CHAPITRE IV
Causes de la destruction des Jésuites en France. — Opinions des écrivains protestants. — Louis XV, et Voltaire roi. — Coalition des Parlements, des Jansénistes et des Philosophes contre la Société. — Imputalions qu’on lui adresse. — Les confesseurs de la famille royale. — Portrait de Louis XV, — Attentat de Damiens. — Madame de Pompadour veut faire amnistier sa vie passée par un Jésuite. — Le Père de Sacy et la marquise. — Elle négocie à Rome. — Sa lettre confidentielle. — Le Père de Lavalelte à la Mortinique. — Il est dénoncé pour fait de négoce. — L’intendant de la Martinique prend sa défense — Encouragements que lui donne le ministre de la marine. — De retour aux Antilles, Lavalette achète des terres à Ja Dominique. — Ses fravaux el ses emprunts. — Son commerce dans les ports de Hollande. — Les corsaires anglais caplurent ses vaisseaux. — Les traites du Père Lavalette sont protestées. — Les Jésuites ne s'accordent pas sur les moyens Jd’apaiser ce scandale. — Ils sont condamnés à payer solidairement, — Question de solidarité. — Ils en appellent des tribuhaux consuiaires au Parlement. — Les Visiteurs nommés pour la Martinique. — Accidents qui les retiennent. — Le Père de La Marche parvient enfin aux Anfilles. — 11 juge et condamne Lavalette. — Sa déclaration. — Les créanciers au Parlement. — Le maréchal de Belle-Isle et le duc de Choiseul. — Caractère de ce dernier. — Sa lettre à Louis XVI sur les Jésuites. — De la question de
“faillite le Parlement remonte aux Constitutions dé l'Ordre. — Les Congrégations supprimées. — Arrèt du 8 mai 1761. — Le Conseil du roi et le Parlement nomment, chacun de son côté, une commission pour l’examen de l’Institut. — Chauvelin et Le Pelletier Saint-Fargeau, — Rapport de Chauvelin, — Le roi ordonne de surseoir. — Le Parlement élude l’ordre. — Le Parlement reçoit le procureurgénéral appelant de loutes les bulles, brefs, en faveur des Jésuites. — Arrèts sur arrêts. — Les Jésuites ne se défendent pas. — Louis XV cousulte les Evèques de France sur lPInstitut. — Leur réponse — Cinq voix de minorité demandent quelques modifications. — Les Jésuites font une déclaration; ils adhèrent à l'enseignement des Qualre-articles de 1682. — Concession inutile. — Le roi anpule toutes les procédures entamées — l'amphlets contre là Société de Jésus, — Extraits des Assertions. — Les Jésuites expulsés de leurs colléges. — Assenblée extraordinaire du Clergé de France — L'assemblée se prononce en faveur des Jésuites. — Sa lettre au roi. — Voltaire el d’Alembert. — Les Parlemen's
.de province. — La Chalotais, Dudon et Monclir, procureurs-généraux de Rennes, de Bordeaux et d’Aix. — Leurs comptes-rendus — Situation des Parlements de province — La majorité et la minorité, — Le présideut d’Eguilles et ses mémoires inédits. — Le Parlement de Paris prononce son arrèl de destruction de li Compagnie.—Les Parl'ments de Franche-Comté et de Lorrraine, les cours souveraines d'Alsace, de Flandre el d'Artois s'opposent à l'expulsion des Jésuites, — Ooutiscation des biens de là Soucté, — Pension faile aux Jésuites. — Jugemeut que portent les Protestants sur cet arrêt. — Proscriplion des Jésuites. — Causes de la proscription. —Schæll et La Mennais.—Christophe de Beaumont, archevèque de Paris. et sa lettre pastorale sur Es Jésuites, — Colure du Parlen:ent, — Christophe de Beaumont cité à la barre, — Sa lettre brülée par la main du
bourreau. — Les Jésuites forcés d'opter entre Papostasie el Fexil. — Cinq sur quatre mille. — Lettre des confesseurs de Li famille roÿale à Louis XV, — Sa
réponse,— Le Dauphin au Concseil.— Edit du roi qui restreint L's arrèts du Parlement. — Clément XIE et Li bulle Apostolicum. — Les Jésuites en Espague, — Charles I les défend contre Ponibal. — L'émeute des Chapeaux apai-sée par les Jésuites. — Ressentiment du roi d’Espagne — Le comte d’Aranda devient ministre. — Le duc d’Albe, inventeur de l'empereur Nicolas 1tr, — Les historiens protestants racontent de quelle manière on indisposa Charles HIT contre
la Société, — Les lettres apocryphes. — Choïseul et d’Aranda: —. La sentence du Conseil extraordinaire. -— Mystérieuse (rame contre les Jésuites, — Ordre du roi donné à tous ses officiers civils el militaires pour enlever les Jésuites à la méme heure. — Les Jésuites arrêtés en Espagne, en Amérique et aux Indes. — Ils obéissent.— Le Père Joseph Piguatelli.— Clément XII]'supplie Charles IX de lui faire connaitre les causes de cette grande mesure. — Réticence du roi, son obstinution. — Bref du Pape. — Les Jésuites jetés sur le territoire romain. — Causes qui les en font repousser. — Prolestant contre Catholique. — Les Jésuites à Naples. — Tanucci imite d’Arauda. — Les Jésuites proscrits. — On les expulse de Parme et de Malte, — Clément-XIII proclame la déchéance du duc «de Parme, — La France s'empare d'Avignon, Naples de Bénévent et de Ponte- Corvo. — Menaces du marquis d’Aubeterre au nom de Choiseul. — Courage du
Pape. — Sa mort.
Afin d'apprécier avec équité les événements qui vont précipiter en France la chute de l'Ordre de saint Ignace, il faut se placer au point de vue protestant. Dans ce fait de la destruction des Jésuites 1l y eut, sans aucun doute, des causes accessoires, des mobiles subalternes, des intérêts accidentels ; mais celui qui prédomine fut incontestablement le besoin qu'avaient toutes les sectes combinées d'isoler le Catholicisme et de le trouver sans défenseurs au moment où elles l’attaqueraient à fond. Les écrivains calvinistes ou luthériens ont parfaitement saisi cette situation. Schlosser écrit ! : « On avait juré une haine irréconciliable à la Religion catholique, depuis des siècles incorporée à l'Etat... Pour achever cette révolution intérieure et pour ôter à l'antique système religieux et catholique son soutien principal, les diverses cours dela maison de Bourbon, ignorant qu'elles allaient mettre par là l’mstruction de la jeunesse en des mains bien différentes, se réunirent contre les Jésuites, auxquels les Jansén:stes.avaient fait perdre dès longtemps, et par des moyens souvent équivoques, l’estime acquise depuis des siécles. »
Ce n'est pas le seul témoignage que rende à la vérité l’école protestante. Schœll s'exprime ainsi ? : « Une conspiration s'était formée entre les anciens Jansénistes et le parti des phiosophes ; ou plutôt comme ces deux factions tendaisnt au même but, elles y travaillaient dans une :telle harmonie qu’on aurait pu croire qu'elles concertaient leurs moyens. Les Jansénistes, sous l’apparence d’un grand zèle religieux, et les philosophes, en affichant des sentiments de philanthropie, travaillaient tous les deux
* Histoire des révolutions poliliques et litléraires de l’Europe au dix-huitième siècle, t. 1, par Schlosser, professeur d’histoire à l’université de Heidelberg. 2 Cours d’hisloire des Etats européens, &. x1i1v, p. 71.
au renversement de l'autorité pontificale. Tel fut l’aveuglement de beaucoup d'hommes bien pensants qu'ils firent cause commune avec une secte qu'ils auraient abhorrée s'ils en avaient connu les intentions. Ces sortes d'erreurs ne sont pas rares ; chaque siècle a la sienne... Mais, pour renverser la puissance ecclésiastique, 1l fallait l'isoler en lui enlevant l'appui de cette phalange sacrée qui s'était dévouée à la défense du trône pontifical , c’est-à-dire les Jésuites. Telle fut la vraie cause de la haine qu'on voua à cette Société. Les imprudences que commirent quelques-uns de ses membres fournirent des armes pour combattre l'Ordre, et la guerre contre les Jésuites devint popupulaire ; ou plutôt, haïr et persécuter un Ordre dont l'existence tenait à celle de la Religion catholique et du trône devint un titre qui donnait le droit de se dire philosophe. »
Les écrivains protestants tranchent la question. D'après eux, les Jésuites ne furent calomniés et sacrifiés que parce qu'ils étaient l'avant-garde et le corps de réserve de l'Eglise. L'animosité et la passion ne s’attachérent à les détruire qu'au moment où il fut démontré que rien ne pourrait les séparer du centre d'unité; on ne les accabla que lorsqu'il fut avéré qu'ils ne transigeraient jamais avec leur devoir de prêtres catholiques. Ils tenaient en main les générations futures, ils entravaient le mouvement imprimé. Rien d’hostile au Saint-Siége, et, par conséquent, à la Religion, ne pouvait réussir tant que les Jésuites seraient là pour déjouer les complots de la pensée ou pour rompre le faisceau de haines que l’on s’efforçait de grossir en les agglomérant. Les Jésuites étaient inébranlables dans leur foi. Ils repoussaient toute idée de conjuration menaçant l'autorité spiritelle. Ils vivaient sans demander à des utopies politiques le dernier mot de la royauté. On conspira contre eux; on les déclara coupables puisqu'ils refusaient de s'associer aux trames enveloppant le Saint-Siége et les monarchies. « Dans toutes les cours, au dix-huitième siècle, dit Léopold Ranke ?, se formérent deux partis, dont l’un faisait la guerre à la Papauté, à l'Eglise, à l'Etat, et dont l’autre cherchait à maintenir les choses
1 Histoire de la Papauté, t. 1v, p. 486.
telles qu'elles étaient et à conserver la prérogative de l'Eglise universelle. Ce dernier parti était surtout représenté par les Jésuites. Cet ordre apparut comme le plus formidable boulevard des principes ps à : c'est contre lui que se dirigea immédiatement l'orage. »
L'orage s'était tous de plusieurs côtés à la fois. Vieilles inimitiés , jeunes espérances , illusions philanthropiques, songes décevants, ambitieuses pensées, tout se coalisait pour précipiter la ruine des Jésuites. Les Encyclopédistes suspendirent leurs feux croisés contre les disciples de Jansénius ; 1l y eut trêve entre eux parce qu'ils avaient un même ennemi à étouffer. Les uns oublièrent leur foi parlementaire, les autres leur rancune philosophique ; tous ensemble ils s’acharnèrent sur la Compagnie. Elle avait en face d’elle de redoutables athlètes, il n’était cependant pas impossible de leur résister; mais, au moment du combat, les Jésuites se virent trahis par le gouvernement. Alors, saisis de ce vertige qui s'emparait de toutes les têtes, ils s’abandonnèrent eux-mêmes. Le pouvoir et l'autorité morale ne résidaient plus dans la royauté; ils ne se concentraient pas dans les grands corps de l'Etat.
Au milieu de ses insouciants plaisirs et du profond ennui qui l’accablait, Louis XV prenait à tâche d'aviir la majesté du trône. Il la déconsidérait par ses faiblesses, 1l la déshonorait par ses mœurs. Comme à Louis XIV, son aïeul, il lui avait été donné de voir surgir autour de lui d'illustres capitaines, de savants et vertueux prélats, des hommes de génie qui, en étendant le cercle des idées, pouvaient produire dans les intelligences un mouvement pacifique vers le bien. L'incurie du prince fit tourner ces avantages contre la Religion et contre la monarchie. Louis XV n’osa pas être le roi de son siècle, Voltaire usurpa ce glorieux titre ; il fut en réalité le maître de ses contemporains.
C'était l'esprit français élevé à sa dernière puissance, et, dans son éternelle mobilité, ébranlant, plutôt par saillie que par conviction , tout ce qui jusqu’à ce jour avait été saint et honoré. Voltaire s’était imposé une mission qu'il remplissait en faisant servir à ses fins le théâtre et l'histoire, la poésie ct le roman, le pamphlet et la plus active de toutes les correspondances. Ré-
formateur sans cruauté, bienfaisant par nature, sophiste par entrainement , adulateur du pouvoir par caractère et par calcul, hypocrite sans nécessité, mais par cynisme, cœur ardent qui se laissait aussi vite emporter par un sentiment d'humanité que par un blasphème , intelligence sceptique qui aurait pu avoir l'orgueil du génie, et qui se contenta de Ja vanité de l'esprit, Voltaire réunissait tous les contrastes. Avec un art merveilleux il savait les approprier à toutes les classes. Il corrompait parce qu'il devinait que la corruption était l'élément de cette société du dix-huitième siécle, encore si élégante à la surface, et néanmoins si gangrenée à l'intérieur. Il la résume dans ses ouvrages, il la reflète dans sa vie, il plane sur elle dans les annales du monde. Les rois et les ministres, les généraux d'armée et les magistrats, tout se rapetisse à son contact. Depuis la régence de Philippe d'Orléans jusqu'aux premiers jours de la Révolution française, tout se donne la main pour former cortége à cet homme , qui entassa tant de ruines autour de [ui, et qui règne encore par sa moqueuse incrédulité. Voltaire avait fait les hommes de son temps à l’image de ses passions : il se créa le distributeur de la célébrité. La science, le talent, les services rendus au pays furent peu de chose tant qu'il ne vint pas les consacrer par son suffrage. La France et l'Europe se prirent d'un fol enthousiasme pour un homme qui immolait sous une raillerie la vieille Foi et les gloires nationales. Puis, quand le rire ou l'indifférence eurent légitimé celte souveraineté, Voltaire laissa à ses adeptes le soin d'achever l’œuvre de destruction. L'ascendant que le patriarche de Ferney exerçait sur son siècle eut quelque chose de si prodigieux qu'il fit accepter comme intelligences d'élite cette cohue de médiocrités vivant de l'esprit des autres et exagérant leurs haines. Voltaire, élève des Jésuites, se plaisait à honorer ses anciens maîtres. Il les savait tolérints et amis des lettres : il n'aurait jamais songé à les sacrifier aux Parlements et aux Jansénistes, dont la morgue revèche et le rigorisme d’apparat n’allaient point à son caractère. Cependant , pour arriver au cœur de l'Unité catholique , il fallait passer sur le corps des grenadiers de l'Eglise. Voltaire immola son aflection pour les Jésuites au vaste plan que lui et les siens avaicnt
couçu. Îls voulaient écraser l'infâäme, mot d'ordre épouvantable qui retentit si souvent au dix-huitième siècle. Les Jésuites
seuls s’opposaient à la réalisation de leur pensée : les Jésuites se...
virent en butte à toutes les attaques. D’Alembert les poursuivit avec le raisonnement, Voltaire avec l'artillerie de ses sarcasmes, les Jansénistes avec leur infatigable inimitié. On mina le terrain sous leurs pieds, on les représenta sous les traits les plus disparates : ici on leur accorda une fabuleuse omnipotence, là on les fit plus faibles qu'ils n'étaient en réalité. Les ennemis de l'Eglise se portèrent les avocats des priviléges épiscopaux. On enrégimenta dans cette croisade contre la Société toutes les passions et tous les intérêts. Buffon dédaignait de s'y associer. Montesquieu, en 1755, mourait chrétien entre les bras du Père Bernard Routh ; mais ces deux écrivains, isolés dans leur gloire, ne se mêlaient que de loin au tumulte des idées. On respecta leur neutralité. Il n'en fut pas de même pour Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe de Genève était à l'apogée de son génie. Du fond de sa solitude, cet homme, pour qui la pauvreté fut un luxe et un besoin, s’étut créé une immense réputation. Les adversaires de la Société cherchèrent à l’attirer sous leur bannière. Jean-Jacques, comme beaucoup d’esprits éclairés, se prononcçait toujours en faveur des opprimés. « On a sévi contre moi, dit-il dans sa lettre à Christophe de Beaumont, pour avoir refusé d’embrasser le parti des Jansénistes et pour n'avoir pas voulu prendre la plume contre les Jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n'ai pas à me plaindre, et que je vois persécutés. »
Ces exceptions ne modifiaient pas le plan tracé, elles n'empêchaient point d'Alembert de mander à Voltaire ! : « Je ne sais ce que deviendra la Religion de Jésus; mais, en attendant, sa Compagnie est dans de mauvais draps. » Et, lorsque la coalition a triomphé, d’Alembert laisse échapper le cri de la philosophie, le dernier vœu qu'il a contenu jusqu'au jour de la chute de l'Ordre de saint Ignace. Les Encyclopédistes ont terrassé le plus ferme appui de l'Eglise, voilà le plan qui se déroule sous leur plume. D’Alembert écrit au patriarche : « Pour moi, qui vois
1 Œuvres complètes de Voltaire, t. xLvu1, p. 200. Lettre du 4 mai 1762.
tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les Jansénistes mourant l’année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les Protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie et le fanatisme écrasé sans qu’on s’en aperçoive. »
S'il eût été donné à l'homme de prévaloir ainsi contre la Religion catholique, jamais il n'aurait pu trouver de circonstances plus favorables à ses desseins, et cependant l'Eglise a survécu à cette longue tourmente qui, née au souffle de Voltaire, tombera d’épuisement sur l’échafaud de la Révolution.
