‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques (volume 3)Chapitre 6 sur 22 · CHAPITRE LL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LL

Situation des esprits en Europe. — La Compagnie de Jésus en face des adversaires de l’ordre social. — Tous ont pour premier but la destruction des Jésuites. — Le marquis de Pombal a Lisbonne. — Son caractère. — IL est protégé par les Jésuites, — 11 domine le faible Joseph 1er. — Ses mesures et son arbitraire, — Il règne sur le roi en lui faisant peur de complots chimériques, — Pombal comprend que, pour rester seul maitre de la position, il faut éloigner les Jésuites. — I cherche à détacher le roi des Pèrés de l’Institut. — Exil des Pères Ballister et Fonséca. — Causes de cet exil. — Monopole administratif. — Tremblement :le terre de Lisbonne. — Courage de Pombal et des Jésuites. — Charité du Père Malagrida. — Le roi revient de ses préventions contre la Société. — Pombal n’est pas d'intelligence avec la secte encyclopédique. — Différence de leurs plans. — Pombal rêve d'établir une espèce de religion anglicane en Portugal.—Il calomnie la Compagnie de Jésus dans ses Missions. — Traité d’échauge entre l'Espagne et le Portugal. — Les sept Réductions de Uruguay et la colonie du Saint-Sacrement. — Motifs de cet échange, — Les mines d’or des Jésuites. — Les deux cours chargent les Pères de préparer les Néophytes à l’émigration. — Les Pères Barreda et Neydorffert. — Les Jésuites, au risque de perdre le Christianisme et leur popularité, obéissent à l'injonction. — On les accuse de soulever les Indiens. — Concéssions qui deviennent funéstes. — Leur obéissance les compromet dans les deux camps, — Les Néophytes se révoltent, — Proscription des Jésuites au Maragnon. — Les Indiens sont vaincus parce qu’il n’y a pas eu accord entre eux. — Expulsion des Jésuites. — On se met à la recherche des mines d’or. — Il est démontré qu’il n’y en a jamais eu.— Pombal pamphlétaire contre les Jésuites. — Les rois d’Espagne, Ferdinand VI et Charles IN, font brûler son ouvrage, — Don Zevalos et Guttierez de La Huerla. — Les Jésuites disculpés par les autorités espagnoles, — Leur éloge des Réductions du Paraguay. — La timidité des Jésuites enhardit Pombal, -- 1] demande à Benoit XIV un bref de réforme. — Benoit XIV et le cardinal Passionei. — Le capucin Norbert protégé par Passionei. — Le commerce des Jésuites au Paraguay et dans les Missions. — Ce que c'était que ce négoce. — Edit de Philippe V qui lapprouve. — Pombal s’imagine que les Jésuites ont dévié de leur Institut. — 11 prétend les y ramener. — Benoit XIV mourant se laisse forcer la main, et signe le bref de visite el de réforme. — Le cardinal Saldanha et Pombal. — Les Jésuites, confesseurs du roi ét des infants, enlevés de la cour. — Le Provincial Henriquez et le Général de l'Ordre enjoignent de garder le silence et d’obéir, — Mort de Benoit XIV. — Saldanha exerce des pouvoirs périmés. — I condamne les Jésuites comme convaincus de commerce illicite. — Election de Clément XII. — Son caractère, — Le Général des Jésuites, Laurent Ricci, se plaint du cardival Saldanha et des mesures prises sans contradicteurs. — Exil des Pères Fonséca, Ferreira, Malagrida et Torrès.— Le Père Jacques de Camera.— Attentat à la vie de Joseph Ier. — Le marquis de Tavora accusé, — Après trois mois de silence, on larrète avec sa famille. — Motifs secrets de la colère de Pombal contre les Tavora. — Le tribunal de l’Znconfidence présidé par Pombal. — Les Tavora à la question. — Le duc d’Aveiro dans les tortures s’accuse lui-même. — J] accuse ses parents et les Jésuites. — Il se rétracte. — Supplices de ces familles. — Arrestation de huit Jésuites. — Malagrida, Mattos et Jean-Alexandre condamnés à mort. — Les autres Jésuites en suspicion. — Manifeste de Joseph Ier aux Evèques portugais. — Deux cents prélats catholiques protestent contre cet écrit. — On enlève les Missionnaires de toutes les Réductions. — Faux bref pour l'expulsion des Jésuites du Portugal, — Pombal en fait partir un premier convoi pour les Etats pontificaux. — Les Dominicains de Givita-Vecchia les accueillent. — Le cardinal Saldanha cherche à gagner les jeunes Jésuites. — Pombal, dé-

bairassé des Jésuites, S’uccupe de son schisme national, —:Le Père Malagrida, condamné comme régicide, est brûlé comme sorcier, — Son jugement par l'Inquisition, dont Pombal est le créateur. — Proscription de Ja Compagnie de Jésus en Portugal. — Les Jésuites prisonniers. — Lettre du Père Kaulen. — L’exemyple de Pombal encourage les adversaires de la Société. — On ressuscité toutes les vieilles calomnies. — On invente un Père Henry brülé à Anvers. — Ambroise Guis et son héritage, — Faux arrèt du canseil. — Les Jésuites condamnés à restituer huit millions. — Le Père Girard et Catherine La Cadière. — La jeune fille illuminée et le Jésuite crédule. — Intrigues des Jansénistes. — Le Parlement d’Aix acquille le Père Girard. — Le Père Chamillard mort appelant de la bulle.— Les miracles faits à son tombcau.— Le Père Chamillard ressuscite. — Sa lettre.

Tant que la Société de Jésus n'eut qu’à lutter contre l'instinctive cruauté des sauvages, contre les haines périodiques des Huguenots, des Universités et des Jansénistes, on la vit s'opposer aux attaques et souvent même jeter dans le camp ennemi la division ou la honte. Forte du principe d'autorité qu’elle proclamait sous tous les modes de gouvernement, elle avait jusqu'alors, à quelques rares exceptions près, trouvé dans les chefs des peuples un constant appui, une intelligente protection qui tournait à l'avantage des nations et des princes. De Rome, le centre de la catholicité, elle régnait par le martyre ou par l'humilité, par les services rendus à l'éducation ou par la gloire littéraire. Le Saint-Siége la présentait dans ses batailles théologiques comme l'avant-garde et la phalange sacrée de l'Eglise; mais, au contact d’une nouvelle école qui sapait les trônes en flattant les rois, qui détruisait la morale en calomniant la vertu:et en glorifiant le vice, les monarques avaient vu se glisser dans leurs âmes un sentiment de crainte et d'égoisme. Endormis sur le trône, ils ‘voulaient vivre heureux , sans songer que ce bonheur viager serait la mort de leur empire. Pour ne pas être agité dans leur royale fanéantise, ils laissaient un à un briser entre leurs mains les ressorts de la puissance publique. Ils s’annihilaient pour le bien, ils n’évoquaient une somnolente énergie que pour consacrer le mal.

Dans cet affaissement de la force sociale, dans cette décomposition du pouvoir, que les philosophes du dix-huitième siécle, nés d'une orgie de la Régencé, firent accepter comme un progrès, les Jésuites furent désignés à toutes les colères. Il fallait leur passer sur le corps afin d'arriver au cœur de la vieille unité; on remua le ciel et le terre. Les incrédules eu-

rent foi dans l'Eglise; les Gallicans condescendirent à proclamer l'infaillibilité du Pape, les extrèmes se rapprochérent ; il y eut une ligue de toutes les vanités, de tous les rèves, de toutes les erreurs et de tous les préjugés. On‘y enrôla les ministres des rois ainsi que les ennemis des monarchies, les propagateurs de l'impiété et quelques prélats dont la capacité n'était pas au niveau de leurs turbulentes vertus. Le Saint- Siége élait entré dans la voie des concessions. Par amour de la paix, 1l se laissait dépouiller de ses droits, il sacrifiait son iniliative à des besoins factices, il atermoyait avec les passions pour essayer de les calmer où tout au moins de les diriger.

La Compagnie de Jésus avait signalé en Europe ces sources de désordres intellectuels; elle s’y était opposée, tantôt avec audace, tantôt avec modération ; elle avait lutté contre les sectes séparées de la Communion catholique, elle luttait contre le Jansénisme fomentant la guerre civile au sein de l'Eglise. Un nouvel allié était né de ces éternels adversaires. Cet allié, c'était le Philosophisme, qui, marchant plus franchement à son but, s'attaquait à toutes les religions établies ct se faisait une arme de leurs dissensions intérieures pour les traduire au tribunal de ses poètes érotiques ou de ses rhéteurs ampoulés. Les nouveaux maîtres proclamaient l'indifférence et la vertu spéculative pour tout principe; ils s’arrangeaient un Dieu et un monde à leur guise, sans foi et sans culte; ils se plaçaient sur un terrain encore inexploré. Leur esprit frondeur prodiguait le sarcasme aux choses saintes, ils envenimaient les querelles entre l'Episcopat français et les Parlements; ils tournaient en ridicule les billets de confession et les refus de sacrements *, grave question

1 Les difficultés qui surgissent dans les matières de foi ou de discipline ecclésiastique sont loujours sérieuses et compliquées; elles entrainent à leur suite des dangers, elles provoquent souvent des révolutions, L'affaire des billets de confession et des refus de sacrements avait une double origine; elle fenait au for intérieur et à la loi civile. La bulle Unigenitus, sollicitée par PEglise de France, surtout par Fénelon, comme lPunique moyen de mettre un terme au Jansénisme, walteignit pas entièreinent le but qu’elle se proposait, Louis XIV, le Régent et Louis XV, avec les Parlements et la presque unanimité du Clergé, eurent beau l’accepter, il se trouva quelques Evèques et un certain nombre de réguliers et de séculiers qui se firent appelants. Nous avons dit à quel point les choses en étaient sous la régence de Philippe d'Orléans, on a vu la part que les Jésuites y prirent ; il faut

raconter en peu de mots l’origine des refus de sacrements. On Paltribua aux Jésuites ; en étudiant les écrivains du Jausénisime, on est tout étonné d’apprendre que ce ne

DE LA COMPAGNIE DE JESUS, 121 que Voltaire tua sous le feu de ses moqueries. Les philosophes du dix-huitième siècle tendaient à l’anéantissement des idées pieuses par toutes les routes possibles ; ils en ouvraient de nouvelles à leur besoin de destruction. Le Catholicisme était la Religion seule immuable et la plus populaire; ce fut sur elle qu'ils concentrérent leurs efforts. Dans cette levée de boucliers, les Jésuites ne se déguisèrent pas que tant d’assauts habilement combinés devaient porter un coup funeste à leur Ordre; mais ils avaient à sauvegarder la foi des peuples. On les vit se jeter

son( pas les Pères de la Compagnie qui inventèrent ces précautions et qui les poussorent jusqu’a l'abus. -

Eu 1720, Baudry, lieutenant de police, fit comparaitre devant lui environ trois cents Jansénistes, prêtres pour la plupart; un certain nombre furent exilés. Dorsanne, à la page 64 du tome 11 de son Journal, nomme l’auteur d’un pareil acte. « Celle procédure, dit-il, avait été imaginée par le Père de La Tour, Général de l'Oratoire. » L'abbé Couet, le confesseur du cardinal de Noailles, et l'un des agents les plus actifs de la secte, « voulant, raconte Dorsanne, faire entrer l'abbé Dubois dans ce genre de procédure, en-avait dressé Je projet et le lui avait envoyé. » Ainsi ce ne sont pas les Jésuites qui persécutent les Jansénistes, mais les Jansénistes miligés qui poursuivent les Jansénistes exaltés. Le premier réfus de sacrements, toujours au témoignage de Dorsanne, eut lieu en 4721. Le curé de Saint-Louis en- Pile ne consenlit point à administrer l’Oratorien Lelong, qui ne voulait pas rélracter son appel. Le second exemple de ce refus est signalé dans la ville d'Arles en 1722. L'abbé Boche, appelant, est sur le point de mourir; le Père Savornin, de l'Ordre de Saint-Dominique, refuse de Pabsoudre ; le prètre qui l'administra fut interdit par l’archevèque, Ces faits se multiplièrent ; bientôt on &äemianda aux malades leurs billets de confession, pour savoir s'ils avaient été secourus par un prèlre orthodoxe. Mème avec nos idées de tolérance, cctte mesure sera légitime aux yeux de tout homine qui comprend assez largement la liberté pour laisser aux autres le droit qu'il s'accorde à lui-même. Si on veut vivre el mourir catholique, il faut bien <e soumettre aux prescriptions de l'Eglise catholique, qui ne nous contraint pas à accepler sa loi, mais qui nous repousse de son sein si nous b’avons pas voulu y rentrer. Cependant celte mesure des billets de confession eut des conséquences si funestes qu’on ne sait si on doit Papprouver ou la blamer. Les Jansénisies se plaçaient dans une situation particulière et qu'aucun sectaire n'avait encore adoptée. Les hérétiques, en se séparant du corps de l'Eglise, se glorifiaient de rompre sa communion el son unité, ils auraient rougi de participer à ses sacrements. Le Janséniste fut plus perfide : il osa ètre enfant de l'Eglise malgré elle, et il maintiut son dire jusque dans les bras de la mort.

L'usage des billets de confession pour les malades est expre-sément établi dans les avis de saint Charles Borromée et dans l’un des conciles de Milan. L'assemblée du Clergé de 14654 l'avait consacré; le cardinal de Noailles en recommanda luimeme l'observation. Les Jésuites, s’ils y dnt eu part, exécutèrent ce que Pépiscopat chjoignait. On a prétendu qu'ils avaient inspiré et poussé la mesure aussi loin que possible, Les preuves de celte accusation manquent partout. L’immixtion du Parlement dans ces affaires de conscience, qui ne sont pas du domaine de la police publique, rendit le mal incurable. Le Parlement prèta aux Jansénistes une imprudente protection qui alla jusqu’aa sacrilége. 11 fit profaner les sacrements, il condamma les curés à administrer les hommes qui déclaraient persévérer dans l'erreur, Souveut il força les prêtres à porter le viatique entre des soldats que la force judiciaire requérail pour sanctionner ses coupables arrèts. De 1738 à 1759, ce scanda'e envahit la France; il fourpitl aux adv rsaires de la Religion le droit d'eutrage ct de moquerie ; la faiblesse du gouvernement fit le reste.

dans l'arène ct, sans mesurer la force de leurs ennemis, combattre avec la parole et avec la plume. Ces savantes discussions, auxquelles le Père Berthier et les autres disciples de saint Ignace conviaient les novateurs, pouvaient entraver leur marche; elles les forçaient à démasquer avant le temps leurs secrètes batteries ; elles éclairaient le gouvernement sur des projets dont il leur eût été opportun de mer encore l'existence. Le Parlement, hostile aux philosophes, proscrivait d'une main les ouvrages qu'il encourageait de l'autre. Il sévissait en corps contre les doctrines impies ou révolutionnaires, il y applaudissait individuellement ; “il laissait se détendre le frein modérateur des peuples. Pour peu qu'on fit une guerre sourde ou patente aux Jésuites, 1l accordait droit de passe à toutes les idées subversives. Engagés dans des luttes sans dignité et forts de l'appui que la magistrature leur offrait, les Jansénistes évoquaient chaque conflit sacerdotal à la barre de la Grand'Chambre. Ils vivaient en opposition avec la loi catholique, ils voulaient mourir impénitents et absous par elle. Ils niaient son autorité souveraine, et, par une dérision de la conscience, ils l'appelaient à leurs derniers moments pour la braver et la compromettre.

Cette situation intolérable prêtait des armes à toutes les passions. La malignité publique fut tenue en éveil par le bruit que l'on sut faire des refus de sacrements. Les Evêques, le Clergé et les Ordres religieux remplissaient un devoir. Dans son accomplissement, 1l y eut peut-être des abus, des excès ; quelques prêtres poussèrent les précautions Jusqu'à l'intolérance; les Jansénistes et les philosophes s’attachérent à montrer partout la main des Jésuites. Les Jésuites furent dévolus aux inimitiés; ils avaient, disait-on, provoqué la bulle ÜUnigenitus, et c'était à cette Constitution apostolique qu'il fallait faire remonter les désordres. On avait trouvé un levier pour battre incessanment en brèche les Péres de l’Institut, on l'employait à toute fin. Les Jansénistes et les Parlementaires se coalisaient avec les Encyclopédistes pour miner la Société; les plus ardents concevaient même déjà la pensée de la dissoudre. L'orage s'amoncelait à l'abri de tant d'intelligences et de tant de vœux opposés qui néanmoins se réunissaient dans une espérance commune; il

Dé

éclata sur le point où personne n'aurait osé le signaler. Le Portugal fut le premier des royaumes catholiques qui entra en campagne. s | Il y avait à la cour de Lisbonne un ministre qui, pour éterniser son ascendant sur Joseph Ie, ne craignait pas de le tenir en tutelle et de remplir son imagination de fantastiques complots contre ses jours. Ce ministre se nommait Sébastien Carvalho, comte d'Oeyras, marquis de Pombal. Né en 1699, à Soure, d’une famille sans fortune, Pombal, car c'est sous ce titre qu'il est connu dans l'histoire, ne manquait ni d'énergie ni de talents administratifs. Souvent son énergie dégénérait en violence *, plus souvent encore la vigueur de son csprit était obseurcie par des manœuvres hypocrites, par une avidité sans frein et par des colères jalouses qui, avec son caractère, devaient l'emporter dans des voies sanglantes. Orgueilleux, despote, vindicatif, cet honme, qui n'entreprenait le bien qu'à coups de hache, s'était pris en Allemagne et en Angleterre d'une haine profonde pour les Religieux et pour la hiérarchie ecclésiastique. La noblesse portugaise l'avait repoussé, il se déclara son ennemi, et lorsque, le 31 juillet 1750, Jean V mourut, laissant la couronne à don Joseph, son fils, Pombal comprit qu'un grand rôle lui était destiné. Ce prince, comme la plupart des monarques de son siècle , était soupçonneux, timide, faible, voluptueux, toujours prêt à accorder sa confiance au moins digne et au plus courtisan. Pour arriver au ministère, il fallait avoir l'approbation du Père Joseph Moreira, confesseur de l'infant devenu roi. Pombal avait préparé ses plans de longue main : à force d'artifices, il s'était insinué dans l'amitié des Jésuites ?; il avait gagné leur

1 La violence et la cruauté étaient si bien enracinées dans la famille Carvalho, qu’à Oeyras même il existail un legs pour la constater. Chaque dimanche, Ie curé devait, à la messe paroissiale, réciter trois fois le Pater noster avec les fidèles pour que le Ciel les déhivrât (ous de Ja fureur des Carvalho.

