PAT
Pignatelli succombe enfin sous le poids des tourments. Il a vécu dans la proscription; le 15 novembre 1811, il meurt dans la joie que les désastres terrestres inspirent aux âmes chrétiennes : il meurt après quarante-quatre années d'exil, et son dernier soupir est un hymne d'espérance.
L'espérance était au fond de tous les cœurs. L'Eglise souffrait dans son chef et dans ses membres; quelques prélats gallicans, Duvoisin, de Pradt et Beaumont entre autres, essayërent d'immoler le sacerdoce à l'Empire, et, plus courtisans qu'Evêques , ils soutinrent Napoléon dans sa guerre contre la Papauté. Le mal paraissait invétéré, les événements furent néanmoins plus forts que toutes les volontés humaines. Ils emportérent le conquérant, et ils ramenérent en triomphe, sur le trône apostolique , le Pontife, que les acclamations populaires consolèrent d'une faute arrachée par des obsessions inouïes et de la désertion de quelques prélats italiens ou français.
Pendant sa longue captivité, Pie VIT avait mürement réfléchi sur les causes de tant de désastres. Il chercha le remède, et il se convainquit que l'anarchie dans les idées et dans les doctrines avait besoin d'un contrepoids. Il résolut de le demander à la Société de Jésus. En 1814, le Pape s’avouait ce que le prince de Ligne avait proclamé dès 1786. À l'aspect de la Révolution naissante, cet homme , dont l'esprit est une des gloires du dix-huitième siècle, écrivait à madame de Choisy : « Moi, qui ne suis prophète ni dans ma patrie ni dans celle des autres, je ne cesse depuis longtemps de dire, à qui veut l'entendre, que, si les Jésuites n'avaient point été chassés, on ne verrait point ce maudit esprit d'indépendance, de turbulence, de pédantisme, cette manie de faire de la politique se répandre comme un torrent qui menace tous les trônes de l'Europe. » Ainsi que le diplomate républicain Bourgoing, dans son Zableau de l'Espagne moderne", Pie Vif, jetant un triste regard sur l'éducation de la jeunesse, avait tout lieu de dire : « On ne pourrait jamais croire combien celte branche essentielle de l'administration nationale est tombée de mal en pis dès le moment
1 Tableau de l'Espagne moderne, {, 1e, p. 318.
qu’elle a été enlevée des mains des Jésuites. » [Il savait, avec les Anglicans de bonne foi, que la Société de Jésus s'était maintenue, depuis sa naissance jusqu'à son dernier jour, sans avoir besoin d'aucune réforme; et, en 1814, le Pape pensait ce que disent les Puséystes de 1844 : « Il faut complétement admettre, posent-ils en principe !, que la décadence des Ordres religieux est un fait qui se répéta souvent d'une manière presque incroyable bientôt après la première ferveur d’un nouvel Institut, en exceptant toujours , ainsi que la vérité nous y force, l'illustre et glorieuse Compagnie de saint Ignace, qui, après l'Eglise visible , peut être considérée comme le plus grand miracle existant dans le monde. »
La réaction, née au contact de tant de catastrophes, ne fut pas perdue pour Chiaramonti. Moine, Evêque, Cardinal ou Pape , il avait assisté à cette Révolution que la main de l’empereur Napoléon , son ami et son perséeuteur , ne pouvait plus contenir par la gloire. Tous les mobiles étaient usés; enthousiasme ou terreur, gloire ou corruption, avaient fait leur temps. De nouvelles idées s'emparaient des hommes , et Pie VII, témoin d’une transformation si subite, ne voulut pas rester en arrière. L'Europe entrait dans une voie de restauration; les vieux trônes se relevaient , les jeunes dynasties, comme celles de Murat et de Bernadotte, se mettaient au service du principe de légitimité : le Pape songea à réaliser la pensée de ses jours heureux ou de ses désastres. Il lui sembla juste et nécessaire de léguer au monde un grand exemple de réhabilitation. Les Jésuites avaient été tués, parce que leur mort apparaissait aux Philosophes et aux Révolutionnaires comme un acheminement vers le triomphe de leurs idées. Mais le sacrifice imposé à Clément XIV eut-il les conséquences que ce Pape en attendait? l'Eglise, après avoir sacrifié les Jésuites, trouva-t-elle la paix qu'on lui avait fait espérer? N’eut-elle pas à essuyer des assauts plus violents que jamais? Ne vit-elle pas la Révolution se dresser contre elle avec le plus incroyable des fanatismes ? Pie VIT énumérait ces tempêtes, dont il était le témoin ou la victime. La
1 Lives of the English saints (84), € vr, p.420, life of S, Adaman,
432 CHAP. VIL. — HISTOIRE Ne:
destruction de la Compagnie de Jésus n'avait eu pour but qq d'appauvrir le Saint-Siège et de priver la Catholicité d'une pha= lange toujours prête à la guerre ou au martyre. Le Souvera
Pontife conçut le projet de glorifier cette éternelle persécutio Soutenu par le cardinal Pacca, le courageux compagnon de ses misères pastorales, il se létde faire pour la Chrétienté ce. 5 que jusqu'alors 1l n’a entrepris que dans l'intérêt de quelques ; royaumes.
