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sollicitaient le Souverain-Pontife de trancher la question en leur faveur. Dans le courant de l'année 1700, lorsque ces interminables discussions occupaient tous les savants, les Pères Antoine Thomas, Philippe Grimaldi, Pereira, Gerbillon, Bouvet, Joseph Suarez, Kilian Stumpf, d.-B. Régis, Louis Pernoti et Parrenin, Jésuites fameux dans l'histoire des sciences, firent au Saint-Siège la proposition suivante: « Puisque, écrivaientils, l’aflaire a été portée de nouveau à Rome, et ne peut être terminée qu'après plusieurs années et un long travail, chaque parti appuyant son opinion sur le sens véritable des cérémonies par des textes d'ouvrages anciens , il nous à paru convenable de chercher, afin d’abréger cette controverse, un moyen qui serait agréable à Sa Sainteté. Elle désire avant tout l'union; elle ferait disparaître ainsi tout doute sur une question prolongée durant tant d'années, et les inquiétudes qui à celte occasion tourinentent quelques consciences.
» D'après done l'avis commun de tous les Pères de la Com= pagnie de Jésus résidant à la cour de Pékin, on à jugé à propos de s'adresser à l'Empereur et de lui demander une sentence certane et sûre touchant le sens véritable et légitime des rites et des cérémonies de son empire, afin de constater s'il était purement civil, ou bien s'il contenait quelque autre chose à lécard du philosophe Confucius et des ancêtres morts. Nous avons dit une sentence certame et sûre, puisqu'il n'appartient qu'à 1 Empereur de définir ce qu’il faut faire et penser dans ces matières 1. En effet, étant le législateur suprême de son empire, taut pour les choses sacrées que pour les choses politiques et eiviles, son autorité est si absolue, qu'il décide sans appel, pour tout l'empire, ce qu'il faut faire et penser au sujet des rites, et qu'il définit dans quel sens il faut entendre les écrits des anciens. Ajoutez à l'autorité de sa délinition la haute réputation qu'il s'est acquise par la science dans tout l'empire. »
Ce projet, dont Leibnitz à loue la prudence ? ne sausfit. pas
1 L'empereur assembla les grands, les mandarins et les leftrés, et fous proclamèrent « qu’en invoquant King-Tien. il invoquaient Etre suprème , le Seigneur au Ciel, le dispensateur de tous les bivus, qui Vuit toût, qui connait tout, et dont là providence gouverne cet univers. »
2 Dans les Œuvres de Leibnitz (1, vtr, p. 491, lettre 27, édit, de Genève de 1768),
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les justes sérupules de la Chaire apostolique : elle cherchait un moyen terme entre une funeste condescendance et des rigueurs qui pouvaient anéantir un siècle de travaux. Elle hésitait, espérant toujours qu'elle trouverait une voie de conciliation. Dans cette idée, Clément XI nomma Tournon légat du Saint-Siége en Chine. Les esprits étaient divisés sur trois points principaux : Fallait-1l permettre de rendre à Confucius des hommages ayant force de loi et dont l'apparence trahissait un culte? Devait-on tolérer certaines cérémonies en l'honneur des ancêtres ? De quel nom chinois se servirait-on pour exprimer l’idée de Dieu? Telles étaient les propositions controversées, et qui déjà, sous plusiéurs Pontifes, avaient agité l'Eglise. La question était neuve; elle importait au salut d’une partie de la terre, elle devenait en même temps religieuse et politique. Les Papes ne voulurent pas précipiter leur jugement, et, vers le milieu du dix-septième siècle, ils se contentérent de prendre quelques mesures : tantôt pour restreindre, lantôt pour autoriser les rites chinois dans de justes limites. Cette sagesse de la cour de Rome aurait dû servir de guide aux Vicaires apostoliques, aux Missionnaires et aux désuites, appelés tous ensemble à défricher le même champ du Père de famille; il n’en fut rien. De déplorables malentendus firent naître des conflits théologiques plus déplorables encore.
Par son Mandement daté de Pondichéry le 23 jum 1704, Tournon avait excité dans la presqu'ile indienne un orage qui allait retentir au loin, Les Jésuites se persuadérent qu'il avait outre-passé ses pouvoirs, que l'exécution de ses ordres entrainait la ruine du Christianisme sur les bords du Gange et de l'Indus. Les motifs de leur résistance ne parurent pas assez concluants à Rome; ils y sollicitaient la permission de conserver les pratiques du pays, elle ne leur fut pas accordée. Un décret de l’Inquisition du 7 janvier 4706 enjoignit d'observer le Mandement du légat; Clément XI renouvela plusieurs fois la même imjonction, les partisans des rites malabares n'en continuérent
on lit: « Je ne vois pas comment on peut récuser le jugement de l’empereur de la Chine et des homines remarquables de ce pays, quand il s’agit de la signification des mots. Suppoxez que l'opinion contraire à celle dés Jésuites eût prévalu jusqu ici, elle cesse certainement du moment où l’empereur a exposé dans quel sens il faut interpréter les rites et les autres signes de là pensée, »
pas moins à les pratiquer. Mus par le penchant qui porte l’homme à s'attacher aux choses qui lui ont coûté le plus de peine, les Jésuites se mettaient en désaccord avec le Pape ; ils substituaient leur expérience locale aux ordres de la cour romaine ne donnant pas encore une solufion de Foi; ils argumentaient, ils invoquaient des transactions, ils marchandaiïent leur obéissance. Le 8 avril 1705, le légat, arrivé à Canton, fait prier les Jésuites d'obtenir de l'Empereur des sauf-conduits qui lui permettront de se rendre à Pékin. Kang-Hi refusa de recevoir Tournon; les Pères sentirent que, dans l’état des choses, l’opiniâtreté du monarque serait pour eux un grave sujet de reproches, et qu'on les accuserait d'avoir fermé la porte du céleste empire à l’envoyé du Saint-Siége. [ls vainquirent donc la résistance de Kang-Hi, et Tournon se présenta sous leurs auspices. Le 29 juin 1706, le légat fut reçu en audience solennelle ; il avait des préventions contre les cérémonies chinoises et contre les Jésuites ; il ne déguisa pas, même devant l'Empereur, quel était le but de sa nonciature. Kang-Hi, soupçonneux comme tous les Chinois, ne vit dans le dissentiment soulevé entre le Patriarche d'Antioche et les Jésuites qu'une cause tmminente de troubles : afin d'assurer la tranquillité publique, il eut recours à la force. Tournon reçut ordre de sortir de Pékin. Le 25 janvier 1607, le légat fit acte d'autorité : il publia un Mandement qui interdisait aux Chrétiens les cérémonies en l’honneur de Confucius ou des ancêtres, et qui défendait de saluer le vrai Dieu des noms de Xantr et de Ten. Ce Mandement, dont la courageuse initiative ne peut faire excuser l’inopportunité, irrita Kang-Hi comme prince et comme homme. Il avait essayé de modifier les idées de Tournon, de lui expliquer le sens propre et figuré des mots; ce dernier était resté inébranlable dans ses convictions, son Mandement ne laissait aucune incertitude sur ce point.