2 On lit à la page 25 de l'Histoire de la chute des Jésuites, par le comte Alexis de Saint-Priest, les lignes suivantes : « En poursuivant la Société, il (Pombal) ’accusait pas les Jésuites d’appartenir à un Institut coupable ni de professer des maximes immorale® et mau vaises: il leur reprochait seulement d’être restés moins fidèles que leurs devanciers aux principes de saint Ignace, el mème il se faisait gloire d’être attaché âu tiers-ordre de Jésus et d’en vbserver les pratiques, » L’historien de la Chute des Jésuites est complétement dans le vrai pour la premiere partie de sa proposition, il n’en sera pas de même pour la seconde; car si par Tiers-Ordre de Jésus il enteud une congrégation, une affiliation quelconque

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estime par des dehors pieux, et le second de ses fils, encore enfant, était par lui revêtu de l'habit de la Compagnie. Ainsi que beaucoup de ses collègues, le Père Moreira ne croyait pas à l'hypocrisie. Le zèle dont Pombal faisait parade l’éblouit ; il ne vit que ses brillantes qualités. Sans vouloir sonder les vices de ce caractère ‘et les duplicités de cette ambition, 1l tomba dans le piége que l'intrigue lui tendait. L'homme que Jean V avait toujours écarté du pouvoir se trouva tout-à-coup secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Bientôt après il devint principal ministre et, comme il aimait à se l'entendre dire, le Richelieu du Louis XII portugais.

IL connaissait les ombrageuses susceptibilités de son souverain ; il s’imagina qu'en se présentant lui-même en victime, il capterait encore mieux ses bonnes grâces. Dans le mois d'août 1754, il fit signer au roi un décret par lequel il était dit « qu'un ministre d'Etat pourrait bien être assassiné par le manége de quelqu'un.» Un pareil attentat était assimilé au crime de lèsemajesté, et le sénateur Pédro Gonzalès Cordeïro, l'âme damnée de Pombal, fut chargé de faire des informations continuelles et illimitées. Séjan, dans les plus beaux jours de sa tyrannie, n'avait jamais poussé si loin le mépris des hommes. L'arbitraire ne prenait plus la peine de se déguiser; Pombal avait couvert de prisoas les bords du Tage; ceux qui lui étaient odieux ou suspects, prêtres ou gentilshommes, moines ou citadins, les remplirent. La délation était encouragée, il la tenait à sa solde; elle soupconna, elle dénonça. Joseph [* n'eut pas de peine à se persuader que, si la vie de Pombal était ainsi exposée, la sienne devait nécessairement courir des dangers encore plus certains ; 1l trembla, et laissa passer sans contrôle les iniquités de son ministre. Ce dernier redoutait les contradicteurs ; 1l craidépendant de lPInstitut de saint Ignace, M. de Saint-Priest est, comme (ous ses devanciers, dans une erreur complète. I existait à Lisbonne un tiers-ordre et une église de Jésus; mais l’église et le tiers-ordre appartenaient aux Franciscains, appelés les Pères du tiers ordre de la pénitence. Un fiers-ordre de séculiers était établi dars cette église ; Pombal en fut Ie chef ou le ministre; mais cette Congrégalion n’avail rien de commun avec les Jésuites; ils n’ont jamais eu de tiersordre, de fertiaire:, pas plus en Portugal, en Espagne qu'ailleurs. C’est pour cela que tous les écrivains hostiles à la Compagnie en voient partout, et que les mi-

pis(res d'Espagoe, dans leurs correspondances secrètes ou officielles, chercheront à accrédiler ce mensonge historique.

onait que d'autres bouchés ne révélassent au rot le mystère d’épouvante qui l'enveloppait. Quelques hommes dont la franchise lui paraissait trop expansive sont plongés dans les cachots ; c'était un avis pour les autres , ils en profitérent. Mais il sentait qu'il ne lui serait plus possible d'abuser les Jésuites : leur sage attitude , le crédit dont ils jouissaient à la cour, chez les grands et dans le peuple, devaientle perdre tôt ou tard. Pombal se détermina à prendre l'initiative : 1l était audacieux, et il n'avait en face de lui que des hommes timorés; il agissait avant de réfléchir, son succès matériel était donc assuré. Cinq Pères de l’Institut se partageaient la confiance de la famille royale. Moreira dirigeait le roi et la reine, Oliveira instruisait les Infantes, Costa était le confesseur de don Pédro, frère de Joseph ; Campo et Aranjuës, ceux de don Antoine et de don Emmanuel, oncles du roi. | |

L’éloignement des Jésuites ne pouvait pas s’obtenir de haute lutte; Pombal appela l'intrigue à son aide. Il fit entrer le soupçon dans l’âme du monarque; il lui persuada que son frère voulait jouer en Portugal le rôle de tous les Pédro, qu'il se rendait populaire dans cette intention, et que les Jésuites le secondaient. [Il n’en fallait pas tant pour éveiller les inquiétudes de Joseph; Pombal avait mêlé le nom des Jésuites à celui de son frère, dont le roi enviait la grâce chevaleresque : les Jésuites devinrent peu à peu un objet de défiance pour lui. Le ministre s’aperçut des progrès que cette idée faisait dans un esprit sur lequel il avait pleinement assuré son empire; il songea à tirer parti d'une première calomnie. Il nourrit le cœur de ce prince de tous les ouvrages contre la Société de Jésus, en lui recommandant le plus mviolable secret sur ces lectures : elles eurent l’attrait du fruit défendu. Il venait de risquer sur le roi une expérience qui avait réussi, 1l la tenta sur le peuple. 1 inonda le Portugal des œuvres qui, à diverses époques, avaient cherché à flétrir les Jésuites. Quand il jugea que ses arüifices n'avaient plus rien à redouter, il fit rejaillir sur le$ Péres de l’Institut la persécution dont leurs amis étaient déjà victimes. |

Deux Jésuites furent exilés : le Père Ballister, comme soup-

conné d’avoir fait en chaire des allusions contre une idée de Pombal; le Père Fonséca, parce qu’il avait donné un sage avis à des négociants portugais le consultant sur cette même idée. Le ministre avait besoin d’or, les confiscations ne l’enrichissaient pas assez vite; il créa une compagnie du Maragnon qui ruinait le commerce, et, sous peine de bannissement, il fallut admirer le monopole qu'il inventait. Fonséca fit comprendre aux marchands que cette mesure était déplorable. Les marchands adressent une requête au roi; Pombal les proserit ou les jette dans les cachots. Il parlait même déjà de frapper l'Ordre de Jésus, lorsque, le 1° novembre 1755, un tremblement de terre, auquel l'incendie joignit ses ravages, vint porter le deuil et la misère dans Lisbonne. A cette ville si cruellement éprouvée, et où la mort plane avec la dévastation, des hommes de courage et de dévouement sont nécessaires. Pombal fut beau de calme, d'intrépidité et de prévoyance sur ce théâtre d'horreur. Les Jésuites, à ses côtés ou devant lui, se précipitérent dans les ruines et au milieu des flammes pour disputer quelques victimes au trépas. Leurs sept maisons étaient renversées ou brülées !, le malheur des autres fut la seule ca lamité qui put émouvoir leurs cœurs. Leur charité trouva des ressources pour offrir un asile à ces multitudes consternées, à cette foule de blessés que la faim tourmentait, que la douleur et l'effroi rendaient stupides. Ils les rassurèrent en priant avec elles, ils leur apprirent à avoir foi dans l'énergie religieuse; le Père Gabriel de Malagrida et le Frère Blaise furent pour tant d'infortunés une providence dont, sur les débris de Lisbonne, chacun bénissait le nom avec celui de Pombal.

Ces bénédictions du peuple remontèrent jusqu’au trône; don Joseph eut un mouvement de gratitude ou de repentir. Afin de récompenser les Jésuites, il rappela de l'exil Ballister et

1 L'hôtel de Pombal avait été préservé dans le désastre général, el le roi fut {clement frappé de ce fait qu'il ne cessait de l'attribuer à une providence partieulière. Le comte d’Obidos, célèbre par les saillies de son esprit, lui répondit un jour : « Oui, Sire, il est vrai que la maison de don Carvalho a été conservée, mais celles de la rue Suja ont eu le même bonheur, » Or la rue Suja, ou rue de Boue, à Lisbonne, étail le réceptacle de toutes les prostituées, Au dire de Link, dans son

l'oyige en Portugal, le comte d’Obidos expia cette plaisanterie par plusieurs années de prison,

Fonséca ; 1l voulut même qu'on rebâtit la Maison-Professe aux frais de la couronne, et Malagrida prit assez d’ascendant sur cette nature léthargique pour la ramener à ‘des sentiments pieux. Ce retour dérangeait les plans de Pombal, il faisait échouer ses rêves de grandeur. Un péril commun avait confondu dans une même pensée de zèle patriotique les Jésuites et le ministre; le péril n'existait plus, le ministre fit peur au roi, et Malagrida fut banni. On ne pouvait encore frapper l'Ordre tout entier, Pombal se résigne à l’attaquer en détail. Pour Je vaincre, il a besoin de lui chercher des crimes dans les deux hémisphères : les Protestants et les Jansénistes fournissaient à l'Europe un contingent de forfaits, il leur offrit en échange ceux qu'il improviserait en Amérique. Pombal n'avait aucune liaison avec les philosophes du dix-huitième siécle. Leurs idées d’affranchissement et de liberté inquiétaient son despotisme; et, en les jugeant sur leurs écrits, 1l accusait souvent ces hommes de vouloir briser les fers des peuples par le raisonnement. C'était une erreur; mais, comme toutes celles qui $e font jour dans les caractères de cette trempe, elle devait être aussi tenace qu'irréfléchie. Pombal servait les Encyclopédistes français sans les estimer; eux devinrent ses auxiliaires tout en blâmant ce qu'il y avait de trop odieux dans son arbitraire réformateur. Le ministre portugais doutait de tout, excepté de la force brutale; les philosophes espéraient bien en arriver à ce point, la dernière raison du sophisme révolutionnaire ; mais ils jugeaient que l'heure n'avait pas encore sonné. Ces dissidences d'opinion n’empéchaient pas Pombal et les écrivains du dix-huitième siècle de se prêter un mutuel appui pour renverser l'édifice social. Le Portugais s’arrêtait dans ses innovations religieuses au culte anglican ; il espérait ressusciter sur les bords du Tage les sanglantes péripéties du règne de Henri VIIT d'Angleterre: les philosophes le dépassaient dans ses rêves: ils allaient jusqu'à la consécration légalé de l'athéisme. Néanmoins, pour eux ainsi que pour le Portugais, il existait un ennemi dont il fallait se défaire à tout prix: cet ennemi, c'était la Compagnie de Jésus. Pombal avait isolé les Jésuites; il avait frappé de stupeur, d'exil ou de confiscation

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leurs protecteurs et leurs clients ; ils restaient à peu près seuls sur la brèche en face de lui, qui concentrait, qui résumait tous les pouvoirs. Avant de marcher résolument à la destruction de l'Ordre, il voulut procéder par la calomnie. Afin que la preuve ne püt pas renverser trop vite son échafaudage d'imposture, il transporta en Amérique la première scène de son drame.

On a vu qu'à diverses reprises le bruit de mines d’or existant dans les Réductions du Paraguay s'était répandu en Europe, et que ce bruit avait été démenti, d'abord par les faits, ensuite par les commissaires royaux envoyés sur les lieux. L'Espagne savait à quoi s’en tenir sur de pareilles rumeurs, lorsque Gomez d'Andrada, gouverneur de Rio-Janeiro, en 1740, pensa que les Jésuites ne faisaient si bonne garde autour des Réductions du Parana que pour dérober aux regards imdiscrets la trace de cette chimérique fortune. Andrada concut le projet d'un échange entre les deux couronnes, et, pour obtenir les sept Réductions de l'Uruguay, il imagina de céder à l'Espagne la belle colonie dn Saint-Sacrement. Il avait découvert un gouveau Pactole, il en fit part à la cour de Lisbonne, qui s'empressa de négocier avec le cabinet de Madrid. L'échange était trop avantageux à ce dernier pour ne pas être accepté. Le Portugal abandonnait un pays fertile qui, par sa situation sur la Plata, ouvrait ou fermait la navigation du fleuve, et, pour compensation , il ne demandait qu’une terre condamnée à la stérilité. L'Espagne adhéra au traité; mais, comme si les diplomates des deux Etats eussent eu le pouvoir de dire à ces sauvages devenus hommes d’'emporter leur patrie à la semelle de leurs souliers , il fut stipulé que les habitants des sept Réductions cédées iraient défricher loin de là un sol aussi désert qu'inculte. Désirant exploiter tout à son aise les mines d’or dont il avait leurré Je conseil de Lishonne , Gomez d’Andrada avait posé pour condition que trente mille âmes se trouveraient subitement sans patrie, sans famille, et qu'elles pourraient aller à la grâce de Dieu recommencer leur vie errante.

Les Jésuites étaient les pères, les maîtres, les amis de ces Néophytes ; ils avaient une influence déterminante sur eux.

Le 15 février 1750, ils furent chargés par les deux cours signataires du traité et par le chef de l'Institut de disposer le peuple à cette transmigration. François Retz, Général de la Compagnie , expédiait , pour plus de sûreté, quatre copies de son ordre. Après avoir pris toutes les précautions , il ajoutait qu'il se fcrait lui-même un devoir de vaincre les obstacles qui le retenaient à Rome, et d’accourir dans ces vastes contrées pour favoriser, par sa présence , la prompte exécution des volontés royales, tant il avait à cœur de satisfaire les deux puissances. Le Père Barreda, provincial du Paraguay , se met en route ; il était vieux et cassé par l’âge : il nomme pour le remplacer Bernard Neydorffert, qui, depuis trente-cinq ans, résidait parmi les Néophytes et leur était cher à plus d'un titre. Le Jésuite communique cet étrange projet aux Caciques; de tous il reçut la même réponse : tous déclarèrent qu'ils aimaient mieux la mort sur le sol de la patrie, qu’un exil sans terme, immérité, et qui les arrachait au tombeau de leurs aïeux, au berceau de leurs enfants, pour consommer leur ruine. Les Jésuites s’attendaient à ces naïves douleurs : ils s’y associérent, et nous regrettons qu'ils n'aient pas eu le courage de s'opposer à de pareilles violences. Ils connaissaient les sourdes manœuvres auxquelles la Compagnie était en butte ; ils n'ignoraient pas que des coalitions de préjugés ou de haines se formaient contre elle ; ils crurent les conjurer en se faisant les auxiliaires des cabinets de Madrid et de Lisbonne, qui trafiquaent des Néophytes comme d'un bétail. Cette condescendance fut un tort qui, au lieu de les préserver, hâta leur chute. Pombal les voyait tenter d'inutiles efforts pour calmer l'irritation des Indiens, il aceusa les Mission naires d'entretenir sous main le mécontentement. Les Pères, bien loin de résister, se prêtaient avec un douloureux abandon aux mesures que la cupidité et l'ambition suggéraient : Pombal sentit que de pareils adversaires étaient vaincus d'avance. Il se servit d'eux pour désorganiser les Réductions", et pour les écraser, tout en peignant les Missionnaires comme des fauteurs de révolte.

1 Le fraité d'échange avait été conclu avant que Pombal arrivat au ministère ; ministre, il en pressa l'exécution, et en exagéra les conséquences,

Les Péres avaient la clef de l'échange immoral proposé par la cour de Lisbonne; 1ls savaient que la dispersion des Néophytes n'était réclamée qu'afin de laisser aux agents portugais la faculté de tarir les fabuleuses mines d’or auxquelles les Jésuites puisaient d’une manière si discrète. La vérité et l'honneur de l’Institut étaient engagés dans la question, ils aimèrent mieux seconder leurs ennemis que de s'appuyer sur leurs amis. [ls entraient dans cette funeste voie des concessions qui n’a jamais sauvé personne, et qui a perdu plus d’une juste cause, en jetant un vernis de déshonneur sur ses derniers moments. Les Jésuites s ’effrayérent des elameurs soulevées autour d'eux ; ils crurent en amortir le coup en pactisant avec ceux qui le dirigeaient. Pour ne pas soulever une tempête peutêtre utile alors, ils se résignèrent au rôle d’'hécatombes involontaires et de martyrs par concession, le seul chemin qui conduit à la mort sans profit et sans gloire. Les Indiens en appelaient à la force afin de paralyser l'arbitraire ; l'arbitraire incrimina les Jésuites, et Pombal les dénonça à l'Europe comme excitant ouvertement les peuples à l'insurrection, Les Jésuites n’eurent pas l’heureuse pensée d’être aussi noblement coupables. Des intrigues de catholiques se coalisaient pour tourner à mal leurs actions, un écrivain protestant se montra plus équitable, et Schæll put dire? : « Lorsque les Indiens de la colonie du Saint-Sacrement, attroupés au nombre de dix ou quatorze mille, exercés dans les armes et pourvus de canons, refusérent de se soumettre à l'ordre d'expatriation, on ajouta difficilement foi aux aux assertions des Péres d’avoir employé tout leur pouvoir pour les engager à l’obéissance. IL est cependant prouvé que les Pères firent, extérieurement du moins, toutes les démarches nécessaires pour cela; mais on peut supposer que leurs exhortations, dictées par le devoir, mais répugnant à leur sentiment, n'avaient pas toute la chaleur qu'ils leur auraient donnée dans une autre occasion. Une pareille supposition ne suffit pas pour construire une accusation de révolte, Que deviendrait l'histoire, que deviendrait la justice, si, sur les assurances d’un ministre, des-

! Cours d'histoire des Elats européens, 1. XAx'xX, p. 54.

tituées de preuve, il était loisible de flétrir la réputation d'un homme ou d’une corporation? »

Par amour de la paix, les Jésuites se plaçaient entre deux écueils : d’un côté, ils s’exposaient aux justes reproches des Indiens; de l’autre, ils se mettaient à la discrétion des adversaires de l’Institut. On allait calomnier jusqu’à leur incompréhensible abnégation, et ils se dépouillaient de leurs armes au moment même où on leur imputait de s’armer. Les Néophytes avaient en eux la confiance la plus illimitée; les Missionnaires pouvaient d’un mot soulever toutes les Réductions et, par une guerre entre la métropole et les colonies, faire vibrer au cœur des Indiens ce sentiment d'indépendance qu'ils avaient eu tant de peine à refouler. Ils n’osèrent pas évoquer une pensée généreuse; ils prêchèrent l'obéissance à la loi, et ils se virent en butte aux traits des deux partis. |

Les familles bannies attribuèrent à leur faiblesse lès maux dont elles se voyaient les victimes; elles menacèrent, elles poursuivirent même quelques Jésuites, qui, comme le Pére Altamirano, se croyaient forcés dans l'intérêt général d'accepter les fonctions de commissaires chargés de l'exécution du traité d'échange. À la respectueuse affection jusqu'alors témoignée aux Missionnaires succédaient des soupçons que d'habiles agents avaient soin de fomenter dans l’âme des Néophytes; il fallait les entraîner à une guerre partielle, afin de briser à tout jamais, par le sang versé, l'union existant entre les Indiens et les disciples de l'Institut. Ce résultat fut obtenu. On avait arraché les tribus chrétiennes du Maragnon à la garde spirituelle des Jésuites, on voulait leur enlever leurs pieuses conquêtes de l’Uruguay. Dans ce tiraillement intérieur, les Néophytes ne purent agir avec ensemble : ils n'étaient habitués qu'à l'obéissance volontaire; tout-à-coup ils se trouvaient, sans chef et sans Jésuites, obligés de lutter pour conserver leur patrie. L'action pacifique des Pères se faisait encore señtir sur quelques Réductions ; ils les amenaient à subir en silence l'exil auquel on les vouait. Cet éparpillement de la force commune produisit de tristes effets : quelques tribus coururent aux armes; plusieurs, contenues par les Missionnaires , se contentérent de mur-

murer. Les unes furent vaincues, les autres, au contact de la corruption marchande , s’imprégnèrent peu à peu des vices de l'Europe. Ce fut ainsi que l'on commença à ébranler ce vaste édifice des Missions qui avait coûté tant de sacrilices.