« On peut remarquer ici, dit le Cardinal ministre de Pie VLE
en 1814 *, la conduite aussi extraordinaire qu’admirable de la = sa sur cette Société célèbre. Barnabé Chiaramonti, 28 étant jeune Bénédictin, avait eu des maîtres et des professeurs anti-Jésuites, qui lui avaient enseigné les doctrines théologiques les plus opposées à celles de la Compagnie de Jésus; or pre
m'inspirer, dans mon adolescence, des sentiments d'a | de haine , et je dirai même une sorte de fanatisme contre cette illustre Société. Il suffira de dire qu'on m'avait mis entre les # mains, avec ordre d’en faire des extraits , les fameuses Lettres F+ provinciales, en français d’abord, puis en latin, avec des notes de Wendrock (Nicole), plus détestables encore que le texte; 28 la Morale pratique des Jésuiles, par Arnauld, et autres li- La vres du même genre, que je lisais et croyais de bonne foi. Qui aurait pu prévoir alors que le premier acte du Bénédictin Chiaramonti, devenu Pape , au sortir d’une affreuse tempête, en présence de tant de sectes acharnées contre la Société de Jésus, serait le rétablissement de cette Compagnie dans l'univers catholique , et que je serais alors celui qui préparerait les voies à ce nouveau triomphe, et auquel le Pape confierait l’agréable et honorable exécution de ses ordres souverains ? Témoin, à Rome, des deux époques mémorables de la suppression et du rétablissement de la Compagnie, j'ai pu juger des différentes impres- LE” sions qu’elles produisirent. »
Pacca les raconte ainsi : « Le 11 août 1779 , jour de la pie
1 Memorie storiche, ete., del cardinale Bart. Pacca; parte ferza, © VIN, P. 26 Roma, 1830).
ou À. - 400 du bref Dominus ac Redemptor , on voyait la surprise
Év et la douleur peintes sur tous les visages. Le T août 1814, jour g de la résurrection de la Compagnie, Rome retentissait de cris + de j joie, d’acclamations et d’ applatdisSemEnE Le peuple romain accompagna Pie VII depuis le Quirmal jusqu’à l’église du Gest, où l’on fit:la lecture de la bulle , et le retour du Pape à son As fut une marche triomphale. J'ai cru devoir entrer dans ces détails, conclut l'historien , pour saisir l’occasion de laisser dans mes écrits une rétractation solennelle des discours imprudents que j'ai pu tenir dans ma jeunesse contre une Société qui a si bien mérité de l'Eglise de Jésus-Christ. »
Dans ce jour de restauration , dont le Cardinal Pacca décrit les joies populaires et les retours à des idées plus justes , la bulle Sollicitudo omnium Ecclesiarum fut publiée à Rome. Le Pape s’y exprime en ces termes :
… « Le monde catholique demande d’une voix unanime le rétablissement de la Compagnie de Jésus. Nous recevons journellement à cet effet les pétitions les plus pressantes de nos vénérables frères les Archevêques et Evêques et des personnes les plus distinguées, surtout depuis que l’on connaît généralement les fruits abondants que cette Compagnie a produits dan: les contrées ci-dessus mentionnées. La dispersion même des pierres du sanctuaire, dans les dernières calamités (qu’il vaut mieux aujourd'hui déplorer que rappeler à la mémoire); l’anéantissement de la discipline des Ordres réguliers (gloire et soutien de la Religion et de l'Eglise catholique, au rétablissement desquels toutes nos pensées et tous nos soins sont main- L tenant dirigés ) exigent que nous nous rendions à un vœu Si ë juste et si général. | k » Nous nous croirions coupable devant Dieu d'un grave ‘dé hit, si, dans ces grands dangers de la République chrétienne, nous négligions des secours que nous accorde la providence spéciale de Dieu, et si, placé dans la barque de Pierre , agitée | et assaillie par de continuelles tempêtes, nous refusions d’em- . ployer des rameurs vigoureux et expérimentés*, qui s'offrent
