CHA PSMESE ENS TOHRE
il fallait soutenir La foi, afin de leur rendre moins affreuse leur misérable condition. Ce fut le privilége exclusif des Jésuites , celui qu'ils réclamèrent toujours avec les plus vives instances. Dans cette enceinte, où toutes les calamités découlaient de la servitude, la première de toutes, ils ne trouvaient à remplir que de pénibles devoirs ; ils ne se mettaient en contact qu'avec les maux du corps et de l'âme. Ils se condamnaient à toutes les souffrances pour adoucir celles des esclaves ; ils les suivaient dans leurs rudes travaux ou sur les galères ottomanes ; ils mendiaient pour les soulager ; ils mouraient pour les encourager à supporter la vie. Ce dévouement était de tous les jours et de toutes les heures ; et, dans l'année 1707, le Père Jacques Cachod , l'un de ces héros dont l’histoire dédaigne la sublimité ignorée , écrivait de Constantinople : « Maintenant je me suis mis au-dessus de toutes les craintes que donnent les maladies contagieuses , et, s'il plaît à Dieu , je ne mourrai plus de ce mal après les hasards que je viens de courir. de sors du bagne, où j'ai donné les derniers sacrements et fermé les yeux à quatrevingt-dix personnes , les seules qui soient mortes en trois semaines dans ce lieu si décrié , pendant qu’à la ville et au grand air les hommes mouraient à milliers. Durant le jour, je n'étais, ce me semble , étonné de rien , 1l n'y avait que la nuit, pendant le peu de sommeil qu'on me laissait prendre, que je me sentais l'esprit tout rempli d'idées effrayantes. Le plus grand péril que j'aie couru et que je courrai peut-être de ma vie, a été à fond de cale d’une sultane de quatre-vingt-deux canons. Les esclaves, de concert avec les gardiens , m'y avaient fait entrer sur le soir pour les confesser toute la nuit et leur dire la messe de grand matin. Nous fûmes enfermés à double cadenas, comme c’est la coutume. De cinquante-deux esclaves que je confessai et com muniai, douze étaient malades et trois moururent avant que je fusse sorti. Jugez quel air je pouvais respirer dans ce lieu renfermé et sans la moindre ouverture. Dieu qui, par sa bonté, m'a sauvé de ce pas-là, me sauvera de bien d’autres. »
Douze ans plus tard, en 1749, Jacques Cachod, que les esclaves surnommaient leur pére, périt au milieu de ces douleurs qu'il a tant de fois soulagées ; d’autres Jésuites lui succé-
dérent. À Scio , ils ont créé un collége où ils forment à la vertu et à l'étude des belles-lettres plus de trois cents élèves. La Mission a tellement prospéré qu'en 1695 onze Jésuites indigènes gouvernent celte Chrétienté , dépassant le chiffre de quatre-vingt mille. Ils sont en butte aux avanies des Turcs, qu'alimentent les excitations des Grecs schismatiques; mais les Pûres ne se découragent pas : ils savent que la persécution les attend dans le succés, ils marchent toujours. Scio est catholique, ils rêvent de pénétrer dans les îles de Mételin ct de Samos. Les musulmans détruisent le collége; un vice-consul français leur est donné comme protecteur. Les Pères Albertin, Ottaviani et Gorré succombent dans la lutte : ils sont remplacés par deux autres Jtsuites, Antoine Grimaldi et Stanislas d'Andria. Leur maison a été mise à sac, les Pères en ouvrent deux autres où les enfants sont reçus sans distinction de culte et de patrie. Les uns travaillent à émanciper l'Orient par le Christianisme, les autres, comme ie Père François Richard, s’élancent sur le mont Athos, tantôt pour y vérifier des observations scientifiques, tantôt pour étudier les vieux manuscrits ou appeler à l'Unité les six mille moines qui, dans ces déserts, vivent de superstition et d'ignorance. Sous la protection de Louis XIV, qui suit faire honorer le drapeau de la France à tous ces peuples, le Pére Braconnier à maintenu la Foi parmi les Chrétiens de Constantinople; il a pu méme ramener à l'Eglise catholique le fameux comte Eméric Tékéli, ce héros que le Luthéranisme et l'ambition poussérent dans les rang de l'armée ottomane !. Braconnier était Missionnaire avant fout; mais son apostolat ne l'empêchait pas de chercher à instruire l’Europe, tout en évangélisant les Orientaux. Il détermine la position de l’ancienne Philippes, capitale de la Macédoine; puis sur les lieux mêmes, le 29 janvier 1706, 1l établit une résidence à Thessalonique. Deux Jésuites, Vincent et Pipéri, l'accompagnent; pour les mettre à l'abri des insultes, le roi de France et son ambassadeur, le marquis de Fériol, leur ont accordé des brevets diplomatiques. [ls travaillent avec tant d'ardeur à la propagation de la Foi romaine et de l'archéologie,
l Relation manuscrite du Père Jean-Baptiste Soucret.
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(ù CHAP. I. — HISTOIRE
qu'ils ont bientôt visité toutes les Chrétientés voisines, et déchiffré les mscriptions gravées sur les vieux monuments contemporains d'Alexandre. Braconnier a entrepris une œuvre aussi difficile que périlleuse. Il est au milieu des Grecs, et il leur préche l'Unité. Il a gagné l’estime de Michel Paléologue, l'un des adeptes de l'erreur; en 1709, Paléologue revient à l'Eglise; 1l consacre une maison pour servir de lieu de prières et de collége aux familles que les Jésuites ont faites Catholiques. Elles étaient encore peu nombreuses; mais Braconnier, dont l'éloquence est presque aussi grande que la charité, ne connaissait pas d'obstacles. La contagion ne l’effrayait pas plus que les mauvais traitements. Le bâton des Turcs se levait souvent sur sa tête; ici on le frappait, là on le mutilait; le Père n’en continue pas moins son entreprise. La guerre et la peste déciment incessamment ces populations; les premiers soins du Jésuite sont pour ceux qui l'ont meurtri ou persécuté. Il est au bagne des esclaves encore plus souvent que dans la demeure des riches, et Jorsqu'en 1716 la mort couronna une vie si pleine de travaux, la Mission de Thessalonique n'avait plus besoin que d'ouvriers. Les Pères Souciet, Tarillon et Gresset lui succédérent.
La Société de Jésus avait en Orient une multitude de résidences, dont les principales étaient à Constantinople, Smyrne, Thessalonique, Scio, Naxos, Saïde, Eubée, Trébizonde, Santorin et Damas, l'œil de l'Orient, ainsi que Julien surnommait cette ville. De là, ils se dispersaient dans le Levant et portaient partout les lumières de l'Evangile. La conviction ne se faisait jamais jour dans les âmes qu'après de pénibles discussions. Ils n'avaient point, dans ces climats, de sauvages à dompter et de tribus bar bares à conduire peu à peu à la civilisation. Le schismatique grec et l’Arménien ne se laissaient pas facilement convaincre; depuis de longs siècles, ils professaient leur culte, ils en avaient sucé avec le lait les erreurs et les préjugés. Enfants dégénérés d’un grand peuple, ils vivaient en mendiants orgueilleux sur une gloire qu'ils ne pouvaient raviver, et au milieu des débris de la Grèce, dont ils ne comprenaient ni la poésie m les splendeurs mortes. C'était cette opiniâtreté qu'il importait de déraciner. Les Jésuites se firent une loi de la patience; et, dans
une lettre du Pére Tarillon au comte de Pontchartrain, le Mis-
sionnaire explique au secrétaire d'Etat la marche adoptée. € Quant au rit grec; qui en soi n'a rien de mauvais, écrit-il en 1713, nous n’obligeons personne à le quitter pour passer au latin. Lorsqu'il se trouve des curés ou autres ecclésiastiques qui errent dans quelques articles de la Foi, les Orthodoxes ont sur cela les règles du Saint-Siége, selon lesquelles ils peuvent com-
. muniquer avec eux en ce qu'ils ont de bon et d’utile, et doi-
vent constamment rejeter le reste. C’est sur ces règles que nous nous conduisons et que nous conduisons les autres. Ceux qui refusent de s’y conformer ne reçoivent de nous aucune absolution; nous ne les exeluons pas pourtant des églises latines, quand ils viennent implorer le secours de Dieu, nous proposer leurs difficultés et prendre l'estime et le goût de nos cérémo-
. mes. Cette condescendance gagne les esprits, et nous avons
l'expérience que c’est la voie la plus eflicace pour les faire rentrer dans le sein de l'Eglise. »
La dialectique du controversiste remplaçait done l’entrainement du Missionnaire; les éclats de l'enthousiasme s’effaçaient dans ces luttes incessantes ; il fallait être armé de démonstrations et de syllogismes historiques pour réduire au silence ces esprits de rhéteurs toujours amants de la dispute. La position était amsi faite aux Jésuites, ils l’acceptérent. Pour rapprocher les Grecs de l'Unité, plusieurs Missions furent établies dans l’Archipel ; les îles de Siphanto, de Serpho, de Therasia et de Paros en recueillirent les premiers bienfaits. Les Jésuites apprenaient à ces insulaires le secret de la charité; puis, dans le même ternps, ils développaient en Syrie l'œuvre de leurs devanciers. Le champ était immense; ils avaient d'abord à conserver dans la Foi les Catholiques ; ils devaient ensuite agir sur des Maronites, des Arméniens, des Chaldéens et des Coptes, qui pratiquaient leur religion en payant tribut à la Sublime-Porte. Ces différents rites avaient leurs Patriarches, leurs Evèques, leurs prêtres; à chaque pas ils suscitaient des obstacles aux Missionnaires. Il était humainement impossible de vaincre toutes les répugnances; les désuites ne se roidirent pas contre la difficulté, ils essayérent de la tourner. Les Grecs eux-
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mêmes les regardaient comme les seuls instituteurs de la jeunesse; 1ls leur envoyaient les enfants à élever avec ceux des Européens et des Arméniens. La Compagnie de Jésus sentit que l'éducation devait, dans un temps donné, accomplir sur les générations naissantes le changement que les hommes faits n'acceptaent qu'individuellement. A Tripoli et à Damas, ils se placèrent. ainsi en embuscade contre le schisme. En 1717, leur Mission grandissait; et les patriarches d'Alep et d'Alexandrie, convaincus de la suprématie du Pontife romain, ne craignirent pas d'adresser à Clément X[ leur profession d’orthodoxie.
Six années s'étaient écoulées depuis ce jour; l'exemple des deux Patriarches avait ébranlé les convictions et décidé un certain nombre de Chrétiens à saluer la Chaire apostolique comme la règle de leur foi, lorsque les Patriarches de Constantinople, de Jéru:alem, d’Antioche et de Damas se réunirent en Synode, afin d'arrêter l'élan vers le Catholicisme. La désertion se mettait dans leur troupeau; les pasteurs en confièrent la garde aux janissaires du sérail. À force d'argent, ils obtinrent du Grand- Seigneur des ordres de persécution que la France alors ne pouvait pas conjurer ; car la régence de Philippe avait affaibli son ascendant. L’édit rendu à la prière du Synode défendait aux Chrétiens d’embrasser la Religion catholique; il enjoignait à ceux qui déjà s'étaient réunis à la Communion romaine d'y renoncer sur-le-champ, et il était interdit aux Jésuites de communiquer avec les Grecs, les Arméniens et les Syriens, sous prétexte de les instruire. Les Jésuites n'abandonnèrent pas la partie; on emprisonnait, 6n menaçait de mort les Patriarches et les Orientaux catholiques ; ils crurent qu'il leur appartenait. de conjurer la tempête que l'or des schismatiques soulevait. Le consul de France à Alep recule devant une généreuse initiative, les Pères dé l'Institut s'adressent au marquis de Bonnae, ambassadeur de Louis XV. Bonnac menace, il invoque le nom de la France, et les Jésuites peuvent en toute sécurité se livrer à leurs travaux.
. Une autre Mission avait été formée à Antoura ; elle se propageait sur le Liban, lorsque, le 30 septembre 1736, un Synode s’assemble dans la montagne. Trois Évêques catholiques et qua-
torze maronites, conduits par leur Patriarche, viennent avec l'élite de la noblesse du pays traiter de leur réunion à l'Eglise sous la présidence de Joseph Assemani, ablégat du Saint-Siége. Les Jésuites étaient les promoteurs de cette assemblée ; les Chrétiens du Liban en recueillirent les fruits, car, à la demande des
Pères, douze femmes pieuses furent autorisées à créer, près .d'Antoura, un couvent de la Visitation, destiné à recevoir ou à élever Ics veuves et les filles des Catholiques. Le Père Fromage, supérieur de la Mission d'Alep, dont le mérite était si honoré dans la montagne, ne consentit pas à perdre les avartages que ce Synode devait procurer. De concert avec les Pères Venturi, de Busly et le Frère Richard, il établit des Congrégations chez les Arméniens, les Grecs et les Maronites. Ces institutions de jeunes gens aidaient au développement de la Foi; elles acclimataient l'Europe au sein du Liban.