Gomez d'Andrada demeurait maître des Réductions de l'Uruguay. Les Jésuites et leurs Indiens en étaient expulsés, ici par la violence, là par la ruse; il ne lui restait plus qu'à découvrir les mines d'or et d'argent qu'il avait promises au Portugal. Il fit battre les plaines, arpenter les forêts, étudier les montaones, sonder les lacs et interroger partout les entrailles de la terre. Des ingénieurs furent appelés ; ils mirent la science au service de sa créduhité. La science, dans ses explorations, ne fut pas plus heureuse que Gomez dans ses rêves. Cet homme s'avoua enfin la faute qui l'avait poussé à tant d'irréparables désordres ; 1l la confessa aux Jésuites et à Pombal ; il les supplia de travailler, chacun dans la sphère de ses pouvoirs, à rompre le traité de limites provoqué par son insatiable avidité. La Compagnie n'était plus en mesure de couvrir ses erreurs ; Pombal les jugeait favorables à ses desseins ultérieurs ; Gomez fut condamné à la honte, et le ministre dont il avait flatté les cupides instmcts usa de ses menteuses révélations pour dénaturer les faits.

C'était l’époque où les esprits, travaillés par un mal inconnu, se jetaient dans la corruption pour arriver plus vite à une perfection idéale, que la philosophie leur faisait entrevoir sans Dieu, sans culte, sans mœurs et sans lois. On marchait résolument à l'assaut des prmcipes et des vertus, on cherchait à briser tout ce qui pouvait devenir barrière à l'idée destructive. Sous le titre de : Aelation abrégée de la -république que les Jésuites des provinces du Portugal ont établie dans les possessions d'outre-mer, et de la querre qu’ils ont excilée el soutenue contre les armées des deux couronnes, Pombal répandit à profusion, dans la Péninsule et en Europe, des récits dont la preuve, toujours annoncée, ne se donnait jamais. Les Jésuites, selon cette relation, faisaient au Paraguay monopole des corps et des âmes, ils étaient le Pénit- Père ou rm de chaque Réduction. Ils avaient même tenté de

réunir ces provinces sous le sceptre d'un de leurs Frères Coadjuteurs, à qui l’on accorda le titre d’empereur Nicolas Er. À cette distance des lieux et des hommes, Pombal avait le droit de calomnie ; il calomnia pour le compte des deux royaumes. En Portugal, son autorité et ses menaces empêchaient la vérité de briser ce faisceau de mensonges ; mais l'Espagne , qu’il associait à ces crimes de la pensée, refusa d’en accepter la solidarité. Pombal avait cherché dans le gouvernement de Ferdinand VI des complices aussi intéressés que lui à populariser l'erreur; à l’exception du duc d’Albe, il ne trouva que des hommes indignés de son audace. Le roi d'Espagne et son conseil, éclairés par don Zevalos, gouverneur du Paraguay, prirent en pitié l'œuvre du ministre portugais. Afin de manifester le sentiment que cet écrit leur faisait éprouver, la cour suprême de Madrid le condamna à être brûlé publiquement par la main du bourreau. A trois reprises, le 13 mai 1755 , le 27 septembre 1759 et le 19 février 1761, Ferdinand VI et Charles IIT flétrirent, par des décrets royaux, le hbelle de Pombal. Sa cupidité avait semé la désorganisation dans ces provinces ; Charles IIT, qui bientôt va s’allier à lui contre les Jésuites, commence son règne par leur rendre complète justice. Le 10 août 1759 Ferdinand VI mourait; à peine assis sur le trône d'Espagne, Charles IIT, son frère, rompit le fatal traité d'échange, auquel il s'était toujours montré hostile.

Don Zevalos était venu, au nom de la métropole, pour renverser le trône et combattre les armées de cet empereur Nicolas, que l’imagination de Pombal et celle du duc d'Albe avaient créé, qui, disaient-ils, faisait frapper à son coin l'or et l'argent tiré des mines dont l'existence fut un appät tendu à d'oisives crédulités. « Qu'est-ce qu’il trouva de tout cela dans ces peuples mnocents? se demande don Francisco Guttierez de La Huerta, dans son rapport au conseil de Castille du 12 avril 1815 ?. » Et ce magistrat ajoute : « Que l’on examine les relations de Zevalos, et elles répondront à cette question en disant que ce que l'on trouva, ce

1 Esposicion y dictamen del fiscal del consejo y camara D. Francisco Gutlierez de La Huerta.

134 CHAP. Ill. — HISTOIRE

fut le désenchantément et l'évidence des faussetés inventées en Europe : dés peuplés soumis au lieu de peuples soulevés ; des vassaux sujêts pacifiques, au lieu de révoltés ; des religieux exemplaires au lieu dé séducteurs; des Missionnaires 2élés au lieu de chefs de bandits. En un müt, on trouva des conquêtes faites à la Religion et à l'Etat par les seules armes de la douceur, du bon exemple et de la charité, et un empiré composé de sauvages civilisés, venus d'eux-mêmes à demander la connaissance de la loi, assujettis volontairement à elle, et mis en société par les liens de l'Evangile, la pratique de la vertu et les mœurs simples des premiers siècles du Christianisme. »

- Au dire du gouvernement espagnol, voilà ce que Zevalos avait remarqué dans lés Réductions du Paraguay; il leur restituait la paix, mais il n'était plus possible de leur rendre cette innocénce primitive, cette piété docile que les Pères leur avaient mspirée. Les Néophytes avaient suté lé vicé au contact de la niäuvaise foi européenne ; on leur avait appris à se défier de leurs pasteurs, on avait essayé de les corrompre pour les amener à déclarer devant lés magistrats que chaque enfant de saint Ignace était un fauteur d'insurrection. Les Néophytes ne transigent pas avec leur constience, ils s’accusetit seuls; leurs Caciques raéontent même les soupçons que les efforts pacifiques des Jésuites lirent germer dans léurs âmes. Ils avaient regardé les Mission aires comme les complicés des Portugais et des Espagnols ; à l'appui de leur injuste méfiance, ils apportent tant de ténioignagés, que Zevälos crut de son dévoir de renverser l’échafaudage d’iniquités dont Pombal se faisait un hélier contre la Société de Jésus.

Ces événements se passaient en 1757; ils auraient dû éclairer l'Europe et le Saint-Siége sur les projets de Pombal. Ce ministre avait contribué à détruire en quelques années une œuvre de civilisation qui avait coûté des siècles dé patiencé et de martyre. Son arbitraire frappait en même temps sur les rives de l’Uruguay et sur les bords du Maragnon; sous sa main, la vérité sé transformait en calomnie. Il réveillait les anciennes querelles des marchands portugais et des Jésuites; il excitait la soif du lucre chez les uns, et la défiance contre les autres. Il s'emparait

des vices äinsi qué des vertus pour créer de tout cela uné tempête d’aceusations, au milieu de laquelle la probité et l'intelligence auraient peine à discerner le mensonge de l'erreur involontaire. Son but était atteint ; ses libelles, répudiés par le clergé, par la noblesse, par le peuple portugais, trouvaient de complaisants échos dans les pamphlets des Philosophes, dans les œuvres des Jansénistes, dans les vieilles animosités des Protestants. Pombal fut un ministre selon leur cœur. Ils célébrèrent son courage, ils exaltérent ses talents, ils le dotérent de toutes les perfections. Les fables qu’il avait mventées furent proclamées comme vérités absolues par des hommes qui doutaient de tout ; et, dans ce siècle singulier, où tout était matière à sophisme, on crut aveuglément à une imposture ‘qui ne prenait même pas le soin de se déguiser.

Pombal venait de frapper un grand coup, et il n'avait rencontré chez les Jésuites qu'obéissance et timidité; cette découverte, à laquelle 1l ne s'était peut-être pas attendu, l'enhardit. De l'Amérique méridionale il résolut d’'acclimater en Europe la guerre qu’il déclarait à la Compagnie. Mais cet homme si téméraire dans ses plans, sentait qu'en présence d'un peuple religieux, il fallait procéder par des voies souterraines et miner la place avant de l’attaquer à force ouverte. Ce fut à Rome qu'il alla chercher les armes dont il avait besoin.

On voyait sur la chaire de saint Pierre un Pontife dont le monde chrétien salua les tolérantes vertus, et que le monde savant honora comme une de ses gloires. Benoît XIV, de la famille Lambertini, régnait depuis 1740. Ami des lettres , protecteur des arts, profond canoniste, politique plein d'habileté, il avait rendu à l'Eglise d’éminents services , et son nom élait si révéré, que les Anglicans, que les Philosophes eux-mêmes l’entouraient de leurs hommages. Benoît XIV, élève des dJésuites, s'était trouvé, sur certains points, en désaccord avec eux, notamment dans la question des cérémonies chinoises. Mais ces différences de sentiments, ces improbations même , tombées du Siége apostolique sur quelques Pères de l'Institut, n’altérérent en rien l'estime qu'il avait vouée à la Compagnie. Eu 1742, il condamnait au silence les Missionnaires du Ma-

La

labar et du céleste empire; en 1746, 1748 et 1753, par ses bulles Devotam, Gloriosæ Dominæ et Quantum recessu, il comblait des marques les plus éclatantes de son affection « les Religieux de cette Société, marchant, ainsi qu'il le dit lui-même, sur les traces glorieuses de leur père. » Benoît XIV m'était donc pas hostile aux Jésuites; mais il avait pour conseiller intime et pour ministre un cardinal qui ne les aimait pas : c'était le célèbre diplomate Dominique Passionei, esprit supérieur, quoique toujours disposé à la lutte et ne cédant jamais. Ce prince de l'Eglise s'était fait contre les Ordres religieux, et en particulier contre celui de saint Ignace !, une théorie dont il ne se départit que le plus rarement possible. Tenace dans ses convictions et les défendant avec un acharnement dont sa vive intelligence n'aurait pas eu besoin, Passionei jouissait auprès du Souverain-Pontife d'un ascendant incontesté. [ n'avait pas vu sans une joie secrète les manœuvres de Pombal, dont il ignorait sans aucun doute les desseins anti-catholiques ; il l'avait plus d’une fois encouragé de ses vœux; il allait, au moment où le Pape se débattait avec l’agonie, lui offrir un gage de cette alliance.

Dans le cours de ce beau pontificat, où Benoît XIV déploya tant d’aimables vertus, Passionei se posa toujours en contraste de son aménité. Comme pour mieux en faire ressortir l'éclat, il s’efforça de se montrer savamment opiniâtre , lorsque Lambertini apparaissait conciliant et modéré. Le Pape, dans ses rapports avec les princes et avec les grands écrivains , poussait quelquefois la condescendance jusqu'à la faiblesse; Passionci se révélait toujours acerbe , toujours guerroyant contre les Instituts rclig eux. Depuis longtemps les Jésuites avaient éprouvé ses mauvais vouloirs ; Pombal, qui connaissait la situation, l'exploita au profit de ses caleuls. En 1744, Passionci avait donné une preuve sigmificative de sa répulsion pour la Compagnie de Jésus ;

1 D’Alember(, à la page 38 de son ouvrage sur Ia Destruction des Jésuites, s'exprime ainsi: « On assure que le feu cardinal Passionei poussait la haine coutre les Jésuites jusqu’au point de n’admettre dans sa belle ct nombreuse bibliotheque aucun écrivain de la Société. J’en suis fàché pour là bibliothèque et pour le maitre; l’une y perdait beaucoup de bons livres, et l'autre, si ph losophe d’ailleurs , à ce qu’on assure, ne l'était guère à cet égard. »

le ministre portugais, en évoquant ce souvenir, était sûr que le cardinal s’empresserait d'accueillir ses projets. À cette époque, un Capucin, connu sous le nom de Norbert, puis d’abbé Platel, avait publié en Italie un livre mtitulé : Mémoires historiques sur les affaires des Jésuites. Norbert avait visité les Indes et l'Amérique; il s’était affilié à toutes les sectes protestantes, il apportait sa gerbe à la moisson de haines qu’elles amassaient contre l'Institut. On déféra son œuvre au Saint- Office, et une commission fut nommée pour l’examiner. Dans cette congrégation figuraient Passionei et le cordelier Ganganelli, qui sera le Pape Clément XIV. Passionei se prononça en faveur de Norbert, et il remit au Souveram-Pontife un mémoire contre la censure infligée au livre du Capucin. L'autorité que les fonctions et le talent du cardinal donnaient à ses avis était grande. Passionei essayait de justifier Norbert, qui accusait les Missionnaires de la Société de se livrer à un commerce profane. Ce grief était sérieux ; en démontrer la véracité, ce devait être tout à la fois la perte des Jésuites et le salut du Capucin; Passionei pouvait le soutenir en avocat ou en prêtre. Ministre tout-puissant, 1l avait sous la main les éléments de l'accusation, 1l aima mieux recourir à des subterfuges. Pour défendre son protégé, 1l s’efforça de prouver que Norbert ne reprochait pas aux Jésuites des faits de commerce. « Le Capucin, ainsi s'exprime Passionei, cite sur ce point une lettre de M. Martin, gouverneur de Pondichéry, et il cite cette lettre imprimée dans les voyages de M. Duquesne. Il parle donc sur le témoignage d'autrui, et non sur le sien, et, pour plus ample correctif de ce qu'il doit dire, il ajoute (tome Ier de ses Mémoires, p. 152) : « Nous ne voulons pas que le lecteur croie à ce gouverneur ni à tant d’autres qui attestent que ces Përes vendent et achètent les plus belles marchandises des Indes. Ils savent bien leur devoir ; ils savent que les Papes et les Conciles défendent le commerce aux ecclésiastiques sous peine d’excommunication. » — Et tout cela, ainsi conclut Passionei, ne s'appelle pas, en bonne loi de discours, reprocher le délit de commerce. »

Cet artifice de langage ne trompa personne. Aux yeux du Cardinal, Norbert ne mérite pas d’être censuré, non point parce que les Jésuites sont réellement coupables du commerce dont

il les accuse, mais parce qu'il ne les en a pas accusés C'est sur Cet unique argument que Passionei basait la défense de Norbert. Si les Missionnaires étaient soupçonnés de cette infraction aux lois ecclésiastiques, le Cardinal, dans l'intérêt de l’Eglise et de la morale publique, devait poursuivre à outrance ét ne s'arrêter que lorsque justice aurait été faite. Avec son caractére et son animosité contre les Jésuites, 1l n'était pas homme à reculer, si ses espérances eussent répondu à son désir. Il avoue donc tacitement que, jusqu'en 1745, les Missionnaires de la Compagnie apparaissent purs de ce crime ; nous verrons s'ils le furent toujours !.

Néanmoins Schæll, qui, du haut de sa probité historique, démasque ces calomnies, adresse à la Société de Jésus un reproche qui n’a pas de solide fondement. Benoit XIV avait, en 1740, püblié une bulle contre les Clercs se livrant à des négoces imtérdits par les Canons. Les Jésuites n’y sont ni nommés ni désignés, aucune allusion directe où indirecte n’est faite à leur Société ; Schœæll cependant, armé du décret pontifical, dit? : « Lés deux bulles de Benoît XIV ne pouvaient être exécutées dans les Missions des Jésuites, où les Indiens, dans leur heu-

1 Un grand nombre d’assertions générales, vagues par conséquent, ont été portées contre les Jésuites, relativement au commerce. Ces asserlions ne s’élayaient sur aucune base, on ne pouvait que les démentir ; mais, aussitôt qu’elles se sont traduites en faits et qu’elles ont été particularisées, des témoignages authentiques et irrécusables les confondirent. Ainsi on a souvent imputé aux Missiounaires du Canada de trafiquer sur les pelleteries. En 1643, La Ferté, Bordier et les autres directeurs ou associés de la compagnie de la Nouvelle-France, dont les Jésuites se seraient établis les concurrents, altestèrent juridiquement que cette incrimination était sans aucun fondement. Ainsi on accusa à différentes reprises les Jésuites du Paraguay d’exploiter des mines d’or et d'argent au préjudice de la couronne d’Espagrie. En septembre et octobre 1652, doii Juan de Valverde, et, Le 28 décembre 1743, Philippe V, déclarèrebt qu’il »’y avait aucune trace de mines dans ces contrées. Si les monarques de la Péninsule avaient été trompés pendant deux siècles sur leurs intérêts, ces mines auraient été retrouvées depuis lexpulsion des Jésuites, à moins que l’on ne suppose qu’ils les aient emportées avec eux au moment où ils abandonnèrent les Réductions. Àiusi encore, l’auteur anonyme des Anecdotes sur la Chine imputa au Père de Goville d'exercer à Canton un négoce qui consistait à changer les pièces d’or chinoises contre l'argent curopéen. Goville évoqua des témoins et des autorités compétentes. Le procureur général de là Propagande à Canton, Joseph Céru , homme peu favorable aux Jésuites; La Bretesche, directeur de la compagnie des Indes à Canton, et du Velaï, son successeur ; du Brossay et de Age, lieutenant et capilaine de vaisseau ; Arson, uégociaut, certlifièérent, par acte authentique, que jamais le Père de Goville ni aucun autre Jésuite n'avaient exercé ni pu exercer le change.

2 Cours d'histoire des Etats europévns, & XXXIS,p 51.

reuse simplicité, ne connaissaient de chefs, de maitres, nous aurions presque dit de providence, que les Pères, et où tout commerce était entre les mains de ces derniers. »

Pour porter un jugement dans cette question, il faut connaître et les lois de l'Eglise sur le-commerce des Clercs, et la position des Jésuites au Paraguay, ainsi que dans les autres Chrétientés, où ils furent en même temps Missionnaires et administrateurs du temporel.

Le négoce que les Canons interdisent au Cleres et aux Religieux, celui que l'Institut de Loyola défend à ses disciples, consiste à acheter pour vendre ; mais les lois ecclésiastiques ne se sont jamais étendues jusqu’au débit des denrées ou des fruits provenant de ses domaines. Les Jésuites étaient les tuteurs des Chrétiens qu'ils avaient réunis en société au Paraguay. Vu Fincapacité de ces sauvages, que la Religion civilisait, plusieurs rois d'Espagne, et Philippe V par son décret du 28 décembre 1743, renouvelant et confirmant des édits antérieurs, accordérent aux Missionnaires le droit d’aliéner les denrées des terres cultivées par les Néophytes, ainsi que le produit de leur industrie. Ce commerge s’est toujours fait publiquement. Les Papes, les rois, tout l'univers en furent témoins pendant cent cinquänte années ; et il né s’éleva aucune réclamation. Les pontifes et les monarques encouragèrent les Jésuites, tantôt par des brefs, tantôt par des lettres approbatives. Les Evêques du Paraguay célèbrent même à diverses époques le désintéressement des Pères ; les autorités civiles, qui apuraient les comptes annuels , louëérent leur économie ‘et leur fidèle administration ‘.

1 Nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur les deuxième et quatrième

articles du décret de Philippe V, daté &u 28 décenibre 1743. Leur teneur fera mieux comprendre que toutes les explications la manière de gérer adoptée par les Jésuites au Paraguay. : L

Le second article indique quels fruits on recueille dans ces bourgades ; où on les négocie; leur prix respectif; la quantité de l’herbe qu’on retire chaque année ; où on la porte; l'usage qu’on en fait, et combien elle se vend.

