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cement possible , afin qu'il ne les oublie jamais , les enseignements que le Psaume second nous donne (V. 10 et suiv.). S'il est quelque espoir de salut pour un prince et pour un Etat, il est tout entier dans la pratique de ces divines règles, et sans elles les plus belles espérances ne sont rien. L'histoire, et surtout l'Histoire sainte aux Livres des rois, met sous les veux ce que doivent espérer les princes, ce qu'ils ont à craindre; elle jette de vives lumières sur les tristes événements dont nous sommes les témoins.
» Quant aux exercices de piété, il ne faut en imposer à un prince qu'avec modération. La raison en est claire. On ne doit pas, pour faire avancer un jeune prince dans la vertu, se servir d'une méthode, parce qu’on pourrait l'employer avec succès dans l’éducation des enfants ordinaires; et encore, à l'égard même de ces derniers, si l’on en croit l'expérience, des exercices de piété trop longs et trop multipliés sont-ils plus nuisibles qu’avantageux. « Ne cherchons pas à rendre trop religieux ceux qui vivent avec nous, » écrivait saint François de Borgia aux Pêres de la Province de Guienne en 4568. S'il en est ainsi pour nos jeunes pensionnaires, que sera-ce donc pour un prince ?
» Mais, je l'ai déjà dit : le Seigneur, à votre demande, vous accordera son esprit. Ne négligeons ni soins, ni prières pour que la fin soit toujours en vue, et que les moyens proportionnés à cette fin soient bien connus, sans cesse et fidèlement mis en œuvre. Espérez en Dieu, faites le bien, priez le Seigneur, et il agira lui-même pour vous. »
Tels furent les avis que le Général de l'Institut donna aux deux Jésu tes partant pour Prague. Ces conseils devaient être suivis à la lettre. Deplace et Druilhet, depuis longtemps versés dans la connaissance des hommes, s’y conformérent avec un respect filial; mais ils arrivaient auprès du duc de Bordeaux dans des circonstances difficiles, et leur vue devait exciter des passions de toute nature. Le tiraillement des partis, les enthousiasmes imconséquents des uns, les désespoirs pleins de fidélité des autres, tous les désastres enfin de la défaite sans combat se reproduisaient à Prague ainsi qu'à Paris. Chaque fraction royaliste se croyait obligée de discuter ou de sacrer le roi de l'exil. Chaque
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courtisan s'émancipait jusqu'à trouver dans le souvenir de ses obséquiosités passées assez d'indépendance monarchique pour tracer aux Bourbons un plan de conduite révolutionnaire. Quelques gentilshommes se faisaient démocrates, afin de caresser les instincts du peuple; des journalistes se mettaient à la suite des opinions les plus exagérées, et ils les outraient encore dans l'espoir d'acquérir une ombre de popularité. Pour tout plan de campagne, les royalistes ne savaient que s'attaquer. Les uns, retirés sous leur tente, se condamnaient à l'inaction ; les autres avaient soif de toute espèce de bruit. Par les salons, par la presse, ils agissaient sur les princes proscrits ; tandis que les hommes sages, et ce fut le plus grand nombre, laissaient aux Bourbons le soin d'élever le dernier descendant francais de Louis XIV. La Révolution s’était donné les Jésuites pour mot d'ordre contre la légitimité ; les légitimistes les plus effervescents, devenus les alliés de la future démagogie, n’osérent pas rompre le charme de ce mot.
Deux Pères de la Compagnie de Jésus se trouvaient investis de la confiance du roi, ils allaient présider à l'éducation du duc de Bordeaux. On s’imagina que cette mesure n’était prise qu'afin de déjouer les complots d'enlèvement ou d'inauguration de règne préparés pour la majorité de Henri de France. La guerre civile, qui s'éteignait dans la Vendée-Militaire, se ralluma tout-à-coup dans le faubourg Saint-Germain ; elle fit porter ses efforts contre le vœu de la famille des Bourbons. Deux influences rivales étaient en présence : ce fut au milieu de cet étrange conflit que Deplace et Druilhet se virent engagés dés les premières heures de leur séjour à Prague. [ls connaissaient les difficultés que tant de mobiles secrets allaient provoquer ;ils s’avouaient même que le choix de leurs personnes n’était habile qu'autant que le Monarque saurait faire respecter sa volonté; mais, mis en avant par un part contre un autre parti, ils ne se dissimulaient point que Charles X ne résisterait jamais aux obsessions dont 1l serait assiégé. Ils sentait leur Institut ballotté par les diverses nuances royalistes, et la correspondance du Père Druilhet, si pleme de curieux détails sur cette mission, laisse à chaque page percer de tristes regrets.
Îls n'avaient à s'occuper que d'instruire le jeune prince, que de le fortifier dans la vertu et dans Ja science. Les mtrigues du
LS dehors ou du dedans, fomentées par la duchesse de Guiche, leur restaient indifférentes ; il n’en pouvait être ainsi du vieux roi. Les fautes passées l'avaient rendu moins confiant en sa propre force ; il redoutait tout ce qui avait l'apparence de contrarier ses partisans. On l’accusait d'avoir perdu la monarchie, on lui disait que son triomphe était assuré si rien ne dérangeait les plans concertés. Quoique Charles X n’ajoutât que très-peu de foi à ces décevantes promesses, 1l se croyait obligé, par affection dynastique, de laisser faire les entrepreneurs de restauration. Pour tous ces hommes qui accouraient de Paris les mains pleines de projels et ambassadeurs des divers comités, la famille royale devait être tenue en tutelle, puisqu'elle n’obéissait pas à leur impérieuse prière. Les Jésuites n'étaient bons qu’à dépopulariser le duc de Bordeaux, ou à lui inspirer des idées rétrogrades. Néanmoins, ces derniers se mirent à l'œuvre: ils travaillaient sur une heureuse nature; en quelques semaines ils purent constater ses progrès”.
