‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 4 sur 45 · LENS · texte numérisé non relu

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ficiers ne résident pas. Ce qui reste d’entre eux suffit à peupler les abords de la cathédrale ou des principales églises. Ils s’abandonnent au fil de leurs jours, fuyant le vice et volontiers faisant le bien. Ils participent aux offices, assez pour se mettre en règle avec Dieu. L’abondance des choses leur permet beaucoup d’aises, avec des émoluments qui paraitraient aujourd’hui fort médiocres, et doucement ils se pelotonnent en s’abritant contre les cahots. Ils ont de beaux livres, les lisent en gens de goût, au reposé, comme on ne lit plus guère aujourd’hui, et par plaisir désintéressé de l'esprit; puis ils les replient en inscrivant parfois dans la marge, d’une belle écriture bien tracée, point hâtée, quelques vers latins; car ils sont la plupart fort bons humanistes. Ils font aussi des vers français, et souvent d’un tour assez galant. Cela ne les empêche pas de se montrer, à l’occasion, jansénistes et, ainsi qu'il arrive à Bourges, d'interdire dans la cathédrale comme trop mondaines les symphonies à grand orchestre. S'il y a dans leur ville une Académie, ils y lisent des Mémoires, des Eloges, et en oublient totalement la chaire sacrée. Ils aiment à collectionner de beaux meubles, : des tryptiques, des ivoires. Volontiers aussi ils sont érudits, quoique sans la flamme qui évoque le passé. II ÿy a parmi eux des théologiens, des hébraïsants, des hommes versés dans lexplication des textes sacrés; mais à la mode de leur siècle, ils s’appliquent de préférence hors de leur profession. On eite d’eux des mémoires sur les finances, sur la maladie de la vigne, sur la pomme de terre, sur le magnétisme, sur les aérostats. Souvent, ils sont dans leur ville administrateurs de l’hôpital ou de lPhospice et s’y montrent très charitables. Ils secourent les pauvres, car ils sont bons, mais ne vont guère les chercher, étant de zèle ralenti. L’une des formes habituelles de leur charité est de discerner, soit dans eur voisinage, soit dans leur maîtrise, quelques enfants d’esprit délié. De leurs deniers ils aident leurs études, veillent à ce qu’on leur enseigne le grec, le latin, l’art de déclamer, le

goût de l’antiquité, l’admiration de Brutus surtout ainsi que la haïne des tyrans, et ne retirent leur main qu’après les avoir jetés dans la vie, vides d’argent, bourrés de rhétorique, enflammés de désirs. Le plus judicieux de ces actes de bienfaisance est celui d’un des prêtres du chapitre d'Arras, obtenant pour le jeune Robespierre une bourse au collège Louis-le-Grand (1). Les bons chanoines ne regardent pas si loin. Ils reçoivent et visitent leurs amis, combinent sagement leurs jours afin d’y mettre ce qu’il faut de travail pour aiguiser la saveur du repos, et croient d’ailleurs la religion si puissante qu’on peut bien se permettre quelques hardiesses. Ainsi vivent-ils, à la fois très éclairés et très aveugles, cultivant leur esprit et engourdissant leur prévoyance, sans vision de l’avenir ou fermant les yeux de crainte de trop voir. Dans les vieilles villes cléricales, on retrouve encore à l’ombre des églises les demeures où se sont écoulées ces existences doucement nuancées d’égoïsme, toutes ménagées pour l’étude, mais pour l’étude qui ne trouble ni les aises ni.la paix; on revoit presque intact le cadre extérieur, les fenêtres à petits carreaux, la porte massive qui se verrouillait à l’Angelus, le lourd marteau qui servait d’appel, tout ce qui attire par le contraste d’une vie qui fut l’antipode de la nôtre, tout ce qui plaît par son aspect archaïque, tout ce qu’il faut pourtant ne pas trop aimer, car ce qui sommeille trop est bien près de mourir.

