MOI, LE ROI
Pombal et Choiseul avaient essayé de donner une apparence juridique à leurs mesures. D'Aranda pousse jusqu'à l'incroyable le roman de l'arbitraire. Les navires se trouvaient à l'ancre dans les ports d'Espagne et d'Amérique, les troupes étaient en mouvement pour que force restät à la tyrannie, lorsque le 2 avril, à la chute du jour, le même ordre fut exécuté, à la même minute, dans toutes les possessions espagnoles. D’Aranda avait redouté
1 Souvenirs et portraits du duc de Lévis, p. 463.
l'indiscrétion de Choiseul, son complice : il ne lui communiqua son plan qu'à l'heure même où 1l s’accomplissait.
Le 2 avril, au moment où la Société de Jésus tombait frappée par la foudre, le roi catholique fit paraître une pragmatiquesanction destinée à justifier cet acte de bannissement général. La Pragmatique est aussi réservée que la sentence du Conseil extraordinaire. Elle n'offre aucun éclaircissement sur la nature des crimes imputés aux Jésuites. On yÿ lit seulement : « 4° que le Prince, déterminé par des motifs de la plus haute importance, tels que l'obligation où il est de maintenir la subordination, la paix et la justice parmi ses peuples, et par d’autres raisons également justes et nécessaires, a Jugé à propos d’enjoindre que tous les Religieux de la Compagnie de Jésus sortent de ses Etats, et que leurs biens soient confisqués ; 2° que les motifs justes et sérieux qui l'ont obligé de donner cet ordre resteront pour toujours renfermés dans son cœur royal; 3° que les autres Congrégations religieuses ont mérité son estime par leur fidélité, par leurs doctrines, enfin par l'attention qu'elles ont de s'abstenir des affaires du gouvernement. »
Cet éloge, adressé aux autres Instituts, était un blâme mdirect jeté sur les enfants de saint Ignace. Il insinue le crime qu'on veut leur reprocher; mais ce crime d’un sujet, exagéré jusqu'à l'ambition’ la plus elfrénée, n’a rien qui soit de nature à rester renfermé dans un cœur royal. Il fallait le dénoncer, le prouver à l'Espagne, au Pape et aux souverains étrangers, afin de ne laisser planer aucun soupçon sur la justice de l'arrêt. On sen üint à ces aveux; ils ne suffisent pas pour légitimer unc proscription établie sur une aussi vaste échelle.
Le mandement du roi était impitoyable : les autorités militaires et civiles s’y conformèrent sans le comprendre. Il y eut à cette heure-là d'indicibles souffrances, d'amers regrets et de cruels outrages à l'humanité. Ou s’adressait à six mille Jésuites épars en Espagne et dans le Nouveau -Monde ; on les enlevait, on les insultait, on les parquait, on les entassait sur le pont des vaisseaux, on les vouait à l'apostasie ou à la misère, on les surprenait daus leurs maisons, on les dépouillait de leurs biens, de leurs œuvres, de leurs correspondances ; on les arrachait à leurs
Golléges où à leurs Missions. Jeunes ou vieux, valides ou infirmes, tous devaient subir lostracisme dont personne n'avait le secret. [ls partaient pour un exil inconnu; sous les menaces et les affronts, pas un seul ne fit entendre une plainte. Dans les papiers les plus intimes on ne trouva jamais une ligne qui pût faire soupçonner quelque trame.