En 1757 l’on n'apercevait que le beau côté du rêve antichrétien. Les Encyclopédistes le poursuivaient en tuant la Société de Jésus; les cours judiciaires, en sapant l’autorité royale. Les questions religieuses se confondaient avec les questions politiques. Le Parlement de Paris s'était vu exilé en 1753; et, pour offrir à sa vengeance une victime que personne ne lui disputerait, 1l accusa les Jésuites de ce coup de vigueur. Les Jésuites, disait-on, mspiraient à la reine et au Dauphin des sentiments de répulsion contre la magistrature; ils gouvernaient l'archevêque de Paris, ce Christophe de Beaumont qui poussa la vertu jusqu'à l'audace; ils disposaient de Boyer, ancien Evêque de Mirepoix, chargé de la feuille des bénéfices *. Ils nourrissaient chez le
" Le Père Pérusseau, confesseur du roi, étant mort en 1753, on forma une ligue pour enlever ces fonctions aux Jésuites. L'ancien Evèque de Mirepoix s’y opposa ; et, dans les archives du Gesù, à Rome, il existe une lettre de ce prélat au Général de l'Institut, dans laquelle on lil: « Je n’ai pas grand mérite dans ce que je viens de faire pour votre Compagnie, écrit Boyer le 16 juillet 4753. 11 fallait ou abandonner la Religion, déjà trop ébranlée dans ces temps fàcheux, ou placer un Jésuite dans le poste en question. J'ai suivi mes incliualions , je l'avoue ; mais ici le devoir parlait bien aussi haut que Pinclination. C’est votre gloire et en mème temps votre consolation qu’au moins, dans les circonstances présentes, l'apparence seule d'une disgràce pour la Compaguie en eùt été pour aiusi dire une véritable pour la Religion. Les Jésuites exclus de la place, le Jansénisme triomphait, et, avec le Jansénisme , une troupe de mécréant{s, qui n’est aujourd’hui que trop nombreuse *
Le Père Onuphre Desmareiz succéda au Père Pérusseau. D’après ces dates, relevées sur les archives de la Compagnie de Jésus, d'après cette lettre de l'Evèque de Mirepoix, qui les confirmerait au besoin, il devient bien difficile d’expliquer le mot qu’au tome 1v, page 32 de son Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, M. Lacretelle attribue à Louis XV. En parlant de la sécularisation des Jésuites, ordonnée par le Parlement, il raconte : « On croyait le roi fort agité; il affecta de montrer l'indifférence la plus apathique. « 1 sera plaisant, disait il, de voir en abbé le Père Pérusseau. » Or, l’arrèt du Parlement est de 1762, neuf ans après la mort de ce Jésuite. Le comte de Saint-Priest, qui, à la page 52 de sa Chute des Jésuites, reproduit le même mot, tombe dans la mème erreur.
comte d'Argenson des préventions que les Parlements ne songeaient pas à justifier; 1ls régentaient le maréchal de Belle-Isle, vaillant capitane, habile diplomate et ministre qui ne transigea jamais avec son devoir; ils dominaient Machault et Paulmy; ils inquiétaient la conscience du roi; ils tenaient la marquise de Pompadour en échec au pied de leur confessionnal. Tout-puissants à la cour et dans les provinces, ils enrayaient le mouvement que, par des motifs divers, les tribunaux, les Jansénistes et les Philosophes cherchaient à imprimer. Quelques-unes de ces allégations n'étaient pas sans fondement. Louis XV, vieux avant l’âge, dégoûté de tout, aspirant au repos, et, afin de se le procurer, fermant l'oreille à tout bruit sinistre; Louis XV n'avait plus même assez d'énergie pour imposer sa volonté. Esprit lucide au milieu de la voluptueuse apathie à laquelle 1l s'était laissé condamner, il voyait le mal, il indiquait le remède; mais il ne se sentait pas la force de l'appliquer. La monarchie devait durer autant que lui, son égoïsme royal n'allait pas au delà. Il vivait entre la débauche et le remords, quand, autour de lui, sa famille et tous les cœurs généreux ne cessaient d'exposer le tableau des misères matérielles et morales qui accablaient la France.
Le Parlement était disgracié lorsque, le 5 janvier 1757, un homme frappe le roi d'un coup de poignard. Get homme a servi comme domestique chez les Jésuites d’abord, chez plusieurs parlementaires ensuite. Il est Janséniste ardent : les Jansénistes s'empressent de porter l'attentat au compte des disciples de saint Ignace. L'occasion de remettre en lumière les doctrines de régicide attribuées à la Société de Jésus se présentait tout naturellement : personne ne s’en fit faute. Voltaire seul recula devant cette calomnie, et, en écrivant à Damilaville, un de ses proxénètes d'impiété, il disait ! : « Mes frères, vous devez vous apercevoir que je n’ai point ménagé les Jésuites; mais je soulèverais la postérité en leur faveur si je les accusais d’un crime dont l’Europe et Damien les ont justifiés. Je ne serais qu'un vil écho des Jansénistes, si je parlais autrement. » Les Jansé-
1 Œuvres de Voltaire. Lettre du 3 mars 4763.
nistes n'eurent pas celte loyauté. La blessure de Louis XV l'avait disposé au repentir; à peine guéri, il rentra sous le joug de la marquise de Pompadour.
Cette femme n'avait jamais eu qu’une seule passion : elle aspirait à gouverner la France comme elle régentait le roi. Les Philosophes et les Jansénistes s'étaient fait d’elle un bouclier. À l'abri des adulations dont ils l'enivraient, on les voyait obtenir partout droit d'impunité et propager leurs principes dans toutes les classes. Madame de Pompadour aurait depuis longtemps marché de concert avec les Jésuites si ces inventeurs de la morale relâchée eussent eu pour le prince ainsi que pour elle les accommodements de conscience dont Pascal leur avait fait un crime. Elle n'ignorait pas les sentiments de la famille royale à son égard : elle voulut les réduire au silence. Afin de reconquérir l'estime dont son âge mûr commençait à éprouver le besoin, elle essaya d'implorer au tribunal de la pénitence une sauvegarde contre le mépris public. Tout-à-coup elle afliche des dehors de piété; elle a un oratoire. Sur sa toilette on voit succéder aux romans licencieux de Crébillon, aux poésies érotiques de Gentil-Bernard, les livres des ascètes les plus consommés. Elle feint même un rapprochement épistolaire entre elle et Lenormand-d'Etioles, son mari. Cette hypocrisie ne trompant personne, madame de Pompadour eroit nécessaire de jouer son rôle jusqu’au bout. Les Jésuites ont la confiance de la famille royale : Louis XV les estime, la marquise résolut de s'adresser à eux. Le Père de Sacy avait été le guide spirituel de son adolescence. Elle espéra que ce souvenir l'amênerait à une transaction avec sa conscience. Après avoir combiné ses artifices, elle sollicite des entrevues particulières, elle les obtient, et pendant deux années elle lutte avec Sacy, tandis que le roi, de son côté, livre les mêmes assauts à la fermeté de son directeur. L'absolution que Sacy déniait à madame de Pompadour, les Pères Pérusseau et Desmaretz la refusaient à Louis XV. Le scandale était public; mais le roi, mais la marquise, mais la plupart des courtisans, savaient alors le voiler de spécieux prétextes. Les Jésuites n’ignoraient pas à quel péril leur Compagnie s’exposait. Madame de Pompadour pouvait apaiser l'orage, ou tout au moins
en amortir les coups. Rien ne détourna Sacy, Pérusseau et Desmaretz de la ligne de leurs devoirs. La marquise n'avait pu enlacer les Jésuites dans ses filets, elle imagina que le Samnt- Siége serait plus facile que ces intraitables casuistes. Par l'intermédiaire d’un agent secrct, elle fit mettre sous les yeux du Pape une note ainsi conçue ! :
« Au commencement de 1752, déterminée (par des motifs dont il est inutile de rendre compte) à ne conserver pour le roi que les sentiments de la reconnaissance et de l’attachement le plus pur, je le déclarai à Sa Majesté en la suppliant de faire consulter les docteurs de Sorbonne, et d'écrire à son confesseur pour qu'il en consultât d’autres, afin de trouver les moyens de me laisser auprès de sa personne (puisqu'il le désirait), sans être exposée au soupçon d’une faiblesse que je n'avais plus. Le Roi, connaissant mon caractère, sentit qu'il n'y avait pas de retour à espérer de ma part, et se prêta à ce que je désirais. IL ft consulter des docteurs, et écrivit au Père Pérusseau, lequel lui demanda une séparation totale. Le Roi lui répondit qu'il n’était nullement dans le cas d'y consentir, que ce n'était pas pour lui qu'il désirait un arrangement qui ne laissät point de soupçon au public; mais pour ma propre satisfaction; que j'étais nécessaire au bonheur de sa vie au bien de ses affaires; que J'étais la seule qui lui osât dire la vérité, si utile aux Rois, etc. Le bon Père espéra dans ce moment qu'il se rendrait maître de l'esprit du Roi, et répéta toujours la même chose. Les docteurs firent des réponses sur lesquelles il aurait été possible de s'arranger, si les Jésuites y avaient consenti. de parlai dans ce temps à des personnes qui désiraient le bien du Roi et de la Religion ; je les assurai que, si le Père Pérusseau n'eñchainait pas le Roi par les sacrements , il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâché. Je ne persuadai pas, et l’on vit en peu de temps que je ne m'étais pas trompée. Les choses en restèrent donc (en apparence) comme par le passé jusqu'en 1755. Puis, de longues réflexions sur les malheurs qui m'avaient poursuivie, même dans la plus grande for-
1 Manuscrits du duc de Choiseul.
tune, la certitude de n'être jamais heureuse par les biens du monde, puisque aucuns ne n'avaient manqué et que je n'avais pu parvenir au bonheur, le détachement des choses qui m’amusaicnt le plus, tout me porta à croire que le seul bonheur était en Dieu. Je m'adressai au Père de Sacy, comme à l’homme le plus pénétré de cette vérité; je lui montrai mon âme toute nue : il m'éprouva en secret depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de janvier 1756. Il me propo-a dans ce temps d’écrire une lettre à mon mari, dont j'ai le brouillon qu'il écrivit lui-même. Mon mari refusa de me jamais voir. Le Père me fit demander une place chez la Reine pour plus de décence ; il fit changer les escaliers qui donnaient dans mon appartement, et le Roi n’y entra plus que par la pièce de compagnie. Il me prescrivit une régle de conduite que j'observai exactement; ce changement fit grand bruit à la cour et à la ville : les intrigants de toutes les espèces s’en mélèrent; le Père de Sacy en fut entouré, et me dit qu'il me refuserait les sacrements tant que Je serais à la cour. Je lui présentai tous les engagements qu'il m'avait fait prendre, la différence que l'intrigue avait mise dans sa façon de penser. Il finit par me dire : « Que l'on s'était » trop moqué du confesseur du feu Roi quand M. le comte de » Toulouse était arrivé àu monde, et qu'il ne voulait pas qu'il » lui en arrivât autant. » Je n’eus rien à répondre à un semblable motif, et, après avoir épuisé tout ce que le désir que J'avais ce remplir mes devoirs put me faire trouver de plus propre à le jersuader de n’écouter que la Religion et non l'intrigue, je ne le vis plus. L’abominable 5 janvier 1757 arriva, et fut suivi des mêmes intrigues de l’année d'avant. Le Roi fit tout son possib'e pour amener le Père Desmaretz à la vérité de la Religion : lus mêmes motifs le faisant agir, la réponse ne fut pas différente, et le Roi, qui désirait vivement de remplir ses devoirs de chrétien, en fut privé, et retomba peu après dans les mêmes erreurs, dont on l'aurait certainement tiré si l'on avait agi de bonne foi.
» Malgré la patience extrême dont j'avais fait usage pendant dix-huit mois avec le Pére de Sacy, mon cœur n’en était pas moins déchiré de ma situation ; j'en parlai à un honnête homme en qui j'avais confiance : il en fut touché, et il chercha les
moyens de la faire cesser. Un abbé de ses amis, aussi savant qu'intelligent, exposa ma position à un homme fait ainsi que lui pour la juger ; ils pensèrent l’un et l’autre que ma conduite ne méritait pas la peine que l’on me faisait éprouver. En conséquence, mon confesseur, après un nouveau temps d'épreuve assez long, a fait cesser cette imjustice, en me permettant d'approcher des sacrements ; et, quoique je sente quelque peine du secret qu'il faut garder (pour éviter des noirceurs à mon confesseur ), c'est cependant une grande consolation pour mon âme,
» La négociation dont il s’agit n’est donc pas relative à moi, mais elle m'intéresse vivement pour le Roi, à qui je suis aussi attachée que Je dois l'être ; ce n’est pas de mon côté qu'il faut craindre de mettre des conditions désagréables ; celle de retourner avec mon mari nest plus proposable, puisqu'il a refusé pour jamais, et que par conséquent ma conscience est fort tranquille à ce sujet : toutes les autres ne me feront aucune peine; il s'agit de voir celles qui seront proposées au Roi, c'est aux personnes habiles et désirant le bien de Sa Majesté à en rechercher les moyens.
» Le roi, pénétré des vérités et des devoirs de la Religion, désire employer tous les moyens qui sont en lui pour marquer son obéissance aux actes de religion prescrits par l'Eglise, et principalement Sa Majesté voudrait lever toutes les oppositions qu'elle rencontre à l'approche des sacrements; le roi est peiné des difficultés que son confesseur lui a marquées sur cet article, et il est persuadé que le Pape et ceux que Sa Majesté veut bien consulter à Rome, étant instruits des faits, lèveront par leur conseil et leur autorité les ebstacles qui éloignent le roi de remplir un devoir saint pour lui et édifiant pour les peuples.
» Il est nécessaire de présenter au Pape et au cardinal Spinelli la suite véritable des faits, pour qu'ils connaissent et puissent apporter remède aux difficultés qui sont suscitées, tant pour le fond de la chose que par les intrigues qui les suscitent. »
Le Pape n'avait rien à voir dans ces scrupules des Jésuites, révélés avec une si perfide candeur par madame de Pompadour elle-même; il devait les consacrer comme les approuveront tous les cœurs honnêtes, à quelque eulte qu'ils appartiennent. C'é-
tait renverser les projets d'avenir de la marquise, ne lui laisser que la honte d’un échec ou la perspective de triompher des répugnances de la famille royale, en se vengeant de l’affront qu’elle subissait. Madame de Pompadour ne recula pas. Les événements de Portugal faisaient déborder en France les inimitiés que la Société de Jésus s'était attirées. Il y avait recrudescence de haines, parce que chacun comprenait que l'irritation de la marquise était un levier dont il importait de profiter. Le Parlement voyait les Jésuites se défendre à Lisbonne avec tant de mollesse, qu'il jugea que ceux de France n'auraient pas plus de courage humain. Ils tombaient à la voix de Pombal, dans un pays où tout leur était dévoué; qu'allaient-ils devenir dans le royaume très-chrétien, où une coahtion d'intérêts réunissait le ministère, les corps de Magistrature, les Jansénistes et les Philosophes, c'est-à-dire la force légale et les accapareurs de l’opmion publique? Un prétexte seul manquait pour mettre en mouvement tant de mauvais vouloirs ; le fait le plus inattendu le provoqua.