Tandis que ces deux Pères développaient cetté précoce maturité, se formant à l'école du malheur, l'orage s’amoncelait sur leur tête. Parti de tant de points à la fois, de /a Quotidienne et du Journal des Débats, du National et de la Gazette, il ne laissait aucune chance d'opérer le bien. Quand les Jésuites s'étaient présentés au roi, Etienne Deplace lui avait dit : « Sire, nous sommes venus parce que vous l'avez voulu, nous nous en irons quand vous le voudrez. » Charles X ne souhaitait point leur départ ; mais les enfants de saint Ignace comprenaient qu'il aurait la main forcée; 1ls s'étaient d'avance résignés à cette disgrâce. L'intrigue les pressait de toutes parts; à peine étaient-ils appelés, qu'on cherchait à les congédier. Peut-être eût-il été plus sage de ne faire ni l’un ni l'étitré. On les avait arrachés à leurs travaux, et ils se voyaient un embarras diplomatique, un sujet de trouble autour des exilés, une cause involontaire de persécution
1 Une lettre du Père Druilhet, datée de Tæplitz, 8 juillet 4833, contient, sur les études et Le caractère &u duc de Bordeaux, des aperçus et des prédictions qui se sont tous réalisés. On y lit: « Dès ce moment, la confiance s’établit entre le maitre et l’élève. — J'ai des défauts, lui dit le jeune Prince, mais je les connais et je désire sincèrement m'en corriger. — Monseigneur, il est deux moyens infaillibles. —
Oh! quels sont-ils? — Réfléchir et se vaincre. » Ces mots frappèrent tellement le jeune duc qu’il en fit sa Acvise. » à
; Pau:
pour la Société de Jésus. L'obéissance due au Général et la touchante confiance de J’orphelin royal les soutinrent dans cette épreuve. Le baron de Damas lutta avec eux, il se retira avec eux. L' Evêque d Hermopolis fut désigné pour les remplacer avec le mathématicien Cauchy. Après avoir vu couler les larmes du duc de Bordeaux et avoir recueilli les regrets de la famille, les deux Pères abandonnèérent Prague, le 3 novembre 1833. Ils n’y avaient séjourné que quatre mois et denu ; mais , dans ce court espace de temps , il leur fut donné de faire prendre une nouvelle direction aux études et au caractère de leur élève, 1ls purent donc, en lui disant adieu, bénir le Seigneur.
Cette évocation inattendue des disciples de Loyola, cet appel d'une famille proscrite de France pouvait inquiéter la dynastie d'Orléans, etraviver parmi les Révolutionnaires la haine contre les Jésuites. Le roi Louis-Philippe et ses ministres appréciérent sainement alors la véritable position de l'Ordre de Jésus. M. Thiers lui-même, qui eut à ce sujet des conférences avec le Provincial , ne s’alarma ni pour le présent ni pour l'avenir d’une conduite toute naturelle, et d'une déférence que les victimes des ordonnances du 16 juin 1828 témoignaient au Monarque signataire de ces mêmes ordonnances.
Le jour où Deplace et Druilhet se mirent en route pour remplr le vœu de Charles X, la Compagnie perdait une de ses gloires. Le Père Nicolas de Mac-Carthy expirait à Annecy le 3 mai. Né à Dublin en 1769, dans une de ces antiques familles irlandaises qui ont tout sacrifié à leur Foi, Nicolas de Mac-Carthy s'était, dès son enfance , destiné au Sacerdoce. La Révolution suspendit sa vocation, sans interrompre ses études etses bonnes œuvres. Quand la paix fut accordée à l'Eglise, Mac-Carthy se voua au service des autels. Dans le monde, il avait su, comme Tacite le dit d’Agricola , se faire excuser ou louer par la franchise de sa piété ; dans le sacerdoce, il éleva ses vertus jusqu’au sublime de la bonté. La perfection était un besoin de cette âme privilégiée ; 11 la chercha dans la Compagnie de Jésus. Il fut tout à la fois le Bourdaloue et le Massillon de son temps ; il régna par la parole, selon l'expression d’un des plus célèbres prédicateurs de l'époque. Il fut écouté, parce qu'il était convaincu; et, lorsque le trépas vint
le saisir , l'Evêque d'Annecy voulut assister le Jésuite à ses dermers moments, afin d'apprendre de lui les jpies chrétiennes de la mort.