[l y avait parmi ces Jésuites des hommes de grand talent ou d'illustre naissance : Joseph et Nicolas Pignatelli, petits-neveux d'Innocent XIT et frères de l'ambassadeur d’Espagne à Paris, étaient de ce nombre. D'Aranda craint de s’aliéner les premières maisons du royaume ; il fait proposer à plusieurs Pères de se retirer dans le sein de leurs familles, où ils seront libres et respectés. À l'exemple des Pignatelli, tous refusent d'accepter ce compromis avec l'apostasie. Le Père Joseph est malade; on le presse, on le supplie de ne pas s’embarquer. Les instances le suivent jusqu'à Tarragone ; il répond toujours : « Ma résolution est inébranlable ; peu importe que mon corps soit la pâture des poissons ou celle des vers; mais ce que je désire avant tout, c’est de mourir dans la Société des Jésuites, mes frères. » Et le 4 août 1767, Roda, le collègue de d’Aranda au ministère, constatait lui-même ce courage qui ne se démentit jamais. Roda écrivait au chevalier d'Azara, plénipotentiaire d'Espagne auprès du Samt-Siége : « Les Pignatelli ont refusé absolument de quitter l'habit de la Compagnie : ils veulent vivre et mourir avec leurs frères. »
Ces frères étaient dispersés au milieu de tous les continents. Dans l'Amérique méridionale, ils jouissaient d’une autorité 1llimitée sur l'esprit des peuples. Ils pouvaient soulever en leur faveur les Néophytes du Paraguay ; on avait déjà accusé les Pères d’aspirer à rendre ces Réductions indépendantes de la Couronne, sous le gouvernement de la Compagnie. La fable de l'empereur Nicolas Ier aurait pu se réaliser facilement; car les Néophytes exaspérés ne parlaient que de séparation avec la métropole proscrivant leurs apôtres. Un mot tombé de la bouche des Jésuites cimentait une grande révolution : ce mot ne fut pas prononcé. Il ne vint à la pensée d'aucun Missionnaire de le jeter aux multitudes éplorées comme un signal d’affranchissement et
de vengeance. Les Pères prévoyaient la chute de leur monument: de civilisation, ils avaient la force en main; cependant ils se soumirent sans exception, sans résistance, sans murmure, à l'autorité qui parlait au nom du roi. L’obéissance fut partout la même, et dans leurs adicux à ces peuples qu'ils avaient faits hommes et chrétiens, les Jésuites ne firent entendre que des paroles de Foi et de patience. Aucun écrivain n’a pu saisir, dans une pareille spontanéité, la trace d’une révolte, l'émission d'une pensée coupable. Les uns se taisent sur cette glorieuse et funeste abnégation, les autres la constatent. Le voyageur Pagés, qui alors se trouvait aux Philippines, n’a donc pas évoqué de contradicteurs lorsqu'il a dit : « Je ne puis terminer ce juste éloge des Jésuites sans remarquer que, dans une position où l'extrême attachement des indigènes pour leurs pasteurs aurait pu , avec bien peu d'encouragement de leur part , donner occasion aux désordres qu'entrainent la violence et l'insurrection, je les ai vus obéir au décret de leur abolition avec la déférence duc à l'autorité civile , et en même temps avec le calme et la fermeté des âmes vraiment héroïques. » |
Sismondi n’est pas moins explicite. Voici en quels termes il parle des Jésuites arrachés à leurs travaux transatlantiques ! : « Au Mexique , au Pérou, au Chili, enfin aux Philippines, ils furent également investis dans leurs colléges, le même jour, à la même heure, leurs papiers saisis, leurs personnes arrêtées et embarquées. On craignait leur résistance dans les Missions , où ils étaient adorés par les nouveaux convertis ; ils montrèrent , au contraire , une résignation et une humilité unies à un calme et à une fermeté vraiment héroïques. » Peu de jours auparavant, ces Jésuites, que l'on s’acharnait à peindre comme si avides et sans cesse disposés à s’enrichir aux dépens des familles, donnaient un nouvel exemple d’abnégation 2. « En 1767, une dame de Guadalaxara , dans la Nonvelle-Espagne ; dona dosefa de Miranda, laissa par son testament au Collége de la Compagnie de cette ville