Antoine de Lavalette résidait à la Martinique en qualité de supérieut-général. Issu de la famille du Grand-Maître de Malte, qui illustra ce nom, le Jésuite, témoin de l'état de pénurie auquel étaest réduits les Missionnaires, conçut le projet d'y remédier. Né'le 21 octobre 1707 près de Saint-Affrique, il partit pour les Antilles en 1741. La carrière des Missions allait à son caractère entreprenant; 1l la remplit pendant de longues années; puis, en 17953, il fut tout-à-coup dénoncé au gouvernement comme se livrant à des actes de négoce‘. Rouillé, ministre de la marine, et le Père Visconti, Général de la Compagnie, lat intiment l'ordre de revenir en France pour se justifier ; mais Hurson, mtendant des îles du Vent, se constitue le défenseur
1 Le Père Lavalette. comme tous les Procureurs des Missions, comme tous les colons, vendait où échaugeait én France le sucre, lindigo, Fe café et lès autres denrées que produisaient les terres appartenant aux maisons qu’il dirigeait. Cotime eux encore, il avait én France des corréspondants qui achefaient leurs produits ou leur faisaient pacser en échange les denrées ou marchandises d’un autre genre, lelles que farines, vins, toiles, étoffes. Ce besoin d'échange établiseait des opérations commerciales, des comptes courants ef un roulement de fonds plus ou moins important, Mais ces transactions se réduisaieut à véndre le produit des
terrés pour acheler d’autres objets de première nécessité, Jusque-là il n’y avait donc rien d'illicite.
officiel du Jésuite. En date de la Martinique, il écrit au chef de l'Institat le 17 septembre 1753 :
« Mon trés-révérend Père.
» Je vous avoue que j'ai été extrêmement surpris, ainsi que tous les honnêtes gens de ce pays, d’un ordre que nous avons reçu de renvoyer en France le Révérend Père de Lavalette, et cela sous prétexte de commerce étranger. Il y a trois ans que M. de Bompar et moi nous gouvernons cette colonie, et, loin d'avoir eu la moindre suspicion contre le Père de Lavalette à ce sujet, nous lui avons toujours rendu la justice la plus complète sur cet objet, ainsi que sur les autres qui regardent son ministère. Il a eu ici des ennemis qui ont tant crié auprès du ministre, qu'ils ont surpris l’ordre en question :
» 1° Je commence RU ES et vous jurer que jamais le Père de Lavalette n’a, de près ni de loi, fait le commerce étranger. Ce témoignage lui sera rendu par M. de Bompar, par moi ét par tous les gens en place. Vous y pouvez compter, et vous pouvez parler haut dans cette occasion, sans craindre d'avoir du dessous et du désagrément, parce que, plus les choses seront éclaircies, plus son innocence et la méchanceté horrible de ses accusateurs seront éclatantes.
» 2 Il n'y a point d'exemple que dans ce pays on se soit conduit ainsi vis-à-vis d’un homme en place et d’un supérieur. On examine auparavant; on se fait rendre compte des faits. Je conclus de là que le ministre, qui est rempli de justice et d'équité, a été surpris. Si les soupçons ou les imputations étaient suscités par les chefs du pays, cela mériterait attention ; mais lorsque les accusateurs n’osent pas se nommer, il me semble qu’on doit aller doucement, et vérifier auparavant.
» J'ajouterai à tous ces motifs la considération que mérite une Société comme la vôtre, et le bien infini que je lui vois faire ici, par l'usage que vos supérieurs, et surtout le Père Guillin et ensuite le Père de Lavalette, ont fait du bien de la Mission, pour rendre service à quantité d'honnètes gens qui, sans eux, auraient été bien embarrassés. Si je n'étais sûr de l'innocence entière du Père de Lavalette et de sa conduite, Je
puis vous assurer que je ne parlerais pas si affirmativement. »
Le Père Le Forestier, Provincial de France, recevait dans le même temps des lettres semblables. Toutes attestaient que Lavalette n’exerçait aucun négoce prohibé. Il était aimé à la Martinique; 1l s’y rendait utile; on jugea convenable de l'y renvoyer. Ce fut peut-être une faute, car dans ces matières le soupçon seul vaut preuve contre un Jésuite. La faute commise, Je Père Lavalette devait renoncer à tout commerce ilhaite, s’il en avait entrepris déjà, ce qui paraît improbable, ou ne pas se laisser tenter par son caractère. Il ne sut point se tenir dans la réserve qu'une pareille leçon lui imposait. Chargé tout à la fois du spirituel et du temporel, il ne chancelait pas sous cette double tâche. L’insouciance dans les affaires chez les Jésuites était si universellement reconnue *, que la plupart de leurs maisons se trouvaient obérées. Celle de Saint-Pierre de la Martinique avait une dette de 135,000 livres tournois. Afin d'améliorer les terres et de les mettre en valeur, il songea à donner une plus large extension à l’agriculture. Il acheta des nègres ; il multiplia ses engagements ; il devint en peu de temps le plus intelligent et le plus téméraire des colons. Sa prospérité égala son audace. Il avait fait appel au crédit; d’abondantes récoltes couronnérent ses espérances ; elles lui permirent d'éteindre une partie des dettes, ou de faire face aux emprunts par lui contractés.
À son retour à la Martinique au mois de mai 1155, Lavalette s’aperçut que l'administration du temporel avait souffert de son absence; il répara ces pertes, et, comme si son voyage à Paris, ses entrevues avec le ministre et les encouragements qu'il lui avait accordés donnaient à son esprit quelque chose de plus vivace encore, Lavalette réalisa les grands desseins que son imagination avait si longtemps caressés. Ce ne fut plus
1 Le premier président, Guillaume de Lamoignon, disait souvent : « 11 faudrait traiter les Jésuites comme des enfants, el leur nommer un curateur. »
Un Jésuite, à propos mème de Lavalette , confirme les paroles du premier président. Le Père Balbani, à la page 52 du Premier appel à la raison, juge ainsi les Procureurs de l'Ordre : « Pour un Procureur des Jésuites industrieux , actif et intelligent, il y en a cent qui n’ont pas les premières notions des affaires. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir leur vie, Jls passent dans un confessionnal le temps que d’autres Religieux passeraient dans le cellier ou derrière des valets de charrue. Ceci soit dit sans déplaire à personne, ce n’est point notre intention. »
seulement sur les provenances des biens de Fa maison qu'il voulut opérer; ses instincts de spéculateur s'étaient développés ; il réalisa l’achat de terres immenses à la Dominique. Pour les défricher et les exploiter, il rassembla deux mille Nègres. Lavalette avait eu besoin d'un million ; son crédit était si bien établi à Marseille et dans les autres cités maritimés, que des négociants lui en firent l’avance. 11 entrait dans une voie périlleuse; il y entraît sans l'appui de ses supérieurs, sachant d’une manière certaine que cet appui lui serait toujours dénié; mais, fort de son activité, Lavalette s’étourdissait sur l'avenir. Concentrant dans ses mains tous les pouvoirs, séparé de la métropole par l'Océan, il n'avait à redouter aucune surveillance importune. C’est dans cet abandon que l'Institut à péché ; car, si le supérieur eût eu à ses côtés un désuite ferme et prévoyant, qui aurait répondu de ses actes ainsi que de sa vie, à coup sûr il ne se fût pas lancé, tête baissée, dans de semblables opérations, ou le Général de l'Ordre, mis en demeure, les aurait entravées à l'instant même.
Au milieu des travaux de défrichement que Lavalette faisait exécuter à la Dominique, une épidémie survint; elle enleva une partie de ses Nègres. Un premier désastre n’altère point la confiance de ce génie aventureux. Les termes de remboursements approchent, 1l faut satisfaire ses créanciers. Pour affermir sa réputation, Lavalette contracte un second emprunt à des charges onéreuses. [Il veut couvrir son déficit en réalisant de plus larges bénéfices : il s’improvise marchand et banquier. Il ne se borne plus à échanger ses denrées coloniales contre les productions de l’Europe, il en achète pour les revendre. En France, sur les marchés des villes de commerce, ces spéculations n’auraient pu manquer d'attirer les regards des Jésuites : Lavaletté dirige vers la Hollande les navires qu’il a frétés. Il s’est procuré des comptoirs et des courtiers Sur toutes ces côtes; ils ont ordre de vendre ses cargaisons et de lui renvoyer les bâtiments chargés de marchandises, que d’autres agents secrets placeront à son profit dans les ports d’ Amérique. Lavalette avait tout prévu, tout, excepté la guerre. Elle éclate subitement entre la France ct la Grande-Bretagne. Les corsaires anglais
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imfestent les mers. Dès 1755, ils capturent, sans déclaration d'hostilités, les bâtiments de commerce portant pavillon français. Ceux du Jésuite se trouvent dans le nombre : plus de cinq cent mille livres tournois sont englouties. Lavalette veut tenir tête à l'orage. La rapacité britannique a dérangé ses calculs, il en fait d’autres qu'il croit plus infaillibles. L’interruption des relations avec le continent européen rendait incertain, impossible peut-être, le paiement de ses lettres de change : pour parer à ces obstacles, Lavalette tente des opérations commerciales encore plus décevantes. Sur ces entrefaites, les frères Lioncy, porteurs d'une partie des titres de créance, s'inquiètent de cet état de choses; l'alarme se répand parmi les autres correspondants du Père; mais rien ne transpire encore. Les Jésuites de Marseille sont enfin prévenus : ils font part à Le Forestier, Provincial de France, alors à Rome, et au chef de l'Ordre, des malversations de Lavalette. Il fut décidé que l'on chercherait tous les moyens d'étouffer cette affaire. Le meilleur était de rembourser, on ne s’y arrêta qu'imparfaitement *. On fit deux catégories de créanciers : les pauvres, dont les besoins étaient urgents; les riches, auxquels on garantissait les sommes dues. La maison de la Martinique et l'habitation de la Dominique devenaient leur gage ; elles pouvaient et au-delà couvrir le passif. Le Père de Sacy, procureur de la Mission des îles du Vent, est autorisé à emprunter deux cent mille francs : Sacy avait déjà opéré quelques remboursements; cette nouvelle somme, répartie entre les créanciers les plus nécessiteux, lui laissait la faculté de s'entendre avec les autres ; mais, à Paris, les Pères investis des pouvoirs du Provincial s’opposent à cet emprunt : ils veulent, et c'est une version imédite que nous indiquons sans la discuter, ils veulent que Lavalette dépose son bilan, qu'il fasse banqueroute , afin que l’odieux de ces pirateries retombe sur le gouvernement anglais. La pensée avait quelque chose de national, et ceux qui l'avaient conçue
1 Il est de tradition dans la famille Séguier que lorsqu’en 1760 l’avocat-général de ce nom vit le danger que courait la Compagnie de Jésus, il alla trouver le Père de La Tour, son äncien maître : « Mon Père, lui dit l’avocat- général, il vous faut faire tous les sacrifices, autrement vous êtes perdus. » Et le vieux Jésuite, en secouant la tête avec résignation, reprit : « L’argent ne nous sauvera pas; notre ruine est assurée, F’enit summa dies et ineluctabile tempus. »
espéraient que la cour appuierait cette démarche. Mais ce parti pris dans les circonstances où la Compagnie se trouvait, fournissait contre elle des armes terribles ; 1l soulevait l'opinion publique, il appelait les tribunaux séculiers à connaître d’une cause qui ne pouvait qu'être préjudiciable aux Jésuites. On consulta des banquiers : tous furent d’avis qu'il fallait renoncer à ce projet déshonarant sans aucun avantage. Le temps s’écoulait ainsi en pourparlers et en correspondance. La veuve Grou et son fils, négociants de Nantes, intentent un procès devant le tribunal consulaire de Paris; les frères Lioncy, de Marseille, suivent la même marche. Le 30 janvier 1760, les Jésuites sont condamnés à payer solidairement les trente mille francs dus par Lavalette à la vauve Grou. La sentence était injuste !; mais
La jurisprudence sur ces matières a disparu en France avec les Ordres religieux; nous croyons opyortun de la rappeler dans une affaire qui a excité un si loug retentissement. À part les Constitutions des diverses sociétés religieuses, Conslitulions supposant ou établissant la non-solidarité entre les maisons du mème Ordre, cet état de choses se trouvait appuyé sur d’autres fondements incontestés. Il avait pour lui les lettres patentes, qui, en autorisant chaque établissement religieux, collége, monastère, communauté, lui dounaient une existence civile propre et distincte, Ces lettres patentes lui assuraient la propriété séparée et inallaquable de son patrimoine et de ses domaines. En vertu de pareils actes royaux, chaque maison religieuse jouissait de la faculté particulière de contracter par son administrateur; celle d’ester en justice, d’acquérir, de recevoir des dons ou des legs d’une manière indéfinie ou avec restrictions lui élait aussi concédée, Ainsi il existait autant d’éfres civils qu’il y avail de maisons régulièrement au(orisées , et les biens de l’une ne se confondaient jamais avec les biens de l’autre.
Ces leltres patentes formaient la base du droit de non-solidarité ; l'intention des fondateurs n’était pas moins spéciale, Ces fondateurs, qu’ils fussent corps municipaux , villes ou particuliers, en bâätissant, en dotant une maison religieuse, se proposaient pour but le culte de Dieu, les divers ministères ecclésiastiques, l’édu-
‘cation de la jeunesse, le soulagement des pauvres ou d’autres fins utiles. La loi laïque , venant confirmer le contrat d'établissement, assurait à chaque maison la propriété de sa dotation ou de ses biens, selon le désir du fondateur et pour l’acquit de la fondation. Les maisons religieuses du même Ordre étaient sœurs ; néanmoins, dans les intérêts pécuniaires, dans les pertes ou dans les acquèts, il n’y avait rien de commun entre elles. L’amitié et la charité pouvaient, en cerlaines circons{ances, faire naître des devoirs de famille ; il n’y avait aucune obligation de justice rigoureuse, aucun lien de solidarité.
Saint Jgvace de Loyola trouva ce droit commun en vigueur, il ladopla pour son Institut. Les Maisons-Professes qui ne peuvent avoir de revenus, ne possèdent que le domicile des Profès. Les Colléges, Noviciats, Résidences transatlantiques jouissent de biens-fonds et de revenus, mais ces biens n’appartiennent qu’à chaque Collége, Mission ou Novicial délerminé. Le Général, qui a la charge d’administrer par lui ou par d’autres les propriétés, ne peut passer de contrats que pour Putilité ct Vavantage de ces maisons, x eorumdem ulilitalem et bonum (Constitut., part, IX, C IV; Évam. génér., ©. 1, n° 4; Bulla Gregorii XIIT , 1582). Si les revenus annuels des Colléges, destinés, par l’intenlion du fondateur et par le dispositif de l’Institut, à l'entretien et à la nourriture des Jésuites qui y habitent, excédent ces
196 CHAP. IV. — HISTOIRE son iniquité devait dessiller les yeux des Pères qui s’opposaient à une transaction, il n'en fut rien. Les légistes leur disaient
dépenses, l’excédant doit être tout entier consacré dans chaque maison, non pas à augmenter les bâtiments, mais à éteindre ses dettes ou à accroître ses revenus (Inst. pro admin. tit. pro rect., n° 6), L'Eglise et l’État avaient reconnu ce droit de non-solidarité chez les Jésuites par l’union de bénéfices en faveur des maisons non suffisamment dotées. Quand un Collége, un Séminaire, un Noviciat était trop pauvre, on ne s’enquérait pas si les autres établissements du royaume ou de la province avaient une fortune surabondante ; on vérifiait uniquement le chiffre des revenus et des charges de la maison à laquelle l’union était projetée. Les revenus étant jugés insuffisants, les deux puissances décrétaient et opéraient l’union du béuéfice à Pétablissement. La loi ecclésiastique ou civile admettait donc que les maisons d’un même Ordre, attachées entre elles par le lien moral d’une règle commune et de l’obéissance au même supérieur, fussent parfaitement distinctes et séparées en tout ce qui regardait les intérêts purement temporels.
Jusqu’en 1760, personne n’avait contesté aux Jésuites ce droit de non-solidarilé qui leur élait commun avec tous les Ordres religieux. On ne le contesta jamais aux autres Instituts, on ne l’atlaqua que dans celui de saint Ignace. Voici sous quels prétextes. On allégua que le Général de la Compagnie régnait en despote, qu’il était maitre absolu des personnes et des choses, par conséquent propriétaire universel des biens de l’Ordre. Aux termes des Constitutions, cette assertion élait sans force, mais, sous l’influence de certaines inimitiés passionnées, elle fut érigée en principe.