À quelques années d'intervalle, le 2 mai 1837, la Compagnie voyait une pareille unanimité de regrets suivre au tombeau un autre de ses Pères. Un enfant du peuple, Nicolas-Marie Potot, né à Metz, le 22 juillet 1771, attirait autour de son cercueil les mêmes respects que le descendant des Mac-Carthy. La vie de Potot avait été aussi agitée que l'époque dans laquelle il avait vécu. Licencié en droit, avocat à dix-sept ans au Parlement de Metz , soldat de la République française, chef de bataillon sous l'Empire, il avait au barreau comme sur les champs de bataille déployé autant de science que de bravoure. C'était un de ces hommes que les révolutions seules peuvent produire. Ses blessures le mettaient dans l'impossibilité de parcourir plus longtemps la carrière des armes. À ce cœur, pour qui le repos était un tourment, il fallait une activité incessante. La gloire militaire lui était interdite ; il chercha dans la Religion un nouvel aliment. En 1818 ,il est ordonné prêtre; aussitôt il se jette dans les œuvres de la charité avec cette ardeur qui l’emportait dans les combats. il devient le missionnaire du Pays-Messin , le père des pauvres, le consolateur de toutes les souffrances. Au milieu de ces dévouements, Potot qui, malgré ses soixante-deux ans, garde en son âme toute l'énergie de la jeunesse, aspire à entrer dans la Compagnie de Jésus. Il y est
* Le Prélat écrivait le lendemain, 4 mai 4833: « Sa belle âme n’a pas eu d’absence jusqu’au dernier moment : la Foi, la confiance et l’amour s’en étaient tellement emparées , qu’il n’a jamais plus dit un seul mot qui ne fût un échir céleste qui sortait de ses entrailles comme d’un sanstuaire de piété! Ah ! Monsieur , si le Père de Mac-Carthy était si grand en chaire par sa sublime éloquence , il nous a paru à {ous un vrai géant sur son lit de douleur. Jamais sermon si {ouchant, ni paroles aussi brülantes que celles que nous avons entendues, pendant plusieurs jours, de cette bouche mourante. Ses confrères les Jésuites l'ont constamment assisté. Mes bons prêtres, mes pieux séminaristes ne l'ont quitté ni le jour ni la nuit: tous ont ambitionné de recevoir sa bénédiction , et tous l’ont reçue avec une religieuse reconnaissance. Jaloux de conserver ce précieux dépôt, le chapitre de ma cathédrale m’a demandé de le placer dans cette église, où saint François de Sales avait si longlemps jadis exercé son ministère, Je n’ai pas cru devoir refuser cet honneur et celte faveur à un Clergé qui y attachait un si haut prix; et, malgré les désirs et la modestie du vénérable défunt, qui aurait voulu reposer à Chambéry ; au milieu de ses frères, nous le conserverons dans la cathédrale d'Annecy, et dans quelques heures mon chapitre et mes autres prètres viendront enlever d’auprès de moi cet ancien ami pour le porter dans cette église antique qui tressaillera en recevant un tel dépôt. »
recu en 1833, ct le chef de bataillon de l'Empire et le chanoine de Metz veut vivre et mourir Jésuite. Son nom était aussi populaire dans le nord de la France que ses vertus. On honorait en lui le vieux soldat mutilé au service de la République et le prêtre dont la parole fécondait la bienfaisance chrétienne. Sa mort précieuse devant le Seigneur fut un deuil public dans toute la ville de Metz. Ses compagnons d'armes, ses collègues du chapitre, les magisrats, les indigents de tout âge et de tout sexe qui avaient été ses plus chers amis, l'état-major de la place et le Clergé, confondus autour de ses restes mortels , donnèrent un dernier témoignage d'estime au dJésuite, dont chacun célébrait le nom. L’épée et les épaulettes du soldat étaient déposées sur son cercueil à côté de l’étole du prêtre , et ce fut à travers les bénédictions de la foule, que les lugubres roulements du tambour ne parvenaient pas à couvrir, que le Père Potot descendit dans la tombe.
Isolés au sein des villes et se livrant à l'étude des sciences sacrées, les Jésuites, protégés par l'indifférence gouvernementale, s’efforçaient de reprendre le cours de leurs travaux. À Paris et dans les provinces, ils revenaient sans bruit : avec cette persévérance que rien ne fatigue, ils poursuivaient l'œuvre interrompue. Ils avaient mis à profit ces quelques années de silence pour former des orateurs et des guides spirituels. La pénurie des paroisses , les besoins du Clergé leur laissaient un vaste champ à cultiver. Les Evèques commencérent à les introduire dans leurs diocèses comme d'infatigables auxiliaires. L'administration et la magistrature se recrutaient dans un cercle hostile à la Compagnie. Tous les fonctionnaires nourrissaient contre elle de vieilles inimitiés, ou des préjugés que le maniement des affaires ne parvenait même pas à déraciner. Les Jésuites campaient au milieu de leurs ennemis ; ils agissaient, ils prêchaient sous leur regard inquisitorial, et ils n’offrirent jamais à la malveillance une occasion de les incriminer. Les Jésuites n'étaient point chargés de détruire le gouvernement ou de veiller à sa sécurité. Sous la branche aînée, on leur avait fait le reproche immérité de s’occuper des choses terrestres : afin de ne pas voir se renouveler ces imputations, ils jugérent utile de garder encore plus sévèrement une stricte neutralité. D'autres soins remplissaient leur vie, ct
ce fut à dater de cette époque que, toujours brûlants du désir
d'étendre le royaume du Christ, ils opagérent le mouvement catholique par la chaire, par le tribunal de la pénitence et par les retraites spirituelles.
… Avec le gouvernement de juillet, il n’était plus possible d’arriver aux honneurs et à la fortune par une piété menteuse. L'Eglise ne devenait plus le piédestal des ambitions impatientes. La tartuferie politique succédait à l'hypocrisie religieuse; la conviction seule pouvait, et non sans peine, faire excuser la pratique des devoirs. En présence de cet état de choses, les Jésuites crurent que le principe chrétien devait reconquérir son ancienne splendeur ; ils se dévouêrent à ce travail de recomposition. Les Evèques les soutinrent, ils les patronérent, et la voix des disciples de saint Ignace retentit sur tous les points de la France. Ils avaient embrassé un rude apostolat. Ils annonçaient les vérités éternelles dans les cathédrales des grandes cités comme au fond de la plus modeste église de village; ils évangélisaient les riches et les savants de la terre en même temps qu'ils distribuaient aux petits enfants le pain de la parole divine. Cette multiplicité d'œuvres saintes ne réalisait pas encore l'espoir qu'ils s'étaient proposé. Il fallait, pour faire porter des fruits de salut aux nouvelles générations, entretenir le feu sacré dans le cœur du Prêtre, lui inspirer l'amour des devoirs sacerdotaux, le conduire par le recueillement à une perfection plus entière et ranimer les ardeurs de la charité que l'isolement affuiblissait quelquefois.
