Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus composée sur les documents inédits et authentiques
Popes et des Universités — Alexandre charge les Pères des Missions de Sibérie et d’Odessa. — Le duc de Richelieu et l'abbé Nicole. — Brzozowski, Générat des Jésuites, et le comte Joseph de Maistre. — Leur plan pour émanciper l’éducation. — Exigences des Universités. — Brzozowski s'adresse au comte Rasoumoffski. — Les étrangers dans le cerps enseignant. — Les Jésuites demandent que le Collége de Polotsk seit érigé en Université. — Alexandre hésite. — Le comte de Maistre prend parti pour les Pères. — Portrail de Joseph de Maistre.
. —- Ses lettres au ministre de l'instruction publique. — Le Czar ordonne que le
Collége des Jésuites devienne Université. — Projet des Jésuites de passer en Espagne pour y rélablir l’Institut, en 4842. — La Société biblique et le prince Galitzin, ministre des cultes. — Caractère d'Alexandre Ier, — ]1 adopte l’idée des Sociétés bibliques. — Les Evèques du rite romain encouragés par le prince üalitzin entrent dans la Société biblique.— Les Jésuites refusent d'en faire partie. — Ils la combattent. — Accroissement des Catholiques. — Causes de cet accroissement. — Alexandre Galitzin embrasse le Catholicisme. — Colère de son oncle. — Lettre du Père Billy. — Les Sociétés bibliques préparent la chute de la Compagnie.— Moyens employés pour y parvenir, — Les idées de la Sainte-Alliance exploitées contre les Jésuites par les Protestants et Les schismatiques grecs. — Ukase qui exile les Jésuites de Saiut-Pétersbourg. — Alexandre base sur des mo-
fs religieux son décret de proscription — L'Znvalide russe el le Père Rozaven.
— Causes secrètes des ménagements de l'Empereur à l'égard des Jésuites. — Saisie de leurs papiers. — Brzozowski écrit à Alexandre. — 11 demande à partir pour Rome. — L'empire de Russie devient simple Province de l'Ordre. — Les Jésuites expulsés de Russie. -- Rapport du prince Galitzin. — Accusations qu’il contient. — Les Jésuites Missionnaires. — Leurs travaux. — Le Père Grivel au Volga. — Le Père Coince à Riga. — Ses œuvres de charité et d’éducition populaire. — Ses institutions. — Le marquis Pallucci et le Jésuite. — Le Père Gilles Henry au Caucase. — Les colonies de Mozdok. — La correspondance du Missionpaire. — Le gouvernement russe propose aux Jésuites de ne pas sortir de leurs Missions. — Les Jésuites refusent d’adhérer. — Dispersion des Pères. — La Compagnie de Jésus à Rome. — Travail intérieur de ses membres. — Situation de l’Institut. — Ses premiers Colléges. — Le Noviciat de saint André. — Charles- Emmanuel, roi de Sardaigne, se fait Jésuite. — 11 meurt au Noviciat. — Mort de Brzozowski, Général de l'Ordre. — Le Père Pétrucci, désigné Vicaire, fixe la Congrégation Générale. — Le cardinal della Genga et son opposition. — Pétrucci ordonne aux Profès députés de suspendre leur voyage. — Le Père Rozaven leur écrit de passer outre. — Nouvelles exigences du cardinal della Genga pour entraver l’élection. — Soupéons des Jésuites. — Ils s'adressent au Pape. — Le vi. ù 1
cardinal Consalvi les rassure. — Plan de l'intrigue ourdie pour modifier les Constitutions. — La Congrégation s’assemble. — Pétrucci cherche à se débarrasser des Pères qui se défient de lui. — La Congrégation frappe de déchéance le Vicaire-Général, — Louis Fortis est nommé chef de l'Ordre de Jésus. — Condampnation de ceux qui ont voulu porter la discorde dans l’Institut, — Commissaires nommés pour la révision du Ratio studiorum. PA
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À peine la Société de Jésus fut-elle reconstituée dans le monde catholique , qu'elle se vit bannie de l'Empire devenu son second berceau par les soins de l'impératrice Catherine et de Pauller. Le jour des restaurations était arrivé; les rois de la maison de Bourbon, à l'exemple du Souverain-Pontife Pie VII, essayaient de réparer la grande iniquité contre laquelle Catherine de Russie et Frédéric IT de Prusse protestèrent si énergiquement. Les Jésuites étaient réhabilités par le Saint-Siége et par les rois qui avaient rejeté l’Institut ; dans le même temps la Russie, leur patrie d'adoption , les repoussait de son sein. Après les avoir reçus proscrits, elle semblait regretter la bonne foi de son hospitalité et dénoncer à l'Europe les Religieux préservés de la mort. Ce revirement d'idées pouvait être fatal à la Compagnie de Jésus ; il l’exposait à des soupçons qui, inévitablement, allaient réveiller les vieilles haines ; il embarrassait ses premiers pas sur un sol encore mal affermi. Le Czar , au plus haut point de sa puissance militaire et morale, eût été pour les disciples de saint Ignace, ses sujets ou ses hôtes, un ennemi dangereux ; Alexandre trouva assez de justice dans son cœur pour ne pas laisser dénaturer les motifs de l'expulsion des Jésuites; 1l n’en fit pas mystère , il ne s’attacha point à propager contre eux des mensonges que leurs ennemis de tous les temps auraient accueillis avec avidité. Cette expulsion n'eut rien de déshonorant ni pour la conscience ni aux yeux des hommes, elle fut le produit d’une rivalité de religion. L'Empereur et le gouvernement russe la présentérent dans ces termes ; l'Europe l’accepla ainsi : pour la faire comprendre, il n’y a done qu'à développer les événements et les caractères.
Tant que les Jésuites, encore peu nombreux , s'étaient occupés de reconstruire leur Société avec les débris du naufrage, le Clergé russe et le corps enseignant n’avaient fait éclater aucune défiance contre ces proscrits. Sans prendre ombrage de leur
aptitude pour élever la jeunesse , on les laisssait , au fond de la Russie-Blanche ou au milieu des colonies du Volga , porter l’E-
vangile et la civilisation. Mais , lorsque l'amitié de Paul [er pour
le Pêre Gruber, et les rapides succès d’une milice à peine réorganisée et toujours aussi modérée que savante eurent placé les Jésuites sue un plus vaste théâtre , les Popes et les Universitaires de Vilna sentirent qu'un coup funeste allait être porté à leur omnipotence La comparaison que toutes les intelligences établissaient tournait à leur détriment. Ils s'avouaient leur infériorité dans les letéres humaines comme dans les sciences divines. Trop humiliés, trop tenus en servitude pour se relever de cet abaissement normal, ils ne consentaient pas cependant à perdre le dernier reflet de pouvoir qui assurait leur précaire existence. Le pope russe n’est pas dans les conditions du prètre catholique ; il ne peut en avoir l'obéissance raisonnée, il n’en a jamais eu l'éducation, la charité et le zèle. On ne le voit point, aumônier du riche et père du pauvre, inspirer à toutes les classes le respect et la confiance. Le spectacle des vertus que les Jésuites lui donnaient, la considération dont ils jouissaient , cet ensemble de devoirs accomplis, tout cela fit une profonde impression sur le Clergé schismatique. L'admiration dégénéra bientôt en jalousie. IL n'était pas possible d'imiter les disciples de saint Ignace dans l'enseignement et dans l’apostolat : les prétres grecs, de concert avec les Universitaires, se mirent à leur déclarer une guerre sourde. On épia leurs paroles, on dénatura leurs pensées, on essaya de rendre suspects leurs actes les plus indifférents; on nut en jeu l’orgueil national, on affecta des craintes chimériques sur la perpétuité de la religion du pays que l’on prétendait menacée par le prosélytisme. Quand ces ferments furent semés dans les cœurs, on attendit l'heure favorable à leur développement ; cette heure ne tarda pas à sonner. Alexandre avait suivi, à l'égard des Jésuites, la ligne de conduite adoptée par son aïeule et par son père. Il les protégeait, il les encourageait, et, en 1811, il leur avait ouvert la Sibérie. Une Mission” s'était formée dans ces déserts mhospitaliers, car l'âme chrétienne de l'Empereur n’osait pas abandonner sans secours religieux les Catholiques exilés on ceux que l’appât du gain rete-
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nait au milieu des glaces. Trois Pères de la Compagnie , désignés par le Monarque, se rendirent à ses vœux; dans la même année d’autres partaient pour Odessa. Cette naissante colonie devait à deux Français la part la plus merveilleuse de ses prospérités. Le duc de Richelieu et l'abbé Nicolle voyaient, chacun dans sa sphère , triompher le plan de gouvernement et d'éducation qu'ils avaient proposé. Ils demandèrent des Jésuites pour donner à leur œuvre l'extension dont elle était susceptible ; il fallait agrandir le cercle des progrès sociaux. Les Missionnaires de l’Institut avaient le don des langues. Par la persuasion ou par la charité ils prenaient un ascendant irrésistible sur les barbares ; il les réunissaient en famille afin de leur apprendre peu à peu à bénir le joug de la civilisation. L'Empereur voulut s'associer aux projets de Richelieu et de Nicolle ; d’autres enfants de saint Ignace furent envoyés par lui à Odessa. Cette ville devint le centre d’une nouvelle Mission qui répandit en Crimée le bienfait du Christianisme. ,
Le Père Thaddée Brzozowski étudiait le travail de l'Ordre dont il était le chef; il connaissait la pensée dominante de l'Empereur, pensée ne tendant à rien moins qu à propager l'instruction dans les terres les plus reculées. Afin de seconder un aussi louable projet, Brzozowski ne craignait pas de s'engager dans un conflit avec les ambitions universitaires. Doué d'une rare intelligence , esprit tenace et patient ,ilse sentait appuyépar un homme qui jouissait à la cour de Russie d’une autorité plutôt due à son génie qu’à son titre diplomatique. Le comte Joseph de Maistre, ambassadeur de Sardaigne auprès du Ozar, s'était, avec la franchise de ses convictions et la roideur un peu absolue de son caractère, prononcé en faveur des Jésuites. Il les soutenait comme une des clefs de la voûte sociale ; et, dans ce laborieux enfantement d'un plan d'éducation populaire, il excitait Brzozowski à créer à son Institut une position indépendante. Les Maisons des Jésuites étaient subordonnées aux Universités de leur ressort. 11 importait d’affranchir les colléges de ces tiraillements intérieurs que l'esprit de monopole ne cesse-de susciter, et qui compromettent l'avenir. Des discussions s'étaient plus d'une fois élevées entre l’Académie de Vilna et les Pères de
Polotsk. L'Université désirait, à force de surveillance chicanière et de prescriptions minutieuses , altérer dans son essence l'éducation donnée par les Jésuites. Elle les entravait dans leur marche et leurs progrès , elle voulait que les jeunes gens sortis du Collége de la Compagnie vinssent recevoir dans son sein le complément de l'instruction.
