‹ Histoire religieuse et civile de Saint-Rambert en ForezChapitre 102 sur 119 · SON ORIGINE, SON USAGE KT SES DIVERSES TRANSFORMATIONS · texte numérisé non relu

SON ORIGINE, SON USAGE KT SES DIVERSES TRANSFORMATIONS

jusqu'à NOS JOURS

NOTK.> POUR SLRViR Al CHAPI IRE Xi $ II

Et d*abord, il n'est pas invraisemblable que Tétoffe de soie et d'or, don généreux du comte de Forec, ait, suivant un antique usage, servi de « suaire » aux insignes reliques des saints Rambert et Domitien, à Toccasion de leur translation solennelle de son château-fort dTzeron au prieuré de Saint-André.

Et^ pour que le lecteur ne trouve point bizarre et en dehors des mœurs du moyen âge cette coutume de recueillir les ossements des saints martyrs ou confesseurs dans des étoffes précieuses, nous allons lui donner quelques intéressantes explications sur le « suaire », sudarium (i). Quand il les aura parcourues, il comprendra mieux comment notre vénérée chasuble a pu, dans le principe, servir d'enveloppe aux sacrées reliques de nos illustres saints.

A l'origine, le « suaire » n'était, en général, qu'une petite pièce de linge destinée à essuyer les yeux et la sueur du visage. Saint Ambroise, archevêque de Milan, au iv^ siçcle, nous apprend, il est vrai, que les premiers chrétiens faisaient un pieux usage du « suaire », en le déposant quelquefois sur les tombeaux des saints Gervais et Protais, et même sur le tombeau de saint Pierre, à Rome, pour le retirer ensuite, comme témoignage favorable à leurs prières (2) « enrichi de la vertu de guérir >.

(i) Du substantif latin « sudarium », du verbe « sudare », suer.

(2} Quanta oraria jactitantur, et tactu ipso inedicabilia reposcuntur. — lipist. L. IV

Mais le vénérable Bédé, au vii<' siècle (i), et Alcuin, au ix.^ siècle (2), nous font entendre, le premier, que ce linge servait à essuyer la sueur, et le second, qu'on l'employait comme un mouchoir, pour essuyer les yeux.

La « mappa » était aussi, chez les Romains, une étoile que les consuls portaient à la main, comme un attribut de leur charge. Mais, dans le principe, ce linge appelé « sudarium » n'en était pas moins un objet de toilette propre à essuyer le visage.

Nous trouvons encore le « sudarium » chez les femmes romaines, dans le « flammeum », ou voile dont elles se couvraient la tête, et qui était de couleur jaune, a colore flammeo (3), pour les jeunes filles qui se mariaient. Son usage rappelle assez bien le voile que Véronique appliqua sur la face sacrée de Notre-Seigneur, gravissant péniblement la voie douloureuse du Calvaire (4).

Parlant des femmes gauloises, dans son Histoire des costumes en France, M. l'abbé Charlet, de Langres, rapporte « que quelques femmes « avaient un long voile qui ne cachait point le visage, mais seulement « une partie du front et le derrière de la tète, d'où il revenait pour « couvrir les épaules et le sein. Les plis qu'il formait s'arrangeaient «• parfaitement avec les tresses de la chevelure et les draperies du « manteau ». A n'en pas douter, c'était le « flammeum » romain, ou encore 1' « Apex » dont les prêtres païens se voilaient dans l'exercice de leurs fonctions.

(1) Sudarium, undc tcrgitur sudor, cl uiiiiic supcrtluum corpuris.

(2) Manipula quà tcrgitur pituita ocuiorum. — (De diviois officiis, cap. XXXIX.)

(3) Lucan. 2, v. 36o.