La législation de l’Institut est cependant bien claire sur ce point. Le Général est placé dans la même catégorie que ses confrères ; il a fait vœu de pauvreté et ne peut disposer d’aucun bien. Dans les Sociétés religieuses, ce ne sont pas les personnes ou les supérieurs qui possèdent, mais les établissements, espèce d’êtres fictifs reconnus légalement par le droit ecclésiastique et civil. Le texte des Constitutions de saint Ignace montrent partout le Général administrateur et non propriétaire des biens de la Société. Dans son administration, que les Constitutions (part. 1, chap. 41) appellent surintendance, parce que c’est lui qui nomme les autres supérieurs ou administrateurs tenus de lui rendre compte de leur gestion, le Général est soumis, pour tous les points essentiels, au contrôle des Congrégations Générales. Sans leur assentiment , il ne peut aliéuer, dissoudre un Collége ou un autre établissement, et la violation de cette loi serait pour lui un cas de déposition ou même d’exclusion de la Compagnie, prévu par les Constitutions (part. 1x, ch. 1v). Il peut recevoir les propriétés ou les dons offerts à la Compagnie ; il peut, quand l'intention du fondateur n’a pas été formulée, les appliquer à telle maison ou Collége; mais, l’application une fois faite, il ue lui est pas permis d’en détourner le fruit, de "prélever sur les revenus, soit pour son usage, soit pour donner à des étrangers, notamment a sa famille. Par lui Ou par d’autres, le Général a le droit de passer toute sorte de contrats de vente, d'achat de biens temporels mobiliers, de quelque espèce que ce soit, tant des Colléges que des maisons de la Société; il peut constituer ou racheter des rentes sur les biens fixes (s{abilia) des Colléges, mais seulement pour lutilité et dans l'intérêt des maisons.
Le Général n’est donc que l’administrateur, le tuteur de la Compagnie; partout et toujours domine le même système de séparation et de non-solidarité, « Mais, objectaient les Parlements de 1760, il n’en est pas de la Compagnie de Jésus comme des autres Ordres où les Religieux vivent et meurent dans la même maison, où le supérieur est élu par les membres de la maison, et où les affaires principales sont traitées et décidées par la Communauté réunie en chapitre. Avec cette législation, il est évident , ajoutaient les cours judiciaires, que chaque couvent est séparé pour le temporel des autres couyents du même Ordre. »
Ces variétés de jurisprudence parmi les Instituts ne sont que des dispositions accidentelles ; elles ne peuvent influer essentiellement sur les questions de solidarité ou de non-solidarité des établissements du même Ordre, Il existait d’autres Socié-
que le droit commun et la loi étaient pour eux ‘; les Jésuites eurent le tort impardonnable de croire à de pareilles assertions.” Individus, ils auraient peut-être trouvé de l'équité devant les tribunaux; Ordre religieux , et membres surtout d’un Institut qui portait ombrage à tant d’espérances, ils ne devaient s’attendre qu'à des injustices réfléchies. On les entraîna à faire appel au Parlement : c'était une faute irréparable; le Pêre Claude Frey de Neuville ? pouvait l'éviter en se prévalant du droit de committimus *, accordé par lettres patentes de Louis XIV. L'évocation au Parlement blessait le Grand-Conseil dans ses attributions; il jetait la Société de Jésus entre les mains de ses adversaires les plus déterminés. On avait manœuvré de toutes façons pour lui faire adopter ce parti, et, par aveuglement, elle s'offrait elle-même en holocauste. Le 29 mai 1760, le consulat de Marseille suivait la même jurisprudence que celui de Paris : il permettait aux Lioncy et à Gouffre de porter leurs exécutions sur tous les biens de la Compagnie.
tés, la Congrégation de Saint-Maur, par exemple, où les Religieux changeaient de maison à la volonté de leur supérieur, ainsi que cela se pratique chez les Jésuites, où les chefs de chaque monastère n’étaient point élus par la Communauté, mais par le Chapitre général de l'Ordre. Enfin, dans celui de Fontevrault, qui avait une femme pour supérieure générale des couvents d’hommes et de femmes de la Congrégation , celle abbesse exerçait, comme le Général de la Société de Jésus, la surintendance ou l’administration universelle des biens, el l’on n’a jamais prétendu que, dans lOrdre de Fontevrault ou dans la Congrégation de Saint-Maur, les diverses maisons fussent exclues du droit de non-solidarité.
Le principe était en faveur des Jésuites ; mais, dans la position où le Père Lavalette placait la Compagnie, il fallait faire fléchir ce principe et désintéresser les créanciers. Ce n’était pas d'équité stricte, mais, à coup sûr, c’élait de bonne politique. La Société de Jésus aurait élé attaquée sur d’autres points; elle n’eüt pas offert un côté vulnérable, et ses ennemis n’en eussent pas profité pour confondre à plaisir toutés les notions de justice.
1 Huit des plus célèbres avocats de Paris délibérèrent la consultation suivante :
« Le Conseil‘estime, d’après les faits et les moyens détaillés dans le mémoire que la maison de la Martinique est seule obligée; que non-seulement il n’y a point lieu à la solidarité, qui ne peut naître que d’une loi ou d’une convention expresse, mais qu’il n’y a aucune sorte d’action contre les maisons de France ou autres maisons de VOrdre, et que les Jésuites ne doivent point s’atlacher à l’incompétence, leur défense au fond ne souffrant point de difficulté.
» Délibéré à Paris, le 6 mars 1761. Signé : L’Herminier, Gillet, Maillard , Jaboué, de La Monnoie, Babile, Thévenot, d’Epaule. »
2 Le Jésuite Claude Frey de Neuville était frère de Charles de Neuville, le prédicateur.
3 Louis XIV, voyant l’acharnement que la cour judiciaire ne cessait de déployer contre les Jésuites toutes les fois qu’ils avaient besoin de ses arrèts, leur avaitaccordé la faculté de porter leurs affaires au Grand-Conseil. C’est cette faculté que l'on appelait le droit de commitlimus,
Pendant ce temps, Louis Centurione, Général de l'Ordre , avait pris des mesures pour arrêter le mal à sa source. Au mois de septembre, puis au mois de novembre 1756, les Pères de Montigny et d'Huberlant sont nommés Visiteurs à la Martinique. Ils doivent rendre compte du véritable état de la situation, et suspendre le négoce de Lavalette. Des causes indépendantes de la volonté humaine empêchérent ce voyage. Le temps s’écoula dans des correspondances qui de la Martinique devaient traverser la France pour aller à Rome. En 1759, après avoir passé trois ans à lutter contre les obstacles, un autre Visiteur, le Père Fronteau, meurt en route. Le Père de Launay, procureur des Missions du Canada, lui succède, il se casse la jambe à. Versailles au moment de son départ. Un troisième Jésuite reçoit ordre de s’embarquer : il prend passage sur un bâtiment neutre. Nonobstant cette précaution, il est capturé par les corsaires. Le mal était sans remède, lorsque le Père François de la Marche, muni d'un sauf-conduit du gouvernement britannique, aborde aux Antilles en 1762. Il instruit le procès de Lavalette, dont les Anglais, maîtres de l’île, se faisaient les protecteurs, et 1l rend ce jugement : |
« Après avoir procédé, et même par écrit, aux informations convenables, tant auprès de nos Pères qu'auprès des étrangers, sur l'administration du Père Antoine de Lavalette, depuis qu'il a obtenu la gestion des affaires de la Mission de la Compagnie de Jésus à la Martinique; après avoir interrogé ledit Père de Lavalette devant les principaux Pères de la Mission ; après l'a voir entendu sur les griefs contre lui : attendu qu'il conste de ces informations : 1° qu'il s’est livré à des affaires de commerce, au moins quant au for extérieur, au mépris des lois canoniques et des lois particulières de l’Institut de la Société; 2° que le même a dérobé la connaissance de ce négoce à nos Pères dans l'île de la Martinique, et particulièrement aux supérieurs majeurs de la Société; 3° qu'il a été fait des réclamations ouvertes et vives contre ces affaires de négoce du susdit, tant par les Pères de la Mission, quand ils connurent ces affaires, que par les supérieurs de la Société, aussitôt que le bruit, quoique eneore incertain, de ce genre de négoce parvint à leurs oreilles,
de manière que, sans aucun retard, ils pensérent à y pourvoir et à envoyer, pour établir une autre et bien diverse administration, un Visiteur extraordinaire, ce qui fut tenté par eux en vain pendant.six ans, et ne put avoir son effet que dans les derniers temps, par suite d'obstacles qu'aucune faculté humaine ne pouvait prévoir; nous, après avoir délibéré dans un examen juste, et souvent, et mürement avec les Pères les plus expérimentés de la Mission de la Martinique; aprés avoir adressé à Dieu les plus vives prières; en vertu de l'autorité à nous commise, et de l'avis unanime de nos Pêres : 1° nous voulons que le Père Antoine de Lavalette soit privé absolument de toute administration, tant spirituelle que temporelle; 2° nous ordonnons que ledit Père Antoine de Lavalette soit le plus tôt possible envoyé en Europe; 3° nous interdisons ledit P. Antoine de Lavalette, nous le déclarons interdit & sacris, jusqu'à ce qu'il soit absous de cette interdiction par l'autorité du très-révérend Père Général de la Compagnie de Jésus, auquel nous reconnaissons, comme il convient, tout droit sur notre jugement. Donné dans la principale résidence de la Compagnie de Jésus de la Martinique, le 25 avril 1762.
» Signé JEAN-FRANÇOIS DE LA MARCHE, de la Compagnie de Jésus. »
Le jour même, la sentence fut adressée au Père Lavalette, ‘qui donna la déclaration suivante :
« Je, soussigné, atteste reconnaître sincérement dans tous ses points l'équité de la sentence portée contre moi, bien que ce soit faute de connaissance ou de réflexion, ou par une sorte de hasard, qu'il m'est arrivé de faire un commerce profane, auquel même j'ai renoncé à l'instant où j'ai appris combien de troubles ce commerce avait causé dans la Compagnie et dans toute l’Europe. dJ’atteste encore avec serment que parmi les premiers supérieurs de la Compagnie il n’y en a pas un seul qui m'ait autorisé, ou conseillé, ou approuvé dans le commerce que j'avais entrepris, pas un seul qui y ait eu aucune sorte de * participation, qui y soit de connivence. C'est pourquoi, plein de repentir et de confusion, je supplie les premiers supérieurs
de la Compagnie d'ordonner que la sentence rendue contre moi soit publiée et promulguée , ainsi que ce témoignage de ma faute et de mes regrets. Enfin, je prends Dieu à témoin que je ne suis amené à une telle confession ni par force, ni par des menaces, ni par les caresses et autres artifices; mais que je m'y prête de moi-même, avec une pleme liberté, afin de rendre hommage à la vérité et de repousser, démentir, anéantir, autant qu'il est en moi, les calomnies dont, à mon occasion, l’on a chargé toute la Compagnie. Donné dans la résidence principale de la Mission de la Martinique, les jour, mois et an que dessus (25 avril 1762).
| » Signé ANTOINE DE LAVALETTE,
de la Compagnie de Jésus. »
Ces pièces, que tant d'événements avaient fait oublier dans les archives du Gesû, ont, sans aucun doute, leur importance; elles peuvent modifier l'erreur des uns et le crime de l’autre ; mais, à nos yeux, elles ne les atténueront que jusqu'à un certain point. Lavalette, expulsé de la Compagnie, vivant en Angleterre, et libre de ses actes, n’a jamais démenti les aveux qu'il avait faits. Ils sont acquis à l'histoire; car, à cette époque et avec son caractère , il a dû souvent être sollicité pour imputer aux Jésuites une partie de ses spéculations. Lavalette en a toujours seul assumé la responsabilité ; il ne reste au Général et aux Provinciaux que le tort d’avoir oublié une seule fois la surveillance qu'ils devaient exercer. Elle entraîna pour l’Institut de désastreuses conséquences ; mais , à la faute déjà commise, de perfides conseils , des amitiés plus cruelles que la haine en durent ajouter une autre plus déplorable.
De concert avec les Jésuites, les principaux créanciers de Lavalette cherchaient à réparer le mal. Plus de sept cent mille francs avaient été soldés ; il était possible, en prenant des termes, d'arriver à une conclusion qui ne léserait ‘aucun des intérêts mis en jeu , et qui seulement appauvrirait momentanément la Société. Elle avait souscrit à ce projet: elle s’arrangeait pour le faire accepter, lorsque de funestes dissidences éclatent dans son sein. Les uns refusent de se rendre solidaires pour le Père
Lavalette, les autres croient qu'il faut étouffer à tout prix une occasioh de scandale. Les imprudents l’emportèrent encore une fois sur les sages , et, lorsque le Parlement se saisit de l'affaire, il ne fut plus temps de signaler le péril. Les Jésuites s'étaient placés sous le coup de leurs ennemis: il y avait à exercer contre eux des récriminations et des vengeances. Madame de Pompadour poussait à leur ruine; les Jansénistes et les Philosophes y applaudissaient ; le Parlement allait la consommer. Le duc de Choiseul ne voulut pas seulement leur perte, 1l aspira à les dé- truire, mais par des moyens moins odieux que ceux dont Pombal s'était servi.
Tant que le maréchal de Belle-fsle avait vécu, les adversaires de la Compagnie s'étaient vus réduits à formuler des vœux contre elle. Principal ministre, il étudiait avee effroi les tendances de son siècle, et sa main essayait de les comprimer. Le 26 janvier 1761, son trépas leur laissait toute latitude. Le duc de Choiseul, qui lui succéda, avait d’autres desseins et un caractère qui offrait plus de prise à la flatterie. Choiseul était l'idéal des gentilshommes du dix-huitième siècle; il en avait l'incrédulité * , les grâces, la vanité, la noblesse, le luxe, l’insolence, le courage et cette légèreté qui aurait sacrifié le repos de l'Europe à une épigramme ou à une louange. Homme tout en dehors, il effleurait les questions et les tranchait ; il aimait à respirer l’encens que les Encyclopédistes lui prodiguaient, mais son orgueil se révoltait à l'idée qu'ils pouvaient devenir ses pédagogues : il ne voulait de maître ni sur le trône ni audessous. Il se montrait indifférent aux Jésuites comme à tout ce qui n'était pas sa personnalité; il ne les connaissait que par le Pêre de Neuville, et il soupçonnait ce Jésuite d’avoir indisposé contre lui le maréchal de Belle-Isle. C'était un grief, mais Choiseul avait trop de caprices ambitieux pour s’y arrêter. La pensée de toute sa vie était de gouverner la France, d'appliquer à ce pays malade les théories qu'il avait rêvées. Il ne pouvait y
1 « Dans sa jeunesse, Choiseul avait cédé au travers commun d’insulter à la Religion. Puissant, il parut la respecter, Lorsqu'il eut à conduire la lente abolition des Jésuites, il s’observa, pour ne pas laisser croire qu’on immolait ces Religieux à
Vimpicté dominante, » (Lacrctelle, Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, L. 1V, p. 52.)
parvenir qu'en se créant des prôneurs parmi les écrivains qui alors disposaient de l'opinion publique. Il séduisit les Philosophes , il gagna le Parlement , il se fit l'admirateur des Jansénistes, il flatta madame de Pompadour, il amusa le roi, le plus difficile de ses succès ; puis, lorsqu'il eut entraîné tout le monde dans sa sphère, il se mit, pour ménager chaque parti, à la poursuite de la Compagnie de Jésus.
Plus tard, sous le règne suivant, le duc de Choiseul a, dans un mémoire à Lows XVI, essayé d'expliquer la position neutre qu'il croyait avoir prise , et il s'exprime ainsi :
« Je suis persuadé que l'on a dit au Roi que j'étais l’auteur de l'expulsion des Jésuites. Le hasard seul a commencé cette affaire, l'événement arrivé en Espagne l’a terminée. J'étais fort éloigné d'être contre eux au commencement; je ne m'en suis pas mêlé à la fin : voilà la vérité. Mais, comme mes ennemis étaient amis des Jésuites, et que feu M. le Dauphin les protégeait, 1l leur a paru utile de publier que j'étais l’instigateur de la perte de cette Société, tandis que, à la fin d’une guerre malheureuse, accablé d’affaires, je ne voyais qu'avec indifférence subsister ou détruire une communauté de moines. Actuellement je ne suis plus indifférent sur les Jésuites; j'ai acquis des preuves combien cet Ordre et tous ceux qui y tenaient ou qui y tiennent sont dangereux à la cour et à l'Etat, soit par fanatisme, soit par ambition, soit pour favoriser leurs intrigues et leurs vices; et, si j'étais dans le ministère, je conseillerais au Roi avec instance de ne jamais se laisser entamer sur le rétablissement d’une Société aussi pernicieuse. »
Les faits parlent plus haut que cette déclaration dénuée de preuves; et, si le duc de Choiseul était, ainsi qu'il le dit, « fort éloigné d’être contre eux au commencement, s'il ne s'en est pas mêlé à la fin, » il faut convenir que ses actes se trouvent peu d'accord avec ses paroles. Les uns et les autres s’expliqueront par le récit des événements; mais Simonde de Sismondi, dans son /listoire des Français, a déjà répondu à ces allégations. « Madame de Pompadour, dit l'historien protestant f,
1 Histoire des Francais, L. XXIX, p. 233.
aspirait surtout à se donner une réputation d'énergie dans le caractère, et elle croyait en avoir trouvé l'occasion en montrant qu'elle savait frapper un coup d’Etat. La même petitesse d'esprit avait aussi de l'influence sur le duc de Choiseul. De plus, tous deux étaient bien aises de détourner l'attention publique des événements de la guerre. [ls espéraient acquérir de la popularité en flattant à la fois les Philosophes et les Jansénistes et couvrir les dépenses de la guerre par la confiscation des biens d’un Ordre fort riche, au lieu d’être réduits à des réformes qui attristeraient le Roi et aliéneraient la cour. » Tel est le récit de l'écrivain génevois. Il différe des appréciations de Choiïseul ; mais le témoignage de Sismondi est au moins désintéressé dans la question : il doit donc avoir plus de poids que celui d’un ministre essayant de justifier l'arbitraire par la calomnie.