En 1682, les Pères Longeau et Pothier, chargés des riches présents que Louis XIV adressait au Schah de Perse, se mettent en route pour suivre le plan que le Pêre Alexandre de Rhodes a tracé. Ils sont les ambassadeurs du grand roi, la Perse les accueille avec respect. Îl y avait déjà des Jésuites à [spahan ct à Chamakhi; le prince en autorise un nouvel établissement à Erivan. Leur ambition du salut des âmes ne se contente pas de ces résidences, dans lesquelles il faut commencer par se dévouer à toutes les misères; une autre est obtenue pour eux à Erzeroum ; les Pêres Roche et Beauvollier en prennent possession. Comme à Erivan, ils meurent de la peste ou sous le fer des fanatiques; mais le Dieu que, du fond de l'Europe, ils accourent prêcher, trouve des adorateurs; mais leur sang versé, leur vie consacrée aux pauvres, sont un excitant pour les Jésuites. Vingt-cmq ans après, ces Missions, ouvertes sous de si funestes auspices, comptaient chacune plus de cent mille Fidèles. La Perse était affaiblie, un grand homme paraît à sa tête ; tout-à-coup elle se révéle-la plus puissante des nations. Schah- Nadir, dont le nom de Thamas Kouli-Kan a immortalisé les exploits, venait d’usurper le trône, et, dans sa soif de conquêtes, il poussait ses armées sur l'Indostan. La dévastation et l'incendie étaient les compagnes de sa gloire militaire. L'Alexandre de
la barbarie ne connaissait pas d’autres raisons que le fer et le feu. Les Jésuites se glissèrent sous sa tente, et, en face de ce guerrier au caractère indomptable, à la taille athlétique , à l’esprit plein de cruauté et d'élévation , les hommes de paix ne se sentirent point intimidés. Les schismatiques demandaient à Kouli-Kan de disperser les bergers et le troupeau orthodoxes ; les Jésuites lui font comprendre qu'il est placé trop haut pour ne pas avoir des idées de justice. Kouli-Kan, qui a porté ses armes victorieuses par toutes les Indes, rend hommage au Christ que les Jésuites annoncent; il publie un édit par lequel la liberté de prêcher leur est accordée; mais ce terrible Schah a entendu parler de la science médicale du Frère Bazin. Le résident et les négociants anglais lui ont dit que ce Coadjuteur temporel était au-dessus de tous les savants de la Perse , il veut que le Frère Jésuite soit spécialement attaché à sa personne. Les Anglais espéraient se donner un protecteur auprès de Kouli- Kan, et les Missionnaires un appui. Le Frère Bazin fut accordé à ses prières , 1l le suivit dans ses voyages, il devint son confident, et lorsque le vainqueur tomba à son tour, victime d’une conspiration de palais, le Frère Bazin était encore à côté de lui. La mort du Schah replongeait la Perse dans des révoluions sans fin , les Jésuites en subirent le contre-coup. Plusieurs d’entre eux périrent sous le bâton. Les soldats dépouillérent les églises , les officiers civils accablérent les Pères de toute espèce de vexations; mais on ne put les faire renoncer à leur projet. Le Christianisme prenait racine sur cette terre, ils ne consen- &rent jamais à briser la croix que leurs mains avaient plantée. Rien n’abattait le zèle des Jésuites, rien ne faisait chanceler leur audace. Au mois de juillet 1706, un médecin français, attaché au Kan des Petits-Tartares, arrive à Constantinople. Il peint aux prêtres de la Société le déplorable état des Chrétiens de Crimée, il leur dit que parmi ces esclaves, condamnés à tous les tourments, il y a une foule de Polonais, de Hongrois, de Croates, et que, deux années auparavant, un désuite est mort de la peste en leur prodiguant ses soins. À ce récit, le Pêre Duban se-sent ému de pitié, 1l part pour la Grimée, et 11 implore de Gazi-Guiray, maître de l'ancienne Tauride, la grâce d'as-
sister les esclaves et les Chrétiens qui languissent sous sa loi. Au milieu des douleurs qui leur sont tenues en réserve, les uns s'étaient faits Mahométans ou hérétiques, les autres, dans un abrutissement qui procédait du désespoir.et de l'ignorance, avaient oublié jusqu’au souvenir de Dieu. Cette atmosphère de dépravation s'était étendue peu à peu; des esclaves elle avait passé au peuple, du peuple elle montait aux prêtres du rit grec.
Duban ne se laisse pas décourager par le spectacle de tant de corruption. [| réunit dans un coin d’une pauvre église arménienne quelques infortunés que sa charité a soulagés, il leur révèle les préceptes de l'Evangile et de la morale. Le Jésuite s'était dévoué pour ces Chrétiens, les Chrétiens se montrèrent dignes de son affection. Ils accoururent pour l'entendre ; bientôt cet homme seul triompha du désespoir, de l'esclavage et de la tyrannie même. Le Père Duban avait entrepris et achevé une tâche presque impossible. Afin d'offrir à son apostolat les garanties qu'un caprice ou qu'un changement de gouverneur pouvait lui enlever, la France revêtit ce Jésuite d’un titre diplomatique : elle le nomma consul en Crimée, et le Père Tarillon Jui fut adjoint. Le Missionnaire affrontait toutes les calamités de la servitude : pendant huit ans, à force de tendresse et de charitables enseignements, il adoueit le sort des captifs et réveilla chez eux les principes de la Foi. Il n'y avait pour lui ni Grecs, ni Gentils, ni Luthériens, ni Calvinistes. Il les confondait tous dans un même amour; tous se pressaient autour de lui dans un même sentiment de reconnaissance et de piété. Le bruit de cette transformation se répandit au loin. Les pasteurs de Suëde se jetérent à la traverse du bien dont l’idée n'avait pas germé dans leurs cœurs. Le Jésuite ramenait à l'Eglise les Protestants consolés par le Catholicisme ; 1l les avait tirés de la dégradation pour les épurer par ses leçons. Les Luthériens ne consentirent pas à le laisser jouir en paix d’une gloire si chèrement achetée. Il n'y avait plus qu'à recueillir, ils s’abattirent sur la Crimée ; mais personne ne prèta l'oreille à leurs insinuations et à leurs promesses. Duban resta seul le guide des esclaves qu'il avait conquis à la vertu. |
On a déjà vu ‘des Jésuites pénétrer dans les déserts de l'Egypte; au nom du Saint-Siége, ils s'efforcent de reconstituer l'Unité chrétienne et de faire rentrer au hbercail de l'Eglise ces Coptes que douze cents ans de schisme n’ont pas déshérités de la vertu évangélique. Leurs tentatives ne furent que partiellement heureuses ; cet échec ne les découragea point, et, au commencement du dix-huitième siécle, le Père Claude Sicard, né à Aubagne en 1677, y apparut, tantôt comme Missionnaire, tantôt comme savant. Il était en même temps le chargé d'affaires de l'Eglise et celui de l'Académie des sciences. Dans ce double but, il parcourt à travers mille dangers les monastères où vivent, aussi frugalement qu'au temps des Pacôme, des Macaire l’ancien et des Sérapion, les religieux avec lesquels il a besoin de se mettre en rapport. Le dJésuite était convaincu, il fit naître des doutes , il gagna à l'Unité ces solitaires , il vécut de leur existence misérable, se pliant à tous leurs usages, et, pélerin catholique, poursuivant jusqu’au bout la tâche qu'il s'était donnée. Le Père Sicard voyageait seul dans ces plaines sablonneuses, seul encore il s'engageait dans les montagnes. Il n'avait à craindre que pour sa vie; aux yeux du Missionnaire, le sentiment de la conservation s’efface sous l’accomplissement du devoir. C’est le soldat de la Foi jeté aux avant-postes, le soldat qui ne doit jamais raisonner son ohbéissance, jamais calculer le péril, et qui n’a de gloire à recueillir qu'au ciel.
Dans une de ses pérégrinations, le Jésuite tombe au milieu d'une horde de vagabonds dont le pillage est l'unique industrie. Ces Arabes lui demandent son argent. « Je n'en ai jamais, » répond-il; et, reconnaissant le prêtre catholique à son costume , ils l'entourent, ils Le supplient de guérir leurs maux ou de pariser leurs blessures. Sicard condescend à ce vœu : il leur offre des remèdes ; mais là ne s'arrêtent point pour lui les services qu'il peut rendre à ces misérables. Il sait les crimes dont ils se souillent, il leur adresse des reproches mêlés de sages con seils ; puis, se séparant d'eux, il poursuit sa route. Les Chrétieris et les moines d'Egypte restaient plongés dans l'ignorance; la Religion n'était plus qu'un tissu de fables arrangées pour satis faire les mauvais penchants. Sicard entreprit de vaincre ces dé-
réglements de la pensée : il traversa ainsi la Haute-eypte et la Basse-Thébaïde, réchauffant la piété au cœur des Fidèles et provoquant le remords dans les Chrétientés gangrenées par le vice. À l'exemple du Père de Brévedent, l'un de ces Jésuites qui l’ont devancé sur les bords du Nil, et qui rendirent tant de services à l'Eglise et aux lettres, Sicard, sur cette terre féconde en prodiges, veut faire marcher de pair la bienfaisance et l'étude.
Il s’est rendu maître de la langue arabe, il connaît à fond le caractère et les mœurs des peuples avec lesquels il doit traiter des choses de Dieu. Dans cet incessant voyage de vingt années, que la fatigue ou le danger ne suspendent jamais, il recueille des observations si judicieuses que la Compagnie de Jésus, le duc d'Orléans, Régent du royaume, et l’Académie des sciences expriment le vœu de le voir continuer ses travaux. Le Régent lui mande de s'occuper activement de la recherche et de la description des anciens monuments, le Général des Jésuites lui transmet le même ordre : Sicard, sans sacrifier une heure des occupations du Missionnaire, abrége ses nuits afin de répondre aux désirs de l'Europe savante. Il remonte le Nil, et à travers le Delta, il visite Thèbes, 1l parcourt les bords de la Mer Rouge, il décrit le mont Sinaï, les cataractes, les monuments d’Eléphantine et de Philoë ; il lève les plans ainsi que les dessins des édifices et des villes qu'il découvre. L'Académie des sciences l'interroge sur les propriélés du sel ammoniac, de la soude carbonatée ct sur les pierres d'Egypte. Le Jésuite est en mesure de répondre à toutes ces questions. La terre des Pharaons n’a plus de secrets pour lui; 1l en étudie, il en divulgue les mystères. I dresse une grande carte géographique que suivront d'Anville et tous les savants ; il réunit dans un cadre immense le fruit de ses investigations. Il veut consacrer quelques mois de repos à mettre la dernière main à celte œuvre, lorsqu'il apprend que la peste étend ses ravages sur le Caire. Les joies de la science disparaissent en face des devoirs du dJésuite. Il y a des Chrétiens qui loin de lui meurent sans secours, des hommes qui n'attendent que l’eau du baptème pour se régénérer dans les bras de la mort : Sicard se dirige vers la cité atteinte,
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et que tout le monde abandonne. I s'improvise le médecin, l'ange consolateur des pestiférés ; 1l leur prodigue les soins de l'âme et du corps; puis, le 12 avril 4726, le Jésuite, frappé par le fléau, expire à l’âge de quarante-neuf ans.
En Abyssinie, les Pêres de la Compagnie de Jésus soutenaient une lutte plus terrible et moins retentissante. La destinée d’André Oviédo ne les effrayait point, et ils connaissaient le sort que les révolutions d'Ethiopie leur réservaient. Ils avaient des Chrétiens à maintenir dans la foi, des schismatiques à y ramener, des idolâtres à civiliser; rien ne les détourna de leur but. L'empereur Atznaf-Seghed a, sous la main du Père Paëz, embrassé la Religion catholique; mais son zèle de néophyte ne sait pas se borner : Atznaf Seghed veut que son peuple obéisse à la loi qu'il proclame la seule vraie. Paëz lui recommande en vain la modération; l'empereur ordonne, et il périt dans la guerre civile. Susneios, son successeur, écoute les avis du Jésuite : 1l apaise la sédition, et, afin de consacrer sa victoire, il demande un Père de l'Institut pour patriarche d’Ethiopie. AIphonse de Mendez arrive en 1625 revêtu de cette dignité. Le Jésuite patriarche était un homme de conciliation; il ordonne ou réimtègre en leurs fonctions cent prêtres indigènes, et leur confie autant de paroisses à gouverner. Les Abyssins acceptaient la Religion catholique; ils se soumettaient au Vicaire de Jésus-Christ; ils laissaient peu à peu s’introduire la discipline et les rites romains; mais le feu couvait sous la cendre. Basilides, fils de l’empereur, et Sarsachristos, vice-roi de Gojam, conspirérent pour renverser le culte que Mendez et les
“désuites venaient d'établir. Une nouvelle guerre se déclare.