Beaucoup de ces prêtres de ville, grands liseurs, ont touché aux philosophes. L’enseignement du premier âge, les traditions familiales, l’éducation du séminaire ont déposé au plus profond de leur cœur des germes si tenaces que ces germes subsistent en eux, même dans la poussée des germes contraires. Seulement, dans la confusion de leur esprit, ils essaient d'opérer un classement. Ils arrivent à séparer comme par une cloison étanche ce qu'ils doivent croire pour

(1) J.-A. PARIS, la Jeunesse de Robespierre, p. 21.

assurer leur salut, ce qu’ils doivent accepter pour vivre à l’unisson de la bonne compagnie. Ils adorent les choses divines et doucement ils les sapent ou du moins les laissent saper; ils s’enlacent dans les liens de la foi, puis s’en dégagent pour pratiquer de grandes audaces intellectuelles, sauf à reprendre incontinent ces mêmes liens dans lesquels ils veulent mourir. Ce dédoublement de la personnalité s’accomplit sans hypocrisie, sans trahison, mais par la faiblesse rfaturelle à des âmes que rassure la paix matérielle du présent et qui, n’ayant jamais combattu, n’ayant jamais imaginé le péril de l’Eglise, ignorent, ignoreront jusqu’au jour de l'épreuve ce qu’exige le devoir viril de confesser Dieu. Donc, chaque matin à l’autel, le prêtre prie, et d’une prière très sincère. Plus tard, il prie encore, un peu distrait déjà, mais avec des lèvres qui veulent louer Dieu. La journée s’avançant, les pensées s’égarent loin des doctrines que le cœur, demeuré fidèle, professe. Dans l’âme à deux compartiments, le compartiment sacerdotal se ferme et l’autre s’ouvre. C’est l'heure des lectures téméraires, celle où la plume compose les éloges académiques et, par mode, par vanité littéraire, se moule sur la marque du siècle. C’est l’heure douce des entretiens, si attirants au dix-huitième siècle, si dangereux aussi; car, de causerie en causerie, les vérités traditionnelles s’effondrent, et par émiettements si insensibles qu’on ne verra la ruine que quand on ne pourra plus la réparer. L'esprit de société, en arrondissant tous les angles, a émasculé toutes les vigoureuses indignations. Le prêtre se défend juste assez pour n’avoir pas trop l’air d’un complice. Puis le soir, dans les assemblées de bonne compagnie, il retrouve les philosophes qu'il accable de civilités; et ceux-ci se déclarent euxmêmes, avec un surcroît d’embrassement, leur très humble serviteur.

Parmi les assemblées, il en est de particulièrement suspectes. Au dix-huitième siècle, dans la plupart des villes de quelque importance, se sont établies des loges maçonniques.

Les appellations ne varient guère : elles se nomment l'égalité, la sincérité, la parfaite union ou bien encore la parfaite amitié. On y mange, on y boit, on y lit des vers, on y fait de la musique, on y quête pour les indigents : tel est le côté le plus extérieur, celui que le public est admis à regarder (1). Le programme est de ne point parler de religion; seulement on ne cesse de flétrir la superstition, et on englobe sous ce vocable tout ce que la vénération des hommes a proclamé sacré. De la sorte tout s’élague jusqu’à ne plus laisser subsister, suivant l’expression d’un contemporain, que le théisme dans toute sa simplicité (2). En ces réunions, qui se fût attendu à rencontrer des prêtres? On en voit pourtant quelques-uns, tant est extraordinaire la confusion des choses! A Béthune, plusicurs prêtres font partie de la loge (3). A Arras, un oratorien, le Père Spitalier, en est un des dignitaires (4). Au Mans, des chanoïnes de Saint-Pierre de la Cour comptent parmi les maçons (5). À Besançon, on note, parmi les affiliés, des bénédictins, des bernardins, un carme, cinq chanoines du chapitre de Saint-Jean; en la même ville l’un des chanoines de la collégiale de la Madeleine est secrétaire d’une des loges (6). Parmi les évêques, il en est qui s’indignent : tel M. Conen de Saint-Luc, évêque de Quimper, qui reproche avec véhémence à un certain cordelier qu’on appelle le Père Etienne son affiliation. Mais le Père Etienne trouve un défenseur dans la personne de M. de Conzie, archevêque de Tours. Le 15 juillet 1778, ce prélat, très libéré de préjugés, écrit à M. de Brienne, un autre archevêque :

(1) MERCIER, Tableau de Paris, t. V, chap. 585.

(2) ARNAULT, Souvenirs d'un sexagénaire, t. I, p. 149.

(3) BEGHIN, Béthune pendant la Révolution, p. 46. |

(&) DErRAMEcOURT, Le Olergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. 1) p.286.

(5) Dom. Pro, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, LD 6.

(6) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs de 1789 à 1801, t. I, p. 12 et passim. |

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