PUBLIQUE
reste un petit pécule. La saison d'été est favorable : ils voyageront en cherrette et, s’il le faut, à pied. Et mainte- fe nant ils débouchent d'Italie, de Suisse, d’Allemagne, repa- | raissent en Provence, en Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine. D’autres, déportés en Espagne, s’embarquent au port de Santander pour aborder sur une des plages de e Vendée. « Les déportés rentrent en foule ; » telle est la phrase 1 que répètent tous les rapports de police. Et, en effet, un jour, ; dans la seule petite ville de Grasse, il arrive que vingt prêtres se trouvent réunis (4). Û De tous les évêques partis jadis pour l'exil, aucun n’était rentré. Le retour leur était plus difficile; car lPélévation de leur rang les eût trahis, et les autorités publiques, même très débonnaires, n’auraient pu alléguer l'ignorance. Puis la plupart avaient quitté la France pendant les premières années de la Révolution, en sorte qu’ils tombaient sous les
lois implacables rendues contre les émigrés. L’un d’eux … cependant osa, dans ce temps-là, revenir en France : c'était . M. “’Aviau, archevêque de Vienne. ral ONE Il n’avait quitté son diocèse qu’assez tard, avec le regret, le remords peut-être, de ses ouailles abandonnées. I s'étart en éloigné par étapes successives, allant de Saint-Chamond CHE Lyon, de Lyon à Annecy et à Chambéry, puis enfin à Novare. Il avait séjourné à Saint-Maurice-en-Valais, et de là s'était rendu à Rome où Pie VI l'avait autorisé à se fixer. C'était 4 un homme doux, très charitable, si simple de goûts que les privations de l'exil lui coûtaient peu, avec cela d'esprit délié, de corps vigoureux et de cœur intrépide. Les défail. À lances de quelques-uns de ses prêtres restés en France l'avaient consterné. « Il faut, avait-il coutume de dire, que le pasteur soit au milieu de son troupeau » : et avec toutes 167 NE inquiétudes d’une conscience un peu troublée, il épiait la é
En
(1) Lettre de l’abbé Pagan, 26 août 1797, citée par Victor PIERRE, la . Déportation ecclésiastique sous le Directoire, p- 69, note.
première accalmie — si légère fût-elle — pour regagner sa patrie. Au printemps de 1797, son dessein s’affermit. Son premier confident fut Pie VI. Celui-ci lui représenta le danger, puis le voyant inébranlable, l’embrassa et le bénit. Le jour de son départ, il pria longuement à Saint- Pierre et aussi, en mémoire des martyrs, au Colysée. C'était aux premiers jours de mai. Il traversa l'Italie, presque toujours à pied, en robuste marcheur qu’il était. Ses vêtements étaient poudreux et souillés, à tel point qu'ayant voulu un jour se mêler à une procession qui passait sur la route, le bedeau l’écarta rudement : « Éloignez-vous, lui dit-il, ce n’est pas ici votre place.» Après six semaines de route, il franchit la frontière avec un passeport sous le nom de Lacroix. Il traversa le Dauphiné, et un soir poussa sa route jusque près de sa ville épiscopale de Vienne. Il ne s’y arrêta pas, de peur d’être reconnu, et se contenta de contempler de loin au bord du Rhône sa vieille cathédrale. Au mois de juillet, il s'établit de l’autre côté du fleuve, c’est-à-dire dans l’Ardèche, non loin de la Louvesc. Là, il entreprit de nouer quelques mtelligences avec le clergé, avec les fidèles, mais en homme prudent qui ne veut pas braver le danger et se contente de ne pas le craindre. Ainsi guettait-il le moment où, avec profit et sans trop de péril, il pourrait se découvrir tout à fait. En attendant, son travestissement était complet. Son teint hâlé, sa redingote grise, la forme de sa coiffure, sa tournure svelte et robuste le faisaient prendre pour un garde forestier. Cependant plus d’une fois on le surprit en une ferveur de prière qui déconcerta. Alors les suppositions changèrent : « C’est sans doute, dirent les gens du pays, un prêtre qui a eu le malheur de prêter le serment, et qui maintenant expie sa faute dans les austérités de la pénitence. »