LIVRE PREMIER
SOMMAIRE
{. — Les privilèges ecclésiastiques dans l’ancien régime : la primauté: Je culte public: le privilège de juridiction : les privilèges en matière d'impôt.
II. — Les richesses de l’Eglise : de l’embarras de les évaluer : richesses immobilières; leur valeur : les dîmes : de l’ensemble des revenus ecclésiastiques.
III. — Origine du patrimoine ecclésiastique. — Comment l'Eglise amé. liore et transforme les biens qui lui sont donnés ou légués. — Double charge dont est grevée la propriété ecclésiastique: œuvres de charité au profit des vivants, prière pour les morts. — Comment, à la fin de l’ancien régime, ce double devoir est imparfaitement rempli ou méconnu. — La Commende au dix-huitième siècle, et comment cet abus devient scandale.
[V. — La hiérarchie ecclésiastique. — Le curé. — Presbytères; mode de nomination; attributions, et en quoi le curé participe au pouvoir civil: habitudes intellectuelles, vie morale, tendances sociales; comment les curés inclinent vers les réformes : leur sort matériel : curés décimateurs et curés à portion congrue.
V. — Suite de la hiérarchie ecclésiastique. — Les abbayes : leur aspect : leur grandeur et leurs richesses. — Où se consomme cette richesse : les abbés commendataires. — Symptômes de décadence : peu de vices ou de scandales, mais insuffisance de services et de vertus. — Sous quels aspects de splendeur se cache la décadence; quels sentiments de rivalité un peu envieuselarichesse des moines inspire au bas clergé.
VI. — Suite de la hiérarchie ecclésiastique. — Les Chaputres : chapitres des cathédrales : chapitres des collégiales : éclat et richesses de quelques-uns. — Esprit de rivalité entre les chanoines et les curés.
VII. — Suite de la hiérarchie ecclésiastique. — Les Evêques : par qui et dans quelle condition sociale ils sont choisis : grands et petits diocèses : revenus : la résidence : affaires civiles, assemblées des Etats, assemblées provinciales : les évêques et les curés : comment beaucoup de prélats, entre beaucoup d’aptitudes, manquent surtout de celles qui conviendraient à leur charge : comment la rivalité se creuse entre le haut et le bas clergé.
VIII. — De la grandeur apparente et de la faiblesse réelle de l’Eglise de France à la veille de la Révolution. — En quoi l’Eglise paraît maîtresse: aspect d’influence : immense clientèle: liens dans le gouvernement . et à la Cour. — Les villes cléricales : comment tout y est marqué à l’estampille de l’Eglise; cérémonies religieuses et processions.
IX. — Quelles faiblesses se cachent sous l’aspect de cette puissance * Point de désordre, mais alanguissement assez général : sorte de désuétude des fonctions sacrées: complication des intérêts matériels : La vie des prêtres dans les villes et particulièrement des chanoines : les compromissions avec les philosophes : les assemblées de francsmaçons. — Contraste entre la faiblesse de la défense de l’Eglise et la hardiesse toute-puissante des attaques contre elle. — Comment le péril s’accroît par un aspect de calme qui fait illusion.
X. — Par quelles vertus se rachètent les défaillances de l’ Eglise de France : la pratique de la charité chez les évêques, dans les chapitres, dans les abbayes.
XI. — Comment, dans l’alanguissement de tout le reste, les religieuses ont en général conservé intact le trésor de leur ferveur: religieuses enseignantes : religieuses consacrées aux œuvres de bienfaisance : religieuses contemplatives.
L'ancien régime reposait sur le privilège, comme le régime moderne croit reposer sur l’égalité. À l’origine, la plupart des privilèges avaientété le prix de services mémorables ou la compensation de lourdes charges; puis, les institutions dégénérant et les hommes aussi, ils avaient survécu à tout ce qui les justifiait. L'Eglise, modelée sur la société civile et faisant corps avec elle, en reproduisait l’image. Elle était privilégiée, et l’était même doublement. D’abord, il se trouvait qu’à beaucoup de dignités ecclésiastiques étaient attachés des titres féodaux. Les évêques, les abbés, les membres des
chapitres ou des collégiales étaient souvent seigneurs temporels, en vertu des prérogatives que les libéralités des princes ou des grands avaient incorporées à leur charge. De là la réunion sur la même tête de la puissance religieuse et de la puissance séculière. Tel était le premier aspect sous lequel PEglise apparaissait dans l’ancienne société. En dehors de ces privilèges qui s’exerçaient comme ceux de la noblesse et qu’on pourrait, si les deux mots ne juraïient ensemble, appeler privilèges de droit commun, l'Eglise avait ses privilèges à part. Elle en avait surtout quatre qui se détachaient du milieu de tous les autres : privilège d’honneur : privilège du culte public exclusivement exercé : privilège de juridiction : privilège en matière d’impôt.
Le privilège d'honneur datait de loin. Dès l’époque mérovingienne, on avait vu les Leudes s’affacer, quoique en murmurant, devant les évêques. Le moyen âge avait proclamé et fortifié la prééminence de l’ordre ecclésiastique. Philippe le Bel et les légistes s’étaient appliqués à restreindre le domaine de l’Eglise; mais à travers toutes les diminutions de puissance, les formes extérieures de respect n’avaient été que faiblement atteintes. Dans les rares assemblées des Etatsgénéraux, le premier rang avait été réservé au clergé. En avril 1695, un édit royal avait solennellement consacré cette primauté (1).
Seuls les ministres de la religion catholique avaient droit à célébrer publiquement les cérémonies du culte. En 1685, Louis XIV, en révoquant l’édit de Nantes, avait rapporté toutes les concessions accordées par Henri IV aux protestants. Parmi les religionnaires — c’est ainsi qu’on appelait les réformés — les uns, à travers tous les périls, avaient cherché un asile à l’étranger; les autres, demeurés en France, n’avaient
gardé d’autre liberté que celle de lire à la dérobée l’Ecriture sainte dans l’intimité de leur foyer. Les plus ardents s’étaient
(1) V. préambule et article 45. (ISAMBERT, Recueil des anciennes lois
françaises, t. XX, p. 243 et 256.)
obstinés à se réunir en secret pour leur prêche, mais au risque d’impitoyables châtiments. En 1724, un édit terrible avait encore empiré la condition des non-catholiques. Tout le dixhuitième siècle s’était écoulé en de capricieuses alternatives de demi-tolérance et de répressions. Cependant le contraste était étrange entre les lois, rigoureuses jusqu’à la cruauté, et l'esprit nouveau qui venait de pousser le protestant Necker jusque dans les conseils du roi. Un édit tout récent avait, à la date du 28 novembre 1787 (1), restitué aux réformés le droit de faire constater leur état civil, c’est-à-dire les naissances, les mariages, les décès, soit devant le clergé, soit devant le juge du lieu, sans être réduits à l’obligation de déguiser ou d’abjurer leurs croyances. Cet octroi serait sans doute le prélude de mesures plus larges. Mais, quels que dussent être les adoucissements ultérieurs, il paraissait peu vraisemblable qu’on allât jusqu’à la reconnaissance officielle du culte protestant. Le 19 novembre 1787, le garde des sceaux Lamoignon, parlant au nom du roi, s’exprimait en ces termes : « Sa Majesté ne veut d’autre culte public dans son royaume que celui de la religion catholique, apostolique et romaine. »
De’‘bonne heure l’Eglise avait aspiré au rôle de justicière. Avec une laborieuse patience elle avait recueilli, par fragments successifs, tout ce que lui abandonnaiït la confiance ou l’inertie des princes. Au moyen âge ses ambitions s’étaient trouvées réalisées, et pour le plus grand bien du monde: car nul pouvoir ne l’égalait alors par la science, l'esprit de justice, l'humanité. Sous le nom d’oficialités, des tribunaux ecclésiastiques s’étaient créés. Ces tribunaux jugeaient tous les procès civils ou criminels où un clerc figurait à titre de défendeur : en outre, ils évoquaient à eux, même les causes entre laïcs lorsqu'elles touchaient à un titre quelconque, soit aux sacrements et en particulier au mariage, soit aux objets
(1) IsaAmBERT, Recueil des anciennes lois françaises, t. XXVIII, p. 473.
de foi : enfin, en certaines matières telles que les testaments, ils exerçaient leur compétence concurremment avec les tribunaux laïcs. Au quatorzième siècle, les légistes, tout imprégnés du droit romain, avaient, les premiers depuis le christianisme, introduit dans le monde une science qui ne relevait point de l’Eglise. Dès lors, au travail qui avait peu à peu tout ramené vers la puissance ecclésiastique, s'était substitué un travail inverse pour restituer à l’autorité séculière les portions démembrées de son domaine. A la fin de Pancien régime, l’œuvre d’émancipation pouvait être considérée comme à peu près achevée. En droit, les clercs n’avaient point perdu la faculté de réclamer des juges spéciaux. Au chef-lieu de chaque diocèse siégeait encore un tribunal ecclésiastique qui avait son official chargé de juger, son promoteur chargé d’introduire les procès, son greflier, ses hommes d’affaires chargés des procédures. Mais les seules causes qui y fussent portées étaient, hormis de rares exceptions, les causes disciplinaires entraînant des peines canoniques telles que la suspense ou interdit. La puissance civile avait récupéré tout le reste.
En matière d'impôts, le privilège, quorque très justement battu en brèche, s’était maintenu très vivace. Trois grands impôts directs existaient sous l’ancien régime : la tarlle, impôt réparti par village et qui pesait sur les roturiers, sur les paysans surtout (1) : la capitation, véritable impôt sur le revenu : les singtièmes, sorte d'impôt supplémentaire qui se superposait aux autres. Le clergé partageait avec la noblesse l’immunité de la taille. En outre, il ne supportait ni la capitation ni les vingtièmes, et en cela différait de la noblesse elle-même, qui acquittait l’une et l’autre contribution. En dépit de tant de faveurs accumulées, il ne laissait pas que de concourir aux charges publiques. — D’abord l’organisation qu’on vient de dire ne s’appliquait qu’au clergé dit
(4) On ne parle ici que de la taille personnelle, la taille réelle n’étant que l’exception.
clergé de France. Le clergé des pays conquis, c’est-à-dire des territoires réunis à la monarchie depuis la fin du seizième siècle, était régi par des règles différentes : en Flandre, en Artois, en Hainaut, en Cambrésis, il était assujetti, dans la même proportion que la noblesse, aux impôts établis dans ces provinces; en Alsace, en Franche-Comté, en Lorraine, en Roussillon, dans la principauté d'Orange, il n’était nullement affranchi de la capitation et des vingtièmes, mais les payait d’après des abonnements séparés conclus avec le Trésor roval (1). — Même à ne considérer que le clergé des anciennes provinces appelé clergé de France,ses privilèges, si étendus, si exorbitants qu'ils fussent, n’étaient point exemption. S’il ne payait pas directement la taille, ses fermiers y étaient soumis sous le nom de taille d'exploitation et en calculaient le montant dans la supputation de leurs fermages, en sorte que la charge définitive retombait sur le propriétaire du sol. Quant à la capitation et aux vingtièmes, le clergé n’en avait pas été gratuitement dispensé, mais s’en était exonéré. Il s'était, en 1710, libéré de la capitation par le versement immédiat d’un capital de 24 millions (2), et s’était, vers la même époque, affranchi des vingtièmes moyennant la somme, d’ailleurs assez dérisoire, de 8 millions (3). En outre, l'Ordre ecclésiastique concourait aux dépenses nationales sous une forme volontaire et qui, à elle seule, avait un aspect très marqué de privilège. Tous les dix ans, il tenait des assemblées, dites grandes assemblées, où, sur la réquisition d’un commissaire royal, il votait, sous le nom de don gratuit, des subsides pour les besoins de l'Etat; puis, par ses agents généraux et ses agents diocésains, il répartissait entre tous ses membres la charge à supporter, et procédait au recouvre-.
(1) Necker, De l’administration des finances de la France, t. II, p. 308- 309 /et 330,
(2) GUYOT, Répertoire de jurisprudence, t. IX, p. 65 et 66. . !
(3) V. les Finances de l’ancien régime et de la Révolution, par M. Srouem, HAL UD EL.
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ment. À ce titre et à des titres divers, 10 millions environ étaient levés chaque année sur le clergé dit clergé de France. Ces sommes ne rentraient pas d’ailleurs directement dans les caisses publiques, mais étaient appliquées en tout ou en partie, soit à rembourser le capital, soit à servir les intérêts des avances qu’en de nombreuses occasions l'Eglise avait faites à la monarchie.
Je m’applique à abréger ce tableau; car je ne veux décrire de l’ancien régime que ce qui est nécessaire pour éclairer le régime nouveau. Visiblement, sous la poussée de l’opinion publique, sous l’influence des philosophes, les privilèges déclinaient. Dans la diminution graduelle ou le discrédit de ses prérogatives, l'Eglise conservait son opulence; et ses richesses, si on n’y portait atteinte, suffiraient, même à défaut du reste, à maintenir la splendeur de son rang.
Quelle était, à la veille de la Révolution, Pimportance du patrimoine ecclésiastique?
Si l’on songe aux complications qu’offrent parfois les expertises, même pour les successions privées, on comprendra la difficulté d’estimer l’immense domaine de l’Eglise. L’embarras naît moins encore de l’importance des richesses que des éléments multiples qu’il est essentiel de combiner entre eux.
Quand on approchait d’une abbaye, l'œil était presqut toujours attiré par l’ampleur et la surabondance des constructions. Epaisses étaient les murailles et au loin s’étendaient les enclos. Clochers et clochetons se profilaient avec un relief d’autant plus puissant qu’ils dominaient le plus souvent sans rivaux. Le portique, par ses proportions, annonçait une seigneuriale demeure. Si l’on franchissait le
seuil, tout révélait un fondateur qui n’avait épargné ni l’espace, ni la matière, n1 le travail de l’homme, et avait créé pour durer. Le bâtiment des étrangers était spacieux, largement ouvert et, si les deux mots pouvaient s’associer, d’une confortable austérité. Les cloîtres s’alignaient dans une harmonie sévère, encadrant les grands préaux. Dans l’église, dans les chapelles s’étalait la somptuosité, bannie partout ailleurs, à moins que le relâchement des règles ne l’eût glissée dans la maison de l’Abbé. Les cellules elles-mêmes, frustes mais larges et couvrant beaucoup d’espace, offraient l’aspect d’une pauvreté dispendieuse. Cette seule apparence déconcertait toute évaluation. Il était malaisé de négliger ces signes si visibles de richesse. D’un autre côté, comment tarifer ces magnifiques amoncellements de pierre, qui ne seraient plus bons que pour se parer peu à peu de la beauté des ruines si on en changeait jamais la destination?
Ce qui était vrai pour les abbayes l’était aussi, quoique. à un bien moindre degré, pour les couvents installés dans les villes. Un jour, on estimerait à 150 millions les seules maisons religieuses situées dans l’enceinte de Paris (1). La supputation pouvait être exacte si on détaillait chaque construction une à une, si on mesurait à la toise et d’après tous les lotissements ultérieurs, la valeur vénale du terrain. Cependant, quel n’était pas le hasard de ces calculs, fondés moins sur l’état présent que sur les transformations aléatoires de l'avenir! :
Pour les biens ruraux du clergé séculier ou régulier, les évaluations seraient relativement aisées dans les pays de terres riches, tels que la Flandre, le Cambrésis, le Hainaut, l'Alsace. En ces régions d’agriculture avancée, la régularité des rendements, les mutations assez fréquentes et d’après des taux qui variaient peu, avaient permis d’assigner un cours à la propriété foncière. On pourrait à toute rigueur
(1) Discours de Treilhard, Assemblée constituante, séance du 18 décembre 1789.
