TOME IV
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il est suggestif ! Je ne crois pas que, dans le passé, on eût entendu pareil langage. Dans les temps qui suivront, il me semble percevoir une voix qui ressemble à celle-là : tel se montrera en ses premiers discours Montalembert, de même jeunesse, de même désintéressement, de même pureté dans les intentions et dans les désirs, éloquent lui aussi, beaucoup plus éloquent même, lui aussi rêvant du Christ et du monde réconciliés, lui aussi soulevé bien au-dessus de la terre par l’élan d’une pensée qui tout naturellement monte en haut.
Camille Jordan avait développé son programme d’apaisement. Il fallait préciser quelles libertés pratiques ce programme comporterait. La liberté du culte impliquait la liberté des opinions religieuses : donc plus de serment. Parlant de la promesse prescrite par les lois du 41 prairial et du 7 vendémiaire, le rapporteur approuvait, loin de les blâmer, ceux qui s’y étaient soumis ; car il était un modéré, non un intransigeant. Mais il ajoutait aussitôt : Cette promesse, on ne peut l’exiger : le prêtre n’est plus reconnu par l'État, n’est pas salarié par lui, ne jouit d'aucun privilège; dès lors, comment lui imposer un engagement dont sont exempts les autres citoyens? Camille Jordan continuait : Il est de la nature des religions d’avoir leurs ministres, leurs assemblées, leurs instructions, leurs cérémonies, leurs observances, leurs fêtes : de là, pour les fidèles de chaque communion la faculté de choisir leurs prêtres, de louer et d’acheter des temples, de s’y réunir, de pratiquer leur culte dans les hôpitaux militaires, les hospices civils, les maisons de détention, d'entretenir, sauf certains règlements de police, des oratoires domestiques, de choisir à leur gré le jour de leurs cérémonies et de marquer ce jour-là par la suspension de tout; travail. Venant au culte des morts, le rapporteur ne demandait point qu’on restaurât l’antique coutume des cortèges funèbres. Mais il souhaitait que les fidèles, dans,les cimetières, pussent accomplir en paix leurs rites. Quel serait le mode de
LA RÉPUBLIQUE LIBÉRALE HA Are:
convocation pour les cérémonies ice Quiconque se piquait de philosophie mettait à proscrire les cloches autant de zèle que les paysans à les revendiquer ; et l'entêtement déployé des deux parts avait envenimé jusqu’à la passion ce débat un peu mesquin. Soucieux tout ensemble de contenter les paysans et de ne pas compromettre son projet, Camille Jordan avait déployé en cette partie de sa tâche toutes les ressources de sa jeune dextérité. Il convenait que la commission avait longuement hésité. Puis, doucement, HU aa la cause des cloches qui étaient un moyen can e (ES de convocation bien plus qu’elles ne marquaient un privilège ou une prépondérance. Sans doute elles avaient sonné jadis, ; notamment, en Vendée, pour appeler à l’émeute. Mais était-il opportun de s’obstiner en ces souvenirs quand tant de signes heureux annonçaient la paix civile?
Le rapport était une œuvre, non de combat, mais du transaction, et l’on put doublement s’en convainere par l'importance des revendications que Camille Jordan omettait de formuler, par l'abondance des armes qu’il offrait au d pouvoir pour sa déni il En brisant beaucoup d’entraves, on laissait subsister de dr notables servitudes, comme si on eût eu la crainte d’échouer \ en voulant trop réussir. Le droit d’acheter ou de louer des temples était accordé aux particuliers ; mais les communes ou sections de communes demeuraient privées de cette faculté. L’interdiction du costume ecclésiastique. subsistait tout entière. Toute dotation perpétuelle en faveur du culte était défendue, en sorte que toute subvention officielle étant abolie, les seules ressources seraient celles des dons manuels et des quêtes. Toutes les processions, tous les cortèges, demeuraient prohibés ; et Camille Jordan notait, non sans regret, ce sacrifice que les exigences de l’ordre Dub avaient paru réclamer, mais qui serait douloureusement ressenti par les populations des campagnes. Enfin rien n’était stipulé : pour les ordres religieux, soit que vraiment on les eût :
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oubliés, soit qu’on redoutât, en rappelant leur nom, de réveiller des préjugés mal éteints. 8 NS NA
Le même souci d’impartiale modération avait réservé au pouvoir civil toute garantie contre les usurpations. Toutes ô les églises étaient considérées comme lieux publics, et les représentants de l’autorité y pourraient toujours entrer, soit pour y pratiquer leur surveillance, soit pour y réprimer les désordres. En dehors des temples, nulle manifestation exté-
