TOME IV. IE
question religieuse prime tout le reste. — Le Morbihan : arrêté de Guezno et Guermeur (24 nivôse-13 janvier 1795) accordant une cer-
taine liberté des cultes. — Le représentant Ruelle à la Convention. — :
La Vendée : la suite des négociations, curieux pourparlers de la J aunaie ; importance prépondérante de la question religieuse. — Les accords de la Jaunaie (29 pluviôse an III, 17 février 1795) bientôt suivis de la pacification de la Mabilais. — Comment, la liberté religieuse ayant été proclamée dans l’Ouest, on est contraint de l’étendre au reste de la France.
VII. — De quelle façon incomplète et malveillante elle est accordée. .
— Rapport injurieux de Boissy-d’Anglas. — La loi du 3 ventése an III (21 février 1795) : son caractère, ses lacunes.
VIII. — Première reprise du culte public : Paris, les villes, les campagnes. — Le culte constitutionnel : encyclique des évêques réunis.
IX. — Les événements politiques : comment la Convention est poussée
vers la réaction. — Les Montagnards. — Comment les embarras éco-
nomiques et la misère leur fournissent un personnel pour l’émeute. — Émeute du 12 germinal ; insurrection du 1er prairial. — Réaction qui suit.
X. — Comment les catholiques réclament la restitution des églisés. — Loi du 11 prarial : les églises ; la Promesse de fidélité. — Interprétations libérales, et notables symptômes de retour à la tolérance.
XI. — Comment la Convention, sur le point de se séparer, se rejette vers la politique de violence. — Violences politiques : Zoi des deux tiers (5 et 43 fructidor) et ce qui suit ; amnistie du 4 brumaire. — Violences religieuses : lois du 20 fructidor (6 septembre 1795), du 7 vendémiaire (29 septembre 1795), du 3 brumaire (25 octobre 1795). — Comment les prêtres sont exceptés de l’amnistie.
Le 9 thermidor, deux bandes de malfaiteurs s'étaient entre-choquées : d’un côté, Robespierre, Couthon, Saint-Just e de l’autre, Tallien, Fouché, Barras, et, à leur suite, quelques menus carnassiers. Robespierre, vaincu, impuissant même à se tuer, avait été traîné, loque sanglante, jusqu’à la guillotine. Ce qui ne semblait que changement de tyrannie — simple révolution de palais, si ce mot pouvait s’appliquer à une république — devint geste sauveur. Deux
forces concoururent à briser le joug : d’abord les modérés de la Convention qui, après une longue paralysie d’épouvante, s’aperçurent enfin qu’ils étaient majorité ; puis le peuple, le peuple surtout, qui, par un robuste instinct de conservation, se ressaisit et, en proclamant la délivrance, limposa.
Tout suivit. L’échafaud, à peine lavé du sang des innocents, se teignit du sang des coupables : le 10 thermidor, vingt-deux condamnés, c’est-à-dire Robespierre et ses complices ; le 11, soixante-huit, presque tous membres de la Commune. Le tribunal révolutionnaire de Paris fut suspendu, en attendant qu’on le réorganisât. La Terreur se symbolisait en une loi, celle du 22 prairial: en un homme, Fouquier-Tinville. Le 14 thermidor, l’homme fut mis en arrestation, et, le même jour, la loi fut abrogée. L’horrible Commission révolutionnaire d'Orange fut supprimée, et pareillement celle de Nimes. Des départements on vit arriver, hardis à force d’être exaspérés, les gens de Cambrai, les gens d'Arras, dénonciateurs de Lebon, et Lebon fut, le 15 thermidor, décrété d'accusation. Telles furent les premières mesures, édictées pêle-mêle, suivant le hasard des motions ou la montée des colères, et en une précipitation où se reflétait la hâte violente qui avait naguère accompagné les proscriptions.
Jamais tyran mort ne fut plus outragé que ne le fut Robespierre. Barère avait réclamé les honneurs de l'impression pour le discours du 8 thermidor ; le 41, il se leva de nouveau et félicita la Convention « de ce qu’elle s’était sauvée en un jour des complots d’une année ». D’autres accoururent, se disputant la tribune et jaloux, soit de prendre date, soit d’écarter, à force d’invectives, tout soupçon de complicité. Quiconque avait le plus tremblé fut le plus insulteur. Une recherche attentive s’appliqua à démêéler, comme on eût fait sous une monarchie, les favoris ou les obligés du maïtre déchu. Déjà les plus importants avaient, le 40 thermidor,
expié sur l’échafaud. Des délateurs se rencontrèrent pour désigner les autres : Hermann, Lesne, deux Artésiens obscurs ; le jeune Julien, sorte d’agent officieux employé naguère par Robespierre à Nantes et à Bordeaux; puis quelques membres du Comité de sûreté générale : tels Jagot, Lavicomterie, et avec eux le peintre David qui s’abaissa jusqu’au plus honteux reniement. Dans le même temps, à quelque distance de Paris, une jeune femme fut arrêtée qu’on appelait Victorine Duplay; elle ne portait d’autre crime que d’être la fille de l’homme chez qui logeait Robespierre (1).
