CHAPITRE VIT
Les Jésuites en Belgique depuis 4830.— Le Père Van Lil Provincial. — Fondation de nouveaux établissements. — Mort de Van Lil. — Léopold de Belgique et les Jésuites de Namur. — Les Jésuites constitutionnels en Relgique et démocrates en Suisse. — Leur neutralité dans les affaires d’Elat, — La Jeune-Suisse veut les forcer à sorlir du Valais. — Combat du Trient. — Les Jésuites demandés à Lucerne. — Joseph Leu et les Catholiques. — Trois Jésuites en mission dans le canton, — Le grand Conseil consulle les Cantons et les peuples voisins. — Réponse de quelques Evêques. — La Jeune-Suisse s'oppose à l'entrée des Pères. — Les Luceruois sollicitent le Pape et le Général de l'Ordre. — Altitude des habitants du canton. — Une convention intervient entre les Jésuites et les Lucernois. — Les Corps-Francs. — ]ls envahissent le territoire de Lucerne. — Le Général Sonnenberg. :- Victoire des Catholiques. — On les calomnie. — Les Pères à Lucerne. — Leu est assassiné. — Les Jésuites au Séminaire de Lucerne. — Leur situation en France après la Révolution de juillet. — Ils se cachent. — Is reparaissent au moment du choléra. — Les Pères Druilhet et Besnoin arrêtés. — Charles X demande un Jésuite pour élever le duc de Bordeaux. — Sifualion de la cour exilée. — Lellre du Général de l'Institut aux Pères, — Deplace et Druilhet se rendent à l'invitation du vieux roi. —Le parti légilimiste. —Ses divisions, — Le Père Deplace et le duc de Bordeaux. —Intrigues nouces pour faire congédier les deux Pères. — Les Jésuites se retirent — Mort du Père de Mac-Carthy et du Père Potot. — L'éloquence de lun, les vertus de l’autre. — Quelques Evèques appellent les Jésuites :lans leurs diocèses. — Ils sccondent le mouvement religieux par la chaire et par Ja direction. — Ils propagent les retraites ecclésiastiques. — Leur succès dans l’apostolat inquiète l'Université, — L'abbé de La Mennais et le Corps coseiguant. — M. Cousin et sa philosophie. — J1 glisse au programme du baccalauréat les deux premières Proyinciales. — Plan de quelques Universitaires pour faire ajourner la loi sur la liberté d’enscignement. — Personne, en 4839, n’a peur
‘ des Jésuites. -- M, Cousin décide lAcademie françai:e à proposer lPéloge de
Pascal pour prix d’éloquence. — L’éclectisme envahit tout le Corps enseignant. — Son intolérance. —Ses premières attaques contre les Jésuites, — M. Thiers et M. Guizot.— Caractère de ces deux écrivains au pouvoir. — L'Université poursuil son combat. — Sujet de composition. — Arnauld contre les Jésuites. — La presse révolutionnaire se fait la complice des Universitaires. — Les Pères de l’Institut accusés par les uns d’être légitimistes et par les autres de tendances orléanistes. — Le Monopole universitaire et l'abbé Des Garets. — Ce que! c'était que ce livre et comment il fut critiqué. —MM. Michelet, Libri et Quinet.— Leur cours écrit ou parlé.— Leurs attaques contre la Compagnie de Jésus et la Religion. — Les Evèques mis en cause prennent la défense des droits de tous et de la Foi catholique. — On les accuse d’immoralité. — Résurrection des vieilles calomnies. — Le chancelier Pasquier , à l'Académie française, fait l'éloge du lère de Ravignan. — Ravignan à Notre-Dame de Paris, — Publication de sun ouvrage sur l'institut des Jésuites. —Royer-Collard et le Jésuite. — M. Villemain présente à la Chambre des pairs son rapport sur la liberté d’enseignement. — L’épiscopat proteste. — Discussion à la Chambre des pairs sur les enfants de saint Ignace. — M. Thiers, rapporteur à la Chambre des députés. — Les Jésuites volés par Affnaer. — La presse révolutionnaire s'empare du malfailteur comme d’un levier. — Condamnation d’Affnaer. — M. Guizot répugne à poursuivre les Jésuites. — Mission de M. Rossi, — M. Rossi n’esl pas un réfugié italien. — Accueil qu’il reçoit à Rome. — Son caractère. — Sa politique pour capter la confiance du Sacré-Collége. — Ses agents ecclésiastiques. — Les premiers rèves de M. Rossi. — Position des Jésuites a Rome. —Interpellations de M. Thiers. = M. Rossi fait passer son Memoranïdum au cardinal Lambruschini. — On n’y répond pas, — Memorandum verbal de l’envoyé de France. — Les Jésuites cause de Ja guerre entre l’épiscopat et le gouvernement. — Les Jésuites impopulaires et Jégitimistes. — Les menaces et les promesses. — Motifs que Ja cour de Rome leur oppose. — Le schisme en France et la suppression des articles organiques. -- M. Rossi demande la sécularisation des Jésuites, -— Le Saiut-Siége ne répoud à aucune des ouvertures ministérielles. — La Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires s’assemble. — Délibération des cardinaux en présence du Pape. — Raisons sur lesquelles ils basent leur refus. — M. Rossi retire son Memorandum.— 11 demande que les Jésuites souscrivent à quelques concessions. — Le cardinal Lambruschini médiateur: officieux, — Les cardinaux Acton et Patrizzi chez le Général de la Compaguie. — La note du 6 juillet 4845 au Moniteur. — Effet qu’elle produit à Rome et à Paris. — Le Courrier Français et l'Evèque de Langres. — M. Rossi défend officieusement la note du Moniteur. — Les Jésuites font quelques concessions. — M. Guizot adresse des remerciments au Pape et au cardinal Lambruschini. — Réponse du Saint-Siége. — Le Journal des Débats annonce qu’il n’y a plus de Jésuites en France.
L'année 1830 fut fatale à deux trônes; au centre même de l'Europe, elle vit deux peuples chasser leurs princes légitimes en mêlant le nom des Jésuites aux griefs que la France et la Belgique reprochaient à ces souverains. La France libérale couvrait les enfants de saint Ignace de ses haines moqueuses ; la Belgique constitutionnelle se glorifiait de son triomphe, parce qu'elle le faisait partager à la Société de Jésus. Ici, l'insurrection s’en prenait aux idées religieuses ; là, le mouvement politique s'était inspiré d'elles. La révolution des Pays-Bas avait foi dans son principe, on la vit aussitôt en proclamer les conséquences. En
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dehors de ces hommes sans conviction qui épousent tous les partis pour les souiller par le crime ou pour les avilir par le pillage, il y avait au fond du cœur des Belges un profond sentiment de liberté. À pee maîtres d’eux- -mêmes , ils demandérent un monarque à l'Europe et des Jésuites à Rome. Le monarque leur fut donné, c'était Léopold de Saxe-Cobourg, qui, peu de mois auparavant, avait voulu honorer les Bourbons proscrits de France, en leur offrant pour asile son château de Claremont. Léopold était né Luthérien, mais il s'engageait à respecter, à protéger la Religion dominante. Les Catholiques eurent foi en sa parole, le prince n'y faillit pas.
