rogue ni hostile, mais peu familier avec les usages, et sincèrement ignorant de tant d'inconnus. Louis XVI reprit avec une simplicité cordiale : « Je ne pourrai aller vous voir que vendredi. » La solennité eût paru morgue, cette bonhomie sembla désinvolture. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, on s'indigna que Louis XVI eût fait attendre les représentants du peuple, qu'il leur eût parlé trop familièrement, qu'il retardât de deux jours sa visite. Une longue discussion suivit, très puérile et très suggestive à la fois : on
débattit la forme du fauteuil où le monarque prendrait place ; on discuta le moment où l'on se lèverait, où l'on s'assoirait, où l'on se couvrirait. Puis brusquement on décida que « le code de l'étiquette ne pouvant convenir à un peuple libre », on supprimerait l'appellation de Sire et de Majesté. Au milieu des murmures confus résonnaient quelques voix haineuses, encore inconnues. Cependant la nuit vint. Les Constituants qui écoutaient aux deux bouts de la salle s'interposèrent. Sous leurs avis apaisants, ce qui demeurait de respect dans le fond des cœurs remonta jusqu'à la surface ; et le lendemain, l'Assemblée, défaisant ce qu'elle avait fait la veille, décida que les titres anciens seraient maintenus.
Le 7 octobre serait le jour de la séance royale. En attendant, et comme par manière d'intermède, on reçut Bailly, qui venait présenter les hommages de la Ville de Paris, puis M. de La Rochefoucauld qui venait au nom du département, enfin un architecte du nom de Palloy qui offrit les bustes de Mirabeau et de Jean-Jacques Rousseau. L'à-propos du présent résidait en cette circonstance que les deux images avaient été sculptées avec les pierres de la Bastille. L'Assemblée fut charmée de l'attention, et un député, M. Lacombe Saint-Michel, ne manqua pas de demander que l'effigie de Mirabeau fût placée en face de la tribune, pour « inspirer, disait-il, tout orateur qui hésiterait ». Sur ces entrefaites le roi parut. Il y a, surtout dans les Assemblées nouvelles, des ressauts d'impression qui déconcertent. De grands applaudissements éclatèrent. On cria : Fiée le roi/ et en particulier : Vive Sa Majesté/ Avec un touchant amour du bien public, Louis XVI traça le programme des réformes à accomplir : il faudrait refondre les lois civiles, simplifier la procédure, réorganiser l'enseignement, encourager l'agriculture et l'industrie, rétablir dans l'armée la discipline. A plusieurs reprises, les acclamations retentirent. Elles redoublèrent quand le prince fit appel à l'union entre la représentation
nationale et le pouvoir exécutif. M. de Pastoret répondit : « La Constitution, dit-il, vous a donné des amis en ceux qu'on appelait autrefois vos sujets. » Il continua avec un accent ému : « Vous avez besoin d'être aimé des Français ; nous aussi, Sire, nous avons besoin d'être aimés do vous. » La Révolution, en ses débuts, est pleine de ces attendrissements. A ce langage toute l'Assemblée se leva, les tribunes avec elle, et pendant plusieurs minutes, on n'entendit plus d'autre bruit que celui des vwats et des cris d'amour.