Jusqu’aux extrémités de la France, la grande nouvelle se propagea. Dans les provinces, beaucoup de Représentants s'étaient perpétués dans leur mission ou n’avaient point encore été rappelés. Ils furent les plus violents à flétrir les complots de celui qu’on appelait, tantôt le « nouveau Cromwell », tantôt le « Tibère ou le Néron français ». Tels se montraient Hentz dans la Moselle, Lejeune en Franche- Comté, Maignet en Provence, Dartigoéyte dans le Midi toulousain. Tous applaudirent au châtiment, tous, jusqu’à Le Carpentier, ce pourvoyeur de Fouquier-Tinville, tous jusqu’à Duquesnoy qui, dans ce temps-là même, acheminait de Béthune vers Paris toute une charretée d’accusés. Cette ardeur n’était pas seulement servilité, mais revanche de la peur. Tous ces proconsuls redoutaient Robespierre qui souvent les avait enveloppés dans ses vagues menées et en qui ils voyaient, croyaient voir pour l’avenir un justicier. Ainsi arriva-t-l que cet homme fut maudit tout à la fois, et par les gens de bien qui incarnaient en lui la proscription, et par les malfaiteurs qu'importunait son aspect de vertu.
Étranges apparaissent les noms de ceux qui sont appelés à guider la remontée vers l'humanité. Qu’on pénètre dans la
(1) Dépêche de Florent-Guiot au Comité de salut public (Auzarp, Recueil des actes du Comité de salut public, t. XV, p. 654).
Fe
CE QUI RENAIT SOUS LES RUINES .ÿ
Convention, quelques jours après la crise de thermidor.
Celui qui vient d’être élu président est Merlin de Douai, l’auteur de la loi des suspects. Billaud-Varennes et Collot d’Herbois sont assis à leur banc, très assurés de visage, plus
déchaïnés que UE contre o tyran abattu ; contre eux,
là réprobation s’insinue mais timide encore : a telle est la crainte qu'ils inspirent que le premier qui 1 dénoncera, Lecointre de Versailles, sera flétri comme calomniateur (4). Les gens des tribunes se montrent les uns aux autres les vrais chefs : Tallien, le proscripteur de Bordeaux ; Fouché, le mitrailleur de Due Barras et Fréron, les faliours de Toulon. On commence à les désigner sous un nom qui leur
restera : on les appelle les thermidoriens. Eux, pourtant,
sont gens d’appétit, non de doctrine. Le 9 dcininion. ils n’ont médité que de substituer leurs propres violences aux
violences de leurs rivaux. Le courant populaire les a portés
bien au delà de leurs desseins et a transformé en victoire de l’humanité une simple lutte de factions. En hommes avisés, ils ont saisi l’enjeu, tout étonnés qu’il fût si gros, tout stupéfaits de leurs nouveaux amis, mais trop souples pour marquer leur surprise et surtout trop roués pour lâcher la
proie. Et maintenant les voici, se façonnant à leur nouvelle
fortune, attentifs à ne pas se tromper de rôle, émollients de langage, presque larmoyants, mais avec des rappels féroces comme il arrive à des bêtes mal muselées ; au fond, indifférents à tout, hormis à dominer et surtout à jouir. En un seul geste ils n’hésitent point, c’est quand ils dirigent contre Robespierre le courant des malédictions. La suprême habi-
leté est d’accréditer pour le présent, d’accréditer surtout
pour l’avenir l’idée d’un criminel suprême, qui ne peut plus
se défendre puisqu'il est mort, qui n’a pas laissé d’amis
puisqu'on les a tous proscrits, et qui, transformé en expiateur universel, à la fois calomnié et grandi, fameux à jamais
(1) Séance du 13 fructidor an II (Moniteur, t. XXI, p. 642).
à force d’être répulsif et monstrueux, déchargera les autres de tous les crimes que, pêle-mêle, on lui imputera.
On croyait, on feignait surtout de croire qu’on venait d’échapper à la dictature. Dans la réorganisation des comités, une pensée prévalut, celle de créer des pouvoirs à la fois si courts et si morcelés que nul, dans l’avenir, n’aurait la faculté d’empiéter. Ce souci se révéla surtout pour le Comité de Salut public. Le 15 fructidor, la Convention décida que ce comité, composé de douze membres, serait renouvelé chaque mois par quart : l'élection se ferait par appel nominal, pul membre sortant ne serait immédiatement rééligible (4). Ainsi réagissait-on contre cette série de reconductions tacites qui, de mois en mois, avaient silencieusement prorogé le mandat de Robespierre et celui de ses collègues. La crainte de la tyrannie devenant obsession, il sembla que lobscurité fût un titre à la faveur. Je cherche les noms des membres du Comité de Salut public. Le 13 thermidor, on a élu Laloi, Bréard, Treilhard, Eschassériaux l’aîné, Thuriot. Ceux-là du moins ne seront jamais ni Catilina, ni Cromwell. Le 15 fructidor, on élit Delmas, Cochon, Fourcroy, hommes de mérite, mais de second plan ; on leur adjoint Merlin de Douai, esprit délié autant que servile, et qui sera, dans les années suivantes, le grand régulateur de la jurisprudence, le grand forgeron des lois. Ces choix sont révélateurs. On veut des chefs qui n’offusquent pas, qu’au besoin même on puisse mépriser. Et cette pratique durera jusqu’à ce que surgisse l’homme fameux qui, confisquant la Révolution, attirera tout à lui.
De toutes les prisons montait vers les nouveaux maîtres un cri de supplication et d’espérance. L'appel fut entendu, et le 12 thermidor, à la tribune de la Convention, Barère parla des «mandats de liberté » comme il avait parlé naguère
(1) Décret du 15 fructidor, titre Ier et titre III, art. 28 (Moniteur, t. XXI, p. 661-662).