L'Université de Vilna, renforcée d'un grand nombre de docteurs étrangers et de régents cosmopolites , affichait alors des principes anti-catholiques. Elle avait le droit incontesté de pro: fesser la Religion de l'Etat, d'exiger même que cette Religion fût respectée dans toutes les chaires ; mais ce droit ne s’étendait pas jusqu’à discuter la foi des autres sujets russes et à chercher à la tuer sous l'arbitraire. Les Jésuites, là comme partout ,invoquaient la liberté. Soumis à l'inspection de Visiteurs universitaires, les Pères ne s’opposaient point aux rigoureux examens dont leurs élèves étaient l’objet. Cet état d'infériorité légale ne nuisait en aucune facon à la Société de Jésus ; mais 1l entretenait dans les esprits une 1rritation qui, à la longue, pouvait empêcher les Novices de la Compagnie et les professeurs de Vilna de se livrer à des études sérieuses. Cette question de prééminence avait souvent été traitée aux deux points de vue. Le débat l'avait agrandie; peu à peu elle était devenue une question d'Etat. Le Père Brzozowski s’efforçcait de mettre un terme à cette instabilité, et, le 24 août 1810, il écrivait au comte Rasoumoffski, ministre de l'instruction publique : « Deux corps en rivalité s’'empêchent mutuellement de nuire. Il est sans doute très-important que la jeunesse de l'Etat soit élevée dans des principes de patriotisme, dans des sentiments de soumission , de respect et de dévouement pour la personne du Souverain; mais quelle certitude a -t-on que ces sentiments soient soigneusement inculqués dans les Universités, dont beaucoup de professeurs ne tiennent à l'Empire que par les appointements qu’ils reçoivent, qui ont des intérêts différents et indépendants de ceux de l'Etat, et qui, par là même, para‘ssent plus propres à éteindre qu'à enflammer le patriotisme dans le cœur de la jeunesse? »
Le mode d'enseignement des Jésuites et ses résultats se trouvalent attaqués par tous ces hommes appelés de l'Orient et de
l'Occident pour féconder la Russie. Les enfants de Loyola défendaient leur Æatio studiorum. L'Université, jalouse de ses priviléges etse confiant Cans son monopole pour immobiliser le progrès littéraire ou scientifique , demandait à assujettir les Pères à ses lois et à ses réglements. Les Jésuites, au contraire, prétendaient que du libre concours des diverses méthodes il devait surgir une génération plus forte. Dans le but de stimuler l’émulation, sans faire écraser l’un par l’autre, ils proposaient à l’'Empereur d'ériger leur Collége de Polotsk en Université, sous la surveillance immédiate et spéciale du gouvernement. Le 11 septembre 1811 , le Général de l'Ordre adressait au comte Rasoumoffski une note dans laquelle on lit : « Nous ne demandons absolument rien que d’être maintenus dans la possession des biens dont nous jouissons actuellement. Ce qui rend les Universités si coûteuses à l'Etat, ce sont les honoraires des professeurs que l’on est souvent obligé de faire venir à grands frais des pays étrangers. Quant à nous, notre Ordre fournit tous les professeurs dont nous avons besoin, et chacun de ces professeurs donne tous ses soins et tout son travail sans aucun salaire, sans aucune.vue de récompense temporelle, et uniquement pour satisfaire au devoir de sa vocation. »
Cette correspondance du Père Brzozowski avec le ministre du Czar, ces notes qu'Alexandre consultait , et qui s'accordaient si bien avec son esprit de justice et les prières de ses sujets catholiques , ont quelque chose de réellement habile ; elles forment une véritable théorie de l'éducation. Ce que les Jésuites et les habitants de la Russie-Blanche sollicitaient était de toute équité. Alexandre le comprenait ainsi; mais, autour de lui et dans les régions inférieures du pouvoir, il existait des préjugés, des am- . bitions, des rivalités de secte ou de culte s’opposant à cet acte d'émancipation. Les uns montraient la Religion grecque en péil, les autres proclamaient que bientôt les Jésuites auraient envahi les diverses branches de l'administration publique ; tous s'accordaient à dire que la Compagnie abuserait de la liberté pour étouffer les autres corps enseignants. Il paraissait à peu près impossible aux enfants de Loyola d'obtenir ce qu'ils demandaient, lorsque le comte Joseph de Maistre se jeta dans la mêlée avec
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son éloquence incisive et sa raison allant toujours au but, sans se préoccuper des obstacles.
Le comte de Maistre était plutôt un grand écrivain, un hardi penseur, qu'un diplomate. Il y avait dans son esprit et dans son cœur une telle surabondance de vie, un dévouement si complet à l’idée qui lui paraissait être la vérité révélée ou démontrée par le raisonnement, qu’il la portait en triomphe aussi loin qu'il est permis à la faiblesse humaine. Les demi-mesures de l'esprit de parti, les atermoiements de l'intelligence, les difficultés de temps ou de lieu, rien ne faisait obstacle à cette sève de génie débordant sur tous les sujets auxquels il touchait et laissant sur chacun d’eux sa vive empreinte. Possédé de l'amour du vrai, du bon et du juste, mais ne se défiant peut-être pas assez de sa mordante ironie, de son originalité et de sa polémique passionnée, Joseph de Maistre avait conquis à Saint-Pétersbourg une position aussi neuve que tranchée. Catholique ardent, il avait su se créer chez les schismatiques grecs des amis qui honoraïent sa foi, qui estimaient ses vertus privées et qui se montraient fiers de son génie. La lutte entre les Universités russes et les Jésuites était acharnée, car pour les uns il s'agissait de se donner un rival, pour les autres, d’être ou de n'être pas. L’ambassadeur de Sardaigne à la cour du Czar n'avait rien à voir dans ces démêlés intérieurs ; le Catholique y découvrit une mission à remplr, il s'en chargea.
Brzozowski avait combattu les Universitaires de Vilna avec les armes de la logique; de Maistre élève la question aussi haut que lui. Alexandre s'occupe de fonder l'éducation dans son empire. Par devoir, par conviction, par reconnaissance, le grand écrivain piémontais, qui enrichit la langue française de tant d'ouvrages célèbres, vient offrir son tribut à la cause de la liberté religieuse et paternelle. Le Général des Jésuites s’est adressé au ministre de l'instruction publique : c’est au même personnage que s’adressera Joseph de Maistre. Dans ses cinq lettres il ne plaide pas seulement pour la Compagnie de Jésus, il a élargi presque involontairement la sphère des idées; il développe le système qu'il regarde comme le plus propre aux mœurs, au caractère, et aux lois de la Russie. Il fait ce travail avec
cette prodigalité d'images et d’aperçus nouveaux qui saisissent ; puis, lorsqu'il s’est emparé de son sujet, il arrive, dans sa quatrième lettre, à son but principal. Les trois premières notes appartiennent à la pensée philosophique; les deux dernières, : dans leur ensemble et dans leurs détails, sont consacrées à la Société de Jésus. Joseph de Maistre l’étudie dans ses rapports avec les peuples ainsi qu'avec les rois. Plaçant sous ses yeux le tableau des folies et des crimes qu'a produits l'esprit révolutionnaire, il s'écrie avec un accent prophétique que les évé- nements de 1812 n'ont pas plus démenti que ceux de 1845 : Cette secte, qui est à la fois une et plusieurs, environne la
Russie, ou, pour mieux dire, la pénètre de toutes parts et l’at-
taque jusque dans ses racines les plus profondes. Il ne lui faut pour le moment que l'oreille des enfants de tout âge et la patience des souverains. Elle réserve le bruit pour la fin. » Après avoir tracé ces lignes, toujours plus vraies à mesure que s'étend le cercle des révolutions et que se propage d'une si néfaste manière l'incurie des princes, Joseph de Maistre ajoute : « Dans un danger aussi pressant, rien n'est plus utile aux intérêts de Sa Majesté Impériale qu'une Société d'hommes essentiellement ennemis de celle dont la Russie a tout à cramdre, surtout dans l'éducation de la jeunesse. Je ne crois pas même qu'il fût possible de lui substituer avec avantage aucun autre préservatif. Cette Société est le chien de garde qu'il faut bien vous garder de congédier. Si vous ne voulez pas lui permettre de mordre les voleurs, c’est votre affaire ; mais laissez-le rôder au moins autour de la maison et vous réveiller lorsqu'il sera nécessaire, avant que vos portes soient crochetées ou qu’on entre chez vous par la fenêtre. »
L'écrivain diplomate a réponse à chaque objection. Il établissait tout-à l'heure comment les Jésuites entendent la souveraineté; par des images empruntées aux mœurs militaires, il va démontrer qu'ils n'ont jamais cherché à créer pour eux une autorité en dehors de l'autorité. « Les Jésuites, dit-on, veulent faire un Etat dans l'Etat; quelle absurdité ! autant vaudrait dire qu'un régiment veut faire un Etat dans l'Etat, parce qu'il ne veut dépendre que de son colonel, et qu'il se tendrat pour humuilié,
par exemple, et même msulté, si on le soumettait à l'examen
et même au contrôle d'un colonel étranger. Il ne s’enferme
point dans son quartier pour faire l’exercice ; 1l le fait sur la place publique. S'il manœuvre mal, les inspecteurs généraux ct
l'Empereur même le verront et y mettront ordre; mais que,
sous prétexte d'unité, on prive ce régiment (que Je suppose
fameux et irréprochable depuis trois siècles) de se régler lui-
même ; et qu’on le soumette avec tous ses chefs à un capitaine
de milice bourgeoise qui n’a jamais tiré l’épée, c'est une idée
qui serait excessivement risible si les suites ne devaient pas en être extrêmement funestes. Voilà cependant, monsieur le comte, à quoi se réduit ce burlesque épouvantail de l'Etat dans l'Etat. Un Etat dans l'Etat est un Etat caché dans l'Etat, ou mdépendant de l'Etat. Les Jésuites comme toutes les autres sociétés légitimes, et même plus que les autres, sont sous la main du Souverain; il n'a qu’à la laisser tomber pour l’anéantir. »
Brzozowski avait préparé le triomphe de la Société de Jésus, le comte de Maistre le décida. En 1812, le collége de Polotsk fut érigé par le Czar en Université, avec tous les priviléges des autres Académies. Cette concession était faite à la veille des calamités et des gloires dont la Russie va devenir le théâtre. Napoléon portait la guerre au sein même de l'empire Moscovite, 1l menaçait sa nationalité ; et, préoccupé de soins encore plus graves que ceux de l'instruction publique, Alexandre en appelait à ses peuples d’une agression aussi mjuste. Les Russes répondirent à leur souverain par un sublime dévouement. Brzozowski était Russe : sans prendre part à une lutte dont son caractère sacerdotal le tenait forcément éloigné, il pensa que les circonstances dans lesquelles se plaçait l’Empire étaient pour son Ordre un avant-coureur de reconstitution.