Le Parlement de Paris avait à prononcer sur une simple fa#lite, 1l l'éleva à la hauteur d’une question religieuse. Sous prétexte de vérifier les motifs allégués dans la sentence consulaire, il enjoignit aux Jésuites , le 17 avril 1761, d’avoir à déposer au greffe de la cour un exemplaire des Constitutions de leur Ordre. Une année auparavant, le 18 avril 1760 , un arrêt était intervenu pour supprimer leurs Congrégations *. Il importait d'isoler les Jésuites, de leur retirer toute influence sur la jeunesse et de les présenter comme des hommes dont la justice suspectait les manœuvres clandestines. Au nom de la Religion, le Parlement fit fermer ces asiles de la piété, il rompit cette longue chaîne de prières et de devoirs réunissant dans une même pensée les Chrétiens des deux hémisphères. Comme pour mettre le cachet de la moquerie voltarienne à cet acte sans précédent, le ministère et la cour judiciaire laissèrent se multiplier en France les loges maçonniques. Elles y étaient presque inconnues, ce fut à partir de cette époque qu'elles acquirent partout droit de cité.
Le dépôt d’un exemplaire des Constitutions de l’Institut était un piége tendu aux disciples de saint Ignace. Ils avaient trois jours pour obtempérer. Le Père de Montigny s’empressa de se
1 L’utilité des Congrégations était si bien démontrée, que les Oraloriens en élablirent dans tous leurs coliéges.
conformer à l'injonction. Le Parlement avait agi dans l'intérêt des créanciers ; il les effaça du débat aussitôt qu'il put remonter plus haut. Le scandale de la banqueroute servait d’échelon à des passions qui avaient été trop comprimées pour ne pas éclater. Le Parlement oublia les créanciers de Lavalette, qui ne furent jamais complétement payés, pas même après la confiscation des biens de la Société *, et il s’attribua la mission de juger le fond de l'Institut. Trois conseillers, Chauvelin, Terray et Laverdy, sont désignés pour examiner ces formidables et mystérieuses Constitutions, que personne n’a jamais vues, assure-t-on, et dont plus d’un membre du Parlement, plus d'un Philosophe et plus d'un fauteur du Jansénisme possèdent un exemplaire. Le 8 mai 1761 le Parlement rendit pourtant, sur les conclusions de Le Pelletier de Saint-Fargeau, avocat-général, un arrêt qui « condamne le Général et en sa personne le Corps et Société” des Jésuites à acquitter, tant en principal qu'intérêts et frais, dans un an, à compter du jour de la signification du présent arrêt, les lettres de change qui ne seront point acquittées; ordonne que, faute d’acquitter lesdites lettres de change dans ledit délai, ledit Supérieur-Général et Société demeureront tenus, garants et responsables des intérêts tels que de droit et des frais de toutes poursuites; simon, en vertu du présent arrêt, et sans qu’il en soit besoin d'autre, permet aux parties de se pourvoir, pour le paiement des condamnations ci-dessus, sur les biens appartenants à la Société des Jésuites dans le royaume. »
Cet arrêt ne fut jamais exécuté en faveur des créanciers de Lavalette ; on ne s’en servit que pour renverser la Compagnie de Jésus. Le passif du Père Lavalette s'élevait à deux millions quatre cent mille livres tournois. On acquittait les dettes exisibles, on se disposait à prendre des arrangements pour les autres, lorsque, par un arrêt de saisie, le Parlement rendit la Compagnie insolvable. Alors le chiffre des créances s’enfla jusqu’à cmq millions ; et ainsi fut renouvelée avec plus de succès l'histoire d'Ambroise Guis. Il y eut de fausses lettres de change en émis-
4 La maison de la Martinique et les {erres de la Dominique furent achetées, par les Anglais vainqueurs, au prix de quatre millions. Ces propriétés pouvaient done et au-dela répondre d’une dette de deux millions quatre cent mille livres,
sion, et le Parlement se donna bien garde de le constater, Louis XV sentit le coup que l’on portait au pouvoir royal ; il tenta de l’amortir. Le Parlement avait nommé trois magistrats examinateurs de l’Institut; le prince voulut qu'une commission du Conseil fût chargée du même soin. Il espérait annihiler l’une par l’autre; mais le contraire arriva. Gilbert des Voisins, Feydeau de Brou, d’Aguesseau de Fresne, Pontcarré de Viarme, de La Bourdonnaye et Flesselles furent délégués par le Conseil. Leur travail a plus de maturité que celui du Parlement, mais auprés du roi il nuisit davantage aux Jésuites que l’œuvre de l'abbé de Chauvelin. La commission du Conseil demandait de modifier quelques articles substantiels des règles de saint Ignace, et les Jésuites s’opposaient à toute espèce d'innovation. Louis XV ne comprenait pas que, pour vivre, de quelque vie que ce fût, on ne se résignât point aux derniers sacrifices. Îl n'avait de sentiments religieux ou patriotiques que par accès, et son imdolence habituelle lui faisait une loi des concessions. Afin de mettre son voluptueux repos à l'abri des prières de sa famille et des représentations du Pape, il désirait que les désuites acceptassent les conditions du rapport de Flesselles, et 1l s’engageait à les faire agréer par le Parlement. Les Pères, qui faiblissaient en face du danger, eurent le courage de ne pas transiger avec leurs Constitutions. [ls abandonnaïent leur fortune à la merci des ennemis de la Société. Ils ne voulurent jamais les laisser arbitres de leur honneur et de leur conscience. Le roi était irrésolu, eux demeurèrent inébranlables dans leur foi de Jésuites, et, devant cette prostration morale, ils eurent néanmoins la force de résister à la tentation.
Dans son réquisitoire Le Pelletier de Saint-Fargean les accusait de révolte permanente contre le souverain, il ressuscitait même les vieilles théories de régicide qu’à trente-deux ans d'intervalle son fils, le Conventionnel, devait appliquer sur Louis XVI. « Le duc de Choiseul et la marquise de Pompadour, selon Lacretelle?, fomentaient la haine contre les Jésuites. La marquise, qui, en combattant le roi de Prusse, n'avait pu ;jus-
1 Histoire de France pendant le dix-huitieme siècle, t; 1v, p. 30:
ülier ses prétentions à l'énergie du caractère, était impatiente de montrer, en détruisant les Jésuites, qu’elle savait frapper un coup d'Etat. Le duc de Choiseul n'était pas moins jaloux du même honneur. Les biens des moines pouvaient couvrir les dépenses de la guerre et dispenser de recourir à des réformes qui attristeraient le Roi et révolteraient la cour. Flatter à la fois deux partis puissants, celui des Philosophes et celui des Jansénistes, était un grand moyen de popularité. »
L'abbé de Chauvelin, esprit hardi, nature judiciaire et pour ainsi dire malfaisante dans sa difformité , servait les projets de tout le monde. Un pied dans chaque camp, Janséniste par conviction, courtisan par calcul, ami des Encyclopédistes par besom de célébrité, 1l s'était chargé de concilier les intérêts divers qui se groupaient pour assaillir la Compagnie de Jésus. Chauveln, Terray et Laverdy remplissant une mission hostile. Simples commissaires, ils arrivaient sans transition au rôle d'accusateurs ; mais ils savaient que Choiseul et la marquise, que Berryer, le ministre de la Marine, et toutes les sectes préparaient l'opinion publique à une réaction contre les Jésuites. On persuadait aux masses qu'ils étaient les seuls auteurs des désastres pesant alors sur le royaume. La gloire et la paix , l'abondance et la fraternité, tout devait sourire à la nation lorsqu'elle n'aurait plus dans son sein ces agitateurs, qui réveillaient le remords an cœur de Louis XV, et qui s’obstinaient à ne pas amnistier les scandales dont madame de Pompadour ne se repentait que par ambition. Chauvelin avait entendu les cris de joie qui accueillirent le réquisitoire de Saint-Fargeau, 1l avait été témoin de l'enthousiasme avec lequel les adversaires des
Jésuites recurent l'arrêt du 8 mai 1761 : il désira de mêler son
nom à ces ovations de parti. Le 8 juillet de la même année il lut au Parlement son rapport sur l'Institut. Ce fut une denonciation en règle. Au milieu des corruptions de ce siècle où le Parlement lui-même avait abdiqué sa gravité traditionnelle pour courir après le bruit de la rue et pour livrer sa toge à chaque vent de débauche, Chauvelin incriminait les opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, de plu-. sieurs Jésuites anciens et modernes. Il ajoutait que tel était l'en
seignement constant et non interrompu de la Société ?. Il fallait tenir en haleme la curiosité publique, la passionner à un débat dont elle ne pouvait apprécier la portée. Le Parlement grandissait sur les ruines de la Compagnie de Jésus, 1l devenait populire, il battait en brèche le pouvoir royal ; 1l saisit avidement le prétexte d'immoralité si audacieusement invoqué par Chauvelin. Il ordonna de nouvelles enquêtes.
Ces démarches précipitées, ces arrêts se succédant les uns aux autres sans interruption, tirèrent Louis XV de sa voluptueuse apathie. Il avait l'instinct du vrai, le Dauphin en possédait l’intelligence, la reine Marie Leczinska fermait les yeux sur les outrages de l'époux pour rendre au roi la force d’être juste. En face de tant d'agressions, Louis XV pensa qu'il ne devait pas lusser ainsi empiéter sur les prérogatives de la Couronne. Il se défiait de l'esprit remuant dé la magistrature ; il craignait de la voir se décerner un triomphe. Le prince ne déguisait guère ses répugnances pour les idées philosophiques. Le 2 août 1761 il enjoignit au Parlement de surseoir pendant un an, et aux Jésuites de remettre au Conseil les titres d'établissement de leurs maisons. Quatre jours après, selon le témoignage de Sismondi !, « le Parlement, secrètement encouragé par le duc de Choiseul, refusa d'enregistrer cet édit. » La cour judiciaire feignit ensuite d'obéir ; mais elle connaissait Louis XV ; elle savait qu'à Versalles, au ministère ainsi que dans le monde, elle trouverait : des appuis contre la volonté royale. On éluda l’ordre du monarque par un subterfuge, et on déclara : « Il sera sursis pendant un an à statuer sur ledit Institut par arrêts définitifs ou provisoires autres que ceux à l'égard desquels le serment de la cour, sa fidélité, son amour pour la personne sacrée du seigneur roi et son attention au repos public ne lui permettroient pas d'user de demeure et de dilation, suivant l'exigence des cas. »
Un oubli singulier eut lieu à cette époque. Le Parlement, qui avait mémoire de tous les arrêts, passa sous silence un acte consigné dans ses registres de 1580. Par cet acte, les Jésuites, de leur propre mouvement, renonçaient aux legs ou aumônes qu’on pourrait leur offrir en reconnaissance des soins qu’ils allaieut donner aux pestiférés, el ils protestaient ne vouloir servir les moribonds qu’à celte condition, En 1720, au moment où d’autres Pères de lInslitut se préparaient à mourir en se dévouant pour les pestiférés de Marseille, ils renouvelèrent la même déclaration. 1 un
2 Hisloire des Français, 4, xx1X, p. 234,
Le même jour, 6 août, l'exigence se faisait sentir. Sur le rapport de l'abbé Terray, le Parlement, chambres assemblées, reçut le procureur-général appelant comme d’abus de toutes les bulles, brefs, lettres apostoliques concernant les prêtres et écoliers de la Société se disant de Jésus. Le roi demandait à la magistrature d’ajourner ses attaques contre l'autorité souveraine. La magistrature condescendit à cette injonction en forme de prière; mais le Parlement se rabattit sur le Saint-Siège. Le Parlementne pouvait plus s'abriter derrière la question politique et protéger les monarchies ébranlées par la Société de Jésus. H se prit à défendre l'Eglise contre l'Eglise elle-même, Il y a deux cent quarante ans que les Jésuites existent au centre de la Catholicité. [ls ont couvert le monde entier de leurs travaux évangéliques, et vu dix-neuf Souverains-Pontifes applaudir hautement à leurs efforts ainsi qu'à leurs doctrines. Le Parlement ne tient aucun compte de cette longue suite de combats, de revers et de triomphes en faveur du principe chrétien. Il veut condamner Ja Société de Jésus ; il la proclame, malgré l'Eglise, ennemie de l'Eglise, ennemie des Conciles généraux et particuliers, ennemie du Saint-Siége, des libertés galhcanes et de tous les supérieurs. Ge jugement se minutait au moment même où ‘la cour donnait acte au procureur-général de son appel comme d'abus de tous les décrets apostoliques en faveur de la Compagnie. | |
Il importait de ne pas laisser reposer l’impatience des adversaires de l'Institut. On avait mis l'existence des Jésuites en cause, on se passionna pour les anéantir. Une année de sursis était accordée pour juger en dernier ressort, le Parlement la consacra tout entière à ses hostilités. Il dédaigna les intérêts privés des ‘justiciables pour ne s'occuper que de la Société de Jésus. Il exhuma, 1l condamna des in-folio qui n'étaient lus que par les hommes graves et savanis ; 1l les fit lacérer et brûler en la cour du Palais, au pied du grand escalier. Par provision, il inhiba et défendit très-expressément à tous sujets du roi : 4° d'entrer dans, ladite Société ; 2° à tout Jésuite de continuer aucunes leçons publiques ou particulières de théologie. Louis XV avait suspendu le coup que la magistrature aurait désiré frapper ;
elle Pinfligeait en détail. Elle ordonnait le dépôt au greffe de l'Etat. des biens appartenant à la Compagnie; elle la mutilait, elle la démembrait, afin qu'au jour donné à ses vengeances l6gales elle n'eût plus à briser qu'un cadavre. Altentif à ce spectacle, le calviniste Sismondi ne peut s'empêcher de faire cet aveu ! : « Le concert d’accusations et le plus souvent de calomnies que nous trouvons contre les Jésuites dans les écrits du temps à quelque chose d’effrayant. »
Jusqu'à ce moment les Pères avaient adopté la même marche qu'en Portugal. On eût dit que, surpris à l’improviste par une tempête si habilement dirigée, ils n'avaient ni la conscience de leur force n1 l'énergie de leur mnocence. En face de tant d'inimitiés qui, par la chanson ou par le pamphlet, par la calomnie -ou par le raisonnement, se ruaient sur leur vie, sur leur liberté, sur leur honneur, ils restèrent aussi calmes que si cet orage ne devait pas les atteindre. Cette mcompréhensible longanimité aurait dû prouver qu'ils n'étaient ni dangereux ni coupables ; ils n’agissaient pas, ils ne parlaient pas; ils se contentaient d'écouter ?. On tourna contre eux une semblable inertie. On les accusa de travailler dans l'ombre et d’ourdir de mystérieuses intrigues. La réserve qu'ils avaient cru devoir à leur dignité sacerdotale et au bon sens public fut attribuée à des espérances secrètes, dont les partis coalisés s’imaginérent de fournir une chimérique explication. Les Jésuites se résignaient au silence ; la commission du Conseil, que le roi avait chargé d'examiner leur Institut, juge à propos de faire intervenir l’'Eglise dans une affaire religieuse que le Parlement tranchait sans le concours des Evèques. Une réunion du Clergé est convoquée ; le roi lui soumet quatre questions à résoudre :
1 Histoire des Français, & xxx, p. 231,
