ANT OS RUES
partenir à la famille, et M. Thiers, cependant, s’écriait : « Nous ne croyions pas qu'un Corps qui à tant d'adversaires et dont
l'existence est si chancelante pût avoir la témérité d'appeler la
discussion sur son illégalité. Etre monopoleur et inique.. le
corps enseignant n'est pas de force à soutenir tant d'abus à la fois. » M. Thiers ne se connaissait pas encore lui-même ; 1l ne
connaissait pas surtout l'Université. Elle était impuissante à pa-
rer les coups d'un jouteur ne marchant au combat qu'appuyé sur
les blasphèmes, sur les textes, sur les propositions, sur les théo -
ries des chefs et des principaux agrégés du corps enseignant. On accusa les Jésuites de Lyon d’avoir fourni les matériaux de l’ouvrage de l'abbé Des Garets; on désigna même quelques Pères nominativement. Ce n'était pas démontrer d'une manière invincible la fausseté du livre ou en paralyser l'effet. Les hérauts d'armes de l'Université jugèrent bientôt qu’ils faisaient fausse route. Il devenait impossible d’expliquer et d’atténuer leurs tristes doctrines, ne respectant pas plus la liberté humaine que les croyances catholiques ; on s’efforça de déplacer la question.
Comme dans chaque œuvre, où la polémique domine et où
souvent la colère a dû bouillonner au cœur de l'écrivain probe, il s'était glissé quelques phrases trop vives, nuisant à l’ensemble sans offrir un avantage de détail. Ces mots amers, dont la philosophie, la tribune et le journalisme surtout ne furent jamais avares, étaient égarés dans le Honopole. On les recueillit avec affectation : on les encadra dans des articles artistement combirés ; on les tortura, afin d'en extraire l'outrage provoqué par un débordement de principes antisociaux ; puis, en taisant les foudroyantes citations de l'abbé Des Garets, on le dénonça comme un diffamateur aux gages de la Société de Jésus. On ne pouvait répliquer à ses arguments d'une manière péremptoire : on transforma sa plume en stylet de fanatique, s’attaquant aux gloires les plus pures de l’enseignement. Il avait presque toujours discuté, on renouvela en sa faveur le système que Voltaire employait contre ses adversaires. La raison et la vérité étaient pour lui; on tâcha de l’écraser sous le persiflage.
Les professeurs du Collége de France et de la Sorbonne, qui guerroyaient depuis longtemps contre la Religion et la Société
de Jésus recommencèrent, dans leurs chaires patentées, ainsi que dans les journaux, un feu roulant d'invectives, de sarcasmes et de mensonges enthousiastes. MM. Michelet, Libri et Quinet furent les Pierre-l'Ermite de cette singulière croisade. L'un poursuivit les Jésuites avec la crédulité d’un honnête homme devenu maniaque ; l’autre, réfugié italien 1, mit au service des feuilles hebdomadaires ses haines antisacerdotales. Proscrit lui-même, il appela la proscription sur la tête de quelques citoyens français qui, par l'impôt, contribuaient à lui payer une hospitalité trop magnifiquement rentée. Le troisième ne chercha qu'à faire un peu de bruit autour de sa tribune délaissée. Il enivra d’éloges boursouflés la jeunesse des écoles rémunérant ses flatteries par - des applaudissements convenus ; il lui prépara chaque jour un triomphe, afin de la forcer à lui accorder une petite ovation.
s’improvisa thaumaturge à la recherche d’une nouvelle religion et du texte altéré des Constitutions de l'Ordre de Jésus. Ces hommes ne parlaient pas, n'écrivaient pas comme des rhéteurs
isolés. Ils semblaient enseigner au nom de l'Etat ; le bruit que
les journaux dynastiques faisaient de leur gloire éphémère ten- dait à accréditer cette opinion. Ce n’est donc pas en leur qualité d'historiens ou de poëtes, mais de professeurs au Collége de France, quil nous importe de juger l'œuvre commune. Pour fure sainement apprécier M. Michelet, il n'y a qu'un moyen aussi naturel que concluant : il faut le citer. Dans sa cinquième leçon il disait ? : « Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier dans mon travail, enfermé entre Louis XI et Charles-le- Téméraire, et fort occupé de les accorder..…. lorsque, entendant à mes vitres ce “grand vol de chauve-souris, 1l m'a bien fallu mettre la tête à la fenêtre et regarder ce qui se passait. Qu'ai-je vu? Le néant qui prend ppppempion du monde... et le monde qui se laisse faire, le monde qui s'en va flottant comme sur le radeau de /« Méduse, et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau, qui fait signe. à l'avenir? à la voile de salut? Non, mais à l'abime, au
‘ Après la condamnation infamante qui a frappé M. Libri, et qui l’a dégradé mème de Ja Légion-d’Honneur, nous ne croyons pas devoir ajouter une nouvelle flétrissure à (outes les houtes de cet homme.
