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La
il mande à son ambassadeur en Turquie : « Connaissant tous les avantages qu'un bon gouvernement peut retirer de l’Institut des Jésuites, dont la fin est d'élever la jeunesse et d’inspirer l'amour et la fidélité pour le Souverain, j'ai résolu de rétablir cet Ordre dans mes Etats, et je lui accorde de grandes prérogatives. Comme je désire que la Porte Ottomane participe au
bien immense qu'on peut retirer de cette Société, je vons
recommande de lui aider en ce point. Ainsi vous engagerez le Divan à rendre à la Compagnie tous les priviléges dont elle jouissait au temps du gouvernement monarchique en France. Et afin que vous sachiez quels étaient ces priviléges et que vous ayez les connaissances nécessaires pour bien commencer cette négociation et la terminer heureusement , ainsi que je l'espère, je vous envoie une note qui vous fournira les lumières que vous pouvez désirer. »
Gruber exerçait sur l'Empereur une influence déterminante ; mais ce n'était pas seulement à son affection pour le Jésuite que Paul 1‘ cédait, lorsqu'il s’occupait avec tant d’ardeur du rétablissement de l'Institut. Les événements qui se passent en Russie, ainsi que les hommes qui gouvernent cet empire , sont condamnés à être jugés par l'Europe sur des écrits souvent partiaux, toujours pleins d’ignorance ou de mauvaise foi. La vérité n'apparait que de loin en loin, et elle meurt étouffée sous le mensonge. Paul Ier avait une activité dévorante : le bien qu'il concevait, il s’efforçait de le réaliser à l'instant même. Îl
franchissait tous les obstacles, parce qu'il craignait de laisser
raisonner l’obéissance. Cette manière de procéder dérangeait , en politique et en gouvernement intérieur, beaucoup de cealculs. On exploita les bizarreries de son caractère : on le peignit sous les traits d’un monomane qui, tour à tour soldat, pontife, magistrat, administrateur et législateur, essayait brusquement des innovations impossibles; mais ce monarque tendait à un but véritablement glorieux : il cherchait à tuer le principe révolutionnaire en Europe. Il voyait que les Jésuites avaient été ses premicres victimes, et que de ce triomphe dataient les progrès de l’impiété et de l'insurrection dans les esprits. I adopta les Jésuites comme une protestation solennelle contre les idées
anarchiques ; il les aima de toutes les haines que leur nom inspirait aux hommes de désordre. Ce fut ainsi qu'il se porta à leur défense et à leur agrandissement. Paul honorait les J6suites en la personne du Père Gruber, 1l voulait que tout le monde l’honorât. Le roi de Suëde et le duc de Glocester visitaient le Jésuite à Pétershourg, les grands de l'empire se servaient de son intermédiaire pour obtenir les faveurs impériales. Il était puissant, il fut calomnié, il eut des ennemis. Il rendait des services aux courtisans, il fit des ingrats.
Cependant la lettre que Paul I avait adressée à Pie VIT parvenait enfin à Rome. En récompense de ce qu'il avait fait pour la Catholicité, l'Empereur ne sollicitait qu'un bref accordant aux Jésuites droit de vie canonique. Le Pape jugea que ce n’était pas mettre sa reconnaissance à une bien rude épreuve. Il subsistait encore dans les cours et parmi certains dignitaires de l'Eglise des préventions que l'expérience n'avait pas vaincues : il sentit que la prudence l’obligeait à ne pas consulter ses propres affections. Une Congrégation de quatre cardinaux hostiles aux Jésuites fut nommée. Elle accueillit la demande dè l'Empereur, mais “elle la limita dans les bornes les plus étroites. Le 1 mars 1801, Pie VIT signa le Bref Cafholicæ jidei, qui reconstitue pour la Russie seulement l'Ordre de dr. , qu'un autre bref de Clément XIV avait aboli.
Paul [er n'eut pas le temps de jouir de son succès. Dans la nuit du 23 au 24 mars, ce prince périt sous les coups d’une conspiration dont l’histoire n’a pas encore pénétré tout le mystère. L'empereur de Russie avait sollicité du Pape la réhabilitation des Jésuites, il l’obtenait. Le roi d’Espagne Charles IV croit saisir dans le bref réparateur un outrage à la mémoire de son père. Il avait autorisé les bannis de 1767 à rentrer dans leur patrie, 1l les condamne sur-le-champ à une nouvelle proscription. La ville de Cadix demande grâce pour ceux qui se dévouèrent à son salut au milieu des horreurs de la peste, on Jui fait une réponse dérisoire, et les Jésuites parcourent encore une fois la route de l'exil, que Charles IV détrôné va bientôt prendre lui-même avec sa famille divisée.