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F4 rieure n’était autorisée. Enfin des pénalités, graduées suivant l’importance des délits, frapperaient quiconque, prêtre | ou fidèle, critiquerait l'autorité civile ou provoquerait à la î désobéissance. | ‘4 Tel était le pacte de réconciliation, tel était l’édit d'équité et de bonne foi que la nouvelle majorité offrait au Directoire et au pays. Tant de modération unie à tant de fran- Chise, une si noble éloquence, une si pénétrante et si honnête chaleur de conviction avait soulevé de joie ceux qui étaient déjà conquis, avait ébranlé ceux qui étaient indécis. Même sur les bancs adverses, les résistances parurent s’amollir. Le js rapport du représentant Dubruel sur le rappel des lois de k déportation n’était pas prêt. Il fut décidé qu’on l’attendrait, 4 qu’alors seulement s’ouvrirait la discussion ; et ce fut sous l une impression de faveur visible que la séance fut levée. À +
Le lendemain, dans les cafés, dans les promenades, au théâtre, un nom se retrouva sur toutes les lèvres, celui de ce jeune homme qui avait osé associer deux mots jugés jusque-là inconciliables : celui de religion, celui de liberté. Il fa ‘s’il se pouvait, interrompre au plus vite le courant naissant j de sympathie. C’est à quoi s’appliquèrent, sans perdre une À heure, les philosophes, les officieux, les jacobins. Tout l’art fut d’omettre ou de défigurer les hautes maximes que Camille Jordan avait proclamées et de transformer le beau manifeste d’émancipation chrétienne en une puérile revendication de sacristie. On affecta de trouver tout à fait singulier ce jeune député, tout nouveau venu de sa province,
LA RÉPUBLIQUE LIBÉRALE 1484 qui avait osé remettre en honneur des formu es abolies. On fouilla à travers le rapport, avec l’espoir d’en extraire quelques phrases que la raillerie pût exploiter. Camille Jordan avait parlé longuement, trop longuement peut-être, . des sonneries de cloches et du prix qu’y attachaient les paysans. La presse sectaire ne voulut pas retenir autre chose, « Jordan carillon, dit-on, Jordan les cloches ». La caricature souligna et OnnICE le travestissement. Le plus étrange fut que cet effort peu loyal réussit à tromper ou à égarer le plus grand nombre des historiens. Du manifeste qui, dès 1797 es Le d'établir la liberté religieuse, beaucoup n’ont Dale qu'avec un bref dédain, témoin ce jugement sommaire de . Mignet : «Camille Jordan, dit-il, était un jeune homme plein . de courage et ne mais professant des opinions }. intempestives. »
C'était en vain que la presse directoriale s’armait de railleries ou affichait le mépris. L’impulsion était donnée. De tous côtés, les pétitions affluent au Conseil des Cing-Cents. Il en vient, le 3 messidor, du Bourbonnais, de la Normandie, de la Touraine ; le 6 et le 8, de la Bourgogne et de la Bretagne ; Je 9, du Cotentin; le 10, de la Lorraine et de la région parisienne ; le 11, de l’un des arrondissements de Paris ; le 12, de la Vendée. Dans le même temps, la Belgique en envoie et de très pressantes ; car là-bas, on est bien près de la guerre civile. Les jours suivants, les procès-verbaux négligent de mentionner les noms des départements ; ils se bornent à indiquer le chiffre global des communes qui ont expédié des pétitions : un jour, il en arrive de 62 communes ; une autre fois, de 82; un troisième jour, de 99. Et toutes ont pour objet le rappel des déportés, la restitution des
presbytères, l’abolition du serment, le rétablissement du culte.
Le Directoire a enfin répondu au double message sur les prêtres reclus. En manière d’éclaircissement, il a communiqué un rapport du ministre de la Police. De ce rapport, il résulte que les administrations départementales, profitant de l’obscurité des lois, les ont interprétées au gré de leurs préférences. En un grand nombre de chefs-lieux, les maisons de reclusion ont été vidées ; en plusieurs, des classifications plus ou moins arbitraires ont amené la libération des uns, prolongé l'emprisonnement des autres: en quelques-uns, on a maintenu sans adoucissement notable les anciennes rigueurs. C’est le ferme dessein de la nouvelle majorité d’en finir avec ces niques détentions, et elle tient à honneur que sa volonté se manifeste clairement. Cependant du rapport un aveu se détache : « Les déportés, dit le ministre de la Police, rentrent de toutes parts (1). »
Ils rentrent en effet. Leur appliquera-t-on les lois terroristes non encore abrogées? Bientôt le Directoire s’orientera vers les pires rigueurs. Il semble qu’à cette heure il hésite un peu à braver le vœu des Conseils, le vœu du pays. Merlin lui-même, le jurisconsulte froidement impitoyable, se résigne à un sursis. À propos d’un prêtre réfractaire de Saône-et- Loire, il émet l’avis de suspendre provisoirement toute poursuite : « Îl serait contraire à la saine politique, écrit-i au Directoire (2), de recommander une application rigoureuse des lois relatives au culte, en un moment où le Conseil des Cing-Cents propose de les abolir. Le silence me semble préférable jusqu’à la décision définitive du Corps législatif. »
À cette « décision définitive », les Cing-Cents travaillaient. Camille Jordan n’avait parlé que de la police des cultes et
(1) Rapport du ministre de la Police, séance du Conseil des Cinq-Cents, 6 messidor an V (Journal des débats et décrets, messidor an V).