Kang-Hi n'était pas habitué à voir douter de sa parole et de son autorité ; 1l ne tolérait la contradiction que par passe-temps, elle venait là sous la forme d’un outrage : il bannit de son empire Maigrot, Vicaire apostolique, et il ordonna de livrer aux Portugais le légat du Saint-Siége. Les Portugais étaient les en-
nemis naturels de Tournon, qui, pendant son séjour à Pékin, avait formé le projet de les faire expulser de toute la Chine, et qui se trouvait en rivalité de juridiction avec leur métropolitam de Goa. Kang-Hi s'était déchargé du som de sa vengeance sur des Chrétiens ; les Chrétiens se montrèrent sans pitié. Tournon, que Clément XI honorait de la pourpre sacrée, fut jeté dans un cachot; le vice-roi des Indes, l'archevêque de Goa et l'évêque de Macao lui signifient défense d'exercer ses pouvoirs de légat dans toutes les contrées soumises à la couronne de Portugal. Le cardinal de Tournon n'est point abattu; on lui interdit de faire acte de puissance ; il excommunie l’évêque et le capitaine-général de Macao ; mais, après quelques années d'une dure captivité, cet homme, dont la santé avait toujours étô délicate, expira le 8 juin 1710, à l’âge de quarante-deux ans.
Le cardinal s'était plaint, à différentes reprises, des obstacles que les Jésuites lui suscitaient. II se disait leur antagoniste; on connaissait le crédit dont ils jouissaient auprès de l'Empereur : il n'en fallut pas tant pour les faire accuser des indignes traitements auxquels les Portugais le soumirent. Aux yeux des Jansénistes, Tournon fut un martyr qui trouva des bourreaux dans la Compagnie de Jésus. Les Jansénistes, en révolte contre le Saint- Siége, ne voulaient pas laisser aux Missionnaires le droit d’expliquer leur pensée. Rome avait parlé, elle semblait condamner les Jésuites; le Jansénisme rebelle n'avait pas assez de malédic tions pour flétrir leur désobéissance conditionnelle. Il s'élevait contre eux de toute sa haine, et, après les avoir peints comme des idolâtres ou des impies, 1l ajoutait ! : « Avec quelle fureur, en effet, la Société n'a-t-elle pas persécuté dans les Indes Orientales : M. Pallu, évêque d'Héliopolis ; M. Lambert, évêque de Béryte; M. Didier, évêque d’Auran; M. de Bourges, évêque d'Ascala ; M. Maigrot, évêque de Conon ; M. de Lionne, évèque de Rosalie ; M. Aleonissa, Franciscain, évêque de Béryte; M. de Cicé, évêque de Sabula; M. Martin Labbé, évêque d'Héliopolis ; le P. Visdelou, Jésuite et évêque de Claudiopolis; le P. Fouquet, autre Jésuite, évêque d'Eleuthéropolis ; M. de La Beaume, évêque
1 Histoire générale de lu naissance de la Compagnie de Jesus, par le janséniste Coudrette, t. 11, p. 285. |
d'Halicarnasse, et tant d’autres Vicaires apostoliques qui, ‘sans être revêtus du caractère épiscopal, ont été envoyés par le Sant-Siége pour gouverner les églises des Indes! Les Légats du Saint-Siége, le cardinal de Tournon et Mezzabarba n’ont pas été épargnés, et l’on sat à quels excès les Jésuites se sont portés à l'égard de ce saint Cardinal, dont ils ont été proprement les meurtriers. »
Aucune preuve directe ou indirecte ne corrobore ces imputations ; il n'y a pas même de traces qui mettent sur la voie d'un conseil donné à Kang-Hi ou d’un encouragement accordé aux vengeances portugaises. Les Jésuites restèrent neutres dans cette circonstance; leur neutralité, qui serait un habile caleul selon la politique humaine, est une faute aux yeux de l'histoire et de la Religion. Le cardinal-légat se posait en adversaire de leurs opinions ; mais ils devaient respecter son rang et ses vertus. Le meilleur moyen de faire comprendre ce respect, c'était d’user de leur crédit pour protéger sa liberté. Ils n’osérent pas se porter médiateurs entre le Monarque et le légat; cette indifférence eut pour eux des résultats que la calomnie envenima.
L'ambassade du cardinal, ses discours, ses projets, avaient exaspéré l'Empereur; le Pére Gerbillon, supérieur des Missions en Chine, qui s'était montré plein de déférence pour le légat, mourut en 1707, au milieu des troubles provoqués par le Mandement. Gerbillon était l'ami de Kang-Hi; le Prince ne consentit pas à imposer silence à sa colère, en face même d’un cercueil; et le Père Le Coulteux, écrivant au Père Etienne Souciet, raconte ainsi les effets du ressentiment impérial : « Cest, dit-il en parlant du trépas de Gerbillon, une perte trèsconsidérable pour la Mission en général et pour nous autres Jésuites en particulier; l'Empereur n'a honoré sa mémoire d'aucune marque d'estime, contre sa coutume à l'égard des Eu- “ropéens qu’il a distingués comme il avait fait. Tout le monde, Chinois et Européens, sait que ce n’a été que parce que ce Pére paré trop attaché à monseigneur le Patriarche, et toujours ca
à l’excuser auprès du Prince et des grands. »
Le Père Dominique Parrenin, né en 1665 au Russey près Pontarlier, n'avait pris aucune part à ces divisions; Kang-Hi
lui accorda sa confiance, et dans la même lettre du Père Le Coulteux on lit : « Depuis la mort du Père Gerbillon et celle du Père Thomas Pereira, l'Empereur paraît beaucoup considérer le Père Parrenin, de la Province de Lyon. Il l’a toujours auprès de sa personne à Pékin,et il le prend dans tous ses voyages, tant à cause de son talent à parler les deux langues chmoise et tartare, qu'à cause de son caractère d'esprit qu'il a goûté. L'an passé, il nomma les Pères Bouvet, Régis et Jartoux, tous trois Français, pour faire la carte de la Tartarie; et il à paru content de ce qu'ils ont fait. »
Les dissensions excitées par les rites malabares et par les cérémonies chinoises devenaient pour les savants de l’Europe une question du plus haut intérêt. Le Jansénisme s’en faisait une arme contre les Jésuites; mais les Protestants voyaient d’un autre œil cette querelle tout à la fois doctrinale et scientifique. Leibnitz écrivait alors 1 : « Parmi les opuscules que vous m'avez envoyés, il y en a deux qui m'ont fat un plaisir singulier : ce sont le supplément des Mémoires pour Rome, et l'Histoire apologétique de la conduite des Jésuites de la Clune. Dans cette histoire, ce qui est dit à la page 6 me paraît bien digne de remarque; à savoir : que les Mahométans, qui sont reconnus pour ennemis déclarés de l’idolâtrie, ne se montrent pas contraires aux cérémonies chinoises, et que, par un décret d’un Empereur de la Chine de l'an de Jésus-Christ 1384, 1l fit défendre d'accorder à Confucius les honneurs divins. J'ai vu aussi avec plaisir que l’Archeyèque de Manille et l'Evêque de Zébu, qui avaient écrit au Pape contre les Jésuites du temps d'Urbain VIIL, si je ne me trompe, avaient plus tard, lorsqu'ils furent mieux instruits des choses, écrit de nouveau pour retirer leurs plaintes.