* La restauration de la Société de Jésus était, à la fin du dix-
huitième siècle et au commencement du dix-neuviême, devenue la pensée dommante de la plupart des Catholiques. Les plus actifs modelaient des Congrégations religieuses sur son Institut, et, dès l’année 1794, quelques prêtres français, émigrés dans les Pays-Bas, formérent une association pour se façonner à l’esprit de saint Ignace , en attendant qu'ils pussent se réunir à la Compagnie. Cette association, dont le prince de Broglie, fils du maréchal de ce nom, et les abbés de Tournely et Varin furent les fondateurs, prit le nom de Congrégation du Sacré- Cœur de Jésus. L'abbé Pey, ancien Jésuite et chanoine de Paris, la dirigeait. Les événements militaires la poussèrent des Pays-Bas à Augsbourg , puis à Vienne, où, sur l'invitation de Pie VI, le cardinal-archevêque Migazzi se déclara son protecteur. À la demande de la princesse Louise de Condé, l’archiduchesse Marianne leur témoigna le plus vif intérêt. On remarquait parmi eux les abbés Grivel, Sinéo, Leblanc, Cuenet, Gloriot, Roger, Jennesseaux, Gury , Rozaven et Coulon.
Vers le même temps, une autre Congrégation s’établissait à Rome même, dans l'oratoire du Père Caravita. Son but paraissait encore plus spécialement tendre à la reconstitution de l'Ordre de Jésus. Un jeune homme, Nicolas Paccanari, né à Trente, en était le créateur. Il rassemble quelques jeunes gens comme lui, della Vedova, Halnat et l'abbé Epinette. Il leur inspire son zèle et sa ferveur, 1l leur fait adopter les Constitutions de saint Ignace ; puis 1l leur donne le nom de Société de la Foi de Jésus. Le dessein de faire revivre l'Institut fondé par Loyola était si bien entré dans les idées de Pie VII, que le cardinal della Somaglia, Vicaire de Rome, autorise Paccanari à en revêtir le costume , avec la seule différence que ses disciples porteront le petit collet ecclésiastique. Paccanari vit le Souverain-Pontife dans ses captivités de Sienne et de Florence; il lui communiqua ses projets, il en obtint des grâces particulières , des priviléges et des encouragements pour rétablir les Jésuites. Paccanari se donnait cette mission; elle devait le faire accueillir avec bienveillance par tous les amis, même par les anciens Pères de la Société. Cet homme était jeune, éloquent, actif; sans éducation première, il savait les moyens de capter la confiance. Il
visite Bologne et Venise. Ses compagnons le suivent dans ses courses aventureuses; les uns s’abritent, à Parme et à Plaisance, sous l'égide du Père Panizzoni; les autres errent dans le monde, annonçant partout leur idée et ne la réalisant Jamais.