1 Voyage de Pagès, t. w, p. 190.
2 Histoire des Français, t. xx1x, p. 372. L’Annual Register, {. x, année 1767 ch. v, p. 27, et le Mercure historique de décembre 1767, p. 354, confirment ces faits,
3 Exploration de l’Orégon et de la Californie, par M. de Mofras, n° volume ; page 266,
un legs de plus de cent mille piastres fortes (540,000 franes), que les Jésuites, en butte déjà aux calomnies de toute l'Europe, eurent la délicatesse de refuser. »
La probité de Charles II ne faisait pas plus doute que ses talents. Clément XIIT aimait ce prince ; le 16 avril 1767, il lui écrivit pour le supplier , au nom de la Religion et de l'honneur, . de déposer dans son sein paternel les causes d’une pareille pro= scription. Le Pape s’exprimait en ces termes pleins de douleur : « De tous les coups qui nous ont frappé pendant les malheureux neuf ans de notre pontificat, le plus sensible à notre cœur paternel a été celui que Votre Majesté vient de nous annoncer. Ainsi, vous aussi, mon fils, ‘uw quoque, fili mi; ainsi le roi Catholique, Charles II, qui est si cher à notre cœur, remplit le calice de nos souffrances, plonge notre vieillesse dans un torrent de larmes et nous précipite au tombeau. Le pieux roi d'Espagne s'associe à ceux qui étendent leurs bras, ce bras que Dieu leur a donné pour protéger sou service, l'honneur de l'Eglise et le salut des âmes, à ceux, dis-je, qui prêtent leurs bras aux ennemis de Dieu et de l'Eglise. Il songe à détruire une institution si utile et si bien affectionnée à cette Eglise, qui doit son origine et son lustre à ces saints héros que Dieu a choisis dans la nation espagnole pour répandre sa plus grande gloire par toute la terre. Peut-être, Sire, quelque individu de l'Ordre a-t-il troublé votre gouvernement? Mais dans ce cas, ô Sire ! pourquoi ne punissez-vous pas le coupable sans étendre la peine aux innocents? Nous attestons Dieu et les hommes que le corps, l'institution, l'esprit de la Société de Jésus sont innocents ; cette Société n'est pas seulement innocente, elle est pieuse, utile et sainte dans son objet, dans ses lois, dans ses maximes. »
Clément XIII s'engageait à ratifier toutes les mesures prises contre les Jésuites, et à punir ceux qui auraient manqué à leurs devoirs de prêtres et de sujets fidèles. Le roi répondit : « Pour épargner au monde un grand scandale, je conserverai à Jamais dans mon cœur l’abominable trame qui a nécessité ces rigueurs. Sa Sainteté doit m'en croire sur parole. La sûreté de ma vie exige de moi un profond silence sur cette affaire. »
À l'aspect d'une obstination qui se retranchait sous des paroles
dénuées de preuves, Clément XIIL crut que sa charge de Pasteur souverain lui faisait un devoir d'intervenir dans un procès terminé par la force brutale, lors même que ce procès n'avait pas été instruit. La colère des rois et de leurs ministres les avait mal servis et encore plus mal inspirés ; le Pape .se contenta d’en appeler à la dignité de la raison humaine. Dans un bref adressé à Charles I], il déclara: « Que les actes du Roï contre les Jésuites mettaient évidemment son salut en danger. Le corps et l'esprit de la Société sont innocents, ajoutait-il, et, quand bien même quelques Religieux se seraient rendus coupables, on ne devait pas les frapper avec tant de sévérité sans les avoir auparavant accusés et convaincus. »
Charles IT ne revenait jamais sur une résolution prise. Les supplications et les larmes du Pape ne l'attendrirent pas; il croyait à la fable inventée par les ennemis des Jésuites, à ces lettres apocryphes qui avaient ulcéré son cœur. Il ne se décida jamais à révéler, même au Souverain-Pontife, la cause de sa subite inimitié contre la Société de Jésus. Ce fut un secret qu'il emporta dans la tombe; ce secret a transpiré malgré lui.
Les Jésuites, enlevés au même instant sur tous les points du territoire espagnol, ne devaient communiquer avec aucun être vivant jusqu’à leur arrivée à Civita-Vecchia. Le roi les déclarait sans patrie ; mais, par un reste d'humanité, en s’emparant de leurs biens, beaucoup plus considérables qu'en France, il faisait à chacun d'eux une pension alimentaire de cent piastres par an. Une restriction était néanmoins apportée à cet acte. Les Péres exilés devaient s'abstenir de toute apologie de leur Ordre, de toute offense directe ou indirecte envers le gouvernement ; et la faute d’un seul , que des mains étrangères ou hostiles pouvaient commettre, entrainait pour les autres la suppression 1m médiate de ce secours viager ?. Il était défendu à tout Espagnol ,
1 L'article de la Pragmatique-Sanction qui a trait à la pen-ion alimentaire e:l ainsi concu :
« Je déclare que, dans la confiscation des biens de la Compagnie de Jésus, sort compris tous ses biens et effets, meubles el imineubles, efc., sans préjudice de leurs charge et des portions alimentaires des individus, qui seront : pour les Prctres, de 100 piastres leur vie durant, et de 90 piastres pour les Religieux laïques : lesquelles portions alimentaires seront payables sur là masse générale, qui sera formée des biens de la Compagnie.