(2) Rapport, 22 messidor an V (Archives nationales, AFH1, carton &1, dossier 449,
| des serments. . 8 lier (1), Dubruel compléta l'œuvre u en lisant à l'assemblée son rapport sur la déportation. Le. M projet se résumait en la disposition suivante : les décrets | Ne sur la qe étaient ae pareillement les ro sur ie
hi La Hasusrdn) Éabet: le 20 messidor & juillet 1797) Pendant sept jours, elle se prolongea ; et nul argument ne k ' fut omis, soit pour colorer l’ancienne servitude, soit po | affirmer l'émancipation.
L’intolérance eut de nombreux avocats su 6) aénéral Jourdan, Eschasseriaux, Lamarque. Entre tous les diront) | \ un surtout mérite d'être retenu, celui de Boulay de la Meurthe. | | | ÿ C’est une très en fortune pour une cause violente | que de trouver, pour la défendre, un modéré. Avocat au D lomont de Lorraine, puis juge à Nancy, Boulay de la Meurthe était devenu suspect pour avoir réprouvé l’exécu- L tion de Louis XVI et, pendant la Terreur, il avait dû se cacher. Qui n’eût cru que, sous l’influence de tels souvenirs, ja | il siégerait dans le parti constitutionnel? Bien vite iltrahit cet espoir. Il se persuada, parvint à se persuader que la nouvelle majorité ne se couvrait de la République que pour la mieux trahir, que bientôt la royauté serait rétablie et peut-être même l’ancien régime, que les prêtres, si on les laissait libres, seraient les plus actifs instruments de la restauration monarchique. Ainsi prit-il sa place dans le parti du Directoire. Mais un certain renom d’impartialité
(1) 26 juin 1797.
s’attachait encore à lui, en sorte qu’il serait d'autant plus dangereux qu’on le croirait moins passionné. Tout ce qu’on “ pouvait dire contre la liberté religieuse, il le dit, — et en 1e proscripteur grave qui proscrit sans colère et comme par conviction. — Il commença par l'éloge de la Constitution | civile, cette création archaïque que déjà tant d’autres avaient abandonnée, — Il nia que la privation de tout pa- 4 trimoine corporatif, que l'abolition de tout salaire replaçât __ le prêtre dans le droit commun : c’est précisément parce que ie le clergé a été privé de ses biens et de ses honneurs, qu’il est | l’ennemi irréconciliable de la Révolution. Si on permet aux déportésle retour, de quel crédit ne jouiront-ils pas ! Le peuple de ignorant les regardera comme des martyrs, et leurinfluence croîtra de tout ce qu’ils auront souffert. — Entre la faction royale et la faction sacerdotale, tout est commun, les inté- rêts, les vues, les directions, en sorte qu’on ne peut tolérer lune sans assurer le succès de l’autre. Sur cette solidarité - de la religion et de la monarchie, Boulay de la Meurthe insista longuement, soit que vraiment il y crût, soit qu’il comprit que la plus grande habileté serait de joindreles deux causes. — Cependant, par un ressaut imprévu de modération, - l’orateur laissait entendre qu’il pourrait se prêter à ce que les prêtres déportés ou reclus rentrassent dans la société. Ce n’était que concession trompeuse ; car se ressaisissant aussitôt, il s'élevait contre le faux libéralisme qui prétendait abroger vis-à-vis des ministres du culte toutes les dois d’exception. Comment traiter en simples citoyens ceux qui prétendent parler au nom de la divinité | Les prêtres insermentés sont nos ennemis, et ils l’ont prouvé. Aussi la prudence exige qu’ils soient contenus par un engagement très Strict. En finissant, Boulay de la Meurthe demandait qu’on rejetât le projet et qu’on y substituât un nouveau plan.
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