Il résulte des informations qu’on a reçues de don Juan Vasquez, sur des rechcr ches qu’il a failes, que Le produit de l’herbe, du tabac et des autres fruits, est de cent mille écus par an; que ce sont les procureurs de ces Pères qui, à raison de l'incapacité des Indiens, ci-dessus remarquée, sont chargés de les vendre et d'en tirer l'argent...

Enfin, ayant devant les yeux la preuve que le produit de lherbe, des autres fruits de la terre el de l’industrie de ces Indiens est de cent mille évus, ce qui s'accorde avec ce que diseut les Pères, lesquels certifient qu'il ue reste rien de cette somme

140 CHAF. III. — HISTOIRE

Un tel négoce patent et nécessaire n'avait rien d'illicite; c'était le propriétaire ou son ayant-cause qui vendait le produit de ses biens et de son travail. Mais ce négoce, objectera-t-on, lésait les intérêts du gouvernement ainsi que ceux de certains marchands. Le gouvernement avait lui-même fixéda législation de ses colonies du Paraguay; cette législation établissait le commerce des Jésuites dans ce sens Îls devaient veiller au bien-être et à la fortune des peuples conquis par eux au Christianisme. Leur vigilance a pu, elle a même dû frustrer des calculs tendant à spéculer sur la simplicité des catéchumènes ; mais nous pensons qu'il est difficile de bâtir une accusation sur de semblables données, et Schœll, qui a discuté tous ces points, est le premier à en détruire l’effet en avouant que « dans cette discussion les Pères ont

pour l'entretien des treate bourgades de mille habitants chacune , ce qui, à raison de cinq personnes pour chaque habitant, fait le nombre de cent cinquante mille personnes, qui, sur la somme de cent mille écus, n’ont chacune que sept réales pour acheter leurs outils et pour entretenir leurs églises dans la décence où elles sont, ce qui, élant prouvé, fail voir que ces Indiens n’ont pas même de fonds pour le léger tribut qu’ils paient. Cela posé : « J’ai jugé à propos qu’on ne changeàl rien » dans la manière dont les fruits qui se recueillent dans ces bourgades se négocient » par les mains des Pères-procureurs, comme il s’est pratiqué jusqu’à présent, et » que les officiers de mon frésor royal de Santa-Fé et de Buénos-Ayres envoient » tous les ans un compte exact de Ja quantité el de la qualité de ces fruits, suivant » l’ordre qui en sera expédié par une cédule de ce jour, auquel ordre ils se confor- » meront avec la plus ponctuelle obéissance. »

Le quatrième article se réduit à savoir si ces Indiens ont un domaine particulier, ou si ce domaine ou son administration est entre les mains des Pères.

Il conste, par les informations faites sur cel article, par les actes de conférences el les autres pièces, que, vu l'incapacité et l’indolente paresse de ces Indiens dans le maniement de leur bien, on assigne à chacun une portion de terre pour la culliver et pour, de ce qu’il eu retire, entretenir sa famille ; que le restant des terres est en commun; que ce qu’on en recueille de grains, de racines, comestibles et coton, est administré par les Indiens, sous la direction des curés, aussi bien que l’herbe et les troupeaux : que du tout of fasse trois lots, le premier pour payer le tribut à mon trésor royal , sur quoi sont prises les pensions des curés; le second pour l’ornement et l'entretien des églises ; le troisième pour la nourriture et le vètement des veuves, des orphelins et des infirmes, de ceux qui sont employés ailleurs, et pour les autres nécessités qui surviennent, n’y ayant presque pas un de ceux à qui on a douné un {errain en propre pour le cultiver qui en retire de quoi s’entretenir pendant toute Pannée; que, dans chaque bourgade, des Indieis majordomes, computistes, fiscaux el garde-magasins tiennent un compie exact de cette admivistration, et marquent sur leurs livres tout ce qui entre et tout ce qui sort du produit de la bourgade, et que tout cela s’observe avec d’autant pius de ponctualité, qu’il est défendu aux curés, par leur Général, sous des peines très-grièves, de faire tourner à leur profit rien de ce qui appartient aux Indiens, même à titre d’'aumône ou d'emprunt, ou sous quelque prétexte que ce soit, qu’ils sont obligés, par le mème précepte, de rendre comple de tout au Provincial. C’est ce qu’assure le Révérend Frère Pierre Faxardo, ci-devant Evèque de Buenos-Ayres, qui, au retour de la visite qu’il avait faite de ces bourgades, proteste qu’il n’avait jamais rien vu de mieux réglé, ni un désintéressement pareil à celui des Pères Jésuites, puisqu'ils

été condamnés par l'esprit de parti", sans avoir été entendus dans leur défense. »

IL n'allait pas au génie de Pombal d'attaquer un ennemi avec la raison pour unique bouclier. Il aimait à surprendre au moment où l’on s'y attendait le moins. Quand cet homme d'Etat avait dressé ses batteries , il poursuivait son adversaire avec tant d’impétuosité qu'il ne lui laissait même pas le temps de se reconnaître. Les écrits commandés ou inspirés par le ministre, . ceux qu'il composait avaient eu plus de retentissement en Europe qu'à Lisbonne. En Portugal, il épouvantait, mais ne convainquait pas. En France et en Allemagne, il servait des inimitiés qui ne se déguisaient plus; ses lourds pamphlets passaient pour des oracles dictés par le bon goût et par la vérité. Pombal, entouré de tout ce qui était hostile aux désuites, tenant à ses gages le capucim Norbert, et aspirant l’encens que ses flatteurs ou ses parasites avaient intérêt à faire fumer au pied de l'autel qu'il s’érigeait, Pombal sollicitat du Saint-Siége un bref de

ne tirent absolument rien de leurs Indiens, ni pour leur nourriture, ni pour leur vélement, Ce témoignage s’accorde parfaitement avec plusieurs autres qui ne sont pas moins sûrs, et surtout avec les informations qui m'ont été envoyées en dernier lieu par le Révérend Evèque de Buénos-Ayres, dom Joseph de Peralta, de l'Ordre de saint Dominique, dans la lettre du 8 de janvier de la présente année 1743, rer- ” dant compte de la visite qu’il venait d'achever des susdites bourgades, tant ce celles de son diocèse que de plusieurs de lévèché du Paraguay, avec la permission du chapitre de la cathédrale, le siége étant vacant, appuyant surtout sur la bonne éducation que ces Pères donnent à leurs Indiens, qu’il a trouvés si bien instruits de la Religion et en tout ce qui regarde mon service, et si bien gouvernés pour le temporel, qu’il n’a quitté ces bourgades qu’à regret. Tous ces motifs m’engagent à déclarer : « Que ma volonté royale est qu’il ne soit rien » innové dans l'administration des biens de ces bourgades , et que l’on continue » comme on à fait jusqu’à présent dès le commencement des Réductions de ces » Indiens, de leur consentement et de leur grand avantage, les Missionnaires- » curés n’en élant proprement que les directeurs, qui, par leur sage économie, » les ont préservés de la mauvaise distribution et des malversations qui se remar- » quent dans presque toutes les autres bourgades indiennes de lun et de l’autre » royaume. »

Et quoique, par une cédule royale de l’année 4661, il ait été ordonné que les Pères n’exerceraient point loffice de protecteurs des Indiens; comme cette défense leur avait été faite sur ce qu’on leur imputait de s’ètre ingérés dans la juridiction ecclésiastique et temporelle, et d'empêcher qu’on ne levât les tributs, et comme cette imputation était alors incertaine, que le contraire même a été vérifié depuis, et que la protection qu’ils donnaient aux Indiens se bornait à les bien gouverner, soit dans le spirituel, soit dans le temporel, « j'ai jugé » qu’il convenail de déclarer la vérité de ce fait, et de commander, comme je fais, » qu’on n’altère en rien Ja forme du gouvernement établi présentement dans ces » bourgades, »

1 Cours d'histoire, t, XxxIX, p. 56,

réforme pour la Compagnie. À ses yeux, elle déviait de l'Institut, et il prétendait l'y ramener en la supprimant. Dans les conseils du Pontife, les cardinaux Passionei et Archinto secondaient ses démarches; par obsession ou par subterfuge, ils devaient à la longue les faire réussir. Benoit XIV était au lit de mort; le 4 avril 1758, le bref si ardemment désiré fut signé par le Pape. Les négociations relatives à cette mesure furent tenues si secrètes, que les Jésuites de Rome n'en soupconnérent l'existence qu'au moment où Pombal annonça ses premières victoires à l’Europe. En bouleversant les Réductions, en expulsant par ruse ou par force les Missionnaires des pays que leur sang avait fertilisés, il venait de dépouilier l'arbre de ses rameaux les plus productifs. Il ne restait plus qu’à en saper les racines; le ministre, armé du décret pontifical, se mit à l'œuvre.

Cependant, au milieu des affaissements de l’agonie, Benoît XIV pressentit que des esprits jaloux ou passionnés pouvaient mésuser du bref de réforme. Il était adressé au cardinal Saldanha, chargé de le faire exécuter; le Pontife voulut l'initier à ses dernières pensées, et 1l dicta à Archinto des instructions pleines de justice *. Le cardinal portugais était nommé visiteur des maisons de la Compagnie dans le royaume très-fidéle, et Benoît XIV lui recommandait d'agir avec discrétion et douceur, de garder sur tous les chefs d'accusation le silence le plus absolu, de l’imposer à ses subordonnés, de tout peser avec maturité, de repousser les suggestions des adversaires de l'Institut, de ne rien communiquer aux ministres d'Etat ou au public, enfin de ne rien décider, et seulement de faire un rapport consciencieux au Saint-Siége, qui se réservait le droit de prononcer. Ces prescriptions étaient sages, mais elles contrariaient les plans de Pombal; elles furent mises de côté comme les rèves d’un moribond. Le 2 mai 1758 le bref fut signifié aux Jésuites, et le 3 Benoît XIV expira avec la crainte d'outre-passer son devoir.

Les Jésuites étaient frappés au cœur. Confier la réforme d'une société religieuse, qui n’en avait pas besoin, au ministre

L] 1 Benedicti XIF Pontificis Maximi secrctiora mandata circa visitationrm cardinali Saldanha observanda,

qui jurait la perte de cette société, c'était l'étonffer sous une calomnie légale. [ls avaient défendu l'Eglise, et l'Eglise les abandonnait. [Il dut y avoir, dans ces âmes éprouvées par de longs travaux, une heure de fatal découragement, car le complot ne faisait plus doute, et Saldanha, le protégé de Pombal, s'était entouré des plus violents ennemis de l’Institut. Le jour d'un suprême combat commençait à poindre, et les Jésuites, se fiant à la sagesse du Siége apostolique comme à la reconnaissance des monarques, n'avaient rien prévu. Sans autres armes que la croix, sans autre appui que la probité de leur vie, ils marchaient à l'ennemi qui s'élançait sur eux et qui déjà faisait retentir le cri du triomphe. Ils s'étaient laissé imposer la loi au Maragnon et au Paraguay, ils allaient accepter la défaite en Portugal, sans même essayer une résistance que l’état du pays aurait rendue si facile. Il y eut de leur part une funeste prostration de la force morale ou un sentiment d’obéissance poussé jusqu'au sublime de l'abnégation chrétienne. Les saints doivent admirer une pareille abnégation; les hommes déploreront toujours cette torpeur qui cherche à pactiser avec le danger, et qui perd les sociétés et les trônes en les déshonorant aux yeux de leurs adversaires.

Pombal a été accusé d’avoir eu en but deux projets secrets : l’un de détruire la Religion catholique dans la Péninsule; il poursuivait donc les Jésuites, comme les défenseurs les plus persévérants du Saint-Siége : l’autre, de changer l'ordre de succession dans la monarchie, et de mettre, par un mariage, la couronne sur la tête du duc de Cumberland ! ; il lui importait donc

1 « On sait que le duc de Cumberland s'était flatté de devenir roi de Portugal. Je ne doute pas qu'il ny eùt réussi, si les Jésuites, confesseurs de la famille royale ne s'y fussent opposés. Voila le crime qu’on n’a jamais pu leur pardonner. » Testament politique du maréchal de Belle-Isle, page 108

L'idée de protestantiser le Portugal, en mariant le duc de Cumberland avec la princesse de Beira, germait depuis longtemps dans la tête de Pombal, et le comte Alexis de Saint-Priest, dans son Histoire de la chute des Jésuites, page 3%, en apporte d’autres preuves. II s'exprime ainsi : « Opposé à l’Angleterre en paroles, Pombal lui fut toujours soumis de fait. Tandis qu'il proclamait hautement la liberté du Portugal, il soulevait la ville de Porto pour Pétablissement de la comvaguie qui livrait aux Anglais le monopole des vins. 11 est même de tradition dans le monde diplomatique, a Lisbonne, que ces rodomontades du marquis étaient parfois concertées avec le cabinet de Londres pour servir de voile à des complai-. sances. » Pombal avait surtout pour but de s’éleyer et de dominer.

d'avilir la famille royale et d'humilier les grands qui ne se faisaient pas les esclaves de ses caprices. Pour mener à bonne fin cette double entreprise , sa politique ne recula devant aucun moyen. Les plus extrêmes étaient ceux qui entraient le mieux dans les ardeurs de son caractère : 1l n'épargna ni la corruption ni l'intimidation. Il tourmenta les gentilshommes, qui étaient hostiles à sa personne ou à ses idées; il ne pouvait pas s'élever à leur rang; dans son orgueil de parvenu , il voulut les faire descendre plus bas que le pomt d’où il était parti. Afin de se faire accueillir par la haute noblesse , il la dégrada ou la proscrivit. À ce ministre, ne sachant même pas être modéré dans le bien qu'il concevait, des hommes dont toute l’intelligence püt se résumer en une obéissance passive étaient de première nécessité. Il plaça ses créatures ou ses parents à la tête de la hiérarchie administrative ; 1l rédusit Le roi à n'être qu'une machine à contre-semg , 1l l'isola de toute l'influence catholique ou monarchique, 1l lui gangrena le cœur, il étouffa ses principes religieux, 1l ouvrit l'entrée des Universités aux Jansénistes et aux Protestants; puis, lorsqu'il eut établi son omnipotence, on le vit marcher à grands pas à la réalisation de ses projets. Le 19 septembre 1757, il avait fait enlever du palais les Pères Moreira, Costa et Oliveira. Il écrivait le même jour aux infants don Antoine et don Emmanuel, oncles du monarque , qu'ils eussent à se choisir d’autres confesseurs que les Pères Campo et Aranjués. Il interdisait aux Jésuites de venir à la cour, et, par des mesures arbitraires, il s’efforçait de les constituer en rébellion , ou tout au moins en mécontentement. Les Jésuites baissèrent la tête et se turent. A la vue de ces hostilités, le Père Henriquez, Provincial de Lisbonne, se contente d’enjoindre à ses frères de l’Institut de garder le silence ; le Général leur ordonne de ne pas relever le gant qu'on leur jette; les Jésuites obéissent. La malveillance et l'outrage acquéraient ainsi droit d'impunité ; l'attitude des Pères enhardit Pombal ‘. Tout se dres-

1 Schæll raconte, à la page 52 du frente-lroisième volume de son Cours d’histoire des Etats européens : « Le 3 février 4757, Pombal publia, sous la forme d’un manifeste, la diatribe intitulée : Précis de la conduite et des dernières - uctions des Jésuites en Portugal et à la cour de Lisbonne. C'était un récit entièrement passionné de tout ce qui était arrivé en Amérique depuis les pre-

sait en Portugal contre la Société, et, au heu de se défendre, elle ne songeait qu'à faire respecter la verge qui allait la frapper.

Sur ces entrefaites, le bref de Benoît XIV fut notifié par le cardinal Saldanha au Provincial de la Compagnie. Le Pape était mourant; son trépas prévu remeltait en question ce qui avait été arraché à sa faiblesse; Pombal crut qu'en brusquant les événements il leur donnerait la sanction de la chose accomplie. Saldanha mit l'autorité dont il était investi à la merci du ministre. Au terme des lois ecclésiastiques, les commissions des Nonces ou des Visiteurs apostoliques expirent par la mort du Pape, pour tous les lieux où le bref n’a point été signifié de son vivant. La Province du Brésil se trouvait dans ce cas. Saldanha entretient Pombal de ses scrupules; Pombal les lève par un arrêt du conseil. L'irrégularité canonique était flagrante ; Saldanha passe outre, et, le 15 mai, treize jours après avoir reçu le bref, il déclare dans un mandement que les Jésuites s’occupent d'un commerce prohibé par les lois de l'Eglise. En l’espace de treize jours, le réformateur avait embrassé les faits et gestes de l'Institut dans les quatre parties du monde; il les condamnait à son tribunal sans avoir entendu leur défense. Le ministre, dans sa polémique ou dans ses édits, accusait les Jésuites d'enfreimdre les canons; le cardinal, dans son mandement, les déclarait convaincus de transactions coupables. Ce mandement n'avait pas seulement le tort de la précipitation, 1l devenait injuste parce que le négoce auquel se livraient les procureurs des Missions était autorisé par le bon sens, par les Souverains-Pontifes et par les Monarques.

Mais alors il ne s'agissait ni d'équité ni de droit. La force et l'astuce se coalisaient pour détruire ; l'ambition et l'impéritie se donnaient la main pour seconder la violence. Les registres des Pères, leurs livres de comptes et de correspondance, leurs magasins , tout fut ouvert, tout fut saisi. On fit lc dénombrement de leurs biens et de leurs revenus; on constata l'état des dettes et des obligations dont chaque maison était grevée; on remonta

miers établissements que les Jésuiles avaient formés dans l’intérieur de ce vaste pays. La calomnie était si manifeste que le Provincial et ensuite le Général de l'Ordre jugèrent convenable d'abandonner cette fable à son sort, sans daigner la réfuter. »

jusqu'à l’origine de la Société, on ne découvrit aucune trace d'un négoce illicite. La vérité apparaissait sur un point, le ministre l’ensevelit dans la poussière de ses archives, et il chercha une autre voie. Le 7 juin 4758 le cardinal-patriarehe de Lisbonne, Joseph-Emmanuel, dont Saldanha convoitait le siége, interdit les Jésuites dans toute l'étendue de son diocèse. On avait intimidé ce vieillard moribond en faisant intervenir la volonté du roi. Il expira peu de jours après, et Saldanha fut appelé à lui succéder.