Se sent des gens sou ouvriers, a mar-. Jeu nds, ou bien encore patriotes écroués par erreur. Vis- -à-vis ci ci-devant, un ressaut de préjugés ou de colère His
abord la clémence. La duchesse de Duras a raconté que rdon de l'Oise, en entendant son nom, se récria : « Ce
‘équité triompha des préventions. Cependant, à lex- Le ie de Peas les A frappés
Poe il y avait de . Hu jusque ie les délinces. Souvent point de foyer, des amis dispersés, des Fit épuisées, des parents très aimés livrés nee
, faute due abri, chez quelque vieux serviteur. LA
se blottissaient, partagées entre la joie de la liberté retrouvée et les tristesses de cette liberté même. J’en sais ‘ une ne en sortant de prison, vaqua sn à deux soins : ;
tants en mission, les plus compromis furent rappelés : tels Albitte, Chaudron-Roussau, Dartygoéyte, Maignet (1). Le nombre des comités révolutionnaires fut réduit et on n’en! laissa subsister qu’un par district. La commune de Paris avait embrassé le parti de Robespierre : elle fut brisée. Le tribunal révolutionnaire, d’abord suspendu, fut maintenu : mais il ne fonctionna qu’avec un esprit nouveau qui assurerait des garanties à l’innocence. Cependant, la clameur publique dénonçait le Club des jacobins comme le lieu où s’étaient réfugiés les derniers amis de Robespierre. Le 25 vendémiaire an III (16 octobre 1794), la Convention déclara prohibées « toute agrégation entre les sociétés populaires et toute adresse collective signée par elles ». C'était frapper au cœur les jacobins de Paris qui puisaient leur principale force dans leurs affiliations provinciales. Bientôt, une mesure plus radicale fut adoptée et, le 22 brumaire (12 novembre 1794), par arrêté des comités, la salle du club fut fermée.
Ce n’était pas que cette remontée vers l’ordre ne se mélât de retours inattendus. Le 21 septembre 1794 qui était, selon le nouveau calendrier, le cinquième jour des sans-culottides, on vit une pompe singulière se déployer dans Paris : c'était la dépouille de Marat qu’on transportait au Panthéon. Par intervalles, entre les paroles d’apaisement résonnaient des paroles féroces. Un journal ayant annoncé que le jeune fils de Louis XVI était, au Temple, l’objet de traitements un peu meilleurs, le Représentant Mathieu, au nom du Comité de sûreté générale, se défendit de cette clémence comme il eût fait d’une diffamation. « Le Comité et la Convention, dit-il, savent comment on fait tomber la tête des rois; mais ils ignorent comment on élève leurs enfants (2). »
(1) AuLARD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. XVI, p. 342. (2) Séance du 12 frimaire an III (Moniteur, t. XXII, p. 651).
Malgré ces retours de violence, les votes se succédaient, démolissant piéce à pièce l'édifice de la Terreur. Jadis un décret, celui du 27 germinal an IT, avait frappé d’ostracisme tous les nobles et leur avait interdit sous peine de mort le séjour de Paris ou des villes maritimes : ce décret, qui tournait à crime la naissance, fut rapporté (1). Après la défaite des girondins, soixante-treize députés avaient été chassés de leur siège et emprisonnés pour avoir protesté contre le coup d'État du 31 mai : l’inique mesure fut abrogée (2), et sur les bancs de la droite les proscrits reprirent leur place. Cependant les récits se propageaient, révélant de plus en plus tous les excès des Représentants en mission. Beaucoup avaient lieu de trembler. L'un d’eux surtout était visé : Carrier. Deux procès, celui des Nantais, traînés jadis à Paris par ses ordres, puis celui des membres du Comité révolutionnaire de Nantes, avaient mis en pleine lumière ses crimes. « Carrier! Carrier! » criaït le peuple à l'audience, comme si déjà il l’eût appelé pour l’échafaud. La Convention vota l’accusation et, chose digne de remarque, à l'unanimité. Devant le tribunal révolutionnaire, la défense de cet homme, faible défense d’un procureur impudent et retors, fut en un seul point accablante pour ceux qui l’avaient livré. « La Convention, répétait-il, a connu tous mes actes, et, en m'accusant, c’est elle-même qu’elle accuse. » Il disait vrai. Le misérable était monstrueusement coupable, mais | pas plus que Francastel, Le Carpentier, Albitte, Javogues, Maignet, bien d’autres. On le chargea de tous les crimes des Représentants en mission, comme on avait chargé Robespierre de tous les crimes du Comité de salut public; et le 26 frimaire (16 décembre 1794), il périt sur l’écha-
faud.
(1) Décret du 18 frimaire an III (Moniteur, t. XXII, p. 700} (2) Zbid., p. 699,
IT
En retraçant la réaction de thermidor, je n’ai parlé ni des catholiques, ni des prêtres. C’est qu’en dépit de la terreur relâchée, ils demeurèrent d’abord exclus de toute clémence. Les premiers, ils avaient souffert les amertumes de la persécution ; les derniers, ils connaïtraient les joies de la délivrance.
Toutes les lois forgées contre eux subsistent : lois qui punissent de mort les déportables restés en France et les déportables revenus de l’exil ; lois qui atteignent de la même peine les reclus trouvés en dehors des lieux de réclusion ; lois qui ont organisé la déportation à Rochefort et de là à la côte d'Afrique ou à la Guyane française : lois qui ont frappé de suspicion les assermentés eux-mêmes. Et à la Convention, plusieurs veillent de peur que ces armes ne s’émoussent : six semaines après thermidor, sur l'initiative du Représentant Borie, l'assemblée invite le Comité de salut public et le Comité de législation à exécuter rigoureusement les décrets contre les prêtres.