Cependant Panizzoni voyait avec inquiétude ces nouveaux Frères se poser en restaurateurs de l'Ordre, et oublier de se soumettre au Vicaire-Général ayant plein pouvoir de diriger les actes et les pensées de chaque membre de l'Institut. Panizzon ne doutait point da zèle de Paccanari, mais il voulait le voir à l'œuvre, et il lui écrivit : « Si vous désirez sincèrement travailler à la dilatation de la Compagnie, c’est à vous de chercher à vous y faire incorporer. En attendant, vous devez vous procurer quelque ex-Jésuite versé dans la théorie et dans la pratique des Constitutions pour l’enseigner aux novices selon la méthode de la Société. » Ces ‘avis étaient sages, mais ils dérangeaient les plans de Paccanari; il se hâta de partir pour Vienne. L’empereur François ne cachait point ses sentiments à l'égard des Jésuites. Il reçut Paccanari avec effusion; les ministres entrèrent dans ses vues, et le sénateur vénitien Rezzonico fut chargé, dans son voyage à Pétersbourg , de négocier la réunion des Paccanaristes aux Pères de la Russie-Blanche. |
Cependant les Pères du Sacré-Cœur de Jésus, pour répondre aux désirs de Pie VE, s'étaient unis en une seule Congrégation avec les Pères de la Foi de Jésus. Et peu de mois après, le 11 août 1799, Paccanari donnait à Vienne cette déclaration : « Mon sentiment est que c'est la volonté de Dieu de faire revivre en ce temps l’Institut de saint Ignace, pour le bien de la Religion et de la sainte Eglise. Je n’ai d'autre intention que de rétablir cet Institut, ou bien sous le nom de Compagnie de la Foi de Jésus, ou sous l’ancien nom de Compagnie de Jésus, comme il sera plus agréable au Vicaire de Jésus-Christ. Je désire que tous les enfants de saint Ignace ne fassent qu'un même corps et ne soient animés que d’un même esprit; et je ne demande d'autre condition, sinon que tout s'opère pour la plus grande gloire de Dieu, et’ qu'on n’agisse qu'avec lautorisation et l'approbation du Souverain-Pontife. »
Néanmoins 1l ne faisait aucune démarche pour arriver à ce résultat; 1l ne se mettait en rapport ni avec le chef de la Société ni avec ses représentants. Cette situation était anormale; en 1803, ceux des Paccanaristes, qui, sous le nom de l'abbé de Broglie, avaient formé en Angleterre une maison d'éducation, prennent le parti de se séparer de leur chef ou de l’amener avec eux à la Compagnie de Jésus. Le chef refuse; alors ces prêtres ne crurent pas devoir résister plus longtemps à leur vocation. Ils avaient adopté les règles de la Compagnie , mais en dehors d'elle; ils avaient relevé son drapeau, lorsque le monde le croyait abattu. La Compagnie ressuscitait par le concours providentiel du Pape Pie VI et des monarques de Russie ; les Paccanaristes postulèrent pour y être agrègés en corps. L'Institut n'y consentit jamais, et ils furent reçus individuellement. (C’étaient des prêtres versés dans les sciences, des hommes d’une solide instruction et d’une piété éclairée. Ils vinrent augmenter le troupeau qui s'élevait déjà au nombre de plus de trois cents Jésuites rassemblés en Russie de tous les points du globe. Les Pères de la Foi qui s'étaient introduits en France, et ceux du Valais renoncérent , le 21 juin 1804, entre les mains du cardinal=légat Caprara , à l’obéissance qu'ils avaient jurée à Paccanari. Cet homme, dont la vie commença par le dévouement, et qui, peu à peu, s’engagea dans des intrigues sans fin, résista autant qu'il le put à cet abandon, que Pie VIT et les anciens Jésuites conseillaient. Paccanari avait rendu des services à l'Eglise et à la Compagnie, il lui avait recruté des prosélytes, mais alors il devenait un obstacle pour le Saint-Siége. Avec son incessant besoin de mouvement et d’affaires , 1l pouvait un jour susciter plus d’un embarras. Le nom de Paccanani retentissait en Italie, le gouvernement français l’avait fait emprisonner au château Saint-Ange une première fois ; en 1804, le Pape ordonna d'instruire son procès. Après quelques années de captivité ou de voyages , il disparut de la scène du monde. Les Pères de la Foi n'avaient encore que l'intention d’être Jésuites, la police de Fouché les inquiéfa à diverses reprises; mais elle ne put vaincre leur persévérance. Comme le Père Bourdier Delpuits, ils entretenaient parmi les jeunes gens l'esprit religieux ; ils le
propageaient dans les masses, et l’empereur Napoléon, qui résistait à toute l’Europe, qui la dominait par la gloire ou par la crainte , se sentait faible en présence de ces quelques prêtres, qui, sans autre levier que la Foi, remuaient l'idée catholique, dont il s’avouait intérieurement l’invincible pouvoir sur les âmes. Il avait essayé de se faire de la Foi un instrument de règne, il avait constitué l'Eglise pour la tenir asservie à ses volontés. L'Eglise fut plus forte dans sa captivité que le grand Empereur sur ses trônes : elle combattit au soleil, elle lutta dans l'ombre, elle triompha enfin.