? Le Père Balbani, aux pages 4 et 2 de l’avant-propos du Premier appel à la raison, déduit les motifs qui ont empêché les disciples de Loyola de soutenir Leur “ause. « Tandis que les Jésuites, écrit-il, étaient accablés de libelles et poursuivis par des arrêts, les supérieurs des trois maisons de Paris, trop confiants dans leur innocence, peul-êlre aussi dans les paroles qu’on leur donnait, s’occupaient moins du soin d'écrire pour leur justification que d'empêcher qu’on n’écrivit. Le révérend Pere Provincial porla mème son attention trop scrupuleuse jusqu’à défendre, en vertu de Ja sainte obéissance, de rien publier là-dessus; et sa loi fut une sorte de charme qui suspendit plus d’une plume bien taillée. Nous wexaminerons pas laquelle des deux fut plus aveugle, de la défense ou de l’obéissance, »
PR
FrBer
€ 4° L'utilité dont les Jésuites peuvent être en France, et les avantages ou les inconvénients qui peuvent résulter des différentes fonctions qui leur sont confiées ;
» 20 La manière dont les Jésuites se comportent, dans l’enseignement et dans leur conduite, sur les opinions contraires à la sûreté de la personne des souverains, et sur la doctrine du Clergé de France, contenue dans sa Déclaration de 1682, et en général sur les opinions ultramontaines ;
» 3° La conduite des Jésuites sur la subordimation qui est due aux Evêques et aux supérieurs ecclésiastiques, et s'ils w'entreprennent point sur les droits et les fonctions des pasteurs ;
» 4° Quel tempérament on pourrait apporter, en France, à l'étendue de l'autorité du Général des Jésuites, telle qu'elle s’y exerce. »
La situation était enfin normale ; l’Institut de Jésus avait des juges compétents. On le disait opposé par ses Constitutions aux droits de l'Ordinare, toujours en hostilités sourdes ou patentes contre le Clergé séculier. Ce fut l’épiscopat que l’on chargea de venger les outrages pour lesquels le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes se faisaient solidaires. Le 30 novembre 1761, cinquante et un cardinaux, archevèques et évêques s'assemblèérent sous la présidence du cardmal de Luvynes. Douze prélats furent nommés commissaires ; représentants de l'Eglise gallicane , ils étudièrent pendant un mois avec maturité les Constitutions et les statuts de l'Ordre. Ils s’entourèrent de toutes les Inmières ecclésiastiques ; ils approfondirent toutes les difficultés , et à l'unanimité, moins six voix 1, ils prononcèrent
Dans son Histoire de la chute des Jésuites, le comte de Saint-Priest a commis une erreur que Ja probilé fait un devoir de regarder comme involontaire, On lit, à la page 51 de son œuvre : « Là, dit-il en parlant de cette assemblée , à l’unanimité moins six voix, et après uni examen approfondi des Constitutions de Ordre, il avait été résolu que l'autorité illimitée du Général résidant à Rome était incompalible avec les lois du royaume, »
Au tome vu, li partie (pièces justificatives), pages 347 el 348 des Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, ïl est dit : « Par ces raisons, nous pensons, Sire, qu’il n’y a aucun changement à faire dans les Constitutions de la Compagnie de Jésus, par rapport à ce qui regarde l'autorité du Général, »
Le texte officiel de la déclaration est en complet désaccord avec la version de M. de Saint-Priest; le récit de d’Alembert lui est aussi opposé. D’Alembert, à la
page 465 de la Destruction des Jésuites, s'exprime ainsi : « Le roi avait consulté, sur lPlnslitut des Jésuites, les Evèques qui étaient à Paris; environ quarante
Di LA COMPAGNIE DE JESUS. 211
en faveur des Jésuites sur les quatre questions. Cette faible minorité que dirigeait le cardinal de Choiseul ne différait des opinions de l’Assemblée que sur certaines modifications qu’elle aurait désiré introduire dans l’Institut. Un seul prélat, François de Fitz-James, Evêque de Soissons, dont les vertus servaient de drapeau à la secte janséniste, demanda l'entière suppression des Jésuites. Tont en la sollicitant du roi, il leur accordait ce témoignage d’un loyal adversaire ! : « Quant à leurs mœurs, elles sont pures. On leur rend volontiers la justice de reconnaître qu'il n'y a peut-être point d'Ordre dans l'Eglise, dont ‘les Religieux soient plus réguliers et plus austères dans leurs mœurs. »
L'Eglise de France parlait par ses interprètes naturels; le Jansénisme lui-même, représenté par ses chefs , avait émis son vœu. Ce vœu, quoique hostile, est encore un éloge pour la Compagnie de Jésus ; mais, tandis que les cinquante et un Evêques délibéraient, quelques-uns d’entre eux souhaitérent de connaître la pensée des Pêres français sur les Quatre-artieles de 1682. Louis XIV n'avait pas voulu qu'aux jours de leur.puissance ils signassent un acte dont 1l pressentait d'avance les résultats. Quatre-vingts ans après, on appelait leurs successeurs dans l'Institut à formuler leur doctrine gallicane. Ce qui eût été chose rationnelle sous Louis XIV devenait, dans la position faite à la Société, un cas de révolte théologique ou une complaisance en désespoir de cause. Traqués sur tous les points, ayant la certitude que le Parlement et le mimistère vamqueurs ne lâcheraient jamais leur proie, les Jésuites erurent devoir plutôt à leurs amis qu’à leur propre salut une concession qui ne les sauvait pas, mais qui tendait à les déshonorer. Le 19 décembre 1761, ils. présentèrent aux Evêques assemblés extraordinairement à Paris une déclaration ainsi conçue ?, et signée par cent seize Pères :
« Nous soussignés, Provincial des Jésuites, de la Province de d’entre eux, soit persuasion, soit politique, avaient fait les plus grands éloges de Piostitut de la Société ; six avaient été d’avis de modifier les Constilulions à cerlains égards, »
t Procès-verbaux ds Assemblées générales du Clergé de France, L. vi; pièces justificatives, ne partie, p. 334 et 332,
2 Procès-verbaux des Assemblées générales du Clerqgé de France; t. Vi, n° partie, pièces justificatives, ne 4, p. 349, 351.
’aris, Supérieur de la Maison Professe, Recteur du collége Louis-le-Grand, Supérieur du Noviciat, et autres Jésuites pro- {és , même des premiers vœux , résidant dans lesdites maisons, renouvelant en tant que de besoin les déclarations déjà données par les Jésuites de France en 1626, 1713 et 1757, déclarons devant Nosseigneurs les Cardinaux, Archevèques et Evêques qui se trouvent actuellement à Paris, assemblés par ordre du Roi, pour donner à Sa Majesté leur avis sur plusieurs points de notre Institut : :
» lo Qu'on ne peut être plus soumis que nous le sommes, ni plus inviolablement attachés aux lois, aux maximes et aux usages de ce royaume sur les droits de la puissance royale, qui, pour le temporel, ne dépend ni directement ni indirectement d'aucune puissance qui soit sur la terre, et n'a que Dieu seul au-dessus d'elle ; reconnaissant que les liens par lesquels les sujets sont attachés à leur souverain sont indissolubles ; que nous condamnons, comme pernicieuse et digne de l’exécration de tous les siècles, la doctrine contraire à la sûreté de la personne du Roi, non-seulement dans les ouvrages de quelques théologiens de notre Compagnie qui ont adopté cette doctre, mais encore dans quelque autre auteur ou théologien que ce soit ;
» 20 Que nous enseignerons, dans nos leçons de théologie pu= bliques et particuhères, la doctrine établie par le Clergé de France dans les quatre propositions de l’Assemblée de 1682, et que nous n’enseignerons jamais rien qui y soit contraire ;
» 8° Que nous reconnaissons que les Evèques de France ont droit d'exercer sur nous toute l'autorité qui, selon les canons ct la discipline de PEglise gallicane, leur appartient sur les réguliers ; renonçant expressément à tous priviléges à ce contraire qui auraient été accordés à notre Société, et même qui pourraient lui être accordés à l'avenir;
» 4° Que si, à Dieu ne plaise, 1l pouvait arriver qu'il nous füt ordonné par notre Général quelque chose de contraire à cette présente déclaration, persuadés que nous ne pourrions y déférer sans péché, nous regarderions ces ordres comme illégitimes, nuls de plein droit, et auxquels même nous ne pourrions
ni ne devrions obéir en vertu des règles de l’obéissance au Général telle qu'elle est prescrite par nos Constitutions ; supplions qu'il nous soit permis de faire enregistrer la présente déclaration au greffe de l'Officialité de Paris, et de l’adresser aux autres provinces du royaume, pour que cette même déclaration ainsi signée , étant déposée au greffe des Officialités de chaque diocèse, y serve d'un témoignage toujours subsistant de notre fidélité. | » Etienne DE LA CROIX, Provincial: »
Pour les Evêques de France, cet acte était de surérogation ; ils voyaient les Jésuites à l'œuvre, et ils connaissaient leur sagesse dans l’enseignement. Pour les adversaires de la Société, la déclaration du 19 décembre avait une autre portée. Elle constatait une faiblesse morale que rien ne rachèterait ; elle donna le signal d'attaques plus vives. Les Jésuites cédaient sur un point; on en conclut qu'ils étaient disposés à céder sur tout. Cette idée multiplia le nombre de leurs adversaires, elle découragea leurs partisans. Louis XV avait interrogé les Evêques; ils venaient de répondre; soixante-dix autres écrivirent au roi pour se Joindre à cette manifestation. Le roi, dans un but de conciliation impossible à atteindre , se rangea à l'avis de la minorité. Par un édit du mois de mars 1762, il annula les procédures entamées depuis le 4% août 1761 ; il déclara les Pères de la Société assujettis à la juridiction de l’Ordinaire, aux lois de l'Etat, et 1l régla la manière dont le Général exercerait son autorité en France. Ce tempérament ne pouvait plaire à des hommes forts de la fublesse du monarque ; le Parlement refuse d’enregistrer l'édit, et, dominé par Choiseul et par madame de Pompadour, Louis le retire honteusement. (était abandonner la victoire aux coalisés; ils n’épargnérent rien pour la fixer sous leur drapeau.
La voix du chancelier Lamoignon de Blanceménil, celle des plus graves magistrats étaient étouffées par l’exaltation philosophique et par le désir de complaire à la favorite. Les jeunes conseillers; que le président Rolland d’Erceville conduisait à l'assaut de la Société de Jésus, ne reculaient devant aucun
moyen. Les Jésuites étaient leurs justiciables ; se faisant hommes de parti au lieu de rester impassibles sur leurs siéges, ces magistrats sacrifiaient leur fortune, afin d'encourager les ennemis de la Compagnie. Ils lui devaient de la modération et de l'équité; quelques-uns se ruinèrent pour l'écraser. Le président Rolland osa même se créer un titre de gloire d'une semblable forfaiture *. Le pays subissait les désastres d’une guerre sans gloire ; l'autorité publique s’avilissait à l’intérieur, le courage des Français sur les mers sentit s’évanouir son prestige en face de tant de hontes que la spirituelle légèreté de Choiseul et l'afféterie économuste de madame de Pompadour ne parvenaient plus à couvrir. Choiseul allait bientôt céder le Canada à l'Angleterre; d’autres événements aussi funestes menaçaient de soulever l’indignation patriotique; on essaya d’amuser la douleur nationale. Il y eut une recrudescence d'attaques dirigées sur l’Institut, et ce ne sera pas la dernière qui servira à cacher quelque attentat contre l'honneur ou la liberté du pays. On allait sacrifier les conquêtes transatlantiques de la France ; on mit en jeu les Jésuites, et d’Alembert, l'un des mitiés à cette tactique, la révèle lui-même en ces termes ? :
& La Martinique, qui avait été déjà si funeste à ces Pères en occasionnant le procès qu'ils avaient perdu, précipita, dit-on, leur ruine par une circonstance singulière. On reçut, à la fin de mars 1762, la triste nouvelle de la prise de cette colonie;
cette prise, si importante pour les Anglais, faisait tort de plusieurs millions à notre commerce. La prudence du gouvernement voulut prévenir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion, de fournir aux Français un autre objet d'entretien, comme autrefois Alcibiade avait imaginé de couper la queue à son chien pour em-
‘ Le président Rolland d’Erceville avait été déshérité par son oncle, Rouillé dés Filletières, qui légua sa fortune à la boite à Perrette, c’est-à-dire aux Jansénistes. Rolland ne s’aftendait point à ce coup-là; ils’en plaignit, et attaqua le testament devant les tribunaux. 11 publia un mémoire, et, dans uné lettre du 8 octobre 4778, jointe au dossier du procès, on lit : « L'affaire srule des Jésuites et des Colliges mé coûte, de mon argeut, plus de soixante mille livres, et, en vérité, les travaux que j'ai faits, surlout relativement aux Jésuites, qui n’auraient pas été éteints si je n’eusse consacré à cette œuvre mon temps, ma santé ef mon argent, ne devaient pas n’allirer une exhérédalion de mon oncle. »
2 Destruction des Jésuiles, par d’Alembert, p, 468.
pêcher les Athéniens de parler d'affaires plus sérieuses. On déclara donc au principal du Collége des Jésuites qu'il ne leur restait plus qu'à obéir au Parlement. »
Le 4° avril, le Parlement fit fermer tous les Colléges des J6suites de son ressort; dans le même jour, les provinces et la capitale furent mondées des ouvrages sérieux, des pamphlets, des réquisitoires dirigés contre l'Institut. Ces œuvres, que les circonstances rajeunissent de temps à autre, n’ont rien de saillant dans la forme ou dans le fond. C’est toujours le même cercle vicieux, toujours les mêmes préjugés mis au service des mêmes passions : mais, au milieu d'un pareil déluge d’écrits, il en est un qui fut réservé à une célébrité plus retentissante. Il avait pour titre : Z'ætraits des assertions dangereuses et pernicieuses en lout genre, que les soi-disant Jésuites ont dans tout lemps et persévéramment soutenues, enseignées el publiées, ete. Ce recueil de textes tronqués, de passages falsifiés, de doctrines étranges, où le mensonge se substitue à la vérité, avait pour auteurs l'abbé Goujet, Minard et Roussel de Latour, conseiller au Parlement. Les Jésuites légitimaient tous les erimes, 1ls absolvaient tous les penchants coupables, on les voyait prèter la main à toutes les monstruosités. La mesure débordait ; on les déshonorait dans leur passé pour les avilir dans le présent : ils répondirent par des faits à des accusations qui enfin se reprodyisaient d'une manière palpable. [ls démontrèrent 1, et leur démonstration n’a jamais été réfutée, que les Assertions ne contenaient ‘pas moins de sept cent cinquante-huit textes falsifiés. Les Evêques de France, le Souverain-Pontife luimême s’élevèrent contre un outrage fait à la Religion, à la morale et à l'honneur des lettres. Le Parlement, qui cautionnait les Assertions, déclara que ses commissaires les avaient toutes vérifiées et collationnées. Il condamna les mandements des Evêques à être brûlés, puis 1l supprima les brefs du Pape. La
1 On lit dans la Correspondance de Grimm, v° part., {. 1V, année 4764 : « S'il eùt été permis aux Jésuites d’opposer asserlion sur asserlion , ils en auraient pu ramasser de fort étranges dans le Code des remontrances. » Ce fut, en effet, le Parle ment qui déclara, sous Charles VIT, le roi d'Angleterre légitime souverain de la France ; le Parlement qui flétrit Henri HL;le Parlement qui défendit de reconnattre Henri IV, sous peine d’être pendu et étranglé; le Parlement encore qui alluma la guerre de la Fronde, s
216 CHAP. IV. — INSTOIRE
mauvaise foi ouvrait cette discussion; l'Eglise et les Jésuites l’acceplaient ; la force brutale la ferma.
