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Érélineour A CA Vilaine r de Sevres 1Q. PARTS.
Histoire de La. Ccwmpaquee e Jéud, par
Lg La = DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 229 F
leurs pressentiments, s’écriaient avec l'abbé de La Mennais t :
+ « J'ai parlé de dévouement, et à ce mot la pensée se reporte. S LA & avec douleur sur cet Ordre, naguère florissant, dont l'existence
tout entière ne fut qu'un grand dévouement à l'humanité et à la Religion. Ils le savaient, ceux qui l'ont détruit, et c'était pour
eux une raison de le détruire, comme c’en est une pour nous
de lui payer du moins le tribut de regrets et de reconnaissance qu'il mérite pour tant de bienfaits. Eh! qui pourrait les compter tous? Longtemps encore on s’apercevra du vide immense qu'ont laissé dans la Chrétienté ces hommes avides de sacrifices comme les autres le sont de jouissances, et l’on travaillera longtemps à
le combler. Qui les a remplacés dans nos chaires ? qui les rem-
placera dans nos colléges ? qui, à leur place, s'offrira pour por-
ter la Foi et la civilisation, avec l'amour du nom français, dans
les forêts de l'Amérique ou dans les vastes contrées de l'Asie, tant de fois arrosées de leur sang? On les accuse d'ambition :
sans doute ils en avaient, et quel corps n’en a pas? Leur ambi-
tion était de faire le bien, tout le bien qui était en eux; et qui
ne sait que c'est souvent ce que les hommes pardonnent le.
moins ? Ils voulaient dominer partout : et où donc dominaient-
ils, si ce n’est dans ces régions du Nouveau-Monde, où, pour la première et la dernière fois, l’on vit se réaliser sous leur in
fluence ces chimères de bonheur que l'on pardonnait à peine à l'imagination des poêtes? Ils étaient dangereux aux souverains :
est-ce bien à la philosophie à leur faire ce reproche? Quoi qu'il
en soit, j'ouvre l’histoire, j'y vois des accusations, j'en cherche
les preuves, et ne trouve qu'une justification éclatante. » Cette justification des Jésuites, manifestée en termes si élo-
quents, ne leur fut pas alors refusée par la Catholicité. Il y avait
uns, ainsi que pour les autres, tout le mystère consistait en ce que les églises catholiques ne pouvaient avoir ni portes ni fenêtres donnant sur la ruc, et qu’il était défendu aux Catholiques, sous peine d’une amende de {rois florins, de s’y rendre un livre de prières à la main.
Les Missions de Cuylembourg et de Wuch te-Ducrstede, désignées dans le Mcdaillon de droite, w’existaient pas. Ces deux Médaillous nw’indiquent que quinze stations établies dans douze villes; elles ne supposent que quinze Missionnaires. A l'époque où parut PArbre géographique, on complait vingt-cinq stations dis viugl-trois villes et quarante Missionnaires.
4 Réflexions sur l’état de l'Eglise de France pendant le dix-huitième siècle, p. 16 (Paris, 1820.)
sur le siège de Paris un . éprouvé par l'exil, un archevé-
que dont le courage et l’inépuisable charité seront toujours un
des plus beaux souvenirs de la vieille basilique. C'était Christophe de Beaumont, dont les Anglais et Frédéric IL admiraient la vertu, dont le peuple bénissait le nom, et dont le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes blâmaient l'apostolique virilité, tout en respectant la pureté de ses vues. Christophe de Beaumont avait compris que la guerre faite aux Jésuites devenait le signal de la ruine des mœurs et de l'Eglise. Il tenait tête à toutes les attaques : le 28 octobre 1763, il jeta dans la mêlée sa célèbre /nstruction pastorale. L'Athanase français taduisit au tribunal de sa conscience de magisirat ecclésiastique ces juges séculiers qui, du haut de leurs siéges, espéraient forcer le pouvoir spirituel à n'être plus que le commissaire de police morale du pouvoir temporel. Il les confondit sur pièces, démentant leur œuvre par des faits, opposant la vérité écrite au mensonge parlé, et prouvant que les Jésuites condamnés n'avalent été n1 accusés ni jugés de bonne foi. A cette savante intrépidité, le Parlement ne connut plus de bornes. La modération de la forme n'affaiblissait point, dans la Lettre Pastoxale, l'énergie du fond; le Parlement était vaincu par la raison, il répondit par l'arbitraire. Le 21 janvier 1764, le même bourreau qui lacérait et brülait l'£male de Jean-Jacques et l'Encyclopédie Jacéra et brüla l’œuvre du Pontife. Christophe de Beaumont fut cité à comparaître : il aurait comparu, il aurait été flétri par arrêt et glorifié par la justice, si le roi n'eût trouvé un honteux pallatif: il exila de nouveau le premier pasteur du diocèse. L'archevèque échappait aux vengeances du Parlement, elles retombèrent sur la Compagnie de Jésus. |
Il fut enjoint à tous les Pères d’abjurer leur Institut et de ratifier par serment les qualifications dont les arrêts précédemment rendus l’avaient chargé. Il ne restait plus aux disciples de saint Ignace qu'à opter entre le déshonneur ou le bannissement, que, la douleur dans l'âme, le premier président
Molé, plein de respect pour ses anciens maîtres, venait de is | noncer. Le bannissement fut accepté. Les Parlements de Tou-
louse, de Rouen et de Pau se joiguirent seuls à cette mesure,
et dé: Jésuites des quatre ressorts subirent, sans se plaindre, l'exil et l'indigence auxquels on les condamnait loin de ie pare 1. Le Parlement et Choiseul se montrérent inexorables : ils n’exc eptérent ni l’âge, ni les talents, ni les services, ni les infirmités ; mais du moins ils ne furent pas cruels comme Pombal. La famille royale avait jusqu'alors maintenu au château de Versailles les Pères qui possédaient sa confiance, et le savant Berthier, qui préparait l'éducation des enfants de France. L'anathème les atteignit: Louis XV n'osa pas les disputer au Parlement. Le jour qu'ils prirent la route de l'exil, ils adressérent au roi la lettre suivante :
« Sire ;
» Votre Parlement de Paris vient de rendre un arrêt qui ordonne que tous ceux qui composaient la Société des Jésuites, et qui se trouvent actuellement dans le ressort de cette Cour, prèteront le serment exigé.
