CHARLES ODESCALCHI
Prêtre de la Compagnie de Jesus.
taines. — L’émeute chez les Pères — Massacre des Jésuites de Madrid.— Le Père Muñoz , sauvé par les assassins, protége les autres enfants de saint Ignace, — Le pouvoir constitutionnel en face du crime autorisé. — Les Cortès suppriment la Compagnie, — La maison de Loyola survit à la destruction .— Les Jésuites et les Carlistes.— Don Miguel en Portugal.— Rappel de la Compagnie.— Le Père Delvaux y conduit quelques Pères français. Timidité du gouvernement vaincue par le cardinal Justiniani.— La petite-fille de Pombal et les Jésuites. — Don Miguel leur restitue le célèbre Collége de Coïmbre. — Marche triomphale des Pères dans la province de Beira.— Le Père Delvaux au tombeau de Pombal. — Les Jésuites à Coïmbre. — L'armée de don Pedro. — La guerre civile et le choléra. — Politique et dévouement des Pères, — Don Pedro tâche d'attirer les Jésuites dans son parti. — Propositions peu constitutionnelles de ce prince. — Don Miguel évacue Lisbonne. — La Révolution y règne par l’émeute. — Les Jésuites sauvés par un Anglais. — Nouveau décret de proscription contre l’Institut. — Les Jésuites de Coïmbre à la Tour Saint-Julien. — Le baron Mortier les délivre.
Nous avons dit de quelle manière l'Institut de Loyola avait pu, en 1820, au moment de la Congrégation Générale, échapper à une crise ; cependant le péril, quoique ajourné , n’en paraissait pas moins imminent aux esprits dont la prévoyance ne se laissait pas éblouir. À Rome, la Société de Jésus se composait, en mejeure partie, de Profés que l’âge avait privés de l'énergie et de l’activité nécessaires pour bien gouverner. À côté de ces anciens apparaissaient des jeunes gens à peine admis dans la Compagnie. Le talent, et même un certain degré de zèle et de vertu ne suppléaient pas chez eux à l'expérience et à la connaissance de l’esprit de l'Institut. Entre ces deux extrêmes, il manquait en Italie une génération moyenne. C'était en Russie que la génération intermédiaire se trouvait; mais l’empereur Alexandre refusait d'accorder la liberté aux Pères vivant dans ses Etats. Cette situation avait été pour Brzozowski un perpétuel sujet d'inquiétudes ; à ses derniers moments il parut en être débarrassé. « Voici que je meurs, disait-il aux Jésuites rassemblés autour de son lit d’agonié. Quant à vous tous, on vous expulsera d'ici. » Le pressentiment du Général se réalisa, et l'exil devint le salut de la Compagnie. On eût dit que la Han avait conservé sans interruption les enfants de Loyola en Russie, qu'elle leur avait laissé connaître, et appliquer les traditions pratiques de l’ancienne Société afin de pouvoir répartir dans les Provinces naissantes, et principalement en Italie, ces bannis qui y portaient le germe de
l'obéissance et l'amour de la discipline.
Le Père Fortis était né à Vérone le 26 février 14748. Entré
dans l’Institut à l'âge de quatorze ans, il en avait subi toutes
les vicissitudes. La suppression le trouva professeur de rhétorique à Ferrare, 1l ne voulut pas se séparer de la mère qui venait d'ouvrir son cœur à la piété et aux belles-lettres. Dés que la Compaguie fut ressuscitée dans l'empire russe, il demanda à y être agrégé, puis il s’efforça de la faire accepter à Parme et à Naples. C'était déjà un vieillard en 1820 ; néanmoins, avec une profonde expérience du cœur humaiñ , il possédait une âme fortement trempée. Il savait que le bien lui-même ne doit pas être précipité. Il marchait donc avec prudence au milieu des obstacles entravant la route, mais il arrivait au but. Ce but était l'amélioration plutôt que l'agrandissement de la Société. Les révolutions dont
l'Espagne et une partie des Etats italiens étaient le théâtre de-.