L'usage des retraites ecclésiastiques n’était pas très-répandu ; la disette d’orateurs parlant avec l'autorité de la vertu et de la science se faisait vivement sentir dans le Clergé, absorbé par les soins pastoraux. Il importait de créer une pépinière de prédicateurs qui expliqueraient chaque année aux Ecclésiastiques administrant les paroisses les obligations du sacerdoce. Les Jésuites se consacrèrent à cette glorieuse mussion. Le Clergé accepta avec reconnaissance des paroles qui le fortifiaient dans J'accomplissement de ses vœux. Les Jésuites furent ses guides dans l’oraison, ses frères dans la charité, ses vicaires dans la direction des églises. Un sentiment d'émulation les réunit dans la même pensée, et les Evêques, heureux de cette féconde fra-
fternité, ne tardérent pas à s’y associer. Les Pères de la Compagnie devinrent les orateurs de la plupart des retraites pastorales ; en 4844 ils en donnérent soixante, et ils ne purent bientôt plus suffire aux demandes de l'Episcopat et du Clergé.
Pendant ce temps, d’autres enfants de l’Institut apparurent dans les chaires de la capitale et des villes les plus importantes. Ils apprirent aux Catholiques à bénir le nom de la Compagnie.
On avait fermé à l'Ordre de Jésus la carrière de l’enseignement ; il lui était interdit de répondre à la confiance des familles et de jouir d’un droit proclamé par la Charte de 1830. Les Jésuites ne peuvent former des savants, 1ls travaillent à faire des Chrétiens. Les succès qu'ils obtenaient ne tardérent pas à éveiller l'attention des débris de la philosophie du dix-huitième siècle. Il y avait des vétérans révolutionnaires qui prenaient au sérieux les exagérations de la presse libérale, et qui, en voyant un prêtre dans un disciple de Loyola, ne demandaient pas mieux que de le censurer ou de le flétrir par la seule raison qu'il était catholique. À côté de ces hommes n'ayant jamais eu que la brutale audace de la proscription, il surgissait une autre école qui, traduisant en apophthegmes éclectiques les principes de 1793, enveloppait ses jalousies de nuages transparents et les soufflait au cœur de la jeunesse avec une ferveur corruptrice. Cette école, dont les passions studieuses ne faisaient qu'irriter la soif de l'or, des plaisirs et des honneurs, envahissait toutes les avenues du pouvoir. Elle avait pris à bail la régénération de l'humanité, et, sous ses préceptes délétères, l'humanité tombait en dissolution comme un corps gangrené.
Ces deux systèmes, sans procéder par les mêmes moyens, tendaient au même but. Afin d'y arriver plus sûrement, ils avaient essayé de s’immobiliser dans l’Université de France. La plupart des professeurs que l’Etat donnait à la jeunesse supportaient avec douleur le joug auquel ils se sentaient attachés. Ils rougissaient de honte en cherchant à comprendre les théories d'impiété ou d’indifférence religieuse qu’on leur inculquait, et plus d’une fois on avait entendu quelques Universitaires démasquer courageusement de pareilles manœuvres. Mais, disséminés dans les villes de provinces ou sans influence dans Paris, ils n’avaient pas,
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comme les antagonismes du Catholicisme, un centre d'action, un lien commun, une franc-maçonnerie philosophique. De même qu'aux meilleurs jours de la Restauration, l'Université se voyait débordée. Elle était sous la férule d’un petit nombre d’austères intrigants. Malgré M. Guizot et malgré M. de Salvandy, la minorité savait dominer par la crainte ce peuple d'instituteurs. Déjà, le 22 août 1823, l'abbé de La Mennais, s'adressant à l'Evêque d'Hermopolis, alors grand-maître, dénonçait les audacieux abus introduits dans les colléges.
« Une race impie, dépravée, révolutionnaire, écrivait l’auteur de l’Æ'ssai sur l'Indifférence, se forme sous l'influence de l'Université. Déjà dans ses pensées aveugles et dans ses espérances sinistres, cette jeunesse turbulente médite des bouleversements; elle sait que le monde lui appartiendra, et le monde, dans un temps peu éloigné, apprendra, si rien ne change, ce que c’est que d’être livré à des hommes qui dès leur enfance ont vécu sans loi, sans religion, sans Dieu.
» Une sorte de régularité extérieure, des actes de culte exigés par les réglements trompent encore, sur l’état des écoles, quelques personnes confiantes qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont le plus souvent qu'une profanation de plus. Mais ce qui pourrait paraître incroyable, et n'est cependant que trop certain, c'est que, malgré des apparences commandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves jusqu'à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. Ainsi, le chef d’un collége avait réglé le nombre d'enfants que l’aumônier devait confesser en une heure; un d’eux ayant dépassé le temps fixé, et voulant achever sa confession, fut enlevé de force du confessionnal par un des maîtres d’étude.