» Quant au dernier article, Sire, lequel concerne la sûreté de votre personne sacrée, tous les Jésuites dispersés en votre royaume sont prêts à le signer, même de leur sang. Le seul soupçon qu'on semble former sur leurs sentiments à cet égard les remplit d'affiction, et 1l n'est point de témoignages, point d'assurances qu'ils ne voulussent donner au monde entier pour le convaincre qu'en matière d'obéissance, de fidélité, de soumission, de dévouement à votre personne sacrée, ils ont toujours tenu, ils tiennent et tiendront toujours les meilleurs principes ; qu'ils se croiraient heureux de donner leur vie pour la conservation de Votre Majesté, pouf la défense de son autorité et pour le maintien des droits de la couronne.
» Sur les autres articles contenus dans la formule du serment qu'exige votre Parlement de Paris, les Jésuites prennent la liberté de représenter très-humblement et très-respectueusement à Votre Majesté que leur conscience ne leur permet pas de s'y
1 D’après les registres du Parlement de Paris, à la date du 9 mars 1764, il n’y eut que huit Frères coadjuteurs , douze jeunes régents déjà sortis de la Compagnie
et cinq Profès qui se soumirent au serment exigé. Cérutti était du nombre des jeunes
régents. Auleur de lApologie des Jésuites, il se laissa enivrer par les éloges
qu’on prodiguait à son talent et à sa jeunesse. C’est un des rares Jésuites qui aient
favorisé les idées révolutionnaires.
soumettre; que, si les vœux par lesquels ils s'étaient liés à Dieu, suivant la forme de l'Institut qu'ils avaient embrassé, se trouvent cassés et annulés par des arrêts rendus dans des tribunaux séculiers, ces mêmes vœux subsistent dans le for intérieur ; qu'ainsi les Jésuites sont obligés devant Dieu de les remplir autant quil leur est possible; qu'en cet état, ils ne peuvent, sans contrevenir au premier serment qu'ils ont prêté à la face des autels, en prêter un second, tel que celui qui est énoncé dans cette formule : « De ne point vivre désormais en » commun ou séparément sous l'empire de l’Institut et des » Constitutions de la Société se disant de Jésus, de n’entretenir » aucune correspondance avec le Général et les supérieurs de la- » dite ci-devant Société ou d’autres personnes par eux préposées, » ni avec aucun membre d'icelle résidant en pays étrangers. »
» Un écrit plus long et plus détaillé que ne peut être celui-ci mettrait sous les yeux de Votre Majesté tous les rapports et toutes les conséquences de ce serment ; rapports et conséquences que l'honneur et la conscience ne permettent pas aux Jésuites d'admettre ; s'ils étaient assez malheureux pour se lier par des obligations si contraires à leur état, ils encourraient la colère du Ciel, l’indignation des gens de bien , et Votre Majesté ne pourrait plus les regarder comme des sujets dignes de sa protection.
» Ce considéré, Sire, Votre Majesté est trés-humblement et très-respectueusement suppliée de mettre les Jésuites de son royaume, ces hommes si fidèles et si infortunés, à couvert de foutes plus grandes poursuites de la part de votre Parlement de Paris et de toutes les autres, et ils ne cesseront d'adresser au- Ciel les plus ferventes prières pour la conservation de Votre Majesté et pour la prospérité de son rêgne. »
À cette déclaration, que nous transcrivons sur une copie originale conservée à Rome, le roi répondit : « Je sais que ce sont là leurs sentiments. » Cette phrase peignait la faiblesse et la jusice innée au cœur du monarque; mais elle ne l’empêcha point de se prêter à la consommation de l'iniquité. Il fallait la faire sanctionner par le roi. Choiseul le décida à signer l’édit statuant *
‘ Procédure contre l'Institut et les Constitutions des Jésuiles, p 326.