» Mais le supplément nous donne des renseignements non moins curieux. Le récit de la conduite qu'a tenue à Pékin le Cardinal, fait par un homme d'opinion contraire, et qui assurément n’est pas Jésuite, et cependant de grande autorité, présente beaucoup de vraisemblance. Je crois que l'Evêque de
1 Leibnitzi Operu, À, Ni, p. 164 (Genève, 4768),
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Conon lui-même ne peut pas nier que le Cardinal n'ait point agi avec assez de circonspection et de respect dans ses rapports avec l'Empereur de la Chine. Je regarde en outre les deux décrets impériaux comme d’un très-grand poids, et je ne vois pas comment on peut récuser son témoignage ainsi que celui des principaux de la nation, lorsqu'il s'agit de la valeur des mots. En admettant donc que jusqu'alors on y eût attaché communément un autre sens, toujours est-il évident que cela n'a plus lieu aujourd’hui, que l'Empereur a donné la signification propre des cérémonies et le sens qu'on doit y chercher. »
Les Jésuites en Chine pensaient comme le philosophe allemand; ils avaient conçu un plan hardi que l'unité d'action pouvait seule faire réussir ; ils tentaient une réforme insensible et graduelle dans les habitudes les plus mtimes de ces peuples ; ils aspiraient-à les régénérer sans violence, sans secousse, par la force même du principe chrétien. Des rivalités d’apostolat, des influences contradictoires se jetérent à la traverse. La division se glissa parmi les Missionnaires, elle produisit dans le céleste empire de funestes conséquences. En Europe, elle fit accuser l'Eglise universelle de s'engager dans une voie supersütieuse. L'Eglise, entre ces deux écueils, n’avait pas à hésiter : elle devait courir les chances d'une ruine plus ou moins prochaine des Chrétientés chmoises, ou accepter le double scandale né de ces querelles. Elle sacrifia l'incertan, et, le 29 septembre 1710, Clément XI condamna quelques-unes des ‘cérémonies que les Jésuites regardaient comme indifférentes. À Rome, on ne jugeait pas les choses du même point de vue qu'à Pékm. Le Général de la Société et les Pères de toutes les Provinces, assemblés au mois de novembre 1711, se rendirent au Vatican pour protester, aux genoux de Clément, de leur inaltérable fidélité au Saint-Siége, et, en présence du Pontife, Michel-Ange Tamburini termina ainsi la déclaration de l'Ordre de Jésus : « Si cependant il se trouvait à l'avenir quelqu'un parmi nous, en quelque endroit du monde que ce fût, ce qu'à Dieu ne plaise, qui eût d’autres sentiments, ou qui tint un autre langage, car la prudence des hommes ne peut assez ni prévenir n1 empêcher de semblables événements dans
une si grande multitude de sujets, le Général déclare, assure et proleste, au nom de la Compagnie, qu’elle le réprouve dès à présent et le répudie; qu'il est digne de châtiment, et ne peut être reconnu pour véritable et légitime enfant de la Compagnie de Jésus. »
Rien n’était plus explicite que ces paroles. Les Missionnaires auraient dù les adopter comme règle de conduite; ils cherchérent à éluder par des subtilités la décision pontificale. Elle ne blämait que certaines pratiques; ils se crurent autorisés à ne pas rejeter les autres. Quoique attachés du fond des entrailles à la Chaire de saint Pierre, on sent à leur résistance qu'il leur en coûte de renoncer à ces Chrétientés que leurs sueurs ont fécondées; ils désohéissent plutôt dans la forme que dans le fond. C’était une condition de vie ou de mort, et ils n’osaient pas abandonner aux ténèbres de l'idolâtrie les peuples qu'ils avaient eu l'espérance de ramener à l'Unité catholique. Le Pape ne prononçait pas sur toutes les cérémonies : ils se rattachérent à cette dernière planche de salut. Ils pensérent que leurs écrits, que leurs larmes convaincraient ou fléchiraient le Saint-Siége. Il semblait leur entr'ouvrir une porte d'appel, ils s’y précipitèrent à corps perdu. Ce combat entre l’obéissance et l’accomplissement d'un devoir impérieux a sans doute quelque chose de respectable; mais les Jésuites, en s’efforçant de faire triompher leurs idées, oubliérent trop qu'il eût été plus glorieux de donner au monde un exemple de soumission aveugle que de raisonner ainsi leur dévouement. Ils se trouvaient en face d'une autorité qui a droit de faire incliner toutes les intelligences, et qui trace aux volontés humaines des bornes qu'il ne faut jamais franchir ; ils lui disputèrent pied à pied le terrain.
Cependant Kang-Hi, en prince habile, refusa de laisser éterniser ces discussions. Dès 1706 il avait enjoint à tous les Missionnaires de ne rien enseigner contre les coutumes chinoises. Les uns obérrent à ce décret, les autres refusérent de s'y soumettre, et prirent le parti de se cacher tout en poursuivant l’œuvre de leur apostolat. L'Empereur avait des instincts catholiques : il était à même de comparer les vertus et la
science des Missionnaires avec les vices et l'ignorance superstitieuse des Bonzes; mais il ne voulait pas sacrifier la paix de son royaume au Christianisme. Il se contenta de fermer les yeux et de vivre dans l'intimité des Jésuites. Ces derniers entrevoyaient des calamités prochaines ; ils espéraient les conjurer ; mais la mort du cardinal de Tournon, les moyens dilatoires qu'ils ne cessaient de mettre en œuvre portérent le Pape à frapper un coup décisif. Le 19 mars 1715 la bulle Zx élla die renvérsait toutes les difficultés, elle allait au-devant de tous les subterfuges, et, en imposant un serment solennel aux Missionnäires, elle les forçait de rompre avec les cérémonies chinoises. Les Jésuites savaient: qu'en adhérant à la formule prescrite par Clément XI ils signaient la ruine de la nouvelle église : ils ne réculérent pas devant ce sacrifice. [ls furent héroïques d'obéissance après avoir épuisé tous les palliatifs. Mais, à une semblable distance, le Saint-Siége désirait se rendre un compte exact de la position : Ambroise de Mezzabarba fut nommé légat dans le céleste empire. Ce titre et cette mission devaient inquiéter Kang-Hi. Personne n’osait ouvrir à l’envoyé pontifical la route de Pékin; le Père Lauréati, Visiteur de la Chine, prend sur lui d'affronter la colère impériale. A force d'adresse, il obtint des mandarins de Canton de laisser passer Mezzabarba. Il le recommande au Père Joseph Pereira, et le Nonce arrive dans la capitale. À cette nouvelle, Kang-Hi fait jeter dans les fers Lautéati et les niandarins qu'il a séduits. Mais le légat demandait son audience : il fallait la lui accorder : ce fut Joseph Pereira qui lé présenta à l'Empereur. Le 30 mars 1721 Lauréat écrivait au Pape, et te document est d'un haut intérêt dans là question. Le Jésuite s'exprime ainsi : « J’ose paraître une seconde fois prosterné aux pieds de Votre Sainteté pour lui rendre compte dé l’accomplissement de mes devoirs et de l'état actuel des Missions dans ce pays; compte dont Votre Saintetéest peut-être déjà instrüite par le Père Gianpriamo, que l'Empereur a envoyé à Votre Sainteté par la voie de Russie.