Vers la fin de 1830, quand la paix commença à renaître dans les esprits, les Jésuites sentirent qu'ils devaient se rendre au vœu de la Belgique. Le Père Bruson, accablé d’années , ne pouvait plus défricher le champ qui s’offrait aux disciples de l’Institut : Van Lil le remplaça. Il n'y avait qu’à moissonner; la lutte n'était plus possible. Van Lil recevait de tous côtés des secours et des encouragements ; le °° mai 1831, le Collége de Namur est fondé. Quelques jours après, le Père Le Maître rentre dans celui d’Alost. La Belsique, devenue libre, veut s'attacher plus intimement que jamais au Saint-Siège. Il faut que les Jésuites servent de ciment à cette union. Un Noviciat est nécessaire, on le crée à Nivelles dans le Brabant. La Compagnie se développait avec tant de sécurité, ses accroissements promettaient d'être si rapides, qu'en 1832 , la Belgique et la Hollande, divisées par les intérêts dynastiques , se confondent dans une seule Province de l'Institut dont le Père Van Lil est le premier chef. A Anvers , à Liége, à Tournay, à Bruges, à Turnhout, à Bruxelles , à Gand, d’autres Colléges s'élèvent. Le Collége des Pères français à Brugelette 1 devient l'héritier et le continuateur de Saint-Acheul. Les Nonces du Saint-Siége, Fornari et Pecci, les Evêques, la haute magistrature et les pouvoirs législatifs secondent le mouvement imprimé par les Catholiques Belges. Comme partout, on voit les Jésuites Mis-
1 Le Collége de Brugelctte, près d’Ath en Belgique, fut fondé le 29 octobre 1835, par les soins de M. Dubois-Fournier, de Valenciennes. Il avait pour but, comme ceux de Fribourg et du Passage, de faire revivre les établissements des Jésuites en France, établissements qu’un grand nombre de familles demandaient aux Evêques et à la Compagnie. M. Delplanque, Evèque de Tournai, et M. Labis , son successeur , approuvèrent cette idée, et bientôt le Collége prospéra.
sionnaires et mstituteurs. Leurs maisons d'éducation prospèrent ; leur parole, qui retentit dans les cités et dans les campagnes, répand des fruits de salut. dé
Guillaume de Nassau perdit 1 Belgique, parce qu'il ne sut point être juste envers les Catholiques. Son fils, roi de Hollande, ne veut pas marcher sur ses traces. Il permet aux Jésuites d’ériger à Katwik sur le Rhin et,à Culembourg deux Colléges pour les Catholiques de ses Etats. La liberté d'enseignement et de prédication leur est accordée; les Péres n'en usèrent qu'avec réserve. Ils étaient sur un terrain ennemi ; leur zèle ne mit jamais la prudence en défaut. Le Pére Van Lil avait été le créateur de cette Province. Il la gouverna depuis le 3 décembre 1332 jusqu'au 46 août 1839. Le 12 février 1841, il mourut à Rome. Le Père Franckeville lui avait succédé dans sa charge de Provincial ; il continua l’œuvre de Van Lil ; il établit des résidences de Missionnaires à Bruges, Mons, Courtrai, Lierre et Verviers. Et la progression a été si manifeste qu’en 1834 on comptait dans la Belgique cent dix-sept membres de la Compagnie, et qu’en 1845 le chiffre des Pères, des Scolastiques , des Novices et des Coadjuteurs s élève à quatre cent cinquante-quatre. Leur position dans le royaume se ressent encore des enthousiasmes passés. La confiance des familles leur a partout donné droit de cité; ils n'ont pour adversaires ‘que les ennemis de la Religion ; mais Léopold Ier, lui-même , se fait l'interprète de la reconnaissance du pays. Ge prince approuve leurs efforts , et, le 31 juillet 1843, il eut le courage de leur témoigner publiquement son estime. Ce jour-là, le roi des Belges adressait aux Péres du Collége de Namur allocution suivante ! : |
« Messieurs, je suis charmé de me trouver au milieu de vous. Je sais que vous donnez à vos études une bonne et sage direction. Travaillez bien, Messieurs, la jeunesse a besom de bons principes ; rien n’est plus important, surtout de nos jours, où l'on s’efforce d’en propager de mauvais et où l’on tâche d’exciter les passions. Il y a dans la société une lutte entre les bonnes et les mauvaises doctrines. Il faut lutter, oui, Messieurs, 1l faut lutter contre cet esprit de désordre qui tend à bouleverser les
1 Ami de l'Ordre de Namur.
Etats. Si on ne s’y opposait pas dès le commencement, nous aurions beaucoup à craindre des jours orageux. Si, au contraire, on le surmonte, un bel avenir se présente pour la Belgique.
» La Belgique a une si belle et si heureuse position en Europe ! Il ne dépend que d'elle de la conserver et de la rendre plus avantageuse. En conservant ses principes, elle sera respectable et‘respectée. Ce qui me plaît surtout, Messieurs, c’est l'éducation vraiment nationale que vous donnez à la jeunesse. Continuez à l'élever comme vous le faites dans cet esprit, elle sera le soutien de la patrie. »
Dans les Provinces belges, les Jésuites étaient constitutionnels, le peuple catholique et le roi hérétique les entouraient de respect ou de protection; dans les vieux Cantons suisses, où Guillaume Tell fit triompher la liberté, les Jésuites sont démocrates. Enfants de l'égalité, nés sous un gouvernement républicain, ils en acceptent toutes les lois. Les formes plus ou moins tranchées, plus ou moins variables des nations ne préoccupèrent Jamais les disciples de saint Ignace. Ce n'est pas pour régenter les rois ou pour opprimer les peuples que leur Institut a été fondé. Ils doivent obéissance au pouvoir régulièrement établi, sans en discuter l'origine, sans chercher à l’entraver. Leur mission est plus haut. [ls sont créés pour sauvegarder la Foi et défendre l'Unité. La Belgique reconnaissante accepte leur enseignement : la Suisse catholique l’invoque. Dans le Valais, la fièvre de 1830 avait longtemps agité les esprits. De violentes secousses étaient nées du choc des opinions, et la guerre avait prononcé ”.
Au milieu de ces troubles et de ces changements intérieurs qui marquent une période de dix années, les Jésuites comprennent que le travail et la rénovation des partis n'ont rien à démêler avec les devoirs qui leur son£ imposés. Renfermés dans la sphère de leur apostolat, ils restent paisibles et neutres. Cette prudence fut regardée par les deux camps comme un gage futur de concilation. Mais un nouveau parti s’élève au sein du Radicalisme. Ce parti, qui veut tout régénérer par le Communisme, parce qu'il trouvé le monde trop arriéré en religion, en morale et en
1 Voir l'Histoire du Sonderbund, par J. Crétineau-Joly, 2 vol. in-8 (Plon, édi- {eur à Paris),
droit publie, s'appelle la Jeune-Suisse. Affilié à la Jeune -Europe, il tend à réformer les lois, les mœurs, la propriété principalement, et à tout faire passer sous le niveau de sa chimérique égalité. La Jeune-Suisse s’attaquait aux institutions religieuses. Le culte protestant n'étant pas plus épargné que le Catholicisme, la Compagnie de Jésus devait nécessairement être l'objet de ses plus vives hostilités.