Ilavait fallu de longs travaux pour établir la preuve de tant d'imputations. Les haines avaient pris le devant; elles propageaient la calomnie avee une inconcevable rapidité. La rectification n'arrivait que d'un pied boiteux; elle était, comme toujours, étouffée sous les clameurs de la crédulité indignée ou de la passion qui n'avait pas besoin d’être convaincue. « En attendant qué la vérité s’éclaircisse, écrivait alors d'Alembert, ce recueil aura produit le bien que la nation en désirait, l’anéantissement des Jésuites. »
Cependant, le 1° mai 1762, le Clergé de France se réunit en assemblée extraordinaire à Paris. Sous prétexte de défendre la puissance spirituelle contre les empiétements des Jésuites, la magistrature annihilait cette même puissance. On affirmait que c'était pour sauver l'Eglise que l’on voulait perdre la Société de Jésus, et l'Eglise tout entière, à la voix du successeur des Apôtres, repoussait ces avocats cruellement officieux, dont elle avait appris à se méfier. La France était engagée dans une guerre malheureuse; elle comptait plus de revers que de succès. L'Etat faisait un appel pécuniaire au Clergé; le Clergé ne faillit pas à son vieux patriotisme ; 1l vota des subsides. Mais, le 23 mai, en se présentant devant le roi à Versailles, il déposa an pied du trône le vœu de l’Assemblée et celui de la Catholicité : ce vœu était la conservation des Jésuites. La Roche -Aymon, archevêque de Narbonne, lut à Louis XV la lettre délibérée et signée, qui le développait avec une courageuse éloquence. Elle se termine par ces paroles 1 :
« Ainsi, tout vous parle, Sire, en faveur des Jésuites. La Religion vous recommande ses défenseurs; l'Eglise, ses ministres; les âmes chrétiennes, les dépositaires du secret de leur conscience; un grand nombre de vos sujets, les maîtres respectables qui les ont élevés ; toute la jeunesse de votre royaume, ceux qui doivent former leur esprit et leur cœur. Ne vous refusez pas, Sire, à tant de vœux réunis; ne souffrez donc pas
1 Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France , À. Vi, n° parlie, pièces justificatives, n° 4, p. 379.
que dans votre royaume, contre les règles de la justice, contre celles de l'Eglise, contre le droit civil, une Société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même l'exige, et nous faisons profession d'être aussi jaloux de ses droits que des nôtres. »
Voilà le langage que tenait le Clergé de France dans cette double crise, où la Religion et la patrie étaient menacées en même temps. Le 4 mai 1762, dix-neuf jours auparavant, d'Alembert, écrivant à Voltaire, s’occupait, lui aussi, de ces désastres, et il poussait un cri de joie : « Quant à nous, disaitil, malheureuse et drôle de nation, les Anglais nous font jouer la tragédie au dehors, et les Jésuites la comédie au dedans. L’évacuation du Collége de Clermont nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi, ceci est trés-sérieux, et les classes du Parlement n’y vont pas de main morte. Ils eroient servir la Religion, mais ils servent la raison sans s’en douter; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir; et les Jésuites pourraient dire à saint Ignace : Mon Père, pardon. nez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Ge qui me parait singulier, c’est que la destruction de ces fantômes, qu'on croyait si redoutables, se fasse avec aussi peu de bruit. La prise du châteeu d’Arensberg n'a pas plus coûté aux Hanovriens que la prise des biens des Jésuites à nos seigneurs du Parlement. On se contente, à l'ordinaire, d’en plaisanter. On dit que désus- Christ est un pauvre capitaine réformé qui a perdu sa Compagnie. »
Les Parlements étaient «les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prenaient les ordres sans le savoir ; » on ne voulut pas laisser refroidir ce zèle. Les Parlements se tronvaient à l'apogée de leur puissance; on avait besoin d'eux : on les enivra de louanges. La gloire leur vint avec la haine du nom de désuite; un réquisitoire et un arrêt contre l'Institut furent des titres à l’immortalité, dont les Encyelopédistes s'6taient constitués les distributeurs. Dans cette vieille société
1! Œuvres de Follaire, {. LXVIHI, p. 260.
française, s'affaissant sur sa base, il était bien facile de diriger un mouvement vers le mal en flattant de généreux instincts. On avait entraîné le Parlement de Paris à faire de l'injustice par esprit de religion ou de nationalité; on espéra que les magistratures de province dépasseraient le but indiqué. On les força toutes à vider chacune dans son ressort la question des Jésuites. L'ambition, la vanité, le désir d'attirer sur soi les regards de la France, et, pour d'autres, l’accomplissement d’un devoir, imprimérent à ces cours judiciaires une fiévreuse activité. Le gouvernement les mettait en mesure de se prononcer; elles évoquèrent les Constitutions de l'Ordre de Jésus à leur barre. Loin du foyer de l'intrigue et n’en démêlant pas bien tous les fils, les Parlements n'avaient pas un intérêt direct à la destruction de la Société. Ils comptaient dans leurs rangs des magistrats pleins de science et d'équité, et qui, pour complaire à la maîtresse ou au ministre du roi, n'étaient pas disposés à immoler leurs convictions. Il y avait de l'opmiñtreté, des préjugés chez quelques-uns ; dans le cœur de la plupart, domimait un sentiment d'impartialité ou de reconnaissance nationale qu'il était difficile d’affaiblir. Le Parlement de Paris s'était engagé, il faisait appel à l'esprit du corps, toujours si puissant dans les tribunaux inamovibles. On rehaussait leur importance aux yeux du pouvoir royal : ils chargèrent les procureurs-généraux de leur rendre compte de l'Institut de saint Ignace. C'était la cause la plus retentissante qui eût jamais été soumise à leur appréciation ; les procureurs-généraux s’imaginèrent d'abord que cette beile proie ne leur serait pas abandonnée ; mais lorsqu'ils eurent acquis la preuve que le roi laisserait parler, ils s’élancèrent dans l’aréne. Tous cherchèrent à y briller par le talent ou par l’animosité. Trois de ces comptes-rendus ont survécu : Caradeuc de La Chalotais, Ripert de Monclar et Pierre-Jules Dudon, procureurs-généraux aux Parlements de Bretagne, de Provence et de Bordeaux, en étaient les auteurs. Chauvelin, Saint-Fargeau et Joly de Fleury avaient pris l'initiative dans la capitale du royaume : des magistrats plus éloquents, plus incisifs, les faisaient oublier au fond des provinces. Avec des caractéres et des esprits différents, mais avec un sentiment de probité religieuse
que les éloges et les excitations des Encyclopédistes ne parvinrent point à étoufler, La Chalotais, Dudon et Monclar s’efforcérent d'incriminer les statuts de Loyola. Il ÿ a, sans aucun doute, de la passion, de l'iniquité involontaire dans leurs réquisitoires ; mais, en tenant compte des entraînements de l’époque et des séductions que tant d’utopies exerçaient sur des natures ardentes , il faut avouer que ces grands magistrats trouvérent souvent dans les amis des Jésuites la partialité dont ils avaient donné l’exemple !. On a jugé l'ouvrage, sans vouloir
* On a souvent dit et souvent publié que le compte-rendu de La Chalotais était l'œuvre de d’Alembert et des Jansénistes, qui en préparèrent les matériaux. Ce fait nous semble dénué de fondement, On a dit encore que les Jésuites s’était vengés du fameux procureur-général breton en le persécutant et en le faisant jeter en prison. Les Jésuites, proscrits alors, n’avaient ni l'influence ni Le temps de proscrire les autres, et La Chalolais fut arrèté le 44 novembre 1765. C’est Laverdy, l’un de ces membres du Parlement de Paris si hostiles à la Compagnie, qui, devenu contrôleur-général sous le ministère du duc de Choiseul, ne voulut plus tolérer les empiétements des cours judiciaires , auxquels il s'était associé. On a ajouté que La Chalotais avait fait une œuvre de calcul et de haine. Dans les papiers de sa famille, il existe des mémoires inédits du comte de La Fruglaie, gendre du procureur-g6néral, et, sous la date de l’année 4761, nous y lisons ces curieux détails :
« A sa clôture, le Parlement charges M. de La Chalotais de l'examen des Consli tutions des Jésuites, pour lui en rendre compte à sa rentrée. Tous les Parlements de France en firent autant. C'était une affaire majeure, exigeant un (travail énorme, qui devint une espèce de concours de talent entre les procureurs-généraux du royaume. M. de La Chalotais ne put se persuader d’abord que le roi permit cet examen; il avait une {rop haute idée du crédit des Jésuites à la cour, pour ne pas leur croire les moyens de conjurer cel orage. J1 ne se pressa donc point d’entreprendre ce long et fastidieux travail qui lui était demandé. Nous'parlimes ensemble pour quelques visites de familie. Chemin faisant, il lisait les Constilutions des Jésuites, el plus il avançait dans cette lecture, plus il s’effrayait de l'importance et de la longueur du travail nécessaire pour en rendre compte à la rentrée du Parlement. 11 me pria de retourner à Rennes, d’y voir de sa part les membres du Parlement qui s’y trouvaient, ainsi que les personnes de la société ayant des relations, soit à Paris, soit à La cour, et de lui mander, d’après ces conférences , si on pouvait croire que le roi laisserait parler les procureurs-généraux sur les Constitutions des Jésuites. Je m’empressai bientôt de lui mander que, de tous les renseignements que j'avais pu me procurer, on pouvait conclure qu’un parti, {rès-puissant à là cour, semblait prévaloir sur le crédit des Jésuites à Versailles, et le persuader que Paffaire entamée contre cet Ordre serait suivie avec rigueur,
» M. de La Chalotais se hàla de revenir à Rennes, s’enferma dans son cabinet, et, en six semaines d’un travail forcé qui prit même sur sa santé, il atteignit le but. Son comple-rendu , dans celte affaire , eut le Succès Le plus complet , nou-seulement au Parlement, auquel il le rendit, mais dans la société. I fut bientôt imprimé, répandu à la cour el à la ville, où il mérita à son auteur la réputation la plus distinguée comme magistrat, publiciste el lillérateur.
» J'entends dire et je lis aujourd'hui, dans plusieurs ouvrages de littérature récents, que M. de La Chalotais était connu pour ennemi de cet Ordre célèbre, que ses comptes-rendus avaient été dictés par la haïne et la partialité. Personne mieux que moi ne peut démentir celte calomnie. Jai vu et lu chacune des pages de cet ouvrage, à mesure qu’il a été fait, et je dois dire, avec toute vérité, que non-seulement M.-de La Chalotais n'avait aucune prévention antérieure contre celte So-
290 CHAP. IV. — IHISTOIRE
descendre dans là vie de l’auteur. Cette vie sévère et retirée fut cependant aussi digne que pieuse. La Chalotais et Monclar se laissérent emporter par des violences dont ils ne calculèrent que plus tard les tristes effets, et ils s’en repentirent. Dudon , plus maître de sa pensée et de sa parole, se contenta de discuter les Constitutions que le roi livrait à son examen. Il fut prudent là où les autres substituaient la véhémence du sophisme à l’idée catholique. Son compte-rendu était serré et lumineux, il concluait contre les Jésuites ; mais, dans ses développements, il faisait ressortir les services dont le monde chrétien est redevable à l'Ordre. Son réquisitoire n’avait pas le brillant reflet des passions du jour , aussi ne fut-il pas accueilli avec l'enthousiasme qui salua ceux de La Chalotais et de Monclar.
En France, où habituellement on ne réfléchit qu'après coup, il sera toujours aisé de faire une opinion publique. Elle à été travaillée en chaque sens, et les masses se sont toujours conformées à l'impulsion de ceux qui aspiraient à les diriger en les trompant. La popularité ne vient habituellement qu'aux hommes dont l’art consiste à faire naître des préjugés qu'ils exploitent. Le jour de l'abandon arrivait pour les Jésuites. Ils ne résistaient pas, ils ne pouvaient pas résister à ce choc multiple, qui les enveloppait de toutes parts; mais à l'encontre de tant de précipitations judiciaires, il surgit au sein des Parlements de courageuses minorités, qui ne consentirent point à flétrir la Religion et la justice. À Rennes, à Bordeaux, à Rouen, à Toulouse, à Metz, à Dijon, à Pau, à Grenoble, à Perpignan, à Aix surtout, où la voix de Monclar avait éclaté, de longs conflits s’élevèrent. Les passions s’agitaient au sein des cours; plus d'une sinistre prédiction , qu'un prochain avenir devait réaliser, se fit entendre. Ces orageuses délibérations mettaient en question le principe chrétien et le pouvoir monarchique, la liberté
ciélé, mais même qu'il faisait grand cas de plusieurs de ses membres, lorsque le devoir de sa place le mit dans la nécessité de donner son avis sur ces Constitutions; qu’incapable de le faire par haine ct partialité (sentimenis qui n’enfrèrent jamais dans sa belle âme), il rejela, au contraire, toute impulsion étrangère à son opinion personnelle. J'ai vu et lu une foule de lettres anonymes qui lui furent adressées (par quelques Jansénistes sans doute); elles étaient pleines de fiel et d’amertume, mais aussi de faits et de recherches profondes : il dédaigna d’en faire usage, et, plus tard, même de les lire. » | 1 Mémoires inédits de M. le président d'Eguilles , 11° part, art. 6, p. 304,
de la conscience et l'intolérance philosophique, le droit de la famille et le droit des accusés.
Les Parlements étaient les sentinelles préposées à la garde des intérêts sociaux : dans toute autre circonstance, ils les auraient protégés; mais on les conviait à détruire un Institut religieux dont plus d’une fois ils avaient jalousé l'influence sur les populations. Il y avait solidarité de corps, esprit de vengeance, désir immodéré d’étendre ses attributions : de pareilles causes l’emportérent. On vit les magistrats se constituer tout à la fois arbitres, accusateurs et témoins. Ils n’écoutérent point les Jésuites en leur défense; ils ne surent que proscrire, et le parti était si bien pris d'avance qu'à Aix une majorité primitive de vingt-neuf voix opprima une minorité de vingt-sept. Cette minorité comptait quatre présidents à mortier : Coriolis d'Espinouse, de Gueydan, Boyer d'Eguilles et d'Entrecasteaux. Elle avait dans ses rangs Montvallon, Mirabeau, Beaurecueil, Charleval, Thorame, Despraux, La Canorgue, de Rousset, Mons, de Coriolis, de Jonques, Fortis et Camelin. Ces magistrats n'osaient pas juger la plus grande et la plus difficile des affaires, sans imstruclion, sans pièces, sans rapport. On avait calculé les suffrages : les ennemis des Jésuites savaient qu'une majorité de deux voix leur état acquise, 1ls passèrent outre. Cette contrainte morale, qui a quelque chose de révolutionnaire, pouvait être mal interprétée ; dans les mémoires inédits du président d'Eguilles, nous trouvons ce qu'en pensèrent ces hommes de profonde convictien. Le président se plant au roi de la violence qu'on a cherché à leur faire subir, ct, équitable même en racontant les iniquités dont des résistances consciencieuses furent les victimes : 1l ajoute :
« Voilà, Sire, bien des choses que j'aurais bien voulu me cacher à moi-même. Elles m'ont surpris d'autant plus que je ne devais pas les attendre d’un corps de magistrats, tout rempli d'honneur et de probité, parmi lesquels, certainement, il n°y en a pas un seul qui füt capable de la moindre fausseté, de la moindre injustice pour un intérêt personnel. Il semble que les excès où l'on se porte en corps ne sont ceux de personne : l1niquité disparait en se partageant, et l'on ose tout, parce qu'on ne se croit responsable de rien personnellement. Ce n'est pas
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qu'il n'en coûte d'abord, mais le mauvais exemple fait faire Un premier pas, la vanité un second, l'ambition quelquelois un troisième ; ensuite, le faux honneur, la honte qu'on trouverait à reculer, les préjugés d'une compagnie, sa prétendue g gloire, son prétendu intérêt, la colère contre ceux qui attaquent, tou tes les passions soulevées se réunissent, corrompent insensiblement la plus belle âme, et finissent par mettre l'esprit et le cœur dans une espèce de convulsion habituelle où il n’y a plus d'yeux pour la vérité, plus d'amour pour la justice, presque plus de liberté pour le bien; de manière que, sans le vouloir, ct presque toujours sans le’ croire, les plus honnêtes gens, les plus belles âmes, les cœurs les plus humains vont vers le mal aussi bien que les plus méchants hommes, en se déterminant comme eux par la nécessité du moment : l'affaire des Jésuites en fournit au monde un terrible exemple. »
De temps à autre, Louis XV comprenait les AbaiS de la royauté. L'obsession, dont le président d'Eguilles se plaignait avec une pudeur si parlementarement contenue, réveilla dans le cœur du monarque un sentiment de dignité. Le 12 septembre 1762, le Dauphin écrivit la lettre suivante à d'Eguilles, venu à Versailles afin de réclamer justice : « Avant votre départ, Monsieur, pour retourner à vos forctions, je ne puis m'empêcher de vous témoigner toute ma satisfaction du zèle que le président d'Espinouse et vons, à la tête de dix-neuf magistrats, ont marqué, dans l'affaire des Jésuites, pour les intérêts de la Religion et ceux de l'autorité du Roi. Ces deux grands objets, étroitement liés, et que je ne perds pas de vue, m'engagent à vous prier d'assurer les magistrats qui les ont si bien remplis de toute ma bienveillance et de mon estime, et de compter sur les mêmes sentiments pour vous, »
Dans la plupart des cours judiciaires, une imperceptible majorité ! consacra ces sentences, dont les considérants sont à
! On a conservé le nombre des suffrages qui, dans plusieurs cours, se prononcèvent sur les Jésuites. Il est ainsi établi : à Rennes, 32 contre £9; à Rouen, 20 contre 43 ; à Toulouse, 41 contre 39; à Perpignan, 5 contre 4; à Bordeaux, 23 contre 18; à Aix, 24 contre 22. La répartition des votes de toutes les autres cours est la même, et jamais une majorilé si disputée n’a produit un si grand événement.