évaluer sans grande chance d’erreur, aux bords de la Scarpe ou de l’Escaut les grasses terres de l’abbaye d’Anchin, aux confins des Pays-Bas les domaines de l’abbaye de Saint- Bertin, dans la plaine d'Alsace les prairies de la Zorn ou de la Sauer. Mais que valaient, dans les pays pauvres, peu peuplés, aux transactions rares, les grandes terres ecclésiastiques? Ces terres, aux limites parfois indécises, n’avaient en général point d’équivalent dans la même région, et pour une évaluation monétaire, même approximative, tout point de comparaison manquait. Nul n’eût pu dire ce que ces domaines représentaient, ni surtout ce qu’ils eussent rapporté avec une culture plus intensive et sous l’action du morcellement. Qui eût pu sûrement estimer, aux confins de l'Auvergne et du Velay, les grands bois, les pâturages mal délimités de l’abbaye de la Chaise-Dieu?
Le plus solide élément d’appréciation, c’étaient les fermages établis par des baux. Mais fallait-il calculer uniquement le fermage net et liquide?’ Ne convenait-il pas d’y ajouter le produit des plantations, les fruits consommés sur place, toutes les redevances secondaires qui se superposaient à la redevance principale? Quand on aurait saisi, cru saisir un chiffre exact, bien vite on s’apercevrait qu’on s’était abusé. Il n’était point de grand bien épiscopal ou abbatial qui, sur la fin de l’ancien régime, ne fût grevé de charges. Ici, c’étaient des pensions au profit d’autres ecclésiastiques : là, c’étaient des subventions pour les hôpitaux, les établissements de bienfaisance, les séminaires, les universités : ailleurs, c’étaient des bourses en faveur d'étudiants pauvres. Il faudrait, par déductions successives, obtenir le revenu réel. Lorsqu’on se figurerait le tenir enfin, on constaterait que tout était à recommencer. C’est que la double qualité de débiteur et de créancier se rassemblait souvent en la personne du même propriétaire. Tel qui, d’une main, payait les pensions, en recevait d’une autre main. Les clauses emmêlées des anciens contrats, les restes bizarres de la féodalité, par-dessus tout
les grâces royales avaient créé cet enchevêtrement de bénéfices et d’obligations. De Ià pour l’évaluateur la nécessité de retoucher son travail et d’additionner de nouveau, après avoir soustrait. L'ancien régime était pétri de complications, comme le nôtre s’est complu dans l’uniformité.
On comprend que sur des bases d’estimation si peu sûres, sesoientéchafaudés des calculs très variables. Barbier(1), dans son journal publié sous Le règne de Louis XV, a évalué la propriété du clergé au tiers du territoire français. Cette appréciation, vraie peut-être pour le Cambrésis et la Flandre, est, pour l’ensemble du pays, exagérée de plus de moitié. Necker, qui écrivait en 1784, incline à croire que les revenus ecclésiastiques s’élevaient à 130 millions environ (2). Le constituant Dupont de Nemours parleraïit, en 1789, de 60 millions seulement (3) : en revanche, Chasset, un autre constituant, formulerait, en 1790, le chiffre de 170 millions (4). A l’inverse, les assemblées du clergé, de 1755 à 1765, n’avaient attribué aux propriétés de l’ordre ecclésiastique qu’un revenu de 62 millions (5). Talleyrand, en 178 estimera ce revenu à 70 millions (6).
Entre ces évaluations fort diverses, le document le plus digne de foi me paraît être un rapport de M. le marquis de Montesquiou sur les finances, rapport publié à la fin de la Constituante, alors que:les déclarations des intéressés, les enquêtes, et enfin les premières ventes, réalisées en général à un taux avantageux pour le Trésor, auraient fourni un notable supplément de lumières. M. de Montesquiou, par une série de calculs et d’analogies, attribuerait à l’ensemble des immeubles ecclésiastiques une valeur globale de 3 mil- Lards, ou, pour parler plus exactement, de 2 992 538 140 li-
(1) BARBIER, Journal, t. III, p. 208.
(2) NECKER, De l’administration des finances de la France, t. TI, p. 817. (3) Assemblée constituante, séance du 24 septembre 1789.
(4) Assemblée constituante, séance du 9 avril 1790.
(5) NecKER, De l’adminisiration des finances de la France, t. II, p. 316. (6) Assemblée constituante, séance du 10 octobre 1789.
vres. Sur ces trois milliards, le domaine forestier serait estimé à 392. millions. En allouant aux bois un revenu de 2 1/2 pour 100, en évaluant à 100 millions les édifices somptuaires ou d’affectation purement religieuse qui ne rapportaient rien, en capitalisant le reste des propriétés au taux de 3 pour 100, on arrive à un revenu total de 85 millions environ. De tous les chiffres qui ont été produits, celui-ci paraît le plus rapproché de la vérité (1).
A ses biens fonciers, le clergé joignait un autre élément de richesse, à savoir les dimes. On en trouvait l’origine aux premiers temps de l’Eglise et jusque dans cette parole de saint Paul, en son Epüre aux Galates : « Le fidèle doit assister de ses biens celui qui l’instruit. » Elle avait été réglementée par Charlemagne, s’était perpétuée durant tout le moyen âge, avait survécu aux transformations des âges suivants, et, quoique très attaquée, se maintenait encore au dix-huitième siècle. Loin d’être établie d’après des règles uniformes, elle variait suivant les régions, soit quant à son taux, soit quant à son objet. Elle ne frappait pas, comme son nom l'indique, le dixième des produits, mais en moyenne le dix-huitième seulement. En certaines provinces comme en Artois, elle portait non seulement sur les céréales, maïs sur les fourrages, le chanvre, les laines, et, sous le nom de dime de sang, se prélevait même sur les animaux. En d’autres lieux, elle ne portait que sur les grains. Souvent, dans la même contrée, elle variait de paroisse à paroisse. En Franche-Comté, elle était pour le blé ici d’une gerbe, là de deux gerbes pour la même mesure de terre : un peu plus loin, elle se répartissait par foyer ou bien encore se payait suivant le nombre de bêtes ou de charrues. Le produit total des dîmes pour la
(1) Cette évaluation est celle qui est fournie par Lavoisier. (De l’état des finances de la France au 1®% janvier 1792. par un député suppléant, p. 80 et suiv.) — Ce chiffre doit être considéré comme un chiffre minimum, car il paraît reconnu que l’estimation des bois est notablement inférieure à la réalité.
France entière serait évalué, en 1790, par le représentant Chasset, à 123 millions (1). Cette évaluation, qui paraît sensiblement exagérée, ne figurait en tous cas que le chiffre brut de la redevance. La dîme, soit qu’elle appartint aux curés, soit qu’elle fût revendiquée par les abbayes investies des droits curiaux, était généralement recueillie par des fermiers qui prélevaient, à titre d’intermédiaires, d’assez gros bénéfices. En outre, les paysans, qui, en certaines provinces, commençaient à s’enhardir un peu, trouvaient des raisons très subtiles, très tenaces, pour discuter ou restreindre leur dette. Aux contestations s’ajoutait la fraude qui, aux approches de la Révolution, semblait très vénielle vis-à-vis de l'Eglise. Une tendance assez générale était de réduire la dime aux gros fruits, c’est-à-dire aux grains ou autres céréales, et de s’affranchir du reste. Le temps était peu favorable aux réclamations ecclésiastiques, même légitimes, Placés entre le scandale d’un procès avec leurs paroissiens et l’ennui de leurs ressources diminuées, les curés s’exaspé-. raient parfois jusqu’à plaider; le plus souvent, ils cédaient. C’est ainsi que le produit brut se fondait sous les prélèvements des fermiers, puis se fondait encore par les calculs ou les réclamations des débiteurs. On comptait de ce double chef une déperdition de 30 pour 100 environ, ce qui réduisait à 80 millions à peu près la recette nette des dîimes.
Telles étaient pour l'Eglise les deux grandes sources de ses richesses. Pour être complet, il convient d’ajouter les rentes diverses dont jouissaient parfois les abbayes et les évêchés et qu’on pouvait évaluer en totalité à une quinzaine de millions. On arrive ainsi, en laissant de côté le casuel et les quêtes, à un revenu global de 180 millions : 85 millions pour les immeubles, 80 millions pour les dîmes, 15 millions pour les rentes. Un seul élément demeure en dehors de cette évaluation : ce sont les richesses de l'Eglise en métaux précieux,
(1) Assemblée constituante, séance du 9 avril 1790.
en pièces d’orfèvrerie, en tapisseries, en ivoires, en éMaux, en objets d’art. Mais ces richesses, qui étaient immenses, échappent à toute estimation, car on n’en possède que des descriptions partielles, incomplètes; et elles seraient plus tard anéanties par goût de détruire, cédées à vil prix, dispersées dans un gaspillage inouï. Quelle qu’en fût la valeur intrinsèque, elles n’ajoutaient d’ailleurs rien au revenu réel du clergé. Elles étaient immobilisées, improductives et n'avaient, au moins par leur destination première, d’autre objet que de décorer le temple et de rehausser le culte divin.
Cette richesse, par son origine, fut aussi régulière qu’aucune autre le fut jamais. Dans les archives publiques ou privées, on retrouve encore bon nombre des chartes qui ont constitué la propriété ecclésiastique. Rois et princes, bourgeois et seigneurs, clercs et laïques, membres de corporations, tous ont contribué, d’âge en âge, à fonder, à grandir le patrimoine sacré. Celui-ci a donné en exécution d’un vœu fait dans les périls d’un voyage, dans les anxiétés d’une tempête, dans la fortune chancelante d’une bataille, ou bien encore pour l’heureux retour des Croisades; celui-là a voulu remercier Dieu pour une épidémie apaisée : tel autre, en quittant le monde pour le cloître, a déposé sur le seuil même du cloître tout ce qu’il avait de richesse. Le plus souvent, c’est à l’approche de la mort que s’aiguise le désir d’acheter les biens du ciel par ceux d’ici-bas, et la forme la plus générale des donations est la forme testamentaire. Il y a les âmes pieuses qui s’appliquent à sanctifier leur fin. Il y a les âmes tremblantes, toutes palpitantes de terreur sous les affres du trépas, et qui éperdument jettent tout aux pieds de Dieu dans l'espoir de
le rendre propice. Il y a les délaissés qui, n’ayant plus de parents, veulent se survivre en quelque grande fondation pieuse où leur nom s’encadrera comme dans l’auréole d’une légende. — Souvent le don s’accompagne de conditions où se marque le souci de stipuler pour ce monde au moment même de le quitter. L’un ordonne que, dans l’église bâtie ou restaurée par son legs, une chapelle castrale avec banc privilégié sera établie pour ses descendants. L’autre, qui dote une cure, une chapelle, une collégiale, réserve pour sa postérité Le droit de nommer les curés, les chapelains, les chanoines. Un troisième exige que son corps repose sous les dalles du chœur et qu’au lieu le plus apparent du sanctuaire une inscription, mêlant les vanités de la vie au néant de la mort, rappelle à jamais aux fidèles tout ce qu’il fut ici-bas. — Infinis sont les privilèges où se marque la reconnaissance des libéralités. Ainsi l'Eglise qui reçoit est appelée à concéder à son tour. De là le bizarre enchevêtrement de services et de charges qui, s’accumulant avec les siècles, prêteront à la fin de l’ancien régime un aspect d’inextricable confusion. Cependant les dons les plus magnifiques ont pour origine le besoin d’expier. Dans le Nord, dans l’Est de la France, l'Eglise est devenue plus riche qu’en aucune autre contrée. C’est que là-bas ont vécu, aux bords de la Moselle les Leudes Austrasiens, aux rives de la Manche les seigneurs normands, grands pillards devant les hommes, mais à leur mort tout torturés de terreur et ne se calmant qu’en payant rançon à Dieu. Il arriverait donc que les lieux où l’on donnerait le plus seraient précisément ceux où l’on aurait le plus péché.
L'Eglise a doublement légitimé sa propriété en la faisant sienne par une occupation féconde. On lui a livré des landes, elle en a fait des champs; on lui a concédé des forêts, elle les a défrichées; on lui a donné des marais, elle les a desséchés. Où il y avait de grands espaces vides, elle a construit les monastères; autour des monastères, des maisons se sont groupées qui sont devenues villages, bourgs, villes. Sous le travail
séculaire des moines, la propriété a décuplé, comme un métal précieux sous la main de l'artiste qui le cisèle, et le monde qui, un jour, pourra dépouiller l'Eglise, n’est déjà plus le maître d’effacer la trace de ses bienfaits.
Vers le quatorzième siècle, les légistes paraissent, tout fiers du droit romain retrouvé. La propriété ecclésiastique les déconcerte et ils disent : « Voilà une propriété qui ne ressemble à aucune autre ». Ils ne se trompent pas. Cette propriété porte avec elle d’augustes servitudes. Elle est grevée d’un double fidéicommis : fidéicommis au profit des vivants, fidéicommis au profit des morts.
Les vivants, ce sont les pauvres, pauvres par l’indigence, pauvres par l'ignorance, pauvres par la maladie, pauvres par l’infirmité. J’ouvre les testaments. Presque partout l’abbaye, la collégiale, le chapître, l’évêché n’est que l’intermédiaire : le vrai donataire, c’est le Christ honoré dans ceux qui souffrent. Aux donations, aux legs, des charges correspondent qui varient à l’infini : ce sont les indigents. à nourrir, les enfants à enseigner, l’hospitalité à exercer visà-vis des voyageurs, les blessés des combats à recevoir et à panser, les troupes en marche à héberger, les infirmes à recueillir, les nouveaux convertis à confirmer dans la foi. Ces libéralités privées, accumulées d’âge en âge, forment le vrai budget de l’assistance, et pendant de longs siècles la société n’en connaît guère d’autre.
Ce fidéicommis n’est point le seul ni même le principal. Il y'a d’autres pauvres, les pauvres de là-haut, ceux qui, d’après le dogme chrétien de l’expiation, souffrent en attendant la délivrance. La propriété a été grevée d’une charge sacrée, la prière pour les morts. Les testateurs ont dit: « Voici ma terre, elle est vôtre; voici mon or, il vous appartient; voici mes bijoux, je vous les donne ou plutôt je les donne à Dieu pour la magnificence de son culte. Seulement, quand on m’aura déposé dans la bière, quand, au moment de clouer le cercueil, on aura placé dans mes mains, en signe
de résurrection, un rameau de la dernière Pâque, vous ne m’abandonnerez pas. Quand vos moines psalmodieront à leurs stalles, mon nom, par intervalles, se fixera sur leurs lèvres; sur la pierre où je reposerai, un autel s’élèvera où Je saint-sacrifice se célébrera pour moi; quand vous accomplirez les œuvres de miséricorde, vous vous souviendrez de mon âme en détresse, afin que le Christ, soulagé dans les souffrances de ses pauvres, abrège aussi pour moi les souffrances de l’expiation. » Ainsi ont parlé les testateurs. Souvent les termes s’élargissent. Celui qui teste au moment de mourir stipule l’aumône de la prière, non seulement pour Jui, mais pour ses pères, pour ses descendants, pour tous ceux qu'il a connus et aimés, pour son suzerain, pour ses vassaux. Parfois le cœur s’agrandit à la mesure de l’amour divin, et la seule charge du legs, c’est à perpétuité la prière universelle pour tous les hommes venus en ce monde, pour tous ceux qui y viendront jusqu’à la fin des âges. Le bienfaiteur s’oublie dans une abnégation sublime, s’absorbe dans le sein de Dieu jusqu’à lui tout remettre, même son salut, et ne veut plus qu’une chose, c’est qu’à toute heure, Dieu, prêtant l’oreille aux bruits de la terre, entende une voix adoratrice, montant vers lui.