Avec cette audace qui a toujours distingué les révolutionnaires et qui est la meilleure garantie de leurs succès, la Jeune- Suisse commençait à répandre ses doctrines par le pillage. Pendant les vacances de 18453, un élève des Jésuites s’est enrôlé sous cette bannière ; il a pris part au sac du presbytère d'Ardon. À l'ouverture de l’année scolaire, les Jésuites refusent au jeune Suisse l'entrée de leur Collége. Une conjuration s'organise; ceux qui la forment sentent qu'ils ne pourront jamais la produire au dehors ; ils essaient de contraindre les Pères à sortir volontairement du Valais. On leur propose d’accepter la surveillance immédiate du gouvernement dans l'administration disciplinaire de leur établissement. C'était déroger à leur Institut, aux conventions écrites, au maintien du bon ordre, les Jésuites refusent. Ce refus est porté à la nation assemblée. Les jeunes Suisses prévoient que la victoire leur échappera ; ils en appellent à la révolte. Un comité se fonde; il a pour but avoué l’extermination des enfants de Loyola, et, le 23 mai 1844, les Radicaux marchent sur Sion. Ils étaient attendus par le peuple, qui ne consent pas à sacrifier sa religion et sa liberté. Le peuple s’est levé en masse, ayant à sa tête des chefs qui, comme M. de Courten, savent aussi bien se servir de la parole que de l'épée. Il se précipite sur les assaillants ; il les accule presque jusqu'au défilé du Trient. Là, il les écrase dans un dernier combat. Les rebelles avaient pris les armes au cri de : Mort aux Jésuites! Le peuple du Valais se donna pour cri de ralliement un vœu tout opposé. Get échec dérange les projets des Radicaux ; ils n'ont aucune chance de succès parmi les Valaisans, la Révolution modifie son plan de campagne. Les Jésuites ont pris racine dans le Valais, elle songe à les attaquer là où leur existence est encore un problème.
Ainsi que plusieurs autres cantons, Lucerne avait adopté les articles de la conférence de Baden et s'était mis en opposition avec le Saint-Siége. Le Nonce du Pape transporta sa résidence à Schwytz, et peu à peu la Foi s’affaiblit avec les mœurs. L’éducation publique subit elle-même cette décadence. Ce fut dans ce moment que Joseph Leu, riche cultivateur d'Ebersoll, conçut la pensée de remédier à un pareil état de choses. Leu, c’est le Guillaume Tell de la Foi catholique dans les vieux Cantons. Sans instruction premiére, mais avec un sens droit et un amour inné de la justice, cet homme, dans la force de l’âge, se charge de combattre le Radicalisme par les principes mêmes de la liberté et de l’égalité. Il est aimé de l’ouvrier des villes; son nom devient un drapeau dans les campagnes ; il se fait centre du peuple, avec son ami et son conseiller, le chanoine Melchzor Kaufmann; il use de cette influence pour inspirer des sentiments de vertu et de religion. Ce fut un missionnaire par l'exemple, un père de famille qui prêcha le respect dû aux lois et à la propriété. Son ascendant sur toutes les classes avait quelque chose de magique ; il voulut le faire servir à l'amélioration de ses concitoyens. Déjà, par ses soins, en 1840, une pétition couverte de onze mille sept cent quatrevingt-treize signatures réclamait auprès du grand Conseil des garanties en faveur de l'éducation de la jeunesse. Selon Joseph Leu, la meilleure de toutes était de rappeler dans le canton les Pêres de la Compagnie de Jésus. On menaçait de détruire les droits confessionnels des Catholiques ; de nouveaux adversaires, avec l'indifférence ou l’athéisme pour armes, s’apprêtaient à combattre le Catholicisme. Les Fidèles se souviennent qu’au temps de la réforme de Zwingle et de Luther, les Jésuites ont sauvé l'Eglise : ils les invoquent dans leurs nouveaux besoins. Leu avait développé cette idée ; afin de la rendre plus populaire, trois Jésuites, Burgstahler, Damberger et Schlosser, vinrent, à différentes reprises, en 1841, 1842 et 1843, évangéliser les Lucernois. Les préjugés mis en avant et les obstacles suscités par le Radicalisme cherchèrent à | neutraliser ces missions. L’attitude prudente et la doctrine conciliatrice des Jésuites dessillérent les yeux de la multitude. Le peuple apprit à être meilleur parce qu’il crut. Le 1 maï 1847, il se donna une Constitution plus en harmonie avec ses croyances,
et le 7 décembre, neuf voix du grand Conseil proposérent de se rendre au vœu émis concernant l'instruction publique. Joseph Antoine Salzmann, Evèque de Bâle, était dans le principe peu favorable aux Pères de la Compagnie. De mûres réflexions et une connaissance plus approfondie de l'Institut amenèrent sans peine la justice du prélat à adhérer au désir des Catholiques.