valent réagir sur les Jésuites; on les chassait au cri de Vive la
liberté! Fortis les soutient dans ces nouvelles épreuves. Il fonde
à Rome la maison de retraite de Saint-Eusèhe !. Au mois de novembre 1821, le Père Tartagni crée le collége de Forli ; quelques
1 Cette maison de Saint-Eusèbe est célèbre à Rome par la retraite que les Jésuites y donnent chaque année pendant la Semaine Sainte. En 1833, AugustinTheiner, Jun des plus brillants écrivains de l'Allemagne, y entra, toujours poursuivi par ses doutes et par ses incertitudes en matière de religion. Il conféra avec le Père Kohlman, l’ami du protestant Schlosser, et dans son ouvrage intitulé : Le Séminaire ecclésiastique où Huit jours à Suint-Eusèbe, Theiner rend ainsi compte de ses sentiments : « Je pénétrai donc dans cette maison de retraite de Saint-Eusèbe, mais dans quelle attente ! J’élais fermement convaincu que je ne pourrais y passer seulement trois jours. Atliré là peut-être plus par curiosité que par un autre senliment, je voulais étudier d’un peu près ces fameux Jésuites dont on parlait lant, d’autant plus qu’on m’avait dit à Vicnue beaucoup de mal de leur maison de retraite. J’espérais au moins, si je pouvais men tirer sa/vd cute, trouver là le sujet d’un piquant article de journal. J'avais aussi pris la précaution de charger mon ami, l’arliste français dont j’avais pris congé sous prélexte d’une course à la campagne, de me faire réclamer avec instance à elle adresse, si je n’avais pas reparu le douzième jour.
» Mais que je fus surpris! le pieux silence qui régnait dans cette aimable demeure parlait intimement à mon âme; et déjà de si heureux commencements promettaient une heureuse fin. On me conduisit dans une pelite chapelle décorée avec goût, dont le style gothique, en porlant au recucillement, ajoutait encore à l'impression produile par l’orateur, et où tout contribuait à éveiller et à nourrir la piété. Le discours d'ouverture de la retraite captiva toute mon àme et calma ses agilations. L'exposition simple et lumineuse de l’objet élevé de ces exercices, l’exhortation touchante adressée à tous les assistants de s’éloigner s’ils ne se sentaient ni assez de courage ni assez de force pour suivre celle retraile avec les dispositions et les vues exigées par le saint fondateur ; tout cela fit sur moi Pimpression que je souhaitais, et ne me laissa pas douter un instant que je n’en retirasse pour mon âme la force qui m'était nécessaire, et cetle paix après laquelle je soupirais depuis si longlemps, et qui depuis plusicurs mois était l’objet de tant et de si sérieuses démarches. »
Augustin Theiner sortit de Saint-Eusebe le 29 avril 1833. IL élail fervent Catholique ; il est aujourd’hui prêtre de l’Oraloire de Saint-Philippe de Néri.
ke
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jours après, les Pêres Rigoli, Gianotti et Chiavero prennent possession de celui de Modène. Le marquis Antoine Visconti de Milan l'avait doté; le duc François IV en fait l’objet de sa sollicitude spéciale. Il confie au désuite Gianotti l’éducation des princes ses fils, et il demande que le Père Camille Pallavicini soit nommé Evêque de Reggio. Pendant ce temps d’autres Jésuites s’élancent sur le sommet des montagnes et au fond des bois qui avoisinent la ville de Frosinone : c’est le repaire des bandits de la Romagne. Les Jésuites s'efforcent de faire naître le repentir chez ces hommes farouches ; 1ls y parviennent.
À peine la Compagnie etait-elle rétablie que, fidèle à ses traditions de famille, le roi Victor-Emmanuel de Piémont s'occupe de rappeler les Jésuites dans ses Etats. Il leur ouvre successivement le Collége de Saint-Ambroise à Gênes, ceux de Turin , de Novarre et de Nice. Le Père Thomas Pizzi conduit les disciples de saint Ignace à Cagliari, dans l’île de Sardaigne; Joseph Bellotii forme le Noviciat de Chieri. Jean Roothaan est le premier supérieur de la maison des Provinces à Turin, vaste école où la Jeunesse studieuse embrasse d’un seul regard le cercle de toutes les connaissances, et où s’enseignent en même temps la théologie, les belles-lettres, le droit , la médecine et la chirurgie. La révolution de 1821 et les conséquences qu’elle entraîna firent naître dans le cœur du Monarque de si tristes prévisions, qu'il ne se jugea pas capable de réprimer un mouvement dont il avait suivi les progrès avec effroi. Il crut que, pour l'honneur du trône, il devait abandonner le soin des affaires à un caractère plus vigoureux. Charles-Félix, son frère, jusqu'alors connu sous le titre de duc de Genevois, fut forcé par lui de prendre les rênes du royaume. Comme partout, la Révolution piémontaise s’accomplissait pour imposer de nouvelles lois au souverain, pour annihiler le pouvoir et l’offrir dans la rue au premier venu qui saurait corrompre les multitudes. Le nom des Jésuites était un signal de proscription. Les Carbonari italiens, allemands et espagnols avaient contracté alliance avec les Révolutionnaires français, ces fils aînés de l'anarchie. Le mot d'ordre, le secret des Ventes cachait la ruine des rois sous l’anéantissement de l'Ordre de Jésus.