L'Eglise est tout d’abord demeurée l’économe fidèle des biens déposés dans ses mains. Scrupuleusement, elle a rempli son double ministère de soulager les vivants, d’implorer pour les morts. A l’époque que j'essaye de décrire, une grande corruption l’a depuis longtemps gagnée.
Je voudrais d’un mot marquer cette décadence. Elle se résume dans la séparation de deux choses moralement indivisibles : à savoir, les biens accumulés par la libéralité des fidèles, et les obligations pieuses qui ont été la charge. de ces dons. :
Les biens s’appellent d’un nom générique où se marque déjà quelque excès de prédilection pour les richesses humaines. On les appelle des bénéfices. Il en est de magnifiques,
L'ÉGLISE PRIVILEGIÉE A7
il en est d’infimes. Il y a les abbayes qui rapportent cent mille livres; il y a les chapelles établies au bord du chemin, et dotées, pour le service religieux, de quelques arpents de médiocre terre. Il y a les canonicats opulents; il y a les prébendes, les semi-prébendes pauvres, presque misérables. Grands ou petits, ces biens sont âprement désirés, car il y a des convoitises de toute taille. C’est déjà un mal que cette avidité. Mais voici le mal bien plus grand. Une pratique s’est établie, tolérée d’abord, expliquée même par des raisons assez plausibles, mais devenue funeste pour la discipline et le bon renom de l’Eglise : le bénéfice, c’està-dire l’'émolument foncier et pécuniaire, peut se fixer, se fixe souvent sur la tête d’un ecclésiastique étranger, parfois d’un clerc revêtu seulement des ordres mineurs et qui, par corruption des mots, porte dans le monde le nom d’abbé. Ce titulaire n’est pas tenu de résider et ne réside pas. A des intervalles plus ou moins rares, il vient visiter son bénéfice, comme un propriétaire sa ferme. Il règle les coupes, marque les arbres, inspecte les bâtiments, puis il part en emportant ce qu'il peut d’argent et va le dépenser au loin. Ainsi, il y a divorce entre la richesse, d’un côté, et, de l’autre, tout ce que cette richesse comporte avec elle de charges : ainsi les mêmes mains qui recueillent les revenus ne sont plus celles qui s’étendent vers le pauvre ou célèbrent le saint sacrifice pour les morts.
De là une terrible décadence des deux plus augustes ministères chrétiens, le ministère de la charité, le ministère de la prière. Sûrement la charité n’est pas morte, mais exercée loin de l’œil du maître et comme par procuration, elle s’alanguit et perd son sens divin, celui de la fraternité dans le Christ. Quant à la prière, elle se délègue, comme on ferait d’une fonction inférieure qui se remplit au rabais. Il y a dans le clergé deux classes, ceux qui jouissent des revenus des fondations, ceux qui acquittent les charges de ces mêmes fondations. Ceux qui jouissent, on les retrouve à la Cour,
dans les salons, dans les académies, dans les chaïres des grandes villes. Avec le temporel de leur bénéfice ils font bonne figure, et dans le costume ou dans les manières gardent juste assez de l'Eglise pour expliquer de vivre d’elle. Je ne veux point dire que le jugement s’applique à tous les bénéficiers, mais vis-à-vis d’un grand nombre, il n’est que vrai. Cependant aux lieux où les donateurs ont vécu, au milieu des terres dont ils se sont dépouillés, il y a d’autres prêtres, mais jugés de second ordre et diminuant peu à peu par extinction. Ces prêtres inférieurs vivent de ce que le titulaire du bénéfice veut bien ne pas emporter, exercent la charité comme ils peuvent, puis, à l’autel ou dans leurs stalles, recommandent les pauvres morts qui, selon l’expression du psalmiste, « du fond de l’abîme crient vers Dieu ». Et c’est le signe des temps que cette dégradation du sens chrétien qui honore la fonction subalterne, celle de jouir, relègue au second rang la fonction sublime, celle de prier.
Pour les bénéfices les plus importants, presque tous à la nomination du roi, cette appropriation des biens sans accomplissement personnel des charges se désignait d’un nom tout spécial. On l’appelait la Commende.
On nommaiït ainsi la délégation à un personnage séculier des revenus d’un bénéfice régulier, généralement d’une abbaye ou d’un prieuré, avec dispense de régularité. En principe, le bénéficiaire devait être engagé dans les ordres ou les recevoir dans un délai déterminé : en fait, on était parvenu à tourner la règle et à étendre jusqu'aux laïques la jouissance des biens ecclésiastiques, soit par une sorte de fidéicommis désigné sous le nom de confidence (1), soit au moyen de pensions imposées aux abbayes par le roi. La Commende étalait, sous son image la plus frappante, l’abus qu’on vient de décrire. Le commendataire était loin, recueil-
(1) V. GUYoT, Répertoire de jurisprudence civile et canonique, t. IV, p. 426.
lait par lui-même ou par un régisseur les revenus du bien qui était le bien de Dieu. Puis il laissait comme par grâce quelque chose pour l’entretien des bâtiments et les charges, quelque chose pour la subsistance des moines, quelque chose aussi pour la charité. Cependant, celui qui remplaçait l’abbé commendataire et qu'on désignait sous le nom de prieur claustral pourvoyait, tant bien que mal, aux œuvres de miséricorde. A la fin de l’ancien régime, l’abus avait pris les proportions d’un fléau. Les abbayes de femmes étaient en règle. Mais, parmi les abbayes d’hommes, les quatre cinquièmes au moins étaient en commende. Qui eût dénoncé le scandale? La royauté? Mais cette pratique lui permettait de doter ses favoris. Les philosophes? Ils raillaient le mal, mais en assourdissant leurs critiques; car les abbés commendataires qu’ils rencontraient dans les salons étaient parfois leurs amis, je n’ose dire leurs protégés. Le Saint-Siège? Mais il avait perdu son autorité antique; 1l craignait l’opposition du haut clergé séculier; il redoutait que le pouvoir civil, par représailles, ne miît sous sa main tout ou partie des biens des abbayes. Luimême, d’ailleurs, en une certaine manière, participait à lPabus; en 1788, deux des cardinaux romains étaient commendataires en France : le cardinal Zelada, pour l’abbaye de Marsillac; le cardinal Doria, pour l’opulente abbaye de Gorze (1). Restait la masse, ce que, plus tard, on appellerait le peuple. Mais ignorant de sa puissance, il ne savait encore que bénir pour les bienfaits, que gémir sous les oppressions. Dans une soumission toute proche d’un réveil terrible, il se taisait, jusqu’au jour où, devenu de timide violent, de suppliant féroce, il se ruerait, moitié larron, moitié justicier, sur les biens détournés de leur fin.
{1) V. l’Almanach royal de 1788,
J’ai essayé de dire les privilèges du clergé, d’énumérer ses richesses, de marquer la perversion de ces richesses ellesmêmes. En cet ordre privilégié, il y avait des degrés infinis dans les privilèges, les uns accaparant tout, les autres n’ayant de privilégié que le nom. Je touche ici à l’une des principales faiblesses de l'Eglise gallicane. Telle était l’inégale répartition des avantages sociaux que tout semblait préparé par avance pour l'esprit de compétition, non pour la solidarité. |
En étudiant de bas en haut la hiérarchie ecclésiastique, on se rendra compte de ce grand mal qui, à la veille de la Révolution, travaillait le clergé de France.
Au dernier degré de la hiérarchie est le curé de village. Il est le plus humble par le rang, mais aussi le premier par Pinfluence; car, seul, il est en contact direct, permanent, intime avec ses ouailles. En chaque paroisse le presbytère est généralement près de l’église, qui est elle-même entourée du cimetière. Il diffère d'aspect suivant les régions et aussi suivant les goûts du pasteur. En Picardie, où le clergé rural, assez rustique, vit comme le paysan, il prend un aspect de ferme et s’entoure d’une étable, d’une grange, parfois même d’une bergerie. En Artois, on dirait une demeure de ménagers aisés : point d'étage à l’ordinaire et à l’ordinaire aussi un toit de chaume; mais des pièces spacieuses, un vaste jardin, souvent près du porche un gros tilleul, dont plusieurs subsistent encore. En Bretagne, où les paroisses sont très étendues et renferment, suivant l’expression consacrée, un grand nombre de « communiants », le logis du recieur se proportionne à l'importance de sa charge et, sans être jamais
luxueux, domine un peu plus les autres habitations; puis des succursales, désignées sous le nom de trèves, et desservies par des prêtres auxiliaires, subviennent aux besoins spirituels des hameaux trop éloignés. Dans le sud de la France, dans le sud-est surtout, où les villages, au lieu de s’étaler, s’accrochent tout resserrés aux flancs des collines et descendent en ruelles étroites, la maison curiale se confond dans la masse des constructions voisines : le plus souvent point de jardin, mais une simple terrasse soutenue par un mur en pierre sèche et médiocrement ombragée par deux ou trois figuiers : tout près de là, l’église, souvent à l’air de forteresse, qui profile dans le ciel bleu son campanile tout bistré de soleil et ses cloches en plein vent. Tel est l’aspect dans le Vivarais méridional, en Languedoc, en Provence.
Ceux que la Providence a fixés en ces presbytères de campagne, souvent pour toute leur vie, y ont été conduits par des volontés très diverses. Une règle universelle confère aujourd’hui aux évêques le choix des curés de village. Tout autre apparaît l’ancien régime. Le droit de collation aux cures a été souvent réservé à ceux qui ont créé la paroisse, ont construit l’église ou l’ont dotée. Dans le diocèse de Boulogne, sur 286 paroisses, l’évêque ne nomme qu’à 69 cures : une cure est réservée à la nomination du roi; les autres collateurs sont les évêques de Saint-Omer et d’Ypres, les chanoines de Boulogne, d’Ypres, de Saint-Omer, d’Hesdin, de Saint-Pol, les administrateurs de l’hôpital de Boulogne, enfin divers abbés, prieurs, ou même patrons laïcs. Dans les diocèses voisins d’Arras et de Saint-Omer, le droit épiscopal est encore plus restreint (1). En Bourgogne, l’évêque de Mâcon ne dispose que de 69 cures sur 215 (2). Pareillement, en Berry, l’archevêque de Bourges ne nomme qu’à un très
(1) DERAMECOURT, Le Clergé du diocèse d’ Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, t. I, documents annexés, p. 448-482.
(2) Abbé CHAUMONT, Recherche sur la persécution religieuse dans le diocèse de Mâcon, p. xix et suiv.
petit nombre de charges curiales (1). En Franche-Comté, dans le diocèse très étendu de Besançon, le chapitre métropolitain nomme à 24 cures, les abbayes à plus de 100, les seigneurs à 70, le roi à 6; dans cinq paroisses s’est conservé l’ancier système des élections par les paroissiens. Que restet-il à la disposition de l’archevêque? On a calculé que, sur quinze cents bénéfices de toute sorte, une centaine seulement étaient conférés directement par lui (2). Des constatations pareilles pourraient être faites en la plupart des diocèses. L’évêque, pour les cures auxquelles il ne nommait pas, ne conservait que le droit d'institution; il ne la refusait que pour indignité au point de vue de la foi ou des mœurs. Très dissemblables entre elles étaient les paroisses par l'importance ou la population. On en voyait qui couvraient plus de dix lieues carrées; d'autres ne comptaient qu’une vingtaine de chaumières. Les limites n’étaient pas toujours invariables : c’est ainsi que, dans la Beauce et la Sologne, il se trouvait des fermes qui appartenaient alternativement et pendant une année à une paroisse ou à une autre (3). Que son domaine fût petit ou grand, le curé ne laissait pas que de s’y mouvoir avec une assez enviable indépendance. Il était en général inamovible. S'il lui était accordé un vicaire, il avait le droit de le choisir. Il n’était pas seulement prêtre, mais en une certaine manière magistrat. Tandis que, dans. les villes, s’étaient développées les institutions municipales, les communautés d'habitants dans les campagnes ne connaissaient guère d’autre lien que celui de la paroisse : or, la paroisse, unité empruntée à l’ordre religieux, avait pour beffrai le clocher, pour forum la place ou le porche de l’église, pour lieu d’assemblée l’église elle-même, pour chef naturel le
(4) Vicomte DE BRIMONT, M. de Puységur et l’église de Bourges pendant la Révolution, p. 31.
(2) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans Le département du Doubs, t. I, p. 168.
(3) Jousses, Traité du gouvernement temporel et spirituel des paroisses,
curé. Le curé tenait l’état civil, c’est-à-dire le registre des naissances, des mariages, des sépultures. Il avait droit de contrôle sur l’école, s’il en existait une (1). L’intendant de la province ne dédaignait pas de Pinterroger sur l’agriculture, sur la condition économique du pays, sur les besoins matériels ou moraux des populations, et le peu qu’on savait de statistique, souvent on ne le savait que par lui. Le dimanche, au moment du prône, le curé revêtait visiblement le double caractère de pasteur des âmes et d’officier civil. Quand, du haut de la chaire, il avait annoncé les fêtes de la semaine et recommandé les morts, il continuait sa lecture et, transformé en héraut du pouvoir séculier, il notifiait les édits, lisait les bulletins de victoire, résumait les traités, publiait les naissances ou les décès dans la maison royale. Il devenait ainsi le messager des grandes nouvelles auprès de ceux qui, sans lui, eussent tout ignoré. Ce n’était pas tout. Il devenait, en certaines circonstances, l’auxiliaire de la justice. Quand un crime avart été commis, il publiaït en chaire, sous le nom de montioire, un avis pour inviter ses paroissiens, sous peine d’excommunication, à révéler ce qu’ils savaient, à découvrir le coupable. Le pouvoir civil tendait même à abuser de cette pratique des monitoires; et l’un des soucis de l’autorité religieuse était de limiter aux cas tout à fait exceptionnels ces appels à la dénonciation.
Ce clergé rural, à la fois si humble par le rang et si important par le rôle, se recrutait dans la petite bourgeoisie des villes et surtout parmi les fils de fermiers. — Les mœurs en général étaient bonnes. Toutefois, en quelques diocèses gouvernés par des prélats de vie libertine ou d’esprit faux, le mauvais exemple était descendu dans les rangs inférieurs : c’est ainsi qu’au Mans, les prêtres s’étaient un peu gâtés sous le contact d’un indigne évêque, M. de Grimaldi : de même à Viviers, l'influence du plus étrange des prélats, M. Lafont de
(1) V. Jousse, Traité du gouvernement spirituel et temporel des paroisses, p. 233 et suiv.