1 On raconte à Rome que, dans la bulle de rétablissement , le Pape Pie VIT voulut introduire cette image de la barque de Pierre et des rameurs vigoureux et
RES. is) Mémlihé., . à
bide "PR. à > mile). és dé
- d'eux-mêmes pour rompre les flots d'une mer qui menace à x chaque instant du naufrage et de la mort. Déterminé par des
motifs si nombreux et si puissants, nous avons résolu de faire aujourd'hui ce que nous aurions désiré faire dès le commen-
cement de notre Pontificat, Après avoir, par de ferventes prières , imploré l’assistance divine , après avoir pris l'avis et les conseils d'un grand nombre de nos vénérables frères les Cardinaux de la Sainte Eglise romaine , nous avons donc décrété , de science certaine, en vertu de la plénitude de la puissance apostolique , et à valoir à perpétuité , que toutes les concessions et facultés accordées par nous uniquement à l'empire de Russie et au royaume des Deux-Siciles s’étendront désormais à tous les autres Etats. C'est pourquoi nous concédons et accordons à notre bien-aimé fils Thaddée Brzozowski, en ce moment Général de la Compagnie de Jésus, et aux autres membres de cette Compagnie légitimement délégués par lui, tous les pouvoirs convenables et nécessaires pour que lesdits Etats puissent librement et licitement recevoir et accueillir tous ceux qui désireraient être admis dans l'Ordre régulier de la Compagnie de Jésus , lesquels, sous l'autorité du Général par intérim, seront recueillis et distribués, suivant le besoin, dans une ou
- plusieurs Maisons, dans un ou plusieurs Colléges, dans une ou
plusieurs Provinces, où ils conformeront leur manière de vivre à la règle prescrite par saint Ignace de Loyola, approuvée et confirmée par les Constitutions de Paul IE. Nous déclarons en outre (et nous leur en accordons le pouvoir) qu'ils peuvent librement et licitement s'appliquer à élever la jeunesse dans les principes de la Religion catholique, à la former aux bonnes mœurs, à diriger les Colléges et les Séminaires; nous les autorisons à entendre la confession, à prêcher la parole de Dieu, à administrer les sacrements dans les lieux de leur résidence, avec le consentement et l'approbation de l’Ordinaire. Nous pre-
expérimentés, en souvenir d’un fait toujours présent à son cœur. Lors de l'enlèvement du Pontife par le général Radet, les Jésuites de Sicile frétèrent un bâtiment dont, pour ne compromettre personne, ils furent les seuls pilotes et matelots. Ce bâtiment vint croiser à l'embouchure du Tibre. Les Pères firent prévenir Pie VII qu’ils étaient à sa disposition, et qu’ils pouvaient l’arracher ainsi aux mains de ses ennemis. Le Pape refusa leur offre, en disant que la persécution élait nécessaire et qu’elle ne l’effrayait pas.
nons sous notre tutelle, sous notre ohbéissance immédiate et sous celle du Siége apostolique, tous les Colléges, toutes les Maisons, toutes les Provinces , tous les membres de cet Ordre, et tous ceux qui s’y réuniront; nous réservant toutefois, ainsi qu'aux Pontifes romains, nos successeurs , de statuer et de prescrire tout ce que nous croirons devoir statuer et prescrire pour consolider de plus en plus ladite Compagnie, pour la rendre plus forte et la purger des abus, si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise !) il pouvait s'y en introduire. Maintenant il nous reste à exhorter de tout notre cœur, et au nom du Seigneur, tous les supérieurs , tous les Provinciaux, tous les Recleurs, tous les Compagnons et tous les Elèves de tette Société rétablie, à se montrer en tous lieux et en tous temps fidèles imitateurs de leur Père. Qu'ils observent avec exactitude la règle donnée et prescrite par ce grand instituteur ; qu'ils obéissent avec un zèle toujours croissant aux avertissements utiles, aux conseils qu’il a laissés à ses enfants!
