BRÉVIAIRE MANUSCRIT
Il est, dans l'Eglise, un usage aussi ancien que le Christianisme, usage que les fidèles ont pratiqué dans tous les temps, celui de réciter ou de chanter, en commun, des prières pour rendre à Dieu le tribut d'actions de grâces et de saints désirs qui lui est dû.
Et d'abord, les Apôtres avant et après la descente du Saint- Esprit, persévérèrent unanimement dans la prière, au rapport de l'évangéliste saint Luc ( i ). Il est fait mention d'assemblées de fidèles dans diverses épîtres de saint Paul aux Qorinthiens (2), aux Colossiens (3), et dans ces assemblées publiques, étaient récitées des prières communes et publiques de la même nature que l'office divin dont les ministres 4e l'Eglise s'acquittent chaque jour. De plus, saint Paul recommande, aux chrétiens de son temps, de s'exciter et de s'édifier les uns
U) Act. I et n.
(a) Epit. I, chip. I, Terset ii.
(3) Cap. ill, verset 14.
les autres par des psaumes, par des hymnes, par des cantiques spirituels, et de les chanter de tout leur cœur à l'honneur de Dieu (i). Saint Luc écrivant Thistoire des premiers temps, raconte que tous les disciples s'assemblaient pour prier en commun, à la troisième heure du jour; que saint Pierre priait à la sixième heure; que saint Pierre et saint Jean montèrent au temple à Theure de la prière, qui était la neuvième heure; que ceux, même, qui étaient dans la prison, entendirent Paul et Silas prier et louer le Seigneur au milieu de la nuit. Pline le Jeune, après s'être informé de ce qui se passait dans les assembléesdes chrétiens, dit qu'ils adressaient des louanges à Jésus-Christ comme à un Dieu (62-io5) (2). On ne peut donc pas nier que dès le berceau de l'Eglise, les fidèles ne se soient réunis, soit dans les temples, soit dans quelques maisons, au temps de la persécution, pour célébrer les louanges de Dieu par des psaumes, par des hymnes, par des lectures. Eusèbe de Césarée, le père de l'Histoire ecclésiastique (267-338), au livre V, chapitre 28, cite les cantiques composés dès le commencement par les fidèles, et dans lesquels la Divinité était attribuée au Sauveur (3). Au concile d'Antioche tenu l'an 262, l'on voit déjà le chant des psaumes introduit dans l'Eglise. Or, l'institution de cet usage est attribuée à saint Ignace, disciple des Apôtres. Du reste, saint Justin,Tertullien, Origène, saint Basile, saint Epiphane, et d'autres Pères de l'Eglise font mention, dans leurs ouvrages écrits du 11* au v* siècle, de l'Office ou des prières publiques dans l'Eglise (4}.
(i) Ephèt. chap. V, v. 19; Coloss. chap. UI, v. 16.
(s) Diet. de théologie, par l'Abbé BBacisa. Tome VI., p. 74.
(3) Ibidem,
(4) Ibidem, — Noos aurionB pu faire remonter rantiquité de l'Office divin jusqu'à l'origine des temps. Les Séraphins ont chanté au commencement et alternativement • Sanctus, Sanctus, Sauctus Dominus Deus sabaoth >. Adam fut le premier, sur la terre, qui adressa des louanges i Dieu pour s'acquitter de ses devoirs envers la Majesté divine, et pour obtenir le pardon de sa faute. Il apprit, lui-même, à ses descendants à adresser à Dieu des prières, et à l'honorer par des sacrifices. De là, les sacrifices d'Abel, de Noé, les prières d'Abraham, d'Iiaac, de Jacob, les cantiques de Moïse, les psaumes et les hymnes de David qui louait
Et au témoignage de saint Augustin, le plus célèbre des Pères de TEglise latine (354-43o), le chant de l'Office divin ou de la prière publique de l'Eglise n*a été établi par aucune loi ecclésiastique, mais bien par Texemple de Jésus-Christ lui-même et des Apôtres.
Saint Jérôme, saint Ambroise, le Pape saint Gélase et saint Grégoire I"y ont ajouté quelques parties, ont composé des hymnes, des antiennes, des prières nouvelles sur le modèle des anciennes ; ils y ont mis de Tordre et de l'arrangement, mais ils ne sont pas les premiers auteurs de l'Office divin. Le fond existait avant eux.