« que la Société des Jésuites n'aura plus lieu dans son royaume, terres et seigneuries de son obéissance. » Le Dauphin avait protesté énergiquement contre cette mesure ‘. Sa protestation amena Louis XV à avoir un moment la conscience de son devoir. Le Dauphin censurait les incriminations dont regorgeaient les arrêts du Parlement; il critiquait surtout la sentence d'exil qui frappait les Jésuites. Dans l’édit royal, enregistré le 1er décembre 1764, il ne fut fait aucune mention des considérants et du bannissement ?. Louis permettait même aux Jésuites de vivre en simples particuliers dans le royaume. Cette clause restrichive alarma le Parlement, qui stipula qu'ils résideraient chacun dans le diocèse où 1l était né, sans pouvoir approcher de’ Paris, et que tous les six mois ils seraient obligés de se présenter aux magistrats chargés de leur surveillance.
Jusqu'à ce moment, Clément XIIT avait, par des brefs réitérés et par de tendres prières, cherché à relever le courage abattu de Louis XV : il avait plutôt parlé en père qu’en Ponfe. Mais quand l’édit souverain qui sanctionnait la destruction
‘ Le Dauphin ne survécut pas longtemps à la destruction des Jésuites. Choiseul et la secte philosophique redoutaient ses talents et sa fermeté ; une mort prématurée les en délivra. On les a accusés d’avoir hàté cette mort par le poison. Ce bruit n’a jamais été prouvé, et nous le regardons comme invraisemblable. Le temps des crimes n’élait pas encore venu. Les Encyclopédisies ne tuèrent pas ce jeune prince ; ils se réjouirent de son trépas, et Horace Walpole écrivait de Paris, au mois d’octobre 1765 : « Le Dauphin n’a plus infailliblement que peu de jours à vivre. La perspective de sa mort remplit les Philosophes de la plus grande joie, parce qu'ils redoultaient ses efforts pour le rétablissement des Jésuites. » Il expira le 20 décembre 14765. « La mort du Dauphin, dit Lacretelle, Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, L 1V, p. 61, fut pour le peuple un coup aussi accablant que si elle eùt été imprévue, Peudant sa maladie, on avait vu le mème concours dans les'églises. Au premier bruit de sa mort, on s’assembla, pour le pleurer, autour de la statue de Henri IV. »
2 ]l existe une lettre de Louis XV au duc de Choiseul, contenant les observations du roi sur le préambule de l’édit. Louis XV fait de judicieuses remarques sur plusieurs points, et, {out en modifiant ce préambule, il termine ainsi :
« L’expulsion y est marquée trop gravement, toujours et irrévocable; mais ne sait-on pas que les plus forts édits ont été révoqués , quoiqu’avec toutes les clauses possibles ? .
» Je n’aime point cordialement les Jésuites, mais toutes les hérésies les ont foujours détestés; ce qui est leur triomphe. Je n’en dis pas plus. Pour la paix de mon royaume, si je les renvoie contre mon gré, du moins ne veux-je pas qu’on croic que j'ai adhéré à tout ce que Iles Parlements ont fait et dit contre eux.
» Je persiste dans mon sentiment, qu'en les chassant il faudrait casser tout ce que le Parlement a fait contre eux.
» En me rendant à l'avis des autres pour la tranquillité de mon royaume, il faut changer ce que je propose, sans quoi je ne ferai ricn. Je me lais, car je parlerais {rop. »
294 CGHAP, IV. — HISTOIRE
des Jésuites en France lui fut connu, Clément XII pensa qu'il restait au Successeur de Pierre un devoir solennel à remplir. Les Evêques de toutes les parties du monde le suppliaient de prendre en main la cause de l'Eglise et celle de la Compagnie de Jésus : le Pape se rendit au vœu de la Catholicité; et, le 7 janvier 1765, il donna la bulle Apostolicum. Juge suprême en matière de Foi, en morale ainsi qu'en discipline, le Pape instruisait à son tour le procès qui, en Portugal et en France, aboutit au même résultat par des motifs si différents. Du haut de la Chaire infaillible, 1l élevait la voix, et, s'adressant à l'univers catholique : « Nous repoussons, disait-il, l’injure grave faite en même temps à l'Eglise et au Saint-Siége. Nous déclarons, de notre propre mouvement et science certaine, que l'Institut de la Compagnie de désus respire au plus haut degré la piété et la sainteté, bien qu'il se rencontre des hommes qui, après l'avoir défigurée par de méchantes interprétations, n’aient pas craint de la qualifier d’irréligieuse et d’impie, insultant ainsi de la manière la plus outrageante l'Eglise de Dieu, qu'ils aceusent équivalemment de s'être trompée jusqu’à juger et déclarer solennellement pieux et agréable au Ciel ce qui en soi était irréligieux et impie *. »
1 Par fout ce que nous avons établi sur pièces irréfragables, il est démontré que le Souverain-Pontife, que la Reine, le Dauphin, Stanislas de Pologne, beau-père de Louis XV, et Louis XV lui-même, désiraient conserver en France la Compagnie de Jésus. Elle avait pour appuis et pour avocats les Evèques üe l'Eglise gallicane, une minorité qui, dans chaque Parlement, balançait la majorité. Les Cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace, de Flandre et d’Artois, ainsi que la Lorraine, refusaient de se soumettre au vœu d’expulsion devenu un mot d'ordre; la plupart des Etats de province se montraient hostiles à la destruction; néanmoins un ministre de l'instruction publique n’a pas craint de regarder comme nulles ces protestations. Dans son £Expose des motifs du projet de loi sur l’Enstruction secondaire (séance de la Chambre des pairs, du 2 février 4844), M. Villemain s’est exprimé ainsi : « Lorsqu’en 1762, sous l'influence du ministre le plus courageux et le plus éclairé qui ait relevé la langueur de Louis XV, la Société de Jésus fut enfin dissoute, elle avait, dans les diverses provinces du royaume, 424 Colléges, la plupart importants et riches. Aucune voix accrédilée ne s’éleva pour la défendre. »
Nous ne prétendons pas faire de l’histoire avec des préjugés ou avec des convepances parlementaires ; mais nous pensons que les déclarations du Pape, du Dauphin, de la minorité des Cours judiciaires, de l'unanimité de l’épiscopat français et des Evèques catholiques suffisent pour former une voix accrédilée, surtout quand cetle voix sera mise en parallèle avec celle de madame de Pompadour et de Choiseul.