» Enfin, nous recommandons instamment , dans le Seigneur, la Compagnie et tous ses membres à nos chers fils en Jésus- Christ les illustres et nobles princes et seigneurs temporels, ainsi qu'à nos vénérables frères les Archevêques et Evêques, et à tous ceux qui sont constitués en dignité. Nous les exhortons, nous les conjurons non-seulement de ne pas souffrir que ces Religieux soient molestés en aucune manière, mais encore de veiller à ce qu'ils soient traités avec bonté et charité, comme il convient. »
Ce fut dans l'Eglise du Gesû que, en présence de tout le Sacré-Collége et des Patriciens de Rome, la bulle fut promulguée. Le Père Pamizzoni, au nom du Général Brzozowski , la reçut des mains du Pape. Tous les vieux Jésuites qui avaient pu accourir à cette solennité étaient là, saluant avec des larmes de piété filiale leur mère qui sortait du tombeau. Dans les familles les plus tendrement unies, le trépas ne laisse jamais de longs regrets. On se crée de nouveaux besoins, on s'arrange une autre existence. Le temps efface jusqu'au souvenir du mort, et, s'il lui était donné de ressusciter, il ne trouverait plus, même parmi ses proches, que des joies contraintes ou des désespoirs trop
à ip CHAP, VI — HISTOIRE
Ke évidents. Au fond du cœur des anciens Péres, qui n’ont vécu
que. dans l'attente de cette résurrection , le même sentiment ne À Le ù subsiste point. Quatre-vingt-six vieillards s’empressent de re- … prendre le joug de l’obéissance. Albert de Montalto, âgé de cent ving-six ans, et qui a été Jésuite pendant cent huit années, est à la tête À ces vétérans de l'Ordre. Il y aun immense intervalle à remplir : les jeunes héritiers des grandes familles d'Italie s'offrent pour le combler. A côté des Angiolini, des Crassi, des Panizzoni, on voit surgir Altieri, Pallavicini, Patrizi, d'Azeglio, Riccasoli, qui de concert avec les Pères Pianciani, Sinéo della Torre, Sachetti, Manera et Secchi , apportent “leur vigueur à ce corps, dont le courage n’a jamais faibli de-
vant le danger.
La Société de Jésus renaissait après la tourmente dont sa destruction donna le signal. Les haines passées avaient été domptées par le malheur. L'Espagne la première rouvrit ses portes à la Compagnie. Les Pêres Emmanuel de Zuniga, Faustm Arévalo, François Masdeu, Pierre Roca, Juan de Ossuna, Joseph Ruiz, Soldevila, Goya, Joseph Zenzano, Pierre Cordon, Montero, Ochoa, Gaspard de Lacarrera et Villavicencio,. tous distingués comme orateurs, historiens ou professeurs, ramenaient dans leur patrie cette colonie dont cent exilés survivant à tant de misères. Comme Andrès, Juan de Ocampo, Hilaire de Salazar, Joachim Plà, Raymond de Aguire et Iturriaga, restés en Îtalie, ils avaient glorifié l’Institut par leur mérite, ils allaient le propager dans sa nouvelle existence. Le 29 mai 1815 le roi d'Espagne, petit-fils de Charles IT, rendit un décret qui rétablissait la Compagnie. A l'exception du prince de Brésil, régent
de Portugal, tous les autres souverains catholiques adhérèrent, au moins par le silence, à la bulle du 7 août.
La Révolution avait décimé un grand nombre de Jésuites : il ne fut donc pas possible d'en réunir beaucoup afin de commencer en France l’œuvre à laquelle ils se dévouaient. Cependant les Pères de Clorivière, Simpson, Barruel et Fontaine ne perdirent pas courage, [ls accueillirent dans leurs rangs les Pères
1 Le Père de Montalto, né le 43 mai 4689, était enfré dans la Compagnie Île 42 septembre 4706,
DE LA COMPAGNIE DE JESUS. - Lente
Thomas et Godinot-Desfontaines, anciens docteurs de Sorbonne,
Varin, Loriquet, Roger, Debrosses, Ronsin, Jennesseaux, Sellier, Barat et Varlet, qui, sous le nom de Pères de la Foi, avaient,
chacun dans la sphère de son zèle et en dehors de l’Institut,
travaillé à la reconstruction de l'édifice.
