‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 38 sur 45 · CS EE · texte numérisé non relu

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rapportées. Ce fut la deuxième concession. Louis XVI fut, à ce qu'on assure, charmé du succès. A bien juger les choses, la victoire était mince; car si les décrets sur le clergé n’étaient point incorporés dans la Constitution, celle-ci en consacrait Jun des principes fondamentaux et, dans son titre premier proclamait pour les citoyens le droit d’élire ou de choisir les ministres de leur culte.

Cependant beaucoup de poursuites avaient été, depuis six mois, entamées contre les ecclésiastiques insermentés; en outre, les arrêtés arbitraires des autorités locales avaient tantôt interné, tantôt éloigné les réfractaires. Des prêtres, les sévérités étaient descendues jusque sur les fidèles. Un assez grand nombre de laïcs se trouvaient en prison, les uns en vertu de jugements, les autres à titre préventif et en attendant les ordres des comités parlementaires à qui on avait transmis les procédures. À cet égard, les Archives nationales fournissent des indications fort suggestives. C’est ainsi qu’on constate qu’à Montauban, des citoyens, arrêtés sous prétexte de trouble apporté au culte constitutionnel, furent détenus arbitrairement pendant plus de quatre mois, tandis que leur dossier demeurait comme oublié dans les bureaux de l’Assemblée. Les Constituants, avant de se séparer, décrétèrent une amnistie générale pour « tous les faits relatifs à la Révolution ». Les catholiques non-conformistes bénéficièrent de la mesure. Ce fut la troisième manifestation de ‘la clémence parlementaire Mais on se fût trompé en se. pressant de remercier. La bienveillance qui effaçait le passé n’eût été efficace que par la prévoyante sagesse qui eût assuré l’avenir. Cette sagesse dépassait fort les tenaces préjugés des Constituants et peut-être aussi leur courage. La Constitution civile subsistait avec toutes Les lois qui l'avaient aggravée. Les mêmes lois maintenues éterniseraient donc les mêmes protestations. La page des sévérités grattée aujourd’hui se recouvrirait demain. Dans les départements, les autorités ne se firent pas illusion. En rouvrant aux prêtres

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internés les portes du château de Brest, les gens du district leur disaient ironiquement : au revoir, certains qu’ils étaient de les retrouver bientôt.

Ce n’est pas que quelques représentants n’aient eu la vision d’une politique moins mesquinement généreuse, Malouet, le 29 août, réclama pour les catholiques la liberté de reconnaître à leur choix l’autorité spirituelle de leurs anciens ou de leurs nouveaux pasteurs. Un peu plus tard, Martineau demanda que tous les serments fussent abolis hormis celui de maintenir la Constitution. Mais ces pensées réparatrices se heurtèrent aux haines sectaires ou se perdirent dans l'indifférence. Des timides velléités des Constituants les catholiques recueilleraient un seul bénéfice

- celui d’une accalmie, et cette trêve, courte comme les jours

de grâce accordés à l’Assemblée expirante, n’aurait pas même les apparences d’une pacification.

Le 3 septembre, la Constitution fut présentée au roi. En la lisant, Louis XVI put mesurer sa décadence. Tout pouvoir résidait en une assemblée unique que rien ne modérerait. Au-dessous d’elle s’agiteraient, au département, au district, à la commune, de petites assemblées subalternes, créées comme à souhait pour recéler l’anarchie ou la subir. Au prince, aucun attribut ne restait. Il ne pourrait ni rien entreprendre, car l'initiative des lois lui échappait — ni rien interdire, car il n’avait point le droit de veto, au moins de veto absolu, et point davantage le droit de dissolution — ni rien gouverner, Car la force publique n’était pas à ses ordres, et le système électif, introduit partout, lui ravissait le choix des fonctionnaires. Une seule chose lui demeurait, une opulente liste civile de 25 millions, et tant d’argent, allié à tant d’impuissance, achevait l’avilissement. La conséquence inévitable de cet abaissement serait que le souve-

rain, s’il était faible, disparaîtrait et, s’il savait porter l’épée,

venverserait tout.

