LIVRE DEUXIÈME
SOMMAIRE
1. — L'annonce des Etats généraux : le règlement du 24 janvier 1789; le doublement du tiers.
IT. — Réunion des électeurs au bailliage ou à la sénéchaussée (mars et avril 1789). — Dispositions réciproques; inexpérience générale. — L'Ordre ecclésiastique: comment le système électoral assure aux curés une immense prépondérance numérique, et comment il dépend d'eux, suivant leur attitude, de précipiter ou de retenir les événements.
III. — Le bas clergé: excitations; pamphlets. — Pour quelles causes certains prêtres, même parmi les meilleurs, sont gagnés par l’esprit de nouveauté. — La Chambre du Clergé : le cahier des Vœux : par quels traits communs les cahiers se rapprochent. — Divisions sourdes ou luttes ouvertes entre le haut et le bas clergé. — Comment les élections marquent la victoire du clergé du second ordre.
IV. — Le 5 mai 1789 : séance du 6 mai: la question de la vérification des pouvoirs séparément ou en commun; comment de cette question dépend le sort de l’ancien régime : le tiers état, la noblesse : le clergé et sa condition particulière : quelles avances il fait au tiers état et quel espoir le tiers état fonde sur lui. — Les commissaires conciliateurs. — Target dans la Chambre du clergé, et son adjuration au nom du « Dieu de paix ». — En quel trouble s’achève le mois de mai. — Comment le gouvernement s’abstient de toute direction précise. — Nouvelles, mais inutiles réunions des commissaires conciliateurs. — Sieyès : sommation aux deux ordres privilégiés de se réunir aux Communes pour la vérification. Comment les événements se précipitent : l’Assem. blée nationale (17 juin). Désagrégation de l’Ordre ecclésiastique. — L’archevêque de Vienne et les curés à l’église Saint-Louis (22 juin 1789.) — Du 22 au 27 juin: comment l’Ordre ecclésiastique est aboli.
V. — Comment les autres privilèges ecclésiastiques disparaissent, — Du 27 juin au 4 août. — La nuit du 4 août. — Comment l'Eglise perd tous ses privilèges féodaux, toutes ses immunités pécuniaires : com-
ment elle perd par surcroît ses dîmes : le rachat: Mirabeau et Sieyès. — Comment la déclaration des Droits de l’homme achève de courber l'Eglise sous le niveau commun.
Le 10 mai 1774, Louis XVI avait commencé à régner. À peine élevé jusqu’au trône, il avait plié sous le poids de toutes les misères accumulées dans le gouvernement par un siècle de despotisme, dans la société par un libertinage sans frein. Le mal le plus apparent était celui d’une grande détresse financière. Ce désordre, quoique le plus visible, n’était point le plus grave, et facilement on y eût porté remède avec un peu de persévérance et de vouloir. Un danger, plus caché, plus subtil, mais bien plus terrible, résidait dans l'extraordinaire contraste entre les institutions qui étaient demeurées en bloc, celles du passé, et les mœurs publiques qui ne cadreraient plus qu'avec un Etat tout renouvelé. Là était le véritable, le pressant péril. Pour ménager la transition entre les temps anciens et les temps nouveaux, tout manquait à Louis XVI, et, vu la difficulté de la tâche, on peut se demander quel autre y eût réussi. Le roi varia ses ministres. Ensemble il mêla dans ses conseils le vieux Maurepas, dont la courte et légère prévoyance se limitait à la brièveté de ses propres jours, et Turgot, réformateur très rempli de grands desseins, mais si entreprenant, en outre si mal aidé, qu’il serait écrasé sous le poids même de tout ce qu’il soulèverait. Ni l’administration prudente de Necker ni l’assurance osée de Calonne ne dissipa le malaise crois sant. Une première fois, en 1787, les Notables du royaume se réunirent, mais sans profit appréciable pour le bien public. Enfin vint Brienne, travaillé d’ambitions tenaces et précédé d’un murmure flatteur qui célébrait son génie. Sous l’épreuve
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du pouvoir, tout ce renom se fondit; et ce personnage apparut bientôt sous son véritable aspect, homme d’Eglise indigne, non moins médiocre homme d’Etat, ne gardant d’autre force que celle de l'intrigue de Cour qui l’avait imposé au souverain.