» Après beaucoup de sollicitations de ma part, les mandarins permirent à Monseigneur le légat apostolique de partir de Canton ét d'avañcer vers Pékin sans attendre le consentement
de l'Empereur et n'ayant été interrogé que fort superficielle ment sur le but de son voyage. C’est par un effet de la divine Providence que les choses se sont passées ainsi; car, &i les questions et les réponses qui ont été faites à Pékin eussent été faites à Canton, tout le monde convient que Monseigneur le Légat n'aurait jamais obtenu la permission d'entrer à Pékin, et que les Missionnaires auraient reçu ordre de se retirer.
» Votre Légat, ayant été retenu auprès de Pékin, n’oublia rien pour obtenir la permission de faire mettre à exécution les ordonnances apostoliques. Il fit les prières les plus instantes, il gémit beaucoup , il eut aussi beaucoup à souffrir, et il ne put rien obtenir, pas même par sa présence. Ses prières furent regardées comme un crime, ses larmes comme une injure et un mépris pour les lois de l'Empereur. S'il eût persévéré encore un jour à faire les mêmes demandes , ce jour aurait été le dernier pour la Mission. Nos Pères de Pékin prièrent alors M. l'abbé Ripa de se joindre à eux pour aller tous ensemble chez l'Empereur, et le prier de concert de permettre que l'ordonnance de Votre Sainteté fût exécutée. M. l'abbé Ripa répondit, comme aurait répondu tout homme qui aurait connu le génie de cette cour, que cette démarche serait déplacée et ne convenait en aucune façon, parce qu'il ne la croyait propre qu'à riter l'Empereur de plus en plus. Outre cela, Sa Majesté avait absolument défendu à nos Pères de se méler de cette affaire, prétendant qu'elle ne pouvait être terminée que par elle-même et Votre Sainteté.
» Monseigneur votre légat, voyant enfin L'état déplorable des affaires, qu'une ruine entière et trés-prochaine menaçait, se servit d'un expédient très-prudent : il commença par exposer devant l'Empereur les articles que Votre Sainteté avait la bonté de permettre, en l’assurant que tout ce qu’il pouvait faire de plus, c'était de retourner vers Votre Sainteté pour lui rendre compte de ce que Sa Majesté voudrait bien lui dire touchant la véritable signification des rites, et de ce qu’il avait vu lui-même de la ferme résolution où était Sa Majesté de les soutenir, promettant de revenir ensuite en Chine avec les dernières réponses de Votre Sainteté.
» Ce moyen, employé à propos par Monseigneur le légat, fit changer tout-à-coup la face des affaires, et on rendit alors tant d'honneurs à Votre Sainteté et à Monseigneur le légat, qu'on en fut étonné à la cour et dans l'Empire. L La modestie ne me permet pas de parler des mouvements que les Jésuites se donnérent pour procurer ces grands honneurs.
» Monseigneur le légat et les Missionnaires de sa suite se sont convaincus qu'il n’était pas vrai, comme ils l’avaient cru , que l'Empereur ne prit aucun intérêt aux rites du pays. Ils l'ont entendu parler sur ce sujet de la manière la plus claire et la plus précise , d'un ton et dans des termes si forts et si absolus qu'il paraissait être dans une espèce de frémissement de tout le corps ; disposition, pour ce prince , absolument opposée à cette gravité qu'on voit toujours en lui, et qui lui est naturelle. Ils ont reconnu qu'il n'était point vrai que les Chrétiens pussent vivre tranquillement dans la Chine sans se conformer aux rites du pays. Ils savent que cet obstacle arrête tout. Il y a actuellement neuf personnes du sang royal et plusieurs centaines d'hommes dans Pékin qui désirent ardemment de recevoir le baptême, et un bien plus grand nombre encore qui voudraient s'approcher des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ; et ils n’osent le faire ni les uns ni les autres, parce qu'il leur est impossible, disentils, de mettre en pratique l'ordonnance de Votre Sainteté. Ils ont connu que tous les Pêres de la Société ne peuvent rien dans cette affaire, parce que l'Empire peut se passer d'eux, mais ne peut pas également se passer de ses lois fondamentales. Ils attestent que tant s’en faut que l'Empereur soit athée, comme on a osé l’assurer par la plus imprudente des calomnies ; 1ls l'ont entendu raisonner d’une manière très-juste et très-exacte sur l’immortalité de l'âme, sur l'existence des Anges et sur l'essence et l'unité du véritable Dieu. Ils avoueront qu'ils lui ont entendu dire qu'il adorait avec le plus profond respect le même Dieu qu'on adore en Europe, et que c'était de ce même Dieu qu'il avait reçu le trône sur lequel il était assis. Ils ont connu. ses pieuses dispositions à l'égard du bois sacré de la Croix, qu'il a demandé à Monseigneur le légat ; et ils savent que, voulant rendre à ce pieux trésor, qu'il a obtenu, le respect
Mt pe es
qui lui est dû, il désire de tout son cœur d'être instruit du culte précis dont il faut honorer cet instrument de notre salut. &
» Qu'il me soit cependant permis de former ici, avec toute la modestie possible, quelques plaintes contre cet excellent Prélat. À quoi ont abouti toutes les connaissances qu’il avait acquises, et dont je viens de parler; puisqu'il a refusé d'appliquer aux maux qu'il connaissait le souverain remède qui était absolument nécessaire ? Il a promis d'aller à Rome, d'y rapporter fidélement ce qu’il avait vu et entendu ; mais, en temporisant ainsi, les affaires dépérissent. Il demeure néanmoins ; mais l'Empereur fait de nouvelles défenses , plus pressantes que les premières, d'exercer les fonctions apostoliques ; les oppositions de la part des mandarins sont toujours les mêmes ; la haine des Gentils contre les Missionnaires se fortifie de plus en plus, et
les difficultés de la part des Chrétiens ne font que se multiplier.