» Monseigneur, je lis dans l'Evangile que, les disciples de Jésus-Christ, éloignant de lui les petits enfants qu’on lui présentait, il fut ému d'indignation et leur dit : « Laissez les petits » enfants venir à moi, et ne les empêchez pas d'approcher; car » c'est à ceux-là qu'est le royaume de Dieu. »
» Ne pouvons-nous pas adresser à l’Université les mêmes paroles? ne pouvons-nous pas lui dire : « Laissez les petits enfants qui vous sont confiés venir à Dieu, à Jésus-Christ, et ne les empêchez pas d'approcher : ne leur fermez point la voie du salut :
ne souflrez pas que l’on corrompe par des leçons d’impiété et des exemples de libertinage la pureté de leur foi et l'innocence de leurs mœurs. Un compte terrible vous sera demandé de ces jeunes âmes que Dieu appelle à son royaume : malheur à qui les dépouille de ce céleste héritage, ou qui permet qu'on le leur ravisse! Trop longtemps on les a séparés de leur père; laissez-les revenir à lui : que vos écoles cessent enfin d’être les séminaires de l’athéisme et le vestibule de l'enfer. »
Ces éloquentes colères, autorisées par la polémique, mais auxquelles l'impartialité de l'histoire ne peut pas souscrire sans examen, étaient un cri d'alarme qui retentit dans toutes les familles. La Mennais le jetait au nom de la Religion et de la patrie; jusqu'en 1840, les Jésuites se contentérent de gémir en secret sur des maux dont 1l ne leur était pas permis de tarir la source. Leur action sur les masses et la confiance du Clergé furent pour les tyrans de l'Université un perpétuel sujet d’inquiétudes. Une croisade contre le Clergé fut résolue. La dénomination de Jésuite avait encore dans quelques souvenirs un prestige de terreur; on l'exhuma peu à peu.
Le premier symptôme de cette conspiration se manifesta chez M. Cousin. M. Cousin avait poussé sa philosophie aux grandeurs. Il la faisait riche, puisqu'il ne parvenait pas à la rendre intelligible. Brillant rhéteur, écrivain impétueux, il avait, comme tous les sophistes, l'amour de la domination et du paradoxe. Placé à la tête de l'instruction publique, il voulut y signaler son passage par une innovation décelant ses tendances. Il ne trouva rien de mieux que de glisser au programme officiel pour le baccalauréat és-leltres les deux premières Provinciales de Pascal. Imposer à la jeunesse un livre condamné par l'Eglise, c'était un défi au Clergé, à la famille, à l'Etat lui-même. M. Cousin s’avouait cela; mais l'Université voyait son monopole sapé par toutes les intelligences et par toutes les probités. La liberté d'enseignement ne devait pas être comprimée plus longtemps pour le triomphe de l’éclectisme ; il importait d’en finir avec cette promesse qui ne se réalisait jamais. En habiles tacticiens, les Universitaires se firent de la Compagnie de Jésus un rempart. On songeait à émanciper la famille : tout aussitôt ils évoquent le fantôme du Jésuitisme.
De 1830 à 1840, les deux tribunes législatives, la presse et les divers partis n’ont cessé de railler les frayeurs des Dupin, des Portalis et des Montlosier de la Restauration. Tout le monde alors confessa que leurs craintes étaient chimériques; chacun même admit le publie au déploiement de ses forces, et M. Saint- Marc-Girardin, l’un des chefs de l'Université, disait à la Chambre des Députés * en parlant des disciples de l'fnstitut : « Comment, Messieurs, vous avez peur de cette Société sans cesse traquée et toujours immortelle? vous en avez peur, et lorsque je consulte notre histoire, je vois qu'en 1763 vous l'avez vaincue, et aujourd'hui vous avez tout ce que vous ont donné nos pères : vous avez je ne sais combien d'éditions de Voltaire, espèce d'artillerie qui combat sans cesse les Jésuites ; vous les avez répandues partout; vous avez plus que les anciens Parlements, vous avez la tribune, tous les pouvoirs publics ; vous êtes vous-mêmes debout, tout prêts à frapper avec les lois tous ceux qui voudraient attenter aux libertés publiques ou imspirer des doctrines funestes. Et, malgré tant de pouvoir et de puissance qui vous viennent de vos devanciers , de vous-mêmes, de vos écrivains immortels et de vos lois, malgré tout cela, vous avez peur! Mais je ne mets pas si bas la civilisation de 89 qu'elle ait peur des Jésuites. Je crois qu’elle est capable de supporter, de combattre la concurrence. Et, quant à moi, je ne ferai jamais un aveu qui nous abaisserait à ce point dans l'opinion de l'Europe. »
Le courage contre la Société de Jésus était si bien passé dans les mœurs que le Journal de Débats, à la date du 4 janvier 1839, en faisait parade lui-même. Il s’exprimait ainsi : « Est-ce bien sérieusement que l’on redoute aujourd'hui les empiétements religieux et le retour de la domination cléricale? Quoi! nous sommes les disciples du siècle qui a donné Voltaire au monde, et nous craignons les Jésuites !
» Nous vivons dans un pays où la liberté de la presse met.le pouvoir ecclésiastique à la merci du premier Luther venu qui sait tenir une plume, et nous craignons les Jésuites !
» Nous vivons dans un siècle où l’incrédulité et le scepticisme coulent à pleins bords, et nous craignons les Jésuites!
1 Moniteur du 23 mars 1837, p. 655.
» Nous sommes Catholiques à peine, Catholiques de nom, Catholiques sans Foi, sans pratiques , et l’on nous crie que nous allons tomber sous le joug des Congrégations ultramontaines!