Au milieu de ces scènes tour à tour violentes, théâtrales ou attendries, un représentant demanda la parole, essaya de redresser sa taille d'infirme, puis se rcploya sur lui-même dans l'impuissance de se lever; cet homme était un magistrat venu d'Auvergne. Il s'appelait Couthon, nom alors ignoré, plus tard sinistre. Si l'on en croit les souvenirs de ceux qui l'ont connu, il était, quoique contrefait, de figure agréable, de traits très fins, de regard presque tendre, de voix très persuasive et qui semblait faite pour les plus douces émotions. « Nous sommes envoyés ici, dit-il, pour ramener I3 calme; jamais on n'y parviendra si nous ne prenons des mesures rigoureuses contre les prêtres réfractaires. » A ces mots on entendit quelques applaudissements. Couthon poursuivit avec une grande placidité dans l'accent, une grande âprelé dans les paroles : « Il y a, dit-il, dans les campagnes des curés qui restent dans leurs paroisses, quoiqu'ils soient remplacés, et qui font du mal par leur seule présence... Il y a des endroits où les prêtres constitutionnels ont été poursuivis à coups de bâton pendant le jour, à coups de fusil pendant la nuit. Les prêtres réfractaires continuent leurs
fonctions... Il est impossible d'acquérir des preuvps contre eux ; car ils n'ont d'autres témoins que leurs partisans. » Avec le ton impassible d'un magistrat qui demande tristement des sévérités nécessaires, l'orateur conclut en ces termes : « J'insiste pour que nous méditions sérieusement sur les mesures qu'exigent les circonstances. »
La première amorce était jetée. Le surlendemain, le sort des prêtres réfractaires revint à l'ordre du jour. Voici dans quelle occasion :
La Vendée, terre de foi très vive, avait subi, plus que toutes les autres provinces, le contre-coup des agitations religieuses. Au mois de juillet 1791, deux commissaires, Gallois et Gensonné, avaient été dépêchés en ces lieux avec la double mission de procéder à une enquête et de travailler à l'apaisement des esprits. Pendant deux mois, les deux délégués avaient parcouru le pays, avaient étendu leurs investigations dans les Deux-Sèvres, avaient interrogé les magistrats, les notables, les prêtres eux-mêmes. Le 9 octobre, au milieu de l'attention générale, Gensonné vint communiquer à l'Assemblée les résultats de l'enquête.
Le rapporteur commençait par proclamer la puissance des habitudes religieuses chez les Vendéens. Ces habitudes étaient, disait-il, tenaces, peut-être indéracinables. Avec une loyauté non sans mérite, il convenait que le serment ecclésiastique avait été la première origine des troubles. Cette émotion, sincère à son origine, n'avait-elle pas été accrue, entretenue, perpétuée par des excitations factices? Gensonné n'hésitait pas à l'affirmer, et devenu tout à coup de modéré, amer, dénonçait les cabales de l'ancien clergé et de l'ancien évêque, les menées des religieux, des religieuses surtout, la diffusion de brochures injurieuses ou diffamatoires, les manœuvres de toutes sortes pour isoler l'intrus. La lecture se poursuivait avec un curieux mélange d'équité et de rigueur vis-à-vis des catholiques fidèles. Le rapporteur ne doutait point que, parmi les prêtres insermentés, plusieurs
LA PRKilIl^RK LOI DL PROSCRIPTION 11
ne fussent do bonne foi. Il faisait justice de l'accusation qui représentait les adversaires de la Constitution civile comme autant do « furieux, sourds à toute espèce de raison » et bons à proscrire en bloc. Il raconlait, non sans quilque sympathie, ses entrelions avec les paysans, jaloux d'une seule chose, la liberté de leur culte. Mais, au moment de conclure, il se dérobait. Devait-on accorder des temples aux catholiques romains? Los émissair. s craignaient que la coexistence dos deux cultes fût le signal d'une guerre civile. Ayant pailé de la sorte, ils ne s'expliquaient pas davantage et remettaient la décision à l'Assemblée (1).
Ainsi l'Assemblée législative recueillait comme un legs fatal les querelles religieuses soulevées par la Révolution commençante. Dés les premiers jours, l'héritage pesait sur elle sans qu'elle pût le répudier. Qu'elle prêtât l'oroille à la voix perfide de Couthon ou qu'elle entendît le langage plus modéré de Gcnsonné, l'urgence d'une décision se montrait pareille. On ne pouvait différer : Gensonné, en dépeignant l'acuité des dissentiments dans l'Ouest, n'avait-il pas p-rononcé le mot de guerre civile? Liberté ou persécution, il fallait de toute nécessité proclamer l'une ou s'engager dans l'autre.