A travers toutes les disgrâces, l’Église constitutionnelle même suspecte, même persécutée, se rattachait à la puissance publique par un dernier lien : celui du salaire. On ne le payait guère et même, depuis germinal jusqu’à thermidor, on ne l’avait plus payé du tout. Pourtant la dette subsistait, consacrée par de multiples et solennels engagements. Le deuxième jour des sans-culottides (18 septembre 1794), Cambon gravit la tribune et proposa un décret dont le premier article était ainsi conçu : « La République ne paie plus les frais ni les salaires d'aucun culte (1). » Séance
(1) Moniteur, t. XXI, p. 789-792,
ee en ou bit qu’on tm ne dbe | ôter le salaire quand on s ’arrogeait le droit de supprimer des ë Je ou routine, daNcœur de Représentants, demeurés
tion. — oo + 44 du an IT (5 uit 1796), Mall armé et Boullerot décident is tous les ee ne
1 hef-Jieu du district et y UE en Ro Rs (1).
Dans le Morbihan, à la date du 17 brumaire (7 nebre 1794), Legros et Bouret allouent 500 livres à qu. un Fe réfractaire @- — En Saône-et- Loire, N 2
tion. Tous les prêtres qui auront exercé des fonctions publiques dans le Jura et dans le Doubs sont placés sous la eillance des autorités constituées et des comités révolu- | À me onnaires. Tous les temples qui ont servi à un culte quel- ÉEe cor que seront fermés. Tous rassemblements pour le culte
interdits. Tous les signes du culte seront enlevés ». légifèrent les proconsuls. Cependant l’arrêté est porté
pr ter son ministère ; et en ces scrupules se découvrent les 1) Archives nationales, AF1, carton 105, rep 779:
) AULARD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. XVIII, p. 31. ) Lettre à la Convention, 7 frimaire an III (Moniteur, t. XXII,
premiers signes, bien timides encore, de l’indépendance qui renaît (1). |
Ce n’est point qu’à côté de ces rigueurs ne se révèlent des actes individuels d’indulgence. Sur les registres des prisons, on retrouverait, et en assez grand nombre, des élargissements de prêtres. Il serait imprudent de louer trop et trop vite. Il arrive que le prêtre, abhorré comme prêtre, excite la pitié par ses malheurs, intéresse par ses vertus civiques, ou bien encore fournit tant de gages qu’on le juge inoffensif. Celui-ci est accablé d’infirmités ; celui-là a toujours été bo pour les malheureux ; un troisième est habile dans les arts libéraux; un quatrième a collaboré jadis au calendrier républicain; un cinquième a été aumônier de la Garde nationale : de là des motifs que l’homme sensible peut invoquer sans que le sectaire désarme. D’autres sont réclamés par leurs parents ou par quelque personnage en crédit. La libération comporte, d’ailleurs, des réserves : on pardonne à « l'erreur paisible », au « fanatisme inconscient » : les graciés — graciés à la manière de criminels — devront vivre loin des lieux où ils ont rempli leurs fonctions : sous aucun prétexte, ils ne reprendront le culte : ils demeureront sous la surveillance de la municipalité ou, ce qui est bien plus sûr, du Comité révolutionnaire établi au district. C’est à ces conditions que les portes de la prison s’ouvrent. Parfois aussi, ce sont des motifs matériels qui commandent lPhumanité. À Grenoble, des religieuses sont détenues, ‘très fidèles à leurs vœux, très enfoncées dans le fanatisme ; mais le pain est cher, de plus en plus cher, et pour n’avoir pas à les nourrir, on les élargit.
Cependant, parmi les prêtres assermentés, plusieurs ne se persuadaient pas, n’arrivaient point à se persuader que tout fût aboli de leurs anciens privilèges. Comment furent
(1) SaUzAy, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. VI, p. 403-404.
accueillies leurs requêtes? L’on en pourra juger pe un seul exemple très suggestif.
Peu de temps après le 9 Thermidor, l’un des prélats constitutionnels osa faire appel aux pouvoirs publics. Il s'appelait Lefessier, avait été élu évêque de l’Orne, et avait siégé à l’Assemblée législative. Son âme n’était point celle d’un confesseur. Sous la Terreur, il avait honteusement abdiqué. Le danger une fois passé, un grand désir l’obséda, celui de reposer sur son front la mitre. De Seez, sa ville épiscopale, il s’adressa, le 6 brumaire, au Représentant Génissieux et, en termes très onctueux, plus humiliés qu'humbles, sollicita l'autorisation de rétablir le culte dans le diocèse. La réponse fut un mandat d'amener. Le 10 brumaire, l’évêque fut introduit devant le proconsul : « Je vis entrer, écrivit celui-ci en rendant compte de l’interrogatoire, un individu à mine cafarde et à tournure extrêmement apostolique. » Lefessier, tout repentant, s’excusa : 1l avait cédé aux instances de quelques pieuses personnes ; il n'avait voulu que demander conseil; il ne souhaitait que l’affermissement de la République. Génissieux écouta : « Sans tenir compte de toutes les choses flatteuses que le saint homme me disait, je crus devoir le faire mettre en arrestation. » Au domicile du prélat, une perquisition fut pratiquée. Elle fit découvrir deux manuscrits qui étaient, l’un l'éloge de Rousseau et l’autre celui de Mably, puis des formules d’abdication sacerdotale, enfin quelques brouillons de lettres où l’on demandait à Robespierre un peu de tolérance. Alors, alors seulement, Génissieux se rassura et, jugeant que Lefessier n’avait rien d’un martyr, prescrivit, au bout de sept semaines, qu’on le remît en liberté (1).