» Je déclare que ceux des Jésuites qui sortiront des Etats du Pape, où ils sort
950 CUAP. IV. —— HISTOIRE
sous peine de haute trahison , de parler, d'écrire, de réclamer contre ces mesures et de correspondre avec les Jésuites. L'on devait accepter sans examen cette étrange proscription , qui devenait la ruine morale et matérielle de l'Espagne, ainsi que de ses colonies. Il y eut dans le peuple de sourdes fermentations , les grands s'indignérent; mais d'Aranda avait pris ses précautions. [Il calomniait ses victimes ou il frappait de terreur céux qui s’apprétaient à les défendre. Quelques voix libres s’élevèrent pourtant, et Charles IT entendit un Evêque lui reprocher l'miquité de son décret.
Quand les premiers bâtiments de transport, qui ne devaient plus , jusqu’à destination, communiquer avec le rivage, furent en vue de Civita-Vecchia, les bannis, dont des marches forcées, des privations de toute espèce , des souffrances de toute nature avaient épuisé le courage, espérèrent enfin. On s'était flatté que les Novices ne voudraient pas commencer leur carrière par l'exil, et qu'ils consentiraient à rester en Espagne. On les tenta par les souvenirs de la famille et de la patrie ; il y eut dans plusieurs cités, à Valladolid surtout, des luttes où l’on chercha à surprendre la candeur de cette jeunesse refusant de se séparer de ses maitres. Les séductions et les menaces échouérent ; les Novices, saintement obstinés , suivirent leurs pères dans la voie des tourments. Ainsi qu’en France et en Portugal , l'Ordre de Jésus, en Espagne, ne vit que très-peu d’apostats. Cette soif de l'exil, sur laquelle d’Aranda n'avait pas compté, fut un embarras. Les navires manquèrent, on jeta les uns sur les autres ces hommes de tout âge et de toute condition , dont le ministère de Charles HIT semblait faire la traite , et on les dirigea sur l'Italie. D'Aranda avait tout combiné à l'intérieur, mais sa sollicitude de proscripteur ne dépassait pas la frontière. En arrivant sur la
envoyés, ou qui donneront quelque juste motif de mécontentement à la Cour, par. des actes ou par des écrits, perdront aussitôt Ja pension qui leur est assignée. Et,
quoique je ne doive pas présumer que le corps de la Compagnie, manquant encore
aux obligations les plus strictes et les plus importantes, permette qu'aucun de ses
membres fasse des écrits contraires au respect et à la soumission due à ma volonté,
sous prétexte d’apologic ou de défense qui tendraient à troubler Ja paix dans mes
royaumes, ou que ladite Compagnie se serve d’émissaires secrets pour parvenir à
celte fin, si pareil cas arrivait, contre loute apparence, tous les individus perdraient
a la fois leur pension. »
rade de Civita-Vecchia, « le gouverneur , qui, selon Sismondi !, n’était point prévenu, ne voulut pas les recevoir, et ces malheureux , parmi lesquels il y avait beaucoup de vieillards et de malades entassés comme des criminels à bord des bâtiments de transport, furent réduits, pendant des semaines , à courir des bordées en vue de la côte. Beaucoup d’entre eux périrent. »
Cet événement a été si cruellement fénaturé, que nous n’avons cherché à le juger que sur les récits des Calvinistes. Nous publions la version de Sismondi. Le Protestant, dont les sympathies religieuses et politiques sont si éloignées de la cour de Rome et de l'Institut de Loyola, n’a pas même l’idée de faire un crime au Pape et au Général des Jésuites d’un incident qu’expliquent les lois sanitaires, la sûreté des Etats et les exigences de l'honneur, selon les idées reçues en diplomatie. Un Catholique n'a ni cette réserve ni cette équité. Dans son /7isloire de la chute des Jésuites ?, le comte Alexis de Saint-Priest ne craint pas, sans aucune preuve à l'appui, sans le témoignage même d'un calomniateur, de torturer les faits et de donner un démenti aux actes les plus incontestables. Il s'exprime ainsi :