L'empereur triomphe encore; mais là, sur le champ de bataille, les officiers qui contribuërent à sa victoire lui font entendre des plantes : « Prince, lui disent-ils, ceux que vous voyez étendus morts à vos pieds, quoique rebelles, quoique bien dignes de perdre la vie, sont néanmoins vos sujets. Dans ces monceaux de cadavres vous pouvez apercevoir de nombreux, de dévoués serviteurs, des amis, des parents. Ce carnage, c’est la Religion nouvellement introduite qui l'a causé; et elle en causera de plus sanglants encore si vous ne vous y opposez. Ce n'est que le
PA: Pr Re S dar + 0Ÿ LEP La de 7 + 5 .
commencement de la guerre, cile produira de plus affreux désastres. Le peuple frémit, 1l redemande la Foi d'Alexandrie, qu'il a reçue de ses ancêtres. L’audace du peuple ne respecte rien, pas même les rois, lorsqu'il s’agit de religion. Plusieurs de vos généraux ont déserté votre étendard, les autres suivront bientôt si vous continuez à écouter les docteurs étrangers. Que la Foi romaine soit plus sainte, nous l'accordons; qu'une réforme dans les mœurs soit nécessaire, nous l’avouons; néanmoins il faut y procéder avec modération, sinon, c'est courir à une ruine certaine, c’est vous perdre et perdre l'empire. »
Ces raisons devaient paraître concluantes à un prince; mais ce n'étaient pas les plus péremptoires, les seules que l'on faisait valoir dans l'intimité du conseil. On chargeait les Jésuites de crimes bien moins excusables que les dissensions civiles, dont ils n'étaient que le prétexte. Des abus, des désordres de toute espèce s'étaient mtroduits parmi ces Chrétiens, moitié juifs, moitié musulmans. Les Jésuites, qu'on aceusait, au Maduré et en Chine, de tolérer les rites idolâtres, étaient blâmés en Abyssinie pour chercher à détruire l'usage de la circoncision, l'observance du sabbat et la pluralité des femmes. Ils forçaient leurs néophytes à n'avoir qu'une épouse légitime ; le respect du lien conjugal fut peut-être la cause déterminante de cette révolution religieuse. Les concubines renvoyées se liguèrent avec les officiers schismatiques, et tous ces motifs réunis amenèrent la chute de l'Eglise abyssmienne.
Les monarques d'Ethiopie n'étaient, comme la plupart des souverains d'Orient, que des créatures de l’armée. Un caprice les portait au trône, un autre caprice les en faisait descendre ; parfois leur tête tombait en même temps que leur couronne. Placé dans une cruelle alternative , l’empereur ne consentit pas à résigner le pouvoir afin de vivre catholique. Le sceptre lui parut préférable à la vérité, et, cédant aux prières menaçantes de son fils, il ordonna de convoquer tous les corps de l'Etat afin de trancher la question à la pluralité des suffrages. Les néophytes furent écartés de l'Assemblée, on les proscrivit sans entendre leur défense. Dans les camps, dans les villes, cette proseription fut accueillie par des cris de vengeance. Les Fidèles
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parlaient de se soulever. On soupçonne le Père Mendez ct les autres Jésuites de fomenter la sédition, les schismatiques redoutent leur influence sur le peuple : on les exile. L'empereur comprend alors qu'il a ouvert la voie à des calamités sans fin : il maudit sa faiblesse , il se sent frappé à mort ; mais du moins il veut mourir catholique. Le Père Diégo de Matos accourt auprès de lui, il reçoit ses tristes et suprêmes confidences , et le 26 septembre 1632 l'empereur expire.
Basilides régnait enfin sous le nom de sultan Seghed IL Il avait vingt-cinq frères , il les fait tous périr par le fer ou par le poison. Il redoutait le courage et les talents de Séla-Christos, son oncle, il le relègue dans un désert. Il fallait donner des gages aux schismatiques, il nomme pour abouna ou patriarche un aventurier égyptien. Le premier soin de cet homme est de déclarer qu'il ne pourra vivre en Abyssinie si les Jésuites habitent encore cette terre. Il parlait au nom d’un parti dont les derniers événements avaient accru l'orgueil : l'abouna fut ohéi. Les Jésuites prirent la route de l'exil. Elle était longue et périlleuse ; les schismatiques songérent à l’entourer de nouveaux dangers. Le pacha de Suakem, sur le territoire duquel la caravane devait passer, est prévenu que les Missionnaires sont chargés d'or : il les arrête, les dépouille, saisit leur fortune, qui consistait en deux calices et en quelques modestes reliquaires. Puis il leur annonce que la liberté ne leur sera rendue que contre une rançon de trente mille piastres. C'était au fond de la Nubie que cet attentat se consommait. Richelieu l'apprit par le Général des Jésuites : le consul de France à Memphis recut ordre dé travailler efficacement à leur délivrance. Le pacha de Suakem fut bientôt forcé d'abandonner sa proie.
Cependant six Péres de l'Institut étaient restés cachés en Ethiopie sous la conduite du Jésuite Apollinaire Alméida, Évéque de Nicée. Ils avaient des Chrétiens à fortifier dans la Foi ; la mort leur apparaissait sous toutes les formes, ils la bravérent ; et, réfugiés dans le Sennaar et dans le Kordofan , ils se virent exposés à périr de faim ou à être dévorés par les hètes féroces. Ils ont sous les yeux les exemples de résignation que les Catholiques, que Séla-Christos leur donnent : ils surent se
montrer dignes de leurs catéchumènes. Les uns étaient précipités du faîte des grandeurs dans l’humiliation; les autres, condamnés aux misères de l'exil, supportaient avec patience toutes les calamités. Les Jésuites se firent un devoir d'encourager tant de dévouements. Seghed II comprend que des Missionnaires sont restés dans le royaume de Tigré, puisqu'il s’y trouve encore des Chrétiens indomptables. IL les fait chercher : on en découvre trois au fond d’une vallée. C'étaient les Péres Paëz, Bruni et Pereira; on les immole à ses vengeances. Les autres sont insaisissables. L'empereur feint de s’adoucir : des paroles de clémence tombent de sa bouche ; 1! témoigne même le désir de les voir à sa cour. Alméida et les autres Pères étaient instruits par le vice-roi de Temben que cette bienveillance soudaine recélait un piége. Ils croyaient à son hypocrisie, mais ils jugèrent opportun de l’affronter. L'Evèque de Nicée, avec les Pères Francisci et Rodriguez, profitent du sauf-conduit accordé. Ils arrivent sous la tente de l'empereur. Les trois Jésuites sont chargés de fers et condamnés à la peine capitale. Une mort trop prompte n'aurait pas satisfait la cruauté des schismatiques : on tortura les Missionnaires, on les chargea de coups et d'ignominies. Lorsque, au mois de juin 1638, on eut épuisé sur eux les outrages, le souverain les offrit à la colère de ses courtisans, qui les lapidérent.
Bruni survivait à ses blessures. Il ne restait plus d’autres Jésuites dans l’Abyssinie que lui et le Père Cadeira. Ils moururent comme leurs devanciers. Le Pape crut que des Capucins français seraient plus heureux que des Jésuites espagnols ou portugais : les Pères Agathange de Vendôme, Cassien de Nantes, Chérubin et François furent envoyés en Ethiopie; ils tombèrent sous les coups des schismatiques. Il n’y avait pour gouverner ces populations que quelques prêtres portugais, ou indigènes formés par les Jésuites. Bernard Nogueira, portugais et vicaire du patriarche Mendez, adressa, au nom de Sèla-Christos, la lettre suivante aux princes et peuples catholiques :
« Très-illustres seigneurs, Évêques et gouverneurs des Indes, Séla-Christos à tous les Chrétiens catholiques et vrais enfants de l'Eglise de Dieu paix, et salut en notre Seigneur.
» Je ne sais en quelle langué je dois vous écrire ni de quels termes je puis me servir pour représenter les périls et les souffrances de cette Eglise, qui m'affligent d'autant plus que je les vois de mes yeux. Je prie notre Seigneur Jésus-Christ, qui a été “attaché en croix, qui est plein de miséricorde, de les faire connaîlre à tous nos frères, à tous les Recteurs, Prélats, Evêques, Archevêques, Rois, vice-Rois, Princes, Gouverneurs, qui ont quelque autorité au-delà des mers. J'ai toujours cru, et je me suis souvent dit à moi-même qu'ils nous auraient secourus, et qu'ils n'auraient pas tant tardé à nous racheter de la main de ces
barbares et de cette nation perverse, si la multitude et l’énormité
de mes péchés n'y étaient un obstacle. Autrefois, lorsqu'il n’y avut pas d'Eglise ici, lorsque le nom de Chrétien et de Catholi-
que nous était inconnu, on est venu à notre secours, on nous à
délivrés de la puissance des Mahométans. Aujourd'hui qu'il y a un si grand nombre de Fidèles on nous oublie, et personne ne pense à nous secourir. Quoi! le Pontife romain, notre père, notre pasteur, que nous chérissons tant, n'est-il pas sur la chaire inébranlable de saint Pierre, ou ne veut-il plus songer à nous consoler? Nous qui sommes ses brebis, n’aurons-nous point la suisfaction, avant que nous sortions de cette méprisable vie, d'apprendre qu’il pense à nous, et qu’il veut empêcher que ces hérétiques, qui nous font une si cruelle guerre, ne nous dévorent? Le Portugal n’a-t-il plus de princes qui aient ce zèle ardent qu'avait Christophe de Gama‘? N'y a-t-1l point quelque prélat qui lève ses mains au ciel pour nous obtenir le secours dont nous avons besoin ? Je me tais ; ma langue se sèche, et la source de mes larmes ne tarit point. Couvert de poussière et de cendre, je prie et je conjure tous les Fidéles de nous secourir promptement, de peur que nous ne périssions. Tous les jours mes chaînes deviennent plus pesantes, et on me dit : — Rangezvous de notre parti, rentrez dans notre communion, et nous vous rappellerons de votre exil. On me tient ce discours pour me
1 Christophe de Gama, fils du fameux Vasco de Gama , à la tête de quatre cents Portugais, délivra l’Abyssinie des Mores, qui, sous la conduile de Gragné, ravageaient cet empire depuis quatorze ans. Après des prodiges de valeur, le héros
chrétien tomba entre les mains des Sarrasins, qui le firent périr au inilieu des plus cruels fourments et des plus sanglants outrages.
pérdre et pour faire périr avec moi tout ce qu'il ÿ à ci de Catholiques. On veut ruiner l'Eglise de Dieu, et la ruiner de fond en comble. Si donc il y a encore des Chrétiens au delà des mers, qu'ils nous en donnent des marques, et qu’ils nous réconnaissent pour leurs frères en Jésus-Christ, qui soutenons la vérité comme eux, et qu'ils nous délivrent de cette captivité d'Egypte. »
« Ici, ajoutait Nogueira en son propre nom, ici finissent les
. paroles de Séla-Christos, notre ami. Il me les a dictées lui-même
en 1649. C'est à mon tour aujourd’hui de pleurer. Un torrent de larmes fait échapper la plume de mes mains. Mes compagnons ne sont plus que des squelettes animés. Ils ont été traînés en pri-, son et fouettés. Leur peau tombe de misère; et, s'ils ne sont pas encore morts, ils souffrent tout ce que la plus extrême pauvreté a de plus rude. »
Cette lettre, si éloquente de douleur, aurait réveillé le zèle du patriarche Mendez, si ce zèle eût éprouvé quelque ralentissement; mais le Jésuite, toujours en vue de son Eglise désolée, n'avait jamais consenti à s'éloigner des Indes. Il espérait que l'Ethiopie serait enfin ouverte à ses derniers jours comme une palme réservée à son ambition du martyre; il mourut sans pouvoir l’atteindre. La terre d'Ethiopie se fermait devant eux; on les vit à différentes reprises tâcher d’en forcer l'entrée. Louis XIV leur accorda son appui, et vers l’année 1700 le Pêre de Brévedent expira de fatigue au milieu du désert. Dans le même temps les Pères Grenier et Paulet s’avançaient dans le Sennaar, et le Père du Bernat rêvait une autre tentative. Elles échouérent à peu près toutes.