Plusieurs d’entr’eux retournent en arrière, il ne s’en fait que très-peu de nouveaux; et on peut dire que la Mission est entre les bras de la mort, abandonnée aux prises avec elle. Monseigneur le légat craint, il dit qu'il a les mains liées; il assure
qu'il mettrait la Mission en état de remplir ses fonctions s'il
croyait pouvoir le faire. Ce n’est donc que de Votre Sainteté , Très-Saint-Pêère, que nous devons attendre notre salut, car ce serait mutilement qu'on l’attendrait de tout autre que de ceux qui tiennent la place du Sauveur même.
» Monseigneur le légat priait l'Empereur d’avoir pitié des Missionnaires. — Et pourquoi êtes-vous sans compassion vousmême pour mes sujets chinois? lui répondit l'Empereur. Cette
réponse de Sa Majesté fit couler les larmes de bien des gens;
mais ces larmes furent inutiles et sans fruit. Mais celles que Votre Sainteté répandra , qui seront l'expression de votre tendresse et de votre compassion , auront plus d'effet : semblables à celles que Jésus-Christ répandit pour ressusciter le Lazare , elles produiront la vie et le salut. »
La mission pacificatrice de Mezzabarba , les concessions que, sur les lieux, 1l avait cru devoir faire en dehors du décret ponüfical , concessions que, par la bulle Zx quo singulari, Be-
noîit XIV annula en 1642, tont tendait à raviver les querelles. Le légat autorisait ce que le Pape avait prohibé, on se retrancha derrière ce rempart inespéré; les Missionnaires reprirent les hostilités et leur apostolat. Le 20 décembre 1722, Kang-Hi mourut ; le premier soin de Yong-Tching, son héritier, fut de proscrire de tout l’Empire les lois et le culte de l'Eglise catholique. Les Pères Parrenm, Gaubil, Maïllac, Bouvet, Jartoux, Régis, du Tartre, Henderer, Domange, d’Entrecolles, Jacques Suarez, Kœgler, Magalhans , Slavisleck, de Rezende, Contancin, Chalier, Hervieu, Prémare, Staidlin et Porquet, qi, comme les autres Jésuites, étaient protégés par leur savoir, essaient d’adoucir les ordres de persécution; l'Empereur déclare que ces mesures rigoureuses lui sont imposées par les exigences des mandarins de ses provinces et par le peuple, qui croit sa religion en péril. Pendant dix ans, les disciples de Loyola, dont, ainsi que son père Kang-Hi, il respêcte les talents, luttent pour faire casser les décrets d’intolérance ; l’Empereur résiste à leurs supplications. Il a des princes de sa famille qui ont embrassé le Christianisme et qui ne transigent pas avec leur Foi; il les exile, il les dépouille de leurs dignités, il les menace de la mort la plus cruelle. Les Néophytes de sang impérial acceptent, ainsi que les autres catéchumènes, toutes les conséquences du principe chrétien, et, sans se plaindre, ils subissent la destinée qu'ils ont conquise. Les Missionnaires de tous les Ordres sont relégués à Macao. les Jésuites seuls trouvent grâce aux yeux de Yong-Tching ; mais ce n’est pas leur qualité de prêtres qui a suspendu sa colère. L'Empereur estime l'érudition, il aime la personne des Jésuites ; ils dressent la carte géographique de la Chine; ils développent l'amour des sciences exactes ; ils lui rendent d'importants services dans la législation et dans l'astronomie ; ils sont ses négociateurs avec le Czar Pierre Ier. Yong-Tching les comble d’honneurs en pubic; lui et ses mandarins mettent en secret toutes sortes d’entraves à leur ministère. Dans les villes principales, à Pékin, à Canton, à Nankin, les Pères ont fondé des maisons pour recueillir les enfants chinois exposés. Ces enfants sont abandonnés par leurs familles, ils en rencontrent une dans la Compagnie
de Jésus. La Compagnie les arrache à Ta mort, elle les élève, elle les instruit, et les Chinois, qui ne peuvent s'expliquer un päréil dévouement, se prennent à l’admirer, tout en laissant à la loi le soin de poursuivre une humanité qui accuse leur barbarie. Cetté singulière position est ainsi appréciée par le Pêre Gaubil ; le 6 octobre 14726 il mande de Pékin, au Père Maionan, à Paris :
« Les Jésuites ont ici trois grandes églises ; ils baptisent par an trois mille petits enfants exposés. Autant que je puis conjecturer par les confessions et les communions , il y a ici trois mille Chrétiens, qui fréquentent les Sacrements, et il y a bien quatre mille Chrétiennes. Dans ce nombre, il n’y a que quatre ou cinq petits mandarins, deux ou trois lettrés, le reste est composé de pauvres gens. Je ne sais pas bien le nombre des lettrés et des mandarins qui, étant chrétiens, ne fréquentent pas les Sacrements, et je ne vois pas trop comment, dans ces circonstances, un mandarin ou un lettré peut le faire et observer les décrets de notre Saint-Père le Pape. Outre les princes chrétiens, dont vous avez su la ferveur et les malheurs, deux autres princes qui sont ici ont renoneé à leurs charges et à leurs emplois pour vivre en Chrétiens. Ainsi on ne baptise que de pauvres gens; les lettrés et gens en place qui voudraient se faire Chrétiens nous quittent dès que nous leur publions les décrets, même avec les permissions que leur laissa M. le patriarche Mezzabarba. L'Empereur n'aime pas la Religion : les grands et les princes nous fuient par cette raison. Nous ne paraissons au palais que rarement. L'Empereur a besoin de nous pour le tribunal des mathématiques, "pour les affaires des Moscovites et pour les instruments et autres choses qui viennent d'Europe. il apprèhendé que s’il nous chasse d'ici et de Canton, les marchänds ne viennent plus à Canton ; voilà pourquoi il nous souffre encore ici et à Canton, et nous fait même de temps en temps quelques grâces et honneurs extraordinaires. En un mot, nous lui sommes suspects, mille ennemis secrets lui parlent contre nous. Les disputes passées, les légations des deux patriarches, l'idée généralement répandue que nous n’avons point d’obéissance filiale, et que nous n'avons rien de fixe dans nos lois, tout
cela rend aujourd'hui Jes Missionnaires méprisables; et si nous sommes dans cet état trois ou quatre ans de suite, c'en est fait mon Révérend Père, la Religion est ici perdue, et perdue sans ressource.