De nouveaux orages l’attendent aussitôt que ses premiers fondements sortiront de terre. Les Jésuites seront en butte aux mêmes hostilités qu'autrefois, et cependant ils rentrent dans la lice, ils y rentrent aux applaudissements des Luthériens, dont Kern, l’un des professeurs les plus estimés de l’Université de Goettingen, se porte l’interprète : « Le rétablissement de cet Ordre célèbre, écrivait-il alors, loin de devoir nous causer de l'inquiétude, est, au contraire, d’un heureux présage pour notre siècle. D’après son organisation et sa tendance, l’Institut est la plus forte digue que l'on puisse opposer aux doctrines irréligieuses et anarchiques. D’après l’aveu de quelques Protestants eux-mêmes, et Jean de Muller va jusqu'à dire que « l'Ordre des Jésuites forme comme un rempart commun à toutes les autorités, » les Jésuites attaquent le mal jusque dans sa racine; ils élèvent la jeunesse dans la crainte de Dieu et dans l’obéissance. Ils n’enseignent pas, il est vrai, le Protestantisme; mais avons-nous le droit d'exiger que les Catholiques enseignent autre chose que le dogme de leur Foi, et qu'ils repoussent les moyens les plus sûrs de faire fructifier cet enseignement ? A-t-on vu sortir autrefois des collèges des Jésuites des doctrines pareilles à celles de nos écoles modernes? Ont-ils jamais : prêché la souveraineté du peuple et toutes ses funestes conséquences, comme on fait aujourd'hui dans nos Universités protestantes? L'expérience nous a prouvé combien les doctrines irréligieuses et anarchiques ont fait de progrès depuis la suppression des Jésuites. « Des Universités et des Facultés philosophiques, dit Dallas, protestant anglais, remplacèrent partout, sur le continent, les collèges des Jésuites. La Foi et la raison cessérent d’être unies dans l'éducation. On préféra la raison avec toutes ses erreurs, comme ce qu'il y a de plus élevé dans l’homme ; la Foi fut abandonnée, tournée en dérision, et connue seulement depuis sous le nom de superstition. En 1773 Clé-
ment XIV abolit l'Ordre de saint Ignace, et en 1793 un roi de France fut décapité. La raison fut déifiée : on lui ouvrit des temples. Qu'y a-t-1l d'étonnant, après cela, que le Pape et les princes catholiques rappellent des hommes dont les services ont été appréciés par les Protestants, par Leibnitz et par Frédéric Il lui-même? »
Sans nous associer aux passions enthousiastes ou haineuses qui accueillirent la Compagnie de Jésus, et qui, depuis son berceau jusqu'à sa maturité, s’agitérent autour d'elle avec des imprécations ou des chants d'amour, nous achevons dans la vérité l'œuvre qu'un profond sentiment de justice nous fit entreprendre. Nous avons étudié cette Société célèbre; et, autant qu'une institution humaine peut être comparée à une institution divine, elle a, dans tout le cours de son histoire, été une vive, une éclatante image de l'Eglise. Comme l'Eglise, la Société de Jésus a ses Apôtres, ses Martyrs, ses Docteurs; comme l'Eglise, elle fut, elle est, elle sera militante; comme l'Eglise, elle à eu ses phases d’humiliation et de gloire; mais, pour que cette Société, à qui Dieu n’a point promis que les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais contre elle, ne püût se glorifier de demeurer stable et invincible au milieu des tempêtes, on la vit un jour succomber sous les coups de ses ennemis. Elle s’est relevée; car les Pontifes savent qu'ils peuvent toujours adresser aux Jésuites les paroles que le Christ faisait entendre à ses disciples : « Vous serez heureux lorsqu'ils vous maudiront et vous persécuteront, et lorsque, à cause de moi, ils diront faussement toute sorte de mal contre vous; vous serez heureux lorsque les hommes vous haïront, lorsqu'ils vous séparerontt de leur société et vous couvriront d'opprobres, lorsqu'ils rejetteront votre nom comme mauvais à cause du Fils de Dieu. Ré- Jouissez-vous alors et tressaillez de joie, parce qu'une grande récompense est pour vous au ciel, parce que leurs péres ont ainsi traité les prophètes. »
L'outrage et la calomnie n’ont donc pas manqué aux enfants de saint Ignace. La guerre prédite aux Apôtres ne les a point effrayés ; ils s’y attendaient, et l'Eglise avec eux. Ils ont combattu à toutes les époques et dans toutes les conditions. Nous
avons raconté ce duel de trois cents années entre le vice et la vertu, entre le mensonge et la vérité. L'examen sérieux des faits doit suffire pour révéler à tout esprit attentif le mérite ou l'imperfection d'un pareil Institut; mais en dehors de l’histoire il reste une appréciation morale à établir. Afin de juger un homme ou une Société religieuse, il faut connaître ses amis et ses ennemis, ses admirateurs et ses improbateurs. Voyons donc quels furent les Saints, les Papes, les Rois, les Evéques, les héros, les grands magistrats, les illustres écrivains, qui attaquèrent ou qui défendirent l'Ordre de Jésus.