L'embarras était d'autant plus grand que les nouveaux élus eussent vainement cherché dans les actes de leurs devanciers une orientation précise. La précédente Assemblée avait fourni à la fois des gages à la tolérance, des gages à l'esprit
(1) En parlant des afTaires de Vendée, on aura occasion de revenir, avec plus de dctails, sur la très importante mission de Gallois et de Gensonné.
sectaire. La tolérance avait édicté la loi du 7 mai (1) : l'esprit de secte avait sanctionné l'arrêté du département du Bas-Rhin (2). La faiblesse tient volontiers de ces balances où elle dose à poids égal le mal et le bien. Au terme de sa carrière, la Constituante, mise en demeure par la motion Legrand (3) d'étendre à toute la France l'arrêté du Bas- Rhin ou de désavouer la persécution, s'était dérobée par un ajournement indéfini. N'ayant pas eu la sagesse qui préserve des erreurs, elle n'avait pas eu davantage la virile clairvoyance qui les répare. Elle s'en était allée, trop humaine pour la proscription, trop timide pour la liberté, avec des repentirs, mais des repentirs sans aveu, et laissant à d'autres la charge de racheter ses fautes ou la responsabilité de les aggraver.
Que feraient les nouveaux députés? Pour préciser leur politique religieuse, il faut marquer sommairement leur condition générale.
Peu à peu ils se dégageaient de l'ahurissement des premiers jours. Ils faisaient effort pour se joindre, et de la similitude des professions ou des idées naissaient les groupements. Le public, de son côté, commençait à retenir quelques noms : ceux des députés de Paris : Pastoret, Lacépède, Condorcet, Brissot, Bigot de Préameneu ; puis ceux des députés de la Gironde : Ducos, jeune et de passion non contenue, Guadet, déjà mûri par l'âge, et d'éloquence habile autant qu'ardente, Gensonné, de talent plus grave et d'esprit plus modéré, Vergniaud enfin que déjà on avait entendu à la tribune et qui bientôt serait élu président. Il y avait à droite des hommes du plus réel mérite et qui déploieraient bientôt le plus méritoire courage : tels Vaublanc, Ramond, Jaucourt, Becquey, le lieutenant général Mathieu Dumas, mais on les ignorait encore. En cette Assemblée, presque point de grands seigneurs, presque point de peuple
(1) Voir t. I", p. 432.
(2) Ibid., p. 485.
(3) Ibid., p. 499.
non plus, mais partout des bourgeois. On y comptait 26 membres du clergé constitutionnel, parmi lesquels 10 évêqucs, une dizaine de militaires, 28 médecins, une cinquantaine de négociants, un nombre égal de cultivateurs. Le reste, c'est-à-dire près des trois quarts, se composait de magistrats, de juges de paix, d'administrateurs de département ou de district, de procureurs-syndics, d'avocats, de notaires ; et c'était en cette majorité de légistes que tous les autres éléments seraient absorbés (1).
Cette Assemblée, recrutée dans la classe moyenna, semblait moyenne par les talents, moyenne par la nuance terne et indécise des caractères. Serait-elle moyenne aussi par les tendances et les opinions? Une statistique précise eût, en ces premiers jours, offert quelques chances d'erreur ; cependant on pouvait, en nombres approximatifs, estimer la droite — j'entends la droite constitutionnelle, car il n'y en avait pas d'autre — à 160 membres, le centre à 250, la gauche à 330.
Cette supputation n'avait rien qui dût désespérer; et de l'union de la droite et du centre pouvait sortir le salut. Seulement un double péril était à redouter. Les médiocres, précisément parce qu'ils sont médiocres, sont sujets à une tentation terrible, celle d'envier. Tous ces hommes de rang secondaire, d'esprit secondaire aussi, avaient longtemps souffert de l'ancien régime, sinon dans leurs intérêts, au moins dans leur amour-propre : de là l'attrait d'achever partout le nivellement ; de là la volupté d'abaisser tout ce qui émergeait encore, la cour, les grands, les riches, les illustres de toute sorte; plus les hommes seraient d'âme étroite et vulgaire, plus ce bas plaisir aurait pour eux de saveur. Tel était le premier péril. — Un second danger naîtrait de la peur. C'est à mi-hauteur dans la hiérarchie sociale que
M) Voir KusciNSEï, les Députés à l'Assemblée législative, p. 15 et suivantes.