Le schisme d'Orient et les calculs des hommes repoussaient les Jésuites de l'Ethiopie : ils s’élancent sur le Caucase. Les Pères Hippolyte Désideri et Emmanuel Freire prennent la résolution de porter l'Evangile jusque dans le Thibet. Ils parcourent le Mogol, ils franchissent des montagnes qu'aucun pied euro péen n’a encore foulées, puis, après de longs mois de voyages à travers les torrents et les précipices, ils descendent dans les vallées de Cachemire. Ce n'est pas là que les appelle leur passion civilisatrice. Les peuples de ces contrées fertiles sont ma-
hométans et heureux. Ils n'ont rien à demander à la terre, ils ne songent peut-être pas à solliciter du Gel autre chose que le bonheur dont ils jouissent; mais dans le Grand-Thibet il y a des idolâtres perdus entre deux chaînes de rochers arides qu'il faut gravir, au risque d’être englouti à chaque pas au fond des abimes grondant sous les pieds. Les Jésuites n'hésitent pot; ils courent au péril, ils s'engagent sur ces montagnes impraticables. Ils ont pour toute nourriture une espèce de farine de sattu ou d'orge, pour tout lit la pierre couverte de glace et de neige; et ils marchent cependant. Les voici à Ladack, où réside le souverain du pays. À des populations primitives, dont les mœurs étaient pures, ils pouvaient en toute liberté révéler les bienfaits de la croix ; la croix devait y être comprise. Ils en propagèrent le signe, ils apprirent à le vénérer. Mais là ne s’arrêtait point la mission des Jésuites. Ils avaient à accomplir une prédiction de l'Evangile : il fallait que le Christianisme retentit à tous les coins du monde, et on leur disait que derrière des glaciers gigantesques, qu'après mille torrents, il existait une autre tribu complétement séparée du reste de la terre. Six mois de travaux inouis leur étaient nécessaires pour parvenir à Lassa, capitale de ce troisième Thibet. Les Jésuites reprennent leur bâton de missionnaire, ils arrivent, et ils préchent.
D'autres, en sillonnant les mers, ont remarqué entre le tropique du Cancer et la ligne équinoxiale, à l'extrémité de l'Océan Pacifique, un groupe d'îles, où, raconte-t-on, les indigènes vivent dans l'ignorance la plus absolue : c’est l’état de barbarie élevé à sa dernière puissance; car ils n’ont pour loi qu'un grossier instinct et pour mœurs qu'une corruption anticipée. Le Père Diégo-Laouis de Sanvitorès, qui a déjà évangélisé les Philippines, forme le projet de pénétrer dans cet archipel ct d'y annoncer le Christianisme. Il part d’Acapulco avec les Péères Thomas Cardeñoso, Louis de Médina, Pierre de Casanova, Louis de Moralez et le Frère Laurent Bustillos. Vers la fin de 1668 ils abordent aux îles Mariannes ou de /os Larones. Les habitants les accueillirent avec des démonstrations de joie. Une croix fut dressée sur le rivage, et les Jésuites s’empressèrent de parcourir le pays afin d'en prendre possession par le baptême admi-
nistré aux petits enfants. Guam est la principale de ces îles. Sanvitorés se chargea de l’instruire des mystères de la Foi, Cardeñoso et Moralez se dirigèrent sur Tinian, Médina sur Saypan, plus tard Saint-Joseph.
Les Missionnaires ne rencontraient aucun obstacle ; ces peuples étaient doux, intelligents : ils comprenaient, ils goûtaient la morale chrétienne ; ils se montraient disposés à favorablement accepter les principes d'ordre venant à la suite d’une Religion qui leur enseignait de nouveaux devoirs. L'idée de la famille n'existait pas parmi eux, et cependant ils se croyaient la seule nation qui fût au monde. Vivant dans un libertinage traditionnel, ils ignoraient ce que pouvait signifier le mot de vertu. Leur nudité était complète; et, par une étrange pensée de coquetterie, les femmes ne se croyaient réellement belles que lorsqu'elles étaient parvenues à noircir leurs dents et à blanchir leurs cheveux. |
Sanvitorés ayait, comme tous les Jésuites, placé ses plus chères espérances dans les enfants : 1l les forma avec un soin particulier. Il jeta les fondements d'un collége, afin de développer par l'éducation le germe des vertus et de le faire entrer dans les familles par les jeunes gens. L'influence du Christianisme et l'attrait de la nouveauté avaient suspendu les vieilles querelles; mais peu à peu elles se réveillérent. Malgré les prières et les menaces des Jésuites, la guerre éclata. Elle rendit aux insulaires leur férocité native, et le 29 janvier 1670 Louis de Médina périt à Saypan sous les coups d’une multitude égarée. Le sang montait à la tête des Mariannais : Sanvitorés et ses compagnons jugérent que le sort de Médina leur était réservé ; ils s’y préparérent avec joie. Ils continuërent leur apostolat, vivifiant la Foi dans le cœur de leurs catéchumènes et leur apprenant à être chastes et humains. Le 2 avril 1672 Sanvitorès expirait martyr. En peu d'années il avait créé dans ces îles huit églises et trois colléges, il avait baptisé plus de cinquante mille sauvages. Médina et Sanvitorës tombaient sous la lance des insulaires, le Père Solano mourait d'épuisement à quelques mois d'intervalle. Le 2 février 1674 le sang d’un autre Jésuite fécondait ce sol inculte : le Père Ezquerra, Louis de Vera-Picaço et ses caté-
chistes subirent le supplice que leurs vœux appelaient. Les indigénes massacrèrent tous les Missionnaires qu'ils purent saisir . Pierre Diaz, coadjuteur temporel ; les Pères de Saint-Basile, Sébastien de Mauroy, Strobach, Charles Boranga et Comans trouvérent le martyre. Leur mort, que l'Eglise et la civilisation glorifiaient, fut un stimulant pour l'Ordre de Jésus. Sanvitorès et ses compagnons n'avaient ouvert à la eroix qu'un champ restreint, et la perfidie superstitieuse de quelques indigènes avait étouffé leur voix dans les tourments; mais, en 1697, les Pères Antome Fuceio, Basile Leroux et Paul Clain virent se multiplier sous leurs yeux la moisson que le sang faisait germer. Les Mariannais embrassérent le Christianisme, et il se propagea dans ces archipels.
L'œuvre des Jésuites prenait une rapide extension : de Rome et de Goa !, ces deux centres d'action, elle étendait ses rameaux par tout l'univers. Elle fondait de nouvelles Résidences sans jamais abandonner les anciennes. Le Christianisme volait à la conquête des mondes inconnus. Dans ce perpétuel combat de la civilisation chrétienne contre le fanatisme ou l'ignorance, les Jésuites, toujours au premier rang, ne se laissérent jamais endormir par le succès ou abattre par la défaite. Engagés dans cette lutte sans fin, que François-Xavier avait ouverte, ils marchaient à leur but sans se préoccuper des obstacles. Les guerres, les révolutions dont tant de royaumes étaient le théâtre pouvalent bien modifier leurs plans, renverser leurs espérances ou leur arracher la vie ; ils avaient prévu ces éventualités de l'apostolat, ils s'y soumettaient avec bonheur. On les proscrivait, on les tuait sur un point, ils reparaissaient sur un autre. Le sacrifice de leur existence était consommé en idée lorsqu'ils posaient le pied sur le vaisseau français, espagnol ou portugais, cinglant vers les régions orientales. Ils savaient qu'une mort prématurée les attendait : cette destinée ne fit qu’enflammer les courages. C'est ainsi que, sans autre secours qu'une ardente charité, ils
{ La province de Goa comptait plusieurs colléges et plusieurs séminaires chargés d'alimenter les Missions de l’Indostan : le Collége de Sainte-Foi, établi par saint François-Xavier; celui de Saint-Paul et la Résidence de Bandoughor ; le Noviciat de Goa; le Collége de Rachour, ceux de Bacaïm, de Daman, de Tanah, de Diu, de
* Chaul, d’Agrah et de Delhy.
du
réalisérent la conquête des Indes, de l'Asie et des deux Amériques. Dans ces Missions, dont :l serait peut-être impossible de reconstruire l’ensemble, ils eurent de cruelles alternatives, de bons et de mauvais jours; mais, par une persévérance à toute épreuve, ils se montrèrent plus forts que les événements combinés avec les passions des hommes. Ils virent plus d'un triomphateur, comme Thamas Kouli-Kan, tenir le monde attentif au bruit de ses exploits, et ils surent obtenir de lui la protection que le guerrier n’accordait même pas aux ministres de son culte.
Ils avaient des ennemis puissants, d'implacables rivaux, qui grossissaient leurs fautes, qui transformaient leurs erreurs en crimes. On les chargeait, au Brésil, au Pérou, au Mexique, dans le Maduré et en Chine, des imputations les plus contradictoires. Quelquefois même les Evêques, à l'exemple de Juan de Palafox et de Bernardin de Cardenas, se prenaient à maudire cette activité dévorante qui poussait les Jésuites sur tous les contincnts. La guerre intestine ne les effrayait pas plus que la guerre aux idoles ou aux vices de l'humanité, et souvent les prélats du Nouveau-Monde réparèrent, comme Fernand Guerrero, archevêque de Manille, l'injustice que de fausses allégations leur avaient fait commettre envers la Société de Jésus. Guerrero avait, dans un moment d'irritation, privé les Missionnaires du droit d'évangéliser les Philippines, 1l revint à des sentiments plus modérés et il rétracta lui-même son interdit.
« Par ce présent acte, lit-on dans l'Æistoire des Philippires *, nous annulons, en général comme en particulier, le décret que nous avons publié le 16 octobre dernier, et par lequel nous interdisions aux Religieux de la Compagnie de Jésus de prêcher hors de leurs églises dans toute l’étendue de notre archevêché. De plus nous annulons l'acte publié le 19 octobre, et nous déclarons que les motifs que nous appelions justes, et qui nous déterminaient à défendre auxdits Religieux de prêcher hors de leurs églises, n'étaient de leur part ni une doctrine erronée, ni de mauvais exemples, ni aucune autre cause désho-
} Historia delle Philippine, p.210,
PU
norante pour la Compagnie de Jésus ou pour quelqu'un de ses membres. C'était uniquement la peme que nous éprouvions de ce que lesdits Pères ne s'étaient pas rendus à l’assemblée convoquée par nous le 19 octobre afin d'y traiter d’affaires importantes, Ct qu'ils s'étaient excusés en disant qu'ils avaient pour le faire de justes motifs, dont nous avons été informé. En foi de quoi nous déclarons que lesdits Pères de la Compagnie de Jésus peuvent librement prêcher dans toute l'étendue de notre archevèché, hors de leurs églises et en quelque lieu que ce soit. » D
Quand la persécution ne venait pas de la part des peuples, ‘elle naissait dans le palais des rois. Au gré de leurs caprices, ils accordaient ou retiraient l’autorisation de propager le Christianisme. D’amis des Jésuites, ils s’en faisaient sans transition les geôliers ou les bourreaux. Vers le milieu du dix-septième siècle, Jéhangire, empereur du Mogol, donna subitement un de ces exemples. Akébar, son père, avait accueilli les disciples de Loyola; mais, excité par les brahmes, dont l'autorité s’affaiblissait de jour en jour, intimidé par leurs menaces, il enjoint aux Missionnaires de se retirer du Mogol et à ses sujets de renoncer à la Foi nouvelle. Quelques Jésuites périssent, et parmi eux le Père Fiailhio. Leurs églises de Lahore, de Delhy et d'Agra sont détruites ; les catéchumènes se voient condamnés au bannissement ou à la mort. On les prive de leurs dignités, on les dépouille de leurs biens. Ils se résignent à tous ces maux pour ne pas blasphémer le Dieu qu'ils ont reçu d'Occident. Au milieu de tant de tribulations, les Jésuites ne perdent ni espérance ni courage. Ils comptent des partisans avoués ou secrets dans l'intimité et jusque dans la famille de l'empereur : ils les font agir avec discrétion. Mirza Fulkarnem, le frère de lait de Jéhangire, élève la voix du fond de l'exil. Cette voix est entendue, et les Jésuites peuvent enfin continuer leur mission.