Savine, avait amené un grand trouble dans les idées, un réel relâchement dans la discipline. — Parmi les professeurs des séminaires, beaucoup avaient gardé les traces du jansénisme; et ces traces se retrouvaient, plus ou moins affaiblies, en ceux qu'ils avaient façonnés à la vie sacerdotale. — En plusieurs diocèses, les évêques avaient institué la pratique des concours pour les cures dont ils disposaient, et cette émulation avait avivé le goût du travail. Le degré de savoir, les goûts intellectuels variaient d’ailleurs beaucoup de province à province. Dans le Hainaut, dans la Flandre française, la plupart des curés étaient instruits : qu’on descendit vers l’Artois, vers la Picardie surtout, et on rencontrait des prêtres de culture beaucoup moins affinée, tout absorbés par les soins de la vie matérielle. Quelques diocèses étaient renommés par les lumières de leur clergé : tel était le diocèse de Rouen : tel était surtout le diocèse de Besançon, où vivaient, même dans les presbytères les plus modestes, de véritables savants. — Le dix-huitième siècle se piquait de bienfaisance et d'améliorations sociales. Ces pensées avaient pénétré jusque dans les plus humbles villages. Les curés, non contents d’être charitables suivant les anciennes traditions de l’Eglise, se piquaient par surcroît d’être philanthropes. Les documents contemporains révèlent, en un grand nombre d’entre eux, un goût très vif du progrès, un éveil constant pour le sort matériel de leurs ouailles. Ils ont l’esprit tendu vers l’agriculture, recherchent et conseillent les meilleures méthodes, distribuent des semences, font, quand ils le peuvent, des avances pour l’achat d’outils. Leur sollicitude se répand de tous côtés. On en voit qui achètent du chanvre pour occuper les femmes et les filles pendant l'hiver : on en rencontre d’autres qui songent à organiser des ateliers de charité : celui-ci s’applique à concilier les procès; celui-là s’ingénie à propager la vaccine. Témoins journaliers de la misère de leurs paroissiens, de tant d’accidents, de tant de maladies aggravées par incurie, devenues mortelles par
absence de secours, ils rêvent, en des rêves ardents et solitaires, les remèdes qui préviendront ou adouciront ces maux. Parfois ils se hasardent à fixer leurs pensées. Une chose les a frappés, l’impéritie des chirurgiens, l'ignorance des sagesfemmes, tant d’enfants, tant de jeunes mères sacrifiés; et en des mémoires dans le goût du temps, à la fois emphatiques et tendres, ils appellent sur ce péril l’attention des autorités publiques. Ils tracent le plan de vrais bureaux de bienfaisance où se grouperont les bonnes volontés paroissiales. Ils réclament des hospices pour les enfants trouvés, les aliénés, les incurables. En cela leur cœur bat tout ensemble à l’unisson du christianisme et à l’unisson du siècle : car l'Evangile a dit : « Quiconque donnera un verre d’eau au plus petit des miens recevra sa récompense » et Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, a répété : « Que les curés soient bons, indulgents, compatissants. »
J’ai cité Voltaire. Celui que l’engouement du dix-huitième siècle a appelé « le premier des êtres pensants » était-il parvenu jusqu’au fond des presbytères de campagne? Le clergé rural avait-il, par éloignement du monde, échappé à l’influence des philosophes, ou l’avait-il, au contraire, subie? Des témoignages contradictoires sembleraient attester chez les uns la plus extraordinaire ignorance, chez les autres la plus malséante curiosité. On cite un prêtre qui atteignit la vieillesse sans connaître, même de nom, Jean-Jacques Rousseau : en sens inverse, on a retrouvé dans le Périgord, deux listes de souscripteurs à l'Encyclopédie qui contenaient, sur quarante noms, ceux de vingt-quatre curés (1). Ces faits ne sont rapportés que parce qu’ils sont exceptionnels, et des exceptions on ne peut rien conclure. La vérité, c’est que nul, au dix-huitième siècle, ne pouvait se vanter d’avoir échappé à Voltaire, à Rousseau. Leurs pensées se communiquaient, même à ceux qui ne les lisaient guère; elles se monnayaient
(1) De Boysson, Le Clergé périgourdin pendant la Révolution. p. 49.
dans les autres livres; elles se diluaient dans les entretiens; elles flottaient dans l’atmosphère ambiante, et on les respirait comme l’air, inconsciemment. Quand les curés visitaient les châtelains du voisinage, sur les rayons s’étalaient les volumes fameux. Ils les regardaient, les maniaient timidement, se hasardaïent à en emporter un. Ils le commençaient avec un grand mélange de curiosité et de remords, le refermaient, puis le reprenaient en se disant qu’il fallait bien ne pas ignorer ce que tout le monde connaissait, et au bout de quelques heures, ils se trouvaient tout étonnés, tout repentants aussi, de feuilleter la dernière page. L’homme de loi qui venait de la ville, le collecteur d’impôts qui passait par le village, le régisseur qui arrivait pour recevoir les redevances, tous détaillaient le fruit défendu. Les curés écoutaient, ne répondaient rien — et ce silence était déjà un signe des temps — puis ils s’éloignaient, scandalisés mais atteints. C’est que, pour arriver jusqu’à leur intelligence, jusqu’à leur cœur, les idées nouvelles trouvaient un chemin facile. Vivant côte à côte avec les paysans, témoins d’insupportables sujétions, ils tentaient de vains efforts pour haïr les redresseurs d’abus. Ils faisaient bon marché des privilèges, les voyant surtout chez les autres. Leur origine était dans la petite bourgeoisie ou dans le peuple, c’est-à-dire dans la classe que travaillait l’ardeur à monter. Ils avaient en général trop peu de lumières pour tracer le partage entre tout ce qu'il fallait conserver du régime ancien et tout ce qui n’était plus que du bois mort bon à détruire. Puis il y avait ceux sur qui Rousseau avait gravé son empreinte, qui avaient beaucoup rêvé, beaucoup souffert, beaucoup pleuré, qui avaient à calmer une sensibilité à la fois exaltée et amère. Ils ne parvenaient point tous, les pauvres prêtres, à reconquérir la sérénité de l'esprit, la paix du cœur. Plusieurs, parmi eux, subissaient, sans se l’avouer, ces accès d'humeur dénigrante, familiers aux hommes qui se sentent à la fois indispensables et subalternes : de là dans l’intimité de leurs
pensées une rancune très secrète, presque inconsciente, contre une organisation qui, ne pouvant se passer d’eux, avait placé tout le monde au-dessus d’eux.
Beaucoup aussi inclinaient aux réformes parce qu’ils étaient pauvres. En principe, le clergé rural puisait ses revenus à une double source : la dîime d’abord, puis, s’il y en avait, les biens paroissiaux. Mais l’évolution des choses avait altéré cette simplicité et avait partagé les curés en deux classes très distinctes quant à leur sort matériel. A côté de ceux qui, d’après la règle générale, percevaient la dîime par eux-mêmes ou par leurs fermiers et jouissaient pareillement des immeubles curiaux, il y avait, et en grand nombre, d’autres pasteurs de condition plus précaire. Il fallait remonter assez haut pour trouver l’origine de cette démarcation. En des temps reculés, beaucoup d’abbayes ou d’autres corporations religieuses avaient eu la charge de pourvoir aux besoins spirituels des villages. A ce titre, elles avaient perçu à leur profit la dîime. Plus tard, des prêtres séculiers leur avaient été substitués. En abandonnant à ces prêtres le ministère, les abbés ou autres ecclésiastiques ne les avaient reconnus que comme des délégués. Quant à eux, ils ne s’étaient point dessaisis de leur titre originaire; sous le nom de curés primitifs, ils s'étaient attribué sur leurs remplaçants une sorte de patronage honorifique, et de plus avaient continué à percevoir la dîime. Cette survivance de primauté et surtout de profits avait créé pour le curé réel, réduit ainsi à l’état de desservant, une condition assez mortifiante, assez misérable aussi. Quand les récoltes étaient mûres, le curé primitif envoyait à travers le village son décimateur qui percevait les grains, les fourrages, le lin, le chanvre, les raisins, les olives, en un mot tout ce que la coutume autorisait de prélever. Cependant il fallait que le prêtre préposé au culte, vrai curé mais seulement pour la peine, eût de quoi vivre. Le curé primitif lui remettait quelque chose de sa dime. Cet émolument, abandonné sans généro-
sité, reçu sans gratitude, était désigné dans le langage du temps sous le nom de portion congrue. Diverses décisions royales en avaient fixé le minimum, en 1690, à 300 livres; en mai 1768, à 500 livres. Quatre années avant la Révolution, il serait élevé à 700 livres (1). Il y avait donc, à la fin de l’ancien régime, deux sortes de curés : les uns décimateurs pour leur compte, en outre usufruitiers du bien curial et jouissant d’un revenu qui, dans les paroisses rurales moyennes, variait entre 800 et 1 500 livres : les autres à portion congrue, c’est-à-dire pensionnés sur la dîme, mais
ne la percevant pas. On devine la conséquence. Dans le
clergé, les curés à portion congrue formaient une démo-
cratie mécontente, toute prête pour acclamer un ordre
nouveau. Les curés qui percevaient eux-mêmes la dîme n’échappaient point toujours aux embarras, tant le recouvrement, en certains villages, était devenu malaisé! Cependant tous ces prêtres étaient bons, pénétrés en général de leurs devoirs, charitables dès qu’ils pouvaient l’être, et se souvenant trop des maximes de l’Evangile pour ignorer le mérite divin du renoncement. Donc, par intervalles, prosternés devant l’image de Jésus pauvre, ils acceptaient leur condition précaire, se promettaient d’aimer l’humilité de leur ministère, de chercher dans cette humilité même leur salut. Mais à peine le sacrifice se consommait-il que, dans le chrétien triomphant, l’homme de chair et de passion se réveillait. Ce qui exaspère la pauvreté, c’est moins la pauvreté elle-même que le spectacle irritant de la richesse voisine. Le curé, un instant résigné, se révoltait à la pensée de ceux qui s’abandonnaiïent aux délices tandis qu’il se privait, ne servaient point tandis qu’il peinait. Et en vérité, pour éprouver quelque amertume de son sort, il lui suffisait de regarder à côté de lui et au-dessus de lui.
(1) ISAMBERT, Anciennes lois françaises, t. XXVIII, p. 232.
A côté de lui se montre l’abbaye. Tantôt elle se dresse en pleine campagne, tantôt elle émerge au-dessus des villages, des bourgs ou des villes auxquels elle a servi de berceau. Elle étale au large ses bâtiments, ses cloîtres, et de son clocher montant vers le ciel, domine les bois, les champs, les prés, les fermes qui le plus souvent lui appartiennent. Il ya en France 755 abbayes d'hommes, 253 abbayes de femmes (1). C’est au nord, au nord-ouest et à l’est que l'Eglise a multiplié ses plus importantes fondations. Aux limites de la Flandre et de l’Artois, elles se pressent au point d’accaparer, dit-on, près d’un tiers du sol. Au pied de la colline de Saint-Omer, l’abbaye de Saint-Bertin dresse sa grosse tour au milieu des terres basses, et ses domaines, conquis en partie sur les eaux, vont rejoindre, au delà d’étangs limpides et tranquilles, les prairies et les bois de l'abbaye de Clairmarais. Près de Douai, les moines d’Anchin sont les maîtres à qui, bien loin à la ronde, tout obéit. Arras montre la puissante abbaye de Saint-Vaast, antique comme celle de Saint-Bertin, illustre comme elle par les hôtes qu’elle a abrités, regorgeant de richesses accumulées, et qui, en 1788, se reconstruit en partie. Puis à quelques lieues vers l’ouest, se dresse, sur une colline isolée, l’abbaye de Saint-Eloi, qui, de ses deux tours comme d’un double phare, domine toute la plaine artésienne. En toute cette région, les ordres de femmes ont aussi marqué leur place, avec le monastère de Flines, avec les chapitres nobles de Denain et de Maubeuge. En Picardie comme en Flandre et: en
(1) Expiczy, Dictionnaire, 1762, t. I, p. 2. — HESSELN, Dictionnaire de la France, 1771, t. I, p. 3.
Artois, l'Eglise s’est taillé un large domaine. Au nord de la vallée de la Somme, s’élève l’abbaye de Saint-Riquier et surtout l’abbaye bénédictine de Corbie, avec ses grands murs : d’enclos, son église, sa porte monumentale récemment achevée; car au moment de périr on bâtit encore. Qu’on descende un peu vers le sud, et au cœur de l’antique Neustrie, se montre sur les rives de l'Oise l’abbaye cistercienne d’Ourscamps, puis, dans Soissons, Saint-Jean-des-Vignes, qui sert de séminaire, et Saint-Médard, où revivent, avec leurs souvenirs, les deux premières races de la monarchie. Qu’on incline vers l’ouest : la Normandie, pays de grandes rapines expiées par de grandes donations, a vu s'élever les abbayes de Saint-Ouen, du Bec, de Sainte-Wandrille, de Jumièges, de Saint-Etienne-de-Caen. Je ne parle ici que des plus riches. La Lorraine a l’abbaye de Saint-Vincent, l’abbaye de Gorze; et Remiremont garde son fameux chapître de chanoiïinesses. Au pays de Saint-Bernard, Clairvaux, Giteaux, Cluny conservent leur magnificence, à défaut de leur ferveur passée. Cependant, à mesure qu’on s’avance vers le midi de la France, les abbayes sont à la fois moins nombreuses et de moindre aspect. C’est qu’en ces contrées, en général moins riches, moins remuées d’ailleurs par les grandes transformations féodales, les fidèles ont mesuré davantage leurs libéralités. Puis le caractère des peuples, plus extérieur, plus dissipé en paroles, trop mobile pour fixer longtemps l’idée du trépas et de l’éternité, s’est moins prêté que sous le ciel du Nord au développement de la vie cénobitique.
Sur les curés de paroisses, les abbayes projettent leur grande ombre. Ils contemplent avec un ahurissement admiratif ces demeures où la pauvreté individuelle de chaque moine s’absorbe dans la splendeur de l'Ordre, où tout s’est accumulé de siècle en siècle comme en un trésor qui toujours a reçu, que la main d’aucun prodigue n’a dilapidé. De vrai, en certains monastères, les richesses sont immenses. Saint- Vaast, à Arras, a, dit-on, 500 000 livres de revenu; Saint-
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Bertin, 150 000, sans compter les terres des Pays-Bas; Saint- Eloi, 130 000; Clairmarais, 80 000 (1). Saint-Médard de Soissons rapporte plus de 60 000 livres, rien que pour la part de Pabbé commendataire (2). Corbie en Picardie, Saint-Etienne de Caen, Saint-Ouen, Sainte-Wandrille en Normandie, Cluny en Bourgogne, Signy et Troisfontaines en Champagne, offrent l’aspect des mêmes splendeurs; et l’énumération est forcément incomplète. Au dehors, on ne sait point les chiffres, et les curés ne sont guère mieux informés que les autres : mais, à tout hasard, on calcule, on estime, on additionne. Les pauvres, quand ils font les comptes des riches, ne regardent point à arrondir les nombres, et au revenu réel on ajoute des grossissements fantastiques. Tout de même que dans un ensemble, les grandes masses seules se déta- chent, entre tous les monastères on ne distingue que les plus considérables; et pourtant il en est beaucoup de médiocres, beaucoup qui n’ont que cinq ou six mille livres de rente; il en est de gênés ou du moins d’appauvris, appauvris par leurs constructions, appauvris par le recouvrement inexact des fermages, appauvris aussi par les bonnes œuvres; car si la charité est souvent languissante, il en subsiste assez pour que ia tradition s’en conserve. Mais dans l’esprit simpliste du peuple — et le curé est peuple — une idée s’affermit, s’enracine, celle que parmi les moines il n’y a que des riches. Cette richesse se produit autour du monastère, mais c’est ailleurs qu’elle s’éparpille et se consomme. Six cent vingtcinq abbayes environ sont en commende. L’abbé est au loin. Un des religieux, sous le nom de prieur claustral, le remplace. Chacun, suivant son crédit auprès des grands, auprès du roi, s’est taillé sa part dans labondante proie. Les plus considérables des abbayes sont réservées à des princes de PEglise, à des prélats de siège auguste et ue nom illustre.
(1) DERAMECOURT, le Clergé du diocèse d’ Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, t. I, p. 327, 329, 332. (2) Frédéric Masson, le Cardinal de Bernis, p. 4-5.
Cluny a pour commendataire le cardinal de La Rochefoucauld; Cercamps en Artois, l’archevêque de Reims; Ourscamps, l’archevêque de Bordeaux. Les plus favorisés cumulent les bénéfices de plusieurs abbayes. Les revenus de Saint- Vaast et de la Chaise-Dieu vont au cardinal de Rohan; ceux de Sainte-Wandrille, de Saint-Ouen, de Corbie, au cardinal de Brienne; ceux de Signy en Champagne et de Saint- Etienne-de-Caen, à Dillon, archevêque de Narbonne; ceux de Troisfontaines, de Saint-Médard de Soissons, du Prieuré de la Charité, au cardinal de Bernis; ceux de Saint-Victor et du Bec, à Marbeuf, archevêque de Lyon. Ces richesses des abbayes servent aussi à prolonger la splendeur d’augustes proscrits : le cardinal d’York, en qui s’éteint la race des Stuarts, est commendataire de l’abbaye d’Anchin et aussi, aux limites du diocèse de Tournai, de l’abbaye de Saint- . Amand, tandis que la duchesse d’Albany, fille de Charles- Edouard, est chanoïinesse d’honneur de Migette.