(4) Vossius et Denis d'Halicarnasse désignent sous le nom de • flammeum » le voile que les prêtres flamines chez les Romains, portaient comme signe distmctif de leurs fonctions. Lucrèce le nomme « Apex ■ 1. 6, v. i.o63. ~ Virgile appelle • Apicatus > le prêtre qui en est revêtu. (Georg. 3, v. 8. Eneid. 4, v. 48.) — Oviob. Past, 1, 4, v. 347. — Le culte primitif des prêtres Hamines s'exerçait dans un lieu consacré, entouré d*une enceinte à découvert, delabrum, ainsi nommé, dit Varron, parce que la statue du dieu était placée au milieu, comme un grand chandelier, candelabrum pour delabrum ; qui devint plus tard une rotonde ou temple (sacellum-sacrum). Leurs fonctions consistaient dans les sacrifices, l'adoration et la prière, privée ou publique, qui se faisait debout et la tête voilée, pour que l'esprit, dit Virgile {En, I. 3, v. 407) n'étant pas troublé par quelque face ennemie, tût flus attentif à la prière que le prêtre rccitnit avec tout le monde, pour éviter toute confusion. Pendant les prières on touchait les autels (Virg. Eu. 4, v. 230', A l'exemple de ceux qui prêtaient serment : d'où vient le nom d'ara donné au serment (Prop., 1.3. El. 19, v. 5).

C'est bien à cette coutume, modifiée dans an sens plus symbolique et mieux en rapport avec l'esprit chrétien, qu'il faut rattacher l'attitude des Orantescn prières (Fie 5o), figurées sur les peintures des catacombes; généralement debout, les bras étendus, avec les maint légèrement élevées vers le ciel et les yeux fixés sur l'Orient. Il est cependant établi que lea premiers chrétiens priaient aussi à genoux etTertuUien ajoute (Apologet XXX) :

• Les chrétiens prient en élevant les yeux au ciel et en tenant les mains étendues, parce qu'elles sont innocentes, la tête nue, parce que nous ne rougissons pas. •

« Illac suspicientes (in cslum) Christiani manibus expansis, quia innocui^. capiic nuJo. quia non crubcscimus. •• (Abbé Martigny. Dict. des Antiq. chrét., p. 356-337')

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L* € épkod > que les simples prêtres, chez les Hébreux, portaient dans la même disposition et dont les juifs ont conservé Tusage en se couYiant, comme d'un voile, les épaules et la tête dans les prières publiques et dans certaines cérémonies funèbres, n'était pas autre chose que le c sudarium » primitif.

L* « Orarium » (i)> dont les premiers chrétiens se servaient quelquefois pour recueillir le sang des martyrs, rappelle très bien le « sudarium ».

C'est d'ailleurs ce qu'a écrit Pontius : « Fratres linteamina et oraria « ante eum ponebant, ne sanctus cruor defluus absorberetur a terra (2) ».

L'église Saint-Apollinaire, de Ravenne, possède une chasuble antique,^ dont l'étoffe avait d'abord servi de « voile », que l'évêque Annon avait fait exécuter, pour décorer le tombeau des saints martyrs Firmin et Rusticus (3).

Les Catacombes nous ont laissé, dans leur iconographie, l'image d'un voile nommé c maforte ». C'est du moins ce que semble nous révéler ce passage de TertuUien (4) : « La Vierge pure cache sa tête sous un 41 voile comme sous un casque, pour se mettre à l'abri des coups de la « tentation ». C'est sans doute le « sudarium » primitif.

Ce n'est qu'au vi* siècle que l'Eglise accepta le « sudarium » des laïques pour le faire porter par ses prêtres sous le nom de « manipule ». Les prêtres en effet commencèrent, dès cette époque, à le porter sur le bras gauche, comme une marque d'honneur.

Aux IX* et XI* siècles, il devient commun aux prêtres et aux diacres sous le nom de « phanon » (5). Et, ce n'est qu'après le xi* siècle qu'il est accordé aux sous-diacres (6). Or, à cette époque, c'était déjà non plus une simple étoffe, mais une bande ornée de franges à ses extrémités, et que les clercs portaient à la main (7). Au xii* siècle, il apparaît encore comme un simple ornement sacerdotal t8}. (Voir Fie. 35, n9 i, p. 208,

(1) L' « Orarium » des chrétiens de la primitive Eglise est tout simplement Y « éphod » des Juifs, légué aux disciples du Christ, par les premiers convertis de la synagogue. L* « Orarium • ne date que de Constantin i3o6).