Un contemporain, témoin non suspect et peu ami des Jésuites, le philosophe Duclos ne parlage pas la manière de voir de M. Villémain ; il s’exprimait ainsi, en 1767, sur la destruction de la Société de Jésus en France : « Je ne crains pas d’assu-
Les ci-devant soi-disant Jésuites, amsi que le Parlement les nommait, trouvaient un vengeur dans le Souverain-Pontife, un appui dans tous les Evêques, des amis dans tous les Catholiques. L'édit du roi les autorisait à vivre dans leur patrie. En 1767, les événements qui éclatérent dans K Péninsule rejaillirent sur eux. Les Parlements prirent texte de la colère de Charles HI d'Espagne et du coup d'Etat de son ministre don Pedro d’Aranda, pour annuler l'édit de Louis XV et pour proserire du sol français les Pères, qui commençaient à se créer une nouvelle existence. « Cependant, raconte Sismondi', la persécution contre les Jésuites s'étendait de pays en pays avec une rapidité qu'on a peme à s'expliquer. Choiseul en faisait pour lui-même une affaire personnelle. Il s’attachait surtout à les faire chasser de tous les Etats de la maison de Bourbon, et il profita, dans ce but, de l'influence qu'il avait acquise sur Charles IT. »
Charles [IT régnait sur l'Espagne. Prince religieux et habile, intègre et éclairé, mais impétueux et tenace, il avait la plupart des qualités qui font le bonheur des peuples. Son caractère s'accordait parfaitement avec celui de ses sujets; comme eux, il poussait au plus haut degré l'esprit de famille et l'honneur du nom. À Naples, ainsi qu'a Madrid, Charles IT s'était toujours montré dévoué à la Compagnie de désus. Lorsque le marquis de Pombal essaya de l’étouffer sous ses pamphlets et dans ses tortures, ce fut le roi d'Espagne qui, le premier, flétrit les calomnies oflicielles de la cour de Lisbonne. Cependant, plus d'une atteinte avait déjà été portée à l'Institut. Au moment où, sous le rêgne de Ferdinand VI,le duc d’Albe et le général Walh renversérent le ministère du marquis d'Ensenada, et firent triompher l'influence britannique sur la politique française, on accusa le Père Ravago, confesseur du monarque, d'avoir cherché à faire soulever les Réductions du
rer (et jai vu les choses d’assez près), que les Jésuites avaient et ont encore sans comparaison plus de partisans que d’adversaires. La Chalotais et Monclar ont seuls donné impulsion à leurs compagnies. Il a fallu faire jouer bien des ressorts dans les autres. Généralement parlant, les provinces regrettent les Jésuites, et ils ÿ reparaitraient avec acclamalion, pour des raisons que je développe dans un ouvrage particulier. » (Foyage en Italie, p. 40.)
! Histoire des Françuis, U XXIX, p. 369.
Paraguay et de l'Uruguay. S'il faut en croire la correspondance de sir Benjamin Keene, ambassadeur à Madrid, le duc d’Albe et Walh, dévoués à l'Angleterre, auraient, pour perdre Ravago, produit des lettres du Jésuite adressées à ses fréres du Tucuman. Ces lettres venaient par l'intermédiaire de Pombal ; le roi n’en tint aucun compte; mais c'était un précédent. A l’occasion, l'on pouvait s’en servir pour exciter des méfiances.
Le duc de Choiseul avait conçu l’heureuse pensée de réunir, dans une communauté d’affections et d'intérêts, les diverses branches de la Maison de Bourbon. En 1761, il réalisa cette idée par le Pacte de famille. Afin de s’attirer les bonnes grâces de Charles IE, Choiseul lui avait sacrifié une des prérogatives de la couronne. Les ambassadeurs de France occupaient en Europe le premier rang après ceux des empereurs d'Allemagne ; le ministre de Louis XV sut décider le roi à renoncer à ce privilége en faveur de l'Espagne. On prenait Charles IT par son faible ; mais, afin de l’amener à détruire l'Ordre de Jésus, il fallait autre chose à ce souverain qu’un droit d'égalité diplomatique. Sa foi était vive; il avait trop d'intelligente fermeté pour se laisser imposer la loi comme Joseph Ier et Louis XV. On renonça donc à agir sur lui par des moyens de coercition ou par des flatteries.