Le livre qui contenait la prière publique, et que nous appelons a Office divin », a porté divers noms aux temps les plus voisins des temps apostoliques et aux siècles suivants. Comme les psaumes en faisaient la grande partie, le nom le plus usité fut celui de « Psautier ». C'est ainsi que saint Jérôme le nomme dans sa lettre à Rustique. Saint Grégoire de Tours (i), saint Colomban (2) ont appelé l'Office divin (( Cursus )), soit à cause du cours du soleil qui en dirige les heures, soit parce qu'on remplissait ce devoir en parcourant une suite de psaumes et de leçons. Dans le principe, ce c( Cours » était d'une longueur considérable, à cause des additions que chaque siècle y apportait, au point que le Pape Grégoire VII (1073-1085), dont la vie fut si agitée, se voyant, lui et sa cour, accablés d'une si grande quantité d'aifaires, qu'il ne pouvait trouver le temps de réciter les trop longues heures de l'Office divin ou a Cours », jugea convenable de
Dieu sept fois p«r jour, et tous les cantiques que s'occupaient a chanter les saints de l'Ancien Testament; mais le plan restreint de notre travail ne nous permet pas de rentrer dans tous ces intéressants détails. Nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants qui traitent actuellement l'intéressante question de l'Office divin et du Bréviaire : Institutions liturgiques par Jean Fornici, traduites par M. Boissonnet, professeur au Grand Séminaire de Valence 1879. - Mgr Batiffol, Histoire du Bréviaire romain, — Diction, de théologie de l'Abbé BsRGiER. — M IGNE, Liturgie.
(1) Lib. I. de glor. mart.
i) Dans ses « Règles », cap. 47 .
ai
322 CHAPITRE XVlll
Tabrégerpour l'usage de sa maison. Naturellement ctaCours » abrégé prit le nom de Breviarium romanœ curiœ^ bréviaire de la cour romaine (i). Ce mot « Breviarium », bréviaire chez les anciens Romains, signifiait un abrégé et correspondait, pour eux, au mot « compendium » plus moderne, ou à cet autre mot plus ancien et de meilleure latinité «si/mmarit/m». Le vrai sens de ce mot ne serait donc pas celui qu'on y attache habituellement, c'est-à-dire « Recueil^ précis^ sommaire » de tout ce qu'il y a de plus excellent dans un ou plusieurs livres. Nous croyons que cette interprétation n'est pas la vraie, parce qu'elle n'est pas la plus simple; pour nous, le mot Breviarium signifie abrégé des prières publiques de l'Eglise, récitées ou chantées par ceux dont une des principales obligations était de réciter ou de chanter l'Office divin, comme les moines et les clercs (2) : c'est le livre que nous appelons Heures canoniales (3). Dès le principe, cet Abrégé de V office matutinal et vespéral^ ce « Breviarium » dont l'arrangement des Psaumes, des Leçons et des Répons était à peu près semblable à la disposition de nos Bréviaires actuels, fut une exception en faveur du Souverain Pontife et de la cour de Rome. Mais bientôt la basilique de Saint- Pierre l'ayant adopté, les autres églises de Rome l'adoptèrent aussi, et il n'y eut pas jusqu'à saint Jean de Latran qui, resté attaché à l'ancien usage pour suivre l'intention du Pape, ne finît par se conformer au nouvel Office abrégé : <( Le Bréviaire de la Cour romaine. »
Quant aux autres églises de la chrétienté, elles ne résistèrent point à l'impulsion donnée par la basilique de Saint- Pierre, et suivirent son exemple. Au xiii' siècle, les religieux de saint François d'Assise et les fils de saint Dominique,
(0 MiGNE, Encyclop, théoloff. Tome VIII. Liturgie.
(2) Bréviaire : Brève orarium.
(3) Les clercs sont obligés par état de réciter chaque jour le bréviaire.
sans cesse occupés de pénibles travaux de missions, demandèrent qu'on substituât à leur ancien et long Office, le Breviarium ; ce qui leur fut accordé, jusqu'à ce que Haymond, général de l'Ordre des Franciscains, eut réduit l'office romain à peu près à la forme qu'il a aujourd'hui, forme que Grégoire IX sanctionna de son autorité, et que Nicolas III imposa aux églises de Rome et à d'autres églises.