(i) Vie de saint Cyprien, par Pontius.

(3) PouiLLARD. Del bacio de piedi del sommo pontijiee, p. 79, en note.

(4) De velandis virgin. cap. XV. -- Pura virginitas confugit ad velamen capitls,

quasi ad galeam contra ictus tentationis ». — Abbé Martignt. Diet, des Antiquités chrétiennes,

(5) Amalaire Ub. III, cap. 6.

(6) Alexand. de Alex. In exposit. Misse

(7) La célèbre Bible offerte à Charles-Ie-Chauve, par les chanoines de Saint-Martin de Tours, nous offre dans une curieuse miniature, un exemple de ce manipule primitif qu'ils portent dans la main droite.

(8) Les abbés et les évèques, au 'lieu de le tenir à la main, le mirent à leur crosse, les chantres à leur bâton, les porte-croix au bout de la croix. Les chanoines de Reims le por^* taient encore, au xviii* siècle, en le soutenant avec le petit doigt de la main gauche.

(Ch. LouANDRB. Les Arts somptuaires, p. 4a.)

Saint Isidore de Séville (i) appelle ce voile, dont les catacombes nous donnent l'image, « anabolabium ». Et il ajoute que les femmes de son temps en cachaient leurs épaules.

La liturgie primitive le désigne sous les noms d' « anagolaium », « anaholagium » (2).

Les écrivains ecclésiastiques s'accordent à le reconnaître dans le « corporale » ou « cor ports palla », ou nappe étendue sur l'autel pour recevoir les Saintes Espèces. C'est la figure du linceul ayant servi à envelopper le corps de N.-S. Jésus-Christ, et la « palla ad carnem » de * saint Isidore de Damiette (3). La « corporis palla » s'explique très bien par la « palla » qui n'était autre que le court manteau dont les femmes se couvraient les épaules, et se voilaient la tête pour prier.

Suivant Suétone, la « palla » était, à l'origine, une simple couverture de lit. Apulée ajoute que l'on voilait avec la « palla » ou avec le « pallium » (4) le visage des morts. Et c'était aussi Tusage le plus ordinaire, chez les juifs et les premiers chrétiens, d'envelopper de linges blancs, la tête et les membres des morts (5). Le saint suaire, qui est conservé de nos jours encore, dans la cathédrale de Turin, est un long linceul en toile de lin qui, en faisant penser au linceul que saint Pierre vit dans un songe mystérieux, rappelle le « sudarium > dont nous venons de faire l'histoire.

Et c'est ainsi, nous l'avons déjà dit au chap. XI, p. 187, qu'après avoir servi aux usages des peuples païens, le « suaire » nous a été transmis par le christianisme comme un objet pieux, destiné à recueillir et à renfermer ce qu'il y a de précieux dans l'Eglise, après la sainte Eucharistie ; les ossements vénérés de nos saints.

(i) Evèque de Séville, en Espagne (b^o, 636).

(3) Il ne serait point invraisemblable de voir dans c Tanabolabium » de saint Isidore. Torigine de Vamict, dont le prêtre se couvre les épaules .pour célébrer le saint Sacrifice de la Messe. Dans la messe d'IUyricus • Mtssa Romana antiqua », il est nommé « éphod » parce que la prière qu'on dit pour le revêtir est intitulée « ad induendum ephod ».

Dans la messe de Rathold et dans le livre J}e divino qficiOt cap. KXXIX, il est nommé « superhumerale ».

(3) Saint Isidore de Damiette « dit l'Hospitalier • (318-404).

(4) La ■ palla » était pour les femmes, le > pallium » servait aux hommes.

(5) A l'origine le • corporale » était quelquefois d'étoffe variée ; mais dans le deuxième concile de Rome, en 334, le Pape saint Sylvestre ordonna qu'il ne serait, à l'avenir, ni en soie ni en quelque autre étoffe teinte, mais d'un linge très blanc conforme au linceul de Notrc-Scigneur.

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