» En vérité, regardons-nous mieux nous-mêmes, et sachons mieux qu nous sommes; croyons à la force, à la vertu de ces libertés dont nous sommes si fiers. Grands philosophes que nous sommes, croyons au moins à notre philosophie. Non, le danger n’est pas où le signalent nos imaginations préoccupées. Vous calomniez le siècle par vos alarmes et vos clameurs pusillanimes. »
Telle était en 1839 la situation des esprits ; le Journal des Débats la constatait. Avec un luxe de railleries au moins ineonvenantes, il faisait trophée de la corruption ou de l'indifférence ; il inspectait les faisceaux d'armes philosophiques déposés dans les arsenaux de l'Etat, de l'Université et de la Presse contre les enfants de saint Ignace, et 1l souriait devant des frayeurs imaginaires qu'il n'avait pas intérêt à propager. Le temps n’était pas où il allait s’écrier * dans le paroxysme de son effroi : « Qu’importe que les Moines de la rue des Postes ou de la rue Sala soient des saints, s'ils cachent dans les plis de leur robe d’innocence le fléau qui doit troubler l'Etat ? Qu'ai-je affaire de vos vertus, si vous m'apportez la peste ! » | |
En 1839, le mot d'ordre était d'inspirer une sécurité parfaite et de voir les choses sous leur véritable aspect: en 1840, l’on commence à croire qu'il faut donner un aliment à l'éternel besoin de controverse qui travaille la France. L'Université fit accepter le Clergé et les Jésuites. Dans l'intervalle de quelques moïs, ils se présentèrent menaçants et redoutables. M. Cousin honorait l'auteur des Provinciales aux dépens de la jeunesse ; il maugura cette levée de boucliers en faisant glorifier l'écrivain Janséniste par l'Académie. Il proposa l'éloge de Pascal comme sujet du prix d’éloquence ; et le 15 mai 1842, M. Lherminier put dire avec toute raison dans la Revue des Deux-Mondes : « Pascal écrivit les Provinciales, et le démon de l'ironie fut déchaïiné contre les choses saintes. Les Jésuites reçoivent en apparence tous les coups; mais la Religion en est frappée avec eux. Pascal a préparé les voies, Voltaire peut venir. » |
1 Journal des Débats du 10 mars 1845,
Voltaire vint en effet; l’impudique insulteur de Jeanne d’Are
eut son ovation au sein de l’Académie française. . Cette émeute d'Universitaires, qu'aucune réaction, qu'aucune attaque n'avaient provoquée et qui s’élançait dans la rue pour maintenir le Monopole dont la liberté s'apprêtait à faire justice, tira l’épiscopat de sa réserve habituelle. Les Evêques vivalent dans leurs diocèses, loin de la cour, et, concentrés dans leurs sollicitudes pastorales, ils ne s’occupaient qu'à développer le germe chrétien. Selon une parole de M. Guizot : « La majorité, la grande majorité du Clergé ne songeait qu'à accomplir sa tâche religieuse et morale; elle ne demandait pas mieux que de s’y dévouer en s’y renfermant. » Mais cette abnégation ne faisait pas le compte des turbulences et des vanités de rhéteur. Il fallait engager quelques prélats dans la querelle, afin d'acquérir le droit de les confondre tous sous la même accusation de connivence avec les Jésuites. L'Université, par son petit troupeau d'enfants perdus de l’éclectisme, avait jeté dans ses chaires ou dans ses ouvrages, de désolantes doctrines.
Tout y était Dieu, excepté Dieu lui-même; tout, dans leur théorie, devait être vrai, excepté la vérité. Les adeptes les plus fervents de cette nuageuse philosophie, qui crée l'obscurité afin d'introniser le scepticisme, envahissait les Facultés du royaume. On les plaçait à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Strasbourg, à Bordeaux, comme des jalons. Leur enseignement était contraire aux intérêts de la Foi, de la Famille et de l'Etat; l'Etat les lais sait agir; les Archevêques de Toulouse et de Lyon, les Evêques de Chartres et de Belley furent les premiers à prendre en main la défense des principes sociaux. A part leur devoir de pasteurs des âmes, ils avaient, comme citoyens, un droit incontestable à examiner, à juger des systèmes qui se produisaient par la voie du professorat ou de la publicité. Dans un temps où l'on discute les rois et les Pontifes, où les bases de l'autorité religieuse et civile sont mises en question comme des problèmes, l'Université prétendait accaparer le privilége de tout nier, de tout détruire et celui plus exorbitant de condamner au mutisme les hommes qui refusaient de porter son joug. Elle ctait l'agresseur, ‘et, au premier mot de réponse, elle criait à la persécution.
On devenait intolérant par cela seulement que l’on ne consentait pas à laisser quelques pédagogues répandre en paix leurs semences de doute. Avec les pères de famille, les Evêques réclamaient la liberté d'enseignement; on les peint comme des despotes tendant à asservir la pensée humaine. Ils trouvaient un appui naturel dans les journaux catholiques ou indépendants ; on se fait une arme de la polémique de ces journaux. L'on s’empare de. leurs colères répondant à d’autres colères. La guerre était déclarée des deux côtés; les avocats de l'Université s’apercoivent que la victoire ne tardera pas à leur échapper, et que le bon sens public fera tôt ou tard justice de leur complot permanent contre les droits de tous. Ils cherchent un type pour personnifier leurs passions rancunières. En 1842, ils se souvinrent de 1827; ils jetérent dans la mêlée le spectre du Jésuitisme.
Comme en 1828, on s'apprête à doter les enfants de saint Ignace d'une de ces puissances occultes, qu’avec les cent voix de la presse il serait impossible au prince le plus entreprenant de maintenir durant vingt-quatre heures. On procède par les mêmes moyens, et, chose qui confond la raison, on obtient le même résultat. Jusqu'à ce jour, l'existence des Jésuites n’a été un mystère ni pour le gouvernement, ni pour la révolution, ni pour l'Université. M. Thiers, connaissait cette existence lorsqu'il était à la tête des affaires. Alors il ne craignait pas d’entourer les disciples de l'Institut d’une modération bienveillante, 1l rendait justice à leur prudence; il osait même sourire des terreurs que leurs adversaires affectaient.
Mais, exilé du ministère, il essayait de remettre à neuf sa popularité, tant de fois compromise par des mesures aussi fatales à la berté qu’à l'honneur de la France. Il n’avait pu tuer la presse sous ses coups, 1l l’achevait en lui dictant son éloge. Le journalisme constitutionnel souscrivit à ce marché, et, en échange d'un pareil sacrifice, 1l contraignit M. Thiers à prendre sous son patronage les attaques de l'Université.