Dans le même moment le Conclave faisait asseoir sur la Chaire de saint Pierre le cardinal Rezzonico, qui prit le nom de Clément XIE. Elu le 6 juillet 1758, le nouveau Pape sentait vivement le besoin de relever aux yeux des puissances séculières la dignité de la tiare. C'était un de ces prêtres de haute vertu et de grand cœur, tels que l'Eglise en a tant vu à sa tête. En face de la philosophie tour à tour sceptique et railleuse du dix-huitième siècle, au spectacle plein de tristesse que l'incurie des rois offrait à l'Europe, Clément XIIT ne pensa pas que le seul moyen de sauver la Cätholicité fût d’attiédir le zèle et de protester timidement contre les excès de l'intelligence qui devaient enfanter des révolutions. Modéré, parce qu'il se jugeait fort de l'autorité de sa Foi, et ne reculant jamais devant l’accomplissement d’un devoir, ce Pontife allait soulever contre lui toutes les passions. Îl était équitable et bienfaisant, le père de son peuple ‘ et le chef courageux de l'Eglise militante. On ne lui épargna ni la calomnie ni l'injure. Il arrivait à une époque où la vieille société européenne se dissolvait plutôt par l'impéritie des princes et par la corruption des grands que par les agressions auxquelles elle se trouvait en butte. On n'attaquait plus le Catholicisme par l'hérésie, on le minait par le doute ou

1 L’astronome François de Lalande, dans son Foyage en Lialie, L vt, page 452, parle de Clément XIH en ces termes : « Le Pape, dit-il en traitant la question du desséchement des Marais Pontins, le désirait personnellement Lorsque je rendis compile à Sa Sainteté de cette parlie de mon voyage, elle y prit un intérèt marqué el me demanda avec empressem il ce que je pensais, de li possibilité et des avantages de ce projet, Je les lui expo ai en détail; mais ayant pris la liberté d'ajouter que ce serait une époque de gloire pour son règne, le religieux Pontife interrompit ce discours profane, cl, joignant les mains vers le ciel, il me dat, presque les lar-

mes aux yeux : « Ce n’est pas la gloire qui nous louche, c’est le bien de nos peuples » que nous cherchons, »

par la licence des mœurs. On ne cherchait Flus à renverser les trônes en soufflant au cœur des nations des désirs d’affranchissement ou de pillage; on avilissait la royauté en la berçant de cruelles flatteries, on l’endormait dans les bras de la volupté en apprenant aux peuples à lui préparer un sanglant réveil. Clé ment XIII ne consentit pas à être le muet témoin ou le complice de ces hontes. L'Ordre de Jésus était le point de mire des ennemis de l'Eglise, le Pape se déclara le protecteur des Jésuites. La situation était difficile, car de tous côtés il surgissait un écueil. Tout se faisait hostile au pouvoir, le pouvoir lui-même ; et, dans ce chaos, la voix de la raison ne s'élevait que pour retomber étouffée sous le rire moqueur des uns ou sous la phraséologie des autres.

Rome avait un nouveau Pontife ; le 21 mai 1158 la Compagnie s'était donné un nouveau chef. À peine installé sur le siége apostolique, Clément XIIT voit, le 31 juillet 1758, Laurent Ricci, Général des Jésuites, s'agenouiller au pied de son trône et remettre entre ses mains le mémoire suivant :

« Très-saint Père,

» Le Général de la Compagnie de Jésus, prosterné devant Votre Sainteté, vous représente humblement l'extrême accablement et les malheurs qu'éprouve son Ordre par les révolutions connues du Portugal. Car, en attribuant les crimes les plus graves à ceux de ces Religieux qui sont habitués dans les possessions de Sa Majesté très-fidèle, on a obtenu de Benoïit XIV, d'heureuse mémoire, un bref qui crée Son Eminence le Cardinal Saldanba Visiteur et réformateur, et lui attribue les pouvoirs les plus étendus. Ce bref a non-seulement été publié en Portugal, mais encore réimprimé dans toute l'Italie. En conséquence, l’éminentissime Visiteur a publié un décret où on déclare tous ces Religieux coupables de faire le commerce. De plus, Son Eminence le Cardinal-Patriarche, n'ayant aucun égard à la Constitution Superna de Clément X, qui défend aux Evèques d'ôter à toute communauté religieuse à la fois les pouvoirs de confesser sans en avoir consulté le Saint-Siége, inconsulta Sede Apostolica, à interdit de la confession et de la prédica-

tion tous les Religieux de la Compagnie qui sont non-seulement dans son diocèse de Lisbonne, mais encore. dans toute l'étendue du patriarcat.. Sans leur avoir intimé personnellement un pareil interdit, 1l en a fait subitement afficher le décret à toutes les églises de Lisbonne : faits dont le Général a en main des preuves authentiques.

» Les Religieux de Portugal ont supporté ces exécutions si accablantes pour eux avec l'humble soumission qu'ils devaient. Ils sont très-intimement persuadés de la droiture des intentions de Sa Majesté très-fidèle, de ses ministres et des deux éminentissimes cardinaux. Cependant ils craignent qu'ils ne soient prévenus par les artifices de personnes mal intentionnées. Ils ne peuvent se persuader que leurs frères soient coupables de délits si atroces, d'autant que, aucun d'eux n'ayant été appelé personnellement en justice, ils n’ont point eu lieu de produire leurs défenses et leurs décharges.

» Au reste, quaud il y aurait des particuliers coupables des crimes atroces qu’on leur suppose, ils se flattent que ce délit n’est pas celui de tous ni même de la plus grande partie, quoiqu'ils se voient tous enveloppés dans la même peine. Enfin, quand même tous les Religieux qui se trouvent dans les États de Sa Majesté trés-fidèle seraient coupables, depuis le premier jusqu'au dernier, ce qui ne paraît pas pouvoir se supposer, les autres, qui dans les diverses parties du monde emploient leurs fatigues et leurs travaux à procurer l'honneur de Dieu et le salut des âmes, selon le peu détendue de leur pouvorr, demandent instimment d'être au moins traités avec bonté. Le discrédit et le mal s'étend à toute la Communauté, quoiqu'elle ait en horreur les crimes qu'on aitribue aux Pères du Portugal, et spécialement tout ce qui peut tendre le moins du monde à offenser les supérieurs, tant ecclésiastiques que séculiers. Elle désire au contraire, et fait en sorte, autant qu'il est possible, d'être exempte de ces manquements auxquels la condition humaine est sujette et surtout la multitude.

__» Assurément les supérieurs de la Société, comme il paraît sur les registres et par les lettres écrites ou reçues, ont toujours insisté sur l'observance des Règles la plus exacte, dans les Provinces

de Portugal ainsi que dans toutes les autres. En certaines occasions on les a informés de manquements d'un autre genre; mais, pour les délits qu'on impute aujourd’hui à ces Religieux, ils n’en ont jamais été instruits; on ne les en a point préalablement avertis ni requis d'y apporter remède.

» Informés enfin, quoique indirectement, que ces Pères avaient encouru la disgrâce de Sa Majesté, ils ont témoigné la plus extrême douleur. Ils ont supplié qu'on leur donnât une connaissance particulière des délits et des coupables. Ils ont offert d'envoyer des pays étrangers les plus capables et les plus accrédités de la Compagnie pour visiter et réformer les abus qui pouvaient s'être introduits; mais leurs humbles prières et leurs offres n’ont pu mériter d'être écoutées.

» De plus, on craint fort que cette visite et réforme, au lieu d'être profitables, n’occasionnent des troubles sans aucune utilité. C'est ce que l’on redoute surtout pour les pays d'outre-mer, pour lesquels l’'éminentissime cardinal Saldanha est obligé et a pouvoir de déléguer. On a toute confiance dans ce cardinal pour ce qu'il fera par lui-même; mais il semble qu'on peut craindre avec raison que dans les délégations il ne se trouve des personnes ou peu au fait des Constitutions des Réguliers ou mal intentionnées, qui, par conséquent, pourront causer de grands maux. Pour toutes ces raisons, le Général de la Compagnie de Jésus, au nom même de la Société, implore avec les plus humbles et les plus sincères prières l'autorité de Votre Sainteté. II la supplie de pourvoir, par les moyens que lui suggérera sa haute prudence, à la sûreté et garantie de ceux qui ne sont pas coupables et particuliérement à l'honneur de toute la Société : qu’ainsi on ne la rende donc point inutile à la gloire de Dieu et au salut des âmes, qu’on ne l'empêche pas de servir le Saint-Siége et de seconder le pieux zèle de Votre Sainteté, pour qui le Général luimême et sa Compagnie offriront à Dieu les vœux les plus sincères afin de lui obtenir toutes les bénédictions célestes, une longue suite d'années, à l'avantage et à la prospérité de l'Eglise universelle. »

Le Souverain-Pontife recut ce mémoire d’un accusé demandant des juges, la seule chose que les hommes ne peuvent pas

reluser à un autre homme. Une Congrégation est nommée. Sa réponse fut favorable aux Jésuites *. Pombal n'allait plus agir sans contrôle ; il avait à lutter contre un pontife qui ne se laisserait pas tromper par d' hypocrites démonstrations. Les ressorts de sa politique étaient mis à découvert. [l'avait exilé de Lisbonne les Jésuites qu'il redoutait : Fonséca, Ferreira, Malagrida et Torrès. Le Père Jacques de Camera, fils du comte de Ribeira et d'une Rohan, avait énergiquement repoussé toute espèce d’intimidation. Pombal essaya de provoquer dans l'Ordre de Jésus quelques défections, qu'il aurait su rendre éclatantes. Il existait parmi les Jésuites portugais deux Pères que leurs antécédents désignaient aux intrigues du ministre : l’un était le Père Cajétan, esprit chagrin, mais intelligence aussi vive que profonde ; l'autre, Ignace Suarez. En les flattant, Pombal espérait qu'il serait facile de les amener à trahir une Compagnie dont la tendance de leurs caractères portait à croire qu’ils ne devaient pas avoir toujours eu à se louer. Le cardinal Saldanha fut chargé de les enrôler sous la bannière ministérielle. Cajétan et Suarez, que le Patriarche caressait d’un côté, qu'il menaçait de l’autre, dédaignérent de s'associer à de pareils projets. [ls avaient chancelé dans leur Foi de Jésuites lorsque l’Institut était puissant ; ils s’y rattachèrent au moment où la persécution lui arrivait. Cette opposition et les mesures prises à Rome compromettaient les espérances de Pombal ; un événement imprévu changea tout-àcoup la face des affaires.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1758, moins de deux ans aprés l'attentat de Damiens sur Louis XV, le roi don Joseph, revenant en carrosse de l'hôtel de Tavora au palais, fut frappé d'une balle dans le bras. Ce crime, que le lendemain toute la ville attribuait au marquis de Tavora vengeant son honneur sur le royal séducteur de dona Teresa son épouse, ce crime offrait à Pombal une chance inespérée. Les Tavora étaient ses

Le commandeur Almada, parent de Pombal el son ambassadeur à Rome, fit imprimer el répandre parlout une fausse décision de ceite Congrégation. C’étail peut-être l'avis particulier d'un des cardinaux auquel Almada prétait de son chef toute autorité. Cet arrêt supposé fut brülé à Rome et à Madrid par la main du bourreau, comme pièce apocryphe et calomnieuse. Pagliarini, convaincu de Pavoir impri-

mée, fut mis en prison et d’après le vote de Mgr Braschi, depuis Pie VI, banni des Etats romaius par le cardinal Archinto. Pombal le recueillit et le combla d’honneurs.

ennemis, car ils avaient repous+é l'alliance de son fils. Ils appartenaient à la plus haute noblesse ; tout semblait conspirer en faveur du ministre. A défaut d'autres preuves, la clameur publique suffisait pour faire arrêter les meurtriers ou les fauteurs présumés du meurtre. Dans un autre pays, la justice aurait ainsi procédé ; Pombal n’adopta point cette marche régulière: il frappa de terreur le souverain, il le tint caché à tous les regards, à ceux même de la famille royale; il fit planer le soupçon sur les gentilshommes dont il redoutait le crédit ou dont il convoitait les richesses ; il représenta toujours et partout les Jésuites comme les instigateurs du régicide. Il laissa ainsi : s’amonceler la tempête, dont à son gré il dirigeait les nuages. Les Tavora continuérent à venir à la cour, et, le 12 décembre, plus de trois mois après l'attentat, que l'inexplicable inaction de Pombal faisait alors rejeter au nombre des fables ou des paradoxes, le duc d'Aveiro, le marquis de Tavora, dona Eléonora, sa mère, leurs parents et leurs amis furent saisis à l'improviste et plongés dans les cachots. Les femmes obtinrent des couvents pour prison, mais la pitié envers tous ces personnages devint, aux yeux de Pombal, un titre de proscription. On fut suspect parce qu’on les plaignit; on se trouva criminel pour douter des mystérieuses trames qui avaient coûté trois mois de réflexion au ministre. La haute noblesse refusait de l'accepter comme un des siens, elle lui avait fait expier son orgueil par des sarcasmes ou par le mépris; Pombal se vengeait de ces affronts en se baignant dans le sang des races les plus illustres. L'opinion publique ne:vit en tout cela qu’une machination de Pombal pour absorber ses ennemis dans un complot impossible. Les lenteurs calculées, les mensonges diplomatiques ou judiciaires du ministre furent si pleinement percés à jour, que ses panégyristes les plus exaltés réprouvérent tant de cruautés, et n’eurent pas le courage de s’associer à sa furcur. « Les Encyclopédistes, dit le comte de Saint-Priest ‘, auraient dû lui servir d’auxiliaires zélés et fidèles. Pourtant il n’en fut pas ainsi. Les pièces émanées de la cour de Lisbonne parurent ridi-

Histoire de la Chute des Jésuites, page 24.

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cules dans la forme ct maladroites au fond. Cet holocauste des chefs de la noblesse choqua les classes supérieures, jusqu'alors soigneusement ménagées par les philosophes. Tant de cruauté contrastait trop avec les mœurs d’une société déjà frondeuse, mais encore très-élégante. On eut pitié des victimes, on se moqua du bourreau. »

Le bourreau, car jamais homme ne mérita mieux que Pombal ce titre sanglant, le bourreau tenait sous sa main une partie de ses adversaires; mais, pour la satisfaction de ses haines, ce n’était pas assez. L’attentat du 3 septembre lui four- “ nissait une occasion toute naturelle de mêler le nom des Jésuites à un régicide présumé. « Les reproches qu'il leur avait adressés dans ses manifestes, raconte l’historien peu véridique de la Chute des Jésuites ‘ , ne reposaient point sur des idées générales, mais sur des faits particuliers, contestables et mal exposés. » Pombal tenait beaucoup plus à sa vengeance qu'à l'opinion publique. Sa vengeance se trouvait d'accord avec des projets anti-catholiques ; il fit de tout cela un horrible mélange, et, en confondant les notions de justice et d'humanité, il enveloppa dans cette catastrophe tous les Jésuites résidant en Portugal. D’Aveiro, les Tavora, Atonguia et la plupart des accusés auraient dû être jugés par leurs pairs; le ministre créa un tribunal d'Incontidence. Par un oubli des règles les plus sacrées, il présida lui-même cette commission exceptionnelle, dans laquelle siégérent d’Acunha et Corte-Réal, ses deux collègues. La torture fut appliquée à chaque inculpé; ils la subirent avec fermeté. Le duc d’Aveiro seul, vaincu par les tourments , avoua tout ce qu'on exigeait de sa douleur. Il se déclara coupable ; il accusa ses amis et les Jésuites; mais à peine fut-1l délivré de la question, qu'il se hâta de nier ce que la violence lui avait arraché. Les juges refusèrent d'entendre sa rétractation. Il n'y avait eu ni témoins, ni interrogatoires, ni débats ; on ignore même si les prisonniers furent défendus. Tout ce que l'on sait, c’est que le fiscal Costa Freire, le premier jurisconsulte du royaume, proclama l'innocence des accusés, et

1 Histoire de la Chute des Jésuites, page 26.

que sa probité le fit charger de chaines; c'est que le sénateur Juan Bucallao se plaignit de la violation des formes judiciaires et de l'iniquité de la procédure; c’est que Pombal lui-même rédigea la sentence de mort, et qu'elle est écrite de sa main. Elle fut rendue le 12 janvier 1759, on l’exécuta le lendemain. Le peuple et l’armée murmuraient; les grands s’agitaient ; Pombal ordonna de dresser l'échafaud. dans le village de Belem, à une demi-lieue de Lisbonne. Portant la barbarie jusque dans les moindres détails, il avait voulu que la marquise de Tavora et que toutes les victimes parussent sur l’échafaud la corde au cou et presque nues. C'était une dernière humiliation qu'il réservait à ceux qui l'avaient accablé de leurs dédains. Dona Eléonora, encore plus fière en ce moment qu'aux jours de ses prospérités, arriva la première sur cette immense estrade, où le billot, la roue, le bûcher et le poteau s’élevaient, comme pour réunir les différents supplices sous les yeux des condamnés. Elle s’avança, le crucifix à la main, pleme de calme et de dignité. L’exécuteur veut lui lier les pieds « Arrête, s'écrie-t-elle, et ne me touche que pour me tuer. » Le bourreau intimidé s’agenouille devant cette martyre de la justice humaine, il demande pardon. « Tiens, continue-t-elle plus doucement en tirant une bague de son doigt! , il ne me reste que cela; prends, et fais ton devoir. » La tête de dona Eléonora tomba sous la hache. De demi-heure en demi-heure, son mari, ses fils, ses gendres, ses domestiques et le due d'Aveiro vinrent successivement, en face de ce cadavre palpitant, mourir dans les horreurs de la strangulation, sur la roue ou dans les flammes. Quand le massacre fut consommé, on mit le feu à l'échafaud, et le Tage roula dans ses eaux les cendres des immolés confondus avec les sanglants débris de la torture *?.

1 Mémoires Au marquis de Pombal.

2 Pombal fut jugé à son tour; mais il rencontra dans la reine dona Maria, héritière de Joseph ler, plus de pitié qu’il n’en devait inspirer. Le 7 avril 4781, cet homme , âgé de quatre vingt-deux ans, fut à son tour frappé d’une condamnation que l’hi loire trouvera peu sévè.e. Le conseil d'Etat et les magistrats déclarèrent, à la majorité de quinze voix contre trois, « que les personnes, tant vivantes que mortes, qui furent justiciées, ou exilées, ou emprisonrées en vertu de la sentence de 4759, étaient (toutes innocentes du eriine dout on Is avail accusées, » Ce

jugement de réhabilitation est longuement et sagement motivé. Il tire une grande force de la première senteuce, qui abonde en contradictions et en faits se détrui-

154 k CHAP, IL, — HISTOIRE

Le 27 mars 1759, La Condamine écrivait à Maupertuis : « On ne me persuadera jamais que les Jésuites aient en effet commis l'horrible attentat dont on les accuse, » et le sceptique Maupertuis lui répondait : « Je pense comme vous sur les désuites ; il faut qu'ils soient bien innocents, puisqu'on ne les a pas encore punis; Je ne les croirais pas même coupables quand j'apprendrais qu'ils ont été brûlés vifs. » Le Père Malagrida fut réservé à ce supplice, et un cri de réprobation universelle répondit à cette dernière lâcheté de la force. Pombal s'était attribué ou il avait partagé entre ses créatures les biens de ses victimes. Il les tuait dans le présent, il les déshonorait dans l'avenir de leurs familles; mais il convoitait encore une autre proie. Il venait de terrasser la noblesse, il voulut écraser les Pères de l'Ordre de Jésus. La fermeté de Clément XIII lui était connue, ses intrigues allaient être déjouées à Rome; par un de ces coups d'audace qui, au premier moment, font douter même de l'innocence de toute une vie, le ministre ne recula pas devant la plus absurde des accusations. Il en avait tant fait que personne n'osait plus prendre au sérieux un homme que la fureur poussait jusqu'aux limites de la déraison. La veille de l'exécution des Tavora, les Jésuites du Portugal, soumis depuis quatre mois à la plus ombrageuse des inquisitions, sont déclarés en masse les instigateurs et les complices du régicide présumé. On emprisonne le Provincial Henriquez, les Pères Malagrida, Perdigano, Suarez, Juan de Mattos, Oliveira, Fran-

sant les uns par les autres. Ainsi on lit, dans l'arrêt rendu par Pombal, que « le coup glissa et ne fit que percer le derrière du carrosse ; puis, que six coups pénétrèreut à la poitrine du roi; puis encore, que le coup tiré par derrière passa entre les bras et les côtes et ne fit qu’effleurer légèrement l’épaule droite par-devant; » un peu plus bas, la sentence ajoute que « le roi eut des blessures considérables et mortelles. »

Il est à peu près avéré maintenant que deux ou trois pistolets furent déchargés sur la voiture de Joseph ler. La version la plus accrédilée est que deux hommes attachés à la maison de Tavora se porterent à ce crime; mais Pombal a mis tant de confusion et d’acharnement dans la procédure, qu’il est parvenu mème à faire douter de la réalité de lallentat, et que plusieurs historiens n’ont pas craint de le lui attribuer. Ce qui lui apparuent d’une mamière incontestable , c’est l’iniquité, et on doit dire avec l’anglais Shirley, dans son Magasin de Londres, mars 1759 : « L'arrêt du tribunal d’Inconfidence ne peut être regardé ni comme concluant pour le public, ni comme juste à l'égard des accusés... De quel poids peut être un jugement qui n’est d’un bout à l’autre qu'une vague déclamation, où l’on cache au public les dépositions et les témoins, où toutes les formes légales ne sont pas moins violées que l'équité naturelle ? »

cois Edouard et Costa. Ce dernier est l'ami de linfant don Pedro, frère du roi. On l’applique à la question pour lui arracher dans les tortures un aveu ou une réticence qu'on essaiera de tourner contre le prince. Costa, tenaillé et déchiré, reste inébranlable.