À AÂgra, les Anglais et les Hollandais avaient obtenu l’établis sement de quelques comptoirs dépendants de Surate. Les marchands hérétiques se sont fait un jeu cruel d'animer l’empereur et les habitants du Mogol; mais des discussions d’mtérêt, des rivalités de commerce ont premptement divisé ces homnies,
toujours prêts à se coaliser contre le Catholicisme. La dissension qui se manifeste peut devenir fatale à l'Angleterre et à la Hollande. Les consuls des deux nations, résidant à Surate, épuisent pour les réconcilier toutes les priéres et toutes les menaces. Ils ne savent plus de quelle manière terminer ce différend , ils en appellent à la justice des Pères de la Compagnie de Jésus , ils les nomment arbitres suprêmes dans une cause qui leur est complétement étrangère. Les Jésuites prononcent leur jugement avec tant d'équité que les deux parties l’acceptent comme la base de leurs transactions futures: Ainsi se trouva vengé le sang de cette multitude de Missionnaires que les Anglicans et les Hollandais avaient répandu, et qu’ils ne cessaient encore de répandre.
Depuis que le Père Alexandre de Rhodes s'était introduit dans le Tong-King et dans la Cochinchine!, le Christianisme y avait été exposé à des chances diverses. Ainsi que partout, les Jésuites y subissaient le contre-coup du fanatisme et des colères locales ; mais, tantôt comme médecins, tantôt comme mathématiciens du roi, ils purent conjurer l'orage. Le 14 mai 1698, la tempête éclata. Les Pères Arnedo, Belmonte, Pélisson et Candone se trouvent en butte aux outrages des Païens. Les idoles ont été brisées pendant une nuit, et leurs prêtres accusent les Jésuites d’un crime que, dans les jours les plus heureux, ils ne songèrent pas à commettre. Il faut fouler aux pieds l'image du Sauveur mourant sur la croix ou expirer dans les tourments. Là encore le martyre est l'unique consolation des Missionnaires ; Joseph Candone, l'un d’eux, périt dans les cachots ; les autres, captifs ou errants de retraite en retraite, soutinrent l’ardeur des néophytes. [ls succombèrent à la peine; mais de nouveaux désuites accoururent pour prendre leur
1 Lorsque la Foi catholique fut proscerite au Japon, les Jésuites qui appartenaient à celte province continuèrent à dépendre d’un Provincial, qui fixa sa résidence à Macao et qui gouverna les Missionnaires de Siam, du Tong-King, de la Cochinchine et de plusieurs stations dans le céleste empire. Le nom de là province du Japon, conservé jusqu'a l’extinction de l'Ordre de Jésus, en 4773, révèle dans les Pères le mème esprit qui inspire à l’Eglise de conserver les titres des anciens évêchés aujourd’hui situés dans les pays de Gentilité. Les évèchés înx partibus indiquent l'espoir que le Saint-Siége n’a jamais perdu de voir le vieux culle chré-
lien se ranimer la où il brilla d’un si vif éclat. Le rétablissement du siége d'Alger prouve que cetle espérance n’esi pas chimérique.
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place. Dix avaient perdu la vie dans ces combats de la Foi; vingt se présentent sous la conduite des Pères Moleiso, Koffer, Laurezzo et Monteiro.
Jusqu'à l’année 1630, les Jésuites n'avaient fait que des excursions passagères dans le royaume de Siam. A cette époque, les Pères Morejon, Cardim et Ninscio y pénétrérent comme envoyés du gouverneur des Philippines, chargés du rachat des Chrétiens esclaves. Le roi savait que les Missionnaires d'Occident possédaient le secret d’une vie plus fortunée et des dictames pour tous les maux du corps et de l'esprit. En témoignage de sa bienveillance , il délivra, sans rançon, les Espagnols, et voulut conserver auprés de lui deux de ces hommes apostoliques, dont la renommée retentissait jusqu'au pied de son trône. Les Jésuites profitèrent de l'affection du prince, et le Père Margici vint à leur aide. Des néophytes se formèrent ; on commença à élever des églises, à travailler à l'éducation de la jeunesse. Le Christianisme s’établissait sans lutte sur les rives fécondes du Meinan, lorsqu'un corsaire espagnol attaqua e: brüla un navire du roi, chargé des plus riches marchandises. Le corsaire sortait des Philippines, on accusa les Missionnaires d’être d'intelligence avec lui : les esprits s'enflamment ; le Père Margici est jeté dans un cachot, il y meurt empoisonné. Quelques années plus tard la Religion et les Jésuites rentraient tromphants à Siam, sous les auspices de Louis XIV et des Sciences.
Un aventurier de l'ile de Céphalonie, nommé Constance Phautkon, gouvernait les Etats du roi de Siam, sous le titre de vizir. Dans une cour si féconde en révolutions de palais, Constance, schismatique grec, converti par un Père de l'Institut, cherche à donner à son autorité un appui extérieur. Catholique fervent, il engage le monarque siamois à faire alliance avec le grand roi d'Occident; et deux ambassadeurs , chargés de présents, se dirigent vers la France, afin de proposer, au nom de leur maître, un traité de commerce et une espérance de Christianisme. Cette ambassade extraordinaire , partie du fond de l’Orient pour saluer Louis XIV, périt dans la traversée; mais l’idée flattait ses goûts d'ostentation, elle
entrait dans ses vues de propagation catholique et française. Il saisit avidement les ouvertures de Constance, et il se décida à répondre aux avances qui lui étaient faites.
. Le 28 janvier 1685, le roi, par un décret contre-signé Colbert, accordait à six Jésuites le titre de ses mathématiciens à la Chine et aux Indes; ces six Jésuites étaient les Pères de Fontaney, Tachard, Le Comte, Bouvet, Gerbillon et Visdelou. L'ordonnance nominative pour chacun des Missionnaires contenait la déclaration suivante : « Etant bien aise de contribuer de notre part à tont ce qui peut de plus en plus établir fa sûreté de la navigation et perfectionner les sciences et les arts, nous avons cru que, pour y parvenir plus sürement, 1l étoit nécessaire d'envoyer dans les Indes et à la Chine quelques personnes savantes et capables de faire des observations d'Europe ; et jugeant que, pour cet effet, nons ne pouvions faire un meilleur choix que du Père de Fontaney, désuite, par la connoissance particulière que nous avons de son extraordinaire capacité, à ces causes et autres à ce nous mouvans, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, avons ledit Père de Fontaney, ordonné et établi et par ces présentes, signées de notre main, ordonnons et établissons notre mathématicien. » Les cinq autres Jésuites reçurent un acte semblable. Ils allaient, au nom de la Religion et de l'humanité, répandre le germe de l'Evangile sur des terres inconnues, et étudier, sous d’autres cieux , les rapports de l’homme et de la nature. L’Académie des sciences désira, elle aussi, faire honneur à ces humbles Missionnaires ; elle les admit dans son sein ; elle les pria de songer au perfectionnement des arts, de recueillir les observations astronomiques, de déterminer les longitudes , d'approfondir et de lever plusieurs difficultés, alors insolubles, sur la géométrie, la physique, l'anatomie et les plantes. Chaque savant fit d’un de ces six Jésuites le délégué de ses études particulières. Les uns leur -donnérent à examiner dans les Indes les éclipses de soleil et de lune, les autres les chargèrent de faire des expériences sur le vide; tous sollicitérent d'eux des renseignements sur les arts utiles. L'Académie se scindait ; les s’x Jésuites partaicnt pour les Indes ; les autres membres res-
taient à Paris; mais il fut convenu que, de loin comme de près, ils seraient frères par la science, comme ils l’étaient déjà par la patrie et par le culte. Les Jésuites s’'embarquérent à Brest avec le chevalier de Chaumont, nommé ambassadeur à Siam ; le 22 septembre 1686 , ils mouillaient dans le Meinan.
Cette mission devait avoir pour eux quelque chose d’insolite , ils n'avaient aucun péril à affronter. Sous la protection d'un roi dont le nom retentissait glorieusement dans lunivers, ils marchaient à la conquête d'un peuple que son souverain semblait d'avance destiner à la religion des savants d'Europe; mais le luxe diplomatique et guerrier dont ils étaient entourés dépouillait leur apostolat de son prestige. Les souffrances et le martyre ne se trouvaient pas suspendus sur leurs têtes; les Jésuites se conformérent à la position qui leur était faite. Le roi de Siam les comblait d'honneurs ; il les fit admettre à voir l'éléphant blanc, qui, comme le cheval-consul de Caligula , était servi dans des vases d’or ; ils visitèrent la riche pagode et tous les monuments; puis le prince, qui vénérait les astronomes et les mathématiciens, leur demanda douze autres Jésuites, afin d'ériger dans ses Etats un observatoire comme ceux de Paris et de Pékin. La conversion du roi de Siam se traitait par plénipotentiaires; les enfants de Loyola s’occupèrent des intérêts de la science, bien persuadés que c'était le chemin le plus direct pour ébranler les croyances païennes. Ils firent devant lui des observations astronomiques ; et le Père Tachard se remit en route pour la France avec les ambassadeurs siamois, qui allaient à Rome et à Versailles remplir les intentions de leur prince. :
Il sollicitait des Jésuites plutôt comme savants que comme missionnaires; mais tout faisait espérer que la connaissance des secrets de la nature l’amènerait insensiblement à proclamer la nécessité d’un seul Dieu et d’une seule Foi. Louis XIV et le Général de la Compagnie accédèrent à ce vœu. Les Pères Le Royer, de Bèze, Thionville, Dolu, Richaud, Colusson, Bouchet, Comilh, d'Espanhac, de Saint-Martin, Le Blanc, de Chatz, Rochette et de La Breuille furent choisis dans les pro-
vinces de Paris, de Guienne, de Languedoc, de Champagne ct de Lyon, pour développer le germe du Christianisme qui se manifestait dans cette partie des Indes. Louis XIV avait voulu les voir tous réunis ; il leur dit de travailler pour la gloire de Dieu et pour l'honneur de la France. Les: dJésuites allaient tenir parole ; et, afin de les accréditer auprès du souverain siamois , le roi lui écrivit le 20 janvier 1687 :
« Nous nous sentons encore obligé de témoigner à Votre Majesté que nous avons d'autant plus agréable la demande qu'elle nous a fait faire par ses ambassadeurs et par le Pére de Lachaise, notre confesseur, de douze Pères Jésuites, mathématiciens françois, pour les établir dans les deux villes royales de Siam et de Louvo; qu'ayant toujours éprouvé le zèle, la la sagesse et la capacité de ces religieux , nous espérons que les services qu'ils rendront à Votre Majesté et à vos sujets contribueront encore beaucoup à affermir de plus en plus notre alliance royale et à unir les deux nations dans le som qu'ils auront de leur inspirer le même esprit et les mêmes connoissances. Nous les recommandons aussi à Votre Majesté comme des personnes qui nous sont chères, et pour lesquelles nous avons une considération particulière. »
L'escadre française, aux ordres de Vaudricourt, arriva dans les eaux de Siam au mois d'octobre 1687; elle avait à bord un nombreux état-major et quelques régiments. Le déploiement de ces forces, les haines de cour que la haute fortune de Constance entretenait, les rivalités de religion que les ‘talapoins et les docteurs de Siam suscitaient aux Jésuites, tout présageait des calamités prochaines; un événement intérieur les décida. Le monarque avait pour favorite une sœur de Pitracha, l'un des principaux Mandarins. Cette femme trahit l'amour du roi en faveur de son frère, plus jeune que lui; le roi la fit jeter aux tigres. Pitracha saisit cette occasion, et, de concert avec les talapoins, il conspira tout à la fois contre le vizir, contre les Jésuites et contre les Français qui prenaient position à Bankok et à Merguy. Pitracha possédait au plu; haut degré l'astuce indienne ; il parvint à diviser les Européens et à provoquer des soupçons dans l'esprit de quelques-uns sur
le pouvoir réel de Constance. Le roi s’affaiblissait chaque jour; sa mort était prévue, et le mandarin conspirateur faisait déjà pressentir qu'il serait bientôt le maître. Il s'était emparé des sceaux de l'Etat, il disposait de la multitude; l'étiquette siamoise ne permettait à aucun étranger de voir le roi dans sa maladie; Pitracha sut habilement ürer parti de toutes ces circonstances. Malgré les conseils des Jésuites, l'abbé de Lyonne, Évèque de Posalie, et un certain nombre d'officiers ajoutaient foi aux bruits de complot que le mandarin mettait en circulation contre le vrair; ils l'abandonnaiïent, croyant ainsi se ménager un ami dans Pitracha. Le 6 juin 1688, Constance fut condamné et exécuté comme coupable d'un crime tramé par ses accusateurs et par ses juges. Cette mort est le signal de la persécution ; les catéchumènes sont proscrits ou emprisonnés ; les Jésuites eux-mêmes se voient exposés aux mauvais traitements, et, le 9 jum, le Père Saint-Martin écrivait : « Grâce à Dieu ! il paraît que notre fin est proche; nous avons à chaque heure de plus grandes espérances, et nous nous voyons aujourd'hui réduits à de plus dures extrémités que jamais. Si c'ést la volonté de Dieu, qu'elle s’accomplisse. » Les Jésuites rentraient dans leur condition normale; ils en acceptaient avec joie les périls. Les investigations de la science ne les avaient point détournés de leur but; en remplissant les vues des lettrés de France, en donnant une solution à toutes les difficultés astronomiques, maritimes et géologiques que l'Académie leur soumettait, ils n'avaient pas oublié qu'avant tout ils étaient Missionnaires. Tous ensemble, ils avaient uni leurs efforts pour mettre à profit la bienveillance du roi. Le Christianisme s’était introduit par eux dans un grand nombre de familles ; ces familles, devenues françaises par l'adoption chrétienne, ne voulaient ni trahir leur Dieu, ni l’amitié qu'elles vouaient aux Jésuites. Pitracha et son fils leur enjoignent d'abjurer; elles résistent : on les menace, on les dépouille de leurs biens, on vend leurs enfants, on les fait périr dans les tortures ou sous le bâton. Les Jésuites se constituent leurs défenseurs. Pitracha a succédé au roi de Siam; il négocie pour que les Européens abandonnent les forts de Bankok et de Merguy. Les
officiers consentent à se retirer du pays; mais les Jésuites ont d’autres intérêts à soutenir : 1l ne s’agit.pas pour eux de comploirs de commerce; il y a des Chrétiens qui languissent dans les fers, ou qui peut-être chancelleront dans leur foi; les Jésuites se décident à laisser les Pères de La Breuille et Bouchet au milieu de leurs catéchumèënes ; puis ils vont chercher de nouvelles terres à évangéliser.