cette honteuse maladie sévit le plus. Qu'elle s'emparât jamais de ces âmos bourgeoises, tout habituées à la sécmilé, et on verrait tout s'eiïriter, le centre, la droite elle-même. Or les nouveaux élus auraient peut-être à se débattre contre plusieurs peurs ; au loin, celle de leurs électeurs rassemblés dans les clubs ; tout près, celle des factieux massés dans les galeries et dictant les décisions. Puis à l'extrême gauche des hommes commençaient à surgir, peu redoutables encore par le nombre, mais bruyants d'audace, tout prêts à entraîner les indécis, à glacer d'efïroi les timides. Ils s'appelaient Basire, Couthon, Duhem, Thuriot, Choudieu, Merlin de Thionville, tous légistes d'esprit faux, actif et pervers, gonflés de demi-science, hypertrophiés d'envie. Ils se nommaient aussi Chabot, Ichon, et étaient pires encore ; car c'étaient des prêtres apostats.
Si jamais, sous l'aiguillon de l'envie ou sous les affres de la peur, la nouvelle Assemblée faisait œuvre de destruction, on pouvait deviner qu'elle détruirait autrement que ne l'avait fait la Constituante. Elle donnerait à ses lois une forme concrète. Où les constituants avaient condamné une institution, elle proscrirait une classe ou un homme. Ne pouvant plus abattre l'ancien régime puisqu'il était à terre, elle poursuivrait ceux qui en avaient été les bénéficiaires. La Constituante avait détruit les privilèges : la Législative piétinerait sur les privilégiés.
Parmi les privilégiés d'hier il y avait les prêtres. Quelles étaient les pensées vis-à-vis d'eux?
On peut aisément les recomposer. Les députés arrivaient de leurs provinces, l'esprit tout plein des querelles religieuses. La plupart avaient participé aux affaires locales, comme administrateurs de département ou de district, officiers municipaux, juges de paix. A ce titre, ils avaient recueilli depuis six mois toutes sortes de plaintes, plaintes des évêques constitutionnels, plaintes des vicaires épiscopaux, plaintes des curés jureurs, tous se disant molestés.
tous prédisant la guerre civile. Les cartons s'étaient encombrés de procès-verbaux, de rapports, d'auditions de témoins, avec la répétition irritante des mêmes petits faits, puérils si on les considérait isolément, teniblcs si on les groupait. Dans les lieux les plus agités, il avait fallu envoyer des gardes nationaux : ceux-ci étaient partis, mécontents de leur famille abandonnée, de leurs travaux interrompus ; ils avaient trouvé les populations non moins mécontentes des garnisaires qui leur arrivaient : de là une surexcitation mutuelle que la continuité des contacts avait exaspérée. En plusieurs endroits, des commissaires avaient été expédiés pour prêcher le calme, expliquer la loi, répandre des , brochures apaisantes. On n'avait obtenu qu'un instant de l détente, suivi d'un renouveau de lutte. L'embarras avait redoublé quand les catholiques avaient réclamé, conformément à la loi du 7 mai 1791, des édifices pour leur culte. La Déclaration des droits proclamait la liberté : les clubs commandaient la proscription. Tout perplexes, tout affolés, les administrateurs avaient fermé, rouvert, fermé encore les temples ou les chapollcs. « Nous ne sommes pas plus libres pour notre culte qu'en temps de persécution », disaient les catholiques, ff Le bienfait de la tolérance ne doit pas s'étendre aux sectes intolérantes », répliquaient aigrement les meneurs des sociétés patriotiques (1). Sous ces appels contradictoires, les autorités locales étaient excédées. « Nous pouvons dire que les prêtres ont employé presque la moitié de notre temps. » Ainsi s'exprimaient dans une lettre au ministre les administrateurs de la Mayenne (2).
Jusque sur leur siège législatif, la vision obsédante des troubles confessionnels poursuit les nouveaux députés. Une amnistie a été proclamée. A la fin de septembre, au commencement d'octobre, les prêtres qui, en plusieurs départements.