Le bref que Paul Ie avait obtenu du Saint-Siége était un encouragement accordé aux princes catholiques. Les dernières années du dix-huitième siècle leur dessillèrent les yeux. Les commotions qui renversaient ou ébranlaient leurs trônes, l'instabilité des pouvoirs, les désastres de la guerre, firent descendre dans les cœurs un profond sentiment religieux. L’orage se calmait sous la main du temps ; mais, pour le dissiper, les souverains , encore frappés de stupeur, jetaient les yeux sur la Société de Jésus, comme sur le seul corps capable de régénérer l'éducation publique. Catherine IT en avait arraché les débris au naufrage, l'empereur d'Autriche, les rois de Sardaigne et de Naples s’occupèrent des moyens de les rappeler dans leurs Etats. La réaction commençait : les idées chrétiennes se réveillaient dans les âmes. Il fallait développer ce mouvement vers le bien, et, à la suite de tant de calamités, chacun proclamait qu'un grand acte de réparation était nécessaire. On savait les intentions du Souverain-Pontife; on voyait les Pères de l'Institut s’empresser, comme Poczobut et Beauregard, de se mettre en route pour mourir dans le sein de leur mère. Des jeunes gens, comme les Pères Roothaan et Balandret, s’acheminaient , quelques années après, vers le Noviciat de Russie. L'empereur Alexandre , plus réservé que son prédécesseur à l'égard des Jésuites , accordait cependant sa confiance à Gruber. Le 17 jum 1802 il visita le collége de Polotsk, il salua dans son agonie le Père Kareu. Cette faveur impériale inspire à Gruber la pensée de solliciter l'admission du bref de rétablissement. Alexandre ne fit aucune difficulté de consacrer par un ukase un des derniers
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actes de son prédécesseur sur le trône; et, lorsque le 30 juillet Kareu expira, le Père Wichert put légalement convoquer l’assemblée des Profès. Elle se réunit le 4 octobre, et le 10 elle nomma Gabriel Gruber Général de la Compagnie. L'Empereur et le Conseil de justice ratifièrent ce choix, et le premier soin du Général fut de se rendre à Pétershbourg, afin de fonder une maison d'éducation pour la jeune noblesse. Un lien nouveau l'attachait à cette capitale : le comte Joseph de Maistre venait d'y arriver pour remplir les fonctions d’ambassadeur de Sardaigne : ces deux intelligences d'élite s’unirent par la plus tendre affection.
Alexandre n'avait pas l’expansive amitié de son père. Plus calme dans ses projets , il savait beaucoup mieux que lui cacher ses impressions , et se présenter plutôt en prince qu’en homme à ceux qu'il voulait séduire par le charme de sa personne ou dominer par l'attrait de la puissance. Catherine s’était efforcée de coloniser les vastes steppes de son empire, Paul l'avait imitée, Alexandre essaya de réaliser cette féconde pensée. Le gouvernement de Saratof sur les deux rives du Volga était à peine créé. Des Allemands de toute espèce de religion et de pays affluaient dans ces colonies. L'Empereur ordonne aux désuites. d'y préparer l'unité et d'y faire fleurir l’agriculture. La mission était difficile. Il fallait acclimater aux lois russes des familles n'ayant entre elles aucun point de contact. A l'isolement individuel les Pères devaient peu à peu substituer l'amour de la nouvelle patrie, et inspirer le sentiment religieux ainsi que le goût du travail à ces jopulations voyageuses que le besoin poussait vers le changement. Ils se mirent à l'œuvre. Moins d'un an après, le gouvernement impérial put se convaincre que l'autorité morale du prêtre a quelque chose de plus efficace sur les hommes que le sabre du soldat.
