NANTES
P. 4t t» Gorc^HtsI.rt/. ife la Ré^oluboir, (. /A,
était obstacle à cette action commune. Nul, parmi les chefs vendéens, n'avait assez d'autorité pour imposer un pareil plan et assez d'expérience militaire ou de ressources pour en assurer l'exécution. En outre, Charette était, entre tous les hommes du monde, le plus jaloux de son indépendance; et s'il eût voulu entraîner à sa suite les gens du Marais^ il est probable que ceux-ci, non moins indépendants que luimême, ne l'eussent pas suivi.
Il arriverait donc que chacun mènerait son attaque à part.
Là résiderait pour les assaillants la grande infériorité. Par surcroît de malheur, non seulement les divers corps livreraient des combats distincts, mais ils seraient si bien séparés les uns des autres qu'ils ne pourraient ni se soutenir, ni même se concerter.
Ce désavantage s'explique par la configuration même de Nantes.
Bâtie sur la rive droite de la Loire, Nantes communique avec la rive gauche par une série de ponts jetés sur les nombreux bras du fleuve. Que si l'on arrive à l'extrémité de ces ponts, on se heurte à une autre rivière, la Sèvre-Nantaise, qui se rapproche peu à peu de la Loire, mais, avant d'y mêler ses eaux, sépare les deux faubourgs méridionaux de la grande cité, d'un côté le Pont- Rousseau, de l'autre le faubourg Saint- Jacques. De même que les faubourgs sont séparés par la Sèvre, de même la ville est, elle aussi, coupée en deux par l'Erdre, rivière de cours médiocre, mais qui, dans sa partie inférieure et avant d'être endiguée dans les quais de Nantes, s'étale avec des allures de fleuve : sur la rive droite de l'Erdre se resserrent les quartiers les plus commerçants de la cité : sur la rive gauche se développent les promenades et les hôtels de la noblesse, dominés eux-mêmes par les hautes tours de Saint-Pierre.
Ce triple obstacle de la Loire et de ses deux affluents contraindrait les Vendéens, s'ils ne se concentraient en une seule masse, à se consumer en des opérations absolument isolées. Charette, venant du Marais, serait séparé de Nantes par les larges bras de la Loire, et ne pourrait que lancer dans la direction de la ville des boulets qui se perdraient au milieu des îles du fleuve. Il serait lui-même séparé par la Sèvre de M. de Lyrot, venant du Loroux par la route de Clisson. Sur la rive droite de la Loire, la fortune serait pareille, et ceux des Vendéens qui attaqueraient Nantes par la route de Paris seraient coupés par le cours de l'Erdre de ceux qui se rapprocheraient de la ville par les routes de Rennes ou de Vannes.
Les Vendéens n'ignoraient pas, ne pouvaient ignorer quel obstacle leur opposerait la nature des lieux. Mais ils savaient Nantes dépourvue de fortifications et se flattaient que le temps manquerait pour créer aucune défense solide. Ils comptaient sur l'effet de leur sommation qu'ils avaient, à dessein, conçue en termes fort effrayants. Surtout ils espéraient que les royalistes, assez nombreux dans la ville, se réveilleraient à leur approche et peut-être leur faciliteraient l'entrée. C'est dans cet espoir qu'ils se rapprochèrent de la place. Par la rive gauche de la Sèvre, Charette aborderait le Pont- Rousseau, tandis que, par la rive droite, Lyrot atteindrait le faubourg Saint-Jacques. La division Bonchamps tenterait l'attaque par la route de Paris. Quant à Cathelineau, il résolut de remonter vers Nort, petite ville située sur l'Erdre, à huit lieues au nord de Nantes; là il franchirait la rivière, puis, descendant avec le gros de l'armée angevine, il déboucherait par les routes de Rennes et de Vannes et pénétrerait ainsi jusqu'au cœur de la ville.