A certains jours l’abbaye s’anime. C’est qu’on attend l'abbé. Il vient rarement. Le plus souvent un simple homme d’affaires le représente, à la manière d’un régisseur qui compte et emporte le produit d’une ferme. En l'honneur du haut dignitaire, de grandes pompes se déploient, avec une recherche extrême pour élargir la règle monacale sans la briser. Cependant on pare le monastère, mais pas trop, et on a soin, s’il y a quelque lézarde, de ne pas la cacher. L’usage s’est introduit que les revenus se divisent en trois parts : une part pour le commendataire, une part pour la subsistance des moines, une part pour l’entretien des bâtiments, les constructions, et sans doute aussi la charité. En mettant la main sur une des trois parts, le bénéficiaire des émoluments abbatiaux subit la tentation assez humaine de rogner les deux autres. Donc à l’hôte qu’on tient pour quelques jours, on détaille non seulement les splendeurs mais les misères, c’està-dire les crevasses des murs, l’humidité des cellules, le délabremeut des fermes, des bergeries, des moulins. C’est, pen-
dant la courte visite, une émulation très aiguisée, très savante aussi, entre les moines pour tout montrer et le commendataire pour demeurer à la fois très affable et très distrait. Ainsi fait un métayer qui promène à travers le domaine un propriétaire longtemps absent. Puis les requêtes commencent pour les besoins de la région, pour les églises voisines, pour les orphelins, pour les malades, pour les pauvres, pour tout ce que l’abbaye a jadis aidé et soutenu. Les économistes ont coutume de dire, au dix-huitième siècle : « Tout écu de six livres doit se rendre à la Cour par une pente insensible dans l’espace de cinq ou six années. » Parmi les moines, un effort désespéré se tente pour soustraire à l’émigration un peu de tout cet argent qui va partir. Le commendataire est généralement bon, sensible, et, si on peut le saisir, il donne largement, gracieusement, avec un charme simple qui rehausse le bienfait. Il aura même de ces élans qui illustrent avec avantage un livre de morale en action : il descendra de sa voiture pour voir un malade ou l’administrer; il visitera dans sa cellule un moine infirme et lui soufflera, avec une piété très sincère, de réconfortantes paroles; s’il y a eu dans le pays quelque sinistre récent, il promettra de rebâtir à ses frais la ferme ou la chaumière. Que si on le presse davantage, que si on essaie de substituer au bienfait accidentel, aux accès de bon cœur, l’exercice de la charité active, réglée, permanente, il se dérobe. Il a des hommes d’affaires, qu’on se remette à eux. Ceux-ci viendront en effet et mettront parfois la rudesse où le grand seigneur, en sa courte apparition, n’a voulu déployer que la bonne grâce et l’abandon. Cependant la visite s’achève. On insiste une dernière fois pour les constructions, pour les réparations, pour les pauvres. Le commendataire n’écoute plus; il a trop à faire à se dépenser en adieux aimables. Puis, lui aussi, il compte mentalement : il a là-bas, dans son diocèse ou à la cour, tout un train de vie à soutenir : en se remémorant ses propres charges, il s’excuse, il s’amnistie; il se loue même de sa prévoyance. Donc il
brusque le départ et, dans un dernier geste de bénédiction, s'éloigne au galop de ses chevaux.
La richesse éveille la jalousie; le faste est un sujet de scandale pour les faibles. Le pire, c’est que, sous ces apparences de splendeur, se découvrent tous les signes du déclin.
Ce n’est pas que dans les monastères règnent en général de grands désordres. Je lis d’une abbaye qu’elle n’est plus qu’une assemblée de jeu, d’une autre que les religieux vivent au dehors, d’une troisième que les mœurs y sont perverties. Il faudrait s’abstenir de généraliser. Si le vice n’apparaît que par taches clairsemées, rares aussi sont les cloîtres où s’est conservée la ferveur. L'état ordinaire n’est nullement la corruption, mais le relâchement. Dans les maisons en commende, la règle se resserre ou s’amollit suivant le zèle ou la tiédeur du prieur claustral. Peu de moines. Dans l’ordre de Citeaux, sur 250 maisons, 5 ont plus de 40 religieux, 5 en ont plus de 20, 6 en ont plus de 15; en revanche, 69 n’en ont que 3 ou même moins (1). Des états qui seraient produits plus tard et qui sont conservés partiellement aux archives, on peut conclure que la population moyenne de chaque abbaye, à la veille de la Révolution, était de 7 ou 8 religieux.
Cette décadence dans les vocations répond à une décadence dans les services. Ce serait calomnier les moines que de les accuser de coopérer au mal; on peut leur imputer de faire languissamment le bien. On leur a reproché leur paresse, et à tort; leur journée, au contraire, est en général très ordonnée. Mais ils se sont accoutumés à faire peu de chose en beaucoup de temps et, pour ainsi dire, à ralentir leur vie. Ne sont-ils pas excusables? Les transformations de la société séculière leur ont ravi une à une leurs fonctions, et ils ne sont plus que les gardiens de choses périmées. Ils conservent pour les étrangers de belles et spacieuses demeures : mais le temps est passé de l’hospitalité chrétienne. Ils ont été jadis
(1) Archives nationales, Dxx, Papiers du comité ecclésiastique, carton 10.
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grands défricheurs de terres : mais aujourd’hui le gros de l’œuvre est achevé, et d’autres recueillent le bienfait, ne se souvenant plus de ceux qui ont récolté la première moisson. Ils ont été les maîtres de la science : mais la science s’est échappée du cloître et ils n’en gardent plus qu’une portion jugée un peu archaïque et démodée. Ils ont été les grands
dispensateurs de la charité : charitables ïls le sont encore;
mais malgré l’aspect de la richesse, l’argent leur manque pour donner suivant leur cœur; souvent le commendataire a tout emporté.
La prière reste. Ils prient, mais avec une ferveur un peu inégale. Les chartreux ne se sont guère relâchés dans leurs oraisons. En beaucoup d’abbayes bénédictines, la déviation n’est pas trop sensible; j’ai sous les yeux le tableau des offices de la grande abbaye de Saint-Vaast; il comporte six heures de chœur, et il semble que jusqu’à la fin cette
assiduité n’ait pas cessé. À l’inverse, en certaines maisons
cisterciennes, la cloche persiste chaque nuit à convoquer les moines à l’office; mais nul ne se lève plus. Cependant les vieux religieux qui psalmodient dans leurs stalles ne voient plus autour d’eux de novices appelés à les remplacer, Plus on avance, plus le recrutement se ralentit. En cette solitude croissante, la plupart se replient sur eux-mêmes, résignés à disparaître un à un, et trouvent le calme, soit dans l’abandon à Dieu, soit dans l’engourdissement de leurs pensées. D’autres plus avisés se disent que la société transformée exige d’eux pareillement des services transformés; de là chez quelques-uns une aspiration à se renouveler. C’est ainsi qu’on rencontre chez plusieurs Bénédictins le vœu que leur ordre devienne un grand ordre enseignant et recueille la place que les jésuites, très regrettés en beaucoup de villes, ont laissée vacante.
Même en cette crise, on garde les apparences de lespoir. En tout religieux, il y a un bâtisseur. Quand le commendataire leur laisse un peu d’argent, les moines, même à la
veille de la révolution, construisent ou du moins restaurent. Ce travail répond à leur foi, satisfait à leur ambition pour leur Ordre, fournit en outre à leur activité physique un aliment; souvent la révolution les surprendra, rassemblant les matériaux pour l’embellissement de leur monastère, et des tas de pierre inemployés se bâtiront les édifices du régime nouveau,
Cet aspect de confiance fait illusion et garde aux monastères le double renom de la puissance et de la richesse. En leurs villages tout englobés dans le patrimoine abbatial, les curés ne laissent pas de se sentir bien petits près de leurs grands voisins. Involontairement ils comparent. Les grosses cloches de l’abbaye résonnent bien loin dans la campagne : la cloche grêle de la paroisse s’entend à peine aux dernières maisons du bourg. Dans l’église du monastère s’accumulent les calices, les soleils, les aubes, les chasubles, les marbres, les tableaux, les statues: dans l’église de la paroisse règne la médiocrité, souvent l’indigence. Le curé recueille tout ce qui se dit sur le monastère; les rumeurs, quand même il ne chercherait pas à les saisir, parviennent jusqu’à lui: on lui énumère ceux qui vivent de l’abbaye, la gouvernent ou gravitent autour d’elle :1l y a dans les plus considérables le grand prévôt, le grand bailli; il y a le receveur, le trésorier; il y a le grainetier, le cellerier, le vinier, l’hôtelier; 1l y a le sous-prieur et parfois même, comme à Saint-Vaast d'Arras, le tiers et le quart-prieur. Avec une nuance d’ironie, l’humble prêtre suppute toute cette foule, peu utile ou qui a cessé de l’être. Il va chez le prieur, on le fait attendre, et il compte les minutes avec l’humeur ombra- geuse du pauvre qui d’avance est prêt à s’offenser. Il est reçu, inventorie le mobilier, se dit qu’il ne devrait pas y avoir d’exception dans l’austérité monacale, que tout le superflu devrait être réservé pour la maison de Dieu. Il demande pour les malades, pour les orphelins, pour les infirmes, pour les sinistrés : on lui donne, mais pas autant
qu’il espérait. Cependant il calcule l’opulence d’après l’aspect extérieur des choses. Aussi il se retire, tout murmurant contre la lésinerie, et calculant, non ce qu’il a reçu, mais ce qu’il aurait pu recevoir. Un petit flot d'humeur égalitaire monte à son cerveau, mais à son insu; Car il se figure, faisant de son vice vertu, s’indigner pour la charité et pour la justice. Souvent l’Abbé a gardé le titre de curé primitif. Alors les conflits sont incessants pour la portion congrue. Puis, au nom de son titre originaire, le curé primitif revendique le privilège d’officier à l’église paroissiale les jours de grande fête, d’y recueillir la moitié des offrandes; parfois aussi, en vertu de cette subordination, le desservant est tenu d’aller à l’abbaye pour y chanter l’épître, pour y réciter une leçon à matines, pour y tenir le dais à la procession, et il supporte impatiemment ces petites charges comme autant de mortifiantes servitudes. Qu’ajouterai-je? La rivalité grandit, s’affermit, ne se trahissant qu'à de rares intervalles, ne se discernant pas toujours elle-même, mais se glissant traitreusement jusque dans les plus profonds replis des cœurs. Qu’une grande crise survienne, que la foudre frappe ces hautes demeures abbatiales, et ceux que l’on nomme le clergé du second ordre ne porteront que le petit deuil. Sera-ce même le deuil? Avec une sécurité qui aura de la peine à n’être qu’indifférente, plusieurs se diront : x Ce n’est pas moi qui suis atteint »
Le prêtre de campagne se rend parfois à la ville. C’est pour lui une autre occasion d’exercer la vertu de renoncement. Il contemple de loin les hauts clochers, entre dans les églises somptueuses, voit ses confrères des cures urbaines,
généralement aisés, riches même, recrutés dans la haute bourgeoisie, tranchant déjà du haut clergé. Autour de la cathédrale, autour des paroisses principales se groupent des habitations, souvent adossées à l’église elle-même, propres, silencieuses, recueillies. Ge sont les maisons des chanoines. D’anciennes fondations ont multiplié le nombre des chapitres-cathédrales et des collégiales. Le diocèse du Mans en compte douze (1), celui de Besançon dix-sept (2); les diocèses de Soiïssons et de Laon en ont ensemble dix (3};
onze sont répartis dans les trois diocèses de Boulogne,
d'Arras et de Saint-Omer (4). Quelques-uns dominent par leurs richesses. Le chapitre de l’église-cathédrale d’Arras a 450 000 livres de revenu, celui de Laon 163 000, celui de Soissons 166 000, celui de Besançon 130 000, celui du Mans 414 000, ceux d’Amiens et de Béziers plus de 100 000. Plusieurs collégiales rivalisent avec les chapitres: ainsi en est-il de la collégiale de Saint-Quentin (5). A côté de ces associations si bien rentées, d’autres, par contraste, sont misérables : tels sont les chapitres des petits évêchés de Provence. Bien souvent le revenu annuel de chaque corporation ne dépasse guère cinq ou six mille livres. En outre, dans les chapitres ou collégiales riches, le nombre des titulaires réduit beaucoup les parts individuelles : l’église-cathédrale de Besançon a 43 prébendes, celle du Mans et celle
(1) Dom Pion, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. L p. 1-2.
(2) SAUZAY, Histowre de la persécution religieuse dans le diocèse de Besançon, t. I, p. 13.
(3) FLEURY, Le Clergé de l’ Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 15 et suiv.
(4) DERAMECOURT, Le Clergé des diocèses d’ Arras, Boulogne et Saint- Omer pendant la Révolution, t. I, p. 24-31.
(5) DERAMECOURT, Le Clergé du diocèse d’ Arras pendant la Révolution, t. I. — FLEeurY, Le Clergé de l’ Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 15-23. — SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le. diocèse de Besançon, t. I, p. 82. — Dom Pro, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 55. — Lx Sueur, Le Clergé picard pendant la Révolution, t. I, p. 24. — SAUREL, Histoire du Olergé de l’Hérault pendant la Révolution, t. I, p. 70.
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d’Arras 40, celle de Troyes 36, celle de Saint-Omer 30, Mais, ici comme pour les monastères, l’esprit simpliste du peuple ne retient que ce qui émerge, ne se complique pas jusqu’à faire la répartition, et garde l’idée d’une richesse universelle,
Entre tous ces chapitres, il en est, comme ceux de Besançon, de Strasbourg ou de Lyon, qui ne s’ouvrent qu’aux nobles; de là un petit ferment de jalousie contre ces bénéfices conférés par droit de naissance. Cependant le prêtre de campagne suppute tout ce qui gravite autour des chapitres les plus opulents, officiers laïques, employés, musiciens, enfants de chœur, et involontairement il compare à sa pauvreté tout ce personnel qui, en certaines cathédrales comme celle d'Arras, n’est pas évalué à moins de 150 personnes (1). Il entre à l’église à l’heure de l'office. II s’imagine voir dans leurs stalles les chanoines revêtus du surplis et de l’hermine mouchetée de noir. Mais il arrive parfois que loffice de la prière a été délégué à des chapelains. Parmi les titulaires, beaucoup ne résident pas. Ils sont établis au loin et réunissent sur leur tête les revenus de plusieurs bénéfices. Alors le pauvre curé devient songeur. Le voici qui se met à ruminer des plans de réforme. Tous ces chanoines qui sont choisis, les uns par le roi, les autres par les évêques, quelques-uns par les patrons laïques descendants des anciens fondateurs, il voudrait qu’ils fussent nommés au concours ou pour prix de longs services. Tous ces dignitaires qu’il juge inutiles ou insuffisamment utiles, il souhaiterait qu’ils fussent appliqués à l’enseignement, à la prédication, à la charité. Il demanderait que ces bénéfices fussent la retraite ou la récompense de ceux qui ont peiné dans le service des paroisses. Ainsi raisonnent les curés. Le respect enchaîne encore leur langue; mais tout ce qu’ils n’osent proclamer eux-mêmes, ils sont prêts à l’applaudir dans la bouche d’autrui. Les novateurs peuvent venir. Ils sont assurés de
(1j DERAMECOURT, Le Clergé du diocèse d'Arras, t, I, p. 19.
n'être pas seuls. Ils trouveront, dans l'Ordre même qu'ils veulent atteindre, des complices ou du moins des complaisants pour leurs desseins.