Cet acte informe, où l’Assemblée, si grande par d’autres

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créations, avait accumulé comme à plaisir toutes les impré-

voyances, fut, pendant plusieurs jours, autour de Louis XVI, anxieusement débattu. Les ministres conseillèrent l’acceptation; toutefois M. de Montmorin pencha d’abord vers la résistance et ne se rallia à ses collègues qu’avec une résignation contrainte. La Fayette, Barnave, Duport, Lameth,

Thouret, après une longue conférence, conclurent à l’oppor

tunité de sanctionner l’œuvre de l’Assemblée. L’opinion

contraire se formula en des lettres de Maury et de Cazalès. Parmi les gens de cour, plusieurs envisageaient la résolution avec indifférence, ne comptant plus que sur l’imprévu,

l’excès du mal ou l’intervention étrangère. L’archevêque

d'Aix et l’évêque de Clermont demeuraient perplexes à

cause des affaires religieuses, et souhaitaient en tous cas que celles-ci fussent expressément réservées. Malouet, à qui l’on doit en partie ces détails, jugeait malaisé le refus, mais proposait que le roi, tout en adhérant à l’acte des consti-

tuants, en montrât les lacunes, les dangers, et de la sorte

dégageât sa dignité, sa responsabilité. D’autres allaient plus loin que Malouet et voulaient que le monarque, après

avoir accepté la Constitution, s’efforçât dans la pratique de la rendre impossible. Dans un mémoire non signé retrouvé.

aux Tuileries, on lit ces lignes : « Le roi, comme un musicien habile, doit toucher Pinstrument qui lui est confié, et à force d’en tirer de faux accords, bien prouver qu’il est mauvais et en dégoûter la France (1) ». Le conseil, tout ingénieux qu'il fût, avait un tort, celui de faire à Louis XVI crédit d’habileté et de croire que, pour jouer « de faux accords », le pauvre prince avait besoin de s'appliquer. Excédé

celui de la résistance et cette fois encore se décida à plier.

(1) Pièces trouvées dans l'armoire de fer du château des Tuileries, 8° collection, n. 26.

d'avis, le roi jugea le péril de la soumission moindre que

Û Le 13 septembre, il formula dans un message son accep-

tation et la renouvela solennellement le lendemain en venant lui-même à l’Assemblée (1).

L’allégresse éclata, aussi bruyante qu'était imparfaite Pœuvre accomplie. Les réjouissances commencèrent le 13 septembre, elles se renouvelèrent le dimanche 18, puis le dimanche suivant. Il y eut illuminations, salves d’artillerie, danses et rondes civiques, Te Deum à Notre-Dame, et en outre lancement d’un aérostat chargé, disent les journaux du temps, d’attributs allégoriques. Louis XVI avait été relevé de sa suspension comme un sous-lieutenant de ses arrêts. Délivré comme captif, pardonné comme souverain, il se montra dans les lieux publics, dans les promenades, au théâtre, et fut acclamé, peut-être par ceux-là même qui, avec une curiosité insultante, avaient fait la haie au retour de Varennes. Le prince était calme, semblait insouciant, et regardait tout ce spectacle d’un air détaché comme si le sort d’un autre se fût joué. La reine affectait un visage souriant, mais avec des yeux qui avaient pleuré. Cependant, au milieu de la foule, on reconnaissait quelques membres de l’Assemblée constituante. Ils ressemblaient, a écrit Mme de Staël qui a raconté ces journées, à des rois détrônés fort inquiets de leurs successeurs.

Sous la surface de cette allégresse l’inquiétude en effet dominait. Parmi les députés, il s’en trouvait qui, déjà désespérant de leur pays, ne feraient qu’une traite de la salle du Manège jusqu’à l'étranger. L'Assemblée avait voté, au profit des représentants, des fonds pour leur voyage de retour. Quand l’employé du bureau des finances demanda à Montlosier l’état de ses frais de poste, celui-ci les calcula, non pas jusqu’à Clermont, son pays natal, mais jusqu’à Coblentz. « Je ne suis pas chargé de savoir où vous allez, répliqua en souriant l’employé.» Et courtoisement il établit

(1) V. MaLOUET, Mémoires, t. II, p. 158-161. — Mme CAmPAN, Mémoires, t. Il, p. 160-161. — Pièces trouvées au château des Tuileries, 8 collection, passim.

le compte comme on le lui demandait (1). L’anecdote ne laisse pas que d’être suggestive, Montlosier étant d’esprit souvent faux, mais non de petit courage ni de facile désespérance. Ce découragement, fort explicable à droite, se remarquait, à titre presque égal, à gauche. « Sire, avait dit Thouret à Louis XVI, en acceptant l’acte constitutionnel, vous avez fini la Révolution. » Jamais les paroles officielles n’eurent moins de rapport avec les pensées intimes. « Je regarde, disait Barnave à l’un de ses collègues, je regarde comme impossible l’établissement d’aucune liberté en France. » Chez Sieyès, chez bien d’autres, on rencontrait la même crainte d’un inconnu redoutable, la même impression de quelque chose de violent qui commençait. Ceux mêmes qui recueillaient les témoignages d’une popularité non encore altérée n’échappaient point à quelques constatations mélancoliques. La Fayette a raconté complaisamment les pompes de son retour vers l’Auvergne : Bourges illuminé, Clermont en fête, Issoire, Brioude et jusqu'aux moindres bourgades retentissant d’acclamations. Quand toute cette fumée de vanité se fut dissipée autour de lui, quand il se retrouva dans sa demeure héréditaire, il fut consterné des images de lutte civile qui remplissaient même ses montagnes paisibles. La discorde régnait, et la plus malaisée à guérir, la discorde religieuse. Elle secouait violemment les âmes simples qu'aucune autre cause n’eût émues. Dans ce contact rural, La Fayette, quoique partisan de la Constitution civile, sentit, pour la première fois peutêtre, le danger des funestes décrets. Sous l’étreinte douloureuse cette phrase tomba de sa plume : « Les paysans, débarrassés d’entraves, payant moitié moins qu'ils ne faisaient, osent à peine se réjouir d’être libres de peur d’être dam nés (2). » |