A côté de la comédie, voici le drame. Il se prolonge bien après thermidor, avec une barbarie qui ne s’atténue que par
(1) Archives nationales, Série D 1, carton 21, liasse 17. — Voir aussi ScronT, Histoire de la Constitution civile du clergé, t. IV, p. 374.
places et par degrés. Dans la Haute-Loire, du 13 thermidor au 27 vendémiaire, six prêtres sont immolés (1), et les rigueurs ne cesseront qu’à l’arrivée du Représentant Pierret. A la fin de l’été et pendant l’automne de 1794, je note quatre exécutions de prêtre dans le Doubs (2), deux dans la Dordogne (3), deux dans le Maine-et-Loire, deux dans la Loire- Inférieure (4), une dans les Côtes-du-Nord (5), cinq dans le Morbihan (6), une dans le Var (7). Dans le département du Nord, trente et un prêtres, saisis en pays reconquis et considérés comme émigrés, sont, à ce titre, exécutés (8). Cependant, à Paris, le tribunal révolutionnaire à repris, le 23 thermidor, ses séances. Il s’est fort adouci et volontiers prononce des acquittements. Mais vis-à-vis des prêtres, les rigueurs ne s’atténuent guère, et du 5 fructidor au 8 brumaire, huit d’entre eux sont condamnés à l’échafaud (9).
Comme lautomne s’achevait, d’extraordinaires rigueurs exercées à Valenciennes sur de simples religieuses marquèrent mieux que tout le reste l’obstination de l'esprit persécuteur.
En cette ville, existait avant la Révolution un couvent d’ursulines. En 1792, elles furent chassées de leur demeure. Elles ne savaient où se réfugier, quand un message leur arriva de leurs sœurs, les ursulines de Mons, qui leur offraient asile. Mons n’était qu’à sept lieues. Sans rencon-
(1) Note communiquée par M. le chanoine Vacher, secrétaire de l’évêché du Puy.
(2) Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, &, VI, p. 306 à 557.
(3) Tribunal révolutionnaire de La Dordogne, relevé des jugements recueillis par les grefhers.
(4) Larrr$, le Diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 422.
(5) LæMasson, les Actes des prêtres insermentés dans le diocèse de Saint- Brieuc, p.190 et suiv.
(6) Note communiquée par M. le chanoine Chaufñer.
(7) LAUGIER, le Schisme constitutionnel dans le Var, p. 245.
(8) WALLON, les Représentants en mission, t. V, p- 159 et suiv.
(9) WALLON, le Tribunal révolutionnaire de Paris, t. V in fine et appendice.
À bstacle, les s’ ; AAC avec don bagage, ne se VE guère que cette. recherche d’un abri en un couvoisin püt se nommer Se Un an ve tord
à . redevint ne. et elles Y Ra
e un propriétaire rentre en une demeure qui lui appar- # EUY Cest là qu’elles furent surprises par les Français uar 4, le 10 fructidor an IT (27 août 1794), ceux-ci reprirent
ni de la ville. Que pouvaient-elles craindre de leurs iotes? Robespierre était tombé; le régime de la. rreur était, disait- on, aboli; et elles n’avaient rien à se cher, ne s "occupant que d’instruire les enfants et de Dieu. Pourtant, le lendemain de l'entrée des Français, ouvent fut cerné et, au nombre de quinze, elles furent ées. Les unes furent internées dans leur propre maison, tres écrouées à l’abbaye de Saint-Jean. Sur ces entre- » par arrêté du représentant Lacoste, une Commission éée pour juger ce qu’on appelait le crime d’émigration.
composait de militaires, au cœur endurci, à l’intellience grossière, plus capables d’ obéir à une consigne impi-
ne
sol hé de comprendre et surtout a ‘une loi.
nées. one on les iMemogeait, sur Lu ie au Drbs
de leurs sœurs belges : « Oui, déclarèrent-elles avec Pingé- FR
té de leur innocence, nous sommes allées à Mons. » Pour es hommes, cruels à force d’être obtus et se croyant d’ail- ; nude pour immoler, la réponse parut un aveu
1 rendait inutile toute autre enquête. S’ils avaient lu les crets ef surtout s’ils les avaient compris, ils auraient cons-
à — ainsi que le fit plus tard le tribunal criminel du — ie des Fier revenus dans une ville occupée
S comme des émigrés rentrés 4 qu’en tout cas un dés était imparti pour évacuer le territoire. Mais les textes ux n’arrêtèrent pas plus les juges que ne les toucha la
voix de l'humanité. Séance tenante, en une précipitation violente et servile, « à l'unanimité, dirent-ils, et en leur âme et conscience », ils livrèrent les cinq ursulines au bourreau. Le 2 brumaire, six autres suivirent et eurent le même sort. Sur les quatre religieuses qui restaient, l’une réussit à s’échapper, les trois autres furent transférées à Douai et, grâce à ce délai, furent sauvées (1).
Décidément, si le peuple de France voulait la liberté religieuse, c'était à lui de la conquérir par courage, patience et sagesse. Toute l’histoire des temps qui vont suivre se résume en une série d'efforts obscurs et obstinés pour la délivrance.