Un mouvement populaire éclata à Madrid le 26 mars 1766, à propos de certaines réformes dans le costume espagnol et dans la taxe des comestibles; réformes dont le marquis de Squillaci, Napolitain, devenu ministre, s'était fait le promoteur. Le roi fut contraint de se retirer sur Aranjuez. L’irritation fermentait; elle pouvait offrir plus d'un danger, lorsque les Jésuites, tout-puissants sur l'esprit du peuple, se jettent dans la mêlée et parviennent à appaiser le tumulte. Les Madrilégènes cédaient aux instances et aux menaces des Pères ; ils voulurent, en se séparant, leur témoigner leur affection. De toutes parts, le cri de : Vivent les Jésuites ! retentit dans la ville pacifiée. Charles IF, humilié d’avoir pris la fuite, plus humilié peut-être encore de devoir la tranquillité de sa capitale
L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon , par Coxe, 1. IV.
à quelques prêtres, reparut dans la cité. Il y fut reçu avec joie, mais il avait autour de lui des hommes qui, affiliés à Choiseul et au parti philosophique, sentaient le besoin d'envenimer le fait. Le marquis de Squillaci était remplacé au ministère par le comte d'Aranda, et, depuis longtemps, le diplomate espagnol faisait cause commune avec les Encyclopédistes. D’Aranda, comme la plupart de ceux qui furent appelés aux affaires dans cette période du dix-huitième siècle, possédait des talents. Son caractère, mélange de taciturne roideur et d'originalité, était porté à lintrigue; mais il avait soif de louanges, et les Encyclopédistes exaltaient son génie. « Enivré, dit Schæll, de l’encens que les philosophes français brûlaient sur son autel, il ne connaissait pas de plus grande gloire que d'être compté parmi les ennemis de la Religion et des trônes. » Il marchait donc sous la bannière de l’incrédulité. Le duc d’Albe, ancien ministre de Ferdinand VI, partageait ses idées; il s'était fait l’apôtre des innovations et l’excitateur de la haine contre les Jésuites". Le Portugal et la France venaient de les écraser; le duc d’Albe et d'Aranda n’osèrent pas rester en arrière. Le prétexte de l'émeute de Madrid pour les capas et le sombrero avait produit l'effet que l’on devait en attendre; il inspirait au roi des soupçons sur les Jésuites. Le prince ne pouvait pas s'expliquer que là où la majesté souveraine avait été bravée, l'aütorité morale des Jésuites eût si facilement dompté la fou-
. gue populaire. On avait massacré ses gardes wallones et accepté
l'intervention des Pères de l'Institut. Ce mystère, dont le contact des disciples de saint Ignace avec toutes les classes du peuple donnait si facilement la clef, fut commenté, dénaturé aux oreilles de Charles IL. Le roi était favorable à la Compagnie de Jésus : on parvint à le rendre indifférent; puis, un jour, une trame ourdie de longue main l'enveloppa dans ses réseaux.
1 Au moment de mourir, le duc l’Albe déposa entre les mains du Grand -Inquisiteur, Philippe Bertram, évêque de Salamanque, une déclaration portant qui! était un des auteurs de l’émeute des Chapeaux ; qu’en 1766, il l’avait fomentée en haine des Jésuites, el pour la leur faire imputer. 11 avouait aussi avoir coniposé en grande partie la lettre supposée du Général de l’Institut contre le roi d’Espagne, 11 reconnaissait encore avoir inventé la fable de l’empereur Nicolas I, et être Pun des fabricateurs de la monnaie à l'effigie de ce faux monarque. Dans le Journal du protestant Christophe de Murr (t. 1x, p. 222), on lit que le duc d’Albe donna, en 4776, par écrit, la même déclaration à Charles FIT.