» Tandis que nous serons ici et à Canton on pourra secourir les Chrétiens de ces deux provinces. Dans les seules villes de Chang-Nan et de Song-Kiang il y a plus de cent mille Chrétiens, c’est dans la province de Nankin; ces Chrétiens font des efforts, et ils ont obtenu secrètement des mandarins de laisser encore deux ou trois Jésuites portugais : outre cela deux Jésuites-prêtres chinois courent les chrétientés de Nankin. Les Pères Henderer, Porquet et Jacquemin soutiennent encore les chrétientés qu'ils ont dans le Tsiang-Lang, dans le Nankin et dans l’île de Tsim-Kim. Si ces Pères pourront longtemps les soutenir, c'est, mon Révérend Père, ce qu'il est difficile de savoir. Les Chrétientés de Chamsi et de Cherosi sont secourues par un dJésuite chinois et quatre Franciscains cachés, celles du Hou-Kang par un ecclésiastique chinois et un Jésuite portugais cachés, et nous y allons prendre des mesures sûres pour secourir la belle Mission du Père Domange, Jésuite français, dans le Hou-Ang et le Hou-Kang. Les chrétientés de Kang-Si ont jusqu'ici été secourues. Cinq Dominicains sont cachés dans le Fo- Kien. On espère pouvoir secourir les Chrétiens du Chang-Lang. Les chrétientés de Tartarie sont et seront sans secours, et on ne voit aucun jour pour y remédier. Les Propagandistes se disposent à secourir le Suen-Hoa. Mais, hélas ! mon Révérend Père, une seule accusation portée à l'Empereur contre un Missionnaire caché est capable de perdre tout; si on nous chasse de Pékin, tout est perdu. Dans le Kang-Si, il n'y a que très-peu de Chrétiens. Dans le Yunnan et le Queih-Lan, il n’y a point de chrétientés formées. Je ne crois pas qu'en Chine et en Tartarie il y ait plus de trois cent mille Chrétiens. En Tartarie, 1l n’y en a pas plus de emq à six mille. Il est inutile de vous remplir le cœur d’amertume en vous assurant que, sans les disputes passées, il y aurait bien quatre à cinq millions de Chrétiens en Chine.
» Les Jésuites français ont entrepris d'établir à Canton la
bonne œuvre de baptiser les petits enfants exposés. Le Pére du Bodin, saint Missionnaire, avance bien cette bonne œuvre, et Je crois bien que , depuis deux ans, on a baptisé là deux mille cinq cents enfants qui sont allés au ciel. Sans la persécution on aurait établi cette bonne œuvre dans plusieurs grandes villes, et, dans peu d'années, on aurait envoyé par an dans le ciel plus de vingt mille petits enfants. »,
Gaubil entre ici dans le détail des persécutions qui attendent les Missionnaires et leurs Néophytes, :l proteste surtout contre les inculpations dont la Compagnie de Jésus est l’objet relativement aux cérémonies chinoises, puis 1l termine ainsi sa lettre : « Pardonnez-moi, mon Révérend Père, ces points mal digérés qu'une mauvaise plume écrit. J’ai mille choses à faire , et Je suis
-accablé de la plus vive douleur. Du reste, je suis plem de santé et de force. Outre le chinois, j'ai assez appris de tartare, et, avec un peu d'exercice, j'espère être utile de ce côté-là. Selon l’ordre de mes supérieurs, je communique à messieurs de l’Académie plusieurs observations astronomiques, et à d’autres savants ce que je trouve de plus curieux et de plus important dans l’histoire chinoise et dans la vieille astronomie de cette nation. Mais, dans le fond, je ne fais tout cela que par obéissance et à contre-cœur, et Jabandonne tout cela avec plaisir pour baptiser, confesser et communier, et surtout pour instruire les Fidèles et les Gentils. On fait peu de chose, mais il s’agit de se mettre en état de le bien faire. » FT
C'était par obéissance, à contre-cœur, que le désuite correspondait avec l'Académie des sciences de Paris et celle de Pétersbourg, qui, toutes deux, s’honoraient de l’admettre dans leur sein; il n'était pas venu en Chine pour conquérir une gloire mondaine, il ne songeait qu’à instruire les pauvres et les igno rants. Le 26 novembre 1728, écrivant de Pékin au Pére Étienne Souciet, Gaubil révèle dans la simplicité de ses ambitions le fruit qu’il espère de ses travaux littéraires : « de sais, dit-il à Souciet, que Votre Révérence est pleine de zèle, et les objets n'en manquent pas. Je vous prie d'envisager en particulier la bonne œuvre des petits enfants exposés, d'ici et de Canton. Rien de plus beau, et je m'estimerais bien heureux si, par ce
que je vous envoie, vous pouviez avoir occasion de fure bien connaitre à des gens puissants l'importance de la bonne œuvre. J'en ai écrit à bien des personnes, et je ne sais si cela a été avec succés. »
Parrenin, qui exerçait les fonctions de grand-mandarin, et qui, médiateur entre les Russes et les Chinois, se voyait comblé des faveurs de Pierre-le-Grand; Bouvet, le géographe impérial, rivalisaient de zèle avec le Père Gaubil : comme lui, ils faisaient servir la science à capter les bonnes grâces du prince. La faveur, si dignement acquise, tournait au profit de l'humanité ; ils s'échappaient du palais pour visiter les indigents et pour secourir l'enfance. La charité était la plus chère de leurs occupations; la gloire scientifique, qui leur venait de surcroit, ne les touchait qu’au point de vue de leurs bonnes œuvres. Cependant, s'il faut en croire Abel de Rémusat, juge compétent en pareille matière, cette gloire retentit au loin. « Envoyé à la Chine en 1723, Gaubil, ainsi parle l’orientaliste ?, se mit alors à étudier les langues chinoises et mandchoue. IL y fit de si grands progrès que, suivant le Père Amyot, les docteurs chinois eux-mêmes trouvaient à s'instruire avec lui. Ces graves et orgueilleux lettrés étaient dans le plus grand étonnement de voir cet homme, venu de l'extrémité du monde, leur développer les endroits les plus difficiles des King, leur faire le paralléle de la doctrine des anciens avec celle des temps postérieurs... et cela avec une clarté, une aisance, une facilité qui les contraignaient d’avouer que la science chinoise de ce docteur européen surpassait de beaucoup la leur. Ces études, qu'on croit capables d’absorber la vie d’un homme, ne suffisaient pas encore à l'esprit infatigabie du Missionnaire. Les devoirs de son état, qu'il remplissait avec ardeur et constance, les sciences et principalement l'astronomie, dont il s’occupa toujours avec prédilection, partageaient son application sans l’affublir. |
» Gaubil fut bientôt distingué et nommé par l'Empereur in= terprète des Européens que la cour chinoise consentait à rece-
1 Biographie universelle, article Gawbil ;
voir commé artistes et mathématiciens, tout en les repoussant ou en les persécutant comme Missionnaires. Le Pêre Parrenin, qui avait la direction du collége des jeunes Mandchoux, étant venu à mourir, le Père Gaubil fut choisi pour lui succéder. Il fut de plus interprète pour le latin et le tartare, charge que les relations établies entre la Russie et la Chine ont rendue trèsimportante, traduire du latin en mandchou, du mandchou ou du chinois en latin; faire concorder les idiomes les plus disparates que l'esprit humain ait créés; écrire, parler, composer, rédiger, au milieu des hommes les plus amis de l'exactitude et les plus attachés aux minuties de leur langue et de leur éeriture; s'acquitter de tous ces devoirs, à toute heure, sans préparation, devant les ministres, devant l'Empereur lui-même ; demeurer exposé aux malentendus qui ne peuvent manquer d'avoir lieu entre les Russes et les Chinois, surmonter toutes ces difficultés pendant plus de trente années, et mériter de toutes parts l'estime et l'admiration les mieux fondées, voilà l’un des titres du Pêre Gaubil à la gloire. Cet illustre Missionnaire nous en présente bien d'autres encore. On a peine à concevoir où 1l pouvait trouver le temps que doit lui avoir demandé la composition de ses ouvrages, presque tous complets et profonds, et roulant sur les matières les plus épineuses 1. »