Pombal avait tout disposé pour consommer son mystère d'iniquité. Les Pères Malagrida, Mattos et Jean Alexandre, vicux Missionnaires blanchis dans les travaux de l’apostolat et de la charité, avaient passé leur jeunesse et leur âge mûr au milieu des sauvages du Maragnon et du Brésil. La marquise de Tavora suivait les exercices spirituels de Malagrida; le Pére de Mattos était lié avec la famille Ribeira ; Jean Alexandre, revenant des Indes, avait fait la traversée sur le même vaisseau que les Tavora. Tels furent les seuls griefs que Pombal allégua ; ils suffirent pour faire condamner à mort les trois Jésuites. On ignore par quel motif le ministre leur épargna l’échafaud du 13 janvier.

La consternation régnait dans -les maisons de la Compagnie ; les traitements les plus acerbes, les insinuations les plus perfides, tout était mis en jeu pour désoler leur patience ou pour les compromettre; les Jésuites, qui n'avaient pas su dissiper cette tempête d'injustices, eurent le courage du martyre. Ils étaient séparés les uns des autres, sans communication avec leurs frères ou avec leurs supérieurs, livrés à un homme qui ne cessait d'accuser sans jamais prouver la moindre de ses allégations, ils attendirent dans la dignité de leur silence le sort qu'on leur réservait. Le ministre s'avoua que ses paroles perdaient de leur autorité; le 19 janvier 1759, il réduisit le souverain au rôle de pamphlétaire à sa suite. Chaque marche du trône se couvrait de sang; la captivité, l'exil ou la ruine était le partage de ses plus fidèles sujets ; on lui apprenait à se défier de ses amis et de sa famille. Pombal, afin de l’engager encore plus avant, plaça sous la sauvegarde de son nom les mensonges dont il sentait que tant de crimes auraient besoin pour être justifiés. Il prit à bail le contre-seing de ce monarque esclave, et il força la royauté à calomnier sciemment les hécatombes de son arbitraire ministériel. IL avait, au nom de Joseph Ir,

LA

rédigé une lettre adressée à tous les Evêques portugais; elle fut répandue à profusion. Ce manifeste était la glorification de Pombal et une honte jetée aux rois prédécesseurs de Joseph. Quelques Evêques s'en emparérent pour créer un piédestal à leur fortune ecclésiastique; d’autres s’épouvantèrent à l'idée seule d'affronter les colères du ministre omnipotent, et l’'Evêque qui recule en face d’un devoir est bien près d’immoler sa conscience pastorale à de fausses nécessités de position. Ils se prétérent aux exigences de Pombal, il y en eut même qui les outrèrent. Les Jésuites, frappés de stupeur, environnés des ennemis inattendus que le malheur agglomérait autour de ses victimes, n'élevaient pas la voix même pour protester contre tant de fureurs calculées. Ils n'agissaient pas; Pombal imagina de les faire écrire. De virulentes satires contre le roi parurent sous le nom de plusieurs Pêres. La mesure était comblée. Deux cents Evêques de toutes les parties du monde chrétien, des cardinaux , les trois Electeurs ecclésiastiques n’osèrent pas rester spectateurs muets de cet opprobre, qui constituait un prince en flagrant délit d'imposture. Ils supplhièrent Clément XIIL de venger la Compagnie de Jésus. La voix de la Catholicité fut entendue, et le Père commun remplit le vœu de l'Eglise. Pombal ne se laissait pas arrêter par des prières ou par des menaces ecclésiastiques. Son despotisme ne trouvait aucune résistance en Portugal ; il pensa qu'il serait toujours temps de l'expliquer lorsqu'il aurait consommé l’œuvre de destruction. Il tuait la Société de Jésus, mais c'était dans un but catholique, afin de la réformer et de la rendre plus parfaite. Le ministre portugais ne sortait pas de ce thème convenu. Il accusait les Jésuites de tous les crimes que l’imagmation de ses pamphlétaires à gages pouvait inventer ; en même temps 1l déclarait que sa pensée ne tendait qu'à ramener les disciples de saint Ignace à la pureté primitive de leurs règles. En présence des contradictions qu'offre ce grand procès, l’un des événements les moins connus et les plus curieux du dix-huitième siècle, Voltaire a donc raison de dire ! : « Ce qu'il y eut d’as-

1 Œuvres de Voltaire, Siècle de Louis XP, t. xxn, p. 354.

sez étrange dans leur désastre presque universel, c'est qu'ils furent proscrits dans le Portugal pour avoir dégénéré de leur Institut, et en France, pour s’y être trop conformés. »

Les biens et les collèges de l'Ordre étaient sous le séquestre ,

il fallait se les approprier , afin de payer les complaisances épiscopales , de distraire le peuple par des fêtes et d'acheter l’armée. Le ministre tenait captifs plus de quinze cents Jésuites, qu'il avait dépouiilés de tout, même du droit de pleurer sur les ruines de leurs maisons. La pitié en leur faveur était un crime , il la punissait de mort ou de bannissement. Au Brésil et au Maragnon, ses agents les poursuivaient avec un acharnement inouï, ils les enlevaient à leurs sauvages ; 1ls les entassaient, sans provisions, sans secours , sur le premier vaisseau faisant voile vers la métropole. Tous ces Jésuites, qui ne savaient de quelle accusation il allait plaire au gouvernement de les charger, arrivaient à Lisbonne; on les agglomérait dans les prisons ou dans les lieux publics ; puis on les oubliait entre deux haïes de soldats, qui, souvent moins cruels que l'autorité ,

partageaient leur pain avec eux.

Cette étrange situation ne pouvait durer. Le 20 avril 1759, Pombal fit remettre au Pape une lettre de Joseph I, qui annonçait l'intention d'expulser de ses Etats les membres de la Société de Jésus. Clément XIIT ne répondant pas assez vite aux désirs impatients du ministre , le ministre le prévint. Clément XIII ne prêtait pas les mains aux iniquités de Pombal; Pombal, afin de tromper le roi, fait fabriquer à Rome, par Almada, son ambassadeur , un bref qui approuve ses projets, qui détermine ‘à quel usage seront employés les biens de la Société de Jésus et qui autorise à punir de mort les coupables. Ce bref, si audacieusement supposé, entretenait l’Europe dans des dispositions malveillantes contre les Pères portugais; 1l plaçait les Jésuites des autres contrées dans l’impossibilité de les défendre. Pombal se hâta de mettre à profit ces impressions. [Il savait que le Souverain-Pontife s’effrayait de ses menaces de schisme, et que, pour maintenir la paix de l'Eglise, 1l ferait toutes les concessions compatibles avec la dignité du Saint-Siége. Le véritable bref n'était pas aussi explicite que celui dont Pombal s'était forzé

une arme; le Pape descendait jusqu'à la prière pour vaincre l'injuste obstnation du roi et de son ministre. Pombal s’indigna de voir le Vicaire de Jésus-Christ disputer à ses convoitises la proie qu'il leur promettait. Un conflit diplomatique entre les deux cours lui parut nécessaire à susciter. Acciajuoli, Nonce en Portugal, croyant d’abord que les choses ne scraient pas poussées si loin, avait favorisé les plans officiels ; mais, lorsqu'il en eut saisi la portée, il refusa de s’y associer. Il devint obstacle ; Pombal mit tout en œuvre pour lui rendre impossible le séjour de Lisbonne. Clément XII et le cardinal Torregiani, son secrétaire d'Etat, ne voulaient pas proscrire les Jésuites, par l’éternel principe d'équité qui ne permet pas de confondre les innocents avec les coupables : Pombal s’imagine que ces refus équivalent à une déclaration de guerre ; il la fait à sa manière. Les Jésuites Malagrida, Henriquez, Mattos, Moreira et Alexandre sont condamnés à être rompus vifs, comme instigateurs du duc d’Aveiro et des marquis de Tavora. Le 31 juillet est le jour de la fête de saint Ignace de Loyola; Pombal choisit cet anniversaire, si cher au cœur des disciples de l’Institut, pour rendre une sentence qui ne reçut ni publicité ni exécution, mais qui devait les exaspérer ou les consterner.

Ily aici une appréciation que l’histoire ne doit pas oublier. Les Jésuites ont, pour se défaire de leurs ennemis, des moyens secrets ; ils ne reculent devant aucun crime. Ils conseillent le régicide, ils l’absolvent, et, quand ils ne savent plus de quelle manière amener le triomphe de leurs ambitieux projets, le fer ou le poison leur viennent ‘en aide. Jusqu'au jour où Pombal s'acharna contre leur Institut, les Jésuites, si souvent accusés de légitimer les moyens par la fin, n’ont jamais eu recours à l'assassinat. Cette espèce de tribunal véhmique, dont des imposteurs révélérent l'existence, n'a été qu'une fable jetée en pâture à quelques crédulités imbéciles. Les Jésuites n'avaient jamais trouvé de séides dans leurs partisans ou dans leurs novices ; mais si, comme l’affirmait le ministre portugais, la vie des hommes était si peu de chose à leurs yeux quand l'intérêt de l'Ordre périclitait, il faut bien convenir qu'en 1799 les Jésuites laissèrent échapper l’occasion la plus urgente d'appliquer

leur principe meurtrier. Un homme seul brisait le passé et l'avenir de la Société. Dans la situation des esprits, son exemple menaçait de devenir contagieux. Pombal ne se laissait arrêter par aucun scrupule : il abusait de la faiblessé de son roi; il défiait le Saint-Siége; il portait une main sacrilége sur l'arche de l’Institut. Il dépouillait les Jésuites ; il savait même trouver des magistrats pour les flétrir sans discussion, pour les condamner sans examen. On les arrachait à leur patrie; on leur annonçait qu'ils périraient tous dans un auto-da-fé ou qu'on les parquerait comme des pestiférés sur quelque côte déserte. Ils étaient réunis, dans l'attente prochaine de la mort ou de la proseription. Ils n'avaient pas tout perdu, il leur restait des anus ; ils auraient évoqué des vengeurs. En désespoir de cause, ces hommes si habilement vindicatifs, si bien préparés aux excès du fanatisme, pouvaient frapper Pombal dans l'ombre. Rien ne leur était plus facile. Des quinze cents prêtres qu'on disait liés les uns aux autres par de terribles serments, pas un seul ne conçut l'idée de cette expiation. Le ministre leur imputait de porter en germe la pensée de tous les forfaits, et le ministre vivait comme la démonstration la plus évidente de ses impostures ‘. Si jamais trépas a été nécessaire pour préserver l'Ordre

1 L’empha:e de Pombal, sa cruauté, ses injustices , que plus tard le duc de Choiseul devait renouveler en parté, inspiraient à ce dernier un sentiment de froide moquerie. Ou evtendait souvent le ministre français dire au prince de Kaunitz, en parlant du ministre portugais : « Ce monsieur a donc {oujours un Jésüite à cheval Sur le nez! » Cette pla santerie, qui peut S’adresser à tous lès Pombal du monde, ne le corrigea pas de sa manie de voir de mettre partout dés Jésuites. J les avait chassés des possessions du roi très-fidèle; ils étaient proscrits de France et d’Espagne; tout le mor de parlementaire, janséniste et philosophique , se liguait contre eux. Du fond de son palais de Notre-Dame-d’Ajuda, Pombal rève qu'ils sont plus puissants que jamais , et, le 20 juin 4767, il adresse au comte d’A Cunha, ministre des affaires étrangères à Lisbonne, la lettre officielle dont nous éxtrairons ce passage : « Plusieurs faits aussi cerlains que notoires ont prouvé à Sa Majesté que les Jésuites sout tout-à-fait d'intelligence avec les Anglais, auxquels on sait qu'ils ont promis de les introduire dans fous les domaines que le Portugal et l'Espagne possèdent en deca du sud de la ligne, et de contribuer à ce projet de toutes leurs forces, en employant toutes leurs tramés, qui consistent toujours à semer le fanatisme pour {romper les peuples par les dehors de leur hypocrisie, et le, soulever contre leurs souverains légitimes sous de faux prétextes de religion, el un affectant des motifs purement spiriluels. Ce que les Anglais peuvent entreprendre de commun accord avec les Jésuites se réduit aux trois cas Suivants : en premier lieu , les Anglais fourniraient aux Jésuites des troupes, des armes et des muhitions, cacheraient les bras qui porteraient ces coups en couvrant les militaires de frocs jésuitiques, conime on la déjà fait plusieurs fois, et la coùr de Londres dirait que tout cela n’est que l'effet de l’immense pouvoir des Jésuites, »

de Jésus de quelques désastres, ce fut à coup sûr celui de Pombal ; et cet homme, dans les combinaisons de son audace, ne songea pas que ses Jours couratent quelque danger. Il connaissait beaucoup mieux les Pères qu'il ne le donnait à entendre. Il les calomniait tout haut, mais tout bas il ne daignait même point prendre les précautions dont la tyrannie s’enveloppe plutôt pour le vulgaire que pour sa propre sécurité. Pombal survécut vingt-trois ans à la destruction de l'Ordre, et il ne rencontra jamais ni de Châtel ni de Barrière pour prévenir ses desseins, ou pour lui faire expier le succès de son complot. Cet argument en action doit peser davantage dans la balance de l’histoire que toutes les théories de régicide qu'aucun fait n’a justifiées. Les Jésuites ne tuërent pas l’homme qui leur fit le plus de mal, et dont l'existence était à leur merci. Faut-il les supposer assez inconséquents pour créer, contre des rois qui les protégeaient en les aimant, un système de meurtre qu'ils n'auraient pas osé appliquer à des ennemis plus déterminés, et dont la mort n’entraînait n1 périls n1 désordres ?

Pombal, qui régnait sur don Joseph en lui faisant peur des Jésuites, ne concevait pour sa vie aucune crainte pefsonnelle. Il se jouait de ses victimes avec une froide cruauté, qui provoquait la vengeance; la vengeance ne vint pas. Le Souveram-Pontife ne cessait de supplier le roi de savoir être juste envers les innocents comme envers les coupables ; Pombal répondit à ces prières par des proscriptions en masse. Le Pape, dévoué aux Jésuites, faisait toutes les concessions ; le ministre se roidissait dans son opiniâtreté. Le Saint-Siége traitait avec lui de puissance à puissance ; le Pape aurait eu le courage de mourir; mais, croyant que la condescendance atténuerait des colères mal fondées, il s’efforçait de calmer l'irritation. Pombal affecta d'autant plus de violence qu'il semblait même à ses propres yeux être devenu un objet de terreur. Les craintes des autres firent que le ministre commença à se prendre au sérieux. Il menaçait, et on s'humiliait . Cest au ridicule seul qu’il appartient de faire justice de pareilles ineptic;. Nous ne citons cette lettre de Pombal, qui se conserve précieusement à Lisbonne dans le quinzième registre des Ordres, de 1766 à 4768, que pour montrer jusqu’à quel

point la passion contre le Jésuite peut troubler quelques intelligences qui veulent avoir le mal de la peur.

devant lui; il frappa, bien sûr d'avance que le pardon était au bout de la plus insignifiante concession ou du remords le moins compremeltant.

Le Pape aimait les Jésuites; le ministre, qui, jusqu'au 1 se tembre 1759, est resté irrésolu sur les mesures définitives qu'il adoptera contre eux, se décide à les fure Jeter au rivage romain. À travers toutes les douleurs qu'un caractère comme celui de Pombal peut susciter, le premier convoi d’exilés arrive à l'embouchure du Tage, où l’attendait un navire de commerce, sans provisions et nullement destiné à recevoir un si grand nombre de passagers. Le pain et l’eau manquaient à dessein; mais les flots ne secondérent pas le projet du ministre. Le bâtiment fut obligé de relàcher dans les ports d’Espagne ; les vents contraires le poussèrent encore sur les côtes d'Italie. De partout il ne s’éleva qu'un cri de généreuse pitié en faveur de ces proscrits, bénissant la main qui les frappait. La charité fit renaître l'abondance sur le vaisseau ; elle rendit aux voyageurs l'énergie dont ils avaient besoin. Le 24 octobre 1759, ils débarquérent à Civita-Vecchia au nombre de cent trente-trois. [ls avaient été reçus avec respect dans toutes les villes où le navire fut contraint de faire relàche ; à Civita- Vecchia on les salua avec admiration. Les magistrats se firent honneur d’entourer de bons soins ces prêtres qui priaient encore pour leurs persécuteurs. Les Corps religieux leur offrirent une hospitalité toute fraternelle; mais la réception des Dominicains eut quelque chose de plus cordial encore. On les proclamait les émules de la Compagnie de Jésus; leur rivalité s'était montrée dans les tournois théologiques et dans les Missions, rivalité que la conscience et le talent inspiraient plutôt que la jalousie. Il y eut tant d’unanimité dans l'accueil fait à ces premiers exilés annonçant de nauvelles tempêtes, que les habitants de Civita-Vecchia consacrèrent sur le marbre, dans l’église des Frères-Prêcheurs , le passage des Jésuites. Les Dominicains eux-mêmes érigérent un monument pour rappeler celte alliance contractée à la veille des désastres’. D’autres navires, chargés

1 L'inscription de, Frères-Prècheurs était ain.i conçue : D.10: M, Lusitanis Patribus Socictatis Jesu, ob gravissimas apud Regem calumnias,

NW 11

162 CHAP. Il. —- HISTOIRE.

de Pêres de la Compagnie, partirent à différentes époques pour les Etats ecclésiastiques. Le Pape était leur défenseur ; Pombal, en encombrant la ville de Rome de cette multitude de bannis, espérait le faire repentir de sa justice et de sa pitié.