Charles-Félix, qui résista autant qu'il. put à l’abdication de
Victor-Emmanuel prend les dispositions les plus efficaces. Il veut sauver la royauté et le peuple d’un double danger. La Ré-
volution sent qu'elle ne sera pas la plus forte : elle n’ose même pas expulser les enfants de saint Ignace. Le nouveau Monarque ne s'arrête pas à ce premier triomphe. Il sait que les démagogues ne sont audacieux qu'en présence de la faiblesse; il va leur offrir, au commencement de son règne, la mesure de son inébranlable fermeté. Les Universitaires de Turin ont vu avec une ja-
lousie mal contenue le Père François Manera réunir autour de sa
chaire de littérature italienne la foule toujours plus enthousiaste de ses auditeurs. Manera est par l’élégance de son esprit et par la richesse de son imagination, l’un des professeurs les plus renommés de l'Université; Roothaan, par la modération de son
caractère et la multiplicité de ses devoirs toujours dignement
remplis, possède la confiance des familles. Charles-Félix se propose de donner aux Jésuites un témoignage encore plus manifeste de son estime. Les Carbonari leur sont hostiles ; le vœu des Ventes est d'anéantir cette autorité morale. Le roi, afin de faire comprendre toute sa pensée, choisit pour confesseur le Pére Jean Grassi. L'épreuve était décisive; on respecta la volonté d’un prince qui savait si bien répondre au défi de quelques turbulents. Sous son règne, il ne s’éleva pas une plainte adressée à l'Institut; le Père Grassi lui-même n'eut jamais à subir le contre-coup des récriminations toujours attachées aux fonctions d'un Jésuite confesseur de roi.
Grassi était à la source des faveurs ; il ne demanda rien pour lui, rien pour son Ordre, rien pouf les autres. Il laissa le Souve rain régler avec ses ministres les affaires de l'Etat; il ne s'en inêla ni en bien ni en mal. Quand Charles-Félix expira dans les bras du Jésuite, qui avait eu seul le courage de lui annoncer que sa dernière heure allait sonner, ce fut Ja justice que les adversaires de l'Institut et les courtisans rendirent au confesseur, Le prince de Carignan n’avait pas toujours eu à se louer des intentions monarchiques du vieux souverain. Gharles-Albert tnt compte aux Jésuites de la neutralité si fidèlement gardée, et, en remerciant le Père Grassi des soins prodigués à CGharles-Félix dans sa dernière maladie, il lui dit: « La Compagnie a perdu
ÿ DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 219 dans le Ro éfunt un protecteur et un père; elle trouvera en joi autant d'estime et d'amour, »
Jusqu’ en 1847 le roi a tenu plus qu'il n'avait promis. Les Jésuites de Piémont forment alors une Province séparée ; avec l'appui du Monarque, ils ouvrent un Noviciat à Cagliari et un Collége dans la ville d'Aoste. Le Général comte de Boignes dote Chambéry, sa patrie, d’un de ces établissements ; le saint abbé
Ducrey leur cède celui de Mélan, dans les belles solitudes du
Faucigny, entre le Mont Blanc et le Mont Buet. En 1838, Charles- Albert fonde la résidence de San-Rémo dans la rivière de Gênes. Les Pêres ne possédaient à Turin que le Collége des Nobles, et,
sous les deux derniers rois, ils n’avaient jamais pu obtenir une
église pour appeler le peuple à de pieux exercices ou à d’utiles dévouements. Celles des Saints-Martyrs, dans Dora-Grossa, et la maison qui y est annexée appartenaient jadis à la Compagnie. Au temps de la suppression, l’église s’était transformée en paroisse de la ville ; la maison était devenue tout à la fois un centre d’administration publique, un hôtel où habitaient de hauts fonctionnaires et une prison. Trois ans après être monté sur le trône, Charles-Albert a vaincu tous les obstacles et rendu à la Société l'église et le Collége de Dora-Grossa.