Ce n'était ni à l'Episcopat ni à la Compagnie de Jésus que M. Thiers prétendait être hostile ; mais à M. Guizot. Le publiciste protestant, plus magistrat, plus digne dans ses mœurs, dans son langage et dans ses croyances, se regardait tenu, par le seul
fait de la différence des cultes, à de justes égards envers les Pontifes de l'Eglise catholique. Religieux par instinct et par raison, ne cherchant pas la célébrité, comme M. Thiers, sur chaque borne de la rue, il répugnait à l'idée de mêler son nom aux excès que le scepticisme moqueur de son rival allait inspirer. M. Guizot, aimant le pouvoir pour le pouvoir lui-même, le prenait au sérieux ; M. Thiers n'y voyait qu'un moyen et jamais un but. L'un désaprouvait cette croisade sans motifs qui ne devait aboutir qu'à des résultats sans portée; l'autre s’y jetait, poussé par son insatiable besoin de mouvement.
Quand l’Université eut passé la revue de ses forces et calculé le nombre de ses auxiliaires, elle attaqua à visiére découverte. Le 15 avril 1842, deux suppléants de l'Ecole Normale se présentent aux Colléges royaux de Charlemagne et de Henri IV. Dans l'espoir d'imprégner les élèves de leurs passions, ils donnent pour sujet de discours français : « Arnauld accusant les Jésuites et défendant l'Université. » Le zèle avait emporté trop loin ces jeunes rhéteurs ; le grand-maître, M. Villemain, leur recommanda plus de circonspection. Mais, pour leur fournir un modèle d'agression parlementaire, on l’entendit, le 30 juin 1842, attaquer la Compagnie de Jésus : « Quel souvenir plus instructif aujourd'hui même, disait-1l à l’Académie française, et quelle polémique plus intelligible pour notre temps que la résistance de tant d'hommes éclairés et vertueux , dont Pascal était l'âme et la voix, et leurs combats passionnés contre cette Société remuante et impérieuse que l'esprit du gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également! » Aïnsi, d’après le ministre de l'mstruction publique, l'esprit de liberté procédait par l'intolérance aux yeux de l'autorité, il n’acquérait droit de vie qu'en repoussant une classe de citoyens. Ces singulières théories trouvaient de l'écho. On y applaudissait avec fureur; la presse les commentait chaque jour avec des frayeurs incompréhensibles. Le pouvoir jetait le cri d'alarme ; toutes les nuances de l'opposition anticatholique prirent ce cri au sérieux. M. Dupm, devant l'évocation des Jésuites, pälit sur son siége de Procureur-général à la Cour de cassation : M. Mignet essaya ses forces! contre
1 Séance de l'Académie française du 8 décembre 1842.
« cette Société fameuse qui ne reconnait d'autre gouvernement que celui de Rome, n’a d'autre patrie que la Chrétienté et ne sort de sa mystérieuse obseurité que pour reparaître en dominatrice parmi nous. »
Au dire des plus hauts fonctionnaires, les Jésuites étaient les maîtres de la situation ; ils absorbaient la France; ils régnaient à la place de Louis-Philippe; ils gouvernaient malgré les minis tres; du fond de la rue des Postes, ils avaient prise sur les deux Chambres. Les uns les accusèrent de tendre au renversement du trône; les autres affirmérent qu'ils avaient la force et la volonté de bouleverser les nstitutions. Ce fut la thèse la plus commune ; la Gazette de France en mventa une nouvelle. Les Jésuites lui apparurent sous les traits des plus fermes appuis de la royauté de 1830. Ils avaient prêté leur concours à la dynastie d'Orléans; ils l'avaient patronée; et, puisqu'ils n'étaient n1 Gallicans ni Réformistes, la Gazette les abandonnait à l'ingrati- tude de leurs anciens protégés ?.
1 On lit dans la Gazette de France du 29 décembre 1844: s
« Il est hors de doute que les Jésuites ont rendu de très-grands services à l’orûre de choses actuel. Ce sont eux qui ont plaidé sa cause à Rome ; ce sont eux encore qui, par leur action, ont rallié une partie du Clergé au nouveau gouvernement. Partout enfin où leur influence a pu s'exercer, elle a été favorable à la dynastie de 4830. Ils ont blèmé de la manière la plus formelle l'opposition qu’on faisait à son gouvernement. Hs ont continuellement représenté l’avénement d’un régime nouveau comme un effet de la volonté de la Providence qu’il fallait respecter, et leur tendance a toujours été d’éloigner les esprits des luttes de 11 politique pour les occuper uniquement de Ja Religion; si bien que les Royalistes qui ont subi leur direction se sont ou rattachés à la royauté de juiliet, ou du moins détachés de leurs opinions, au point de ne plus les regarder que comme un souvenir qui ne devait devenir pour eux le principe d’aucune action politique. »
Et plus loin , la Gazette ajoute :
« Les services que les Jésuites rendaient avaient quelque chose d’intime el de confidentiel qui ne pouvait être apprécié que par un gouvernement personnel.