Le 29 juin, vers deux heures du matin, Charette atteignit les premières maisons du long faubourg de Pont- Rousseau. A trois heures, ayant mis en batterie ses pièces, il commença à canonner les ouvrages qui défendaient le cours de la Loire. Dans le même temps, M. de Lyrot se porta avec ses hommes vers le faubourg Saint-Jacques. Les Nantais étaient en éveil. Aux premières détonations, fantassins, gardes nationaux, canonniers, tous furent sur pied. Volontiers Beysser, qui commandait en second, eût dirigé vers la Loire toutes les forces patriotes. Canclaux, général en chef, modéra cette ardeur. Il avait compris que la barrière du fleuve ren-
drait peu dangereuse l'attaque des gens du Marais. Toutes ses pensées se portaient au contraire vers le nord-est, vers le nord : « C'est là, disait-il, que tout se passera. »
De ce côté, tout était encore silencieux. Vers cinq heures seulement, les guetteurs postés dans les tours de Saint-Pierre signalèrent sur la route de Paris de gros nuages de poussière ; puis ils distinguèrent une grande troupe en marche qui s'avançait vers la ville. C'était Bonchamps avec sa division (1). Deux heures plus tard, il attaquait les retranchements qui défendaient l'entrée du faubourg Saint-Donatien.
L'avantage fut d'abord aux Nantais. Leur grosse artillerie enfilait la route et en balayait les approches ; des barricades fermaient toutes les issues. L'aîné des frères Fleuriot s'avance à la tête des compagnies bretonnes et est blessé à mort. Cependant les assaillants, après le premier moment de confusion, se dispersent en tirailleurs, parviennent à tourner les ouvrages. Ils pénètrent dans le faubourg Saint-Donatien, se retranchent derrière les murs, les arbres, les haies et peu à peu progressent dans la direction du cours Saint-Pierre.
L'heure s'avançait. Une grande anxiété saisit les combattants. Charette, LjTot avaient attendu Bonchamps. Voici que Bonchamps à son tour s'étonne de n'entendre sur la rive droite de l'Erdre aucun bruit de bataille. Il avait compté sur le gros de l'armée angevine : celle-ci ne paraît pas. Tout troublé du retard, redoutant de porter seul l'effort de toutes les troupes républicaines, il ralentit, suspend même son attaque.
Ici se place le grand à-coup qui compromit toutes les chances vendéennes. La nature des lieux obligeait les assaillants, s'ils ne se réunissaient en une seule masse, à combattre sans pouvoir se relier ou se soutenir. Ces attaques distinctes ne seraient même pas simultanées.
(1) Il avait rejoint l'armée le 28 juin entre Ancenis et Oudon.
Calhelineau, eu quittant. Auccn.s, avait reuionto vers le nc^d ou SI af m de' passer l'&dte au l,cu où cette r.vter , : ez élotguée de son embouchure, est '-.lemeM ranch.sable La rivière passée, il redesceudra.t vers Naute». Le 07 uin à la tombée du jour, ,1 avait altemt le bord de la 'val "edans le voisinage de la petite ville de NortMa.s .1 I-éta î trouvé que le passage, au lieu de s'aceon^plu- sans coTp lé T, avait été ehéremeut dtsputé. En ce l.eu e a.t poste uu des bataillons nantais, sous les ordres d un ferb lanf er du nom de Meuris. Celu,-ci, secondé par quelques autres d achem nts, avait soutenu, pendant de longues heures ?enor Tes in urgés et, sans avoir saerif.é la presque totabte d "s b -mes Lsi que le veut une légende "" peu U-op elbeUie, ne s'était replié qu'après avo.r mn.ge a ladver sSre et subi lui-même les pertes les plus sérieuses ( I^tard s dans leur marche, les ehels angevms avaient du flTder quelque repos à leurs troupes tatigu es du c^mba^. Une dislance de trente kilomètres sépare Nort de Nanl^. C'est ainsi que le 29 juin au matin, n. la canonnade de Cba- ^ette ^Ha fusillade de Bonchamps ne trouvèrent écho sur
''Ct:et?pt:ent enfin.I. était près de di. heures^ Tort cfaue peuvent taire de vaillants soldats ils le firen pcm réparera retard et conquérir le -^eès Us msta lent \Z rtiUerie sur les hauteurs de Barbm et de la battent Lr ircbements établis sur la route de bennes Le-^s
p,ces ben servies '""'S;- -X^^sIX" «^m^ux Le mair., Baco, arrive et est blesse. l.es garu oommencnt à fléchir. De tous côtés, au brmt d ^^ ^^-^1^^«; le combatse ranime. Bonchamps qm se assai r^P end leB armes. Ch^ette tente un nouvel effort contre le Pont Roleau. ïardiment Lyrot lance sur des barques quelques-
(1) Voir, sur .s pertes du bataillon nantaU. ^^^^l^^' '' ^"'^'"' iataUlon déparie, eniaire de la I^^e-lnféneure, p. 25 et su.v.
uns de ses hommes, leur fait franchir la Loire et s'établit, mais sans-pouvoir s'y maintenir, dans la prairie de Mauves.