Le Conseil d'Etat ne voulut pas procéder à la légère. Ces paysans, dont l'éducation est libérale, se déterminent à interroger sur les Jésuites leurs voisins de Schwytz, de Fribourg, du Valais et de l'Autriche. Ils consultent les Evêques de Sion, de Coire, de Lausanne, de Brixen dans le Tyrol, de Linz et de Gratz. Ils posent ainsi leurs questions :
L'éducation des Jésuites tourne-t-elle au profit ou au détriment des institutions démocratiques, et les employés sortis des écoles des Jésuites professent-ils les principes démocratiques? »
Le gouvernement Fribourgeois répond : « L'éducation des désuites étant essentiellement basée sur les principes du Christianisme et de la Religion catholique, qui se concilient avec toutes les formes possibles de gouvernement, nous ne concevrions pas que cette éducation püût tourner au détriment des institutions démocratiques, et nous n'avons rien aperçu de semblable dans les résultats que nous avons été à même de constater. » |
« A-t-on remarqué que les Jésuites cherchent à s’immiscer dans les affaires politiques et dans la sphère d'action politique des autorités? »
Réponse : « Nous ne l’avons jamais remarqué 1. Ces préventions, trop légèrement accueillies, sont dénuées de fondement. Si, dans le développement de l’enseignement confié à leurs soms, notamment dans l'appréciation des faits historiques, les Jésuites
1 M. Fournier , ancien avoyer, député de Fribourg à la Dièle, s’exprimait ainsi sur le mème sujet (supplément au numéro 18 de l'Union Suisse) : -
« Quant à leur influence sur les affaires politiques , si on la rapporte aux siècles passés, nous ne devons plus nous en occuper, parce que déja les contemporains ont marqué cette accusation du stigmate de la réprobation ; si c’est aux Jésuiles actuels qu’on l’attribue, le député qui parle peut dire avec assurance qu’il »?y a rien de vrai dans cette accusation. L'Etat de Fribourg peut en parler avec connaissance de cause, et son témoignage ne doit pas être sans importance : depuis bientôt vingtsept ans que les Jésuites dirigent ses écoles supérieures, jamais ces hommes aposloliques, tout dévoués à léur importante mission, n’ont cherché à exercer la moindre iufluence sur les affaires politiques, »
sont appelés, comme professeurs, à émettre une opinion sur les imstitutions politiques des peuples anciens et modernes, ces dissertations constituent toute la part qu'ils prennent aux affaires politiques. Leur attribuer en ce genre une participation plus étendue et en dehors de l’enseignement, ce serait, selon nous, s'écarter de la vérité. »
« Que pense-t-on généralement de l'esprit des Jésuites, de même que de leur influence dans le canton, sous le point de vue scientifique, religieux, moral et social? »
Réponse : « Les Jésuites ayant dans le canton de Fribourg, comme partout ailleurs, des partisans et des adversaires, cette question serait susceptible d’être résolue dans des sens bien différents, selon l’opmion politique des personnes appelées à y répondre. Nous croyons néanmoins pouvoir affirmer qu’on ne met point en doute l’heureuse influence des Jésuites sous le rapport moral et religieux. Chacun rend hommage à leur conduite pieuse, exemplaire, ainsi qu'à leurs efforts pour le maintien des bonnes mœurs et de la Foi catholique. Si, par la raison qu'on a indiquée plus haut, leur influence sous le rapport scientifique et social se trouve diversement appréciée, nous croyons encore être les interprètes de la grande majorité de nos concitoyens en attribuant à cette influence des effets aussi bienfaisants qu'utiles. » |
Les Evêques de Sion, de Lausanne et de Coire, témoins et surveillants directs de l’action des Jésuites, rendent le même témoignage. Ils apprécient en termes pleins d'équité, l'effet moral et scientifique produit par leur enseignement. Ceux de Linz, de Gratz et de Brixen s'associent aux mêmes éloges. On a accusé les Jésuites d’aspirer à dominer les Ordinaires et le Clergé ; l'Evêque de Linz répond à cette objection : « Non-seulement ils se montrent les ministres les plus obéissants du Divin Sauveur, mais encore des modèles vivants d’une soumission absolue. Oh! plût à Dieu que tous les prêtres fussent aussi faciles à gouverner. » &
Les Lucernois n'avaient consulté que les gouvernements et - les prélats dont ils pouvaient espérer quelques avis dépouillés
de toute prévention ; ils ne s'étaient pas imaginés de faire appel
aux pasisons de parti. La lumière leur venait telle qu'ils l'avaient désirée ; ils entrevoyaient l’abime au fond duquel des principes désorganisateurs allaient précipiter leur culte et leur indépendance ; ils pensérent que le seul remède au mal était dans l'éducation. Les Jésuites avaient laissé à Lucerne de précieux souvenirs. Le nom de la Compagnie se liait aux noms les plus anciens du pays; elle avait vu parmi ses Pères des Am-Rhyn, des Keller, des Lampart, des Hug, des Sonnenberg, des Mohr, des Pfyffer, des Schindler, des Rüttiman, des Schumacher, des Zimmermann, des Segesser et des Zurlingen. Ces précédents et la position des esprits inspirérent à Leu, à Segesser et au président Bossard l’idée de soumettre la question au jugement public. Dans des écrits qui parurent à Lucerne, ces trois Catholiques discutaient chacun à son point de vue les avantages ou les inconvénients qui résulteraient de l'appel des Jésuites. Leu en s'adressant aux membres de l'Association de Ruswyl, s'appuyait sur le désir manifesté par le Souverain-Pontife et par l'Evêque diocésain. Îl prouvait par des chiffres les bénéfices moraux et financiers que produirait l'introduction des Jésuites. Segesser, en écrivain plus lettré, parlait de l'accroissement des lumières et de la diffusion des sciences ; Bossard accusait le Radicalisme. Le Radicalisme avait dit son dernier mot. Ce n’étaient pas les Jésuites qui l’effrayaient, mais le retour des esprits vers les idées de religion et d'ordre. Plus franc dans ses haines et dans ses projets, 1l S’exprimait ainsi ! : « Sans doute, les Jésuites sont nos plus dangereux ennemis; mais notre victoire ne serait pas encore complète quand nous aurions anéanti Jusqu'au dernier disciple de Loyola. Il est une puissance qui conspire notre ruine et qui médite de nous donner des fers. Cette puissance, c’est le Papisme, qui va chercher dans l’arsenal du moyen âge les armes qu'il juge propres au combat contre la liberté; et les suppôts de cette puissance, ce ne sont pas seulement les Jésuites, mais encore tous les moines et tous les funestes propagateurs. Nous pensons donc que le combat que nous avons soutenu jusqu'à ce jour ne peut nous mener à la victoire. Il est temps de tourner nos
Le
? Journal rudical de Zurich; Beobuchter (Janvier 1845).
390 CHAP. VII — IHSTOIRE
coups contre notre premier ennemi; attaquons directement le Romanisme tout entier. » |
Dans ce même mois de janvier, à la veille des événements qui vont surgir, une autre feuille protestante, /e Fédéral, s'épouvantant de l’imminence de la lutte, essayait de se porter médiateur entre les partis, et elle disait : « Comme il ne peut plus être quesion de principes politiques, pour recommencer en Suisse une nouvelle révolution au nom du Radicalisme, on se sert aujourd'hui des Jésuites pour amener un bouleversement dont on se promet bien de tirer meilleur parti. La haine contre les Jésuites, quelque vigoureuse qu'elle soit, ne peut pas tenir lieu d'amour pour la patrie ni de dévouement éclairé à ses intérêts. »
Ainsi qu'en France, à la même époque, le nom des disciples de saint Ignace n’était donc qu'un cri de guerre. La calomnie faisait feu sur eux; le pamphlet, la satire, les indignations de commande universitaire les mitraillaient de leur incessante artillerie: Le livre d'Ellendorf, pâle copie des œuvres de Pascal, de la Chalotais et de l'apostat Jarrige, cireulait partout, distribué par la malveillance, accepté par la curiosité publique. Mais les coups portés à l’Institut devaient frapper plus haut. Les paysans de Lucerne ne se laissérent pas tromper par ces clameurs. Avec tous les Protestants modérés de Genève et des autres Cantons, ils savaient que les Jésuites n'étaient mis en cause que pour affaiblir le Catholicisme et changer le pacte constituant de l'indépendance helvétique. Les Lucernois avaient le droit incontesté de livrer l'éducation de leur Séminaire à qui leur offrait les garanties les plus sérieuses ; ils demandaient des Jésuites. Le Pape leur conseillait de les introduire dans leur Etat ; au droit acquis, ils surent joindre le pouvoir. On les effrayait des excès du Radicalisme préparant la guerre civile, et des efforts que Berne tenterait pour asseoir sa suprématie. Les Lucernois ne se laissent intimider ni
par les menaces ni par les outrages. [ls n’ignorent pas que, s'ils.
reculent une première fois, c'en est fait de leur nationalité; 1ls se décident à attendre les événements.