« Il faut en convenir, l'arrestation des Jésuites et leur embarquement se firent avec une précipitation nécessaire peut-être, mais barbare. Près de six millé prêtres de tous les âges, de toutes les conditions, des hommes d'une naissance illustre, de doctes personnages, des vieillards accablés d'infirmités, privés des objets les plus mdispensables, furent relégués à fond de cale et lancés en mer sans but déterminé, sans direction précise. Après quelques jours de navigation, ils arrivèrent devant Civita- Vecchia. On les y attendait : ils furent reçus à coups de canon. Les Jésuites partirent furieux contre leur Général; ils lui reprochèrent sa dureté et l'accusèrent de tous leurs malheurs. »
C'est une triste page que celle-là. La mémoire de Clément XIIF, celles du cardinal Torregiani, son ministre, et de Laurent Ricci, Général de la Compagnie, n’en seront pas souillées; mais, pour répondre d'avance à ces outrages sans profit, sans gloire et sans vérité, Sismondi ajoute : « Clément XIIT regardait les
1 Histoire des Français, L. XxIX, p. 372.
2 Histoire de la chute des Jésuites, p. 65,
Jésuites comme les défenseurs les plus habiles et les plus constants de la Religion et de l'Eglise; il avait un tendre attachement pour leur Ordre; leurs malheurs lui arrachaient sans cesse des larmes; il se reprochait en particulier la mort des infortunés qui avaient péri en vue de Civita-Vecchia : il donna des ordres pour que tous ces déportés, qui lui arrivaient sucsessivement d'Europe et d'Amérique, fussent distribués dans les Etats de l'Eglise, où plusieurs d’entre eux acquirent dans la suite une haute réputation littéraire. »
Ce premier navire portait les Jésuites aragonais. Ils étaient au nombre de six cents; le Père Joseph Pignatelli les animait à la résignation. Les Jésuites écartés du rivage comprenaient les motifs qui avaient inspiré cetle mesure au cardinal Torregiant, ils l’approuvaient. Les Etats pontificaux sont peu feriles, et six mille individus y arrivant subitement devaient provequer la famine, ou tout au moins des murmures parmi Île peuple. Les Jésuites savaient encore que, si Clément XII les accueillait sans faire auprès de Charles [IT des démarches officielles, ce serait encourager les autres cours à imiter Pombal, Choiseul et d’Aranda. Le Pape se chargeait des enfants de saint Ignace, on pouvait donc impunément les spolier, les jeter pauvres et nus sur le territoire romain. La charité pontificale veillut à leur entretien; les ministres et les magistrats n'avaient qu'à se partager leurs dépouilles. Ce calcul ayant déjà réussi, d'autres ne demanderaient pas mieux que de le faire. La cour de Rome s'était, à juste titre, montrée fort oflensée des termes outrageants de la Pragmatique-Sanction de Charles HE. Ge prince improvisait le Pontife geôlier de six mille Espagnols. Sans avoir consulté le Vatican, il insultait à la dignité du souverain temporel en choisissant un pays ami pour lieu de déportation. Clément XIL fut irrité de ces procédés insultants, et 1l ne voulut pas que le domaine de saint Pierre devint la prison de tous les Religieux qu'il plairait aux gouvernements catholiques de bannir de leur territoire, sous prétexte qu'ils étaient dangereux à l'ordre public, mais en réalité parce que leur fortune tentait les cupidités ministérielles.