Plus tard, saint Pie V, au xvi* siècle, n'ayant rien de plus à cœur que de mettre en vigueur une exacte discipline dans toute la catholicité, conformément aux prescriptions du Concile de Trente (sess. 23), apporta le plus grand soin pour faire droit aux vœux de l'Eglise universelle. Clément VIII travailla à corriger les fautes qui s'étaient glissées, avec le temps, après les corrections de Pie V. Enfin, Urbain VIII retoucha le Bréviaire romain et lui donna la forme actuelle.
Le Bréviaire, nous l'avons dit, est le livre qui contient les heures canoniales ou office divin que doivent réciter, par état et tous les jours, ceux qui sont dans les Ordres sacrés, ou qui jouissent de quelques bénéfices (i).
Sous le nom d' « Heures canoniales » on désigne les prières qui se font à certaines heures du jour et de la nuit. Il y en a sept, par respect pour ces paroles du Psalmiste : <c Seigneur, à sept différentes fois j'ai chanté vos louanges » : i* Matines et Laudes ; 2* Prime ; 3® Tierce ; 4** Sexte ; 5* None ; 6* Vêpres ; 7® Compiles.
L'Office divin dit « de Saint-Rambert » dont nous offrons, ici, quelques pages au lecteur, contient précisément les sept parties liturgiques dont se compose tout bréviaire. Et ces parties ou heures canoniales sont complètes, non seulement pour l'office de la Translation des Reliques, mais encore
(1) Plusieors Conciles tenus dans les Gaules, celui d'Agde (3o6^ le 2* de Tours. le second d'Orléaot règlent Tordre et les heures de l'Office et décernent des peines contre les ecclésiattiqnes qui manqueront d*y assister ou de le réciter. [Dict, de tMolOfit, de Bbkgiim.)*
324 CHAPITRE XVni
pour l'office de la fête des Miracles, et pour celui de la fête de saint Ratnbert, martyr (i).
A quelle époque peut bien remonter le texte de cet Office ?
On sait que, dans les premiers temps du christianisme, la coutume était de lire publiquement, et d'expliquer ensuite à l'église les actes des martyrs, avant TEpître et l'Evangile de la messe. Ces actes furent peu à peu insérés dans Toffice ; mais on ne les lisait que dans les églises dédiées sous l'invocation de ces saints. Le pape Adrien, au viii* siècle, est le premier qui les ait fait lire dans l'église Saint-Pierre (2), Son exemple fut bientôt suivi dans les autres églises de la chrétienté.
Or, à cette époque, c'est-à-dire de 772 à 796, il y avait déjà un siècle que le jeune prince Rambert avait subi le martyre, et que son tombeau était célèbre par Taffluence des pèlerins et par les miracles qui s'y opéraient. Il n'y a donc rien d'étonnant que les moines du monastère de Saint-Domitien (3), près duquel notre bienheureux souffrit le martyre, aient consigné, sur parchemin, le récit détaillé de sa mort pour en faire la lecture dans leur église conventuelle des bords de l'Albarine.
C'est ce récit, sans doute, qui fait la matière des leçons du second Nocturne de la fête de saint Rambert.
Quelques siècles plus tard, les moines bénédictins du prieuré de Saint-Rambert-en- Forez durent joindre, à ces leçons composées avec le récit de la mort de notre saint, la
U) Voir, à la fin da chapitre XVUr, TOifice de la Translation des reliqaes.
(s) Passioncs sanctorum, vel gesta ipsorum, usque Hadriani tempore tantummodo ibi legebantur ubi ecclesia ipsius sancti vel titulas erat. Ipse Yero (Hadrianus) a tempore suc redtari jasslt, et in ecclesia sancti Pétri legendas esse constituit. (Ordre romain publié par le cardinal Thomasi,)
(3) Nous avons vu, au chapitre IV, que le monastère de Saint-DomitieD fût fondé au V* siècle.
relation du grave événement de la Translation de ses Reliques, arrivé vers Tan 1078. Ce qu'il y a de certain, c'est que la rédaction des leçons de l'office de la Translation des Reliques continuées dans l'office de la fête des Miracles est une œuvre postérieure au ix* siècle ; car à la page i5 on y parle de Charlemagne. Il y est narré des choses extraordinaires, sans compter que le caprice littéraire de l'auteur s'y donne libre carrière. Il n'est point facile de préciser la date de la rédaction de ce texte. On n'y parle des choses qu'en termes vagues. On n'y indique pas l'époque de la Translation (p. 32). L'auteur se contente d'affirmer que, plus tard, le monastère de Saint-André-les-Olmes et la ville qui Tentouraît, prirent le nom de Saint-Rambert (i).