L'Espagne, livrée à un frère de Napoléon par un de ces guetapens dont la voix des batailles ne couvrira jamais l'miquité, l'Espagne, affuiblie sous son dernier roi, avait retrouvé dans les souvenirs de Pélage un nouveau baptême de force. A la voix de ses prêtres ct de ses querrilleros, elle s'élançait pour maintenir son indépendance. Les Jésuites crurent que l'heure de rentrer dans la Péninsule avait sonné pour eux. Leur nom y était popu-
laire ; un long regret les avait suivis sur la terre d'exil. Ils pouvaient rendre à la famille des Bourbons bienfait pour outrage , ‘et, victimes d’une erreur de Charles II, travailler efficacement à la restauration de sa postérité. Le 28 août 1812, Brzozowski se décide avec cinq Pères de l’Institut à passer en Espagne, afin d'y préparer le retour de sa Compagnie. L'Espagne était le chamyclos ouvert à tous les ennemis de l'idée révolutionnaire. Les Jésuites se proposaient d'aller y combattre avec les armes qui leur sont propres. Dans le même temps, Louis-Philippe, due d'Orléans , faisait demander à ce pays insurgé contre la France l'honneur de continuer sous le drapeau espagnol son apprentissage de la guerre et le moyen de réhabiliter un nom si fatalement compromis dans les excès de 1793. Au mois de novembre 1812, le ministre des cultes, prince Alexandre Galitzin, répond en ces termes au Général des Jésuites :
«a Très-révérend Père,
» J'ai mis sous les yeux de Sa Majesté impériale la lettre du 30 octobre que vous m'avez adressée, ainsi que la note que vous avez l'intention de présenter à la Junte suprême concernant le rétablissement de votre Ordre en Espagne. Sa Majesté m'a ordonné de vous faire connaître qu’elle ne mettait point obstacle à l'exécution de votre projet, sans vouloir autrement y prendre part; cet objet, par sa nature , ne pouvant que lui être entièrement étranger, attendu que l'établissement en question ne doit avoir lieu que hors de son empire. »
Tandis que les Jésuites cherchent à regagner le terrain que la Philosophie du dix-huitième siècle leur fit perdre, 1l s’organisait au sein de la Russie une agrégation d'intérêts qui devait préparer leur chute. Cette agrégation était la Société biblique. L’invasion des armées françaises sur le territoire moscovite avait rapproché l'Angleterre du cabinet de Saint-Pétersbourg. L'Angleterre était l’alliée naturelle des Etats dont Napoléon se déclarait l'ennemi. Elle offrit à Alexandre de l'aider dans sa lutte contre l'homme qui révait l’anéantissement de la Grande-Bretagne. Pour arrhes de ce traité, qui allait changer la face de l'Europe, elle obtint, dés 18114, que la Société biblique de Londres, cet immense bazar
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couvrant le monde de ses produits et transformant une œuvre de piété en spéculation mercantile, pourrait établir une succursale à Saint-Pétersbourg. Quelques mois plus tard, les docteurs Paterson et Pinkerton mirent le pied sur le continent russe avec la mission d'y vulgariser la Bible protestante.
L'incendie de Moscou, les désastres calculés et les victoires de son armée , victoires qui ne sont pas entièrement dues à l'habileté de ses généraux et au courage de ses soldats, les tristesses du présent, les espérances de l'avenir, tout avait contribué à modifier le caractère si impressionnable d'Alexandre. Ame aimante, mais aspirant toujours à se jeter dans le vague des idées pour échapper à la réalité de ses troubles intimes et de ses souvenirs, le Czar était effrayé de la responsabilité que les événements amassaient sur sa tête. Au milieu de ses villes dévastées, de ses campagnes sanglantes et de son armée se liguant avec le froid pour anéantir les Français, ce prince, encore jeune et toujours beau, élevait son cœur vers le ciel ; il avait besom de calmer les fugitives impressions qui l'agitaient sans cesse. Le plaisir le laissait presque aussi indifférent que la gloire. Il ambitionnait la paix intérieure; Galitzin lui indiqua les saintes Ecritures comme la source de toute consolation. L'esprit recueilli, il écouta dans le silence la voix de Dieu qui se faisait entendre. La Vulgate, traduite en français, avait été pour lui un livre consolateur. Ce fut dans ce moment qu’on lui proposa de mettre entre les mains des Moscovites l’œuvre divine qui triomphait de ses langueurs ou de ses remords innocents. On ne lui expliqua pas la différence entre les deux Bibles ; il s’imagina qu’une main d'homme n'aurait osé altérer le texte primitif de la parole de Dieu. Par gratitude du bien-être que cette lecture avait produit sur son esprit, 1l autorisa, le 18 décembre 1812, la Société biblique.
L'Empereur s'était laissé tromper; le prince Galitzin, son ministre des cultes, les plus hauts fonctionnaires de l'Etat, la plupart des Evèques russes, Stanislas Siestrzencewicz, archevêque catholique de Mohilow, lui-même, se déclarèrent les patrons de cette institution, qui devait à la longue porter un coup mortel à la Religion grecque et au Catholicisme. Il y eut alors en Russie pour les Sociétés bibliques un de ces enthousiasmes
dont à distance il devient impossible de se rendre compte. L’Anglicanisme prenait pied sur les rivages de la Mer Noire comme sur les bords de l'Océan Glacial; il s’étendait jusqu'aux frontières de la Chine. Servant d’aveugles instruments à sa propagation, les prélats catholiques, excités par Galitzm, encourageaien{ leur troupeau à favoriser cette œuvre, dont ils ignoraient les tendances. Les Jésuites ne se prêtérent pas à ce mouvement vers l’hérésie. Plus exercés que les Evèques russes aux luttes de la pensée, plus à portée de comprendre le mal résultant de cette innovation, ils la combattirent avec une fermeté que les prières, que les menaces de Galitzin, jusqu’à ce jour leur protecteur et leur ami, ne purent jamais vaincre. Le Pape Pie VII exprima par un bref à l'archevêque de Mohilow sa surprise et sa douleur; il le bläma d’avoir coopéré au triomphe de l'Anglicanisme. Ce blâme, si justement déversé sur le prélat, était un hommage indirect rendu aux disciples de saint Ignace, qui, mieux pénétrés du véritable esprit de l'Eglise, avaient refusé de faire cause commune avec l'erreur. Les partisans des associations bibliques se trouvèrent offensés; ils s’imaginérent qu'ils auraient dans les Jésuites d'infatigables adversaires, que leur succès serait entravé à chaque instant, et, sous l'inspiration du ministre des cultes, ils se liguërent contre la Compagnie. Elle venait de résister à un désir de Galitzin, Galitzin appelle les colères de l'Université au secours de ses espérances. On aftendit le moment propice pour faire éclater la conjuration.
La propagande anglicane s’organisait sous le couvert des ministres russes comme sous celui des prélats du rite romain ct du rite grec. Les Jésuites songèrent à la contre-miner. Ils composérent un catéchisme dans l’idiome du pays pour les enfants nés de parents catholiques; mais Galitzin n’en autorisa pas l’impression. Les choses étaient dans cet état, lorsque de nouveaux événements ravivèrent des blessures encore saignantes au cœur du ministre. La faveur dont jouissait le Collége des Jésuites de Saint-Pétersbourg allait toujours croissant ; à Polotsk, ils comptaient sur leurs bancs un grand nombre de jeunes gens des premières familles de l’Empire. Placés entre un désir bien naturel le prosélytisme et le devoir tacite de respecter la conscience de
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 13 leurs élèves, devoir qu'ils s'étaient imposé à eux-mêmes, les Jésuites n'avaient jamais donné le moindre sujet de plainte sur un point aussi scabreux. Catholiques jusqu’au fond des entrailles, ils formaient à l’honnêteté ainsi qu'aux belles-lettres des enfants appartenant à toute espèce de culte, même au rite grec; et, dans l’espace de plus de quarante années, leur circonspection n'avait jemais été mise en défaut. Jamais on n'avait pu les accuser de trahir la confiance des parents au profit de la Foi romaine. Cependant le nombre des Catholiques augmentait chaque année.