Dans ce temps-là, les disciples de Saint Ignace, dont Louis XIV sentait le besoin pour répandre partout le nom français, et le faire bénir avec les idées de civilisation, couvraient les Indes de néophytes. De Pondichéry, dont ils faisaient le chef-lieu de leurs missions, ils s’élançaient sur les points les plus éloignés. Il n'étaient pas venus les premiers moissenner dans le champ du père de famille, la onzième heure avait sonné pour eux; mais, ouvriers actifs, ils réparaient le temps perdu en se multipliant. Ce fut dans l’Indostan et à la Chine qu'ils déployérent le plus d’ardeur; le Maduré surtout devint leur terre de prédilection. Ils y avaient été précédés par Robert de’ Nobili et Jean de Britto. Le Père Constant Beschi fut leur modèle, c’est le troisième type du désuite Brahme; mais ce dernier efface les deux autres par l'empire qu'il exerça sur les indigènes et par l'auréole poétique dont il s'enveloppa à leurs yeux. Le Père Beschi arrive dans l'Inde en 1700 ; son premier soin est de surpasser en austérités les Saniassis les plus pénitents. Il s’astreint dans sa case et au dehors à ne toucher à aucun être qui ait eu vie; il porte au front le potou de Sandanam, sur sa tête la coulla, espèce de toque en velours , à forme cylindrique ; le somen serre ses reins ; à ses pieds se suspendent des socques à chevilles de bois et des perles chargent ses oreilles. Il ne voyage jamais qu'en palanquin, jamais qu’assis sur des peaux de tigre, tandis que deux hommes agitent autour de lui de riches éventails , formés de plumes de paon, et qu’un autre élève un parasol de soie surmonté d’un globe d’or.
Afin de dompter l’orgueil de ces peuples, le Pére Beschi, qu'ils surnommaient respectueusement le grand-viramamouni , avait contraint son humilité à emprunter ces dehors de luxe.
IL avait renoncé aux mœurs, au langage de l'Italie, sa patrie; il n’était même désuite que le moins possible, c’est-à-dire il cachait sous la science du Saniassi toute la charité dont son cœur débordait. Beschi connaissait déjà les langues mortes et vivantes : 1l approfondit le sanscrit, le telenga et le tamoul; il étudia les poëtes de l’Indostan, il le devint même dans leur idiome; puis, sur les bords du Cavery, il composa des chants dont les Brahmes font encore leurs délices. Ces vers, pleins d'élégance indienne, célébraient les douleurs du Christ, la viroinité de Marie et les mystères du Catholicisme. C'était la prédication de l'Evangile mise à la portée de ces esprits orgueilleux, qu'il fallait capter par l'attrait du langage. Beschi soutint ce rôle pendant près de quarante ans. Il eut tous les honneurs publics de l/simat Saniassi, c’est-à-dire du pénitent sans tache; mais par des moyens aussi extraordinaires 1l fit pénétrer dans ces nations la connaissance du Christianisme. Il leur enseigna l'existence d'un Dieu unique; il leur apprit à dédaigner leurs vieilles superstitions, à pratiquer les devoirs de la famille , à suivre les lois de la chasteté; et, honoré par les grands ainsi que par les peuples, il vécut parmi eux comme un homme dont chacun vénérait les talents et la vertu. Beschi ne s’en tint pas à. Le Nabab de Trichirapalli, enthousiasmé par ses discours, lui accorde le titre et la charge de son premier ministre. Le Jésuite accepte ce rang suprème : il ne marche plus qu'accompagné de trente cavaliers, de douze porte-drapeaux et d’une musique militaire, que suivaent de nombreux chameaux. Ainsi escorté, 1l s’avançait dans les campagnes et dans les villes. Ces magnificences orientales ne lui avaient rien fait perdre de son zèle. Ce luxe auquel il se soumettait, n'avait pour but que de sauver les âmes, que d'inspirer aux savants du Maduré des pensées chrétiennes. Il l’atteignit avec tant de bonheur que plus d’une fois il força les brahmes à recevoir le baptême ou à lui offrir en dépouilles opimes leurs chevelures longues de cinq à six pieds, et qui, tressées et liées comme des bottes de pailles, restaient suspendues dans le vestibule de son église de Tiroucavalour. Ce furent les trophées de ses victoires.
Le Jésuite saniassi était comblé d'honneurs ; mais à, comme partout, le Capitole avait sa Roche Tarpéienne, et un contemporain de Beschi, le Père Bouchet, nous révèle, dans une de ses lettres, que toutes ces dignités ne préservaient pas de la persécution. Il écrit : « Quand le Missionnaire se lève le matin, il n’oserait assurer qu'il ne couchera pas le soir dans quelque cachot. Il est rare qu'il s’en trouve un seul qui échappe aux horreurs de la prison, et j'en ai connu qui ont été emprisonnés deux fois en moins d’une année. »
Quarante-deux ans avant la mort de Beschi, ce même Bouchet, l’un des Brahmes les plus célèbres de la Compagnie de Jésus, écrivait au Père Charles Le Gobien, le 1° décembre 1700.
« Notre mission de Maduré est plus florissante que jamais, “nous avons eu quatre grandes persécutions cette année. On à fait sauter les dents à coups de bâton à un de nos missionnaires, et actuellement je suis à la cour du prince de ces terres pour faire délivrer le Père Borghèse, qui a déjà demeuré quarante jours dans les prisons de Trichirapali, avec quatre de ses catéchistes qu’on a mis aux fers. Mais le sang de nos chrétiens, répandu pour Jésus-Christ, est comme autrefois la semence d'une infinité de prosélytes.
» Dans mon particulier, ces cinq dernières années, J'ai baptisé plus d’onze mille personnes, et près de vingt mille depuis que je suis dans cette Mission. J'ai soin de trente petites églises, et d'environ trente mille Chrétiens; je ne saurais vous dire le nombre des confessions : je crois en avoir oui plus de cent mille.
» Vous avez souvent entendu dire que les Missionnaires de Maduré ne mangent ni viande, ni poissons, ni œufs ; qu’ils ne boivent jamais de vin ni d’autres liqueurs semblables; qu'ils vivent dans de méchantes cabanes couvertes de paille, sans lit, sans siége, sans meubles; qu'ils sont obligés de manger sans table, sans serviettes , sans couteau , sans fourchette, sans cuiller. Cela paraît étonnant; mais, croyez-moi, mon cher Pére, ce n'est pas là ce qui nous coûte le plus. Je vous avoue franchement que, depuis douze ans que je mêne cette vie, je n’y pense seulement pas. »
Alorissantes dans un rayon de deux cents lieues. D'autres pro-
Les Pères avaient déjà les Missions du Maduré, da Tanjaour et du lis les Français y ajoutérent celle du Carnate, qui, SR UEE
dant au Nord, depuis Pondichéry jusqu'à Boucapouram, a hauteur de Masulipatam, renfermaient seize Chrétientés
pageaient le Christianisme dans le Bengale et au Mogol. Du cap
de Comorin aux frontières de la Chine, de la côte de Coroman-
del aux sources du Gange, il se trouvait partout des Jésuites et des Chrétiens. Les Pères portugais avaient fondé un Collége non loin de Chandernagor; ils étaient à Bakka dans la province d’Arcate et sur le territoire d'Aoude. Les côtes du Malabar, de la Pécherie et de Travancor, où avait retenti la voix de saint François-Xavier, se soumettaient à l’action des Missionnaires ; ils bâtissaient des églises et formaient des familles ; ils instrui-. saient les peuples ct se faisaient les amis des monarques. Beschi et Bouchet avaient adopté le costume et le genre d’existence des Brahmes saniassis, ils vivaient parmi eux sur le pied de la plus complète égalité ; mais ils ne pouvaient communiquer avec la caste des pariahs, sous peine de devenir pariahs euxmêmes. Les Pères Emmanuel Lopez, Antoine Acosta et plusieurs autres ne consentirent pas à laisser sans secours cette population avilie. Ils s’habillérent comme les rayas; ils se placèrent en intermédiaires, afin de pouvoir offrir à tous les soins de leur charité. « N’était-ce pas un spectacle tout à-fait comique, raconte un voyageur ‘, de voir deux confrères, deux membres du même Institut, deux amis, qui, quelque part qu'ils se rencontrassent, ne pouvaient ni manger ensemble, ni loger dans la même maison, ni mème se parler? L'un était vêtu d'un angui éclatant comme un grand seigneur, il montait un cheval de prix ou se faisait porter faslueusement en palanquin; pendant que l’autre voyageait demi-nu et couvert de haillons, marchant à pied, entouré de quelques gueux, dont l’accoutrement était encore plus misérable que le sien. Le Missionnaire des nobles allait tête levée, et ne saluait personne. Le pauvre Gourou des pariahs saluait de loin son confrère, se prosternait à son pas-
+ Foyage dans l'Indostan, par Perrin, {, 11, p. 406 el 407.
sage, et mettait la main sur sa bonche, comme s'il eût craint d° actu de son haleine le docteur des grands. Celui-ci ne.
mangeait que du riz préparé par des brahmes, et l'autre se Fe Ù nourrissait de quelque morceau de viande corrompue dont ses ae
malheureux disciples le régalaient. Rien sans doute n’honore plus la Religion que ces ressources du zêle, rien ne fait plus l'éloge d'un prêtre que de pareils sacrifices faits au désir qu'il a
d’attacher les hommes à la vérité; mais enfin ces sacrifices sont
trop pénibles pour durer longtemps. Aussi cette méthode était déjà abolic à mon arrivée dans l’Indostan ?. »
Benoît XIV l'avait approuvée dans la bulle de 1744, et, pour encourager les Jésuites, ce grand Pape s'exprime ainsi ?