Tels furent les motifs qui engagèrent le Pape à ne pas accep -
ter les divers convois de Jésuites qui se succédérent. Dans l’intérêt et pour l'honneur du Siége apostolique, les Pères ne firent entendre aucune plainte; ils souffrirent, ne voulant pas qu’à cause d’eux la cour de Rome fût humiliée dans ses rapports avee les puissances. Les Français occupaient militairenent les villes maritimes de la Corse, où Paoli poussait le cri de l’indépendance nationale. Ces ports étaient neutres; le Pape obtient qu'ils s'ouvrent aux proserits. Les proscrits entrent à Ajaccio au moment même où Caffari met le siége devant la ville. Au mois d'août 1767, on les dépose sur le rocher de San Bonifacio. Pendant ce temps, la République de Gênes cède l'ile au gouvernement de Louis XV. Le premier soin de Choiseul est de charger Marbœuf d’expulser tous les Jésuites! ; on les dirige sur Gènes, de là ils se rendent à Bologne, puis enfin ils s’établissent à Ferrare.
Avant de monter sur le trône d'Espagne, Charles IT avait régné à Naples. Son nom y était respecté, et, en partant pour Madrid, il donna l'investiture du royaume des Deux-Siciles à Ferdinand IV, un de ses fils. Ferdinand, trop jeune pour gouverner par lui-même, avait eu besoin d’un guide; le jurisconsulte Tanucci fut nommé son premier ministre. Les rois de la maison de Bourbon devaient périr ou être emportés dans la tempête que préparait la philosophie du dix-huitième siécle , et, par un esprit de vertige qu’il sera toujours impossible d’expliquer, ces princes s’entouraient des ennemis les plus dangereux de leur trône. Les idées de liberté qui conduisirent si rapidement aux idées de révolution, s’abritaient sous leur sceptre; elles présidaient à leur gouvernement; elles s’infiltraient dans le peuple avec la garantie du pouvoir. Ghoiseul régentait la France ; d’Aranda essayait de modifier les mœurs espagnoles ; 1 Le protestant Schæll, dans son Cours d’histoire des Elats européens, t. xt, p. 53, raconte avec quelle cruauté le duc de Choiseul fit procéder à ces persécutions. « La manière dont eut lieu celte nouvelle expulsion montra sous un (riste jour la prétendue philanthropie des coryphées de la philosophie. On avait été injuste envers les Jésuites français ; mais la conduite qu’on tint envers les Jésuites espagnols, auxquels la république génoise avait accordé asile dans l’ile de Corse, fut barbare, On jeta les Religieux dans des vaisseaux où, par une chaleur élouffante, ils étaient entassés sur le tillac, couchés les uns sur les autres, exposés aux ardeurs
du soleil. Ce fut ainsi qu’on les transporta à Gênes, d’où ils furent envoyés dans l'Etat ecclésiastique. »
des han économistes, “e faisait ne fanonte à Naples +2 "20e
Clément XIIL suppliait le roi Catholique d'épargner à sa os vieillesse et à l'Eglise un deuil aussi profond que légitime. « Loin d'y réussir, raconte Sismondi' , loin de déterminer ce monarque à motiver sa barbarie autrement que par les généralités les plus vagues, 1l ne put empêcher que Charles IIT et le duc de Choiseul n’entraînassent dans le même système de persécution les deux autres branches des Bourbons en ltalie. » Le
i d'Espagne avait toute autorité sur Tanucci, sa créature ; il lui écrivit. Aussitôt le ministre napolitain saisit l’occasion de S'attirer quelques éloges des Encyclopédistes. Il allait braver Rome, complaire à Charles IT, et disposer en maître de toutes les propriétés des Jésuites. Tanucci ne se mit pas en frais d'imagination pour arriver à ce triple résultat. Il arracha au roi Ferdinand, à peine majeur, un édit contre les membres de la Compagnie, et, sans prendre le temps de couvrir son arbitraire de quelque prétexte, il résolut de suivre pas à pas le plan qui avait si bien réussi à d’Aranda. Dans la nuit du 3 novembre 1767, il fit investir simultanément les Colléges et les maisons de la Société. Les portes furent enfoncées, les meubles brisés, les papiers saisis, et la force armée escorta vers la plage la plus voisine les Pères, auxquels on ne permit que de prendre leurs vêtements. Ces mesures furent exécutées avec tant de précipitation, que, au rapport du Général Coletta ?, ceux qu’on avait enlevés de Naples à minuit faisaient, au jour naissant, voile vers Terracme.