» Ainsi les Jésuites étaient tout à la fois favorables à la dynastie et controires à ceux qui avaient élevé la dynastie sur le pavois; ils acceptaient le résuliat de la révolution, mais ils repoussaient les principes de la révolution; ils étaient dynasliques sans être révolutionnaires,
» Ceci explique parfaitement la levée générale de boucliers qui a eu lieu dans fout le camp dynastico-révolutionnaire contre les Jésuites. L’alarme a été d'autant plus vive et les attaques ont été d'autant plus violen(es, que l’on a compris que l’on avait affaire non-seulement à des adversaires, mais à des concurrents. »
Telles sont les bases de la polémique soutenue par la Gazette contre les Jésuites. Nous n’incriminons pas les intentions dont Dieu seul reste juge; nous croyons mênie que le journal du Gallicanisme n’a poussé si loin les démonstrations de sa théorie que par un de ces jeux d’esprit dont certains publicistes prennent l'initiative pour donner plus de saveur à leur politique. Dans ces artificieux mensonges, la Gazette ne vit qu’un moyen de débarrasser son parti de ce qu’elle appelle l’impopularité des Jésuites. Son plan de campagne ne réussit pas, quelque perfide qu’il
Tous ces rêves de cerveaux malades, tous ces dangers factices auxquels chaque part s’efforçait d’arracher la France, préoccupaient fort peu l'attention publique. Le peuple refusait de se laisser prendre au piége de 1828. On résolut de faire violence à cette attitude par une émeute de toutes les capacités philosoz phiques et législatives.
Dans les premiers mois de l'année 1843, un livre parut sous le titre : « Le Monopole universitaire, destructeur de la Religion et des lois. » Ce livre était signé par l'abbé Des Garets, Chanoine de la Métropole de Lyon. Jamais peut-être plus rude coup n'avait été porté à l'Eclectisme. C'était un acte formidable d'accusation, un réquisitoire accompagné de toutes les pièces probantes. Au premier coup d’un pareil canon d'alarme, retentissant aux oreilles de l’épiscopat, des familles et de l’'Europe entière, l'Université, mise sur la sellette, se jugea blessée à mort. Cet ouvrage la saisissait dans ses œuvres vives, et il en étalait les plaies. Né d'une pensée catholique, il semblait avoir été inspiré par ces paroles de M. Dubois, membre du Conseil de l'instruction publique et directeur de l'Ecole Normale ! : « Rien de stable, rien de grand ne peut se tenter, disons plus, rien de moral, car aucune conviction libre ne peut vivre dans un corps comme celui de l'Université, sans cesse exposée à démentir le lendemain ce qu’elle professait la veille. Il y a longtemps que, pour la première fois et les premiers, avec suite, méthode et fidélité, nous avons réclamé contre le monopole, destructeur de toute croyance et de toute instruction. »
Le Monopole, dont, comme on le voit, un des chefs de l'Université, a lui-même fourni le titre, développait cette terrible fut en apparence; il n’allail à rien moins en effet qu'à rendre les Jésuites odieux aux légitimis'es el aux révolutionnaires de toutes les nuances. Il dénonçait à VEurope les enfants de Loyola comine les points d'appui d’un gouvernement personnel, comine les auxiliaires secrets du roi Louis-Philipie. C’élail presque conseiller à ce prince de les persécuter pour prouver qu’il wavait avec eux aucune alliance secrète. I n'est pas possible que de pareils calculs soient entrés dans le cœur d'écrivains religieux: nous ne nous y arrètons que pour indiquer quelle fut à cette époque la pénible situation de la Société de Jésus. Elle s'était tenue à l'écart de toute affection, de toute hostilité politique. Elle se contentait de prècher le bon ordre, la paix, el de faire surnager l'intérêt de la Religion au milieu de loutes les convulsions des partis. Ou prit texte de cette prudence sacerdotale pour lui imputer des actes dont l'impossibilité était évidente, mais dont le soupçon seul pouvait lui coûter fort cher.
1 Globe du 5 juillet 1828.
accusation portée par le Nalional en septembre 1842 : « L’éducation que donne l'Université, disait la feuille républicaine, est impie, immorale, incohérente. Nous renonçons à tracer ici le sombre tableau qui est malheureusement sous nos regards; mais que nos lecteurs songent un instant à ce que le régime où nous vivons à fait d’une grande partie de la jeunesse française, et ils pourront trop aisément suppléer à ce que nous taisons.
» L'éducation première, dont l’Université est responsable, à fait place chez nous à une école d'égoisme et de corruption prématurée. »
La plainte du National, passant dans les harangues des députés radicaux et calvinistes, empruntait quelque chose d'officiel au Journal des Débats. Le 6 novembre 1842, on lisait dans ses colonnes : « L'école éclectique, pour l’appeler par son nom, est aujourd'hui maîtresse et maîtresse absolue des générations actuelles. Elle occupe toutes les chaires de l'enseignement ; elle en a fermé la carrière à toutes les écoles rivales ; elle s’est fait la part du lion, elle a tout pris pour elle : ce qui est assez politique, mais ce qui est un peu moins philosophique. Le publie a donc le droit de demander compte à cette école du pouvoir absolu qu'elle a pris et que nous ne lui contestons pas d'ailleurs ; elle a beaucoup fait pour elle, nous le savons; mais qu'a-t-elle fait pour le siècle? qu'a-t-elle fait pour la société? où sont ses œuvres, ses monuments, les vertus qu’elle a semées, les grands caractères qu’elle a formés, les institutions qu’elle anime de son souffle? Il est malheureusement plus facile de s’adresser ces questions que d'y répondre. » û
L'auteur du Monopole Universitai e ne s'était pas montré d’aussi facile accommodement que la feuille doctrinaire. Comme elle, il s’adressait la même interrogation; mais dans les œuvres de ces philosophes, se faisant du professorat un marchepied pour arriver aux honneurs et aux richesses, il trouvait la réponse que leurs frères des Débats n’osaient donner. Cette réponse, M. Thiers l'avait audacieusement livrée dans /e Na'ional le 6 mai 1830. Alors toutes ses doctrines fausses ou perverses n'étaient qu'en germe. Il n'y avait ni promesse de liberté d'enseignement ni déclaration implicite que l’enfant appartient à l'Etat avant d'ap-