C'est du côté des routes de Rennes et de Vannes, là où combattaient les chefs angevins, que se déciderait la bataille. Une tradition, fixée dans la mémoire des gens des Mauges, a perpétué le souvenir de l'ardente activité, de l'intrépide vaillance de Cathelineau en ces heures suprêmes. Entre la route de Rennes et celle de Vannes s'étendait le vallon de la Sauzinière, planté d'arbres, coupé de haies, tout favorable à cette guerre de surprises où les Vendéens excellaient. Cathelineau a autour de lui les hommes du Pin, de Neuvy, de Sainte-Christine, de la Jumellière, tous attachés à lui d'une fidélité passionnée. Il les disperse en tirailleurs; et voici qu'ils s'avancent, faisant feu, se dissimulant, faisant feu encore, selon leur tactique habituelle, leur seule tactique, mais qui réussit toujours. D'abri en abri, ils gagnent les maisons qui avoisinent la chaussée de Vannes et s'en emparent. Le 109® de ligne, les gardes nationaux de la Mayenne essayent mais en vain de les contenir et de les refouler. Cathelineau a eu deux chevaux tués sous lui. Il est maintenant à pied, entouré des gens de son pays, av nombre de trois cents environ, et leur communiquant ia valeur. Il atteint le faubourg, refoulant tout sur son j^ssage. Il s'engage dans ie quartier de la Miséricorde, enlève une barricade, débouche sur la place Viarme. Encoje un peu et il sera sur la place de Bretagne, c'est-à-dire a» cœur de Nantes. « Vive la religion ! » crie-t-il à ses hommes tandis que les soldats de ligne et les gardes nationaux, décidément débordés, refluent vers les quartiers du centre. C^endant, d'une des fenêtres de la place Viarme, un coup de feu part, tiré, dit-on, par un cordonnier. Cathelineau s'affa^se, frappé d'une balle qui l'atteint au coude, puis pénèi'e dans la poitrine.
Ces paysans sont impressionnables autant qu'héroïques. De proche en proche le bruit se répand que le çief est blessé,
que peut-être il va mourir. Aussitôt ce qui était entrain irrésistible devient consternation. 11 est aussi impossible d'arrêter le recul qu'il eût été impossible, un instant auparavant, de contenir l'élan victorieux. Ceux qui ont touché, presque tenu le succès, rétrogradent en désordre jusqu'au delà des faubourgs, se dispersent dans les terrains vagues et abandonnent la proie. Sur ces entrefaites, tout près de la route de Rennes, un ordre malencontreux déplace la batterie établie sur les hauteurs de Barbin. D'Elbée essaie de ranimer la résistance, mais sans pouvoir reformer pour le combat les troupes qui fléchissent.