Les amis de Choiseul et des Philosophes HANARRE pas voulu être accusés d'abrutissement intellectuel; on leur avait dit de secouer le joug sacerdotal en commençant par anéantir les désuites. Pour se montrer dignes de leurs maîtres, d’Aranda et le duc d'Albe trompèrent la confiance de Charles HE. Ils abusèrent de son respect pour la mémoire de sa mère, et ils calomuièret at la naissance du roi pour le rendre implacable. a Ici, l'histoire ne peut s'appuyer que sur des probabil Les Hafeurs de la destruction de l'Ordre de Jésus et les p: | sans de ce même Ordre, tous d'accord sur le résultat, différent essentiellement sur les causes. Les uns prétendent que l'émeute des Chapeaux dessilla les yeux du roi, et lui fit soupconner ce qu'était celte Société de prêtres, aspirant à détrôner son protecteur, ou tout au moins à s'emparer des colonies espagnoles. Les autres affirment que d’Aranda ne fut que le metteur en œuvre d'un complot organisé à Paris. Ce complot, disent=ils, eut pour base l'orgueil d’un fils qui ne veut pas avoir à rougir de sa mère. Dans l'incertitude où, en l'absence de tout document positif, et d'une autorité irréfragable, l'écrivain consciencieux est placé, nous avons fait appel aux adversaires nés de l'Institut. Puisque les historiens catholiques, sans preuves décisives, sur la nature de la trame et sur les moyens qui furent employés, se trouvent en désaccord, nous invoquons le témoignage des Protestants. Or, voici la version de l’Anglican Coxe ! : « Dés-lors (en 1164) le ministère français se proposa d’achever la chute des Jésuites dans les autres pays, il s’occupa surtout d'obtenir leur bannissement complet du territoire espagnol. Choiseul n'épargna à cet effet aucun moyen ni aucune intrigue pour répandre l'alarme sur leurs principes et leur caractère. Il leur attribuait toutes les fautes qui paraissaient devoir entraîner la disgräce de leur Ordre. Il'ne se fit pas le moindre scrupule de faire circuler des lettres apocryphes sous le nom de leur Général? et autres supérieurs, et de répandre
1 L'Espagne sous les rois de li maison de Bourbon, &. v, p. 4.
? Les apologistes du duc de Choiseul, le comte de Saint-Priest entre autres, ont senti la nécessité de démentir les asserlions de l’écrivain anglais, au moins désintéressé dans la question. Leur seul motif pour croire que Choiseul est resté étranger à (oute celle intrigue, c’est qu’on n’en découvre aucune trace dans Ja corres-
if
d cdibn sels adraniies contre quelques individus de la Société. »
Coxe va plus loin et il ajoute ! : « Des rumeurs circulaient partout relativement à leurs complots supposés et à leurs conspirations contre le gouvernement espagnol. Pour rendre l’accusation vraisemblable, on fabriqua une lettre, qu'on supposait avoir été écrite par le Général de l'Ordre à Rome, et adressée au Provincial en Espagne. Cette lettre lui ordonnait d'exciter
. des insurrections ; elle avait été envoyée de manière à être in-
| terceptée. On parlait des richesses immenses et des propriétés
4% de l'Ordre : c'était une amorce pour obtenir son abolition. Les
Jésuites eux-mênres perdaient je ss de leur influence sur l'esprit de Charles, en s’opposant à la canonisation qu'il désirait si ardemment de don Juan de Palafox. Mais la cause principale qui occasionna leur expulsion fut le succès des moyens employés pour faire croire au Roi que c'était par leurs imtrigues que l’émeute qui venait d'avoir lieu à Madrid avait été excitée, et qu'ils formaient encore de nouvelles machinations contre sa propre famille et contre sa personne. Influencé par cette opinion , Charles , de protecteur zélé, devint leur implacable ennemi; il s’empressa de suivre l'exemple du gouvernement français, en chassant de ses Etats une Société qui lui semblait si dangereuse. »
Léopold Ranke adopte, lui aussi, l'idée de Coxe. « On persuada, dit-il ?, à Charles IT d'Espagne que les Jésuites avaient conçu le plan de mettre sur le trône, à sa place, son frère don Louis. » Christophe de Murr suivit la même version; Sismondi la développe. « Charles IT, dit-1l %, conservait un profond ressentiment de l'insurrection de Madrid; 1l la croyait l'ouvrage
pondance officielle ou privée du ministre avec le marquis d'Ossun, son parent, ambassadeur de France à Madrid. Cette raison nous semble peu conceluante, car, au tome v, page 430, de l'Histoire de la diplomatie, par de Flassan, nous lisons, à propos des négociations relatives aux Jésuites.
« Le temps n’a pas encore suffisamment dévoilé ces négociations, et ne les dévoilera peut-être jamais, parce que beaucoup de démarches qui les accompagnèrent furent confiées à des sous-ordres, ou opérées par des voies détournées. Ainsi, le duc de Choiseul ne correspondait pas pour cet objet avec l’ambassadeur du roi à Madrid, mais avec l’abbé Béliardy, chargé d’affaires de la marine et du commerce de France à Madrid, »