L'Eglise a, dans les trois derniers siècles, compté parmi ses élus de pieux, de savants personnages, des prêtres dont le nom seul est un titre degloire. Tous, sans aucune exception, furent pendant leur vie les apologistes ou les protecteurs de l'Institut : saint Charles Borromée et saint Thomas de Villeneuve, saint Gaëtan et saint Jcan-de-Dieu, sant Pie V et saint Louis Bertran, saint Philippe de Néry et saint Camille de Lellis, sainte Thérèse et sainte Madeleine de Pazzi, saint François de Sales ! et saint Vincent de Paul?, saint André Avellin et sant Alphonse de Liguori.
En regard de ces noms, qui portent avec eux leurs preuves de science et de piété, il est impossible de faire surgir un homme offert à la vénération des autres hommes, et qui vienne rendre témoignage contre les Jésuites. Tous les Saints, à dater de l’origine de la Compagnie, ont marché avec elle, ont combattu pour elle. Aucun d'eux ne lui a été hostile ou même indifférent. |
Trente-quatre Papes, depuis Paul IT jusqu’à Grégoire XVE, se sont assis sur la Chaire apostolique. C’est à peine si parmi ces Pontifes, si puissants par leurs vertus et par leur sagesse, on en trouve trois qui se soient mis en dissentiment avec les Jésuites sur quelques points de leur Institut. On ne cite que
1 Marsollier, au tome 11 de Ja Vie de saint François de Sales, raconte que le
pieux prélat disait : « Les Jésuites sont le rempart le plus sûr à opposer aux héréliques. »
2 Saint Vincent de Paul, en s’adressant aux Lazaristes, leur recommandait de se regarder comme des serviteurs chargés de la besace de saint Ignace et de ses compagnons, ou comme des pauvres qui recueillaient les épis Fobrpyfe aux Moissonneurs. (7ie de saint Vincent de Paul, par Abel. )
440 GHAP. VIL. — HISTOIRE Paul IV, Sixte-Quint et Innocent XI; encore leur opposition procède-t-elle plutôt d'idées particulières que de l’ensemble des Constitutions. À part ces trois chefs de l'Eglise, qui essayèrent de modifier l’Institut tout en estimant les Pères et en cherchant à mettre en relief le courage des uns, le savoir des autres, le zèle de tous, il n'y eut que Clément XIV que les circonstances forcérent à leur devenir hostile. Les trente autres Souverains- Pontifes tinrent à honneur de se servir du bouclier qu'Ignace de Loyola sut léguer à la Catholicité.
Les Papes avaient adopté la Société de Jésus : ils la poussaient à l'avant-garde, ils la jetaient dans toutes les mêlées théologiques , ils faisaient couler son sang sur chaque rivage du Nouveau-Monde. Les rois ne restérent pas en arriére du mouvement que Rome imprimait. Pour une Elisabeth et un Jacques d'Angleterre, pour Joseph de Portugal et Charles IT d'Espagne, on voit s'élever en leur faveur Charles-Quint et Philippe IE, les empereurs d'Allemagne depuis Rodolphe jusqu à Marie-Thérêse, Henri IV et Etienne Bathori, Louis XIV et Sobieski, Jean II et Jean V de Portugal, Frédéric Il de Prusse et Catherine de Russie. Tous les princes du Nord ou du Midi suivent l'exemple que donnent ces monarques, grands dans les combats, plus grands encore dans le conseil.