« Lorsque, excité par les enseignements du Christ Notre Seigneur et par l'exemple des Pontifes qui nous ont précécé, nous cherchions avec anxiété par quel moyen nous pourrions enfin réellement obtenir ce que nos prédécesseurs avaient tant désiré, il arriva fort à propos que les’ missionnaires de la Compagnie de Jésus, auxquels surtout sont confiées ‘les Missions du Maduré, de Maïssour et de Carnate, après nous avoir demandé une déclaration sur l’article des pariahs, se sont offerts et nous ont promis {si cependant nous l’approuvions) de déléguer quelques Missionnaires qui seraient spécialement occupés de la conversion et de la direction des pariahs. Nous avons espéré que ce moyen pourvoirait suffisamment à leur conversion et à leur salut; le recevant donc avec une joie paternelle, nous avons pensé qu'à cause des circonstances du temps il fallait l'approuver et le recommander. »
Cette séparation éternelle des Jésuites missionnaires, ce mur infranchissable qu'ils élevaient volontairement entre eux, afin de travailler sur la même terre au bonheur d'une population que des préjugés invincibles divisaient, cette vie de grandeur et d’abaissement à laquelle les uns et les autres se condamnaient, tout cela était accepté avec joie. Les plus heureux étaient les Pères qui obtenaient l'honneur des humiliations, et, dans une lettre d’un Missionnaire de Goa, écrite à Rome, on voit quels
M. Perrin narriva au Maduré qu'après la suppression c'e la Compagnie, ? Bullarinm Benedicéti AIT, 1 1, p. 491,
étaient les transports de ceux qui se dévouaient à la dégradation pour servir les pariahs. Le Jésuite s'exprime ainsi :
« Allez, allez par ce royal chemin de la Croix, fidèles compagnons du Christ, votre chef et votre maître. Vous voilà, suivant le langage de l’Apôtre, réputés comme les ordures du monde, comme les balayures réjetées de tous, mais en réalité la gloire véritable de notre Compagnie et le plus bel ornement de cette province. Que votre cœur ne se trouble pas de ce que vous êtes devenus étrangers à vos frères, inconnus aux fils de votre mère, en sorte qu'ils vous refuseront les embrassements ordinaires et fuiront votre abord, bien que, si la chose était permise, ils voulussent vous rendre tous les devoirs de la charité. Lorsqu'en les rencontrant vous leur répéterez avec Paul : Vous voilà nobles, et nous misérables; je vous réponds que vous leur tirerez des larmes des yeux, que vous les forcerez à envier saintement votre ignominie. »
Cette exaltation religieuse ne s’affaiblit jamais; les Jésuites avaient trouvé le seul moyen de réunir les castes indiennes, ils espéraient les amener à l'égalité par le Christianisme. Ce fut une pensée morale qui les dirigea dans l’accomplissement d'une œuvre aussi difficile; par les résultats qu'ils obtinrent, on peut conjecturer que, dans un temps donné, ils auraient brisé la barrière placée entre les enfants d’un même Dieu et d'un même pays. Des difficultés venues du fond de l'Europe, la suppression de l'Ordre ne permirent pas de réaliser ces projets.
Brahmes ou pariahs, les Jésuites ne tendaient qu'à un but unique : ils l’atteignirent; et, animés par la même pensée, quoique séparés par les flots ou par les préjugés du culte, ils marchaient tous au développement de l'idée civilisatrice. Le nombre des Chrétiens vivant au cœur des Indes était mcalculable : les Missionnaires avaient trouvé ces peuples lâches, efféminés, sans caractère, toujours accessibles à la flatterie, toujours prêts à se laisser séduire par l’indolence ou par l'attrait du plaisir, la Foi réveilla dans ces natures inertes l'énergie qui sommeillait depuis de longs siècles; elle leur communiqua une nouvelle vie, elle épura leurs mœurs, elle les fit généreux et constants, forts contre la persécution et grands dans les souf-
frances. La guerre passa souvent sur cette immense presqu'ile; on désola à diverses reprises, on brüla, on égorga toutes les populations qui ne se réfugiaient pas dans les forêts. Les Marattes vinrent en corsaires ravager les côtes du Maduré, d'autres descendirent des montagnes du nord-ouest et saccagérent les provinces. Les Européens, à leur tour, se mélèrent à ces dévastations : Mores et Chrétiens, Français et Hindoux s'attaquérent, se poursuivirent sans relâche pour conserver ou pour conquérir l'empire. Les Jésuites éprouvèrent le contre-coup de tant de déchirements. Les Européens, dans les Indes, commirent des excès de plus d'une sorte; ces excès retentissaient au loi; ils justifiaient l’aversion instinctive que le naturel d'un pays porte à l'étranger qui veut le dominer; ils rejaillissaiént jusque sur la religion, en détruisant dans l'esprit des Hindoux le salutaire effet que produisaient la vérité de ses dogmes et la pureté de sa morale. En présence de ces fléaux, les Jésuites ne se sentirent pas découragés, et ce que les Pères Bouchet, Dolu, Lopez, Acosta, Diusse, Mauduit, Petit, Carvalho, Berthold, Tachard, de Lafontaine, du Tremblay, Seignes, d'Origny, Barbosa, de Lemos, Borghèse, Timothée-Xavier, Artaud, Cœurdoux, Celaya, Pimentel, Alexandri, Laynès, Martin, Saint-Estevan et Yard entreprirent de 1700 à 1770, d’autres le continuèrent avec un égal succès. Dans cet espace de plus d'un demi-siècle, les Français et les Anglais luttèrent pour savoir à qui resterait enfin l'influence sur ces contrées lointaines, où le nom de Joseph Dupleix, de Lally et de Suffren retentit encore; les Jésuites souffrirent, mais ne désespérèrent jamais du triomphe de l'Evangile. Les brahmes et les pariahs se réunissaient dans une pensée de haine contre les Européens ; les Jésuites, victimes eux-mêmes de tant de guerres acharnées, se firent un devoir de calmer leur irritation ; mais à ces obstacles renaissants il s'en joignit un autre qui ne fut pas moins fertile en désastres. |
Le champ ouvert à la prédication était si étendu que les Missionnaires accoururent de tous côtés, afin de le défricher. Le zèle les poussait, l'esprit de discorde se glissa parmi eux ; il produisit de funestes querelles et des controverses qui de l'O-
38 PUB LLOE, bent PIS POLE
rient passèrent bien vite en Europe, pour raviver les inunitiés el justifier les jalousies.
Les rites malabares consistent à omettre quelques cérémonies dans l'administration du baptême, en respectant toutefois l'essence du sacrement ; à cacher les noms de quelques objets du culte catholique sous des appellations moins communes, à marier les enfants avant l’âge de puberté, à laisser aux femmes un hijou nommé taly, qu'elles reçoivent le jour des fiançailles, et sur lequel est gravée l'image d'une idole; à ne pas entrer dans les maisons des pariahs même en leurs maladies, et à les priver de certains secours spirituels. Les Jésuites du Maduré, du Maïssour et du Carnate se trouvèrent en face de tant de superstiftieuses pratiques, qu'ils crurent devoir tolérer celles qui, à leur avis, ne préjudiciaient pas à la Religion chrétienne. Ils étudièrent les mœurs de ces nations, ils s’appliquérent à distinguer les coutumes populaires d'avec les fausses croyances ou les usiges païens. Comme tous les peuples sans mouvement intellectuel, sans commerce avec l'extérieur, les Indiens s'immobilisaient dans leurs préjugés, devenus la suprême loi. Afin de sauver l’essentiel, les Jésuites sacrifièrent l'accessoire. Ils n'avaient pas renoncé à leur patrie, à leur famille, à leur avenir, ils ne s'étaient pas condamnés à de périlleuses navigalions, à un jeûne absolu, à une vie misérable, sous un ciel dévorant, pour entfetenir les naturels dans leur idolâtrie. Ils commencaient à réaliser le bien, ils voulurent aller jusqu'au mieux, et 1ls s'égarérent.
La question des rites malabares était déjà un sujet de division entre les Missionnaires des dilférents ordres religieux épars sur ces continents, lorsqu'en 1703 Charles-Thomas Maillard de Tournon, Patriarche d'Antioche , nommé par Clément XI légat du Saint-Siége aux Indes et en Chine, prit terre à Pondichéry : mvesti de tous les pouvoirs ecclésiastiques, 1l avait ordre de mettre fin à des disputes qui menaçaient les chrétientés naissantes. Tournon venait pour réformer les abus qu'un zèle peutêtre excessif introduisait par les Jésuites dans les pratiques religieuses ; afin de se pénétrer de l'étendue de ses devoirs, il consulta deux Pères de la Compagnie. Le Mandement qu'il publia sur les rites malabares a souvent été invoqué ; mais, par
une inexplicable préoccupation, les historiens, les polémistes qui citent ce document ont oublié de relater un fait qui s'y trouve consigné. L'archevêque d’Antioche : ne connaissait pas pleinement les sujets de la mésintelligence, il les apprit de la bouche même des Jésuites; c’est ce passage du Mandement que tous les écrivains ont omis. Le légat parle ainsi ! : « Ce que nous n'avons pu faire immédiatement par nous-même a été heureusement suppléé par l’obéissance que le Père Venant Bouchct , supérieur de la Mission du Carnate, et le Père Michel Berthold, missionnare du Maduré, tous les deux recommandables par leur dectrine, par leur zèle pour la propagation de la Foi, ont témoignée au Saint-Siége et à nous. Ces deux Missionnaires depuis longtemps instruits des mœurs, de la langue et de la religion de ces peuples, par le séjour qu'ils ont fait parmi eux, nous ayant révélé divers abus qui rendent les branches de cette vigne languissantes et stériles, parce qu'elles s'attachent plus aux vanités des Gentils qu'à la véritable vigne, qui est Jésus-Chris', l'abondance de notre joie a été mêlée de beaucoup de tribulalions. »
Le légat, de même que tous les hommes qui arrivent dans un pays revêtus d’une autorité illimitée, avait tranché les questions ; et, au moment de son départ pour la Chine, il lançait son Mandement comme pour éluder les objections. L'Archevêque de Goa et l'Evèque de San-Thomé résistérent à ce décret, le conseil supérieur de Pondichéry le déclara abusif, les Jésuites se rangérent à cet avis. La précipitation du Patriarche évoquait plus d'un danger; mais les disciples de Loyola devaient trop avoir l'instinct de l'autorité pour en compromettre le représentant apostolique. Il fallait obéir d’abord ?, sauf à recourir au Saint-Siége et à expliquer les perplexités de leur situation. Les choses ne se passèrent point ainsi. L'Eglise voulait conquérir à la croix tous les peuples de l'Inde : elle y envoyait des Missionnaires de différents Instituts; et, par l'extinction des Chrétientés
1 Bullarium romanum, xN1, 232.
2 Mais alors comment s'entendre avec les Evèques des lieux, qui avaient la juridiction ordinaire sur [es Missionnaires :*et quelle aurait pu être, entre les uns ct
les autres, l'unité d’action dans le ministère auprès des indigènes ? {Note de L'Éditeur.)
japousises, elle n'ignorait pourtant pas que la diversité des esprits ou des méthodes enfanterait des inconvénients de plus d’une sorte. La cour de Rome crut pourvoir à tout en nommant un légat ; ce légat envenima les querelles au lieu de les calmer. Avec de hautes vertus et des intentions excellentes, qu'un zéle moins intempérant aurait dû diriger, Tournon brisait l'édifice élevé avec tant de peine. Mais il parlait au nom du pouvoir : il appartenait aux Jésuites, si la chose eut été possible, de se soumettre sans réflexion. Le besoin de sauver d’une ruine complète les régions déjà catholiques, une connaissance approfondie des mœurs et des lois indiennes, la pureté de leurs vues, tout se combina pour les exciter à la résistance. Une lutte étrange dans cette histoire s’ouvrait au fond de l'Asie. Les hommes les plus dévoués à l’autorité pontificale allaient s'engager contre elle dans une guerre de devoirs évangéliques et de principes moraux. Cette guerre, commencée à Pondichéry, se développe à la Chine sur un plus vaste théâtre. La question s’y présente dans toutes ses subtilités : c'est donc là qu'il s’agit de l'étudier.
En 1669 la majorité de l'empereur Kang-Hi avait rendu les disciples de saint Ignace à leurs néophytes. Pour donner à ses sujets un témoignage éclatant de sa gratitude en faveur des Missionnaires, il accorda au Jésuite Adam Schall, l'ami de son. père, les honneurs solennels de la sépulture. Ce fut l'Etat qui paya les frais de cette cérémonie, à laquelle un mandarin assista comme délégué de l'Empereur. Kang-Hi ne se contenta pas de cette réparation. On avait persécuté en son nom des hommes qui accroissaient le domaine de la science : 1l leur laissa toute latitude religieuse, et il nomma le Père Ferdinand Verbiest président de son tribunal des mathématiques. Sous un prince qui sentait sa force, et qui désirait faire régner la Justice dans son empire, les Missionnaires eurent bientôt repris dans les provinces l’ascendant que l'exil, la prison ou la mort leur avaient fait perdre.’ Ils revinrent à leur point de départ : ils rouvrirent leurs églises, ils rassemblèrent leur troupeau dispersé , et, l’année même de leur retour (1670), ils convertirent peus de vingt mille infidèles. L'action du Christianisme sur les Chnois était incessante : elle s’étendait insensiblement, ear 1l
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Al
importait aux Jésuites de ne pas effrayer ce peuple d'un progrès qu’un culte étranger réalisait au milieu de lui. Ils marchaient avec circonspection, et, dans les villes les moins considérables comme dans les capitales des provinces, ils se créaient une supériorité dont la Foi catholique retirait autant d'avantages que l'érudition.