La victoire de Choiseul et de d’Aranda n’était pas encore complète. Le jeune duc de Parme, petit-fils de France et infant d'Espagne, fut sollicité par eux d'entrer dans la coalition contre les Jésuites. Il avait pour guide Du Tillot, marquis de Felmo, agent de la secte plulosophique. Au commencement de 1768, les Jésuites se virent chassés de Parme. Pinto, grandmaitre de Malte, était feudataire du royaume de Naples. Les cours de France et d'Espagne obligèrent celle des Deux-Siciles
1 Histoire des Français, t. XxIX, p. 373.
2 Storia di Napoli, &, 1, Liv. 11, S 8, p. 468.
er poursuivre l’Institut jusque sur le rocher des chevaliers de la
Chrétienté. Tanucci s'empressa d’obtempérer. Le 22 avril 1768, TE “iile grand-maître rendit un décret par lequel, cédant aux solli- Fe citations du ministre napolitain, il bannissait de l’île la Compa- KE gnie de Jésus.
AS À ces coups réltérés, qui ébranlaient le Saint-Siége, le vieux Pontife n'avait eu à opposer que la patience, les prières et la raison. Lorsqu'il vit que Ferdinand de Parme s’unissait aux ennemis de l'Eglise, 1l se rappela que ce prince avait du sang de Farnèse dans les vemes, qu'il était vassal de Rome, et par une bulle il promulgua sa déchéance. Rezzonico était le fils d’un marchand de Venise, mais il était prince par l'élection, Souverain-Pontife par la miséricorde divine. Il se trouvait en face de cette royale famille de Bourbon, qui conjurait la ruine des Jésuites, sans songer que quelques années plus tard ces mêmes Bourbons, calomniés, détrônés, fugitifs ou égorgés juridiquement, mvoqueraient l'Eglise comme le dernier juge sur la {erre, qui pôt leur ouvrir le ciel ou les consoler. Rome revendiquait des droits sur le duché de Parme, droits contestés peut-être, mais qu'il était politique de faire valoir dans les circonstances. Clément XII avait tout souffert; il n'osa point cependant abaisser la tiare aux pieds d'un de ses feudataires. Le 20 janvier 1768, il publia une sentence par laquelle il annulait les décrets promulgués dans ses principautés de Parme et de Plaisance ; aux termes de la bulle Zn cœna Domini, 11 frappait d’excommunication les administrateurs du duché. C'était porter atteinte au Pacte de famille et blesser Choiseul dans son orgueil diplomatique. Choiseul ameuta contre Le Saint-Siége les Bourbons, qui alors faisaient servir leur union à humilier la Papauté; mais en opposant des priviléges surannés à des haines mexplicables, elle n’avait pas tous les torts, car le calviniste Sismondi explique ainsi ce différend, né de la destruction des Jésuites :
« Quelque peu fondée, dit-il!, que fût originairement la prétention de l'Eglise à la souveraineté de Parme et de Plaisance, c'était un fat établi depuis des siècles dans le droit public ; et,
1 Histoire des Francais, {, XXIX, p. 375.
quoique les grandes puissances, en disposant de l’héritage des Farnèse par les divers traités du dix huitième siècle, y eussent eu peu d’égard, elles n'avaient point, par leur silence, aboli un droit constamment invoqué, et par le Saint-Siége, qui le réclamait, et par les habitants de Parme et de Plaisance, qui y trouvaient une garantie. »
Ainsi, le Saint-Siége, même en 1768, était, au dire d’un des écrivains les plus habiles du Protestantisme moderne, la “garantie des peuples contre les rois. Choiseul se garda bien d'envisager la question au même point de vue. Le fils d’un marchand de Venise avait l'audace de rappeler à son devoir un prince de la Maison de Bourbon; le ministre, protecteur des théories d'égalité philosophique , se trouva froissé dans ses vanités de courtisan. Le 11 juin 1768, la France prit possession du Comtat Venaissin; Naples, à son instigation, s’empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. Les Jésuites n'avaient pas été expulsés de ces provinces, relevant du patrimoine de saint Pierre; Choiseul et Tanucei les en chassèrent en confisquant leurs biens.