Le Général des Jésuites a été longtemps sollicité; il cède enfin au désir du Souverain-Pontife et au vœu des Catholiques de Lucerne. Il a promis d'autoriser quelques Pères à se rendre dans le
canton. Un traité intervient, et quand le Radicalisme s’aperçoit que son intimidation est vaine, il a recours à la violence. Le décret d'admission des Jésuites à Lucerne doit être sanctionné par le peuple. Les Radicaux s’avouent que leur action sur les masses est paralysée. [ls comprennent que ces natures agrestes, mais pleines d'intelligence et de bon sens, ne se laisseront pas séduire par les fables inventées contre les Jésuites. Il n’y à point ici de préjugés convenus, de mensonges acceplés sans discussion par le seul fait qu'ils sont matériellement impossibles. Le rire ou la terreur, l'impiété parlementaire ou le sarcasme n'ont pas de prise. Dans ce pays tout est positif comme le droit, comme l’indépendance. Les sympathies se produisent avec autant de franchise que les répulsions ; mais une formidable majorité se range du côté des Jésuites. Cette majorité est compacte; elle a ses chefs, Leu, Portmann, Kost, Siegrist, Pfister et Siegwart-Muller, qui ne reculeront pas. Il est impossible au Radicalisme de l’emporter par les moyens légaux, il invoque la force, il en appelle aux armes pour renverser le gouvernement établi. On espérait ainsi isoler les Jésuites de leurs élèves et faire tomber leurs Colléges. Ce dernier espoir fut déçu. On avait compté que la sollicitude des familles ne laisserait pas les jeunes gens à Fribourg et dans le Valais exposés au péril d’une guerre civile. Les pères écrivent alors à leurs enfants, et nous avons plusieurs de ces lettres entre les mains : « Si on attaque les Jésuites, vous devez les défendre; si on les chasse, vous devez les suivre; et, quoi qu'il arrive, vous êtes confiés à leur prudence. »
Depuis longtemps les Révolutionnaires de la Suisse, excités par des réfugiés ou des mécontents de tous les royaumes et de tous les cultes, avaient müri ce projet que d’autres cantons encouragent. Le nom des Jésuites sert de prétexte à cette levée de boucliers. On forme des Corps-Francs, c’est-à-dire on réunit dans une espèce d'armée aux ordres de l'insurrection tous les étrangers sans patrie et sans asile, tous les Suisses dont les discordes intestines n'effraient pas le patriotisme, puis on confie à ces bandes le soin d'assurer le bonheur de l’Helvétie. On le; rallie au cri de : Mort aux Jésuites! on leur fournit des munitions et des armes; on croit les rendre invincibles en leur ap-
prenant dans les clubs le métier de la gucrre. La révolution de vaitéclater vers les premiers jours de décembre 1844; elle fut comprimée par l'attitude du peuple. Le Vorort approuvait tacitement ces invasions. Le canton de Vaud proclame le Communisme. Îl ne veut plus de Dieu, plus de Catholiques, plus de Protestants, il met hors de la loi tous ceux qui ont des domestiques ou des js qi Sous prétexte d'expulser les Jésuites,
tout, l’idée révolutionnaire procède à l’affranchissement par le despotisme, à l'égalité par la spoliation.
Dans la nuit du 30 au 31 mars 1845, les insurgés, qui depuis quelques jours stationnent sur la frontière de Lucerne, pé-
ra Mi que Lausanne n’a jamais vus dans ses murs, la liberté installe un … nouveau gouvernement qui, le jour même, devient le tyran des
consciences et l’arbitre de la vie des citoyens. Là, comme par=
Jos dr
nètrent dans le pays. Forts de leur nombre qui, selon leur té-
moignage, s'élève à onze mille quarante hommes, et comptant sur leurs affiliés répandus dans l’intérieur, ils avancent. Le Nonce apostolique, Jérôme d'Andréa, habitait alors le château de Sonnenberg qu'entouraient les Corps-Franes. C'était un de ces prêtres quine reculent jamais devant l accomplissement d'un devoir. On essaie de l’intimider pour le forcer à prendre la fuite et pour se servir de sa faiblesse comme d'un moyen de découragement. D'Andréa résiste aux menaces. On l’accuse de Jésuitisme, on répand le bruit que le sang va couler par sa faute; sous ces mensongères inculpations, le Nonce comprend qu'il doit partager les néHilS des Catholiques, et, représentant du Saint-Siége, il se montra digne de la confiance de Grégoire XVI et de l’estime des honnêtes gens.
Le territoire de Lucerne est violé. Lucerne convoque les petits cantons. Les Confédérés catholiques étaient sous les armes ; ils “s’ébranlent, ils marchent au secours de leurs frères. Le général de Sorinenberg prend le commandement de cette petite armée, qui se dévoue à la mort pour sauver l'indépendance helvétique. Les enfants d'Unterwald se trouvent les premiers en vue de l’ennermi. IIS constatent leur infériorité numérique, ils attaquent cependant.
Le signal était donné; les carabiniers de Lucerne et d'Uri sui-
Le.
vent le mouvement. Sonnenberg a pris d’héureuses dispositions militaires ; il a prévu le lieu où les Corps-Francs vont se présenter. C'est là qu'il les attend. Ce fut un spectacle digne des temps héroïques ou de la Vendée, que de voir ces paysans, improvisés soldats par le péril commun, marcher au feu là massue ou la hallebarde dans une main et le chapelet dans l’autre.
Quand ils furent devant l'ennemi, ils ne reculèrent pas. L'ennemi, avec les canons de Berne et d’Argovie, accourait jeter la
mort ou l'incendie dans le canton de Lucerne. Tous les moyens de destruction étaient à ses ordres ; il avait la force, il eut le courage du fanatisme. Mais en face de ces impassibles laboureurs
qui priaient avant le combat, qui priaient encore pendant la bataille, il s’aperçut bientôt qu'il ne pourrait ni vaincre ni tenir.
La chance d’une défaite consterna les Radicaux ; ils eurent peur. Sonnenberg profite de leur hésitation ; il fond sur eux, les disperse ou les écrase. Joseph Leu, à la tête du Landsturm, s’élance
à leur poursuite.
C'était la première victoire que depuis trente ans la justice remportait sur l’iniquité révolutionnaire; elle était due à des paysans catholiques, elle sauvait peut-être l'Europe d'une con-
flagration générale. Ces paysans qu'on avait peints comme des
fanatiques eurent pour leurs deux mille prisonniers un sentiment de pitié que les Radicaux ne leur auraient jamais témoigné. Les Radicaux ne purent comprendre ce respect tout chrétien : ils le calomnièrent. La victoire avait coûté plus de résolution que de sang ; les paysans en renvoyérent l'honneur au Dieu des armées, et Leu conduisit vers le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites plus de huit mille de ses compatriotes, allant remercier Marie du triomphe accordé à leur cause.