Ces retours vers l'Unité étaient dus à l’action ‘des familles françaises émigrées, à la lecture des ouvrages religieux, et surtout au zèle plein de prudence des Jésuites. Le Czar avait fermé les yeux sur un état de choses n'ayant rien d’alarmant pour la sécurité du pays. Les nouveaux Catholiques se distinguaient dans le monde et à la cour par de nouvelles vertus. Alexandre ne voulut pas les faire repentir d’avoir cédé au cri de leur conscience. Prince qui comprenait admirablement la hiberté de la pensée, 1l n’osa pas la parquer dans les limites de l'arbitraire légal. Il cherchait la vérité, il ne trouva pas mauvais que les Russes suivissent son exemple. Les conversions étaient assez rares néanmoins, parce que les Pêres ne les accueillaient, ne les sanctionnaient qu'après de longues épreuves. Ces conversions restaient inaperçues, lorsque, vers le milieu du mois de décembre 1814, le jeune prince Galitzin, neveu du ministre des cultes, embrassa publiquement le Catholicisme. Voici en quels termes le Pére Billy, dans sa correspondance inédite avec ses confrères de France, rend compte de cette conversion : « Notre Père de Clorivière, écrit-il de Saint-Pétersbourg, le 1° mars 1815, est à la tête d’un nombreux noviciat à Paris, rue des Postes. Il y aura en France une Compagnie de Jésus de fait avant qu’elle y existe de droit. Quant à notre existence ici, à Pétersbourg, elle est très-utile sans doute, mais très-précaire et bien tracassée, surtout depuis l'absence de l'Empereur. La jalousie des Popes et des Evêques russes en est la principale cause. Le ministre des cultes, prince Alexandre Galitzin , jeune homme encore , qui se laisse mener par ses Popes, ne nous laisse pas en repos dans toutes les occasions qu'il trouve ou qu'il imagine propres à sa-
tisfaire leur animosité et la sienne. Depuis un ou deux mois, il
s’en est présenté une qui à fait le plus grand éclat et qui aura des suites. Un jeune prince, Alexandre Galitzin, neveu du mi-
nistre des cultes élève depuis deux ans de notre Institut, âgé
d'environ quinze années, excellent sujet sous tous les rapports,
piété, diligence, succès dans les études, politesse, docilité, attaché singulièrement jusqu'alors à la Religion gréco-russe, voulant y attirer ceux de ses amis, même les Jésuites, par zèle pour leur salut, prenant pour cela, deux ou trois fois la semaine, des leçons d’un docteur en théologie russe, s’est tout-à-coup trouvé changé au point de se déclarer catholique aux dernières fétes de Noël. Quel étonnement pour tout le monde, et surtout pour ceux qui l'avaient vu et entendu parler en faveur de la Religion russe! Appelé par son oncle, le ministre des cultes, qui lui représente les dangers qu'il court, vu la loi qui défend en Russie d'attirer un Russe à la Religion catholique, il rend compte de sa foi avec netteté et fermeté, et dit qu'il est prêt à la signer de son sang.
» On le tire de notre Institut, et on le met au corps des pages avec son petit frère. En même temps, défense à lui et à tout Jésuite d’avoir ensemble aucune communication. Redoublement de surprise. On lui découvre une haire et une discipline. Qu'est ceci, bon Dieu ? I! avait attrapé ces instruments de mortification dans la chambre d’un Jésuite qui avait quitté Pétersbourg pour aller à Polotsk. On le fait paraître devant des Evêques et des popes qui Îl'interrogent et argumentent contre lui. Il répond à tout de manière à étonner tout le monde, et les met eux-mêmes ad metam non loqui. On attribue aux Jésuites sa facilité de controverse , quoique les Jésuites n’y soient pour rien. On attend le retour de l'Empereur pour savoir la décision de cette affaire. En attendant, les Jésuites ne reçoivent plus de Russes à leur Institut, mais seulement des Catholiques, afin de se soustraire aux tracasseries des popes. Mais il y a encore d’autres sujets de rancune. Plusieurs personnes marquantes sont soupçonnées d'être Catholiques : des espions sont chargés de les observer. C'est une vraie persécution. Les Missionnaires Jésuites de la Sibérie ont défense de rendre catholiques les Tartares idolâtres; ils doivent
se contenter de donner leurs soins aux Catholiques. On leur défend même de confesser et d’administrer les Grecs-Unis, qui
n'ont point de prêtres de leur communion. Chose inouie! voilà
où en est la tolérance tant prônée de ce pays sous le ministre des cultes Galitzm. La ville de Pétersbourg offre en ce moment un spectacle curieux : deux princes, Alexandre Galitzin, l’un oncle et l’autre neveu, le premier, persécuteur outré de la Religion catholique et des Jésuites ; le second, Catholique zêlé et imperturbable , défenseur de ses maîtres et ne demandant qu'à mourir pour sa Religion, vivant de manière à mériter cette grâce, si cette grâce de prédestiné pouvait se mériter. Après avoir essayé vainement l'argument de l'école pour le ramener au schisme, on essaie l'argument des plaisirs : on le mêne à la comédie. gs qu'ici cet argument a échoué comme les autres. »
Dans l'intimité de leur correspondances, les Jésuites déclinent toute participation à la conversion du fervent Néophyte. Ils ne s’en glorifient pas, ils ne s’en accusent point. Le jeune Galitzin a pris de lui-même ce parti. Le Père Billy raconte avec naïveté les diverses phases de ce retour à la Foi romaine, et il s’arrête là. Le prnce Alexandre déclare qu'aucun disciple de l’Institut ne l’a engagé à changer de culte, il soutient même qu'il n'a pas pu en trouver un pour recevoir son abjuration. La lettre du Père Ally corrobore pleinement ces faits. La vérité ne servait pas assez activement l’amour-propre froissé du ministre et la colère des popes : 1ls organisent une conspiration dans laquelle ils font entrer tous les intérêts de secte, toutes les vanités universitaires, tous les préjugés de nation. Il importait de disposer les esprits à une levée de boucliers contre les Jésuites : on s'applique à dénaturer leurs actes les plus indifférents; on altère le sens de leurs paroles, on les épie dans la chaire, on les suit jusqu'au pied des confessionnaux et de l'autel. Le Père Balandret jouit à Saint- Pétersbourg d’une confiance méritée ; il est Français : ce fut sur lui qu’on dirigea les plus minutieuses perquisitions. On interroge les élèves des Collèges de l'Institut, on presse ceux qui en étaient sortis depuis deux ou trois années de révéler les obsessions auxquelles ils ont dù être soumis pour embrasser le Catholicisme. Ces jeunes gens répondent que les Jésuites ne les ent-etinrent
jamais de là différence des religions, et qu'ils les laissérent pratiquer la leur en toute liberté.
Galitzn et la Société biblique minaient le terrain sous les
pieds des Pères, le métropolite Ambroise et les Universités les . secondent avec une rare adresse. Îl faut prévenir. l'Empereur et
l'Impératrice qui, à leur retour après la campagne de 1815 et le traité de Paris, doivent porter le dernier coup à la Compagnie. Tout est arrangé dans ce sens. Les conversions ne se multipliaient pas plus que par le passé; mais les autorités les environnent d'un éclat inquiétant. Jusqu’alors on a tenu secrets ces imperceptibles relours à l'Unité, on en fait tant de bruit que, dans chaque famille, on put croire à l’action déterminante d’un Jésuite. Les grands imtérêts qui se débattaient dans le monde, Napoléon vaincu, l'Europe triomphant à Waterloo de la France épuisée, les Bourbons rétablis sur le trône, la Sainte-Alliance promulguée, tous ces événements disparaissaient à Saint-Pétersbourg devant l'attitude silencieuse de quelques Pères de l'Ordre de Jésus. Le Czar jetait son glaive dans la balance des affaires européennes, et ce glaive la faisait pencher au gré des diplomates moscoviles. Alexandre avait imposé la loi au Congrés de Vienne; il avait inspiré à Louis XVII une Charte constitutionnelle; les rois légitimes le saluaient comme le libérateur des monarchies. Toutes ces gloires venues à la fois, et qui devaient enivrer d'orgueil ses sujets, s’effaçaient au contact de quelques obscures prédications dans une église catholique. La Russie se plaçait à la tête des nations, et ses ministres ainsi que ses évêques affectaient de pâlir d’effroi parce qu'un petit nombre de dames de la cour renonçaient aux plaisirs trop bruyants pour écouter dans la solitude la voix de Dieu parlant à leurs âmes. Cette situation, que les Jésuites n'avaient point provoquée, les exposait à un double péril. On les accusait de faire des prosélytes qu'ils n'avaient jamais connus; 1l s'en présenta à leur tribunal quelques-uns dont il devenait impossible à un prêtre de repousser le vœu. La persécution appelait la Foi, elle engendrait des Néophytes. Sur ces entrefaites, l’empereur Alexandre arrive dans sa capitale. Les grandes crises auxquelles il présida, l’abaissement des uns, l'élévation des autres, les inconcevables change-
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. y
ments dont l'Europe retentit encore, ont donné à ses pensées un -cours plus mélancolique, il a vu de si prés les hommes et les choses, qu'un immense dégoût s’est emparé de son âme maladivement impressionnable. Pour en remplir le vide, il se jette à cœur perdu dans le nouveau monde d'idées mystiques que la baronne de Krüdener ouvre à son intelligence rassasiée des voluptés, de l'ambition et de la gloire. Alexandre s'était donné des croyances individuelles ne reposant sur aucun principe certain : il aspirait à les imposer comme des convictions; mais il n'avait pas assez de vigueur dans l'esprit et de persévérance dans la tête pour atteindre ce but. On le berçait de la pensée qu'il pouvait apparaître chef visible de l’ancienne Chrétienté régénérée par lui; ce fut cette pensée que l’on développa, afin de l'amener à sévir contre les Jésuites de son empire. Il se flattait d’avoir réuni dans un même vœu de fraternité les cultes dissidents introduits par lu dans les Sociétés bibliques ; elles étaient l'instrument privilégié de la fusion piétiste qu’il rêvait à l'abri de son sceptre. Le Pape ne formait plus le lien de l'Unité: le règne du Catholicisme faisait place à une union de tous les peuples chrétiens. Alexandre savait que les Jésuites ne se prêteraient point à une pareille utopie; jaloux d'en accélérer les progrès, il laissa aux haies qu'il trouvait si ardentes autour de son trône le soin d’endormir ses justices. On lui parlait de frapper la Compagnie de Jésus, de commencer l'œuvre de proscription par un exil loin de Pétersbourg. L'empereur, qui n'aurait pas consenti tout d'un coup à cette iniquité, se prêta aux exigences de son ministre et de ses popes. Le 20 décembre 1815 il rendit l'ukase suivant :
« Revenu, après une heureuse conclusion des affaires extérieures, dans l'empire que Dieu nous a confié, nous avons été informé par beaucoup de notions, de plaintes et de rapports, des circonstances suivantes :
» L'Ordre religieux des Jésuites, de l'Eglise catholique romaine, avait été aboli par une bulle de Pape. En conséquence de cette mesure, les Jésuites furent expulsés non-seulement des Etats de l'Eglise, mais aussi de tous les autres pays ; ils ne purent demeurer nulle part. La Russie seule, constamment guidée par des sentiments d'humanité et de tolérance, les conserva
chez elle, leur accorda un asile, et assura leur tranquilité sots sa puissante protection. Elle ne mit aucun obstacle au libre exercice de leur culte; elle ne les en détourna ni par la force, ni par des persécutions, n1 par des séductions; mais en retour elle crut pouvoir attendre de leur part de la fidélité, du dévouement et de l'utilité. Dans cet espoir, on leur permit de se vouer à l'éducation et à l'instruction de la jeunesse. Les pères et les mères leur confèrent sans crainte leurs enfants pour leur enseigner les sciences et former leurs mœurs.