L'ACHARE
peu près basés sur les mêmes motifs. Mais l’arrèt du Parlement de Bretagne renchérit sur l’exagération des autres. I déclara privés de toutes fonctions civiles et municipales les parents qui enverraient leurs enfants étudier chez les Jésuites à l'étranger ; ces enfants, à leur retour, se trouvaient dans la même exception. Le Parlement de Besancon, les Cours souveraines d’Alsace!, de Flandre et d'Artois, refusérent de s'associer au mouvement de l'opinion. Les tribunaux du royaume se coalisèrent pour déclarer les Jésuites ennemis du bien public; les magistrats de ces quatre provinces et ceux de Lorraine, où régnait Stanislas de Pologne, proclamérent les disciples de saint Ignace « les plus fidèles sujets du roi de France, et les plus sûrs garants de la moralité des peuples. » |
La voie était déblayée; le Parlement de Paris, soutenu par tous ces décrets de proscription, allait proscrire à son tour et frapper à mort la Compagnie de Jésus. Il l'avait assignée au 6 août 1762 ; ce jour-là même il rendit un Jugement par lequel : € Dit qu'il y a abus dans ledit Institut de ladite Société, se disant de Jésus, bulles, brefs, lettres apostoliques, constitutions, déclarations sur lesdites constitutions, formules de vœux, décrets des Généraux et congrégations générales de ladite Société, etc. Ce faisant, déclare ledit Institut inadmissible ,
1 Le cardinal de Roban, Evèque de Strasbourg , avait demandé au roi la conservation des Jésuites d'Alsace, dont le peuple et les magistrats répugnaient à se séparer, Le duc de Choiscul lui adressa de Versailles, le 8 août 1762, la réponse suivante : ;
« Le roi m'a remis la lettre que Votre Eminence lui a écrite pour lui faire part de ses inquiétudes par rapport aux Jésuites d'Alsace et pour lui rendre compte de l'utilité dont ces Religieux sont dans cette province, tant pour l’éducation de la jeunesse en particulier que pour l'avantage de la Religion en général. Sa Majesté me charge de répondre là-dessus à Votre Eminence, en lui faisaut observer qu’elle doit être d'autant plus rassurée sur le sort des Jésuites d'Alsace, que, jusqu’à présent, il ne s’est rien passé dans cette province qui lui donne lieu de craindre les mèmes événements qu’ils ont éprouvés dans une partie du royaume. En effet, quand Votre Eminence ne connaîtrait pas comme elle sait les dispositions du roi par rapport à lout ce qui peut intéresser la religion, elle n’aurait pas moins la satisfaction de voir que son diocèse à joui jusqu’a présent de toute la tranquillité que les circonstances actuelles n’ont point interrompue, ce qui devient pour elle et pour Votre Eminence un nouveau garant de lexécution des intentions du roi, qui ne veut pas que les Jésuites y éprouvent aucun changement dans leur état. Votre Eminence connait l’inviolable attachement avec lequel je fais profession de l’honorer plus que personne. »
Le duc de Choiseul se garda bien de {enir sa promesse, Le Conserl souverain d’Alsace avait maintenu les Pères. Le ministre, à force d’intrigues et de manœuvres, sut enfin obtenir de cette cour la suppression des Jésuites.
par sa nature, dans tout Etat policé, comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité spirituelle et temporelle, et tendant à introduire dans l'Eglise et dans les Etats, sous le voile spécieux d’un Institut religieux, non un Ordre qui aspire véritablement et uniquement à la perfection évangélique, mais plutôt un corps politique, dont l'essence consiste dans une activité continuelle pour parvenir par toutes sortes de voies, directes et indirectes, sourdes et publiques, d'abord à une indépendance absolue, et successivement à l'usurpation de toute autorité. »
Tel est le résumé des griefs et des imputations accumulés contre l’Institut : ce ne sont point des délits dont les Jésuites se seraient rendus coupables, mais des accusations de doctrmes erronées, de faux principes, que le Parlement emprunte aux Extraits des assertions. Et ce n'est pas un individu isolé qui a pu rêver et concilier tant de turpitudes morales; au dire de la cour judiciaire, tous les Jésuites sont coupables d'avoir enseigné en (ous temps et persévéramment avec l’approbaon de leurs supérieurs et généraux « la simonie, le blasphème, le sacrilége, la magie et le maléfice, l'astrologie, l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, l'impudicité, le parjure, le faux témoignage, les prévaricalions des juges, le vol, le parricide, l’homicide, le suicide, le régicide.
» Leurs doctrines de tous les temps ont été favorables au schisme des Grecs; attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l’Arianisme, le Socinianisme, le Sabellianisme, le Nestorianisme; ébranlant la certitude d’aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et du sacrement; renversant l'autorité de l'Eglise et du Siége apostolique; favorisant les Luthériens, les Calvinistes et autres novateurs du seizième siècle; reproduisant l'hérésie de Wiclef; renouvelant les erreurs de Tichonius, de Pélage, des Sémipélagiens, de Cassien, de Fauste, des Marseillais; ajoutant le blasphème à l'hérésie; injurieuses aux saints Pères, aux Apôtres, à Abraham, aux Prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux Anges; outrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; ébranlant
les fondements de la Foi chrétienne; destructives de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mystère de la Rédemption; favorisant l’impiété des déistes; ressentant l'Epicuréisme; apprenant aux hommes à vivre en bêtes et aux Chrétiens à vivre en païens ; offensant les oreilles chastes; nourrissant la concupiscence et induisant à la tentation et aux plus grands péchés; éludant la loi divine par de fausses ventes, des sociétés simulées et autres artifices et fraudes de ce genre; palliant l'usure; mduisant les juges à la prévarication; propres à fomenter des artifices diaboliques; troublant la paix des familles; ajoutant l’art de tromper à l’iniquité du vol; ouvrant le chemin au vol; ébranlant la fidélité des domestiques; ouvrant la voie au violement de toutes les lois, soit civiles, ecclésiastiques ou apostoliques; injurieuses aux souverains et aux gouvernements, et faisant dépendre de vains raisonnements et systèmes la vie des hommes et la règle des mœurs; excusant la vengeance et l’homicide ; approuvant la cruauté et les vengeances personnelles ; contraires au second commandement de la charité, et étouffant même dans les pères et les enfants tous sentiments d’humanité; exécrables, contraires à l'amour filial; ouvrant le chemin à l'avarice et à la cruauté; propres à procurer des homicides et parricides inouïs; ouvertement opposés au Décalogue; protégeant les massacres; menaçant les magistrats et la société humaine d'une perte certaine; contraires aux maximes de l’Evangile, aux exemples de Jésus-Christ, à la doctrine des Apôtres, aux opinions des Saints-Pères, aux décisions de l'Eglise, à la sûreté de la vie et de l'honneur des princes, de leurs ministres et de leurs magistrats, au repos des familles, au bon ordre de la société civile; séditieuses, contraires au droit naturel, au droit divin, au droit positif et au droit des gens; aplanissant la voie au fanatisme et à des carnages homïbles; perturbatives de la société des hommes; créant contre la vie des rois un péril toujours présent; doctrine dont le venin est si dangereux, et qui ne s’est que trop accréditée par de sacriléges effets, qu'on n'a pu voir sans horreur. »
Cet arrêt, où le ridicule s’unit à l’atroce, où la contradiction dans les termes exclut forcément cette unité de doctrines tant
reprochée à la Compagnie, enjoint à tous les Pères de renoncer aux règles de l'Institut; il leur est défendu d’en garder l'habit, de vivre en commun, de correspondre avec les membres de l'Ordre, et de remplir aucune fonction sans avoir prêté le serment annexé à l'arrêt. On confisca leurs biens, on les expulsa de leurs maisons, on dilapida leur fortune {, on spolia leurs riches églises, on dispersa leurs précieuses bibliothèques, on ne leur accorda qu'une pension insuffisante, et qu'il fallait acheter par toute sorte de sacrifices ?. Ces quatre mille prêtres qui, dans leurs Colléges, dans leurs Missions, dans leurs travaux apostoliques ou littéraires, avaient glorifñié le nom de la France, se trouvèrent, de par la sentence, convaincus de tous les crimes possibles, de toutes les hérésies imaginables, depuis l’Arianisme jusqu’au Luthéranisme , et réduits à la misère où
1 La fortune des Jésuites en France, sans compter leurs biens des colonies, s’élevait de 56 à 60 millions, ainsi répartis en 4760 : De biens-fonds improductifs, tels que vastes bâtiments, meubles , bibliothèques et sacristies. . . . . 20 millions. De capitaux productifs, dont le revenu servait à acquitter 550,000 livres d’impositions ecclésiastiques ou civiles. . 41 D'autres propriétés, dont le revenu payait les inlérèts de 4 millions de dettes et l’entretien des bätiments. . . . 7 De 20 millions, dont le revenu servait à l’entretien, à la nourriture, aux voyages de 4,060 Religieux; ce qui élevait la dépense de chaque Jésuite à 300 francs à peu POSER OR NS RCA. US SN RU Total, + 7,01 CONNUE Dans ce chiffre ne sont pas compris les dons ou aumônes, surtout pour les Mai-
sons-Professes.
2 Les Parlements de France assignèrent vingt sous par jour à chaque Jésuite, Celui de Grenoble alla jusqu’à trente; mais la cour du Languedoc n’en accorda que douze. Une anecdote assez singulière fit modifier cette parcimonie. Toutes les fois qu’une chaîne de galériens passait à Toulouse, les Jésuites avaient la charge d’en prendre soin; ils leur donnaient un repas, et, atin d’habituer de bonne heure leurs élèves à la vertu ainsi qu’à la piété, ils faisaient servir les forçats par les enfants des familles les plus distinguées. Quelque temps après l'arrêt provisoire qui anéantissait la Compagnie, une chaine de galériens traversa la ville. Conformément à l'usage, le Parlement décida qu’ils dineraient aux frais des Jésuites. On en tit prévenir le séquestre, et la dépense fut fixée à dix-sept sous par tête. Ainsi on prenait sur le bien des Jésuites dix-sept sous pour un diner de forçat, et on n’en altribuait que douze par jour à chaque Père. Ce contraste frappa si vivement l’esprit du peuple, qu’afin d'échapper au ridicule qui ne lui était guère épargné, le Parlement, toutes chambres assemblées , arrêta que sa générosité s’élèserait au chiffre des autres cours du royaume.
Le Parlement de Paris n’accordait celte pension alimentaire qu’aux Profès : les Scolastiques en étaient privés. On ne voulait plus qu’ils fussent Jésuites, et on enlevail à ces jeunes gens le droit de rentrer dans leur patrimoine et la faculté de pouvoir hériter. On les déclarait morts civilement en même temps qu’on les rappe- Jait à la vie civile,
À la honte de blasphémer l'Institut qu'ils avaient fait vœu de suivre jusqu'à la mort. Ce vœu fut le serment impie d’une régle impie. |
Des tribunaux catholiques venaient de donner au monde un fatal exemple ; les écrivains protestants ne craignirent pas de le leur reprocher. « Cet arrêt du Parlement, dit Schœll !, porte trop visiblement le caractère de la passion et de l’mjustice, pour ne pas être désapprouvé par tous les hommes de bien non prévenus. Exiger des Jésuites l'engagement de soutenir les principes qu'on appelle les libertés de l'Eglise gallicane, était un acte de tyrannie; car, quelque respectables que ces principes paraissent, ils n'étaient pourtant, selon l'opinion des docteurs les plus savants, que problématiques, quoique probables , et nullement articles de foi. Vouloir forcer les Jésuites à repousser les principes: de morale de l'Ordre, c'était décider arbitrairement un fait historique manifestement faux et controuvé. Mais dans les maladies de l'esprit humain, comme celle qui affectait la génération d'alors, la raison se tait, le jugement est obscurci par les préventions. Les Jésuites opposérent la résignation aux persécutions dirigées contre eux. Ces hommes qu'on disait si disposés à se jouer de la Religion refusérent de prêter le serment qu'on exigeait d'eux. De quatre mille Pêres qu'ils étaient en France, à peine cinq s'ÿ soumirent. »
La Compagnie n'existe plus dans le royaume très-chrétien. Ses membres sont dispersés; on les force à rompre des vœux qué la loi ne reconnait plus, qu’elle poursuivra avec l’acharnement des passions de parti. On excite à l’apostasie, on offre d'immenses avantages aux enfants qui consentiront à renier leur mère outragée, et, au dire d’un écrivain protestant, à peine cinq Jésuites, sur quatre mille, trahissent-ils les serments dont ils sont juridiquement déliés. C’est le plus bel éloge qui ait jamais été fait d'une association religieuse.
La tyrannie en simarre ne devait pas s'arrêter sur la pente procédurière où elle s'était engagée. Les Jésuites disséminés se voyaient appelés par les Evêques et par les peuples. Ils ne pouvalent plus former l'enfance à la vertu et aux belles-lettres;
Cours d'histoire des Etats européens, À, x1, p. 51 et 52,
5 Æ l’âge mûr se pressait autour des chaires évangélique, afin de recueillir leur enseignement. Ils étaient pauvres, mais leur cœur contenait une surabondance de richesse, et leur zèle ne restait pas oisif. [ls furent tout à la fois Missionnaires et directeurs des âmes. Les Jésuites ne s'étaient pas défendus , leur apologie éclatait après coup; le Parlement n’osa même pas tolérer ce tardif appel à l'opinion publique. Deux prêtres, accusés d’avoir censuré les arrêts du Parlement , se virent condamnés à être pendus : l'arrêt fut exécuté. Les Cours de justice et leurs alliés s'inquiétaient de ce mouvement de l’opinion, qui tournait contre eux. Les Jésuites, répandus dans les villes et dans les campagnes, effrayaient la philosophie et la magistrature. D'Alembert fit part de ses craintes à Voltaire ; le
patriarche de Ferney, qui n’aimait pas les proscripteurs, Nu
répondit *, le 18 janvier 1763 : « Les Jésuites ne sont pas encore détruits : ils sont conservés en Alsace ; ils prêchent à Dijon, à Grenoble, à Besançon. Il y en a onze à Versailles, et un autre qui me dit la messe?. » | La blessure faite à l'Institut de saint Ignace avait retenti dans tous les cœurs catholiques. Les pères de famille cherchaient à quels maîtres ils confieraient désormais l'éducation de leurs enfants, les hommes sensés déploraient la perte de cette Compagnie 5, qui entretenait dans les peuples les sentiments de religion; qui se présentait partout où il y avait quelque bien à opérer, des lumières à répandre, des ignorants à instruire, de grands sacrifices à faire. Tous, dans l'amertume de
1 Œuvres de Voltaire, t, LXVHI, p. 239.
2 Ce Jésuite, recueilli par Voltaire, se nommait le Père Adam. Au dire de son hôte, il n’était pas le premier homme du monde.
3 Le duc de Choiseul ef le Parlement firent composer alors Arbre géographique que nous reproduisons {el qu’il fut adressé aux princes et aux magistrats. Cet Arbre géographique est conforme au dernier catalogue général de la Compagnie de Jésus, imprimé à Rome en 4749; mais il ne représente pas l’état de JOrdre en 4762. A cette époque l’Institut de saint Ignace comprenait une Assistance de plus, celle de Pologne, érigée en 1756 par la xvine Congrégation Générale, et formée des deux Provinces de Pologne et de Lithuanie, qui furent divisées et constituèrent les quatre Provinces de grande Pologne, de petite Pologne, de Lithuanie et de Mazovie. ;
Les deux Médailluns ne sont pas aussi exacts que l’Arbre géographique. Leur titre et leurs indications peuvent induire en erreur.
Les établissements des Jésuites dans les Provinces-Unies n’étaient pas plus secrets que ceux des autres religieux et des prètres séculiers eux-mêmes, Pour les
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