L'Université de Gênes avait suivi l'exemple de ses sœurs; elle s'était emparée de l'ancien Collége des Jésuites pour en faire son palais. Il n’était pas possible de la dépouiller de cette maison, qu elle regardait comme le prix de sa victoire; mais Charles Albert n'en persistait pas moins à établir l’Institut dans la capitale de l’ancienne république. Des obstacles surgissaient à chaque pas : les uns prenaient leur source dans des craintes de concurrence, les autres dans des prévisions politiques. L’on ne s’opposait pas en face au désir du roi, l’on cherchait seulement à l'entraver par toutes les chicanes administratives. Charles-Albert comprend qu'il n’est pas de sa dignité d'entrer en lutte avec tant de petites rivalités ou de passions secrètes. D'un mot, il peut les réduire au silence ; il aime mieux paraître les ignorer. « Puisque je ne peux, dit-:1l, venir à bout de trouver à Gênes une maison pour les Jésuites, je leur donnerai la mienne; qui pourra m'en empêcher? « Aussitôt 1l leur assigne le palais Doria-Tursi, dit
Palazzo della Regina, parce que Marie-Thérèse, veuve de Victor- Emmanuel, l’habita avec ses filles, l’impératrice d'Autriche, la reine de Naples et la duchesse de Lucques.
À cette marque inespérée de confiance royale , les adversaires de la Compagnie sentirent qu’ils avaient fait fausse route, etque, pour perdre les Jésuites dans un temps plus ou moins éloigné, il ne fallait pas les attaquer de front. Charles-Albert était alors aimé et estimé de ses peuples. Mais, après s'être rendu compte de la situation, il ne voulait pas reculer devant les préjugés d’un autre âge , que les amis des lumières et du progrès constitutionnel s’efforçaient de répandre. On espéra qu'il serait plus facile de miner la place que de l'enlever d'assaut. On essaya de dire d’abord que les Jésuites feraient repentir le roi de sa protection. Les Jésuites imposèrent à la cour et aux ministres leur immuable volonté ; ils gouvernèrent ; ils régnérent. Ces mensonges furent accueillis avec dédain ; on en fit circuler d’autres. On apprit à Charles-Albert que les Pères étaient d'excellents Religieux, de bons directeurs, des orateurs éloquents, de saints Missionnaires; mais leur éducation ne se trouvait plus en rapport avec les besoins du siècle, elle ne concordait plus avec la civilisation moderne, car les Jésuites étaient les ennemis de toute idée nouvelle. Il faudrait, aux enfants élevés par eux, un roi absolu comme Amédée IL et saint comme Humbert. Le Monarque sourit, et laissa au temps le soin de trancher la question. En 1847, cette question, remise par Charles-Albert lui-même à la décision de l’idée révolutionnaire, vint s’engloutir dans la tourmente que souleva le fatal rêve de l'unité italienne. |
La Société de Jésus cessait pour le moment d'être en contact avec les révolutions d'Italie ; elle voit son existence compromise dans l'élection d’un nouveau Pape. Le 20 août 1823, Pie VIT était mort plein de jours et de bonnes œuvres; et le Conclave allait donner un autre Pontife à l'Eglise. Pour l'Ordre de Jésus, le choix n'était pas indifférent ; l'Ordre avait des adversaires dans le Sacré-Collége ; depuis la Congrégation Générale, il soupçonnait le cardinal della Genga de lui être peu favorable. Ce cardinal avait en effet pris ouvertement parti contre les Péres. On le savait attaché à ses idées , juste, mais inflexible dans sa volonté. Il n’a-
vait aucune chance de s'asseoir sur la chaire de saint Pierre. Néanmoins le 28 septembre 1823, 1l fut élu, malgré les puissances et surtout malgré Consalvi. Annibal, ainsi que le disaient les Conclavistes, Annibal était aux portes de Rome ; il y entrait en maitre, et son intronisation faisait trembler les Jésuites. Aucun d'eux n’avait oublié les événements qui précédérent la Congrégation générale. Dans la tristesse de.leurs âmes, tous s’avouaient qu'un ennemi leur était né. Cependant la réflexion vint avec le temps, et, dès Le 11 octobre 1825, le Père Rozaven, faisant au Père Billy l'historique du Conclave, s’exprimait ainsi sur Léon XII:
« Ce nom promet beaucoup, et il paraît vouloir remplir l’attente commune; car en peu de temps il a fait beaucoup de choses, et des choses trés-utiles; mais je ne puis entrer dans ces détails. Ce que vous désirez de savoir et ce que vous attendez que je vous dise, ce sont ses sentiments pour la Compagnie. D’après certaines choses, qui se sont passées il y a trois ans, nous avions sujet de craindre qu'il ne fût pas très-bien disposé pour nous ; mais Dieu tient dans ses mains le cœur des rois, et surtout celui des Papes est en la main de Dieu. En se revêtant de cette dignité, ils prennent un nouvel esprit; jusqu’à présent, notre Père Général n'a pas pu lui être présenté, mais nous savons certainement qu'il nous est favorable, et qu'il ne tardera pas à nous donner une preuve publique et manifeste de sa bienveillance. Une personne pour laquelle il a beaucoup d'amitié, et qui en a beaucoup pour nous, ayant pris la liberté de lui recommander la Compagnie, il lui répondit : « Vous vous intéressez donc à la Compagnie ? et bien ! sachez que je m'y intéresse plus que vous. »
» Je sais, de science certaine, plusieurs autres choses que Je vous dirais volontiers, mais que je n'ose pas écrire. En somme, la Compagnie peut beaucoup espérer de notre nouveau Pape, que Dieu daigne conserver de longues années ? mais il a des préventions contre quelques personnes. Si mon chétif mdividu, qui lui est fort peu connu, est du nombre de ceux qui n’ont pas le bonheur de lui plaire, c’est ce que je ne saurais dire certainement ; on m'a dit que non, mais j'ai quelque lieu de le craindre. Quoi qu'il en soit, pourvu qu'il fasse du bien à la Compagnie, je suis tout content d'être jeté à la mer. S'il persuade au Père Gé-
néral que l'air de Rome ne me convient pas, je suis tout résigné à aller respirer celui de France et même celui que respira le Père Bougeant dans son exil. Qu'on me donne l'emploi de professeur de logique et de métaphysique, pro nostris, et mon ambition sera satisfaite. J'aurais, je crois, un grand plaisir à enseigner à ces jeunes gens à raisonner juste, chose que je vois devenir de jour en jour plus rare. »
La preuve publique et manifeste que le Pêre Rozaven fait espérer aux Jésuites de France de la part de Léon XII ne tarda pas à être officiellement donnée. Le Pape ne proscrivit aucun des disciples de saint Ignace entrés en lutte contre le cardinal della Genga, pas même le Père Rozaven. Bien mieux, le 17 mai 1824, il publia le bref, Cum multa in urbe, qui restitue à la Société de Jésus le Collége Romain, dont ses plus illustres maîtres avaient immortalisé le nom. Le marquis Patrizi, sénateur de Rome, s'était déjà, sous Pie VIT, rendu auprès du Saint-Siége l’interprète des familles ; 1l avait présenté au Pape une supplique dans laquelle on lit : « Le Collége Romain, sanctuaire dédié aux sciences et à la Religion, ancienne propriété de la Compagnie de Jésus, Séminaire d'une foule innombrable de personnages, célébres par leur sainteté ou leur savoir, se trouve encore entre des mains étrangères. Quoique, en vertu d’un acte de Votre Sainteté, qui promet aux Jésuites la restitution de leurs anciennes propriétés non aliénées, on ne puisse douter que ledit Collége ne leur soit bientôt rendu, néanmoins, le Peuple ne ‘croit pas devoir négliger les moyens qui lui semblent opportuns pour accélérer cette restitution , et avec elle le complément de ses vœux. »
Le Peuple Romain sollicitait cette faveur au pied du trône de Pie VIT ; les événements, plus forts que la volonté des hommes, firent ajourner la demande par un Pape ami des Jésuites. Son successeur, qu'ils croyaient leur adversaire, exauça cette prière de son propre mouvement. Le bref de Léon XII commence ainsi :
« Entre les établissements nombreux que la prévoyante sollicitude des Souverains-Pontifes a fondés dans notre Ville, pour procurer efficacement le salut et les avantages du peuple chrétien, un rang d'honneur est dû sans doute au Collége Romain, ce Collége qui, élevé à la gloire de la Religion et des beaux-arts
par Grégoire XIII, d’heureuse mémoire, et construit avec tant de grandeur et de magnificence, a mérité, durant tout le cours de sa durée, de la part de nos prédécesseurs, des témoignages d’une sollicitude spéciale et d'une bienveillance paternelle.