Il en fut de même pour les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, Truschez et Polus, Baronius et Allen, Gonzague et Savelli, Madrucci et Commendon, Moroni et Spinosa, Tournon et Gondi, Grosbeck et Gusman , Sandoval et Spinola, d'Armagnac et Spada, Farnèse et Ludovisi, La Rochefoucauld et Richelieu, Hosius et Delphini, Barberini et Orsini, d’Ossat et du Perron, del Monte et du Bellay, Furstemberg et La Trémouille, Janson et Fleury, La Roche-Aymon et della Cueva, d'Estrées et de Mailly, ne forment-ils pas dans la balance de l'Eglise un contrepoids aux quelques membres du Sacré-Collége qui, comme les cardinaux Odet de Châtillon, de Retz, de Noailles, Passionei et Saldgñha, mirent au service des adversaires de la Compagnie leur apostasie, leurs turbulentes passions ou leur vertu janséniste?
lei ils ont pour implacables adversaires les généraux du Protestantisme : Gustave-Adolphe et Betlem-Gabor, les Nassau et
les Saxe-Veimar, Christian de Brunswick et Mansfeld: là tous les maîtres dans l’art de la guerre, tous les héros du Catholicisme et des monarchies : don Juan d'Autriche, Anne de Montmorency, Farnëse, Buquoi, Colloredo, Spinola, Gonzague, Lannoy, Walstein, Piccolomini, Tilly, Tourville, Rantzaw, Condé, Turenne, Villars, Bellefonds, Berwick. Le prince Eugène, Broglie et d’Estrées les accueillent sous leurs tentes. Au sem de la victoire ainsi que dans les loisirs de la paix, 1ls en font les directeurs de leur conscience et souvent les arbitres des négocations.
Sur chaque siége épiscopal, comme à la tête des armées, les Jésuites ne trouvent que des amis. Si, à de rares intervalles, ils ont pour antagonistes Eustache du Bellay, Evêque de Paris; Melchior Cano, Trévisan, Patriarche de Venise; Henri de Sourdis, archevêque de Bordeaux ; Juan de Palafox, Cardenas, Boonen, archevêque de Malines; Jansénius et les quelques prélats adhérant à ses doctrines, ils évoquent dans la Chrétienté les noms les plus illustres. Bandini, archevêque de Sienne ; Guerrero, archevêque de Grenade; Loaysa, premier archevêque du Pérou ; Cornewiez, primat de Pologne; Hovius, archevêque de Malines ; La Buchére, archevêque de Narbonne ; de Marca, archevêque de Toulouse; Péréfixe, archevêque de Paris; Abelly, Bossuet, Fénelon, Brancas, Massillon, Huet, Villeroi, Saint-Albin, Christophe de Beaumont, La Motte d'Orléans et Vintimille, acceptent, au nom des Eglises de France, d'Espagne, de Germanie et de Pologne, une solidarité que leurs successeurs n'ont pas plus répudiée que leurs devanciers. Nous citons les principaux adversaires des Jésuites dans l’épiscopat ; il serait impossible d'énumérer leurs patrons ou leurs amis.
Dans chaque Ordre religieux où les rivalités de corps ont dù faire naître des antagonistes à la Société de Jésus, chez les Bénédictins amsi que chez les Frères-Prêcheurs, parmi les Chartreux et les Franciscains, au milieu des Conventuels et des Augustiniens, des Carmes et des Trinitaires, des Pêres de la Merci et des Théatins, des Basiliens et des Barnabites, c'est toujours l'éloge de la Compagnie de Jésus qui sort de chaque bouche éloquente ou pure, toujours la plus cordiale affection
qui se développe dans les Chapitres généraux ou dans les ouvrages des érudits. Jean d’Avila, Olier et La Salle, Bernard le pauvre Prêtre et Grignon de Montfort, Eudes et Boudon, Diégo, Payva de Andrade et Le Nobletz, Aubert Mirée et Bourdoise, marchent sur les traces de ces moines qui, comme les BB. Josaphat Basilien et Texedo Franciscain, Alphonse de San-Vittorés, Bruno, Diégo Nissenus, Jérôme Garcia, Foscarari, Louis de Gre- made, Barthélemy des Martyrs, Louis Miranda, Pierre de Valderama , Alphonse Remon, Ponce de Léon et Antonin Diana, glorifièrent les Jésuites par leur affection ou par leurs écrits.