Ce n'est encore que le recul d'une portion de l'armée ; car c'est le trait caractéristique de cette journée que chaque chef livre sa bataille, dans l'ignorance de ce qui se passe à côté de lui. Aux abords de la route de Paris, Bonchamps ne sait rien. Charette, Lyrot, beaucoup plus éloignés, sont moins renseignés encore. Le soir tombe. La nuit se passe dans l'incertitude. Le 30, à l'aube, Bonchamps, inquiet, envoie quelques éclaireurs jusqu'aux bords de l'Erdre. Ceux-ci rapportent que la hauteur de Barbin est évacuée, qu'au delà règne le silence. En effet, d'Elbée et les autres chefs angevins, se jugeant fort aventurés sur la rive droite de l'Erdre et craignant que les Nantais victorieux n'interceptent le passage de la rivière, ont profité de l'obscurité pour commencer leur retraite. Sentant toutes choses perdues, Bonchamps à son tour rassemble ses troupes et les reporte en arrière, sur cette même route de Paris qu'il a suivie la veille. Au sud de la Loire, Charette demeure, tenace mais impuissant ; car il est trop loin de la ville pour l'atteindre et ne peut que consommer en une canonnade inutile toute la poudre qu'il a jadis trouvée à Machecoul. Cependant les assiégés eux-mêmes ignorent ou mettent en doute leur succès. Le 30 juin, les membres du Comité central écrivent au district des Sables cette lettre curieuse : « Notre position est plus critique que jamais ; nous avons
été laissés tranquilles cette nuit, après un combat de dixneuf heures, le plus opiniâtre qu'on ait vu ; mais nous voyons les dispositions très prochaines d'une nouvelle attaque. Aujourd'hui, peut-être demain, nous allons être repris; l'ennemi nous entoure de forces supérieures par le nombre. » Et la dépêche se termine par cet appel : « Nos frères, nos chers amis, nous laisserez-'vous périr (1)? »
Ce fut seulement le soir du 30 juin que le dernier ennemi s'éloigna. Vers six heures, Charette, décidément instruit de l'échec des Angevins, réunit ses contingents et les ramena vers Légé. Avant de partir, il lança quelques boulets contre le faubourg, en homme qui aime les bravades et veut écarter de lui toute idée de défaite. Puis les gens du pays de Retz, les gens du Marais disparurent, très fiers, très charmés d'avoir, même de loin, canonné la grande ville. Alors seulement les Nantais, se sentant délivrés, s'abandonnèrent aux élans de leur joie. Ce fut une joie folle, délirante, avec toutes sortes de vanteries et de récits fantastiques. La vérité, c'est que les assiégés avaient eu plus de cent tués, un nombre proportionné de blessés et, en défendant vaillamment leur ville, avaient interdit aux insurgés l'accès de la Bretagne. Noblement ils avaient abdiqué leurs préférences girondines pour ne songer qu'à l'unité nationale. Mais avaient-ils, pour euxmêmes, raison de se réjouir? Ils n'échapperaient aux Vendéens que pour tomber dans Carrier.
Le 30 juin, sur la route d'Ancenis, s'allongeaient les fîles des Angevins vaincus. Ils marchaient courbés sous la défaite.
(1) Correspondance du Comité central {Archives départementales de la Loire- Inférieure.)
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Les pertes pour la journée de la veille étaient cruelles : on les évaluerait plus tard, pour tous les corps de l'armée, à six cents tués. Un regret non moindre était celui de la proie échappée : Nantes perdue, c'était l'insurrection arrêtée soudain dans ses progrés et resserrée dans les limites du Marais et du Bocage.
Cependant, pour les gens des Mauges, une pensée dominait toutes les autres, celle du chef qu'ils avaient vu tomber et que peut-être ils allaient perdre.
A défaut d'écrits, — car ces rustiques soldats n'écrivaient guère, — les récits oraux, transmis de génération en génération, ont perpétué le souvenir de Cathelineau porté sur une civière, au milieu des paysans jaloux de le garder jusqu'au bout. C'est dans cet appaïuil qu'on le vit passer dans Ancenis (1). Puis une barque le transporta de l'autre côté de la Loire jusqu'à Saint-Florent. On ne put aller plus loin. Les jours suivants, le vaillant chef apprit une grande défaite subie par Westermann, et ce fut pour lui une suprême joie. Du Pin-en-Mauges, l'abbé Cantiloau vint jusqu'au chevet du blessé, et c'est par lui qu'on connaît le peu que l'histoire a recueilh. Toute chance de guérison n'était pas évanouie. Tout à coup la plaie s'envenima, avec une montée de fièvre violente. Les parents, les amis de Cathelineau, les gens du Pin et des communes voisines étaient montés en grand nombre vers Saint- Florent. Rassemblés près de la maison où gisait le malade, ils suivirent immobiles et désolés les progrès du mal, puis l'agonie qui commençait. C'était le 14 juillet, autant qu'on peut fixer les dates dans le grand désarroi des choses. Ils se consumaient dans une attente anxieuse et qui, malgré tous les signes contraires, se refusait à désespérer, quand un homme parut sur le seuil de la porte et prononça ces paroles conservées textuellement dans la mémoire des contemporains : « Le bon Cathehneau vient de rendre son
(1) B. FiLLON, Entrée des Vendéen» dans Ancenis, p. S
âme à. Dieu qui la lui avait donnée pour venger sa gloire. »
Ce fut dans toutes les Mauges une explosion de douleur, et il sembla qu'avec celui qui venait de mourir le bonheur se fût envolé.