Au milieu de ces événements, le Père Cajetano Angiolini est dépêché à Rome pour veiller aux intérêts de la Compagnie. Il y arrive vers le mois de juin 1803. Il est revêtu de son habit de Jésuite. L’ambassadeur de Russie le présente officiellement au Pape sous ce costume, qui produit dans la cité éternelle une vive impression. Le Pape le bénit, il l'encourage par ses pa-
roles, par ses larmes surtont. Bientôt d’autres joies vinrent mettre le comble à ce bonheur. Gruber consolidait l’œuvre de ses devanciers ; Alexandre lui demande d'autres Jésuites pour ses colonies naissantes d'Odessa. Les Catholiques de Riga supplient l'Empereur de leur en donner quelques-uns, afin de se maintenir dans leur Foi, et l'Empereur avec une tolérance pleine d’affabilité, exauce le vœu de ses sujets. Le roi de Naples, dans ce même moment, appelle auprès de lui les Pêres Angiolini et Pignatelli. Ferdinand [V, à peine majeur, avait, comme le duc de Parme, subi la loi des Philosophes ; dans l’âge mûr, ce fils de Charles HIT revenait à des pensées plus monarchiques. La Révolution s'était abattue sur ses Etats, elle avait proserit la famille royale, et Ferdinand comprenait que la meilleure digue à opposer au torrent était encore l'éducation. Les Jésuites n'existaient qu'en Russie, à l'abri du sceptre d'un prince attaché à l'Eglise grecque : le roi des Deux-Siciles lui écrivit. Le 30 juillet 1804, Pie VIT, de son côté, adressa à Gruber le bref suivant : « Notre très-cher fils en J.-C. Ferdinand, roi des Deux-Siciles, nous a fait exposer en dernier lieu qu'il lui paraissait très-utile pour la bonne éducation de la jeunesse de son royaume, surtout dans les circonstances actuelles, d'établir dans ses Etats la Société de Jésus, telle qu’elle existe dans l'Empire de Russie , soumise à la règle de saint Ignace, laquelle, parmi les devoirs qu’elle impose aux membres de cette Société, leur prescrit particulièrement d'élever et d’instruire la jeunesse rassemblée dans les colléges ou les gymnases publics. Ayant donc égard, comme nos fonctions pastorales nous en font un devoir, aux vœux de S. M. le roi des Deux-Siciles, vœux qui n'ont pour objet que le bien spirituel et temporel de ses sujets, et surtout la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, de notre science certaine et de notre pleine puissance apostolique, après une mûre délibération , nous avons résolu d'étendre au royaume des Deux- Siciles la teneur desdites lettres apostoliques que nous avons données pour l'empire de Russie.
» En conséquence, nous vous äutorisons à recevoir , soit par . vous-même , soit par notre cher fils Cajetano Angiolini, procureur-général, dans le sein de la Société de Jésus, établie par
notre puissance à Pétersbourg en Russie, tous ceux du royaume des Deux-Siciles qui voudront y entrer.
» Nous autorisons également tous les membres de la Société de Jésus, réunis dans une seule ou plusieurs Maisons, et vivant selon la règle primitive de saint Ignace, sous votre obéissance et celle de vos successeurs, à élever la jeunesse dans toute l’étendue du royaume des Deux-Siciles, à la façonner aux bonnes mœurs, à la Religion et aux belles-lettres, à gouverner les colléges et les séminaires, entendre les confessions des Fidéles, annoncer la parole de Dieu, administrer les Sacrements, avec l'approbation de l’Ordinaire. Nous unissons et agrégeons les Jésuites du royaume de Naples, les Maisons, les Colléges et les Séminaires qu'ils établiront, à la Société de Jésus formée en Russie. Nous les prenons sous notre protection, et les recevons sous notre obéissance immédiate ‘et sous celle du Saint-Siége. »
En vertu de ce bref apostolique, le roi Ferdinand de Naples, par un décret du 6 août 1804, réhabilite la Société de Jésus dans les Deux-Siciles. Il proclame les services qu'elle rendit à l'Eglise et à la monarchie, ceux qu'elle leur rendra encore. Les Napolitains et les Siciliens reçoivent avec d'indicibles transports de joie les maîtres qui les ont élevés, et qui accourent pour former leurs enfants à la vertu et à la science. Joseph Pignatell, celui qui conserva la Société à Parme, est à leur tête en qualité de Provincial. Le ‘roi Ferdinand IV permettait aux Jésuites proscrits par Tanucci de rentrer dans le sein de la Compagnie. Trente-sept ans s'étaient écoulés depuis le jour de leur exil; la mort en avait frappé un grand nombre : il n’en restait plus que cent soixante-dix. Tous, à l'exception de trois, que des infirmités condamnaient à l’inaction, abdiquérent volontairement la liberté qu'ils avaient subie à regret. Quelques-uns de ces Pères avaient été promus à l'épiscopat; ils furent les premiers à donner l’exemple. Ils supplièrent le Pape de leur accorder la grâce de mourir dans l’Institut. Le seul Evêque de Vérone, André Avogadro, l'obtint. Cet empressement à briguer les honneurs de l'humilité, ce désistement de la plus haute fortune ecclésiastique émut si vivement l'esprit des masses, qu'elles ne purent s'empêcher de manifester leurs sentiments