» C'est en effet une chose digne d’admiration et de souvenir pour la gloire de cet établissement que ce jardin fermé ait produit sans interruption jusqu’à nos jours des fruits de salut et d'honneur, c'est-à-dire que ce sanctuaire des beaux-arts ait formé pour le bien de l'Eglise et de l'Etat un si grand nombre d'hommes éminents et recommandables par la sainteté de leurs mœurs, l'éclat de leurs dignités et l'excellence de leur doctrine.
» Ce Collége, qui doit son premier lustre à saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, fut confié par les Souverains-Pontifes aux clercs réguliers du même Ordre, qui le gouvernérent avec succès tant qu'exista leur Religion, ainsi que le firent après eux les Prêtres séculiers chargés de sa direction, Mais comme Pie VIT, notre prédécesseur, en vertu des lettres apostoliques du 7 des ides d'août 1814, a rétabli It Compagnie de Jésus dans sa première dignité pour cette fin principale, à savoir qu'elle formât la jeunesse aux sciences et à la vertu, nous qui étions pleinement instruit de l'intention où était ce même Pontife de rappeler la Compagnie de Jésus dans le Collége Romain, nous avons cru devoir immédiatement délibérer sur cette affaire et consulter la Congrégation de nos vénérables frères les Cardinaux de la sainte Eglise que nous avons chargés de la tâche si importante d'établir dans tous nos Etats le mode d'instruction le meilleur et le plus avantageux, seul moyen de régénérer la société tout entière après des temps si désastreux et si funestes à l'Eglise. C'est pourquoi, de science certaine et en vertu de la plénitude de l'autorité apostolique , nous concédons, nous assignons et nous attribuons à perpétuité, par ces lettres, à nos chers fils les clercs réguliers de la Compagnie de Jésus, et, en leur nom, à notre très-cher fils Louis Fortis, Général de ladite Compagnie, le Collége Romain, l'Eglise de Saint-Ignace et l’oratoire qui tire son nom du Père (aravita, les musées, la bibliothéque, l'observatoire, avec tout ce qui leur est annexé et en dépend, à condition qu'ils tiendront dans ce Collége, selon le mode ancien
qui était en vigueur, l'an 1773, des écoles publiques auxquelles nous ordonnons d'adjoindre des chaires d’éloquence sacrée, de physique et de chimie. »
Dans les circonstances, ce bref était ie qu'une consécration pour la Société de Jésus ; il devenait entre elle et le Saint-Siége un indissoluble lien, car à Rome les Papes ne cherchent point à détruire cé que leurs prédécesseurs édifiérent. L'approbation de . Léon XIE, sanctionnant et augmentant les faveurs déjà accordées
par Pie VIE, était d'autant plus précieuse aux Jésuites que le nouveau Pontife ne balançait pas à porter la cognée dans les abus que son austère sagesse lui signalait. Toujours maladif, mais toujours prêt à se mettre au-dessus des souffrances du corps par l'inaltérable vigueur de son âme, Léon XIT devait ressusciter sur le trône les Pontifes les plus vénérés. Il comprenait les besoins de son siècle et l'esprit du ministère sacerdotal. Il était économe et juste, bienveillant et rigide : 1l ne lui fut donc pas difficile de s'entendre avec les Jésuites. Il ne leur avait pas été favorable avant son exaltation, le trône lui inspira d’autres idées ; le suc- cesseur de Pierre ne les cacha jamais. [l comprit que l’Institut n’était en butte à tant d’hostilités patentes ou secrètes que parce que les Pères défendaient la Religion et les gouvernements légitimes. Il résolut, par devoir et par reconnaissance, de protéger à son tour les disciples de sant Ignace; il ne faillit jamais à la mission qu'il se donnait. À Rome et dans les Etats pontificaux, il n'avait qu'à laisser faire le vœu des populations, il l'encouragea. IL visita souvent les Maisons de la Compagnie, il travailla à la béatification de ses saints, accrut par des bienfaits le Collège Germanique”, et développa dans tous les sens cette Société dont