Tandis que l'exil ou la captivité s’appesantissait sur les Profés de l'Ordre, le cardinal Saldanha s’arrogeait le pouvoir de dispenser de leurs vœux les jeunes Jésuites. L'éducation publique était compromise dans ses œuvres vives ; le ministre et le patriarche cherchèrent à provoquer des défections pour ne pas se trouver pris au dépourvu. Ils en appelérent aux caresses des familles, aux menaces de l'autorité, aux séductions de la patrie et de la fortune. Quelques-uns de ces novices se laissèrent gagner ; mais alors cés apostasies devinrent l'objet de l'animadversion universelle. Le peuple et les soldats de garde autour des maisons et des colléges accueillirent avec des huées ces hommes que l'imminence du danger effrayait, et qui ouvraient leur carrière par une lâcheté. Le plus grand nombre résista aux flatteries et à l'intimidation. Il y eut à Evora, à Bragance, à Coïmbre surtout, des luttes où la franchise de la jeunesse l’emporta sur la prudence de l'âge mûr. Un parent de Pombal, le Pére Joseph de Carvalho, se mit à la tête du mouvement généreux qui entrainait les Jésuites non encore Profès à suivre le sort de leurs aînés dans l'Institut. [ls soutinrent le choc avec tant du courage, que les agents de Saldanha, vaincus, les reléguérent dans les cachots. Ce qui s’accomplissait au sein de la métropole se faisait simultanément sur tous les points de Mission. Chez les

post probosas notas, muliiplices crucialus, bonorum publicationem , ad Haliæ oram amaudalis ; terrà marique iutegrilate, palientià, constantia probatissimis, in hâc Sancti Dominici &de exceptis, anno M. LCC. LIX ,

Patres Prædicatores, christionæ ficei incremento et {utelæ ex jistitu'o inlenti, ipsique Socielali Jesu ex majorum suorum decrelis

exemplisque devinctissimi, ponendum eurarunt,

Cafres et au Brésil, au Malabar, sur la côte de Salsette, partout enfin où les Jésuites avaient fertiisé le désert, on les enleva à leurs travaux civilisateurs. On les réunit à Goa , où les cupidités de Pombal commençaient la spoliation du tombeau de saint François Xavier ; puis, après les avoir entassés sur quelques galiotes, on les laissa errer sur les mers.

L'Ordre de Jésus n'existait plus en Portugal ; le ministre poursuivait son œuvre : il cherchait par d’incessantes attaques contre le Saint-Siége à réaliser sa chimère d'église nationale. Le schisme était dans ses espérances; en étudiant les doctrines de Fra Paolo et de Giannone, il essaya de le faire passer dans les mœurs du peuple. Là, il rencontra des obstacles devant lesquels son invincible ténacité se vit contrainte de reculer. Pombal avait des magistrats complaisants, des Evêques dévoués jusqu’à la bassesse, qui lui arrangeaient un culte, qui traçaient au gré de ses désirs les limites du spirituel et du temporel ; mais ce n’est pas avec des légistes ou quelques prêtres courtisans que l'on change une religion. Le peuple était catholique, il répudiait avec tant d'énergie ce qui portait atteinte à sa vieille foi, que le ministre s'aperçut enfin de l’inutilité de ses tentatives. Elles lai servaient de contre-poids à Rome, il persévéra dans ses menaces. Rome, qui, en sa faveur, poussait la condescendance jusqu’à la faiblesse, recevait dans les Etats pontificaux les Jésuites expulsés de Portugal. Sur le littoral de la Méditerranée, comme dans les cités maritimes de l'Espagne , les bannis avaient été salués en martyrs. Cet hommage inquiétait les orgueilleuses susceptibilités de Pombal ; les princes et les Catholiques avaient alors de lui l'opinion qu'un écrivain protestant devait exprimer plus tard. « Les conséquences de cette destruction, soit en bien, soit en mal, dit Schœæll *, nous restent ici étrangères. Simple historien, nous allons rapporter les faits en tant qu'ils concernent le Portugal. Il est vrai que ces faits ont été enveloppés dans les ténèbres, et que plus d’une fois il est impossible de pénétrer jusqu’à la vérité. Néanmoins, malgré les ombres qu'on a épaissies autour d'elle, une chose est claire : c’est que les

\ Cours d'histoire des Etats européens, {, XXxIX , p. 50,

reproches fondés que Carvalho a pu faire à ces Pères se réduisent à bien peu de chose. Le ministre s’est plus souvent servi des armes de la mauvaise foi, de la calomnie et de l’exagération, que de celles de la loyauté. »

Pombal s'irritait du silence qui se faisait autour de lui et des ovations de la charité accueillant partout les victimes de son arbitraire ; 1l crut qu'il modifierait le sentiment universel en livrant un Jésuite aux bûchers de l’Inquisition. Le Père Malagrida lui était depuis longtemps odieux, ce fut à lui qu'il demanda compte de la réprobation dont les peuples le frappaient. Gabriel de Malagrida était un vieillard presque octogénaire. Né en Italie, le 18 septembre 1689, il avait passé dans les Missions la moitié de son existence. Rappelé en Portugal, il était, surtout depuis le tremblement de terre de Lisbonne, un objet de vénération pour les pauvres et pour les riches. Il vivait dans l’intimité de la famille des Tavora, mais cette liaison ne le constituait pas complice évident de l'attentat du 3 septembre 1758. Pour l'y mêler, il fallait d’abord établir la préméditation, connaître les coupables, et procéder les preuves à la main. Pombal ne s'arrêta point à ces indispensables préliminaires de la justice : il souhaitait que Malagrida et d’autres prêtres de l’Institut fussent les fanteurs du régicide, la sentence qu'il rendit le déclara. Le Jésuite devait périr avec ses coaccusés, un caprice ministériel le réserva pour de plus longues souffrances. Malagrida languit trois ans dans les fers; il y paraissait oublié, lorsque tout-à-coup Pombal se ravise. Le Père est sous le coup d’un arrêt de mort; en vertu du jugement, il peut être exécuté d’un jour à l'autre comme instigateur d'un attentat contre la vie du roi; Pombal dédaigne cette première sentence. Îl à lui-même condamné Malagrida, 1l veut que l’nquisition prononce à son tour sur ce vieillard. I ne s’agit plus de régicide, mais de fausse prophétie et de dévote immoralité. On lui impute d'avoir, dans la solitude de son cachot, composé deux libelles, sur le /ègne de l'Antechrist, et la Vie de la glorieuse suinte Anne, dictée par Jésus et sa Sain!e Mère.

Malagrida, infirme et captif, sans force, privé d'air, de

lumière, d'encre, de plumes et de papier, était supposé se repaitre d’allucimations qui, relatées dans son Jugement, attestent bien plutôt un cerveau malade qu'un hérésiarque. Le manuscrit n'est pas représenté ; on cite quelques fragments de ces deux ouvrages, que le capucin Norbert arrangea pour la circonstance, et on appelle le Saint-Office à flétrir le Jésuite, Un des frères du roi était grand-[nquisiteur, il refuse de juger le délire ou l’mnocence; ses assesseurs limitent. Pombal saisit ce prétexte pour conférer la dignité de grand-Inquisiteur à Paul Carvalho Mendoza, son frère, qui fut au Maragnon l’ennemi le plus implacable de la Compagnie de Jésus. Un nouveau tribunal est formé. Il n'a pas l'institution pontificale, il ne peut exercer aucun pouvoir Juridique; mais Pombal fui a dicté ses ordres, le tribunal s'y conforme. Le Père Malagrida est déclaré auteur d'hérésie, impudique, blasphémateur et déchu du sacerdoce. On le livre au bras séculier, et 1l périt, le 21 septembre 1761, dans un auto-da-fé solennel. « L’excès du ridicule et de l’absurdité, dit Voltaire *, fut joint à l'excès d'horreur. Le coupable ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ne fut brûlé que pour avoir été fou, et non pas pour avoir été parricide. »

Malgré Voltaire et cette inquisition de contrebande, le désuite n'était pas plus insensé que parricide. Ses réponses devant le tribunal, le bäüllon dont on couvrit sa bouche pendant le trajet funébre, les paroles qu'il prononça sur le bûcher, tout atteste qu'il mourut comme il avait vécu, dans la plénitude de sa raison et de sa piété.

Afin de braver le Pape jusque sur la Chaire apostolique, et de lui prouver que ses prières étaient aussi inefficaces que ses injonctions, Pombal avait jugé à propos de lui renvoyer dans un dénûment complet la plupart des Jésuites dont il confisquait les biens. Il en avait assez réuni dans ses proscriptions géné- “rales pour essayer de fatiguer l'inépuisable charité du Pontife. Clément XIIT se montra toujours plein de dévouement ; Pombal, en face des prisonniers qu'il s'était réservés, ne transigea ja-

1 Œuvres de Voltaire, Siècle de Louis ÀF, 1 xxUu, pe 351.

mais avec ses cruautés. Le Pape et le ministre portugais restérent dans le rôle qu'ils s'étaient tracé : l’un adoucissait des souffrances imméritées, l’autre cherchait à les aggraver. Il avait fait abandonner sur les côtes d'Italie le trop plein de ses prisons; les captifs qu'il garda assumérent sur eux seuls les tortures dont il aurait voulu accabler la Compagnie. Il avait fait saisir dans les Missions plusieurs Pères français ou allemands; il conserva de préférence les Jésuites étrangers, car il espérait qu'aucune famille n'éléverait la voix pour les réclamer. Il les soumit aux misères de détail que la tyrannie la plus tracassière peut inventer. Il en avait retenu deux cents vingt-un dans ses chaines : quatre-vingt-huit y périrent; d’autres furent arrachés à sa barbarie par dona Maria, l'héritière du trône de Portugal; par Marie-Thérèse d'Autriche et par la reine de France !. Il reste encore un certain nombre de lettres écrites par les Jésuites prisonniers de Pombal; toutes retracent les mêmes douleurs et la même patience. Le protestant Christophe de Murr en a recueilli quelques-unes sur l’autographe latin pour les reproduire dans son journal?. Nous lui empruntons celle que le Père Laurent Kaulen adressait de la tour dé Saint- Julien au Provincial du Bas-Rhin. s

« Mon Révérend Père,

» La huitième année de ma captivité est prête à finir, et Je trouve pour la première fois l'occasion de faire passer cette lettre. Celui qui m'en a donné le moyen est un de nos Péres français, compagnon de ma captivité, et à présent libre par les soins de la reine de France.

» Je suis prisonnier depuis 1759. Eilevé par des soldats qui, | l'épée à la main, me conduisirent à un fort appelé Ohreïda, sur la frontière du Portngal, j'y fus jeté dans un cachot affreux, rempli de rats si importuns qu'ils infectaient mon Hit et partagaient ma nourriture, sans que je pusse les écarter, à

‘ La reine Marie Leczinska, épouse de Louis XV, avait chargé le marquis «le Saint-Priest, ambassadeur de France en Portugal, de réclamer les Jésuites français que Pombal retenail captifs. Ce fut ainsi que les Peres Du Gad, de Ranceau el le Frère Delsart se virent délivrés.

2 Jonrnal de la Littérature et des Arts, t. iv, p. 306.

cause de l'obscurité du lieu. Nous étions vingt Jésuites renfermés chacun séparément. Les quatre premiers mois, on nous traita avec quelques égards; après cela, on commença à ne nous donner d'aliments que ce qu'il fallait pour nous empécher de mourir de faim. On nous enleva avec violence nos bréviaires et ce que nous avions de médailles, d'images de saints et d’autres meubles de’ dévotion : on voulut même arracher à l’un de nous son crucifix ; 1l fit une si forte résistance qu'on le lui laissa, et on ne chercha pas à exercer sur les autres une si indigne violence. Un mois après, on nous rendit nos bréviaires : nous souffrimes dans ces cachots obscurs la faim et beaucoup d’autres mcommodités : on n'y donnait aucun secours aux malades. Nous y étions depuis trois ans, lorsque, à l'occasion de la guerre qui survint, on nous en retira au nombre de dix-neuf : un de nous était mort. Nous traversimes le Portugal escortés par des escadrons de cavalerie, qui nous conduisirent aux prisons de Lisbonne. Il nous prit en route, à trois Allemands que nous étions, une grande défaillance; on nous fit passer la première nuit avec les prisonniers renfermés pour crimes. Le lendemain, nous fûmes amenés dans ce fort, qu'on appelle de Saint-Julien, sur le bord de la mer, où Je suis avec les autres Jésuites. Au moment où je vous écris, notre prison est des plus horribles : c’est un cachot souterrain, obscur et infect, où il n'entre de jour que par une ouverture de trois palmes de haut sur trois doigts de large. On nous y donne un peu d'huile pour la lampe, une modique et mauvaise nourriture, de mauvaise eau, souvent corrompue et remplie de vers; nous avons une demi-livre de pain par jour; on donne aux malades la cinquième partie d'une poule; on ne nous accorde les sacrements qu’à la mort, et il faut que le danger soit attesté par le chirurgien qui fait l'office de médecin dans notre prison. Comme il demeure hors du fort et quil n'est permis à aucun autre de nous voir, 1l n’y a aucun secours spirituel ni corporel à espérer pendant la nuit. Les cachots sont remplis de quantité de vers et d'autres insectes, et de petits animaux qui m'élaient inconnus. L'eau suinte sans cesse le long des murs, ce qui fait que les vêtements et autres choses

[OX CHAP. If, — HISTOIRE

ÿ pourrissent en peu de temps; aussi le gouverneur du fort disait-1l dernièrement à quelqu'un qui me l’a répété : « Chose admirable! tout se pourrit promptement : il n’y a ici que les Pères qui s’y conservent. » A la vérité, nous paraissons conservés par miracle, afin de souffrir pour Jésus-Christ. Le chirurgien s'étonne souvent comment plusieurs malades d’entre nous se guérissent et se rétablissent; il avoue que leurs guérisons ne sont pas l'effet des remèdes, mais d’une vertu divine. Quelques-uns recouvrent la santé après les vœux qu'ils ont faits, un de nous, prêt à mourir, fut subitement guéri, après avoir pris de la farine miraculeuse de saint Louis de Gonzague ; un autre tombé en délire, dans lequel il jetait les plus horribles cris, se rétablit tout d’un coup après quelques prières dites auprès de lui par un de ses compagnons ; un autre, après avoir reçu la sainte Eucharistie, se trouva sur-le-champ soulagé et fortifié dans une maladie qui l'a réduit plusieurs fois à l'extrémité. Le chirurgien, qui a vu cela, dit ordmairement : «Je sais le remêëde de celui-ci : donnez-lui Le corps de Notre- Seigneur pour l'empêcher de mourir. » Il en est mort un dont le visage a pris un éclat qu'il n'avait pas pendant sa vie, en sorte que les soldats et les autres qui le contemplaient ne pouvaient s'empêcher de dire : « Voilà le visage d’un bienheureux. » Témoins de ces choses, et fortifiés par le ciel en d'autres manières, nous nous réjouissons avec ceux d’entre nous qui meurent, et nous envions en quelque sorte leur destin, non parce qu'ils sont au bout de leurs travaux, mais parce qu'ils ont remporté la palme. Les vœux de la plupart sont de mourir sur le champ de bataille. Les trois Français qui ont été mis en liberté en ont été tristes, regardant notre position plus heureuse que la leur. Nous sommes dans l’affliction, et cependant presque toujours dans la joie, quoique n'ayant pas un moment sans quelque souffrance et presque nus; il y en a peu d’entre nous qui conservent quelques lambeaux de leurs soutanes. À peine pouvons-nous obtenir de quoi nous couvrir autant que la modestie l'exige. Un tissu de je ne sais quel poil à pointes aiguës nous sert de couverture, un peu de paille est tout notre ht; elle pourrit en peu de temps, ainsi que la couverture, et

nous avons bien de la peine à en obtenir d'autre; ce n'est souvent qu'après en avoir manqué longtemps.

» Il ne nous est permis de parler à personne; et personne ne peut parler et demander pour nous. Le geôlier est d’une dureté extrême et s’étudie à nous faire souffrir; 1l nous dit rarement un mot de douceur et parait ne nous donner qu'avec répugnance les choses dont nous avons besoin. On offre la hiberté et toutes sortes de bons traitements à ceux qui voudront abjurer l'Institut. Nos Pères qui étaient à Macao, et dont quelques-uns ont déjà enduré avec courage, parmi les infidèles, les prisons, les fers et des tourments souvent réitérés, ont été aussi amenés ici; et il a été, ce semble, plus agréable à Dieu de les voir souffrir en ce pays, sans l'avoir mérité, que de mourir pour la Foi chez les idolâtres. Nous avons été dans ces cachots vingt-sept de la province de Goa, un de la province de Malabar, dix de celle de Portugal, neuf de celle du Brésil, vingt-trois de celle de Maragnon, dix de celle du Japon, douze de la province de Chine. Dans ce nombre, il y avait un ltalien, treize Allemands, trois Chinois, cinquante-quatre Portugais, trois Français et deux Espagnols. De ce nombre, trois sont morts et trois ont été mis en liberté.

» Nous restons encore soixante-seize; il y en a d’autres enfermés dans les tours; mais je n'ai pu savoir qui ils sont, ni en quel nombre, ni de quel pays. Nous demandons aux Péres de votre Province des prières pour nous, non pas comme des hommes à plaindre, puisque nous nous estimons heureux. Pour moi, quoique je souhaite la délivrance de mes compapagnons de souffrances, je ne changerais pas mon état avec le vôtre. Nous souhaitons à nos Pères une bonne santé et le bonheur de travailler courageusement pour Dieu dans votre pays, afin que sa gloire reçoive autant d’accroissement qu'elle reçoit ici de diminution.

» De la prison de Saint-Julien, sur le bord du Tage, le

12 octobre 1166.

» De Votre Révérence le très-humble et

. : très-obéissant serviteur.

» LAURENT KAULEN, captif de Jésus-Christ. »

D'autres lettres sont aussi éloquentes de douleur , aussi magnifiques de courage chrétien. Ces Jésuites, dont le nombre décroissait chaque année, étaient pour Pombal une satisfaction de tous les instants. Il se délectait à les voir souffrir comme il aimait à réaliser des projets auxquels le sang versé paraissait être un insurmontable obstacle. Il avait rêvé, dans les premiers jours de sa puissance, le mariage de son fils avec une Tavora. Un refus entraîna peut-être les malheurs que nous venons de raconter. Pombal avait brisé cette illustre famille, il voulut que son fils réalisät le plan formé dans sa tête. L'enfant du bourreau épousa la fille des victimes. Pombal avait tout fait pour rendre impossible aux Jésuites leur réintégration dans le royaume. En 1829, lorsqu'on les y rappela, le marquis de Pombal et la comtesse d'Oliveira , les deux héritiers du ministre portugais , les reçurent à leur arrivée. Ils les comblérent de témoignages d’affectueux regrets, et les trois premiers enfants présentés aux Pères depuis leur retour en Portugal, furent les arrière-petits-fils de l'homme qui travailla le plus activement à la destruction des Jésuites !.

