DANS LES TEMPS ANCIENS ET AU MOYEN AGE
Mais de quelles mains habiles sortaient les travaux de calligraphie, dont les temps anciens et le moyen âge fournissaient des types si merveilleux ?
Les Grecs et les Romains payaient des esclaves pour faire leurs livres. Le Christianisme vint plus tard qui émancipa peu à peu les ouvriers du livre, comme les autres artisans.
(I) Ibidem,
(a^LicoT oi LA Mabchb. Le$ Manuscrits et la Miniature, passim.
Puis, les invasions des barbares en annihilant, dans le monde extérieur, la culture des lettres et les professions qui s'y rattachaient, les parquèrent pour longtemps dans l'enceinte des monastères (i). Dès le iv* siècle, saint Jérôme recommandait la copie des manuscrits comme une des occupations les plus convenables à la vie monastique. Les religieux des couvents fondés par saint Martin de Tours (jv" siècle), les disciples de saint Benoît (vi* siècle), les fils de saint Bruno (xi* siècle) travaillaient tous à la transcription des livres. Et, au moyen âge, on vit même une légion de religieuses aider les moines dans leurs travaux de copistes. Ce n'était point, d ailleurs, chose extraordinaire, puisqu'on avait vu déjà, aux m* et iv* siècles, de jeunes vierges, telles que sainte Mélanie la jeune, sainte Césarée et ses sœurs, copier les écrits des Docteurs ecclésiastiques.
Mais, vers la fin du moyen âge, et même dès Tavènement des Valois au trône de France (i328), le zèle des moines s'était sensiblement refroidi. La cause de ce refroidissement est toute dans la concurrence que leur faisaient, alors, les corporations laïques. Celles-ci s'étaient emparées du monopole de la calligraphie, et avaient établi leur vitalité sur des Statuts qu'aucun de leurs membres ne pouvaient enfreindre, sans encourir quelque punition (2). Au xv* siècle, le droit de transmettre, par l'écriture, les auteurs sacrés et profanes
il) Ibidem, passim.
(3) c Aux termes du statut de i333, Técrivain doit être homme de bonne réputation et
< suffisamment lettré. Il devra veiller à ce qu'aucun libraire ou courtier (stattonnaire) ne « tienne caché ou ne fasse disparaître aucun des livres qui lui auraient été confiés pour être c exposés en vente. Il devra veiller, aussi, à ce qu'aucun libraire ne refuse de laisser prendre c copie d'un manuscrit, lorsque la personne qui voudra se procurer cette copie aura donné c caution, et rempli les conditions imposées par l'Université. Il devra encore, s'il trouve c dans les écoles un livre incorrect, en faire sa déposition au recteur et aux procureurs de
< l'Université, afin que le copiste qui aura livré un tel ouvrage soit forcé de le corriger et « soit en outre puni. Le statut de i323 lui donne encore le droit de vérifier les livres de « commerce de tout libraire dont le crédit est douteux, et l'oblige à dénoncer i l'Université ■ celui dont les affaires sont en mauvais état. ••
n'appartient plus exclusivement à certaines Communautés religieuses : la puissante corporation laïque des maîtres écrivains est fondée. Elle a vu finir le moyen âge et a salué l'aurore des temps modernes. Elle est en possession du marché de la librairie, et pense y régner, désormais, sans partage.
Mais déjà, depuis trente ans, un certain Henn (Jean) Geinsfleisch, de Solzeloch, dit Gudinberg (Gutenberg), s'occupe, durant les heures quMl dérobe à sa double profession de lapidaire et de polisseur de miroirs, de réaliser un projet si audacieux qu'il semble une inspiration de la folie. Ce Geinsfleisch, pour ainsi dire inconnu, en ce moment, à Francfort où il habite, et dont le surnom de Gutenberg doit retentir dans le monde entier jusqu'à la fin des âges, rêve la création d'un procédé qui permettra de répandre, en peu de temps et à grand nombre de copies, de ces volumineux ouvrages, dont la transcription d'un seul exemplaire a demandé, quelquefois, toute la vie de l'ouvrier écrivain. Mais, autre menace pour l'avenir des copistes : déjà aussi un calligraphe allemand, Pierre Schœffer, écolier de l'Université de Paris, est allé porter à Mayence, pays d'origine et nouvelle résidence de Gutenberg, son invention des moules à la main, qui fixe l'art nouveau de la fonte des caractères mobiles. Grâce, enfin, à la triple association du génie : — Gutenberg, — de l'intelligence pratique : — Pierre Schœffer, — et de l'instinct opulent de la spéculation : — le banquier Pust ou Faust, la typographie est créée, et l'imprimerie des livres va naître.