À la nouvelle de ce succès que les gouvernements légitimes regardèrent avec raison comme une victoire remportée sur les idées de désordre , il y eut dans l'Europe catholique un long cri de joie et d’admiration. L'Europe catholique ny était pas habituée. Les Protestants eux-mêmes s’unirent à ces manifestations, car ils n'avaient pas été les derniers à prévoir où les Corps-Francs aboutiraient. Les révolutionnaires seuls eurent encore de lâches paroles à faire entendre contre ces intrépides paysans. On ne
pouvait les attaquer dans leur bravoure, on les outragea dans leur mansuétude. On les représenta guidés par les Jésuites et foulant aux pieds avec eux les cadavres des vaincus. Or, dans ces jours de sanglante et de glorieuse mémoire, il ne se trouvait sur le canton de Lucerne aucun disciple de l’Anstitut.
Quelques mois après seulement, le 26 juin, les Pères Joseph Simmen et Antome Burgstahler arrivèrent dans cette ville.
Ils y donnèrent des conseils de modération et de salut. Ces conseils ne calmèrent point l'irritation des Radicaux. Les Corps- Francs avaient espéré que la mission de M. Rossi leur serait profitable et que le Cabinet des Tuileries mterposerait sa médiation pour leur donner une victoire diplomatique après un échec militaire. L'ambassade française essaya en effet de faire comprendre au Saint-Siége et au Général des Jésuites qu'il fallait renoncer à Lucerne. Ses insinuations furent dédaignées, car elles étaient en opposition avec la volonté et les droits des Cantons. Les Corps- Francs se virent donc réduits aux encouragements honteux et à l’estime de M. Thiers.
Joseph Leu s'était montré le plus fervent promoteur de la Compagnie de Jésus. Tous les habitants de la Suisse , fidèles à Punité, le saluaient avec vénération pour leur chef, et ce fut sur lui que le parti vaincu dirigea ses coups. Leu avait puissamment contribué à la défaite. Ce parti qui vit d’intimidation ou d’égorgement résolut sa mort.Le 20 juillet, Leu est assassiné dans son lit à côté de sa femme et tout près du berceau de son enfant. Leu expiait le crime impardonnable d'aimer le Saint-Siége et les Jésuites ; il mourait parce que sa popularité étouffait les espérances révolutionnaires. On condamna le juste à un déshonorant, à un impossible suicide *. L'idée de ce crime soulevait des objections irréfutables; le Radicalisme crut répondre à tout en annonçant que les Jésuites avaient tué le champion de la Foi et de l’indépendance ou que, pour exaspérer les masses, ils l’avaient décidé à se laisser assassmer. | |
Ce ne fut que le 15 octobre 1845 que les sept Jésuites demandés par le canton de Lucerne commencérent les cours de théo-
1 L’assassin de Leu , Jacques Muller , accablé par l'évidence, confessa son crime. Condamné à mort, il la recut de Ja main du bourreau, le 31 jauviér 1846.
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logie ; le Séminaire ouvrit les études quelques jours après. En Suisse, les disciples de l'Institut n'avaient été qu'un prétexte pour les Corps-Franes ; dans le royaume très-chrétien, ils apparaissent à la même époque comme les ares-boutants d'un complot imaginaire. Les Jésuites ne cessérent jamais d’éprouver un malheur qui, pour eux, est une véritable gloire. [ls s’entendirent calomnier par tous les ennemis de l'Eglise et des gouvernements établis ; ils furent défendus par les gens de foi sincère. Cet éternel combat qui dure depuis trois siècles et qui n’a lassé ni les amis, ni les adversaires de la Société, ni la Société de Jésus elle-même , est, sans aucun doute, l’un des plus rares phénomènes que la mobilité de l'homme puisse offrir. Tout ce qui, dans l’espace de trois cents ans, a cherché à corrompre les masses ou à tromper les rois, s’est mis en hostilité avec la Compagnie. L'Ordre de Jésus a eu à subir bien des phases diverses ; il s’est trouvé en face de toute sorte d’ennemis; il les terrassa par la logique; 1l a été vaincu par l'injustice. Il ne lui restait plus qu'un dernier combat à soutenir ; ce combat vient de se livrer aux yeux du monde.
La Révolution de Juillet 1830 dispersa les enfants de Loyola. Sans daigner les frapper par une loi, elle les proscrivit par la terreur ou par les menaces. Montrouge fut mis à sac ! ; d’autres maisons de l’Institut furent chaque jour exposées au pillage. Dans les provinces, le cri de mort aux Jésuites retentissait, souvent proféré par des hommes qui ne savent même pas ce que c'est qu'un Jésuite et qui n'auraient jamais voulu limmoler à leurs préjugés constitutionnels. Dans les villes de Vannes et du Puy où les Pères sont mieux appréciés par leurs œuvres, les deux partis se réunissent pour protéger la tranquillité des enfants de saint Ignace. L'ouragan de juillet n’avait soulevé que des passions aussi factices que les causes dont naquit le mouvement. Il n'y a point de colère vraie dans les masses, et ceux qui s'eruparent du pouvoir ne demandent pas mieux que de rétablir l'ordre matériel, afin d'arriver à faire triompher à leur profit l'ordre moral.
Les Jésuites, cachés au sein de pieuses familles ;, exilés, pour
1 Montrouge fut pillé le 29 juillet 4830, et le 14 février 4831; Saint-Acheul, le 29 juillet, ete, Le Père de Raviguan ayant voulu haranguer les émeutiers, fut blessé à la lète d’un coup de pierre,
ainsi dire, dans leur patrie, ne tardèrent pas à comprendre que
le pouvoir n’avait aucun intérêt à les persécuter. Les préoccupations politiques leur accordaient un peu de tranquillité; ils en usèrent pour se mettre à la disposition des Evêques et pour enseigner la vertu du haut des tribunes évangéliques. Ils vécurent dans une atmosphère d’émeutes, au milieu de l'agitation fébrile des partis, et se tenant à l'écart de tous les excès, ils ne demandérent rien, ils n’offrirent rien au nouveau règne. Etrangers aux événements qui se déroulaient, ils devaient plus que jamais ne manifester aucune espérance, ne s'associer à aucun complot. Leur action en dehors des intérêts humains n'avait rien à démêler avec les passions. Il ne leur appartenait ni de soutenir, ni d'ébranler le trône ; les partis ne songérent que plus tard à faire un crime aux Jésuites de cette neutralité.