» Maintenant il vient d'être constaté qu'ils n’ont point rempli les devoirs que leur imposait la reconnaissance et cette humilité que commande la Religion chrétienne; et qu'au lieu de deineurer habitants paisibles dans un pays étranger, ils ont entrepris de troubler la Religion grecque, qui depuis les temps les plus reculés est la Religion dominante dans notre empire, et sur laquelle, comme sur un roc inébranlable, reposent la tranquillité et le bonheur des peuples soumis a notre sceptre. Ils ont commencé d'abord par abuser de la confiance qu'ils avaient obtenue. Îls ont détourné de notre culte des jeunes gens qui leur avaient été confiés et quelques femmes d’un esprit faible et inconséquent, et les ont attirés à leur Eglise.
» Porter un homme à abjurer sa Foi, la Foi de ses aïeux; éteindre en lui l'amour pour ceux qui professent le même culte; le rendre étranger à sa patrie, semer la zizanie et l’animosité dans les familles; détacher le fils du père et la fille de la mére; faire naître les divisions parmi les enfants de la même Eglise, est-ce là la voix et la volonté de Dieu et de son fils divin Jésus-Christ notre Sauveur, qui a versé pour nous son sang le plus pur, afin que nous menions une vie paisible et tranquille dans toute sorte de piété et d'honnéteté. Aprés de pareilles actions, nous ne sommes plus surpris que l'Ordre de ces Religieux ait été éloigné de tous les ‘pays et toléré nulle part. Quel est en effet l'Etat qui pourra souffrir dans son sein ceux qui y répandent la haine et le trouble ?
» Constamment occupé à veiller au bien-être de nos fidèles sujets, et considérant comme un devoir sage et sacré d'arrêter le mal dans son origine, afin qu'il nej puisse mûrir et produire
des fruits amers, nous avons, en conséquence, résolu d’ordonner :
« L. Que l'Eglise catholique qui se trouve 1ci soit rétablie de nouveau sur le pied où elle était durant le règne de notre aïeule de glorieuse mémoire l'impératrice Catherine IT, et jusqu'à l’anné 1800 :
» I. De faire sortir immédiatement de Saint-Pétersboutg tous les religieux de l'Ordre des Jésuites ;
» III. De leur défendre l'entrée dans nos deux capitales.
» Nous avons donné des ordres particuliers à nos ministres de la police et de l'instruction publique pour la prompte exécution de cette détermination et pour tout ce qui concerne la maison de l’Institut occupée jusqu'ici par les Jésuites. En même temps, et afin qu'il n’y ait point d'interruption dans le service divin, nous avons prescrit au Métropolitain de l'Eglise catholique romaine de faire remplacer les Jésuites par des prêtres du même rite qui se trouvent 1ci, jusqu'à l’arrivée des Religieux d’un autre Ordre catholique, que nous avons fait venir à cet cffet.
Signé : ALEXANDRE. »
On eût dit que la mission de conserver les Jésuites en Russie était accomplie. Le Czar ne jugeait plus nécessaire d'abriter des proscrits qui avaient Joui d’une si généreuse hospitalité sous le sceptre de Catherine IT et de Paul {er, Il les repoussait à son tour; mais, par un sentiment de convenance et de justice dont un prince schismatique donna l'exemple à plus d’un souverain catholique, Alexandre ne voulut étayer son décret de bannissement que sur des moûfs religieux. Il répugnait à sa conscience de faire appel aux passions ou à la calomnie; il ne chercha point à flétrir par de mensongères accusations les prêtres que naguère encore il honorait de sa bienveillance. Il resta équitable dans les sévérités même de son ukase. L’archevéque de Mohilow, qui avait tant contribué à maintenir la Société de Jésus au moment de sa suppression, sous Clément XIV, exécuta à la lettre les ordres que Galitzin lui intima. Il prit des mesures pour que le culte public n’eût point à souffrir de l'enlèvement des Jésuites, et, dans la nuit du 20 au 21 décembre, le général de la police fit
irruption dans leur Collége à la tête de la force armée. Il s'empara de toutes les issues; puis, sans avoir interrogé un seul Père, sans même leur dire les causes de cette invasion, on les garda à vue , tandis que le ministre lisait à Brzozowski le décret d’exil. Le chef des Jésuites était vieux, mais il savait le prix des ignominies. En les acceptant avec joie, il se contenta de répondre : « Sa Majesté sera obéie. » La nuit suivante on dirigea tous les Pères vers Polotsk. On avait mis les scellés sur leurs correspondances ainsi que sur leurs manuscrits; on confisqua leurs meubles , leur bibliothèque , leur musée et leur cabinet de physique.
Le 20 février 1816, le Père Thaddée Brzozowski écrivait au Père de Clorivière, à Paris: « Votre lettre du 8 janvier m'est parvenue à Polotsk, où je suis depuis six semaines. Notre situation dans ce pays est bien changée depuis la dermière lettre que je vous ai écrite. Les feuilles publiques ne vous auront sans doute pas laissé ignorer notre expulsion de Saint-Pétersbourg. Elle à eu lieu le 3 janvier en vingt-quatre heures de temps. Cela suppose que nous avons été jugés bien coupables aux yeux du gouvernement. Voici les deux griefs qui sont exprimés dans le décret de notre expulsion : 1° d’avoir attiré à la Religion catholique les élèves confiés à nos soins ; 2° d'avoir également attiré à la Religion catholique quelques femmes d'un esprit faible et inconséquent. À l'égard du second point, il peut y avoir eu quelques imprudences de faites à mon insu et contre ma volonté, qui, selon les règles ordinaires, n'auraient dû compromettre que celui qui en était l'auteur. Pour ce qui est du premier grief, il est entièrement supposé, et on a représenté les choses à S. M. [. autrement qu'elles ne sont. Non-seulement nos Pères n’ont point cherché à attirer nos élèves à la Religion catholique, mais même, lorsque quelques élèves ont manifesté le désir de se faire Catholiques, ce qui a dû arriver quelquefois, dans un espace de treize ans, dans un pensionnat mélangé et où tous les maîtres étaient - Catholiques, nos Pères se sont constamment refusés à les admettre à la participation des Sacrements. Voilà la vérité ; mais il est bien rare que la vérité soit connue ; et telle est la condition des meilleurs princes, que le plus souvent ils la connaissent en-
DE LA COMPAGNIE DE JESUS... pk
core plus difficilement que les autres hommes. Cet événement est bien triste et ficheux pour la Compagnie, mais il nous a médiocrement étonnés. Depuis longtemps nous avons vu l'orage se former, et nous savions bien qu'il ne tarderait pas d’éclater un peu plus tôt ou un peu plus tard. »
En Russie on ne blâme jamais le pouvoir, il est à peine permis d'approuver par écrit les actes de l'autorité ; elle ne laisse jamais discuter les mesures qu’elle a prises. C’est le gouvernement de l'arbitraire, le rêgne du silence, et, en fin de compte, il n’a peut être pas plus de victimes à enregistrer que les royaumes où la liberté de parler repose sur une Constitution dont les plus forts ou les plus astucieux interprètent à leur gré chaque article. Cependant les numéros des 3 et 15 mars 1816 de l’/nvalide russe continrent, par une exception inouie, des attaques contre les désuites. Le Général de l’Institut charge le Père Rozaven de venger ses confrères des outrages dont cette feuille ne craint pas d'accabler les bannis. Le Père Rozaven défendit son Ordre avec une logique de faits plus éloquente que tous les discours : il fut clair et sensé, habile et profond. Sa réponse avait été envoyée au ministre des Cultes, pour qu'il en obtint l'insertion dans l’/nvalide. Elle était trop péremptoire, Galitzin la condamne au silence. La querelle s’engageait entre le pouvoir et fa Compagnie. La Compagnie n'ignore pas que l’ukase du 20 décembre 1815 n’est que le prélude d’une proscription plus décisive; mais, forte de son innocence , elle ne veut pas laisser à l'imposture ministérielle le droit de calomnier.