1 L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, {. v, p. 9
2 Histoire de la Papauté, 1. 1V, p. 494.
3 Histoire des Francais, &. XXIX, p. 370,
de quelque intrigue étrangère; on réussit à lui persuader qu’elle était l’œuvre des Jésuites, et ce fut le commencement de leur ruine en Espagne. Des bruits de complots, des accusations calomnieuses , des lettres apocryphes destinées à être mterceptées, et qui le furent en effet, achevèrent de décider le Roï. »
Un autre protestant, Schœll, corrobore cette unanimité, qui sera, aux yeux des lecteurs même partiaux, un singulier témoignage en faveur des Pêres : « Depuis 1764, raconte le diplomate prussien *, le duc de Choiseul avait expulsé les Jésuites de France ; il persécutait cet Ordre jusqu’en Espagne. On employa tous les moyens d’en faire un objet de terreur pour le roi, et l'on y réussit enfin par une calomnie atroce. On assure qu'on mit sous ses yeux une prétendue lettre du Père Ricci, Général des Jésuites, que le duc de Choiseul est accusé d’avoir fait fabriquer; lettre par laquelle le Général aurait annoncé à son correspondant qu’il avait réussi à rassembler des documents qui prouvent incontestablement que Charles IT était un enfant de l'adultère. Cette absurde invention fit une telle impression sur le roi, qu'il se laissa arracher l'ordre d’expulser les Jésuites. »
L'historien anglican Adam donne la même version, et il ajoute ? : « On peut, sans blesser les convenances, révoquer en doute les crimes et les mauvaises intentions attribuées aux Jésuites , et 1l est plus naturel de croire qu’un parti ennemi, nonseulement de leur établissement comme corps, mais même de la Religion chrétienne en général, suscita une ruine à laquelle les gouvernements se prêtèrent d'autant mieux qu'ils y trouvaieni leurs intérêts. »
Le texte des écrivains protestants est identique; nous ne l’acceptons pas, nous ne le rejetons pas, nous le donnons dans son intégrité. Il explique naturellement ce qui, sans lui, serait inexplicable , car un homme de la trempe de Charles I ne
ET k
1 Cours d'histoire des Etats européens, t. XXXIX, p. 163.
? Histoire d'Espagne, t. 1V, p. 271.
3 On trouve dans un ouvrage qui parut en 4800 sous ce titre : Du rétablissement des Jésuiles et de l’éducation publique (Emmerick, Lambert Romen) un fail curieux à appui de ces dires protestants, Le fait est connu de tous ceux qui nt séjourné à Rome, c’est une tradition de Catholiques ; mais elle confirme pleinement les récits de Schæll, de Ranke, de Coxe, d'Adam et de Sismondi,
modifie pas en un seul jour les opinions de toute sa vie. Restant Chrétien plein de ferveur, il ne va pas briser un Institut qui, répandu dans chaque province de son empire, avait conquis plus de peuples à la monarchie espagnole que Christophe Colomb, Cortez et Pizarre. Pour décider Charles II à cet acte de sévérité inouie, il a fallu des motifs extraordinaires. Le plus plausible, le seul qui püût allumer son courroux, c'était de jeter sur Son royal écusson le stigmate de la bâtardise. On avait étudié à fond son caractère, on le croyait incapable de céder à des suggestions philosophiques, on le saisit par le point vulnérable. Dans l'impossibilité d'évoquer un autre fait révélateur offrant quelque vraisemblance, il faut bien s'attacher à celui que les écrivains protestants racontent. Ce fait est avéré par d’autres témoignages contemporains et par les documents de la Compagnie de Jésus.
Blessé dans son orgueil et dans sa piété filiale, le roi, entre les mains de qui les ministres avaient fait tomber les prétendues lettres écrites par Ricci, n'avait plus de conseils à demander qu'à sa vengeance. Dévoué au Souverain-Pontife, enfant respectueux de l'Eglise, il ne songea même pas à recourir à leur sagesse. [l se croyait outragé, il punissait l'injure tout en l’ensevelissant au plus profond de son cœur.
De ténébreuses enquêtes furent ordonnées pour épier les démarches des Jésuites et pour encourager les délations. On prit des mesures que la discrétion espagnole pouvait seule couvrir
« ILest bon d’ajouter ici une particularité intéressante à l’histoire des moyens employés pour perdre la Compagnie de Jésus tout entière dans lesprit de Charles LIT. Outre la prétendue lettre du Père Ricci, il y eut d’autres pièces supposées, et, parmi ces pièces mensonugères , une lettre, où l’ou avait parfaitement imité l’écriture d’un Jésuite italien , qui contenait des invectives sanglantes contre le gouvernement espagnol. Sur les instances que faisait Clément XIII pour avoir quelques pièces de conviction qui pussent l'éclairer, celte lettre lui fut envoyée. Parmi ceux qui furent chargés de l’examiner se (rouvait Pie VI, alors simple prélat. En y jetant les yeux , il remarqua d’abord que le papier était de fabrique espagnole, et il lui parut extraordivaire que, pour écrire de Rome, on eùt été chercher du papier en Espagne. Regardant de plus près et au grand jour, il aperçut que le papier portait non-seulement le nom d’uue manufacture espagnole, mais encore la date de l’année où il avait été fabriqué. Or, cette date était de deux ans postérieure à celle de la lettre, d’où il suivait que la lettre aurait été écrite sur ce papier deux ans avant qu'il existt, L’imposture, la falsification devenaient manifestes; mais le coup était porté en Espagne, et Charles JT n’était pas homme à reconnaitre et à réparer un tort, »