Les Jésuites, disait-on, étaient repoussés par les nations, l'esprit public se prononçait contre eux dans tous les royaumes ; et le premier jour où il put se manifester, il se déclara en faveur des Pères de l’Institut. Le 4 novembre 1768 était la fête du roi Charles d'Espagne. Il y avait dix-neuf mois que les Jésuites, enlevés de la Péninsule, étaient à tout jamais proscrits; il n’en existait pas un seul sur le territoire espagnol, mais leur souvenir vivait dans le Clergé et dans le peuple. « Le jour de’ la Saint- Charles, dit le protestant Coxe 1, lorsque le monarque se faisait voir au peuple sur le balcon de son palais, ont voulut profiter de la coutume d'accorder ce jour-là quelque demande générale, et, à la grande stupeur de toute la cour, les cris d’une foule immense firent entendre d’un commun accord le vœu que les Jésuites fussent réintégrés, et qu’on leur accordât la permission de vivre en Espagne, et de porter le costume du clergé séculier. Cet incident inattendu alarma et contraria le roi, qui, après
L'Espagne sous les rois de la Maison de Bourbon, par Coxe, t. v, p. 25.
ÉTEUI ET
avoir pris des Om tbAS, jugea à propos d’exiler le cardinal-
: archevèque de Tolède et son grand-vicure, accusés d’avoir été les fauteurs de cette demande tumultueuse. » On consultait le peuple espagnol, on le laissait libre d'exprimer ses vœux, 1l réclamait les Jésuites. Ce désir fut interprété par Charles Il comme une action coupable. Elle le froissait dans ses imimitiés ; il ne s'en montra que plus ardent à provoquer l'extinction de la Compagnie.
Le Pontife était vieux, affaibli par les travaux, et surtout par la douleur; on espéra vaincre sa résistance en l'effrayant. Le marquis d’Aubeterre, ambassadeur de France à Rome, fut chargé de ce rôle; il présenta au Pape un mémoire pour demander la révocation de son bref contre Parme. Ce mémoire était si violent que Clément XI s’écria d’une voix entrecoupée t : « Le Vicaire de Jésus-Christ est traité comme le dernier des hommes! iln’a sans doute ni armées ni canons; 1l est facile de lui prendre tout, mais il est hors du pouvoir des hommes de le faire agir contre sa conscience. |
Ce généreux cri d'un \icillard nus dû émouvoir Choiseul ; il lui donna l’idée de poursuivre à outrance la destruction des Jésuites, et, le 10 décembre 1768, d’Aubeterre, avec une nouvelle note, vint l'exiger du Pontife. Le Portugal s’unissait aux quatre cours de la maison de Bourbon pour formuler ce vœu; un trépas subit, et depuis longtemps désiré, arracha Clément XIIT aux tortures morales que les ennemis des Jésuites lui faisaient endurer. Il expira le 2 février 1769, à l'âge de soixante-seize ans?. Ce trépas compliquait la situation; il ouvrait, pour les adversaires de l'Institut, un vaste champ à l'intrigue. Nous allons dire de quelle manière ils l'exploitèrent.
1 Histoire de la Chute des Jésuites, par le comte de Saint-Priest, p. 78.
2 On voit, dans la basilique de Saint-Pierre de Rorñe, le tombeau de Clément XIIL, l’un des chefs-d’œuvre de Canova. L’immortel statuaire a placé aux pieds du Pontife deux lions qui, par leur beauté, allirent tous les regards. Celui qui dort c'était, dans la pensée de l'artiste, le symbole de la mansuétude et de la confiance ; celui qui veille et qui semble vouloir se défendre en montrant ses griffes, c’est, toujours d’après Canova, l’image de Clément XII ne voulant pas condamner la Société de Jésus. Les Jésuites n’existaient plus quand Canova, l’un de leurs der-
niers élèves, traduisit dans le marbre les résistances catholiques de Clément XI, et proclama sa reconnaissance par une ingénieuse allégorie.