Dans ce conflit élevé entre l'autorité civile et la Société de Jésus il rêgne, en dehors des usages de chancellerie, une certaine égalité qui ne se rencontre pas ordinairement dans les rapports de persécuté à persécuteur. On sent que les Jésuites ne désespérent jamais de la justice d'Alexandre, et dans tout ce qu'ils écrivent ils paraissent plutôt dicter la loi que la subir. Il y a entre le Czar et les enfants de saint Ignace quelque chose de mystérieux qui ne se révèle même pas au ministre favori. Les deux partis le laissent pousser sa vengeance Jusqu'à une certaine limite ; mais on dirait qu'il ne lui est pas permis de la franchir, et qu'il la respecte par intuition. Un si étrange concours
de circonstances se trahit à chaque phase de ce bannissement, Les idées novatrices d'Alexandre sont dévoilées; il sait que les Jésuites seront pour elles un obstacle éternel; cependant il ne prend pas de prime abord la résolution de les chasser de son empire. Îl traite ses exilés avec bienveillance; l'hiver est rigoureux , là route longue et pénible : l’autocrate ordonne de couvrir les Jésuites de pelisses et de fourrures. Pour réchauffer leurs membres que le froid engourdira, il fait distribuer de l’arack à chacun d'eux. Il ménage ses coups lorsque chacun l’excite à être sans pitié; il commande d’apposer les scellés sur leurs archives, et on n'y découvre aucune trace de complot , aucun vestige de conversion, aucun papier ayant trait, de près ou de loin, à la politique.
Ce mystère a besoin d’éclaircissements : nous les donnerons aussi elairs que l'exigera l'intérêt de l'histoire. La famille des Romanoff devait beaucoup à la Compagnie de Jésus. Quelques Pères avaient été, malgré eux, honorés des confidences de Catherine IL : ils connaissaient sur le règne de Paul I des détails de famille qu'il était bon d’ensevelir dans les ténèbres. Le Père Gruber et les autres chefs de l'Ordre avaient su par ce souverain le dernier mot de beaucoup de transactions diplomatiques. Il les avait initiés de vive voix ou par correspondance aux douleurs de sa vie de grand-duc héréditaire, aux souffrances de sa vie d'Empereur. Les Jésuites avaient été les dépositaires de ses secrets de famille ; ils lui avaient rendu de ces services que les rois eux-mêmes ne se sentent pas assez ingrats pour oublier. Cette réciprocité de bons offices avait établi une espèce de solidarité dont aucun des intéressés n'osait briser le prestige. Il y avait, pour ainsi dire, assurance mutuelle des deux côtés. La confiance avait engendré la discrétion, et ce singulier contrat n’a pas même été annulé par l'intolérance. Les Jésuites se sont laissé proscrire par le fils de Paul L*, et ils ont pris la route de l'exil sans invoquer une vengeance qu'il leur eût été si facile d'obtenir. Ils se sont montrés dignes de l'estime du Czar, à l'heure même où ses ministres cherchaient à les rendre odieux au pays.
Le prince Galitzin et la police russe étaient maitres de tous
les papiers de l'Ordre ; ils pouvaient ainsi se mettre à la piste des complots dont on croyait utile de laisser soupçonner les Jésuites. Les plus minutieuses investigations ne firent rien découvrir. Alexandre savait d'avance l'issue qu'elles auraient, il ne daigna même point s'en étonner en public. Aussi, lorsque le Père Brzozowski demanda que le comte de Litta ou un seigneur russe, désigné par lui, assistât à l'examen des archives de la Compagnie, cette proposition, n'ayant rien que de très-naturel, fut-elle rejetée sans examen. Par tradition de famille, l'Empereur connaissait la sagacité des Jésuites : il ne voulait ni leur préparer un triomphe ni se donner un dessous trop éclatant, Des intérêts matériels étaient engagés pour l’église catholique de Saint-Pétersbourg. Les Pères se sont portés garants envers les bailleurs de fonds. Cette dette est depuis l’origine, en 1806, reconnue comme dette de l’église; par un ukase en date du 25 mai 1816, Alexandre déclare cependant : « Que toutes les prétentions pécuniaires qui pourraient avoir leu contre les Pères de l’Institut retomberont sur leurs biens-fonds, sans pouvoir être à charge au bâtiment nouvellement construit auprès de l'église catholique. »
Les Jésuites ne s’effrayaient pas de ces vexations locales qu'un mot aurait dû arrêter. Ce mot coûtait trop à leur discrétion habituelle : ils aimérent mieux souffrir que de le prononcer. Le 31 août 1816, le Père Brzozowski écrivit à l'Empereur : « Dans le temps que l'affaire du neveu du ministre des cultes éclata, je voulus envoyer une supplique à Votre Majesté pour lui exposer
‘les faits, mais les ministres la rejetèrent, et en même temps qu'on envoyait à Votre Majesté des accusations contre mon Ordre, on m'ôtait tout moyen de lui faire parvenir ma défense. Ne pouvant faire agréer ma justification pour le passé , je pris des mesures pour l'avenir, et déclarai que, afin d’écarter tous les soupçons, je n’admettrais désormais dans nos Colléges que des élèves professant la Religion catholique. Je remis ma déclaration entre les mains du ministre de l'instruction publique et du ministre des cultes; et, depuis le mois de janvier 1815, aucun élève de Religion grecque n’a été reçu dans l’Institut, malgré les vives instances d’un grand nombre de parents.
Voilà, Sire, des faits qui prouvent combien je désirais d'éloigner tout ce qui pouvait être suspect au gouvernement. Je supplie Votre Majesté Impériale de m'écouter encore un instant. Si mon Ordre était tel qu'on l'a dépeint à Votre Majesté, on en aurait trouvé quelque preuve dans mes papiers. Voilà huit mois qu'on les examine, et, loin d'y rien trouver qui puisse offenser le gouvernement , on a dû dire à Votre Majesté que, dans ma correspondance la plus secrête, lorsque l’occasion s’est présentée de parler de votre personne sacrée ou de son gouvernement, je l'ai toujours fait avec les sentiments de respect et de vénération qui sont dans mon cœur. Je ne demande pas, Sire, que Votre Majesté revienne sur ce qu'elle a fait; nous nous soumettons avec une entière résignation et sans le momdre murmure à ce qu’elle a prononcé. Que l'Ordre demeure à jamais exclu des capitales de l’Empire, le séjour nous en a été trop funeste. Notre ambition se borne à nous rendre utiles dans les lieux où Votre Majesté daignera nous employer. Votre Majesté sait que nous n'avons pas mis moins d'empressement à nous dévouer au service pénible des Catholiques de la Sibérie qu'à accepter des emplois moins obscurs et plus agréables. Notre dévouement sera toujours le même, et le plus ardent de nos vœux est de prouver à l’univers que le souvenir des bienfaits de Votre Majesté est gravé dans nos cœurs en caractères ineffaçables. Mais nous avons besoin aussi d'avoir quelque assurance que nos efforts sont agréables à Votre Majesté Impériale , et qu'elle ne nous regarde pas comme des cœurs ingrats, indignes de ses bontés. J’ose lui en demander un gage, en la suppliant de m'accorder une grâce que je sollicite mutilement de ses ministres depuis plus de dix-huit mois, c’est de pouvoir faire, avec deux Pères de mon Ordre , le voyage de Rome. Ma reconnaissance envers le Souverain-Pontife et les affaires essentielles de mon Ordre m'y appellent depuis longtemps. Je me croirai heureux de manifester dans les pays étrangers ce que mon Ordre doit à Votre Majesté et les sentiments dont je suis pénétré. » Ce voyage à Rome, la dernière pensée, le rêve suprême du vieux Brzozowski, dérangeait les espérances piétistes de l’'Em-
pereur. Ce prince est dans la première ferveur de la Sainte-
Pal
Alliance, c’est-à-dire il cherche par cet acte de fédération, à réunir tous les cultes dans un seul qu'il entrevoit en songe et qui réalisera la tolérance universelle. Brzozowski, proscrit de Pétersbourg et de Moscou , était prisonnier dans l'empire russe. Alexandre s'occupe, avec une fébrile activité, de l'émancipation religieuse et constitutionnelle du monde entier, et il contraint un Général des Jésuites à mourir dans ses Etats, lorsque les affaires de la Catholicité et celles de son Institut l’appellent à Rome.
Du fond de la Russie-Blanche , Brzozowski continua de gouverner les enfants de saint Ignace : il dirigea leurs efforts, il assista à leurs premiers combats; il ouvrit leurs Missions transatlantiques; puis, le 5 février 1820, il expira, en désignant pour Vicaire le Pêre Mariano Pétrucci, recteur du Noviciat de Gênes. Cette mort, depuis longtemps prévue, faisait cesser une anomalie que, par déférence pour le pouvoir, les Jésuites avaient toujours respectée.