Les travaux des Jésuites étaient immenses, les Académies d'Europe s'en emparaient; on arrêtait leurs idées et leurs découvertes au passage, on se les appropriait, et l'on n’honorait même pas d'un souvenir de reconnaissance le Missionnaire obscur qui consacrait sa vie à glorifier la charité et la science. Ils savaient que tel était le prix réservé à leurs labeurs; ils les continuaient néanmoins, et Gaubil écrivait encore au Père Souciet: « Dans les circonstances, c’est beaucoup que messieurs de l'Observatoire vous aient aidé dans la fabrique et l'épreuve des réticules, micromètres, lunettes, etc., qu’ils aient examiné les observations, qu'ils pensent à en proûter. Je ne m’embarrasse
1 Le Père Gaubil a publié un Traité historique et critique de l'astronomie chinoise, la traduction de Chou-King, ouvrage qui, selon Abel de Rémusat , fait le plus d'honneur au Père. L'Histoire de Gengis-Kan et de toute la dynastie des
"Mongoux est encore, d’après Rémusat, un ouvrage qui eùt suffi à la réputation un autre.écrivain,
nullement qu'ils me nomment ou non, mais je souhaite qu'on sache que cela vient des Jésuites français que le roi entretient à la Chine. Cela est du reste pour le bien commun, et je ne fas nul cas du petit honneur qui pourrait m’en revenir. De tous les Missionnaires, je suis celui qui mérite le moins d’être honoré. »
Ces sentiments sont ceux de tous les Pères; Dieu et l’humanité passent bien avant la science, mais déjà ils comprennent que leur œuvre est condamnée à la stérilité. Pensant que les controverses sur les cérémonies chinoises avaient frappé le Christianisme au cœur, ils cherchèrent seulement à éloigner sa chute. Dans cette intention, ils se rendirent plus indispensables que jamais. La mort de Yong-Tching et l’avénement de Khiang- Loung au trône n’affaiblirent point la puissance qu'ils s'étaient créée. On les repoussait comme prêtres catholiques, ils se faisaient accepter comme astronomes, mathématiciens, annalistes, géographes, médecins, peintres et horlogers. En 1737, dans la seconde année du règne de Khiang-Loung, les Jésuites ont sauvé un grand nombre d'enfants exposés. Le tribunal des crimes est saisi de cette accusation; il punit ces coupables de bienfaisance. Les Pères Kœægler et Parrenin interviennent, leurs sollicitations restent sans effet; celles du Frère Castiglione, peintre, dont l'Empereur aime le talent, furent plus heureuses. Mais, le 27 septembre 1741, Parrenin mourut, et treize jours après, le Père Chalier, écrivant au Père Verchère, Provincial de Lyon, déplorait en ces termes le nouveau malheur des Chrétientés chinoises : « Cette Mission vient de faire une perte
qui nous est et nous sera longtemps infiniment sensible. La
mort nous a enlevé le Père Parrenin dans la soixante-dix-septième année de son âge et dans la cinquante-septième depuis son entrée dans la Compagnie. Il semble que, par une providence particulière, Dieu l'avait formé pour être dans des temps très-difficiles le soutien et l’âme de cette Mission ; il avait réuni dans sa personne les qualités de corps et d'esprit, dont l'assemblage à fait un des plus zélés et des plus infatigables ouvriers que notre Compagnie ait jamais donnés à la Chine: une constitution robuste, un corps grand et bien fait, un port
majestueux , un air vénérable et prévenant, une facilité étonnante à sénoncer dans les différentes langues qu'il avait apprises, une mémoire heureuse, un esprit vif, juste, pénétrant, une multiplicité de connaissances que les voyages qu'il a faits et les occupations qu'il a eues semblent ne pouvoir permettre de trouver réunies dans un même sujet. » Cependant Benoît XIV avait senti la nécessité de mettre un terme aux querelles sur les cérémonies chinoises et les rites malabares. Le 11 juillet 1742 et le 12 septembre 1744, le Pape, par ses bulles Z'x quo singulari et Omnium sollicitudinum, résolvait tous les doutes, tranchait toutes les difficultés et sacrifiait l'incertain au certain, les espérances de l'avenir aux réalités du présent. Les Jésuites du Maduré n'avaient pas attendu la bulle de Benoît XIV pour obéir au Saint-Siége, et, le 22 décembre 1739, les Pères Le Gac, de Montalembert, Turpin et Vicary remirent à Dumas, gouverneur de Pondichéry, une adhésion ainsi conçue : « Nous soussignés déclarons que nous recevons très-volontiers le décret de notre Saint-Père Clément XIT, que nous le gæderons purement et simplement et que nous le ferons observer dans nos, Missions. » En 1741, les Jésuites de la Chine et des Indes avaient fait séparément la même déclaration ; mais la distance des lieux et la difficulté des communications retardèrent l’arrivée de ces lettres à Rome, et Benoît XIV leur adressa ces reproches : « Après la bulle £x illa die, par laquelle Clément XI croyait avoir mis fin aux disputes, il semblait juste et convenable que ceux qui font profession spéciale d’obéissance au Saint-Siége se soumissent avec humilité et simplicité à cet arrêt solennel, et l'on ne devait pas s'attendre à les voir créer de nouveaux obstacles. Cependant des hommes désobéissants et pointilleux pensèrent pouvoir éluder les prescriptions de la bulle, par cette raison qu’elle portait en titre le mot de précepte *, et qu’elle n'avait point, par conséquent, la force d’une loi immuable, mais seulement d’un précepte positif ecclésiastique ,
! On peut se dispenser d’un préceple positif ecclésiastique quand il y a danger de la vie, de l’honneur, ou perte de la fortune, pourvu qu'il n’y ait pas mépris du précepte. On ne se dispense jamais d’une loi immuable, parce qu’elle défend des choses mauvaises en soi,
ou bien encore parce qu'elle aurait été infirmée par certaines permissions qu'aurait données le Patriarche d'Alexandrie , Ambroise Mezzaburba, lorsqu'il remplissait, dans ce pays, les fonctions et de commissaire et de visiteur apostolique. »
En face de cette sentence qui, à mots couverts, ne les ménageait pas, les Jésuites ne firent entendre aucune plainte ; ils se soumirent, sans distinction, sans réserves aucunes , et de l'Asie ainsi que de l'Europe il ne s’éleva qu'un cri d’obéissance. Quelques Pères avaient pu jusqu'alors s'attacher à leurs idées et se faire une arme de l'hésitation du Saint-Siége à condamner leurs doctrines ; le bien relatif de l'Eglise amnistiait à leurs yeux une résistance conditionnelle. La Chaire apostolique avait parlé ; de Pékin et de Macao, de Su-Cheu et de Méliapour, du Maduré et de la côte de la Pêcherie, de la Cochinchine et de Siam, du Malabar et de Goa, tous acceptèrent la décision pontificale comme règle de leur foi et de leur conduite; du fond des déserts et des forêts, du haut des montagnes les plus inaccessibles , ils adhérèrent de cœur et d'esprit aux décrets de Benoît XIV. Ils avaient combattu tant que le champ-clos leur avait été ouvert : le Saint-Siége blâmait et réprouvait cette lutte si sainte même dans ses coupables rébellions ; les Jésuites déposérent les armes , ils ne les reprirent jamais.