Tout près de la cathédrale, un édifice s’élève, plus haut que les autres, et avec un aspect, non d'habitation privée, mais de palais. C’est l’évêché. Dans les petites villes surtout, la comparaison des autres demeures fait ressortir tout ce que celle-ci a d’ample, de majestueux, de seigneurial, et en effet l’évêque, dans sa résidence épiscopale, est souvent seigneur suzerain, en sorte qu'il peut requérir une double obéissance de ceux qui sont à la fois ses diocésains et ses Vassaux.
En cette demeure, le curé pénètre rarement, et toujours avec une grande crainte révérentielle. L’évêque est son chef et, suivant la parole même de Jésus, le successeur des apôtres. Mais sur cette dignité d’ordre tout surnaturel, le temps et l’orgueil humain ont accumulé tant d’honneurs périssables qu’il faut les déblayer, comme on ferait d’une épaisse couche de plâtre, pour retrouver l’indestructible granit de l'Evangile.
Ce haut personnage, c’est le roi qui le choisit. Ainsi la réglé le concordat de 1515. Aucune présentation, soit des évêques de la province, soit des autorités locales, ne guide ou n’embarrasse la décision du prince. Sous le nom de ministre de la feuille, le souverain a une sorte de ministre des cultes qui lui propose les candidats à nommer. Généralement, le ministre de la feuille est lui-même un évêque. A l'approche de la révolution, cette grande charge est remplie, depuis 1777, par M. de Marbeuî, archevêque de Lyon.
Mais auparavant elle a eu pour titulaire Jarente, évêque. d'Orléans, prélat indigne qui serait remplacé sur son siège épiscopal par un neveu pire encore. Rarement, très rarement le Saint-Siège refuse l’institution.
Longtemps l’usage s’était conservé de recruter les évêques, même dans un rang assez humble, quand l’éclat de leur talent ou leur mérite moral leur valait cette élévation. A la fin du règne de Louis XIV, Massillon écrivait encore : « L'Eglise n’a pas besoin de grands noms, mais de grandes vertus » Avec le dix-huitième siècle la pratique s'était établie de ne nommer aucun prélat qui ne fût gentilhomme. L'esprit d’exclusivisme nobiliaire s’exagérait et pour ainsi dire s’exacerbait, comme il arrive souvent aux choses qui vont mourir. J’ouvre l’Almanach royal de 1788. Dans la liste des évêques on trouve représentées toutes les grandes maisons de la monarchie. Il y a à Metz un Montmorency, à Strasbourg un Rohan et encore un Rohan à Cambrai, à Châlons-sur-Marne un Clermont-Tonnerre, un Crussol d’Uzès à La Rochelle, un Durfort à Besançon, un Sabran à Laon, un Roquelaure à Senlis, un La Tour-du-Pin à Auch, un Maillé de la Tour-Landry à Saint-Papoul. Il y a trois La Rochefoucauld à Saintes, à Rouen, à Beauvais. II y a même, à partir de 1789, deux Talleyrand, comme si un seul n’eût pas suffi,
Le temps, la coutume avaient d’ailleurs chargé les évêques de tant de titres que seul un gentilhomme saurait bien les porter. Ceux-ci étaient pairs ecclésiastiques, ceux-là étaient de droit présidents des états de leur province; plusieurs étaient princes dans leur ville épiscopale, plusieurs autres étaient princes du Saint-Empire; quelques-uns, en souvenir de leur suzeraineté féodale, avaient le droit de se parer d’attributs guerriers. Tant d'éclat extérieur eût mal cadré avec le train d’une existence roturière. Entre toutes les appellations honorifiques, une seule était refusée ou contestée aux évêques, celle de monseigneur, et c’est précisément la seule que l’usage n’ait point abolie.
Rien n’est moins semblable que les diocèses entre eux. Il y en a de très grands, 1l y en a de minuscules : le diocèse
de Rouen a 4 388 paroisses, celui de Limoges 900, celui de
Bourges et celui de Clermont 800; à l’inverse, le diocèse de Marseille en a 28, celui de Grasse 22, celui de Toulon 20, celui d'Agde 19 (1). Il y a des résidences épiscopales avantageusement placées, pas trop loin de Versailles, sur une grande route de passage, en sorte que les nouvelles y arrivent vite et que les hôtes y sont nombreux; il en est d’autres situées au fond de la Provence, du Languedoc ou de la Gascogne, en des villes qu’on appelle Sisteron, Riez, Glandève, Senez, Vence, Saint-Papoul, Lectoure, Lombez, lieux solitaires où la seule ressource est de regarder vers ses ouailles ou vers Dieu. Il y a des évêchés riches, très riches : il en est de presque pauvres. Rouen, Bayeux, Beauvais, Albi, Auch, Toulouse représentent un revenu annuel de 400 000 livres environ; l’archevêché de Narbonne rapporte 160 000 livres, l'évêché de Cambrai 200 000, celui de Strasbourg, le plus opulent de tous, vaut 400 000 livres. Je prends ici les chiffres de l’Almanach royal qui sont généralement fort au-dessous de la réalité. Tout à linverse, on peut compter une douzaine de sièges dont les émoluments varient de 12000 à 15 000 livres et trois autres dont le revenu s’abaisse jusqu’à 7 000 livres. De ces situations très différentes est né un calcul très humain. Pour certains prélats, les résidences les moins favorisées ne sont qu’une étape. Ils aspirent à monter de siège en siège, jusqu’à ceux qui sont les mieux rentés, les plus propices à l’influence. Les petits évêchés ont reçu un nom où se peint bien le dédain des gens de cour : on les appelle les évêchés de passage ou, sous une appellation plus méprisante, les évéchés crottés. Le curé ne franchit point le seuil du palais épiscopal, sans mesurer bien vite tout ce qui le sépare de celui dont il
(1) Aimanach royal, 1788.
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attend audience. A la fois intimidé et un peu murmurant, il discerne, à travers l'esprit hiérarchique qui est légitime et nécessaire, l’esprit de caste qui n’est ni l’un ni lPautre, C’est dans ces dispositions qu’il aborde son chef. Mais parvient-il aisément à pénétrer jusqu’à lui?
Il y avait en France, à la veille de la Révolution, 130 archevêques et évêques (1). On a calculé qu’une trentaine au moins ne résidaient pas : les uns étaient retenus loin de leur diocèse soit par les emplois diplomatiques ou la défense des intérêts du clergé, soit par les charges de la grande aumônerie; les autres étaient attirés vers la cour par les charmes de la vie mondaine ou par les séductions du plaisir. Outre ceux qu’on ne voyait jamais, il y avait ceux qui essayaient de concilier les attraits de Versailles avec les exigences de leurs devoirs sacrés. Ils partaient à l’entrée de l’hiver, se cherchant, se trouvant toutes sortes d’excuses et ne revenant que pour le temps pascal; d’année en année, ils prolongeaient leurs absences; pour calmer leurs scrupules, ils se forgeaient toute espèce de raisons : l’administration, la politique, le soin même des affaires religieuses qui se traitaient plus aisément à Versailles. On ne peut guère évaluer à plus de la moitié ceux des évêques qui vivaient assidument au milieu de leurs ouailles.
Même dans leur diocèse, certains évêques savaient se créer des retraites où ne les troubleraient pas trop les soins de leur ministère. Dans le voisinage des villes épiscopales, des châteaux, des villas se voient encore qui, en souvenir de leurs hôtes de jadis, ont parfois gardé le nom de maison de l’évêque. Cette façon de se dérober sans s’éloigner beaucoup était assez fréquente. En ces demeures champêtres plusieurs s’engourdissaient dans une molle paix : tel M. de Chalabre,
(1) On ne compte dans cette supputation ni les quatre évêchés du Comtat-Venaissin, ni les cinq évêchés de la Corse; on n’y compte pas davantage l’évêché de Bethléem., transféré à Clamecy, mais sans juridiction.
évêque de Saint-Pons, qui avait pris pour devise ces mots : Sola fides sufficit. « Oui, sa foi lui suffit, disaient ironiquement ses prêtres, elle lui suffit si bien qu’il ne juge à propos d’y . rien ajouter. » Ce qui était chez les uns séjour de repos silencieux devenait pour les autres lieu de réception. Il arrivait alors que la résidence rurale de l’évêque s’emplissait de bruit comme celle du plus mondain des grands seigneurs : tel apparaissait à Saverne le château des cardinaux de Rohan, au pied des collines vosgiennes, et couronné des belles forêts que la France n’a plus.
Donc il se trouve que le curé frappe en vain à la porte de ceux dont il réclame les lumières ou l’assistance. Fréquemment l’évêque n’est point là. Même quand il est présent, sa pensée s’absorbe parfois dans les affaires temporelles au point d’oublier les autres. L’un des besoins les plus répandus du dix-huitième siècle est de déployer ses talents hors de son état. Les prélats n’échappent point à la tendance commune. Necker vient d’établirles assemblées provinciales. La première expérience a été tentée en Berry, ensuite dans la haute Guyenne, puis l'institution s’est propagée. En général ce sont les évêques qui président ces réunions. Il leur arrive aussi de présider les assemblées des Pays d'Etats : tel l’archevêque de Narbonne en Languedoc, l’archevêque d'Aix en Provence, l’évêque de Pamiers dans le comté de Foix. Leur rôle est prépondérant. La plupart des grands seigneurs sont peu exercés aux affaires; s’ils les connaissent, ils sont trop inconstants, trop peu laborieux pour l'effort continu. Chez les évêques, souvent chez les évêques seuls, on rencontre l'instruction, la largeur de vues, l'esprit de suite, l’aspiration aux vastes desseins. Leur foi un peu molle, leur piété fort alanguie leur souffle une ardeur médiocre pour leurs fonctions spirituelles. Au contraire, dans le service de la société civile, leur esprit, à l’étroit ailleurs, se dilate. Ils tranchent à la fois du grand seigneur anglais mêlé aux choses publiques par droit de naïssance, par tradition de
patronage, et de l’évêque d’autrefois, défenseur de la cité, defensor civitatis. En eux se croisent toutes sortes de sentiments. Ils se flattent de continuer leur ministère, même en paraissant le négliger : quand Voltaire et les philosophes reprochent à l’Eglise ses tendances archaïques, n'est-ce pas leur fermer la bouche que de leur montrer le clergé mêlé à tous les progrès? C’est ainsi qu’ils s’amnistient de servir trop exclusivement le siècle, en reflétant en eux ce que le siècle à de meilleur. L’ambition aussi les guide : ils sont sept ou huit pour qui la pratique des affaires provinciales n’est qu’un apprentissage et que hante l’ombre des grands cardinaux jadis premiers ministres. Un seul, Loménie, gravit le premier rang et c’est entre tous le plus indigne d’y monter. En attendant, dans leur sphère restreinte, plusieurs de ces évêques marquent fortement leur trace, si fortement que l’empreinte en dure encore. Ils animent de leur parole, ils remplissent de leurs projets les assemblées des Etats, les assemblées provinciales. — Travaux publics, institutions de bienfaisance, industrie, agriculture, tout se développe sous leur initiative. Leur influence est surtout grande dans le Midi, en Provence, en Languedoc, dans le comté de Foix, dans le Rouergue. Grâce à eux, les manufactures sont encouragées, la culture se transforme par l'irrigation des prairies, d’anciennes conduites d’eau sont réparées, des routes percent les régions les plus montagneuses, des mesures sont prises contre le chômage, contre la disette. Quelques noms se détachent avec un vif relief : Dillon, archevêque de Narbonne, Boisgelin, archevêque d’Aix, Seignelay-Colbert, évêque de Rodez, Barral, évêque de Castres, Suffren de Saint-Tropez, évêque de Sisteron. Dans les assemblées provinciales naïssantes, les évêques, loin de restreindre l’esprit de contrôle, s’appliquent à le développer. Ils excellent à contrebalancer les intendants qui, par routine, goût de centralisation, Jalousie d’autorité personnelle, se montrent en général plus hostiles que favorables aux corps délibérants créés par Necker : l’archevêque
de Bourges demande que les sessions interrompues soient reprises, l’évêque de Rodez que les procès-verbaux soient imprimés (1) : « Entre tous les corps, écrit Mercier dans le Tableau de Paris, le clergé est celui qui a le moins de préjugés. » Sous cette forme l’éloge est un peu équivoque. Il n’est que juste si on veut par là signaler chez un grand nombre d’évêques le goût du progrès, des améliorations intelligentes, de la liberté réglée (2). | En cette transformation brillante, un danger réside, celui que le ministère épiscopal, tout détourné vers les choses humaines, se laïcise tout doucement. Le public fait déjà une distinction entre les prélats : « Il y a, dit-on, les prélats ad-
ministrateurs de provinces et les prélats administrateurs de
sacrements. » À qui s'exerce à jouer Turgot ou Necker, l’humble paroisse rurale n’apparaît que comme un petit point obscur où les regards ne portent que distraitement. Et le curé s’en aperçoit par l’embarras d’atteindre celui dont il recherche la direction.
A la vérité, quand il est reçu, il est aussitôt conquis. La plupart de ces évêques sont bons, d’abord facile, gracieux
par usage du monde, bienveillance naturelle, et aussi man-
suétude chrétienne. On compte ceux qui, dans la forme, sont durs pour leurs prêtres, les éconduisent, ou font pour eux dresser une table à part entre celle du maître et celle de l’office. Il y a quelques incrédules avérés, quelques libertins : ce sont ceux qui forment cercle autour des philosophes, ont ouï, dit-on, en « s'amusant infiniment » la répétition du Mariage de Figaro (3), jouissent, à ce qu’on assure, en certains théâtres de société, d’une loge réservée (4). Combien
(1) V. Léonce DE LAVERGNE, Les Assemblées provinciales, p. 60 et 89.
(2) Sur cette action politique et sociale des évêques de l’ancien régime, on lira, avec autant d'intérêt que de fruit, les chapitres vax-x1 (t. I) du très remarquable ouvrage de M. l’abbé Sicardsur l’ Ancien clergé de France.
(3) Lettre de Beaumarchais au lieutenant de police. (Beaumarchais et son temps, par M. DE LOMÉNIE, t. Il, p. 304.)
(&) TALLEYRAND, Mémoires, t. 1, p. 49.