Au reste, les leçons ne donnent pas la fin du texte de la Translation, ni surtout celui des miracles. On les trouverait certainement, en entier, dans le a Passionnaire » du monastère Saint-Rambert, s'il existe encore (2).
Le contenu du manuscrit est intéressant. Il offre les trois offices de la Translation, des Miracles et de la Nativité ou fête de saint Rambert. Les trois offices sont inédits, sauf la légende du troisième qui est la vie du Saint.
L'office de la Nativité, c'est-à-dire de la îfête de saint Rambert, contient deux hymnes inédites. On les chercherait vainement dans le « Repertorium hymnologicum » de M. le chanoine Ulysse Chevalier.
Les Répons sont beaux. Quant aux Leçons, elles ne contiennent que le début de la vie du Saint martyr.
Voici quelques remarques au sujet de ces leçons. Henschénius, en éditant la vie de saint Rambert d'après
(1) D'aprèiJ.-Marie dc la Mure: Histoire ecclésiastique du Diocèse de Lyou^Xû translation des reliques de saint Rambert, dont le texte du Bréviaire ne fixe pas la date, eut lieu vers 1079, sous l'épiscopat de saint Jubin, archevêque de Lyon.
(3) Le Passionnaire du Prieuré de Saint-Rambert a disparu depuis longtemps, comme tant d'antres objets intéressants des siècles passés.
divers manuscrits (i), avait déjà fait remarquer les variantes considérables que présentaient les manuscrits. Il parie notamment d'une copie des Actes que lui avait envoyée de Lyon le P. Ferrand, qui la tenait du célèbre Prévôt de rile-Barbe : Le Laboureur. Cette copie, proche parente du manuscrit que nous étudions, ne contenait pas le Prologue. Ce fait serait un indice d'antiquité. Mais, pour l'Office, il a bien pu se faire qu'on ait omis le Prologue, pour arriver plus tôt au texte de la vie. Quoi qu'il en soit, le texte, comme il est dit en marge, page 23, a été constitué à l'aide de l'éloge que du Saussate fait de saint Rambert, dans son « Martyrologicum gallicanum », et de la vie éditée par GuiCHENON dans ses preuves à son « Histoire de Bresse et de Bugey (2) ;).
Le manuscrit, dont nous mettons les 28 premières pages sous les yeux du lecteur, n'est, il est vrai, qu'une copie facsimilé du texte primitif, copie défectueuse en plusieurs passages, puisqu'on y rencontre quelques fautes, mais copie pleine d'intérêt et fort bien exécutée. On estime qu'elle a été écrite à la fin du xvii' siècle ou au début du xviii" siècle ; plutôt à la première date qu'à la seconde. Ce qui l'indique, ce sont la forme des caractères, l'usage modéré des abréviations, et le genre des lettrines encadrées de cœurs, enfin, la traduction française de l'hymne à saint Rambert, traduction qui se trouve à la fin de l'opuscule (3).
(i) Acta saDctoruRi, ad XIII junii — Tome II. p. 695-6.
(2) Le manuscrit da Bréviaire de l'Office de saint Rambert présente parfois un texte défectueax. Ainsi une main inhabile a transcrit : Thelures proyintias rfxit, au lieu de 9. plures provincias rexit >. — Le copiste affirme qu'Ebroîn a été : « majore donatus honore « sublimatus •, au lieu de : « mijoris domus honore sublimatus •. Enfin, il omet le nom des deux seigneurs amis de Rambert, savoir : Bodon et Guiscandus, que fournissent les autres manuscrits. (Notes de M. Vahbi J.-B. Martin^ professeur d'Archéologie et d'Hagiologie. Lyon.)