Au dehors de sa ville natale, ses premiers bégayements font si peu de bruit que l'écho n'en est pas venu jusqu'à nos maîtres écrivains, ou du moins, il n*a pu les émouvoir au point de troubler leur sécurité. Mais laissez passer douze ans après l'apparition du Psautier de Mayence, le second des
a Incunables » (i), et vous verrez nos six mille copistes se révolter contre le prieur de la Sorbonne, Jean Heynlin de la Pierre (Lapideus), et le recteur de l'Université Guillaume Fichet, qui ont appelé à Paris les trois ouvriers allemands : Ulrich Gering, Michel Friburger et Martin Krantz pour y fonder la première imprimerie (1470) (2).
Dès lors, l'invention de l'imprimerie supprima la corporation des Ecrivains, et les manuscrits exécutés depuis cette invention, ne présentent plus que des ouvrages de patience et de curiosité, où le caprice entre pour beaucoup, et dont Fart ne profita que bien peu (3).
Avant l'invention de Timprimerie, il fallait être riche pour posséder quelques livres. Si Ton calcule, en feuilletant une Bible manuscrite, même dénuée de miniatures et de lettres peintes, ce qu'exigeait de temps l'exécution calligraphique d*un pareil volume, et quel devait être, en conséquence, le salaire de l'écrivain, on sera obligé d'évaluer ce prix à celui que coûterait, de nos jours, une bibliothèque d'un millier de volumes (4). Aussi, vers la fin du moyen âge, avant Tusage des bibliothèques publiques, mais quand déjà l'instruction commençait à se répandre, avisa-t-on aux moyens de mettre à la portée du commun des lecteurs, mais avec précaution, les livres les plus usuels, c'est-à-dire à raison du temps, les
(1) lacunabala : lange, berceau, et au figuré : commencement, origine. On donne le nom d'incunables aux premiers produits de l'imprimerie à son berceau.
(a) Extrait d'un article du Magasin pittoresque, année 1871. XXXIX* année, passimu
(3) J.-J. ChahpoluonoFigbac, dans Le Moyen Age et la Renaissance^ tome II, par Paul Lacroix et Ferdinand Siai, i84q.
(4) En 1399, Pierre le Portier « escriTsin de lettre de fourme ■ toucha 4 livres 8 sols parisis pour un volume intitulé « Lts Cent Ballades ». — En 1470, un écrivain chargé de faire un antiphonaire et \in processionnaire pour la paroisse de Cérisy, reçut du curé l'équivalent de 160 boisseaux de blé, soit 20 sols; plus, des largesses de divers paroissiens, etc. En i5o2, l'Exemplaire illustré de la « Fleur des Histoires 9 exécuté pour le cardinal d'Amboise, et qui revint en tout à 3iô livres (soit 1738 francs de notre monnaie), coûta, pour la seule écriture, 3o sols par cahier de parchemin ; et comme il se compose de 3 1 cahiers, le scribe toucha, pour sa part, 76 livres losols (418 francs).
Les Manuscrits et la Miniature, par Lscor ds la Makchb, passiwL
LE BRÉVIAIRE MANUSCRIT DIT « DE SAINT RAMBERT » SSj
livres liturgiques. De là, ces Bibles, ces Légendaires et ces Bréviaires enchaînés, mentionnés dans les anciens inventaires des cathédrales, et qui se rapportent à des volumes déposés dans une partie de l'église toujours accessible aux lîdêles, et où les pauvres clercs pouvaient venir les consulter sans déplacement.
La cathédrale du Mans a conservé un rare et curieux souvenir de ce vieil usage. Dans l'épaisseur du mur qui sépare le chœur du bas-côté méridional, la pierre est creusée en forme de pupitre. Cette sorte de niche est surmontée d'un petit fronton ogival, comme le montre le dessin de la Fig. 49, et accompagné d'une inscription latine , en caractères du commencement du xv* siècle, laquelle peut se traduire ainsi :
t Maître Guillaume de Thélsrd,
c Chanoine de cette église,
' A donné ce Bréviaire à l'usage des indigents.
c Priez pour lui. >