(2) MONTLOSIER, Mémoires, t. II, p. 344.

(2) LAFAYETTE, Mémorres, t. III, p. 189.

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Fons

Entre tous ces députés qui regagnaient leur province, il y eut pourtant un triomphateur. Dans les traditions de PArtois, un récit s’est conservé, que les vieillards ont transmis aux enfants, que ceux-ci à leur tour ont retenu, celui de Robespierre rentrant à Arras, après l’expiration de son mandat. Ilétait parti, dédaigné de ceux mêmes qui l’avaient nommé, pauvre de tout, riche seulement de ténacité et d’envie. À l’Assemblée, sa vanité irritable avait subi toutes les tortures, celle de son nom défiguré par les journaux qui appelaient Robertspierre, celle de ses discours, abrégés, travestis ou omis, celle d’une opinion méprisante qui le jugeait trop ennuyeux pour être jamais redoutable. Par une force de volonté inouïe, il était monté par degrés au rang de ceux qu’on écoute, qu’on observe et qu’on craint. Après l’émeute du Champ-de-Mars, il s’était caché, puis devinant une répression débonnaire, avait reparu avec éclat. Il méditait de rentrer dans sa ville natale en un appareil qui le vengeât des mépris passés. Un jour d’octobre 1791, on annonça qu'il allait arriver de Paris par la route de Bapaume. Par ses affidés, il avait répandu, mais discrètement, le bruit de son retour afin que la réception, quoique éclatante, gardât un aspect improvisé. Sur le chemin, des gardes nationaux à cheval l’accompagnaient, venus avec lui depuis Bapaume. Quand au bout de la longue chaussée toute droite on aperçut le beffroi d'Arras, les mieux montés le devancèrent et, comme le jour déclinait, commandèrent partout les illuminations. Pour les rendre plus générales, ils brisèrent quelques vitres chez les récalcitrants. À la porte des Remparts, Robespierre trouva un cortège venu au-devant de celui que déjà on appelait l’homme « vertueux et incorruptible ». Il y avait des vieillards portant une couronne civique, un chœur de femmes vêtues de blanc, des enfants qui répandaient des fleurs. Des couplets furent chantés, des compliments furent récités, avec un curieux mélange de paroles sensibles et aussi d’imprécations contre

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les ennemis de M. de Robespierre. À travers de longs détours, le cortège se déroula dans la ville afin que tous pussent se rassasier du grand homme, Par crainte bien plus que par empressement, beaucoup de fenêtres s’étaient - ornées d’illuminations. Cependant de vastes murailles noires marquaient comme des taches dans l’aspect de fête. Robespierre notait, dit-on, les façades indécorées et, habitué à emmagasiner les rancunes, il les classait en sa mémoire implacable. De fait, de plusieurs de ces demeures sortiraient plus tard les victimes promises à la Mort. On passa par les deux places qui détachaient, aux lueurs des flambeaux, leurs maisons à pignon, puis par cette autre petite place, près du théâtre, où pendant de longues semaines, serait plus tard dressé l’échafaud. Le triomphateur atteignit de la sorte | son logis, modeste quoique d’aspect bourgeois, et qu'à aucun prix il n’eût voulu autre; car il avait l’orgueil de l’austérité plus que jamais on n’eut celui de la richesse. Pendant quelque temps les acclamations se prolongèrent en son honneur. Puis dans la nuit redevenue silencieuse, on n’entendit plus que le carillon du beffroi qui cadençait les heures. Robespierre n’était pas l’homme de demain, — car demain appartiendrait encore à l'humanité — mais l’homme d’aprèsdemain; et si les courtes visées le dédaignaient, déjà les pré- . voyances plus longues frissonnaient à la pensée du jour où peut-être sa puissance s’égalerait à sa perversité. Dans sa ville natale, il rentrait en dominateur, et cette ovation, comparée au dédain des années précédentes, disait mieux . que tous les développements quel chemin on avait parcouru.

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