(3) Toutes les notes paléographiques et critiques que Ton vient de lire aur les offices de la Translation, des Miracles et de la Nativité de saint Rambert sont du très distingué et très érudit M. l'abbé J.>B. Martin, professeur d'archéologie et d'hagiologie, à Lyon.
On le voit, notre Bréviaire du Prieuré de Saint-Rambert offre, au point de vue du texte et de la copie qui en a été faite, un réel intérêt.
Quant au chant qu'il renferme, voici ce qu'on peut en dire : Ce chant n'est cenainement pas grégorien. Il n'en a pas les caractères. Presque toutes les pièces sont des pastiches de chants plus anciens. Mais le travail d'adaptation ne remonte pas au-delà du xv' siècle. On y trouve toutes les réformes de la Renaissance. La mélodie, par des retouches, est devenue chantante, presque musicale ; tout à fait dans le goût du XV* siècle.
Mais ce qui, pour nous, double et triple l'intérêt qu'offre ce manuscrit, c'est qu'il est une précieuse épave des ruines amoncelées autour du Prieuré de Saint-Rambertj par le vandalisme sauvage de 1793. Les circonstances exceptionnellement curieuses dans lesquelles ce Bréviaire fut mis à l'abri de toute tentative d'enlèvement, méritent d'être relatées.
En 1788, Messire Antoine Condamine, chanoine de la Collégiale de Saint-Rambert, mourait laissant héritière d'une partie de son mobilier sa bonne et fidèle servante Suzon Treilland (i). Or, parmi les objets légués par testament à cette brave fille, se trouvait un livre manuscrit de 72 pages, relié en maroquin rouge. Ce livre, Suzon Treilland l'entourait de soins particuliers ; elle lui avait réservé une place choisie dans sa vieille armoire ; car c^était le Bréviaire de son regretté maître, contenant les offices propres en l'honneur du Patron de la paroisse.
Tant que la pieuse Suzon n'eut pas à craindre les visites domiciliaires des conventionnels, elle laissa dans sa maison le précieux manuscrit. Mais lorsqu'elle entendit, autour
(1) Messire Antoine Condanrine était chanoine, depuis le 33 décembre 1747.
d'elle, gronder l'orage révolutionnaire, elle comprit que son trésor n'était plus en sûreté dans son armoire, et, dès lors, elle chercha à le dérober aux perquisitions criminelles de la Révolution.
Elle s'avisa donc de le cacher dans un récipient en terre cuite, hermétiquement fermé, qu'elle enfouit ensuite, le croirait-on, dans un tas de fumier déposé intentionnellement dans la rue et au-devant de sa maison.
Après les mauvais jours de 1793, et sans doute à la mort de Suzon Treilland, le précieux manuscrit, objet d'une grande vénération, passa aux mains d'une de ses nièces, Michelle Treilland, qui épousa, en i8o5, André Martinet, père de M. Tabbé J.-B. Martinet, ancien curé de Chalain-d'Uzore, lequel avant sa mort, arrivée en 1892, était possesseur du fameux Bréviaire (i).
C*est ainsi que nous est parvenu ce curieux document dont les pages manuscrites proclament la gloire de notre éminent Patron et protecteur, l'illustre prince Rambert, martyr. Survivant dans son intégrité aux passions humaines déchaînées, et à la grotesque philosophie d'insensés novateurs, ce livre de prières, témoin de la foi de nos ancêtres, restera, avec l'aide de Dieu, la consolation des âmes qui croient, et accompagnent leur foi des œuvres qui sauvent.
A propos du Bréviaire-manuscrit de saint Rambert, le lecteur nous sera certainement reconnaissant de lui faire connaître : i'* Le matériel des anciens livres çt les procédés divers que le progrès des arts a introduits dans leur confection ; 2* De lui parler des moines copistes, et de la corporation des écrivains au moyen âge.
Nous ne ferons, du reste, qu'analyser les nombreux documents que nous avons sous la main; notre plan n'étant pas de
(i) Détails obligeamment communiqués par M"« veute Martin-Treilland, et M* Juliea Girard.
nous étendre longuement sur un sujet que des savants, tels que MM. Champollion-Figeac et Lecoy de la Marche, ont traité avec leur haute compétence.