A la date du 2 vendémiaire an III (23 septembre 1794), en l’un des rapports adressés de Paris au Comité de sûreté générale, je lis ces mots : « On a remarqué qu’en divers lieux on s’intéressait mystérieusement au sort des prêtres (2). » Le policier note ce fait, comme on ferait d’un phénomène curieux, négligeable probablement, mais qu’à tout hasard il est opportun de signaler. Cependant, à travers les provinces, la grande nouvelle s’est propagée : Robespierre est mort. On a vu revenir de prison quelques bourgeois, peutêtre aussi quelques gentilshommes. Sur le visage des plus enragés terroristes, on a lu, cru lire le trouble, la confusion, l'inquiétude. Les paroles sont un peu moins âpres, et le mal moins audacieux. La religion ne bénéficiera-t-elle pas de cette détente? En quelques bourgades, on rouvre timidement,
(1) Voir WALLON, les Représentants du peuple en mission, t. V, p. 165 et suiv.
(2) AULARD, Paris sous la réaction thermidorienne, À. Ier, p. 124.
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Bo l’une des portes de l’église. En quelques autres, on se remet à sonner l’angelus ; par avance, on s’est ménagé un prétexte : ne faut-il pas avertir de l’heure les ouvriers qui, en cette saison de l’année, achèvent au loin la moisson ou commencent la vendange? Parfois aussi, à l'aube, on remarque que, pendant la nuit, une croix abattue a été relevée ou bien encore qu’au pied d’une madone échappée à la destruction, deux ou trois chandelles achèvent de brûler. Le Comité révolutionnaire est prévenu : une enquête est ouverte. Mais les officiers municipaux ignorent tout, les k habitants ne sont pas mieux instruits ; et cette complicité, faite de silence, est pour les catholiques, après leurs longues misères, un symptôme heureux.
D En dépit de toutes les défections, des prêtres assermentés demeurent qui n’ont pas faibli. Plusieurs rentrent dans leur paroisse, à petit bruit, ne sachant pas bien ce qu’ils ont à craindre d’arbitraire, ce qu’ils ont à espérer de tolérance. Parmi les évêques constitutionnels, quelques-uns qui ont été arrêtés sont élargis : tels Reymond à Grenoble, Sermet à Toulouse, Lecoz à Rennes, d’autres encore. Ne doivent-ils è pas se contenter de la liberté rendue, s’abstenir de toutes fonctions et demeurer immobiles et muets? Lecoz ne se | résigne pas à cet abaissement misérable. Mais combien pré- caire n’est pas son sort! Il sollicite des autorités qu’on le laisse réorganiser le culte : « Le culte est aboli », lui répond-on brutalement. Il se loge chez une femme de condition modeste qui lui donne abri et à qui, en retour, il fournit la table. C’est en secret qu’il dit la messe, et en plus grand secret qu’i renoue quelques relations avec ses prêtres. Un jour, il s’enhardit jusqu’à demander à
à un ferblantier de lui mouler quelques calices en étain; et aussitôt cet homme de trembler : « Voulez-vous, dit-il, me faire guil- lotiner? »
On dirait une nuit profonde à travers laquelle percent, çà et là, quelques petits points lumineux qui figurent l’es- TOME IY. 2
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pérance. Cependant l'automne a commencé. La Toussaint approche — le 12 novembre jadis, et maintenant, en l’an III de la République, le 41 brumaire. En quelques rares, très rares villages, on se hausse jusqu’à se souvenir. Dès le matin, les paysans ont paré les tombes. Dans le cimetière, une femme pieuse ou bien encore un vieillard récite le De profundis. A la tombée du jour, les regards se portent vers l’unique cloche qui a été épargnée. Qui jugerait factieux l’hommage traditionnel aux défunts? Justement le sonneur est là. Et voici que Ja cloche se met en branle, implorante comme la voix des morts. — Il arrive aussi parfois que les âmes s’enhardissant, la commémoration funèbre prend des airs de cérémonie expiatoire. A Lavai, queiques-uns ces habitants sortent de la ville et s’en vont jusqu’à la lande de la Croix- Bataille, pour prier sur la tombe des quatorze prêtres martyrs. À Orange, cinq ou six cents personnes, le soir de la Toussaint, se dirigent vers le champ de Laplane où reposent, en de grandes tranchées, creusées non loin de la rivière d’Eygues, les victimes de la Commission révolutionnaire. Là, un pauvre manouvrier, du nom de René Marchand, se met à réciter les litanies des saints. Mais le Comité de surveillance a été, dès la veille, prévenu. Gendarmes et gardes nationaux fondent sur le rassemblement. Marchand est arrêté; deux autres personnes sont appréhendées avec lui. Et le lendemain, le Comité, en une longue proclamation, se glorifie de ce qu’il a « sauvé le pays » « sans effusion de sang »; en un véhément appel à la dénonciation, il demande qu’on lui désigne les agitateurs ; et il invite les citoyens d'Orange à « rejeter sans retour le souffle empoisonné du fanatisme » (1).
(1) BoNNEL, les Trois cent trente-deux victimes de la Commission d'Orange, t. Ier, p. 65-674
Cinq mois s'étaient écoulés depuis le 9 Thermidor, quand se formula la première protestation publique en faveur de la liberté religieuse.
A l’évêque Grégoire revint l’honneur de cet acte mémorable.
On connaît déjà ce personnage. Mais, dans les temps qui vont suivre, il jouera un rôle si important qu’il est bon de compléter tout ce qu’on a dit de ses tendances et de sa vie.