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sont-ils?’ On cite quatre ou cinq noms : Jarente, évêque d'Orléans; Loménie, archevêque de Sens; Rohan, évêque de Strasbourg; Talleyrand, qui vient d’être appelé à l'évêché d’Autun. Cette liste pourrait à toute rigueur se doubler, se tripler même, ce qui fixerait à une douzaine de membres la portion indigne de l’épiscopat français. Du reste on peut faire deux parts : les évêques exemplaires, assez clairsemés, mais trois ou quatre fois plus nombreux que les indignes; puis les autres qui forment la masse et sont de mœurs correctes, de piété très décente, de vertu moyenne quoique un peu courte pour qui doit montrer au peuple les voies de Dieu. — Cependant, après quelques instants d’audience, le curé, charmé tout d’abord, devine une direction qui se dérobe, faute de pouvoir se préciser. Il se trouble, s’inquiète de ne trouver qu’un homme du monde là même où il espérait un conducteur d’âmes. Le prélat ne cesse pas d’être affable, très affable, mais à la condition que l’entretien ne soit pas trop long; car son temps est limité, tant 1l l’a laissé absorber par les servitudes de la vie sociale! Si le prêtre lui réclame un secours pour ses paroissiens, pour ses créations charitables, il est tout prêt à l’accorder : mais 1l est réduit à compter, car il a des charges; souvent il est bâtisseur, et du gentilhomme il a tous les luxes, parfois même celui d’avoir des dettes. Au récit des infortunes, il est touché; très vite ses yeux se mouillent de larmes; puis en lui l’homme du monde reparaît, souriant, léger, ayant balayé son émotion, habilement insaisissable quoique toujours charmant. Dans sa bouche se retrouve le langage évangélique, mais un peu teinté de la phraséologie de Rousseau, un peu dilué dans la grâce affadie de Berquin; et il faut le découvrir à travers ces travestissements comme l’or pur sous les scories. On sent des idées déviées quoique non perverties, des habitudes relâchées quoique non corrompues. Le prêtre, bien que déjà déconcerté, se hasarde à vider son âme, à exposer les besoins de sa paroisse, à dire ses mécomptes, à confier peut-être ses cas
de conscience. Alors décidément le prélat devient distrait. Ses réponses sont brèves, bien que toujours obligeantes, avec des silences qui invitent à raccourcir. C’est ici que se révèle la faiblesse commune à presque tous les personnages que la désignation royale a ceints.de la mitre. Le choix des familles a d’avance décidé leur carrière. Il y avait assez de soldats, assez de diplomates; le tour était venu d’avoir un homme d’Eglise. C’est vers l’Eglise que tout jeunes ils ont été dirigés. On leur a d’abord enseigné les beaux usages; puis un maître de théologie a été appelé. Ils ont été peu au séminaire, ont obtenu les grades, souvent par faveur. Une fois promus au sacerdoce, ils ont été aumôniers des princes ou attachés à l'Agence générale du clergé; les plus diserts d’entre eux ont prêché à la cour; pendant quelque temps ils ont été grands vicaires, mais le plus souvent sans résider. Tel a été pour eux le chemin des honneurs. Ils n’ont point été vicaires, ils n’ont point été curés, et le ministère paroissial est ce qu’ils ignorent le plus. Ils écoutent donc leurs modestes auxiliaires comme on écoute un langage mal connu, avec ce banal sourire des grands qui feignent de comprendre et ne comprennent pas. L’expérience leur manque et leur manquera toujours; car ils sont trop haut placés pour commencer l'initiation. L’audience s’achève dans le découragement intimidé de celui qui demande conseil, dans les réponses flottantes, de plus en plus rares, de celui qui a tout appris hormis l’essentiel de son état. L’évêque esquisse sa bénédiction, ce congé des dignitaires ecclésiastiques, et le curé s’éloigne, charmé mais point éclairé, ou pourvu de conseils vagues qui ne peuvent pas plus le guider que l’entraver.
Il va reprendre la route de son village. Avant de quitter la ville, il veut voir quelque parent, quelque ami. Ge sont des bourgeois, souvent très pénétrés de philosophisme, qui Jui parlent des abus, des réformes nécessaires, ou lui détaillent une page de Rousseau sur l'égalité des hommes. Il part.
Chemin faisant, il retrouve sur sa route l’abbaye, cette autre grande demeure et, comme le palais épiscopal, écrasante pour sa petitesse. Il rentre en son presbytère. Si compliqué que soit son état d’âme, il n’est pas impossible de l’analyser. Peu à peu il se dérobe au prestige de ce haut personnage aux mains blanches, au geste onctueux, et que, sous peine de péché, il se croit tenu de révérer. Il est sorti de chez lui et a vu tout le monde au-dessus de lui. Il garde dans les yeux les splendeurs qu’il a contemplées; par comparaison il juge misérable sa demeure qui n’est que modeste, et il s’irrite moins d’avoir peu que de penser à ce que tant d’autres ont de trop. Cependant il retrouve les conflits, avec ses paroissiens s’il recueille lui-même la dîime, avec le décimateur s’il est à portion congrue. Entre temps, il se sonde lui-même, scrute ses pensées, se fait horreur d’y découvrir l’envie et d’un effort vigoureux essaie de s’arracher au péché. II saisit son bréviaire et tâche de s’y absorber; il lit l'Evangile mais en une grande sécheresse de l’âme, car le premier signe de la grâce d’en haut, c’est de trouver dans le livre divin ce que Jésus y a mis. Il se mortifie, mais tout bouillonne en lui, l’esprit, le cœur, les sens. La plupart triomphent du mal, se fixent dans la sainte humilité ou se contentent de garder une tristesse silencieuse de la modestie de leur sort. Chez quelques-uns perce décidément la révolte. Des philosophes, ils se remémorent tout ce qu’ils ont lu et, dans ce qu’ils ont réprouvé jadis, trouvent aujourd’hui qu’il y a du bon. Il y a un journal, les Voupelles ecclésiastiques, journal teinté de jansénisme, qui raille le luxe et les préjugés nobiliaires introduits dans l'Eglise. S'ils en possèdent quelques numéros, ils s’en alimentent avec joie. Ils répètent les épigrammes, les fixent en leur mémoire et, pour se rassurer, se disent qu’à se montrer un peu égalitaire, on ne risque point son salut. En cet état, leur esprit offre pour toutes les nouveautés un merveilleux terrain d’éclosion. Ces germes, ils les arracheront peut-être, par scrupule, par reà
mords, mais d’une main secrètement complaisante qui les détruira juste assez pour qu'ils puissent renaître. Quand PEglise a énuméré les sept péchés capitaux, elle a fourni une classification pour les historiens de tous les temps. Le clergé a, comme le reste de la nation, son tiers-état et sa noblesse. L’un résiste mal à l’envie : l’autre est gâté par la richesse, par l’attachement aux biens de la terre, par les
péchés des sens. Cependant, aux grands et aux petits, un.
vice est commun : les uns et les autres sont travaillés par l’orgueil; et peut-être est-il plus aiguisé chez les plébéiens qui se révoltent de l’humilité de leur rang que chez ceux qui se reposent, à la veille de l’orage, dans leur traditionnelle domination.
J’ai essayé de montrer tout ce que, dans l’ordre ecclésiastique si funestement divisé en deux classes, la vertu chrétienne avait laissé filtrer de rivalités.
À peine ai-je achevé ce tableau que je voudrais le ressaisir. Les peuples jeunes se présentent sous un aspect. simpliste et souffrent qu’on les dépeigne avec des couleurs tranchées. Tout autre est l’ancien régime, tellement enchevêtré de bien et de mal, de vices et de vertus, que la description n’est vraie que si chaque trait s’atténue presque en même temps qu'il se grave.
Une façade superbe, puis derrière cette façade, des bâtisses minées de toutes parts, telle était, au déclin de l’ancien régime, l’image de *Eglise de France. Et l’étonnement est égal de tout ce qu’elle occupe encore de place, de tout ce qu’elle cache déjà de ruines.
Du dehors et à distance, aspect est celui de la force et même de la souveraineté. L'Eglise, premier ordre de FEtat,
revendique, avec la primauté pour elle-même, l’exclusion de tout culte qui n’est pas le sien. Le roi, dans le serment traditionnel du sacre, jure non seulement de la protéger, mais d’exterminer ses ennemis. La formule, si surannée qu’elle soit, n’est point tout à fait vaine : le bras séculier, bien qu’engourdi, n’est point paralysé, et, en 1762, par application de l’édit du 14 mai 1724, un pasteur réformé a été condamné à mort par le parlement de Toulouse. Les ordonnances sur la liberté d’écrire sont tellement sévères qu’il semble qu’il appartienne au clergé lui-même de doser ce qu’il veut supporter de critique. Le 16 avril 1757, un édit est allé jusqu’à punir de mort « quiconque serait convaincu d’avoir composé, fait composer et imprimer des écrits tendant à attaquer la religion (1) » : édit atroce, à moins qu’il ne soit que dérisoire, tant il demeurera vain! L'Eglise a retenu le droit de façonner la jeunesse : elle contrôle où dirige dans les universités les hautes études : par ses prêtres, par les corporations séculières ou régulières qui ont remplacé les jésuites, elle distribue l’enseignement secondaire : elle exerce sur l'instruction primaire une double surveillance, la surveillance générale de l’écolâtre au chef-lieu de chaque diocèse, la surveillance particulière du curé au siège de chaque paroisse. Elle fournit par ses fondations le vrai budget des pauvres. — Elle est moins puissante qu’on ne le croirait par le nombre, car le total des personnes des deux sexes engagées dans les liens sacrés ne dépasse guère 425 000 (2). Mais elle emprunte à toutes les classes ce qu’elles ont de meilleur. Elle recrute dans la noblesse les évêques, les grands vicaires, les chanoines des grands chapitres; dans la
(1) ISAMBERT, Anciennes lois françaises, t. XXII, p. 272.
(2) Ce nombrese décompose ainsi : 130 évêques ; cinq ou six cents grands vicaires; 50 mille curés ou vicaires; 15 à 18 000 chanoines, chapelains, bénéficiers, ou prêtres sans bénéfices; 60 mille religieux ou religieuses. — Les chiffres fournis par Sieyès dans sa brochure : Qu'est-ce que le Tiers- Etat? p. 33-34, sont inexacts, quant au nombre des religieux, et paraissent, quant aux chanoines, chapelains et bénéficiers, inférieurs à la réalité.
bourgeoisie les chapitres moyens, les membres des collégiales, les titulaires des cures urbaines; par les curés de campagne elle plonge jusque dansle peuple. — A l’ordre ecclésiastique sont attachées, à la manière d’une clientèle, des confréries en nombre infini qui rassemblent tantôt les hommes d’une même classe ou d’une même profession, tantôt les habitants d’un même quartier. Ces confréries ont leur lieu de réunion, leur chapelle, leurs reliques, leur bannière, leur aumônier, leur fête patronale, leurs statuts, leurs privilèges, leurs œuvres, souvent même leur histoire ou leur légende. J’en compte une quinzaine à Arras, une vingtaine à Montpellier, trente-six dans la seule ville de Besançon. L’Eglise a d’autres clients sous une dépendance plus immédiate encore: car ils attendent d’elle leur pain quotidien; cesont les officiers dits du bas-chœur, sacristains, bedeaux, sonneurs, musiciens, choristes, servants de messe. — A ce patronage d’ordre religieux, l’Eglise joint un autre patronage, celui qu’elle exerce comme propriétaire : elle a les receveurs de ses rentes, les collecteurs de ses dîmes, ses avocats, ses procureurs; elle retient les restes de ses droits seigneuriaux; elle a ses fermiers, ses métayers, puis pour son vaste domaine forestier, ses gardes, ses émondeurs, ses bûcherons; dans les terres abbatiales où subsiste le système de l’exploitation directe, elle tient sous sa dépendance ses laboureurs, ses gardeurs de troupeaux, ses vignerons, tous ceux qui viennent s’asseoir à la table du couvent et, chaque semaine, des mains du Père procureur, reçoivent leur salaire. — A l'influence qu’elle exerce, qu’elle paraît exercer en bas, l'Eglise ajoute le crédit qu’elle recherche, qu’elle semble obtenir en haut. Quels qu’aient été les reculs de sa puissance, une tradition obstinée, tenace comme la France elle-même, lui conserve sa part dans le maniement des affaires nationales. On a dit le rôle de l’épiscopat dans les pays d'Etat, dans les assemblées provinciales. En 1787 se tient l’assemblée des notables : seize archevêques ou évêques y sont convoqués. Ce n’est
pas tout. Les membres du clergé pénètrent jusqu’à la cour à titre de prédicateurs de la chapelle royale, de précepteurs des grands, d’aumôniers. Le roi a dans Versailles son . grand aumônier, son premier aumônier, son aumônier ordinaire, sans compter les aumôniers par quartier et les menus chapelains. La maison ecclésiastique de la reine, celles de Monsieur, du comte d’Artois, des princesses, ne sont pas organisées avec une moindre profusion. Le dix-huitième siècle avait amplifié tous ces titres loin de les restreindre, comme si le nombre des confesseurs fût en raison inverse des repentirs ou des aveux. Ce qui n’est plus un apostolat demeure un moyen de parvenir. Ces fonctions sans emploi sont comme un marchepied pour les honneurs. Celui-ci est associé à l’administration; celui-là est mêlé aux affaires diplomatiques. Un jour, l’un des prélats de cour devient même premier ministre. [Il est vrai que c’est l’indigne Loménie de Brienne. Par là le siècle incrédule mêle une ironie à son hommage et, résigné à subir encore un homme d'église, choisit celui qui l’est le moins.
Certaines villes de province, de population moyenne, recueillies dans la paix du passé, non encore trop gagnées par le commerce ou l’industrie, permettent de surprendre sur le vif les derniers jours de cette apparence dominatrice. Il en est une vingtaine qui peuvent servir de type. Tantôt, comme Laon, comme Langres, elles se dressent sur une montagne avec un aspect moitié guerrier, moitié mystique; tantôt, comme Arras ou Saint-Omer, elles élèvent leur beffroi ou leur tour abbatiale au-dessus des remparts où Vauban les a enfermées. Troyes, toute pleine d’églises déjà un peu dégradées, Poitiers, avec ses vastes espaces parsemés de : couvents, Soissons, la vieille ville des perfidies et des expiations mérovingiennes, Besançon, toute marquée encore de la piété espagnole, offrent la même physionomie de cités religieuses. Si l’on pénètre dans l’intérieur, les rues s’allongent, souvent sans maisons, entre de hautes murailles qui
limitent les enclos des monastères. Un grand silence : point . d'autre bruit que celui des cloches et parfois aussi celui des armes; car ces villes de prêtres sont aussi villes de soldats. À mesure qu’on avance, les églises se pressent, églises des paroisses, des confréries, de l’ordre de Malte. Elles se touchent, l’abside de l’une rejoignant presque le portail de l'autre, et la seule recherche est celle des fidèles qui pourraient peupler tous ces sanctuaires. Puis ce sont de nouveaux couvents avec de nouveaux jardins, de nouveaux cloîtres, et toujours la même paix solitaire. Les noms mêmes, très suggestifs, sont le plus souvent empruntés à la vie cléricale : il y a la rue des Louez-Dieu, la rue du Cierge-en-procession, la rue des Brigittines, la rue des Nonnains, la rue du Grand- Cloître, la rue des Petits-Moines. Si d’un point culminant on contemple la campagne environnante, tout ce que l’œil embrasse enseigne la puissance de l'Eglise. Telle exploitation s’appelle la Métairie du Chapitre, la Métairie des Evêques : tel bois se nomme le Bois des Dames, le Bois des Chanoinesses, la Fagne des Bons-Pères, la Haie des Carmes. Des fermes apparaissent, souvent ornées d’un petit campanile et flanquées d’un pavillon de maître : ce sont les prieurés, sortes de colonies monastiques que les abbayes, soit ‘par obéissance aux volontés du donateur, soit pour le service religieux des paysans, ont semées à travers leurs domaines. Toutes ces désignations se sont bien profondément gravées dans la mémoire des peuples; car plusieurs survivront à tous les renouvcilements des choses et demeureront encore quand tout ce qu’elles évoquent aura péri
Qu’on ramène le regard vers la ville. Vraiment tout y paraît vivre pour l’Eglise comme dans certaines cités maritimes tout vit pour l’Océan. Elle semble l’universelle propriétaire. Les énumérations sont forcément incomplètes. Il faut pourtant figurer par quelques chiffres cette place que tient l'Eglise. Saint-Omer compte 500 personnes engagées à des titres divers dans l’état ecclésiastique. À Arras, il y a,
outre 14 paroisses, 19 couvents sans compter l’abbaye de Saint-Vaast, et même au dix-huitième siècle, les communautés religieuses reculent encore, non sans plainte de la population civile, les murs de leurs habitations et de leurs jardins (1). Au Mans il y a, dit-on, 300 prêtres (2). Soissons a 4 chapitres, 9 paroisses, 6 abbayes d’hommes ou de femmes, 13 couvents (3). Troyes, pour une population de 22 000 habitants, possède 11 paroisses, sans compter les chapelles, et c’est un dicton familier qu’on ne peut marcher dans les rues sans heurter un prêtre ou un garde du corps (4). Besançon compte 2 grandes abbayes, 2 chapitres, 20 maisons religieuses, 4 collèges de chapelains (95). Clairsemés, très rares même en certains endroits, les ecclésiastiques, en ces villes toutes façonnées par l’Eglise, se pressent au point de prendre une apparence de multitude. Il y a l’évêque, 1l y a les vicaires généraux, parfois au nombre de 9 ou 10 et, dans quelques diocèses, les assesseurs au vicariat. [1 y a les curés. Il y a les ordres religieux, les uns ayant gardé leurs statuts primitifs, les autres — et c’est le plus grand nombre — ayant subi une ou deux réformes. Puis il y a les chanoines : ici l’esprit se perd à compter toutes les institutions où ils s’encadrent. On dirait une infinité de branches latérales, se détachant du grand tronc de l’Eglise, se croisant, s’emmêlant, et tantôt florissantes, tantôt se desséchant, mais même desséchées, se soutenant par tout ce qui les entoure et les étaie. Il y a les chapitres des cathédrales, les chapitres des collégiales, puis les corps de chapelains attachés à certaines églises. Dans les plus illustres chapitres, les chanoines, soit pour ajouter à la solennité des prières canoniales, soit
(1) DExrAmEecougr, Le Clergé du diocèse d’ Arras pendant la Révolution, t. I, p. 202.