(1) Archives nationales, V 430. Hérault. f2) Ibi'l.. F'» 4'.9. Mavcnne.
Ont été éloignés de leur domicile sont rendus à la liberté. Ils regagnent leur paroisse : n'est-ce pas leur droit? Ils reprennent leur ministère : n'est-ce pas leur devoir? Mais dans l'accomplissement de ce devoir, ils retrouvent les mêmes adversaires. Du même coup les colères se raniment. Parmi les lettres de leurs mandants, les députés peuvent démêler les dénonciations des clubs contre les menées sacerdotales. Dès les premiers jours, ces longs factums leur parviennent, menaçants pour les réfractaircs, mais menaçants aussi pour eux-mêmes ; car entre les lignes ils lisent la mise en demeure d'être violents s'ils ne veulent devenir suspects. Ils vont à l'Assemblée. A travers l'ordre du jour, des diversions s'intercalent. On signale des troubles religieux, un jour à Montpellier, un autre jour en Vendée, dans le Morbihan, dcms les Gôtes-du-Nord, dans la Haute-Loire. Les accusations s'accumulent. J'en compte cinq dans la seule séance du 17 octobre. La calomnie dénaturant toutes choses, les catholiques sont proclamés les seuls provocateurs, les seuls coupables. Cependant, sur tous les bancs de l'Assemblée, un même mot circule, prononcé par les violents, répété par les faibles, non contredit, même par les meilleurs : il faut faire quelque chose pour régler le sort des prêtres.
Que sera ce « quelque chose »? Il y a trois conduites possibles.
La première consiste à réviser la Constitution civile, à y apporter les adoucissements qui la rendront acceptable. Parmi les Représentants, beaucoup ne se gênent point dans leurs entretiens privés pour blâmer le décret fameux et surtout la formule du serment. La critique est d'autant plus empressée que l'œuvre est celle d'autrui. Mais pour cette refonte il faudrait la hardiesse, la netteté dans les vues, l'union ; il faudrait surtout ce don d'équité, ces lumières supérieures qui ont manqué, en matière religieuse, à la Constituante, qui manquent plus encore à la Législative.
On peut imaginer une deuxième conduite. Elle se résu-
merait — à défaut d'une révision de la Constitution civile — dans la reconnaissance loyale de la liberté des cultes, proclamée par la Déclaration des droits, organisée, quoique sous une forme bien imparfaite, par la loi du 7 mai. Mais tout apprentissage manque pour la pratique do la liberté, surtout de la liberté appliquée aux catholiques. A première vue et dés les premiers jours, la gauche ne semble pas plus préparée à comprendre la tolérance que la droite, mal soutenue par les centres, n'est de force à l'imposer.
Il y a une troisième conduite, celle qui vaincra la résistance par un redoublement d'arbitraire et, pour masquer l'arbitraire, le décorera du nom de loi. Bien que tout espoir de sagesse ne soit pas perdu, il semble que cette âpre politique ait chance de prévaloir. Elle est la plus facile ; car il est plus aisé, quand on a le nombre, de pratiquer le despotisme que d'acclimater la liberté. En outre, elle aura pour auxiliaire la crainte : quand la gauche commandera, aidée dos vociférations des tribunes, la droite pourra-t-olle compter sur les centres, pourra-t-elle compter tout à fait sur ellemême? Une circonstance enfin présage la persécution. Qu'on prête l'oreille aux entretiens qui s'échangent entre les modérés : ceux même qui s'apprêtent à défendre les catholiques prennent soin qu'on ne les confonde pas avec eux ; ils leur versent leur dédain avant de leur prêter leur secours ; volontiers ils les traiteraient en esprits faibles qu'on ménage, en égarés qu'on pardonne. Par là ils énervent d'avance leurs propres paroles et préparent la victoire à leurs ennemis.
Après le discours de Couthon, le débat sur les prêtres insermentés avait été remis à quinzaine. Le 21 octobre 1791, il vjut à l'ordre du jour. Il fut entamé de façon singulière.