Depuis un an, l’idée des Etats généraux flottait dans l'air. C'était l’inconnu, et dans l’inconnu il y a l'espérance. Le 8 août 1788, une décision officielle les annonça. Ils s’ouvriraient au mois de mai 1789. Le 24 août, Necker, fortifié par l’insuccès de tous ses rivaux et jugé l’homme indispensable, remplaça Brienne si promptement usé.
La dernière réunion des Etats remontait à 1614. De cette longue désuétude naquit un extrême embarras. Quelle serait la forme des convocations? Qui serait électeur? Qui serait éligible?’ Comment seraient délibérées les instructions remises aux députés pour l’exercice de leur mandat? Quel serait le nombre des élus? Dans quelle proportion serait représenté chacun des trois Ordres? Sur tous ces points, le roi, très perplexe, décida de recueillir l’opinion des ÂNotables et, au mois de novembre 1788, les rassembla de nouveau à Versailles.
Les indécis demandent volontiers des avis; la même irrésolution qui les rend avides de conseils les rend rebelles aux conseils qu’ils ont réclamés. Ce ne fut point sur les suggestions de la majorité des Notables que Louis XVI modela sa conduite. En un rapport de Necker, daté du 27 décembre, se marqua le programme du gouvernement royal. Puis à quelque temps de là, le 24 janvier 1789, un règlement parut qui organisait, non sans obscurité d’ailleurs, la procédure de la prochaine consultation nationale.
Les élections se feraient au chef-lieu de chaque sénéchaussée ou bailliage principal. Les convocations seraient envoyées par le baiïlli ou le sénéchal. Qui serait électeur? Une doctrine très large conféra en principe le droit de participer au vote à tout Français, âgé de vingt-cinq ans, ayant
un domicile régulier et compris au rôle des impositions. Mais ce droit de suffrage s’exercerait de façon fort inégale. Il convenait de distinguer à cet égard entre le tiers état, d’un côté, et, de l’autre, le clergé et la noblesse. — Dans le tiers état, les gens de la campagne se réuniraient au siège de leur paroisse, y rédigeraient leurs vœux ou doléances et nommeraient deux délégués par deux cents feux, trois par trois cents feux, quatre par quatre cents feux et ainsi de suite. Ces délégués porteraient le cahier de vœux au chef-lieu du bailliage ou de la sénéchaussée et y contribueraient par leur vote au choix des députés définitifs. Pour les habitants des villes, un système à peu près pareil prévalait. Les membres des corporations d’arts et métiers choisiraient un délégué par cent électeurs présents : les bourgeois groupés dans les professions libérales ou n’appartenant à aucune corporation auraient droit, pour un même nombre d’électeurs, à une représentation double. Ces délégués, réunis à l’Hôtel de Ville, rédigeraient le cahier de doléances, puis, porteurs de ce cahier, se rendraient, comme les délégués ruraux, au cheflieu du bailliage ou de la sénéchaussée et, comme eux, nommeraient par leurs votes les représentants de leur Ordre aux Etats généraux. Ainsi était organisé, pour le tiers état, le suffrage à deux degrés. — Les nobles, au contraire, qu’ils fussent ou non possesseurs de fiefs, iraient voter sans intermédiaire au chef-lieu. — Quant au clergé, un système mixte avait été établi. Les curés et autres ecclésiastiques ayant bénéfices iraient voter directement, soit par eux-mêmes, soit par procureur. À l’inverse, les chapitres et autres corporations de prêtres, ainsi que les communautés régulières, étaient beaucoup moins favorisés : les chanoiïnes n’auraient d’autre droit que de nommer, dans la proportion d’un sur dix, un ou plusieurs délégués qui les représenteraient au bailliage ou à la sénéchaussée : cette représentation était réduite à un sur vingt pour les prêtres attachés au service du chapitre, et pour les divers ecclésiastiques sans bénéfice
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