Je cherche l'explication de ces profonds, de ces unanimes regrets. Jusqu'à l'insurrection, Cathelineau avait vécu obscur. Il s'était levé l'un des premiers, mais non précisément le premier ; car, à suivre l'ordre rigoureux des dates, l'inspiration initiale de la prise d'armes reviendrait plutôt à Perdriault. La guerre commencée, il avait suivi l'armée, chef secondaire quoique modèle pour tous par la foi, l'intrépidité, le dévouement. A Saumur, il avait été choisi pour général, non comme le plus éminent par les lumières, mais comme l'homme désintéressé et sans tache, trop modeste pour offusquer, trop bon pour avoir des ennemis. La même humilité, qui l'avait porté à redouter les honneurs, l'avait rendu très réservé dans le commandement. Il s'était apphqué à ce que son nom plébéien ne débordât nulle part le nom des gentilshommes ; il avait recherché les conseils, ceux de d'Elbée surtout ; et il s'était ingénié à effacer ses propres traces, soit par sentiment de son insuffisance, soit par pudeur de se hausser au-dessus de sa condition. Son élévation avait été courte, dix-sept jours à peine. En un seul moment il s'était montré vraiment grand, c'est quand le 29 juin, à la tête de ses gars d'Anjou, il s'était introduit dans Nantes et, après avoir dépensé pendant plusieurs heures tout ce qu'un homme vaillant peut dépenser d'héroïsme, avait pénétré jusqu'à la place Viarme pour y périr. Sur le reste de ses actes, règne l'ombre que son humilité avait recherchée.
Comment autour de cette courte vie, la gloire s'est-elle fixée, et telle qu'aucun nom de la grande guerre n'a égalé celui-là ? L'explication se trouve, non dans le mérite de l'homme, mais dans tout ce que ce^ homme symbolisa. En lui se personnifie l'âme de la Vendée.
La révolte fut populaire : il était du peuple. Elle fut
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œuvre de paysan : il était fils de la terre. Elle fut le soulèvement d'iiommes qui ne craignaient rien : il était, de l'aveu de tous, vaillant parmi les vaillants. Elle fut explosion de foi chrétienne : il était celui que la voix des gens des Manges proclamait déjà le saint de l'Anjou.
Il apparaît comme la vivante incarnation de ses compatriotes. Instinctivement, le peuple cherchait à perpétuer dans un nom la mémoire du généreux effort. Sacrifice, dévouement, labeur, mépris de la mort, foyer et famille abandonnés. Dieu confessé jusqu'au sang, tout ce qui était mérite collectif et sublimement anonyme se fixa dans un homme ; et tout cela, dans la langue du peuple soulevé, s'appela Cathelineau.
Il était à la taille des meilleurs de sa race, point au-dessous, mais point trop au-dessus non plus. Il les incarne bien, précisément parce qu'il ne les dépasse guère. Il est comme eux d'âme désintéressée, d'allure indépendante et de sens droit, comme eux aussi de médiocre instruction, comme eux aussi d'horizon un peu court, et il ne voit loin que quand, fixant les yeux en haut, il regcu-de vers Dieu.
Tout le fait le représentant de son peuple, tout, jusqu'à la brièveté de sa destinée. Les choses sublimes perdent souvent à trop durer. Une heure viendra qui sera celle des divisions, des ambitions, des intrigues. Lui, il meurt à temps pour ne figiirer que la Vendée chrétienne, populaire et pauvre, celle qui ne calcule pas, celle qui est grande jusqu'en son ignorance, celle qui ne sait bien qu'une chose, — mourir, — celle qui ne demande rien, hormis la liberté de prier, celle qui est misérable par ses moyens, minable par ses armes, souvent puérile en ses combinaisons, parfois farouche en ses représailles, mais qui trace, à force de sang, une épopée si belle que ni l'épopée républicaine, ni l'épopée impériale ne parviendraient à la faire oublier.