Leur nom était oublié; il n’entrait même plus dans la polémique; mais lorsqu'en 1832, le choléra et la guerre civile envahirent la France, les disciples de l’Institut ne purent se ré-
soudre à rester dans l’obscurité. La capitale et les provinces étaient sous le coup d’un double fléau; comme l'archevêque de Paris, les Jésuites sortent de leur retraite. La mort plane sur le royaume ; les persécutions endurées ne les rendent que plus ardents à soulager le malheur. Il y a pour eux mille risques à courir, ils les affrontent tous, afin de mettre la piété du prêtre entre la colère de Dieu et les désespoirs de l'homme. Dans ces jours de deuil, les proscrits reconquirent leur titre de citoyens sur la brèche de la charité chrétienne. La France ne reconnaissait plus de Jésuites ; elle apprit à bénir le nom de ces Religieux alors ignorés, qui, les mains pleines de bienfaits, venaient sur les pas du Père Loriquet au secours de l'indigence et qui, à Paris comme au fond des provinces, forçaient les magistrats à consacrer cet héroïsme anonyme *. Saint-Acheul s'était transformé en hôpital
1 Le Père Barthès avait été envoyé par l’Evèque d'Amiens dans la paroisse de Moislains pour assister pendant l'épidémie le Curé, vieillard infirme et octogénaire, Selon le rapport du secrétaire du conseil de salubrité de la ville de Péronne, « M. Barthès, pendant toute la durée de la meladie, n’a pas cessé de prodiguer aux pauvres cholériques, eu même temps que le secours de la Religion, les soins de linfirmier le plus intelligent el le plus empressé, administrant lui-même à ces malheureux les remèdes qui leur étaient prescrits, les changeant de linge el ne craignant pas de descendre quelquefois pour eux jusqu'aux services les plus vils et les plus repoussants. » Cette charité {trouva une récompense publique, et le 46 sep-
militaire. Les Jésuites reçurent dans cette maison, tant de fois menacée, les soldats frappés du fléau ; ils adoucirent leurs souffrances, ils les fortifièrent contre les affaissements de l’agonie. Au nord comme au midi le dévouement des enfants de Loyola n'eut rien à envier au dévouement des autres classes de citoyens. Ils étaient redevenus Français par le droit de la charité ; les Pères Druilhet et Besnoin furent arrêtés l’un à Bordeaux, le 28 juin 1832, l’autre à Tours, le 29 septembre. Druilhet était Provincial ; il allait d’Espagne en Italie, chargé de la correspondance et des secrets de la Société de Jésus. Tout fut examimé avec un soin inquisitorial, et l’on ne trouva rien qui pût compromettre les Jésuites. La police se vit forcée de lâcher sa proie à Bordeaux. À Tours, les choses se passèrent de la même manière f ; mais dans cette derniére ville, Besnoin prisonnier a déjà commencé à évangéliser ses compagnons de captivité. Pour toute réparation , il demande à passer quelques jours de plus sous les verrous , afin d'achever l'œuvre qu'il a entreprise.
Les Jésuites étaient dans cette position difficile, toujours ballottés entre les incertitudes du présent et les appréhensions de l'avenir, lorsque une prière faite par le roi Charles X raviva toutes les inimitiés assoupies et fournit aux adversaires de l’Institut un nouveau thème d'accusation. Le Général de la Compagnie appréciait sagement l’état des esprits en France. De la maison du Gesü, il suivait pas à pas la marche des idées. Il constatait le retour vers les principes religieux, retour d'autant plus sincère qu'il n'était inspiré ni par des ambitions de courtisan, ni par le désir de faire fortune. Le gouvernement de Juillet avait traversé ses plus mauvais jours ; il triomphait de ses ennemis de l’intérieur, et, plus maître de lui-même, il cherchait, comme tous les pouvoirs qui veulent vivre, à se consolider par l’ordre. Cette espérance n’échaptembre 1833, le sous-préfet de Péronne écrivit au Jésuite : « Monsieur, le jury chargé d’examiner les titres des personnes qui ont le plus de droits aux récompenses honorifiques pour s’être distinguées d’une manière particulière par leur zèle
et leur dévouement pendant la durée du choléra, vous a décerné une médaille en
bronze.
» Heureux d’avoir à vous transmettre la nouvelle de celte distinction, je serais
charmé de pouvoir vous faire moi-même la remise de l’honorable témoignage que vous ont mérilé de généreux services.
1 Ce fut à l'intervention de M. Janvier, que le Jésuile, arrèlé comme suspect, fut redevable de sa mise en liberté.
pait point aux Jésuites ; mais, dans le cercle où leur action se restreignait, 1ls n'avaient pas d'influence politique à exercer; ils n’en briguaient aucune. Le 17 mai 1833, Roothaan écrivait au Père Renault, Provincial de France : « de finis par ce qui me tient ‘le plus à cœur dans les circonstances actuelles. Que tous aient le plus grand soin de se tenir enfermés dans la sphère de notre vocation. Notre devise est : Pars mea Dominus. Nous n'avons aucune mission pour nous mêler des choses d’ici-bas. »
Au moment même où ces conseils étaient donnés, deux Pères français, Etienne Deplace et Julien Druilhet arrivaient à Prague, chargés de l'éducation du duc de Bordeaux.
C'est dans la cour des princes exilés que souvent les intrigues, nées d’une pensée de fidéhté, éclatent avec le plus de violence. Auprès d’un roi détrôné, le zèle, qui n'attend pas de récompense immédiate, se trouve blessé par la moindre contradiction. Chaeun s'efforce de faire triompher ses idées et d’entourer sa personnalité d’une auréole de sacrifices. Des divisions de plus d’une sorte s'étaient manifestées. Ces divisions retentissaient du fond de la Bohême jusqu’à Paris. Charles X crut qu'il y mettrait un terme en confiant l'éducation de son petit-fils à la Société de Jésus. La proposition du vieux Monarque est transmise au Père Roothaan, qui décline ce périlleux honneur. Charles X insiste, le Souverain-Pontife engage le Général à accéder au vœu exprimé par le roi proscrit; il parle d'enjoindre, si l'Institut ne défère point à ses prières ; « dès-lors, mande Rozaven aux Jésuites désignés, il n°y eut plus à délibérer. Si Charles X eût été sur le trône, heureux et entouré de toute la pompe royale, la Compagnie peut-être eût pu résister à ses instances ; mais, malheureux, dans l'exil, il nous appelait à son secours pour former à la Religion ce qu’il avait de plus cher au monde. » Le Général ne balança plus. Il n'ignorait
point que cette démarche serait un nouvel écueil pour ses frères;
il savait que leur nom prononcé sous les voûtes du Hradschin bles-
serait vivement certaines susceptibilités légitimistes, rêvant de po=
pulariser le jeune prince avec des reparties fabriquées à Paris, ou
des anecdotes qui n'allaient ni à son caractère ni à sa dignité. En acceptant ces fonctions, c'était s’exposer à un double danger, sans autre profit que de contribuer au développement des brillantes
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 340 qualités que le duc de Bordeaux annonçait. Le Général de la Compagnie de Jésus accomplissait un devoir ; 1l laissa au jugement des hommes le soin de mal interpréter sa pensée. Pour la bien faire saisir aux Péres Deplace et Druilhet, il voulut leur tracer la marche qu'ils auraient à suivre, et le jour de Pâques 1853, il leur adressa cette lettre : 3
« Nous ne devons pas nous le dissimuler; la gravité et les périls de l'emploi auquel on vous appelle surpassent infiniment son éclat. Si la Compagnie, déjà trop instruite par l’expérience, est forcée de penser que les charges de cette nature ne doivent jamais être ambitionnées par ses enfants, ni reçues par eux avec joie, elle ne peut, à plus forte raison dans les temps mauvais, ne pas se croire obligée de s'y soustraire de tout son pouvoir et de : les fuir avec une sorte de terreur. Comment réussira cette importante affaire? Dieu, le bien public, la Société, le sentiment des hommes sages et de nos ennemis, tout, en un mot, nous fait concevoir à bon droit des craintes ou du moins doit nous inspirer une grande et très-jusie inquiétude.