ot
par des fêtes auxquelles la cour s’associa. L’allégresse était dans tous les cœurs, et c’est dans le Journal des Débats du 10 vendémiaire an xut (2 octobre 1804) que l’on trouve l'expression de ces félicités religieuses. Cette feuille publie, sous la date de Naples, 7 septembre, la lettre suivante :
« Le rétablissement de l'Ordre des Jésuites cause une joie universelle dans cette capitale et dans les provinces. Le jour même qu'on reçut ici le bref, LL. MM. le roi et la reine, les princes et princesses de la famille royale communièrent solennellement pour rendre à Dieu leurs actions de grâces. Le Collége que les Jésuites avaient anciennement à Naples a été ouvert le jour de l'Assomption , et ils en sont déjà en possession. Le roi a voulu assister en personne à l'ouverture de l’église, qui a eu heu le même jour, et dans laquelle, a-t-1l dit, il n'avait pas eu le courage d'entrer une seule fois depuis la suppression de cette Compagnie.
» S. M. a doté ce Collége d’un revenu annuel de 40,000 ducats (172,000 livres, argent de France). La reine a payé aussi de ses revenus les meubles nécessaires au collége, et elle se propose de multiplier encore ses largesses. Plusieurs villes et communes ont de même des maisons et des revenus pour la fondation des nouveaux Colléges, et de toutes parts les particuliers portent des meubles et de l’argent. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est l’empressement et la foule des sujets qui se présentent pour demander l’habit. Cette affluence rend les choix plus difficiles, l'examen des candidats plus sévère, et fait espérer en même temps que la Providence bénira la restauration de cet Ordre, qui, en formant une nouvelle génération et de nouvelles mœurs, peut contribuer si puissamment à la gloire de la Religion et au bonheur des peuples. »
Le Journal des Débats ne s'arrête point à cet enthousiasme extérieur. Îl a d’autres devoirs à remplir : il faut qu'il révèle à l’Europe ce que furent et ce que seront les Jésuites. Avec un accent de conviction que tous les Catholiques admireront, il s’écrie :
« Les nouveaux Jésuites sont ce qu'étaient les anciens. Outre.
le même nom, le même habit, la même règle, les nouveaux
vont être formés par les anciens encore subsistants, ces restes d'Israël que la Providence ne semble avoir conservés que pour être les dépositaires du feu sacré et des vraies traditions et principes de l’Institut. De sorte que, la chaine depuis saint Ignace ne se trouvant nullement interrompue, on peut dire que les nouveaux Jésuites sont véritablement les successeurs des anciens, et que l'Ordre, sans avoir la même étendue, n’en a pas moins la même perfection : identité aussi précieuse qu'honorable, qui est tout à la fois et le garant de sa durée et la digue la plus puissante aux perfides réformes que pourraient méditer certains esprits systématiques, et la plus décisive réponse aux assertions de ses ennemis et le triomphe le plus noble qu'il ait pu remporter contre les injustes provocateurs de sa destruction.
» En replaçant la Compagnie de Jésus sur les anciennes bases, et dérogeant pour cet effet au bref de Clément XIV, son vertueux successeur ne met nullement le Saint-Siége en contradiction avec le Samt-Siége. C'est la nécessité qui fit donner le bref de destruction, et c’est aussi la nécessité qui fait donner le bref de résurrection, avec cette différence que la premnére nécessité était fille de la crainte et de l’obsession où des hommes puissants tenaient ce malheureux Pontife, auquel ils firent disperser d'un trait de plume vingt mille ouvriers infatigables qui, dans les quatre parties du monde, allaient prêchant et enseignant; que la nécessité d'aujourd'hui est la fille du temps et de l’expérience, qui nous éclaire sur les malheurs qui ont suivi cette fatale époque et sur le besoin de les réparer. Ce besoin, n’en doutons pas, se fera sentir dans les Etats catholiques à mesure que les haines et les préventions s’affaibliront, que l'esprit de parti s’éteindra dans les malheurs communs, que les souverains ouvriront les yeux sur leurs vrais intérêts, que l'impiété se trahira par de nouveaux excès, et que le progrés des mauvaises mœurs convaincra les esprits les plus aveugles de ce principe du grand Bacon que, pour élever la jeunesse, on ne trouvera jamais rien de mieux que les écoles des Jésuites. »
Ce fut sous cette impression, si enthousiaste dans ses retours vers le kien, que les Jésuites se virent réintégrés en Europe.