Il n’était pas possible que le Général d’une Société répandue sur tous les points du globe et partant du principe catholique comme de sa source, püt résider ailleurs qu’au centre même de la Catholicité. Les Profès s’avouaient bien que le séjour du Général à Polotsk ou à Vitepsk était un obstacle aux labeurs de leur Ordre et à la diffusion de l'Evangile. Ils se soumirent cependant sans murmure. Dans la personne dé Brzozowski, ils honoraient tous ces Pères, qui n'avaient jamais douté du rétablissement de la Compagnie et qui s'étaient efforcés de la maintenir dans son intégrité. :
La mort déplaçait le pouvoir : les Jésuites pensérent que le successeur de Loyola, de Laynés et d’Aquaviva, serait plus à l'aise près de la Chaire pontificale que sous le sceptre des Romanoff. Le lendemain du trépas de Brzozowski, le chef-lieu de l'Institut se transforma en simple Province, dont le Père Stanislas Szvietokowski eut la direction. Le nouveau Provincial présenta une supplique au Czar. Cette supplique tendait à obtenir la permission d'envoyer des députés à la Congrégation qui allait se réunir à Rome. Toutes les Provinces avaient droit d'y voter par leurs mandataires ; mais cette élection viciait les conditions d'existence de la Société de Jésus en Russie, telle que
Catherine Il avait songé à l’établir. Elle privait le gouvernement impérial de cette autorité morale qu'il pouvait exercer sur un Institut qui, de 1786 à 1816, partant du chiffre de cent soixante-dix-huit membres, s'était rapidement élevé à celui de six cent soixante-quatorze ‘. Les Jésuites s’échelonnaient de Polotsk à Odessa ; on les rencontrait à Vitepsk et à Astracan, à Ormsk ainsi qu’à Irkoutsk; ils possédaient des Colléges florissants, et des Missions où ils avaient eu l’art de se rendre indispensables ; plusieurs grandes familles les invoquaient comme précepteurs. [l fallait ou leur fermer la Russie ou circonscrire leur zèle dans l'enceinte de ses frontières. Par l’organe du Père Szvietokowski, ils demandent à changer la nature du contrat qui les lie à l'Empire. Galitzin, toujours hostile aux enfants de saint Ignace, conseille au Czar de saisir l’occasion qui lui est offerte, et, le 13 mars 1820, c’est un décret d'expulsion qui répond à leur supplique. Ce décret était précédé d'un rapport du ministre des cultes. Le prince Galitzin s'y pose en adversaire trop intéressé de la Compagnie de Jésus pour que ses assertions puissent faire foi au tribunal de l’histoire; nous les admettons cependant comme un de ces documents officiels qui ne prouvent jamais ce qu’ils prétendent démontrer. On lit dans cette pièce :
« Le renvoi des Jésuites de Saint-Pétersbourg ne leur a pas fait changer de conduite. Les rapports des autorités civiles et militaires s’accordaient à prouver qu’ils continuaient à agir dans un sens contraire aux lois. Ils travaillaient à attirer dans leur croyance les élèves du rite grec qui se trouvaient au Collége de Mohilow ; et lorsque, pour leur en ôter les moyens, il fut prescrit que des Catholiques romains seuls pourraient dorénavant y fare leurs études, ils commencèrent à séduire les militaires du rite grec cantonnés à Vitepsk pour les rendre infidèles à la Foi de leurs pères.
» De même en Sibérie leur conduite ne répond point au but dans lequel ils ont été institués. Sous prétexte de vaquer aux fonctions de leur sacerdoce, ils fréquentent des endroits où aucun Catholique romain n’habite; ils aveuglent les gens du peu-
1 Catalogqus sociorum et officiorum Socictatis Jesu in imperio Rossiaco in annum 1816,
ple et leur font changer de croyance. Les mêmes principes dirigent leur conduite dans le gouvernement de Saratof. — Les bulles des Papes et les lois de l'Empire défendent d'engager les Grecs-Unis de passer au culte catholique romain; cependant le Père Général des Jésuites opposait à leurs réglements une autre bulle qui permet aux Grecs-Unis, à défaut de prêtres de leur rite, de se présenter à la communion par-devant les prêtres catholiques romains. Mais les Jésuites dépassent même les dispositions de cette bulle. Ils répandent leur séduction dans les endroits qui ne manquent pas de prêtres du rite grec-uni. En 1815, j'ai rappelé au Père Général des Jésuites le contenu suivant du décret impérial du 4 juillet 1803 : « Cette tolérance, qui porte le gou- » vernement à s'abstenir de toute influence sur la conscience » des hommes dans les affaires de Religion, devrait servir de » règle aux autorités catholiques dans leurs relations avec les » Grecs-Unis, et leur interdire toute espèce de tentatives pour » détourner ces sectaires de leur culte, Si la Religion dominante ‘» ne se permet à cet égard aucun moyen coercitif, combien plus » une Religion tolérée doit s’en abstenir ! »
» Dans les colonies aussi, les Jésuites, en séduisant les individus de la profession évangélique, répandent dans les familles les germes de trouble et de division. En 1801, les Jésuites employaient jusqu'à la violence pour convertir des Juifs : conduite incompatible, selon les termes du décret impérial du 42 août 1801, tant avec les principes généraux de la religion chrétienne, qui ne souffre aucune coaction, qu'avec les lois positives de l'Empire, qui puuissent sévèrement toute espèce de séduction. On a été obligé de réclamer l’assistance des autorités locales pour arracher les enfants juifs de la maison des Jésuites.
» Mais, si quelques faits ont été réprimés alors, les principes existent toujours, et les Jésuites continuent à s’y conformer dans leur conduite, malgré tous les ordres contraires du gouvernement. L'usage même qu'ils font de leurs biens ne se trouve pas en harmonie avec les préceptes de la charité chrétienne. L'état des paysans qui habitent les terres possédées par les Jésuites dans la Russie-Blanche prouve combien peu cette Société s'occupe de leur bien-être.
» Votre Majesté Impériale a rencontré elle-même quelques-uns de ces malheureux que les maux physiques ont privés de tout moyen d'existence, munis de passe-ports® pour mendier leur pain. Touché de leur extrême misère, vous m'avez ordonné, Sire, d'écrire au Père Général des Jésuites combien il était contraire aux principes chrétiens d'abandonner à la pitié publique des êtres pauvres et faibles, surtout lorsque les Jésuites ont tous les moyens pour venir à leur secours.
» Tels sont les faits véritables relatifs aux Jésuites en Russie. Un Etat puissant leur accorde un refuge honorable à l’époque même où ils sont poursuivis et dispersés partout ailleurs; jouissant du bienfait, mais repoussant la reconnaissance, ils outragent ces mêmes lois qui les reçoivent sous leur égide, opposent à leur influence salutaire une désobéissance obstinée, et, usurpant le titre de missionnaires refusé par le réglement de 1769 au clergé catholique romain en Russie, agissent au milieu d'un peuple éminemment chrétien comme parmi ces hordes sauvages qui ignorent jusqu'à l'existence de Dieu.
» Et lorsque, en butte à la méfiance générale et au juste mécontentement de l'Europe, les Jésuites sont accueillis en Russie avec générosité ; lorsqu'elle leur prodigue les marques les plus sensibles de confiance et d'estime, en leur imposant le devoir sacré d'élever une partie de ses enfants, leurs coreligionnaires, de répandre dans leur esprit les lumières des sciences et dans leur cœur celles de la Religion; c'est alors même que s’armant du bienfait contre le bienfaiteur, ils abusent de l’inexpérience de la jeunesse pour la séduire, profitent de la tolérance exercée envers eux pour semer dans les victimes de leur trahison une
1 Dans ce passage du rapport officiel, le Ministre, on le voit, cherche à intéresser la sensibilité de l'Empereur et à lui présenter les Pères de la Compagnie de Jésus comme des maitres durs et cruels qui ne prennent aucun soin de leurs paysans. Les terres appartenant aux Jésuites avaient été le théâtre des guerres de 1812. Elles s'étaient vues dévastées aussi bien par les armées ennemies que par les troupes amies. 11 devait donc nécessairement s’y rencontrer plus de misère qu'ailleurs. On laissait les plus indigents ou les plus vagabonds errer jusqu'aux portes de Pétersbourg; mais ce n’était pas les Jésuites qui leur délivraient des passe-ports et qui les autorisaient à mendier. Les Jésuites ne pouvaient pas se substituer au gouvernement et si cette pénurie a été constatée par l'Empereur luimème, c’est bien plutôt aux officiers de police de la province qu’il faut s'en prendre
qu'a La Compagnie, dont le seul devoir était dc secourir les paysans vivant dans ses dotraines.
intolérance cruelle, minent les fondements des Etats, l’attachement à la Relgion de la patrie, et détruisent le bonheur des familles en y portant l'esprit de discorde. Toutes les actions des Jésuites ont pour mobile l'intérêt seul, comme toutes elles ne se sont dirigées que vers l'accroissement illimité de leur pouvoir. Habiles à excuser chacun de leurs procédés illégaux par quelque réglement de leur Compagnie, ils se sont fait une conscience aussi vaste que docile.
» D’après le témoignage du Pape (lément XIV, « les Jésuites, dès leur établissement, s'étaient livrés à de basses intrigues, avaient des disputes continuelles en Europe, en Asie, en Amérique, non-seulement entre eux, mais encore avec les autres Ordres monastiques, comme avec le Clergé séculier et les établissements de l'instruction publique; ils agissaient même contre les gouvernements. On se plaignait de leur doctrine, contraire aux bonnes mœurs et au véritable esprit du Christianisme; on les accusait surtout d’être trop avides des biens de ce monde. Toutes les mesures prises par les Papes pour mettre fin à ce scandale ont été inefficaces. Le mécontentement croissait, les plaintes se succédaient, les esprits se révoltaient, et les liens mêmes du Christianisme se relâchaient. Quelques-uns des monarques catholiques, ne voyant point d’autres moyens de détourner l'orage qui menaçait de destruction leur Eglise, se virent obligés d'expulser les Jésuites de leurs Etats. » C’est dans ce sens que s’exprimait alors le Pape, dont la pénétration découvrit la cause de tant de maux dans les principes fondamentaux de la Compagnie des Jésuites, ct qui s'est décidé, en conséquence, à dissoudre cette Compagnie pour rendre l'ordre et la paix à l'Eglise.