Tout parachève la grandeur symbolique de cet homme, même le destin, en apparence sévère, qui l'abat au moment
OÙ il touche le succès. Au fond, ces paysans simples et sublimes-étaient faits pour la confession du nom divin, non pour la victoire ; oserai-je ajouter qu'ils ne demeureraient vraiment glorieux et purs qu'à la condition de ne pas réussir. Je me figure dans la journée du 29 juin, au lieu d'une défaite, le triomphe. Nantes est prise, la Bretagne se soulève, la mer est libre. Oui, la Vendée est victorieuse, mais elle n'est victorieuse que pour être absorbée. L'Angleterre, qui hier l'ignorait, subitement la connaît, et ne la connaît que pour occuper ses ports. L'émigration, qui ne savait rien d'elle, lui impose ses petitesses. L'étranger prétend la discipliner et l'assujettir à ses lois. Du rôle de soldat de Dieu, elle descend à celui d'instrument de la contre-révolution, et d'une contrerévolution si étroite, si égoïste, si périlleuse que les insurgés eux-mêmes, par une vive et naturelle réaction de leur âme française, l'eussent bientôt désavouée. J'aime mieux la Vendée vaincue. J'aime mieux l'humble cortège qui gravit la colline de Saint- Florent et y dépose tout près de la terre natale le héros expirant. J'aime mieux les dévots paysans des Mauges, fixant pieusement sur la poitrine de leur cher mort l'image du Sacré-Cœur et l'ensevelissant dans sa tunique sanglante comme une vierge en sa robe immaculée.
Pour l'honneur du nom chrétien, il était bon qu'il y eût une Vendée : pour l'unité de notre histoire, pour le renom futur des révoltés sublimes, il valait mieux, je crois, que cette Vendée succombât. La vocation divine de la nation française voulait tout à la fois cette résistance et cette immolation, c'est-à-dire des rebelles qui fussent des martyrs, non des victorieux. Et en cela je prétends grandir, non diminuer ceux qui ont tenu leur récompense de Dieu plutôt que des hommes. Est-ce à dire d'ailleurs que le sacrifice serait inefficace ou stérile? Il aurait cette utilité supérieure d'affirmer avec une puissance si irrésistible la vitalité de l'idée catholique, que tout pouvoir raisonnable et fait pour durer serait contraint de tenir compte d'une foi si "profonde, si dange-
reuse à méconnaître et à braver, si prête à se manifester jusqu'à l'effusion du sang. Sur l'heure, le triomphe eût peutêtre été, pour les Vendéens, pire que l'échec. Les survivants de la grande guerre auraient, huit ans plus tard, la joie d'un succès précieux, quoique incomplet sans doute, quoique tardif, quoique point remporté sous leur nom : ce serait au jour où la France, assagie et recueillie dans sa force, proclamerait — au moins dans les parties les plus essentielles — tout ce qu'eux-mêmes avaient revendiqué jadis au péril de lem* vie.
En racontant l'histoire religieuse, ,je n'ai pas hésité à retracer cette première résistance de la catholique Vendée, résistance dont le modeste Cathelineau fut l'humble et magnifique incarnateur. Et maintenant, nous allons retrouver les prêtres de France, ceux qui expient dans les cachots, ceux qui souffrent sur les pontons, ceux qui peinent dans l'exil, ceux qui rendent témoignage sur l'échafaud. Nous retrouverons avec eux les catholiques fidèles, l'armée des saintes femmes, des confesseurs, des martyrs, tous ceux qui, à travers les ténèbres, entretiennent l'étincelle sacrée. Entre temps nous apparaîtront encore les Vendéens, avec leurs victoires, leurs défaites, et leurs héroïques infortunes. Il faudra marquer le sort du clergé assermenté, ceux-ci achevant l'apostasie, ceux-là rachetant leur faiblesse par leur sang, quelques-uns s'obstinant à soutenir l'édifice artificiel et fragile de l'Église constitutionnelle. Il faudra pareillement rechercher ce qui subsiste sous les ruines, puis inventorier tout ce qui renaît au premier retour de tolérance. J'ose à peine marquer les étapes, tant est long le chemin qui demeure à parcourir ! Du moins, je voudrais consacrer tout ce qui me reste de forces à cette tâche que j'ai entreprise pour l'honneur de la France chrétienne et pour le service de la vérité.
riN DD TOME DEUXIÈME