Les calomnies passées s'évanouissaient; les malheurs de tous avaient forcé chaque homme à devenir équitable pour les autres. On n'avait pas encore eu le temps de se faire injuste de parti pris. En face des ruines amoncelées par la Révolution, la pensée s’échappait sans réticence, sans calcul, et elle proclamait le rétablissement des Jésuites comme le signal d’une ère plus heureuse.
Alexandre jouissait des succès que les prévisions de son aïeule et de son père lui avaient ménagés. Les schismatiques du Nord avaient conservé à la Religion romaine ses plus intrépides champions. Les Jésuites rentrent en grâce auprès du Saint-Siége et des rois; l’empereur de Russie ne cesse de mettre leur zèle à l'épreuve. Il se trouve à Astracan des Catholiques arméniens qui ont besoin d’être soutenus dans leur Foi : Alexandre leur envoie des Jésuites. De concert avec le Pêre Gruber, 1l prépare de nouvelles Missions. Il va leur offrir d’autres moyens de lui témoigner sa gratitude, lorsque, dans la nuit du 25 au 26 mars 1805, Gabriel Gruber périt victime d'un incendie. Il mourut en priant pour ses frères et en bénissant son ami Joseph de Maistre, accouru sur le théâtre de la catastrophe. Cette mort était un deuil qui frappait la Chrétienté et la Russie. Elle plongeait les Jésuites dans la désolation, car depuis longtemps Gruber apparaissait comme la providence visible de l'Ordre de saint Ignace.
Le Père Lustyg, nommé Vicaire, réunit la Congrégation le 27 août, et le 2 septembre le Père Thaddée Brzozowski fut élu Général de l’Institut. Tout avait été si admirablement disposé par Gruber qu'il ne resta plus à son successeur qu'à recueillir la moisson. Les Jésuites, désormais assurés d’avoir un lendemain, songérent à perpétuer l’enseignement par la création de professeurs en dehors de l'Université russe. Bien persuadés que tout privilége exclusif dans l'Etat n’est que la permission légale de mal faire, ils rêmettent des mémoires à l'Empereur où la concurrence en matère d'instruction publique est présentée comme un avantage pour la morale et la science, -comme une garantie due aux parents. Ces mémoires, dont le dernier est à la date du 11 septembre 1811, produisirent une vive impres-
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sion sur Alexandre. Ils retraçaient à ses yeux les vices de l’enseignement ; ils lui offraient le moyen de les combattre en stimulant l'émulation et en accordant à chaque famille la liberté du choix. L’invasion de la Russie par les armées françaises ne permit pas à l'Empereur d'appliquer ce principe, dont son caractère, naturellement juste, se promettait d’heureux résultats. Engagé dans une guerre sainte, il avait à préserver sa patrie de la servitude ou à s’ensevelir sous les ruines de l'empire. On ajourna ces projets de réforme à des temps meilleurs. Quand l'heure de les faire exécuter eut sonné, Alexandre, dominé par d’autres idées, et s’effrayant du mouvement catholique qui se propageait dans la haute noblesse et dans le peuple, recula devant cette manifestation.
La guerre éclatait : Napoléon se précipitait sur la Russie. Retirés au sein de leurs Colléges, les Jésuites n’éprouvérent que le contre-coup des calamités. Ils virent passer l’empereur des Français marchant à la conquête de Moscou. Ils le reçurent à Witepsk, où Napoléon aimait à s’entretenir avec le Père Lange, mathématicien distingué; puis, au retour de la grande armée, dans cette conjuration des éléments contre la valeur, ils accoururent offrir au corps du maréchal de Bellune les services de charité qu'ils avaient déjà rendus à celui du maréchal Gouvion- Saint-Cyr. Au milieu de ces combats gigantesques dans lesquels se jouait le sort du monde, les Jésuites n’avaient que des souffrances à attendre. Le Père Richardot devint l'ami des soldats français, ses compatriotes; et dans la bonne fortune ainsi que dans la détresse, on vit tous les enfants de saint Ignace s’attirer les respects des deux armées par une humanité qui ne se démentit jamais. Douze Pères moururent victimes des maladies contagieuses.