Louis XIV avait compris les changements qu’un pareil état de choses provoquait en Europe. Afin d'assurer un jour à la France la plénitude du commerce dans ces empires, il chercha à donner à la Mission chinoise un cachet national. Le Père Verbiest se- . conda ses vœux. Îl obtint de Kang-Hi un édit par lequel la Religion chrétienne était déclarée sainte et exempte de tout reproche, et le 3 décembre 1681, Innocent XI, s’associant aux espérances de Louis XIV, adressa à ce Jésuite le bref suivant : « Mon cher fils, vos lettres nous ont causé une joie presque incroyable. Il nous a été surtout bien doux de reconnaitre avec quelle sagesse et quel à-propos vous appliquez l'usage des sciences humaines au salut des peuples de la Chine, à l’accroissement et à l'utilité de la Religion, repoussant par ce moyen les fausses accusations et ‘les calomnies que quelques-uns vomissaient contre le nom chrétien, gagnant la faveur de l'Empereur et de ses conseillers pour vous mettre à couvert vous- | même des fâcheuses avanies que vous avez longtemps souffertes avec tant de force et de grandeur d'âme, pour rappeler de l'exil les compagnons de votre apostolat, et rendre non-seulement la Religion à son ancienne liberté et gloire, mais aussi afin de lamener de jour en jour à de meilleures espérances; car il n’est
en qu'on ne puisse espérer, avec les secours du Ciel, de vous el d'hommes semblables à vous, faisant valoir la Religion dans ce contrées. »
des événements politiques augmentérent encore le crédit des désiites à la cour de Pékin. Usanguey, ce général qui autrefoisivait introduit les Tartares en Chine, se révolta, et entraina dansson parti les provinces occidentales. Retiré au sein des montgnes, il semblait braver les armées impériales. Il fallait le forer dans ses retranchements ou laisser une porte toujours ouvert à l'insurrection. Kang-Hi se décide à l’attaquer; mais,
pour réussir dans cette difficile entreprise, les généraux et l'Empereur lui-même sentent que l'artillerie est indispensable. Le Père Verbiest, qui accompagne l'armée, reçoit l’ordre de fondre des pièces de canon de divers calbres. Il résiste, et donne pour excuse que son ministère fait descendre les bénédictions du ciel sur les princes et sur les peuples, mais qu'il ne leur fournit pas de nouveaux moyens de destruction. Le nom chrétien avait des ennemis auprès du monarque. Ils lui persuadent que les Jésuites sont les complices d'Usanguey , et que leur refus est un acte d'hostlité ; Kang-Fi menace les Missionnaires et leurs Néophytes : Verbiest se soumet. Il crée une fonderie, l'en dirige les travaux, et la victoire si impatiemment attendue couronne les armes de l'Empereur. Il la devait aux Jésuites, c’est au Christianisme qu'ils en laissérent la récompense. Verbiest s’avouait que le nombre des Pères était insuffisant ; 1] avait rendu un service signalé à Kang-Ili ; 1l Le pria d'ouvrir ses frontières à d’autres disciples de lustitut, et spécialement aux Français, dont le caractère sympathisait mieux avec celui des Chinois.
Le roi de Siam demandait des savants à Louis XIV, on lui envoyait des Jésuites; le chef du céleste empire formait le même vœu, les Pères Bouvet, Gerbillon, Fontaney, Le Comte, Tachard et Visdelou partirent avec une mission analogue pour la Chine. Ils y arrivèrent le 7 février 1688 ; leur présence souleva une question embarrassante. Le Pape seul ayant le droit d'accorder les pouvoirs apostoliques, le roi de France s’étar contenté de les charger de travaux d'astronomie et de science Le Portugal avait jusqu'alors dominé dans ces parages, et ls Jésuites de ce dernier royaume, craignant de déplare à lar souverain, ne reçurent point sans difficultés les Français jui leur venaient en aide. La mort ne laissa pas le temps à Verbest de les accueillir ; mais trois mois après leur installation, Kng- Hi nomme les Pères François Gerbillon et Thomas Pereir: ses ambassadeurs auprès du Czar de Russie. Ils doivent négocer la paix et régler les limites des deux empires. Le diplomate russe avait déjà le génie des affaires , Gerbillon néanmoins eut hrt de lui faire accepter les conditions de Kang-Hi; et lorsque le Jé-
suite fut de retour à Pékin, porteur d'un traité si avantageux, l'Empereur voulut qu'il revêtit son costume impérial. Ille choisit pour son maitre de mathématiques, et le Père Bouvet fut nommé son professeur de philosophie. Gerhillon était, comme Bouvet, le commensal de Kang-Hi : ils le suivaient dans ses promenades, dans ses voyages; ils l'assistaient dans ses maladies. Cette faveur devait tourner au profit de la Religion : les deux Jésuites sont autorisés à construire dans l’intérieur même du palais une église et une résidence, Le 22 mars 1692 un décret, sollicité par le Père Thomas Percira, accorde aux Missionnaires la faculté de prêcher l'Evangile dans ses Etats. Les Jésuites avaient si bien disposé le cœur du prince que, sans se séparer lui-même du Paganisme, 1l favorisait ostensiblement un culte dont il comprenut la sainteté, et dont il estimait les ministres. Une église s'élevait dans son palais : les Pêres y créent une Congrégation où toutes les œuvres de bienfaisance, de zèle et de piété se développérent. .
Les Jésuites, en Chine, étaient missionnaires et astronomes : ils travaillaient au salut des âmes et à la conquête des sciences. Les Frères coadjuteurs de l'Ordre devinrent médecins. Bernard Rhodes et Pierre Fraperie se distinguérent surtout dans cette faculté. Ils avaient commencé par les pauvres : leur réputation grandit comme leur charité; et lorsque l'Empereur se trouva dans un état désespéré, les médecins chinois eurent recours à Rhodes comme au dernier moyen de l'art. Il fraita Kang-Hr, il lui rendit la santé. Le monarque était généreux : afin de reconnaitre un pareil bienfait, il envoya aux Jésuites des lingots d'or dont la vente produisit une somme de deux cent mille francs !. |
1 La destinée de cet argent a quelque chose de si honorable pour la Compagnie anglaise des Indes que nous croyons devoir raconter le fail en peu de mots. Les supérieurs des Missions avaient placé cette somme sur Ia Compagnie anghise, à la seule condition que la rente annuelle serait appliquée à fous les Jésuites de Chine et des Iudes qui se Lrouveraient dans le besoin. Au moment de la destruction de l'Ordre de Jésus, la Compagnie auglaise fut tentée de suivre lPexemile que les princes catholiques lui donnaient; eile confisqua les 200,000 francs et cessa d’en servir les intérèts, pour les consacrer à leutretien des hôpitaux. Les Jésuites étaient supprimés comme Société, mais, individuellement, ils se livraicnt aux soins de l'apostolat dans les Indes. Is nommèrent un député pour réclamer à
Londres auprès de la cour des directeurs. Leurs réclamations furent accue.llies avec sollicitude, el les directeurs écrivirent à leurs mandataires que « si les autres
4i CUAP. I. — HISTOIRE
Louis XIV avait chargé les Pères de la vérification des cartes géographiques de la Chine : ces études avançaient; néanmoins l'Empereur ne consentait pas à se priver des Missionnaires dont il était entouré, et qui, dans les provinces, enseignaient à ses sujets à obéir, non plus par crainte, mais par dévouement. II les laissait populariser leur Foi. En 1697 même, sentant que tôt ou tard la mort ferait des vides irréparables parmi les Jésuites, il en demanda de nouveaux à la France. Le Père Bouvet fut son ambassadeur t, et il revint à la cour de Chine avec six Jésuites, parmi lesquels on distinguait Dominique Parrenin. Le Christianisme florissait dans les provinces, dans le Fo-Kien et à Nankin surtout. Une lettre écrite du Kiang-Si, le 17 octobre 1703, par le Père de Goville, donne de curieux détails sur ces Missions. « L'Empereur, ainsi s'exprime le Jésuite, a fait cette année un voyage dans le Tche-Kiang. Tous les Missionnaires des environs lui ont été présentés par nos deux Frères qui étaient à sa suite : tous ont reçu des marques de sa libéralité, Surtout le Père de Broissia, avec qui il s’entretint longtemps, et à qui, outre la somme d'argent commune à tous, il fit donner , selon la coutume, différentes choses à manger. » Dans la même lettre, se reportant aux discussions depuis si longtemps soulevées sur les cérémonies chinoises, et aux adversaires que la Compagnie rencontrait, Goville ajoute : «C'est un étrange pays que celui-ci, quand on ne garde pas une certaine conduite. Ils seront encore obligés d'avoir recours aux Pères de Pékin pour pacifier les troubles. C’est ainsi que gouvernements avaient commis une faute grave contre le droit des gens, ce n’était pas une raison pour la Compagnie des Indes de les imiter, en violant les engagements les plus sacrés, » Les directeurs ajoutaient qu’en considération des services que les Jésuites de Pondichéry rendaient à leurs Indiens et aux Anglais, la Compagnie avait décidé que la summe serait conservée intacte, et la rente exactement payée jusqu’a la mort du dernier missionnaire Jésuite. Elle ordonnait en mème temps le remboursement de; trois années d’arrérages. Ainsi, les hérétiques croyaient, autant dans l'intérêt de humanité que dans celui de Ja justice, devoir hisser aux enfants de Loyola, leurs adversaires, la fortune dont les souverains cath lique: les dépouilliient, En 1813, tous les Jésuites de Pekin et de Pondichéry étant morts, la Propagande de Rome décida, malgré le: instances de la Congrégalion des Missions-Etrangères, que cette somme serait appliquée aux Luzaï istes de la Chine
1 C’est dans ce voyage que le Père Bouvet offrit à Louis XIV, de la part de
Kaug-Hi, les quarante-neuf volumes chinois qui furent l’origine de la collection : actuelle de la Bibliothèque royale.
nous nous vengeons ici, en faisant le bien pour le mal. »
IL existait un grave différend entre les Jésuites d'un côté et les Missionnaires des différents Instituts de l'autre. Les Jésuites, pour juger le sens des paroles religieuses et des cérémonies chinoises, consultèrent les mandarins et les lettrés ; ils en apprirent que les honneurs rendus à Confucius et aux ancêtres ne perdaient jamais le caractère qu’ils avaient eu dès le principe : qu'ils se réduisaient au respect dont l'histoire et les monuments font foi. Les Dominicains et les Vicaires apostoliques, tels que Maigrot, Evêque de Conon, s’appuyèrent sur les traditions populaires, sur les pratiques superstitieuses introduites par les Bonzes. De ces cérémonies, dont les Pères de la Société de Jésus conservaient l’usage pour arriver plus facilement à le déraciner, ils firent surgir des accusations d’idolâtrie ou d’apostasie. Les Chinois étaient si invinciblement attachés à leurs coutumes que, depuis l’origine dela Mission, il avait paru indispensable de ménager tant de susceptibilités. Ne pas accepter quelques cérémonies déclarées purement civiles par l'élite de la nation, c'était, aux yeux des Jésuites, exposer la Foi à un naufrage mévitable, et, dans une lettre au pape Clément X[, ils s’expliquaient en ces termes : « Nous souhaiterions de tout notre cœur qu'il fût en notre pouvoir d’abolir toutes les coutumes et les rites des païens où l’on pourrait apercevoir le moindre soupçon de mal. Mais, dans la crainte de fermer par cette sévérité l'entrée de l'Evangile et la porte du ciel à un grand nombre d'âmes, nous sommes obligés, à l'exemple des Saints Pêres au temps de la primitive Eglise, de tolérer les cérémonies des Gentils qui sont purement civiles; de manière cependant qu'autant que la chose peut se faire sans danger, nous les retranchons peu à peu, en y substituant des cérémonies chrétiennes. »
Ces quelques lignes initient au plan conçu par les Jésuites; ils procédaient par voie de douceur; ils acceptaient temporaire ment ce qu'après des études préalables ils regardaient comme impossible de rejeter; ce qui surtont n'offrait aucun contact avec une idée ou une pratique païenne. Ils savaient que l’homme ne peut qu'à la longue modifier essentiellement les mœurs d'un peuple, et, forts d’une conviction basée sur l'expérience, ils
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