des ombres du mystère. On interrogea la vie publique et privée de chaque membre de la Société. De tous ces dires, salariés par d'Aranda, on forma un faisceau d'aceusations sans unité, -et on présenta l'affaire au Conseil extraordinaire assemblé. Le 29 janvier 1767 le fiscal de Castille, don Ruys de Campomanés, plaida contre eux, raconte le Protestant Jean de Muller *. « Il leur fit un crime de l'humilité de leur extérieur, des aumônes qu'ils répandaient, des soins qu'ils donnaient aux malades et aux prisonniers; 1l les aceusa de se servir de ces moyens pour séduire le peuple et le mettre dans leurs intérêts. » La sentence du tribunal commence ainsi :
« Supposé ce qui a été dit, le Conseil extraordinaire passe à ‘exposer son sentiment sur l'exécution du bannissement des Jésuites et sur les autres mesures qui en sont la conséquence, afin qu'il obtienne, dans l’ordre convenable, son entier et plein accomplissement. »
Si ce premier considérant a quelque chose d’étrange, les autres ne paraissent pas moins insolites. On ne touche à aucun point de lnstitut, on |n'merimine jamais la discipline ou les mœurs des Jésuites. Il y est dit « qu'il sera également très-à-propos de faire entendre aux Evêques, aux Municipalités, aux Chapitres et aux autres assemblées ou corps politiques du Royaume, que Sa Majesté se réserve, à elle seule, la connaissance des graves motifs qui ont déterminé sa royale volonté à adopter cette juste mesure administrative en usant de l'autorité tutélaire qui lui appartient. » On y lit encore : « Sa Majesté doit imposer de plus à ses sujets le silence sur cette affaire, afin que personne n’écrive, ne publie ni ne répande d'ouvrages relatifs à l'expulsion des Jésuites, soit pour, soit contre, sans une permission spéciale du gouvernement; que le commissaire chargé de la surveillance de la presse ainsi que ses subdélégués doivent être déclarés mcompétents à connaître en cette matière, parce que tout ce qui la regarde doit être entièrement du ressort et sous l'autorité immédiate du président et des ministres du Conseil extraordinaire. »
Histoire universelle, par Jean de Muller, t, 1#.
En fsant la part du prestige de terreur que cette conspiration du silence exerça sur le caractère espagnol, il faut bien convenir qu'un pareil jugement, dont les dispositifs restent un mystère scellé à l'Eglise, à l'épiscopat, à la magistrature et au peuple, est tout au moins entaché de nullité. Depuis deux cent vingt ans les Jésuites vivent et prêchent en Espagne. Ils sont comblés de bienfaits par des monarques dont ils étendent la souveraineté. Le Clergé et les masses acceptent avec bonheur leur intervention. Tout-à-coup l'Ordre se voit déclaré coupable d'un erime de lèse-majesté, d'un attentat publie que personne ne peut spécifier. La sentence prononce la peme sans énoncer le délit. Dans les habitudes de la vie, l’assertion qui cache la preuve affirme au moins le fait; ici, preuve et fait, tout est enseveli dans l'ombre, tout dépasse les dernières limites de la crédibilité humaine. Les suppositions qui décident le Conseil extraordinaire ne sont pas justifiées, elles ne sont même pas énoncées. L’ambassadeur qui doitcommuniquer cette sentence au Pape « a ordre très-exprès de se refuser à toute explication, et de se borner uniquement à la remise de la lettre royale. » Ainsi le Pontife suprême, qui lie et délie sur la terre, ne connaîtra pas mieux que les Jésuites, que l'Espagne et le monde entier, les causes du bannissement. En Portugal on fait un scandale de la publication de ces causes, en France on les motive dans de longs arrêts, en Espagne elles sont condamnées au secret de la tombe. Tout ce que le gouvernement de Ferdinand VII avoua depuis, c'est que « la Société de Jésus” fut chassée à perpétuité en vertu d'une mesure arrachée par surprise et par les menées les plus artificieuses et les plus iniques à son magnanime et pieux aïeul le roi Charles IT. »
Un crime contre les personnes ou contre la sûreté de l'Etat laisse après lui des traces. Il y a eu des témoins, des enquêtes, des interrogatoires, des soupçons ; rien de tout cela ne se pratique ici; et, dans l'impuissance d'expliquer le jugement du Conseil
1 Fxposicion y dictamen del fisral del consejo y camara D. Francisco Cutierrez de La Hucerta, en el expediente consultivo sobre si convendrä à no permilir que se restablezca la Companñia de Jesus en estos reynos y en su caso bajo de que reglas y calidades deberd verificarse,
extraordinaire, on est réduit, malgré soi, à revenir à la version des Protestants.
D’Aranda n’admit à ses confidences que Manuel de Roda, Moniño et Campomanès. Ils travaillaient ; ils conféraient entre eux avec tant de mystère que les plus jeunes pages, que des enfants leur servaient de copistes, incapables qu'ils étaient de comprendre ce qu’on leur faisait transcrire *. De semblables précautions furent employées afin de se disposer au coup tragique. On minuta dans le cabinet du roi les ordres adressés aux autorités espagnoles dans les deux mondes. Ces ordres, signés par Charles IT, contresignés par d’Aranda, étaient munis des trois sceaux. À la seconde enveloppe on lisait : « Sous peine de mort, vous n'ouvrirez ce paquet que le 2 avril 1767, au déclin du jour. »
La lettre du roi contenait ces lignes : « Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance royale pour sur-lechamp vous transporter avec main-forte à la maison des Jésuites. Vous ferez saisir tous les Religieux et vous les ferez conduire comme prisonniers au port indiqué, dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d’emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l’embarquement, 1l existait encore un seul Jésuite, même malade ou moribond, dans votre département,
vous serez puni de mort.