Deux traits dominaient en lui : en matière politique, une haine de la royauté poussée jusqu’à l’exaltation ; en matière religieuse, un courageux et obstiné souci du christianisme à défendre. Il abhorrait la monarchie comme institution ; il la détestait plus encore parce qu’elle était à ses yeux « l’antipode de la doctrine du Christ ». Par son origine, il appartenait au clergé du second ordre, ayant été curé d’Embermesnil en Lorraine. Volontiers, il se rappelait ces jours obscurs, les meilleurs, disait-il, de sa vie. « Un curé digne de ce nom, écrira-t-il plus tard en ses mémoires, est un ange de paix. » À l’Assemblée constituante, il s’était montré, dans les questions ecclésiastiques, plus réservé qu’ardent pour les nouveautés. La spoliation des biens d’Église l'avait laissé soucieux. Quant à la Constitution civile du clergé, elle l’avait d’abord peu séduit. Bientôt, la jugeant nécessaire et, en dépit de toutes les apparences, ne la jugeant point schismatique, il s’y était attaché. Une fois conquis par elle, il l'avait défendue comme s’il en eüt été l’inspirateur, en homme absolu et qui ne fait rien à demi. En prenant place dans la nouvelle Église, il n’avait rien abdiqué de ses haines contre les libertins, les incrédules, les philosophes que
tous en bloc il proscrivait. Ceux-ci le raillaient, mais à voix basse et en le ménageant fort ; car, vis-à-vis des catholiques romains, il serait auxiliaire précieux. En 1791, il était l’un des membres les plus considérables de l’Assemblée, et un peu de savoir-faire l’eût poussé jusqu’au siège épiscopal de Paris. Il avait l’âme trop haute pour l'intrigue, plus de fierté que d’ambition, et se contenta de l’évêché de Blois. En ce personnage, beaucoup de lacunes : une des principales était son inaptitude à discerner les hommes ; ainsi se trouvat-il qu'ayant à nommer ses vicaires épiscopaux, il les recruta si mal que ses pires ennemis n’eussent pas choisi autrement. Son jugement n’était pas toujours sûr, encore moins sa théologie ; et un jour, dans ses instructions à son clergé sur le mariage, il lui arriva de diminuer tellement la part de l’Église que l’antique sacrement n’était plus que figuration. Ce fut erreur de l’esprit, non servilité; bien au contraire, il était indépendant jusqu’à la bravade, obstiné jusqu’à l’entêtement, et l’on ne connaissait qu’un seul moyen de le faire plier, c’était de commencer par le proclamer intraitable. Il lui fallait sa réputation d’intégrité pour qu’on lui pardonnât ses rudesses ; car il était sans aménité, sans onction, avec des sévérités de janséniste et parfois des étroitesses de bigot. Il écrivait trop, trop vite surtout, pour écrire bien. Son langage, toujours élevé et sincère, se ressentait parfois de l’enflure des clubs, parfois aussi des amplifications de la chaire ; et rarement ses discours se traversaient de cette belle flamme qui crée, anime et soutient l’éloquence. Mais . voici par quel côté Grégoire se retrouvait grand. Autant sa nature était incomplète et dépourvue de charme, autant son caractère était intrépide. On sentait en lui une disposition virile, vaillamment honnête, que n’entamerait aucune Corruption, que ne vaincrait aucune menace, que ne dompterait aucun péril. En la servilité de tant d’autres qui s’aplatissaient sous la peur, sa haute taille, fièrement redressée, prenait à elle seule un air de protestation. Il puisait du
MA DO CE QUI RONAIT SOUS LES AULNES o1
| prestige dans son courage ; et de ce courage, il avait fourni une preuve éclatante quand, le jour de l’abdication de Gobel, il avait confessé sa foi.
Pendant les derniers mois de la Terreur, Grégoire s'était tu, non par crainte, mais par conviction que toute parole était impuissante : « Que faire dans la nuit profonde, disait-il, sinon attendre le jour? » Après le 9 Thermidor, il s'était ressaisi, mais lentement. Son activité se dépensa d’abord à obtenir des ordres d’élargissement pour ses confrères assermentés, et aussi, bien qu’il ne les aimât guère, pour quelques-uns des catholiques romains. Dans le même temps, son cœur, quoique peu facile à toucher, s’émut profondément au récit des souffrances qu’enduraient les prêtres déportés à Rochefort, et le 18 frimaire, à la tribune de la Convention, il demanda pitié pour eux.
: C'était le cri de humanité. Mais, pour le triomphe du droit, il convenait d’invoquer non la clémence, mais la jus- | tice. Cette solennelle protestation en faveur de la justice, ; Grégoire, depuis longtemps, aspirait à en libérer sa cons- cience. Il l'avait méditée dans son esprit et en avait même rédigé les termes. Pour la formuler, il n’attendait que l’occasion. Enfin, le 4€ nivôse (1), à propos d’une motion sur les fêtes décadaires, il gravit la tribune.
Le début fut solennel, ainsi qu’il convenait à la grandeur du sujet : « Vous avez, dit Grégoire, fondé la République, et il vous reste à en consolider l'existence. Un moyen infaillible pour obtenir la paix au dehors, c'est de commencer par
l’établir au dedans. Établir l’union entre les membres de la grande famille française, c’est gagner une bataille. » Grégoire continua, avec toutes sortes de ménagements qui ne lui étaient point habituels, tant il devinait les préventions ! « J’ai conçu, dit-il, quelques idées que je crois utiles. Je voudrais détruire les germes de division, empé-
|. (4) 21 décembre 1794.
cher de nouveaux déchirements. » Il ajouta : « Examimez non ce que je suis, mais ce que je dis; si vous refusiez de m’entendre, vous seriez les oppresseurs de ma pensée. »
S'approchant de son sujet sans l’embrasser encore, l’orateur proclama cette maxime : « Quel que soit un individu, il faut le frapper s’il est mauvais, le protéger s’il est bon. Déclamer sans cesse contre des castes qui n’existent plus, c’est les recréer. Persécuter quelqu'un uniquement parce qu’il est financier, ci-devant noble, procureur ou prêtre, c’est une conduite digne d’un roi. »
Jusque-là le silence avaït régné, coupé même de quelques approbations. Abordant enfin l’objet de son discours, Grégoire convint qu'un gouvernement ne devait ni adopter, ni salarier, ni couvrir d’une faveur spéciale aucun culte; mais il ajouta qu’il ne devait refuser sa protection à aucun. A la politique de Louis XIV, il opposa celle de la Hollande donnant asile aux protestants, celle des Américains du Nord accueillant comme des hôtes tous les persécutés venus d'Europe : sans doute, les orages de la Révolution avaient pu nécessiter quelques mesures de rigueur, mais il serait intolérable d’en prolonger la durée.