MATÉRIEL DES ANCIENS LIVRES (i)
Papyrus. — Il n'est pas une matière, dans la nature, sur laquelle Thomme, depuis l'origine, n'ait essayé de fixer sa pensée sous la forme de caractères écrits. Le marbre, la pierre, la brique, les métaux, le bois, l'ivoire, Técorce des arbres, leurs feuilles, les étoffes même ont reçu son écriture, et ont fait passer à la postérité ses actes et ses idées.
Mais de toutes ces substances, celle qui a toujours fait une concurrence sérieuse aux autres matières, et qui a la priorité pour les monuments antiques arrivés jusqu'à nous, c'est le « papyrus »^ plante d'Egypte dont les pellicules servaient à fabriquer les feuilles sur lesquelles on écrivait. L'usage du papyrus remonte, selon Pline, aux règnes de Numa et de Tarquin le Superbe, peut-être même à la guerre de Troie. Les Grecs, d'après les études les plus récentes, auraient connu et employé ce produit, dès le vi* ou le vu® siècle avant notre ère. De fait, leurs plus anciens auteurs, Hérodote, par exemple, et Théophraste en ont parlé. Et, si nous en croyons les découvertes faites dans les hypogées égyptiennes, il faudrait reporter à trois mille cinq cents ans la date authentique des premiers spécimens de papyrus.
L'Italie est riche en papyrus parvenus jusqu'à nous. En France, on possède quelques chartes mérovingiennes et quelques monuments latins sur papyrus.
(i) Notes extraiten de l'ouvrage de Paul Lacroix : « Le Moyen Age et la Renaissance », Tome II, passim, — Et de l'ouvrage de Lscot di la Marche : « Les Manuscrits et la Miniature », passim*
33o CHAPITRE XVIII
Parchemin. — Parmi les matières appartenant au règne animal, et qui ont leur place dans l'histoire du livre manuscrit, il faut citer le parchemin dont Tinvention remonte au temps d'Eumène, roi de Pergame, monté sur le trône l'an 197 avant Jésus-Christ. Mais si le parchemin ou véritable peau à écrire « Pergamena char ta » (1) fit son apparition dans le second siècle avant notre ère, ce ne fut que vers les viii« et ix* siècles qu'il fit une vraie concurrence au papyrus, dont l'usage fut abandonné à la fin du xi' siècle. Gaëto Marini assure qu'il n'a pas connu de papyrus plus récent que celui de la troisième année du Pape Victor II, en 1067.
Papier coton. *— Le règne végétal a fourni, aussi, une autre matière subjective de l'écriture, nous voulons parler du papier moderne fait avec du coton. Quelques auteurs affirment que ce papier était connu des Grecs, dès le ix* siècle, contre l'opinion d'autres (2) qui assurent que le papier coton n'a, très probablement, jamais existé, et que ce que l'on a pris pour lui était simplement du papier chiffe plus grossier, collé à la résine.
Papier chiffe. — Le papier chiffe, du reste, se fabriquait en France à une époque relativement assez reculée, puisque Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, nous parle, vers 11 25, d'un produit fait avec des « rognures de vieux linges ». II est vrai que la Bibliothèque royale de Berlin conserve un manuscrit sur papier chifTe, de Tan io32; mais il est de langue et d'origine orientales. En somme, la France est le premier pays qui ait connu et fabriqué le papier moderne. Ce papier se propagea rapidement au xrv* siècle, et surtout à partir de Philippe de Valois. Néanmoins, dans les manuscrits propre-
vO Parce qu'elle fut employée, pour la première fois, à Pergame, ville de Mysie.
(2) MM. Briquet, de Genève, Giry, de Pariç. Récents travaux. Journal de Genève^ du 39 octobre 1884.
ment dits, le papier ne se substitua guère au parchemin que durant le cours du xv'^ siècle, c'est-à-dire au moment où naissait l'imprimerie.
Instruments pour écrire. — Les instruments de l'écrivain ont dû nécessairement varier, à travers les âges, suivant la nature de la substance sur laquelle il exerçait son talent.
On se servait de la pointe sèche pour fixer les caractères sur les corps durs. Cette pointe en fer, en bronze, ou en os s'appelait chez les Romains : « stylus ». L'extrémité du manche était souvent aplatie, pour permettre à l'écrivain d'effacer ce qui était écrit, sur la cire par exemple. Cet instrument resta à peu près le même au moyen âge.