Dans le même temps les disciples de saint Ignace se voyaient en butte à des hostilités sorties du cloitre. Fra-Paolo, Fra-Fulgenzio, Artiaga, Quesnel, Gerberon, Desmarets, Petit-Pied, le capucin Norbert, l'abbé Coudrette et l'abbé Tailhé, poursuivaient la Compagnie avec toutes sortes d'armes: mais ce n'était pas à elle seulement que leurs coups s’adressaient. Ils remontaient jusqu'à la Chaire apostolique, et, afin de renverser le Saint-Siége, ils apprenaient à calomnier ses plus vigoureux athlètes. Au sein des Parlements et chez les hommes d'Etat, le même esprit se manifeste, les mêmes tendances sont signalées. Si Marion et Servin, Achille de Harlay et Auguste de Thou, l'abbé Pucelle et Chauvelin, Pombal et d'Aranda, Choiseul et Florida-Blanca, Campomanès et Tanucei repoussent avec violence ou frappent à mort la Société de Jésus, ce n’est, à coup sûr, ni pour faire triompher la Religion ni pour mieux alfermir les trônes. Ils ont d’autres idées à populariser; et, s'ils ne viennent pas à la suite des Christophe de Thou, Séguier, Chiverny, d’Aligre, Lamoïignon, de Gesvres, Radzivill, Novion, d'Avaux, Mathieu Molé, de Harlay, d'Argenson, Colbert, Boucherat, Bellièvre, Lestonac, Caulet, Juan de Véga, Montholon, Villeroi, Croissy et Garcia de Loaysa, protéger l'Institut sur leurs siéges de chanceliers et de magistrats, ainsi que dans les conseils des princes, il ne faut pas oublier les motifs historiques de cette répulsion.
Ces motifs ne seront un secret pour personne quand chacun, invoquant la vérité, mettra en parallèle les écrivains et les orateurs qui, pendant ces trois siècles, se prononcèrent pour ou
conire les Jésuites. D'un côté apparaissent Calvin, Bèze, Osiander, Kemnitz et l'école protestante, au secours desquels Etienne Pasquier, Arnauld, Saint-Cyran, Nicole, Pascal, Sacy, Barbier d'Aucour, Lenoir, Mongeron, Laborde, Voltaire, d'Alembert, Duclos et tous les Philosophes du dix-huitime siècle apportent l'artillerie de leurs sarcasmes. De l'autre côté s'élèvent, dans la majesté de leur génie, dans l'éclat de leur foi ou dans les franchises de leur mdifférence, Versoris et Patru, Fabri et Muret, Racan et Malherbe, Le Tasse et Corneille, Sponde et Cornet, Fléchier et Bossuet, Massillon et Fénelon, Juste Lipse et Grotius, Leïbnitz et Bacon, Descartes et Montesquieu, Maffei et Buffon, Farinacci et Beausset, Klopstock et Schoœll, Jean de Muller et Lalande, Rémusat et Muratori, Ulloa et de Boze, Maistre et Bonald, O’ Connell et Chateaubriand.
C’est en face de ces noms, portant tous avec eux une signification religieuse ou politique; c’est à la vue de cette comparaison rétrospective, mais que chacun peut prendre dans le vif autour de soi, que l'on se fera une idée exacte de la Société de Jésus. En dénombrant ses partisans ou ses adversaires, en étudiant la vie des uns et des autres, le doute même n’est plus possible. Les Jésuites ont été le rempart du Christianisme, ils sont morts pour l'Eglise après une lutte de deux cent trente années, ils succombèrent sous les efforts d’une immense coalition qui prit l'incrédulité pour drapeau, la justice humaine pour marchepied et les rois pour complices. Alors il se trouva un Pape qui, dans l'espérance d’amortir toutes ces colères déchaînées, se laissa forcer la main, et sacrifia l'Ordre de Jésus.
Ce sacrifice, arraché au Saint-Siége, était un irrécusable témoignage de faiblesse : il ne servait qu'à rendre plus hardis ceux qui devaient déposer toute pensée de destruction sur le tombeau des Jésuites. Les Pères étaient les têtes de colonne de l'Eglise, les promoteurs de l'éducation, les apôtres des Gentils. Ils portaient la lumière aux peuples assis à l'ombre de la mort, ils réveillaient la Foi dans les cœurs, ils apaisaient les troubles de l'âme, ils calmaient l’effervescence des passions. On conjura, on obtint leur ruine ; mais cette ruine si ardemment désirée fut le signal des désordres de l'intelligence. Elle engendra des