(2) Dom. Pror1IN, Le Diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 33.
(3) FieuryY, Le Clergé de Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 84-86.
(4) Albert BABEAU, Histoire de la ville de Troyes, t. I, p. 6.
(5) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le diocèse de Besançon, t. I, passim.
pour être suppléés en certains offices, sont pourvus d’auxiliaires qui ont eux-mêmes parfois des remplaçants. Les déviations de l’égalité chrétienne, les infiltrations des vanités humaines ont créé à l’envi des rangs, je dirais presque des castes. Il y a des chapitres nobles, des chapitres bourgeois, puis d’autres mixtes avec un bas-chœur qui est roturier, un haut-chœur qui ne s’ouvre qu’aux gentilshommes et aussi en général aux docteurs; car dans l’ancien régime, sauf aux dernières années du dixhuitième siècle, le mérite reconnu force presque toujours les barrières de la naissance. Dans la petite ville de Brioude, le chapitre est divisé en cinq classes : les chanoines nobles, les chanoines sacerdotaux, les prébendés, les semi-prébendés, les expectants. En certaines contrées, le nombre des charges déconcerte. Dans la région qui sera plus tard le département de l'Hérault, il y a cinq diocèses, or, on rencontre dans les seuls chapitres-cathédrales de Béziers, d'Agde, de Lodève, de Saint-Pons, 52 titres de chanoines, avec un nombre presque triple de titres de prébendiers, semi-prébendiers, hebdomadiers (1). Qu’on ne calcule pourtant point le chiffre des ecclésiastiques d’après celui des bénéfices, car souvent plusieurs bénéfices reposent sur la même tête; puis les bénéficiers sont souvent pourvus de fonctions dans le clergé paroissial et à ce titre ils y sont comptés : de là vient même, pour l’ensemble du clergé français, l'embarras de toute supputation numérique globale. Même cette réserve faite, quelle n’est pas la foule! Chaque grande église a ses prêtres à la suite, prêtres habitués, obituaires, employés à des titres divers. Puis il y a toutes les institutions locales ou provinciales : tels les Familiers de Franche-Comté, corporations d’ecclésiastiques recrutés en général dans la meilleure bourgeoisie et remarquables par leurs vertus et leurs lumières. I] y a 15 Familiers à Pontarlier, 12 à Baume-
(1) SAUREL, Histoire religieuse du département de l'Hérault pendant la Révolution, t. I, passim.
les-Dames, 9 à Ornans, 7 à Quingey (1). Les mêmes prêtres qui s’appellent en Franche-Comté familiers s’appellent en Bourgogne Mépartistes (2). Ce n’est pas tout. Aux ordres réguliers 1l faut joindre les ordres séculiers. Aux congrégations répandues sur toute la surface du pays, il faut ajouter quantité de petites congrégations locales ou provinciales, souvent vénérables par leur origine, précieuses par leurs services, et populaires dans le cercle restreint où elles ont fleuri. Puis, parmi les confréries, il s’en trouve, quoique en petit nombre, qui, par la rigueur de leur règle, se rapprochent de la vie religieuse. Enfin, à une distance plus ou moins grande des villes, il y a ceux qu’on pourrait appeler les indépendants de la pénitence chrétienne, les solitaires, les ermites; il s’en trouve encore un assez grand nombre à la veille de la Révolution, en Franche-Comté, en Provence; et les Archives gardent la trace des demandes de secours qu'ils adresseront plus tard à l’Assemblée constituante. Telle est, dans une énumération longue, mais incomplète, l’armée de l'Eglise, armée où chaque âge a apporté son contingent, où tout s’est surajouté sans règle, où de puissantes réserves de vie soutiennent encore ce qui se désagrège, armée immense, mais confuse, si confuse que ceux même qui prétendent la conduire ne savent point toujours où elle commence et où elle finit.
Cette armée a ses. revues solennelles. Ce sont les processions. Il y a les processions locales, en commémoration d’un miracle fameux, en remerciement d’une épidémie conjurée, en action de grâces pour l’ennemi éloigné de la ville ou pour une victoire remportée. Il y a surtout, en toutes les villes de France, chaque année au retour du printemps, la procession dite de la Fête-Dieu. Ce jour-là est bien celui
(1) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs de 1789 à 1801, t. I, p. 13.
(2) Recherches sur la persécution religieuse dans le département de Saône-et-Loire pendant la Révolution, par l’abbé BaAuzon, t. I, p. 342.
où l’Ordre ecclésiastique étale tout ce qu’il a de milices, laisse mventorier tout ce qu'il a de richesses. Avec les massiers, les halebardiers, les suisses, les choristes, les musiciens, les enfants de chœur, les porte-croix, se développent les premières magnificences. La marche se continue avec les confréries. Toutes, elles sont là avec leurs bannières, avec leurs écussons, surtout avec les reliques de leurs patrons; car même dans la décadence de la foi, il n’en est guère qui ne gardent intacte la dévotion de leurs saints. Elles s’appellent à Limoges la confrérie de Sant-Martial, à Besançon la confrérie de la Croix, à Arras la confrérie de la Sainte- Chandelle, Il y a. les gentilshommes, tout parés d’attributs guerriers et groupés sous le vocable de saint Michel ou de saint Georges. Il y a les peintres, tailleurs d’images, verriers, brodeurs, rangés autour de l’étendard de saint Luc. Il y a tous les corps de métiers, tisserands, couvreurs, charpentiers, cordonniers, honorant ceux-ci saint [aévin ou saint Léonard, ceux-là saint Amé ou saint Crépin. Avec leur infinie variété d’aspects, ces confréries symbolisent toutes les diversités de la vieille France. Tantôt, comme la Confrérie des Charitables établie en Artois pour la sépulture des morts, elles foncent de teintes sombres les éclatantes couleurs du cortège : tantôt dans les cités flamandes, elles se montrent sous leurs riches costumes, robustes et réjouies, dévotes mais leurs aises sauves, prêtes au banquet non moins qu’à la prière; peut-être Memling les cû. dédaignées, mais Franz Hals les eût trouvées à point pour son pinceau. Elles défilent au pied du beffroi tandis que le carillon lance ses notes tour à tour allègres et caressantes, comme pour mettre un peu de joie sous le ciel gris. Cependant, à la même heure, à l’autre extrémité de la France, s’allongent en files les pénitents de toutes couleurs, enveloppés de leurs cagoules et leurs cierges allumés. Ainsi les voit-on, tantôt laissant flotter leurs rangs dans les larges espaces de Montpellier, tantôt s’amincissant sous la conduite de leurs régidors,
dans les rues étroites de Perpignan. A la suite des confréries, s’avancent les ordres religieux. Il y a tous les fils spirituels de saint François, capucins, récollets, cordeliers, puis les grands carmes déchaussés, puis les dominicains, puis les ordres séculiers, puis toute la foule des ordres aujourd’hui disparus et que nous ne connaissons que par les gravures. Le défilé est long, et pourtant les vieillards remarquent des lacunes; ils cherchent en vain des yeux d’autres congrégations qu’ils ont vues dans leur jeunesse et qui se sont fondues sous le souffle du siècle, sous la langueur des vocations ou par les édits des rois. Après les religieux, les chapitres de toute sorte. Parfois les rangs ne se sont pas établis sans peine, car il règne entre eux des disputes pour les préséances et des émulations très aiguisées
pour l’antiquité ou les privilèges. Avec les chanoïnes s’étale
tout ce que le trésor des églises conserve, chandeliers en argent ciselé, statuettes d'ivoire, châsses gothiques, reliquaires de la Renaissance, croix processionnelles ornées de pierreries. Eux-mêmes apparaissent dans toute la somptuosité de leurs ornements en drap d’or et d’argent, en velours, en soierie de France ou d’Orient. Et toutes ces pièces d’orfèvrerie, tous ces brocarts savamment tissus ont leur marque d’origine. Ils rappellent la bienvenue d’un roi à son avênement ou à son passage, la reconnaissance ou la faveur d’un prince, l’exécution d’un vœu, l’expiation d’une faute, en sorte que quiconque recolerait toutes ces merveilles retrouverait l’histoire de la province et, morceaux par morceaux, referait l’histoire de France. Cependant, à la pompe religieuse s’ajoutent les pompes civiles. La religion catholique n'est-elle point la religion de l'Etat? Bien plus, n’est-elle point le seul culte reconnu? Tous sont là, conseillers du Parlement ou juges du présidial, chefs militaires, prévôts des corporations, élus des villes, magistrats de toute sorte qui, à travers l’absolutisme croissant des princes, figurent les vestiges des anciennes franchises.
Dans cette apparente unanimité d’hommages, qui pourrait croire qu’il y ait en France un dissident? Et c’est au milieu de ces splendeurs que chemine, tout éclatant de pierreries, l’ostensoir où sont enfermées les divines espèces. Par intervalles, le cortège s’arrête. Au milieu des tapisseries précieuses et des feuillages se montrent les reposoirs. Souvent ils sont établis à la porte des monastères où se cachent, les mains tendues vers le ciel, les Carmélités, les Annonciades, les Clarisses, ces autres membres de la grande famille chrétienne. Les fidèles s’agenouillent, se remettent en marche, s’agenouillent encore. Et les cloches de toutes les paroisses se répondent, et les musiques sacrées remplissent l’air, et le canon tonne. Enfin le cortège, rentrant dans le sanctuaire, y enroule ses replis. Tandis que les derniers nuages de l’encens s’évaporent, les bannières se recouvrent, les armoires du trésor ressaisissent jalousement tout ce qu’elles ont laissé échapper. Pour qui ne voit les apparences, l’aspect est celui d’une Eglise non seulement assurée de vivre, mais maîtresse et triomphante. Les témoins du spectacle le gardent en leurs yeux, mais distraitement et sans que leur mémoire s’applique à le graver; car à coup sûr, pensent-ils, ils reverront l’année suivante les mêmes magnificences; leurs enfants les verront après eux, et nul ne se doute, nul n’imagine que la radieuse solennité qui s’achève soit la revue de tout ce qui va mourir,
On a montré les splendeurs. Voici l’envers du tableau. C’est dans les villes mêmes où la religion semble, par tous les signes extérieurs, maîtresse, qu’on peut mesurer l’alanguissement vital de la France chrétienne et compter les battements ralentis de son grand cœur.
On vient de voir en certaines cités de véritables accumulations de prêtres. De ces prêtres on répétera ce qu’on a dit des évêques, ce qu’on a dit des moines : parmi eux le Bbertinage de l'esprit, la dépravation des mœurs sont à l’état d’infime exception. Qu’on compulse les documents contemporains, et l’on s’assurera que les noms cités avec flétrissure sont toujours les mêmes. Ils reviennent comme ces figurants de théâtre qui, à force de passer sur la scène, finissent par graver l’impression d’une foule. Il faut s’abstenir de cette illusion grossissante et se garder de traduire deux par plusieurs, et trois ou quatre par un grand nombre. Mais si les scandales de conduite furent rares, si l’impiété le fut plus encore, on peut reprocher à beaucoup d’ecclésiastiques, non leurs vices, mais l’insuffisance de leurs vertus.
Ce qui s’observe, c’est la désuétude des fonctions sacrées. Les titres subsistent, mais avec des noms qui n’évoquent plus que des services passés. Dans les grands chapitres, il y a un théologal; il faisait autrefois un cours, il ne le fait plus: il y a un écolâtre; il était chargé de surveiller les écoles, il ne les surveille plus que mollement : il y a un grand pénitencier, mais qui figure une dignité désormais sans emploi. Le ministère de la prédication s’est ralenti. Ceux qui l’exercent revêtent volontiers de formes toutes profanes l’éloquence de la chaire. On s’abstient de citer l’Ancien Testament, l'Evangile, les Pères de l’Eglise. Le seul enseignement est celui de la morale, et d’une morale si vague qu’elle n’a ni l’efficacité d’une direction ni la puissance d’un frein. Le discours, harangue plutôt que sermon, semble à deux fins, pour la chaire ou pour un éloge académique. Les périphrases se multiplient, cachant comme une secrète honte de proclamer, en sa simplicité rude, la vérité sacrée. Dieu devient, comme dans Rousseau, l’auteur divin des choses, en attendant qu'il soit l’Etre suprême. Le prêtre se dilue dans l’homme sensible, l’apôtre s’absorbe dans l’ami du progrès, et Jésus se nomme le législateur des chrétiens.
Tout ce monde ecclésiastique apparaît fort enlacé dans les affaires humaines. Il n’est point de richesse dans l’ancien régime qui ne soit grevée d’une grande variété de charges. A côté des redevances ou des rentes à recevoir, il y a les redevances ou les contributions à fournir : redevances de blé pour le séminaire, de vin pour Phôpital, de cire pour les églises; subsides pour les Universités; cotisations imposées par le roi pour la reconstruction des édifices religieux ou civils. Puis il y a les pensions, pensions données ou reçues et qui, suivant toutes les bizarreries des donations primitives ou du caprice royal, viennent en déduction ou en aceroissement des revenus. Enfin il y a tous les embarras de perception, tous les débats pour les droits seigneuriaux, toutes les discussions pour la nature des produits sujets à la dime, pour la quotité de la dîime elle-même. Delà une gestion compliquée qui encombre de soucis tout matériels les riches. Les pauvres — et il y en a beaucoup — sont encore plus englués dans les liens terrestres; car il s’agit pour eux non du superflu mais du pain. Dans certains petits chapitres comme ceux de la Haute-Provence où chaque charge ne rapporte que deux ou trois cents livres, toutes sortes de querelles s'élèvent avec les ordres religieux pour les limites des propriétés ou les privilèges, avec les curés pour les portions congrues. On multiplie les notes, les mémoires, les menaces d'actions judiciaires. Parfois dans la même corporation les chanoïnes titulaires entrent en conflit avec les prébendiers, puis il arrive qu’on se réconcilie pour se liguer contre l’évêque. Les avocats du clergé sont les confidents de ces misères; ils les graveront dans leur souvenir et seront plus tard impitoyables contre l'Eglise, en ayant vu, non les grandeurs, maïs seulement les petitesses.
En dépit de ces compétitions, la vie s’écoule assez douce, au moins dans les régions de richesse moyenne où les prébendes assurent à leurs titulaires un sort tranquille. Beaucoup de chanoines, de membres des collégiales, de béné-