Ainsi qu'ils l'avaient prévu, leur déférence au jugement pontifical fut le signal de la chute du Christianisme sur les bords du fleuve Jaune et du Gange. Les Missionnaires furent emprisonnés, proscrits ou voués à la mort. La persécution commença dans le Fo-Kien; les Péres Hervieu, Chaler, Beuth et de Saint-André en furent les premières victimes; elle s’étendit comme un vaste incendie; bientôt les Pères Du Gad et Des Roberts dans le Hou-Kang , le Père de Neuvialle dans les montagnes, Tristan de Athémis et Joseph Henriquez à Sou- Tcheou-Fou périssent dans les supplices où cachés dans les bois. Les mandarins des provinces, stimulés par les bonzes, s’associèrent partout à cette réaction; mais à Pékin, l’Empereur, qui sait les services rendus par les Jésuites, laisse, en faveur de ses astronomes et de ses négociateurs, reposer les lois de bannissement. Le Christianisme expirait à la Chine
dans un suprême combat ; les Jésuites, pour conserver quelque germe de Foi, le plaçaient sous la sauvegarde des sciences.
Honorés des faveurs impériales comme lettrés, maudits comme prêtres catholiques , ils se conformérent à la condition qui leur était faite. Le Père de Ventavon résidait à la cour en qualité de mécanicien de l'Empereur ; les Frères Castiglione et Attiret étaient ses peintres de prédilection ; le Père Hallerstein se voyait placé à la tête du tribunal des mathématiques. Les uns créaient des horloges avec des figures mouvantes, les autres demandaient aux beaux-arts ou à l’industrie quelques inventions dignes de plaire à Kiang-Loung; tous se mettaient l'esprit à la torture pour détourner l'orage qui grondait sur la tète des Chrétiens. Le Père Michel Benoît appliquait les lois de l’hydraulique. L'eau jaillissante, dont l’art n’était pas encore connu en Chine, excita les applaudissements du prince et de sa cour. Il voulut multiplier ce prodige dans ses jardins; Benoît fut chargé de la direction des travaux. Ils lui offraient une occasion de voir fréquemment l'Empereur, de combattre ses préjugés sur le Christianisme et sur les Européens; le Jésuite se met à l’œuvre. Ce n’est pas la seule tâche à laquelle il se condamne dans un intérêt religieux ; il étudie la manière de graver au burin et à l’eau-forte, il élève des artistes ; il imagine des presses en taille-douce ; il initie Kiang-Loung à l'usage du télescope à réflexion et au mystère de la machine pneumatique. Le 23 octobre 1714, le Père Benoît succombe sous tant de fatigues. Artiste pendant le jour, afin de pouvoir, pendant la nuit, fortifier la persévérance de ses catéchumènes, il meurt emportant les regrets de l'Empereur et ceux des Jésuites. Les Pères de: Rocha et Sichelbart furent avec lui les dernières -colonnes de cette Chrétienté; les Missionnaires s’épuisérent dans de généreux mais stériles efforts, tandis qu'au Tong-King, dans le Maduré, en Cochinchine et dans l’Indostan les Pères Alvarès, Cratz, d'Abreu et d’Acunha tombaient sous le sabre des bourreaux, et que les autres, errants ou abandonnés, voyaient s’écrouler leurs églises d'Orient comme au même moment la Compagnie de Jésus disparaissait en Europe.
De tout ce que les Missionnaires de la Compagnie de Jésus
avaient entrepris et réalisé de bien à la Chine, il ne resta plus au bout de quelques années qu'un petit nombre de Chrétiens, dont d’autres prêtres catholiques se chargèrent de vivifier la foi. Les Lazaristes acceptérent cette tâche; ils firent tous leurs efforts pour féconder le Christianisme au cœur de ces populations, mais peu à peu les souvenirs de la Religion s'évanouirent avec celui des hommes qui l'avaient implantée. Les monuments, les tombeaux eux-mêmes disparurent sous la main du temps, et, le 12 octobre 1835, M. l'abbé Mouly, de la Congrégation de Saint-Lazare et Missionnaire apostolique, constatait cette dégradation. Après avoir dépeint à son supérieur général les lieux où habitèrent, où furent ensevelis les plus célèbres Jésuites, M. Mouly s'exprime ainsi :
« Cette même salle était autrefois ornée d’un grand nombre de portraits de Pères Jésuites, mais ils disparurent au milieu des désastres de la persécution. Deux seuls ont échappé et s'y trouvent encore, celui du Père Parrenin et celui du Pèére Bourgeois; ils sont placés aux deux côtés d’une longue épitaphe écrite par le révérend Père Amyot, au nom de tous ses confrères, lorsqu'ils apprirent la dissolution de leur illustre Société, en 1714. Quoique je ne sois pas naturellement trèssensible, mon cœur fut profondément ému, et mes larmes coulérent en abondance, à la simple lecture de cette épitaphe. Elle est écrite sur un papier fort, collé sur bois. Malheureusement le temps et l'humidité en ont fait disparaitre plus de trois lignes. Le portrait du Père Amyot était autrefois placé au-dessous de cette épitaphe. Voici tout ce qu’on peut lire :