Grégoire poursuivit, achevant de se dévoiler : la liberté des cultes existe en Turquie, elle n’existe pas en France; dans les pays où pénètrent nos armées, nous proclamons que les cultes sont libres ; n’est-ce pas une dérision quand on sait que, chez nous, on incarcère ceux qui réclament l’autorité de la loi? On dit : il est permis à chaque citoyen de pratiquer son culte dans sa demeure. Mais quoi? La Constitution aurait-elle uniquement pour but de statuer que, dans ma chambre, je puis faire ce que je veux? On dit : le fanatisme et la superstition relèvent leur tête audacieuse. Sans doute, le fanatisme et la superstition sont deux fléaux redoutables. Mais ne pourrait-on pas définir ces mots? Faute de les définir, on les transforme en formules de persécution.
Il fallait se faire pardonner ces hardiesses. Entre temps,
ni ra SNS ï i ñ È Ag) UD el LAS ER pi U RU re oire flétrit « ces prêtres scélérats qui avaient prêché
pontifes orgueilleux de l’ancien régime qui tenaient
en rien de sa nature ; car il était assez imprégné des
ter les vérités sages et opportunes que Grégoire avait clamées. On avait d’abord gardé le silence et même
lemment : tels Maure, Taillefer, d’autres encore. Grégoire, qui
tient en main son manuscrit, offre d’en passer une partie : ae PR Fi, P (
Non, Grégoire, non, parle, s’écrient. plusieurs voix; on
égoire continue. Il proclame derechef Pimpuissance de
d’éteindre les principes religieux et de réunir tout à
rantir la liberté indéfinie de tous les cultes? Qu’aucune
olonté de personne. Aux yeux du législateur, elles ont des droits égaux. » Se portant jusqu’à l'extrémité des conces-
des fêtes décadaires.. « Pourquoi, dit-il, le temple qui réu-
de l'Éternel ne les réunirait-il pas aussi pour les fêtes civiles et politiques? » Le discours se termine par un projet de
# À Une de Hip décret qui est ainsi conçu : « Les autorités constituées sont
chargées de garantir à tous les citoyens l'exercice libre de € EAN
age en Vendée ». En un langage exaspéré, il parla de richesses de la royauté dont ils étaient les esclaves, les ans et les complices ». Il rappela que, même avant la te du roi, il avait célébré les funérailles de la monarchie | annoncé par anticipation la République. En un pêle- "
e curieux, il associa toutes sortes de noms et de souve-
tique maison d’Autriche. Ainsi s’exprima-t-il, et sans ‘ Mais toute cette rhétorique ne réussit pas à faire : a ‘applaudi. Maintenant, plusieurs s’agitent et protestent vioaura la faculté de répondre; il faut nous éclairer. » Done ersécution : « Que faire, dit-il, dans la double impossibi- 1e
Hi coup les citoyens dans la même croyance? Que faire, sinon
igion ne prétende usurper la domination et forcer la
sions, Grégoire va jusqu’à tendre la main aux organisateurs
nira successivement les citoyens des divers cultes au pied
leur culte, en prenant les mesures que commandent l’ordre et la tranquillité. »
Il semblait qu’un sujet si vaste comportât une discussion approfondie. Fatiguée par la longueur du discours, déjà l’Assemblée n’écoutait plus qu’à demi. Son dédain se marqua par la médiocrité de l’adversaire qui répondit. Quand Grégoire se fut assis, celui qui se leva fut le boucher Legendre : (Je croyais, dit-il, que nous étions assez avancés en révolution pour ne plus nous occuper de religion. Si nous renouvelons ces débats, nous allons ramener les temps où les prêtres rétrécissaient l'esprit public et ne souffraient pas que le peuple pût penser par d’autres que par eux. Être bon mari, bon fils, bon père, bon citoyen, c’est la seule religion du républicain. » Ainsi parla Legendre, bref, méprisant, grossièrement persifleur ; et l'Assemblée, en lapplaudissant, se mit joyeusement à son niveau. Il continua : « Le républicanisme est le complément de toutes les vertus. » Derechef, on battit des mains. Legendre, extrayant de ses souvenirs ce qu'il savait d’histoire, parla, lui aussi, de Charles IX qui avait, disait-il, assassiné le peuple. Puis, revenant à Grégoire, il l’accabla sous son impertinente condescendance : « Je ne doute pas, dit-il, des bonnes intentions de Grégoire ; mais je crois que son discours peut faire beaucoup de mal. » Ayant parlé de la sorte, il demanda l’ordre du jour. Séance tenante, les conventionnels le votèrent, en agitant de joie leurs chapeaux et en criant comme après une victoire : Vive la République.
Devant la Convention, Grégoire avait perdu sa cause. Devant l'opinion publique, il la gagna. Jusque dans la salle des Tuileries, les approbations des tribunes avaient pro-
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