» Lors de l'éloignement des Jésuites de Saint-Pétersbourg, il fut déjà question de les renvoyer tous hors de la Russie; mais Votre Majesté Impériale a décliné cette mesure, par la raison qu'avant de l’effectuer il fallait trouver des Ecclésiastiques connaissant les langues étrangères, afin de pouvoir remplacer les Jésuites dans les colonies ainsi que dans d’autres endroits. *
» Maintenant qu'il appert des renseignements pris par moi que les autres Ordres monastiques du culte catholique romain peuvent fournir le nombre suffisant de Prêtres capables de remplir
lés fonctions de leur sacerdoce dans les colonies, et que, de l'ati« tre côté, les Jésuites se montrent plus coupables que jamais, j'ose proposer à Votre Majesté Impériale d'ordonner ce qui suit :
» Les Jésuites, s'étant mis par leur conduite hors de la protection des lois de l'Empire, comme ayant oublié non-seulement les devoirs sacrés de la reconnaissance, mais encore ceux que le serment de sujet leur imposait, seront renvoyés hors des frontières de l’Empire, sous la surveillance de la police, et ne pourront jamais y rentrer sous quelque forme et dénomination que ce soit. »
Dix autres articles, réglant, expliquant ou corroborant le décret d'expulsion, s’attachent dans leurs détails à rendre plus dur cet exil, qui ne se base sur aucun fait certain. Puis le ministre des cultes conclut ainsi :
» En cas que Votre Majesté Impériale daigne agréer ces propositions, J'oserais la supplier de charger les ministres de l'intéricur, des finances et moi, chacun pour ce qui le regarde, de l'exécution immédiate des articles ci-dessus. R
» C'est ainsi qu'un terme sera mis en Russie à l’existence des Jésuites indociles aux lois et aux autorités de l'Etat, auxquelles ils doivent, d’après la parole de saint Paul, être soumis, non-seulement par la crainte du châtiment, mais aussi par le devoir de la conscience. Ainsi seront éloignés des hommes privés de ces véritables lumières qui viennent d'en haut, sourds à la voix de saint Jacques, dont les saintes paroles terminent la bulle par laquelle le Pape Clément XIV à supprimé la Compagnie de Jésus : € Ÿ a-t-il quelqu'un qui passe pour sage et pour savant entre » vous? qu'il fasse paraître ses œuvres dans la suite d’une bonne » vie avec une sagesse pleine de douceur. Mais, si vous avez » dans le cœur une jalousie pleine d’amertume et un esprit de con- » tention, ne vous glorifiez point faussement d’être sages, et ne » mentez pas contre la vérité. Ge n'est pas là la sagesse qui vient » d'en haut; mais c'est une sagesse terrestre, animale, diabo- » lique. Car où il y a jalousie et un esprit de contention, il ya » aussi Qu trouble et toute sorte de désordres. Mais la sagesse » qui vient d'en haut est premièrement chaste, puis amie de la » paix, modérée et équitable, docile, pleine de miséricorde et » des fruits des bonnes œuvres; elle ne juge pas, elle n'est pas
DE LA COMPAGNIE DE JESUS. x
» double et dissimulée. Or, les fruits de la justice se sément » dans la paix par ceux qui font des œuvres de paix. »
Voilà encore un édit de bannissement contre les disciples de l'Institut; la Russie les chasse de son sein, comme la France, l'Espagne, le Portugal, Naples et le duché de Parme le firent au dix-huitiéme siècle. Un petit-fils de la grande Catherine applique aux Jésuites, préservés de la mort par son aïeule, les paroles que Clément XIV leur jetait en licenciant le corps d'élite de l’armée chrétienne. Par une de ces anomalies auxquelles l’histoire de la Compagnie nous a forcément habitué, tous les Monarques qui se laissent entraîner dans les voies de l'arbitraire, tous les ministres qui signent des décrets de proscription, tous les peuples qui regardent passer ces exilés ne songent pas à se demander de quels crimes on les accuse. Il existe une loi qui sert de base à chaque Code criminel et qui est le fondement de toute justice. Cette loi, aussi vieille que le monde, défend de punir qui que ce soit avant de l'avoir fait juger et d’avoir précisé les imputations portées contre lui. Les Jésuites n'ont jamais pu jouir du bénéfice de cette loi. À Lisbonne, le marquis de Pombal les condamne de son chef; en Espagne, Charles [IT et d'Aranda, son ministre, les suppriment; les Parlements de France, aux ordres de Choiseul et de madame de Pompadour, fabriquent des arrêts où l'iniquité le dispute à l'ignorance. À Rome même, dans une heure de cécité pontificale, Clément XIV brise la Société dont les plus saints, dont les plus grands de ses prédécesseurs sur la Chaire de Pierre ont glorifié les services et honoré les vertus. Chez ces peuples de mœurs si diverses, mais qui tous tiennent à la législation naturelle comme à la garantie de leurs droits, la Compagnie de Jésus a souvent trouvé des accusateurs, des proscripteurs et des bourreaux, elle réclame encore des magistrats intégres. Elle a été condamnée, flétrie, exilée, décimée; elle n'a Jamais été jugée.
Le rapport du prince Galitzin , œuvre du conseiller Tourgucneff et du comte Capo d'Istria, ne porte pas l'empreinte de cette haine vivace qui se rencontre seulement dans des hommes appartenant au même culte. On ne charge pas les Jésuites de crimes imaginaires, on ne dénature point leurs correspondances ;
on semble invoquer le prétexte le plus plausible pour les sacrifier au triomphe des Sociétés bibliques et des rêves de fédération d'Alexandre ; mais le document officiel reste dans les bornes d’une modération calculée. Le gouvernement possède les papiers de la Compagnie, ses correspondances avec Rome et avec les Jésuites de tous les pays. On a dit et accrédité à Pétersbourg que les Russes embrassant le Catholicisme recevaient par l'entremise des Jésuites un bref du Saint-Siége qui leur accordait la faculté de paraître schismatiques lorsque, dans le for intérieur, ils étaient unis à l'Église romaine. On a même prétendu que le gouvernement moscovite avait entre les mains des preuves de cette hypocrisie. Le rapport n’en fait aucune mention; on n'en découvre nulle trace dans les archives impériales ; tout tend même à établir qu’à cette époque, si les Sociétés bibliques et le néo-christianisme d'Alexandre eussent pu tourner une pareille arme contre Rome, ils n'auraient pas manqué de s’en servir.
Nous avons sous les yeux des copies de ces brefs, copies qu’on affirme authentiques et levées sur l'original. Mais, comme l’historien doit se tenir en garde et se défier des falsifications ainsi que des documents apocryphes suggérés par l'esprit de parti ; comme, d'un autre côté, le Saint-Siége et les Jésuites se sont toujours inscrits en faux contre de semblables documents, nous ne pouvons y ajouter foi Jusqu'à preuve plus décisive.
De ce rapport, accepté par l'Empereur , il surgit bien quelques excès de zèle catholique, mais ces faits individuels, en supposant leur véracité démontrée, méritaient-ils la peine sévère appliquée à tout un Ordre? L'autorité ne les signalait que depuis très-peu d'années ; est-il présumable que les Jésuites aient cherché à se compromettre, précisément lorsqu'ils se savaient en butte aux méfiances de Galitzin, aux intrigues des Sociétés bibliques et des Universités, sur lesquelles l'Empereur venait de sancetionner leur triomphe ?
À la nouvelle de l’ukase qui brise les liens existants depuis plus de deux siècles entre les Catholiques de la Russie-Blanche et Ja Compagnie de Jésus, la consternation fut générale. Des larmes coulent dans les églises; chacun accourt du fond des steppes pour voir une dermière fois ceux qui ont si souvent consolé les
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Catholiques. Dans toutes les villes où s'élève une maison de l'Ordre, des commissions furent nommées par le gouvernement ; elles se composérent d’un Magistrat, d’un Ecelésiastique séculier et d’un Religieux. Ces commissions avaient ordre d'interroger inviduellement chaque désuite, de lui promettre des avantages sans bornes et la faveur du pouvoir , s’il voulait renoncer à l'Institut. Trois ou quatre vieux Pères, sur près de sept cents, se luissèrent séduire.
Pour se former une idée , même imparfaite , de l'existence à laquelle les Jésuites s'étaient voués, il ne faut pas seulement les étudier au milieu des cités ou parmi les enfants qui bénissaient leur nom et acquittaient, par une reconnaissance dont les preuves subsistent encore, les bienfaits de l'instruction chrétienne ou de l'éducation première. Ce ne fut point là qu'ils apparurent plus grands par le sacrifice de toutes les joies humaines que par le travail; mais il importe de jeter un regard sur les Missions que le gouvernement leur donna à défricher. Dès le 5 avril 1805, le Père Fidèle Grivel écrivait des bords du Volga à un de ses amis de France : « Il n’y a que vingt mois que la Compagnie est chargée de ces Missions, et déjà 1l y a un changement notable. Il y a cent mille Catholiques répandus dans le gouvernement de Saratof; ils sont divisés en dix Missions, dont six sur la rive gauche et quatre sur la rive droite du Volga. Chaque Mission est composée de deux, trois, quatre ou cinq colonies ou villages. Ma Mission est à Krasnopolis, sur la rive gauche. J'ai neuf cent soixante-deux communiants en quatre colonies ; chacune a une assez jolie église de bois.
» Ce n’est pas ici un Japon, ni un pays de Hurons, ce n’est pas non plus un Paraguay; c'est un diminutif de l'Allemagne quant au moral, et jusqu'ici il n°y a pas d'apparence que nous mourrions martyrs. Je suis satisfait et disposé à rester 1ci volon-
. tiers le reste de ma vie. »
Les Jésuites n'avaient pas en Russie l'attrait du péril pour les exciter, l'enthousiasme ou la résistance des peuplades sauvages pour les animer. Leur zèle ne devait éclater qu'aux yeux des autorités militaires. Il était circonscrit dans d’étroites limites; les franchir eût été un crime irrémissible. Il fallait être modéré dans