Les Anciens écrivaient avec le « calamus » ou roseau des bords du Nil, sur le papyrus d'abord, et plus tard sur le parchemin. Le « calamus » se taillait comme nos plumes d'oie, en fendant un de ses bouts par le milieu au moyen d'un canif. Mais la pointe du roseau n'offrait pas assez de fermeté, elle s'émoussait très vite sur les rugosités du parchemin ou du papyrus. Aussi bien, l'usage en fut abandonné de bonne heure, excepté chez les peuples orientaux, et on lui substitua le « calamus » en bronze, sorte de plume métallique dont les Romains se servaient. Il est vrai que ces derniers firent aussi usage de pinceaux, comme les Egyptiens et les Chinois, mais alors, c'était plutôt pour les encres d'or, de cinabre, que pour l'encre ordinaire.
Le véritable remplaçant du roseau primitif fut la plume d'oiseau, qui figure déjà sur les colonnes Trajane et Antonine, et dont il est fait mention dans Isidore de Séville, Bède, etc. (i). Et c'est l'oie qui eut, comme on le sait, jusqu'aux
(i) Les Manuscrits et la Miniature, par Lccov db la M auchk ^ passim.
temps modernes, le privilège de prêter son secours à la calligraphie.
Pendant tout le moyen âge les écrivains se servirent de plumes d*oie, et pendant tout ce temps elles conservèrent une certaine valeur (i).
Dès le XIV* siècle on commença à fabriquer des plumes de fer et d'airain.
Encre. — Quant à l'encre dont se servaient les écrivains, dans les temps anciens et au moyen âge, M. Lecoy de la Marche dit que sa composition a beaucoup varié. Les Chinois, les Romains employaient une encre noire « atramentum ». Au moyen âge (xi« siècle), les scribes se servaient d'un liquide noir qui, d'abord, ne fut qu'un mélange d'eau, de vin et de noir obtenu avec le bois d'épine. Dans le siècle suivant, on commença à employer le sulfate de fer et la noix de galle. Les encres de couleur et les encres métalliques n'étaient employées que pour embellir les manuscrits.
Ecriture. — L'écriture, dans le principe, fut hiéroglyphique. Les hommes dessinèrent d'abord les objets dont ils voulaient parler. Puis les caractères figuratifs (2) ne durent pas longtemps suilire à l'homme. S'il pouvait à la rigueur représenter avec ces signes tous les objets matériels, il lui était interdit d'exprimer, par leur moyen, les rapports de ces objets entre eux, et la foule des idées qui germaient chaque jour plus multipliées dans son cerveau (3).
De là, l'écriture idéographique ou symbolique qui offrait un amalgame de dessins et de signes emblématiques. Avec cette écriture, les idées, les actions, lesqualités, les abstractions
(i) On les vendait encore, en 1624, quatre sols, dix deniers parisis le demi-cent. (Lecoy de la Marche.)
(2) C'est ainsi que les appelle ChampolUon-Figeac.
(3) Les Manuscrits et la Miniature, par Lecot de la Marche.
pouvaient se peindre. Dès lors, la convention est déjà introduite dans récriture. Ce sera le principe fécond, d'où sortira le troisième et le dernier genre qui sera la perfection : récriture phonétique (i). Cette écriture est la seule qui nous ait laissé des monuments dignes de porter le nom de livre. Elle se divise en diverses ramifications, notamment en écriture grecque et en écriture latine, devenue celle de la plupart des nations européennes. C'est à l'écriture latine qu'appartient l'immense majorité de nos manuscrits, dont les pages nous montrent quatre variétés : la capitale^ Vonciale^ la cursive et la minuscule.
Dès le début de la période carlovingienne, ces variétés de l'écriture latine ou romaine cèdent la place à la minuscule Caroline ou romane. Cette dernière écriture, elle-même, eut bientôt, au xii* siècle, une concurrente dans l'écriture gothique ou scolastique, pour employer l'expression vraie (2). Il y avait encore les écritures nationales suivantes : la ff wisigothique, la lombardique, l'anglo-saxonne », etc., etc.
5 II