La facilité avec laquelle il avait pu tromper son roi, éluder

1 Quelque chose manquerait à ce récit, si nous ne donnions pas un fragment d’une lettre écrite de la ville de Pombal par le Père Delvaux, qui, en 1829, fut chargé de réinstaller Jes Jésuites en Portugal. Les restes mortels du grand marquis w’avaient pas encore été déposés dans le tombeau que, suivant ses dernières volontés, sa famille lui fit ériger à Ocyras. Le cercueil, couvert d’un drap funèbre, était confié à Ja garde des Franciscains. Le Père Delvaux raconte les tristes vicissitudes qu’éprouva ce cercueil pendant les guerres de la Péninsule, puis il ajoute :

« Il faut remarquer que Pombal est la première population du diocèse de Coïmbre, du côté de Lisbonne. Or, l'Evèque de Coïmbre avait envoyé l’ordre à toutes les paroisses que nous devions traverser de nous recevoir en triomphe, C’est donc à la lettre qu’il avait fallu me dérober au triomphe pour courir à Saint- François; mais c’élait un besoin du cœur. Je ne saurais rendre ce que j’éprouvai en offrant la victime de propitiatiou, l’Agueau qui pria sur la croix pour ses bourreaux , en l’offrant pour le repos de l’âme de don Sébastien Carvalho, marquis de Pombal, corpore præsente! 11 y avait donc cinquante ans qu’il atteudait là, au passage, celte Compaguie revenant de l'exil auquel il l'avait si durement condamnée, et dont. au reste, lui même avait prédit le retour.

» Pendant que je satisfaisais à ce devoir religieux, le triomphe qu’on nous forçait d'accepter, je voulais dire endurer, ébranlait toute la ville et ses environs ; toutes les cloches sonuaient; le prieur, archi-prètre, venait processionnellement chercher nos Pères pour les conduire à l’église où tout était illuminé. C'était comme un songe. »

La vengeance des Jésuites ne pouvait pas, en effet, ètre plus complète. Is se déro baient à l'enthousiasme dont ils devenaient l’objet à Pombal, pour se recueillir et prier en silence sur le tumbeau non encore fermé du ministre leur ennemi.

les prières ou les décrets du Saint-Siége, et arriver presuue sans opposition au renversement de la Société de Jésus, fut un encouragement pour les adversaires qu'elle comptait en Europe. Pombal avait réussi par des moyens coupables : les Philosophes, les Jansénistes et les Parlementaires blâmaient sa froide cruauté, son despotisme mintelligent; mais, forts de l'expérience tentée, ils commençaient à espérer qu'avec des mesures moins acerbes ils pourraient parvenir au même but. La chute des Jésuites dans le royaume trés-fidèle réveilla les haines. On ne songea pas à les tuer ; on crut que la calomnie suffirait pour s’en débarrasser. On attisa contre eux cette guerre de sarcasmes ou d'invraisemblances qui avait eu ses intermittences, mais qui alors se développa dans toute son extension. Depuis l'origine de la Société, il y avait tradition, chaîne non interrompue de hbelles et de mensonges. On exhuma ce vieux passé d'impostures. Les Protestants avaient commencé, les Jansénistes enchérirent encore. Il est impossible de ramasser toutes ces hontes de la pensée; mais l'histoire se voit condamnée à enregistrer celles qui sont pour ainsi dire légales. Avant d'entrer dans le récit des événements relatifs à la France, à l'Espagne et à l'ltalie, 1l faut donc s'arrêter à quelques faits qui portent leur enseignement avec eux.

Les Jésuites étaient les infatigables tenants contre le Protestantisme. En 1602, au moment où Henri IV se disposait à les rétablir, le Synode calviniste assemblé à Grenoble prend la résolution d'employer tous les moyens de s'opposer à leur retour. L'Histoire du P. Henry, Jésuite, brûlé à Anvers le 12 août 1601, sort des presses hérétiques. Elle est bientôt répandue en France. Le Père Henry avait commis tous les crimes, et le titre du livre annonçait que « cette histoire était tournée de flamand en français. » Le roi et les Jésuites établissent une enquête dans toutes les Flandres. Il n’a jamais été question ni de cet auto-da-fé ni du Jésuite. Guillaume de Bergues, Evêque d'Anvers, constate le mensonge. Il en fait retomber la confusion sur les sectaires, « gens accoutumés, selon lui, à promouvoir leur Evangile par telles feintes. » Les magistrats de la ville où le Père Henry était né, où il avait prèché, où il venait d'être

172 CUAP.. III. — HISTOIRE

brûlé, déclarent que ces événements ne sont qu’un tissu de fables. Ce Père était un être de raison. Les hérétiques proclamalent qu'il se nommait Henry Mangot, fils de Jean Mangot, fourbisseur ; les magistrats attestent que, « de mémoire d'homme, il ne s’est fait à Anvers punition du crime abominable dont on accusait le prétendu Père Henry, qu'il n’y a jamais eu à Anvers de désuite du nom de Henry Mangot, et qu'entre les bourgeois d'Anvers il n'y a jamais eu de nommé Jean Mangot, même du métier des fourbisseurs. »

L'imposture était confondue : elle fit la morte pour se réveiller quand les animosités seraient plus vivaces. Elle reparut en 1758, comme si un siècle et demi auparavant elle n'avait pas été écrasée sous le poids des preuves juridiques. Le fait du Pére Heury était notoire. Au moment de la suppression, on l'évoqua contre les Jésuites. Il en fut de même pour la mort et pour l'héritage d'Ambroise Guis.

En 1716 un artisan de Marseille, nommé Esprit Bérengier, et Honoré Guérin, prêtre interdit par son Evêque, arrivent à Brest. Ils annoncent qu’ils viennent réclamer une fortune de plus de deux millions qu’a dû laisser un de leurs parents, Ambroise Guis, mort, selon eux, à Brest en 1701. Leurs démarches n'aboutissent à aucun résultat. Personne n’a vu, n’a connu cet homme si riche. L'autorité locale n'en a jamais entendu parler. Deux années s’écoulent, et en 1718 les Jésuites du Coltége de la Marine sont tout-à-coup accusés d’avoir attiré dans leur maison Guis, qui débarquait malade, et de lavoir dépouillé de son trésor. Guis, disait-on, avait été tué chez les Jésuites, et l’ahbé Rognant, recteur de la paroisse de Saint-Louis, avait fait transporter le cadavre à l'hôpital, où il fut mhumé.

L'imputation était grave. Les Jésuites réunissent les éléments qui peuvent la détruire. Le gouvernement, de son côté, charge Le Bret, premier président du Parlement d'Aix, d'informer. Ce magistrat, qui était en même temps fntendant de la province, fait interroger à Marseille les parents d'Ambroise. Ils racontent que Guis, tombé dans la misére et déjà vieux, s’embarqua pour Alicante en 1b61, et que, par divers rapports, il était venu à leur connaissance qu'il n'avait pas été plus heureux en

Espagne qu'en France. Le premier président éerit à Alicante : il en recoit cet extrait mortuaire ! : « Ambroise Guis, Français de nation. Le vendredi 6 novembre 1665 on enterra le susdit dans cette église pour l'amour de Dieu, et tout le clergé y assista en exécution de l'ordonnance et décret du Grand-Vicaire forain de cette ville d'Alicante et de son territoire. » Cet acte, dont copie authentique et légale était certifiée par trois notaires et par le consul français, renversait l'échafaudage de succession si péniblement dressé contre les Jésuites. On avait ajouté foi aux insinuations de la malveillance, on se tut devant cette preuve irrécusable. Les héritiers d'Ambroise Guis avaient évoqué l'affaire au Parlement de Bretagne. Le 19 février 1724 « la Cour, faisant droit sur les charges, informations et requêtes des Pères Jésuites de Brest, les a renvoyés hors l'accusation, sauf à eux à se pourvoir pour leurs réparations, dépens, dommages et intérêts. »

Cette fable avait eu le sort de tant d'autres : elle était depuis longtemps oubliée ainsi que la succession d'Ambroise Guis; mais contre les Jésuites la calomnie ne subit jamais de prescription éternelle. On à toujours une heure où elle peut abuser d’autres générations. Pombal était dans le feu de ses violences. Il parut en France un écrit destiné à réveiller cette affaire. Il avait pour titre : Arrét du conseil d'Etat du roi qui condamne tous les Jésuites du Royaume solidairement à rendre aux héritiers d' Ambroise Guis les effets en nature de sa succession, où à leur payer, par forme de restitution, la somme de huit millions de livres. Le 3 mars 1759 cet arrêt fut signifié aux Jésuites de Paris. L'audace de ceux qui l'avaient fabriqué était grande ; mais à cette époque le pouvoir s’enfonçait dans des voies qui le conduisaient à l'opprobre et au suicide. Circonvenu par tant de corruptions avouées ou secrètes, il ne se trouvait encouragé que pour faire le mal. Une trame habilement ourdie avait essayé de séduire la probité du secrétaire de la chancellerie ; celte trame fut déjouée. Le 30 mars le conseil d'Etat annula l’édit supposé, et on lit dans ses registres : « Sa Majesté a estimé ne devoir pas laisser subsister la signification d’un arrêt qui n'a

! Archive: de la paroisse Sainte-Marie, p. 258,

jamais élé rendu, et il est de sa justice de faire punir sévérement ceux qui seront convaincus d'avoir eu part à .la fabrication du prétendu arrêt et de l'avoir imprimé, vendu, débité ou autrement distribué en public *. »

À Brest, à Paris, on accusait les Jésuites de vol et d’homicide. Vers la même époque la Provence retentissait d’inculpations non moins délicates contre l'honneur d’un Pére de la Compagnie. Jean-Baptiste Girard, recteur du Séminaire royal de la Marine, à Toulon, était un prêtre pieux, mais crédule. Il fat trompé par les enthousiasmes d'une jeune fille portant au plus haut degré la passion d’une célébrité de dévote. Catherine La Cadière feignait des extases. Elle avait reçu les stigmates, comme sante Catherine de Sienne. Elle écrivait des lettres brûlantes de la plus haute spiritualité, comme sainte Thérése, et le Père Girard prêtait une oreille docile à ces récits de visionnaire. Sa foi fut si entière qu'il ne soupçonna que deux ans après l'erreur dans laquelle cette jeune fille le faisait tomber. Par une candeur inexcusable le Jésuite s'était fourvoyé dans un labyrinthe de mysticisme non sans péril pour le directeur et pour la pénitente. Il fit retraite, et dans une lettre aussi convenable que sage ? il engagea La Cadière à choisir un autre confesseur. Cet abandon froissa l'irritable vanité de la jeune illuminée. Il dérangeait les calculs de ses deux frères, qui rédigeaient sa correspondance, et qui, quoique prêtres, cherchaient à abuser de la crédulité d’un autre prêtre. Catherine était repoussée par un désuite : elle dut nécessairement chercher sa vengeance chez les Jansémistes. Elle s’adressa à un Carme nommé le Père Nicolas, fervent disciple de Quesnel. C'était le temps des convulsions et des miracles du cimetière de Saint- Médard. Les philosophes commençaient à ne plus croire en Dieu; les sectateurs du diacre Pris acceptaient plus facilement que l'Evangile toutes les merveilleuses absurdités s'improvisant à son tombeau. La mode était aux possessions: La Cadière feint d'être possédée du démon. Le Père Girard a exercé contre elle

1 L'auteur du faux fut arrèté; il se lua lui-même en prison, 2 Cette lettre a été produite au procès de La Cadière, dont on a eu l’art de former six volumes in-12,

tant de sortiléges et d’enchantements qu'elle s’avoue infanticide. Le crime se mêlait à limposture religieuse. Le Janséniste comprit que sa secte tirerait bon parti de cette femme, entraînée par la vengeance jusqu’au sacrifice de son honneur. La cause est portée devant la grand’chambre du Parlement d'Aix. Catherine, soumise à une minutieuse instruction, se trouve en face de magistrats que ses visions n'éblouissent guère. Aujourd’hui elle accuse le Jésuite, le lendemain elle rétracte ses dires. Girard pour elle est tantôt un homme de mœurs exemplaires et de solide piété, tantôt un ange déchu. Dans cette confusion de récits, le Parlement hésitait. La correspondance de Girard avec La Cadière fit cesser ses doutes. La conviction de ce Jésuite s’y révélait à chaque mot: on l'y trouvait toujours simple et crédule, mais aussi toujours chaste et pieux.

Cet étrange procès était un coup de partie pour les ennemis de la Société de Jésus; on l’exploita de toutes les manières !. Le pamphlet et la chanson, le raisonnement et l’injure, la défiance janséniste et le sarcasme philosophique, tout fut mis en jeu. On annonça même que le Père Girard avait été brûlé vif à Aix, comme sorcier et quiétiste. On s’efforça de tenir en haleine toutes les passions. Enfin, ce drame qui a fait couler tant de flots d'encre, se termina, le 10 octobre 1731, par un arrêt ainsi conçu : « Dit a esté que la cour, faisant droit sur toutes les fins et conclusions des parties, a déchargé et décharge J.-B. Girard des accusations et crimes à lui imputés, l’a mis et met sur iceux hors de cour et de procès. »

Les Jansénistes n'étaient plus dangereux, ils avaient perdu leurs hommes de génie ; personne ne remplaçait cette génération des Arnauld, de Pascal, de Sacy et de Nicole. L'intrigue succédait au talent, l'hypocrisie à la Foi. L'autel élevé par des mains

1 Catherine, ses deux frères et le Carme ne furent peint mis en jugement ; la secle janséniste les avait adoptés, et alors elle dominait ; mais l’Evèque de Toulon, La Tour du Pin Montauban, dans sa déposition écrite et dans un mémoire adressé au Parlement, déclara qu'ayant interdit le Carme Nicolas et le Jacobin Cadière, pour avoir fait jouer publiquement à la jeune Cadière des scènes de possédée, ces deux moines revinrent le lendemain prier le prélat de leur rendre des pouvoirs ou dè les ter au Père Girard. Ce que lEvèque ayant refusé, ils lui déclarèrent qu’ils porteraient laffaire en justice; qu'ils avaient de quoi perdre le Père Girard; et

qu’on leur promettait que rien ne leur manquerail s'ils voulaient lentreprendre ; qu’on leur offrait pour cela cinquante mille livres, :

ii NE CHAP. If. — HISTOIRE

puissantes s'affaissait sous le ridicule; les Jansénistes ne pouvaient plus rien par eux-mêmes, ils crurent qu'ils seraient plus heureux en se donnant un désuite pour complice de leurs miracles. En 1732, au moment où le procès de La Cadière finissait, comme tout fimt en France, par la lassitude, les Jansénistes inventérent que le Père Chamillard était mort à Paris en appelant de la bulle Unigenitus. L'appel était la parole sacramentelle de l'époque, le mot d'ordre soufflé aux factions. Au dire des sectaires, dont les gazettes étaient les porte-voix, un combat s'était livré sur le cercueil de Chamillard, que se disputaient les deux partis, et la cause du Jansénisme avait enfin triomphé. Le Père Chamillard, mort en odeur de sainteté hérétique, avait été déposé dans une cave; de là, il exhalait un tel parfum , que son intercession avait la vertu de guérir toutes les maladies du corps et de l'esprit. Il y a des hommes qui ont pour principe de croire à-l'impossible. Un enfant de Loyola, devenu disciple de Jansénius, était quelque chose de si étrange, que tous les adeptes s’empressèrent d'y ajouter foi; mais le Père Chamillard, qui n'était ni mort n1 partisan de l’Augustinus, ressuscita tout-àcoup, et, le 45 février 1732, 1l écrivit une lettre se terminant ainsi: « Il est évident, par ce qui vient d'arriver à mon égard, que si les Jésuites voulaient se rendre appelants de la Constitution, dès-lors 1ls deviendraient tous de grands hommes et des hommes à miracles, au jugement de ceux qui sont aujourd’hui si acharnés à les décrier, comme je le suis devenu un moment sur le bruit de mon prétendu appel. Mais nous n’achetons pas à ce prix les éloges des novateurs. Nous nous croyons honorés par leurs outrages, quand nous faisons réflexion que ceux qui nous déchirent si cruellement dans leurs'discours et dans leurs libelles, sont les mêmes qui blasphèment avec tant d’impiété contre ce qu’il y a de plus respectable et de plus sacré dans l'Eglise et dans l'Etat. »

Ce que le Jésuite disait en 1732 sera vrai tant qu'il y aura des partis dans le monde. Il mettait le doigt sur la plaie vive de toutes les oppositions; cela n’arrêta point les Jansénistes dans leurs attaques. L'Ordre de Jésus était en butte à tous les coups. Mille accusations du genre de celles que nous avons retracées

se renouvelaient dans les royaumes catholiques ?. La paix et le bonheur semblaient devoir partout renaître , si enfin la proscription atteignait l'Institut de saint Ignace, le seul obstacle à la conciliation des esprits. Protestants, Encyclopédistes, Universitaires, membres du Parlement ou sectateurs du Jansénisme, tous sortis de camps si divers, se réunissaient dans une pensée commune; chacun s’apprêtait à écraser les Jésuites pour préparer le triomphe de sa cause. Un événement inattendu donna prise à toutes les espérances, et offrit une réalité à toutes les accusations ; cet événement fut la banqueroute du Pére Lavalette.

1 Vers le même temps à peu près, en 4738, il n’était bruit à Rruxelles el dans toute la Belgique que d’une somme de 300,000 florins extorqués, disait-on , à une dame Vianen par le Père Janssens, Jésuite de Bruxelles. Le Conseil souverain de Brabant en jJugea autrement; il déclara le Jésuite innocent et exempt de tout reproche. Or, à quelques années d'intervalle, en 4746, mourait, à l’Hôtel-lieu de Paris, un flamand nommé Josse Deroosen; et, sur son lit de mort, après avoir reçu les derniers sacrements, il déclarait, devant les prètres-vicaires dudit hôpital, MM. Limoges, prètre; de Pompignac, prètre ; Viallez, prètre ; .Cussac , prètrerapporteur, avoir fait depuis peu de jours un écrit, signé et cachceté de sa propre main, au dos duquel il avait mis: Pour le Conseil souverain de Brabant. Ledit écrit fut envoyé, avec le procès-verbal des témoins, au Conseil souverain de Brabant où, suivant la volonté expresse du déclarant, il fut lu en pleine séance devant deux notaires. Il contenait une rétraetation du faux témoignage porté par ledit Josse Dervosen dans le procès intenté par la dame Vianeu contre le Père Janssens, et commençait ainsi : « Messieurs, Dieu m’ayant fait connaitre par la voie de ses ministres el encore plus par sa grâce l’injure que je lui ai faite, le dommage que j'ai causé à mon prochain et le coup mortel que j'ai porté à mon âme par le faux témoignage que j'ai rendu au sujet des 300,000 florins.... et convaincu par le saint Evangile, que je ne saurais rien attendre de la miséricorde du Scigneur, ni avoir la moindre part à la gloire de ses élus, si je ne rétractais ce que j'ai faussement avancé avec serment; je le rétracte de mon plein gré...» Et plus bas : « Je vous prie, Messieurs, de regarder la déclaration que je fis alors devant M. Du Chaisne, rapporteur, comme fausse et exlorquée par sollicitalions, etc., etc. »

Toujours la même marche et les mêmes moyens contre les Jésuites : des calomnies atroces, appuyées sur des faux témoignages et des parjures.

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