» Mais puisqu'il nous a été impossible de refuser ce qu'on sollicitait de nous avec tant d'instances et que vous avez été choisis pour exercer cet emploi, je vous recommanderai certains points que vous aurez à observer. Je remplis ainsi un devoir de ma charge, car j'ai dans le Seigneur une telle confiance en votre prudence religieuse que je ne doute pas que, sans aucune recommandation de ma part, vous eussiez fait de vous-mêmes, pour la plus grande gloire de Dieu, tout ce que je vais dire et peut-être plus encore.
» 1° Pour ce qui vous regarde vous-mêmes et votre manière de vivre. Prenez pour modèles les exemples de ceux de nos Pères qui, appelés autrefois dans les palais des princes, y vécurent si bien, selon l'esprit de leur règle, que plusieurs d'entre eux méritérent le nom de bons anges de la Cour. Uniquement appliqués aux devoirs de leur vocation, ils ne respiraient rien de cet air corrompu, dont les cours les meilleures et les plus pieuses sont, hélas! si rarement exemptes. Au milieu de l’éc'at qui les environnait, ils conservaient autant qu'il leur était permis une vie cachée en Dieu et très éloignée des tumultes du monde. Ils va-
quaient chaque jour à des heures réglées et selon nos usages aux exercices de la vie monastique. Si les occupations et les travaux de leur emploi leur laissaient quelques moments de loisir, ils en profitaient avec joie, en Religieux toujours fidèles, pour distribuer les secours de leur ministère aux âmes chrétiennes, surtout aux pauvres et aux Infirmes. Vivant ainsi pour Dieu, pour euxmêmes et pour leurs devoirs, ils conservaient au milieu des Cours l'esprit religieux, et jusqu’à la liberté qui, d’ailleurs, leur était si nécessaire. Îls acquéraient en notre Seigneur, à eux-mêmes et à la Compagnie, une nouvelle estime de la part de ceux des courtisans qui auraient désiré d'abord voir les Pères en user plus familiérement avec eux et se mêler plus souvent à la conversation. Ce qui est le principal, leur vie modeste, recueillie, solitaire, entiérement unie à Dieu etuniquement attachée à leur emploi, faisait descendre les bénédictions du Ciel sur leurs importantes fonctions.
» Pour nous, c’est en Dieu et en Dieu seul que nous mettons notre espérance, lorsque nous vous confions une charge si difficile, et dont il nous faudra rendre aux hommes et à Dieu un compte si rigoureux. C'est pourquoi nous aurons soin, comme nous avons déjà commencé à le faire, d'offrir chaque semaine de nombreux sacrifices à la divine Majesté, sacrifices que nous puiserons au trésor spirituel de la Compagnie.
» Le chapitre XI des Ordonnances des Généraux contient plusieurs passages qui peuvent et doivent être appliqués à l'office que vous allez remplir; principalement ce qui est dit aux % 4, 9, 6, 1, 8, 12 et 13. Le premier de ces paragraphes traite un point qui atteint à la matière d’un précepte particulier en vertu de la sainte obéissance (Censures et préceptes, chap. V, ne 4). C'est ce précepte que vous devez scrupuleusement garder : de sorte que si quelqu'un essayait jamais de vous faire sortir des limites qu'il prescrit, vous lui répondriez aussitôt, quel que fût le respect qui lui serait dû : « Ces choses ne sont ni de notre emploi ni de notre vocation. Nous ne sommes pas ici pour nous occuper de tels soins ni de pareilles entreprises. Dieu n’a promis à ceux de notre état aucune grâce pour réussir dans ces affaires. » Vous avez besoin sur ce sujet d’une extrême réserve,
même dans vos entretiens particuliers, et encore cette réserve extrême ne vous suffra-t-elle pas toujours.
» 20 Pour ce qui regarde votre emploi auprès du Prince, Dieu, à votre prière, vous donnera son esprit. Vous vous approcherez de lui, et il vous accordera ses lumières. [l est hors de doute que, si dans l'éducation d’un prince on ne doit pas négliger la littérature, l’érudition et les différentes sciences, il faut bien plus encore avoir à cœur d'apprendre à son élève à porter un jugement sain et droit sur les choses et sur les personnes, de l'aider à se revêtir d'une force d'âme assez grande pour suivre lui-même la justice, et la rendre un jour aux hommes qui vivront sous ses lois. La justice affermit les trônes, tandis que l’iniquité fait passer les royaumes en d’autres mains. Il faut lui faire connaître ses devoirs mieux encore que ses droits, enfin lui enseigner à défendre ces mêmes droits, sans toutefois s’arroger ceux qu’il n’a pas. Beaucoup de princes, il est vrai, ont méprisé cette maxime d'équité naturelle; mais aussi plusieurs, en voulant dépouiller les autres, se sont vu dépouiller eux-mêmes. Que le Prince s’efforce donc de comprendre quelle est la fin de l'autorité et quels sont les moyens de la bien exercer ; qu’il sache que, sans beaucoup de travaux, il n’est point d'administration bonne et heureuse; qu'il se garde bien de penser que cette fin est dans la jouissance des grandeurs, des honneurs, des richesses et des divertissements du monde; qu’il comprenne aussi que, dans les affatres qu’il est appelé à diriger un jour, il doit prendre pour règle l’éternelle et divine raison et non les idées humaines ; que si tant de personnes ont échoué et échoueront encore tous les jours dans leurs entreprises, c’est que, toujours courbés vers la terre, les hommes ne mesurent tout que d’après les idées terrestres. Leurs espérances, leurs craintes, leurs avantages, leurs appuis, tout est de laterre; et, non contents de subordonner à tout les choses éternelles, ils en bannissent le souvenir de leur esprit, et jamais ils n’élèvent au Ciel ni leurs yeux ni leurs cœurs. De là, l’inévitable chute des républiques, des royaumes et des empires. Le Psaume 106 dépeint des plus vives couleurs ce que nous avons la douleur de voir de nos jours. Inculquez à votre élève en temps opportun et avec suavité, mais le plus souvent et le plus eflica-