Les événements militaires, les changements de dynastie réagissaient sur la Compagnie. À peine installés à Naples, les Jésuites, dés le mois de mars 1806, furent forcés de reprendre la route de l'exil. Par .ordre de Napoléon, Joseph Bonaparte s’asseyait sur le trône de Ferdinand IV, et le Moniteur annonçait laconiquement que la maison de Bourbon avait cessé de régner. Les Pères subirent les chances de sa mauvaise fortune.
Pie VIT ouvre à Pignatelli et aux disciples de l'Institut ses Etats, dont bientôt lui-même sera dépouillé par la violence. On li représente qu'en agissant ainsi il attire sur sa tête toutes les colères impériales. « C’est pour le Saint-Siége et pour l'Eglise qu'ils souffrent, réplique le Pape; je dois suivre l'exemple de Clément XIE. » Lambruschini, évêque d'Orvieto, donne son séminaire aux bannis; ils en font le Noviciat de la Compagnie. C'est là que furent reçus Louis Fortis et Angelo Mai, le savant cardinal. Les autres Evêques de la Romagne forment la même demande ; Pignatelli disperse ses Frères, afin de ne pas compromettre le Pontife qui leur offrait une dangereuse hospitalité. Les Jésuites sont encore sous le coup des persécutions; le Pape et les Cardinaux se trouvent comme eux captifs ou réduits à la misère. Les religieux des divers Instituts voient leurs propriétés séquestrées par l'autorité militaire; Pignatelli fait appel à la charité. Il ne réclame aucun secours en faveur des Péres, aguerris à la douleur ; il mendie dans Rome pour le Souverain-Pontie et pour les princes de l'Eglise *. Des tribulations de tant d'espèces ont assalli cette existence, que Dieu semblait avoir destinée aux prospérités et aux gloires humaines, que Joseph
1 Ce n’e-t pas sans surprise que nous avons lu dans un ouvrage du Pair de France, M. Bignon, le passage suivant, qui se rapporte à cette date de 1840. Nous ayons dit la position précaire des débris de la Compagnie. En 1826, M. Bignon écrivait (lomie 1x, page 248 de son Histoire de France) : « Les Jésuites avaient formé une conspiration souterraine qui, sans les victoires de PEmpereur, eût pu amener en Jtalie un massacre général des Français.
» Cette conspiration, ajoute l’auteur à la page 250, consistait en une grande association formée sous le nom de Société {héocralique anti-napoléonienne, Trente chefs furent arrèôlés, et cette sévérité découragea les con-piraleurs, sans en cexcepter les Jésuites eux-mêmes. »
L’allégation d’un homme grave nous a conduit à rechercher ce qu’il pouvait y avoir de réel dans un complot dont M. Bignon était le premier à divulguer le secret. Nous avons pris en Italie les renseignements les plus exacts, nous nous suimmes adressé aux survivants de cette époque, nous avons interrogé la correspondance des Jésuites proscrits, et il nous a été impossible de découvrir une seule trace de la fameuse Société théocratique qui voulait renouveler les Vèpres Sicilicnnes. Eu 4810, l’Italie était sous Je joug, le Pape dans les fers, le Sacré- Collége disséminé par la proscription; et, si jamais peuple fut dans son droit de se soulever contre des oppresseurs, à coup sür ce droit devra être accordé aux Romains en 1810. Ils n’en usèrent même pas en idée Il nous cest donc bien difficile de savoir sur quel fondement M. Bignon a échafaudé tout ee complot formidable, dont {rente chefs arrèlés ne sont pas mème désignés par leurs noms. L’hislorien de l’empereur Napoléon se fait sur ces chefs, il enveloppe les Jésuites dans la mème accusalion el dans le même silence. C’est le meilleur de (ous les moyens pour ne pas laisser discuter ou démentir ses asserlions; mais ce n’est pas avec cette inqualifiable légèreté que l’on écrit l'histoire.