1 Le Gollége Germanique élait déjà rétabli sur ses anciennes bases. Les deux premiers élèves qui se formèrent à l’école des Jésuites de Ferrare furent Joseph De Preux, Evèque de Sion en Valais, et François Machoud, Chanoine de celte cathédrale. En 1819, Fontana , aujourd’hui archidiacre de Fribourg, se joignit aux deux Valaisans, Ce germe du Collége allemand fut transféré a Rome dans la maison du Gesü ; en 14825, Léon XII ordonna que les Germaniques reprissent leur ancien costume. Maintenant cet établissement, qui n’a en propre ni maison ni église, prospère comme aux plus beaux jours de l’Institut. C’est encore la pépinière des Evèques d'Allemagne. On remarque parmi eux le comte Lubienski, Evèque de Rhodiopolis ; Georges Slahl, Evèque de Wurzbourg; le comte Charles-Auguste de Reisach, nommé par Pie VIII recteur de la Propagande à sa sortie du Collége Germanique, et choisi par le roi de Bavière pour Evèque d’Eischtadt et coadjuteur de Munich.
il appréciait le zèle et les lumières. Léon XIT avait des neveux ; il confia leur éducation au Père Ricasoli, qui voit l'aîné de ces Jeunes gens, revêtu de la pourpre romaine, soutenir sur le siêge archiépiscopal de Ferrare la grandeur du nom de della Genga. La sollicitude de toutes les Eglises n’empêchait pas le Pontife de jeter de temps à autre un regard d'amour sur la ville où il était né. Il avait déjà fait beaucoup en faveur de Spolète. Au mois de novembre 1825, il voulut faire encore davantage; il restaura l’an- cien Collége de la Compagnie. Dans le même temps, il érigeait à Rome le pensionnat des Nobles'. Afin de rendre le Collége Romain digne de sa gloire passée, les Jésuites y réunirent l'élite de leurs professeurs. Antoine Kohlman laissa le Maryland pour enseigner la dogmatique ; Dumouchel, un des élèves les plus distingués de l'Ecole Polytechnique, fut chargé de la chaire d’astronomie ; Van Evenbroeck, de celle des controverses. André Caraffa, Charles Grossi, Xavier Patrizi, Jean Perrone, Baptiste Pianciani, Michel Tomeï et Dominique Zecchinelli secondèérent les efforts de ces savants, que dirigeaient Taparelli et Finetti. Le Père Louis Maillard ouvrit glorieusement l'arène des thèses publiques. Cette succession d'événements heureux ne prenait pas les Jésuites au dépourvu. Le Père Pallavicini avait décliné les honneurs de l’épiscopat à Reggio ; le Père Benoît Fenwich ne connut sa nomination au siége de Boston que lorsque les bulles et l'injonction de les accepter lui parvinrent. Antoine Kohlman et Pierre Kenney étaient proposés pour les évêchés de New-York et de Drummore. [ls en informent le Général de l’Institut. Fortis supplie le Pape de détourner de la tête des deux Missionnaires ce redoutable honneur. Léon XII accueille cette ambition d'humilité. Les Jésuites voulaient vivre dans l'indigence et dans le travail; un gentilhomme de Pologne leur apprend à mourir en saints. Le comte Michel Szczytt, né dans la Russie-Blanche le 3 décembre 1786, avait été l’un des plus intrépides soldats d’Alexandre Ier. C'était un homme à la stature colossale et dont la bravoure n’a-
À Les Jésuites ne purent occuper ce nouvel établissement qu’en 1826, parce qu’il existe à Rome une loi religieusement observée. Cette loi veut que, durant le (emps du Jubilé, on ne contraigne aucun locataire à sortir de la maison qu’il habile. Léon XII désira donner à tous les Fileles uu exemple de respect en faveur des pre
scriplions anciennes, et les Jé-uite. 1e s'iustalièieut qu'une année après dans la inaison qui leur appartenait.