2 Des Jésuiles, p. 87.
vide. L’abime murmure doucement : Venez à moi, que craignezvous? Ne voyez-vous pas que je ne suis rien...»
Puis, dans la sixième leçon, s'adressant aux Jésuites ! : « Vous avez quarante mille chaires que vous faites parler de gré ou de force. Vous avez cent mille confessionnaux d'où vous remuez la famille; vous tenez dans la main ce qui est la base de la famille ; vous tenez la mère : l'enfant n’est qu'un accessoire... Et que ferait le père quand elle rentre éperdue, qu’elle se jette en ses bras en criant : « Je suis damnée! » Vous êtes sûrs que le lendemain il vous livrera son fils. Vingt mille enfants dans vos petits Séminaires, deux cent mille tout-à-l'heure dans les écoles que vous gouvernez ! des millions de femmes qui n’agissent que par vous ! »
Tels étaient les leçons que l'Etat laissait donner à la jeunesse catholique du royaume. M. Quinet, de son côté, et dans le même temps, s’attaquait systématiquement à la Compagnie de Jésus. En s'appuyant sur des textes tronqués, défigurés ou falsifiés, il instruisait le procès des Exercices de saint Ignace et des Constitutions : la vie morale, spirituelle, affirmait-il ?, est tarie dans cette loi. Feuilletez-la de bonne foi, sans arrièrepensée; demandez-vous, si vous le voulez, à chaque page, si c'est la parole de Dieu qui sert de fondement à cet échafaudage. Pour que cela fût, il faudrait au moins que le nom de Dieu fût prononcé, et J'atteste que c’est celui qui y paraît le plus rarement 3. Le fondateur se fie beaucoup aux combinaisons industrieuses, très-peu aux ressources de l’âme, et dans cette règle de la Société de Jésus, tout se trouve, excepté la confiance dans la parole et le nom de Jésus-Christ. »
Pascal avait altéré les textes des casuistes de la Compagnie et produit un ouvrage plein de merveilleuse malice. M. Quinet es-
1 Des Jésuiles, p. 409.
2 Ibidem, p. 197.
3 Cette accusation a quelque chose de matériel qui permet de Ja saisir et d’y répondre. Les éditeurs de la nouville traduction des Constitutions de l'Ordre de Jésus, publiée chez Paulin (Paris, 4842), sont les adversaires des Jésuiles, et néanmoins ils avouent, à la page 470, que le nom de Dieu revient plus de-cinq cents fois dans les Constitulions. Or, dans l’édition de Prague de 4757, les mêmes Conslitutions, avec l'examen général qui les précède, sont renfermées dans cent quarante huit pages, d’où il résulle que le nom de Dieu se tiouve à peu près répété quatre ou cinq fois dans chaque page.
saya de s’atteler au même char; mais, pour se faire pardonner ces supercheries, il fallait le génie et l'esprit des Provinciales. Par malheur, M. Quinet n'eut que la bonne volonté. « Je vois, professait-1l dans sa sixième leçon ?, de longues ordonnance, sur la philosophie. Je suis curieux de savoir ce que peut être la philosophie du Jésuitisme.. Ce qui brille dans ce programme ? et ce qu'on ne peut y faire entrer, c'est l'habileté à éloigner tous les grands sujets pour ne maintenir que les petits. Devine-
riez-vous jamais de qui d’abord il est défendu de parler dans la
" Des Jésuites, p.265.
2 Les ordonnances dont M. Quinet a tiré un si étrange parti ont été étudiées par nous avec autant de soin que les faits eux-mêmes; il ne nous sera donc pas difficile de redresser les erreurs du docte Universitaire.
Quelques Pères de la Société s’élaient plaints dans les vinie et 1x° Congrégations Générales que plusieurs régents de philosophie s’écartaient de leurs programmes, soit en traitant certains sujets du domaine théologique, soit en perdant le temps à établir des discussions oiseuses sur des subtilités et des arguties de l’école. La Compagnie de Jésus n’était pas si tolérante que le Coilége de France; elle ne laissait pas à ses professeurs le droit de vagabondage; elle voulait que chacun se renfermât dans le plan même de son cours, afin que tout tendit au but commun. La ixe Congrégation, tenue en 1649, invite le Père Piccolomini, qui vient d’être élu Général, à porter remède au mal en faisant rentrer les maîtres dans les limites de leur programme. Piccolomini, en 1651, adressa aux Supérieurs l’ordonnance que M. Quinet dénature. Elle est insérée dans l’Institut à la suite du Ratio studiorumn, et nous devons montrer de quelle manière M. Quinel en a abusé.
Ces paroles : Quæstiones de Deo... prætereantur, sont extraites de la règle II du professeur de philosophie ({nstit. Soc. Jes., (. 11, p. 194), et au lieu de cette formule presque athée : Les questions touchant Dieu doivent étre omises, dont J’Universitaire éclectique se fait une arme, on lit sur le texte original : « Dans la métaphysique, en traitant de Dieu et des intelligences, il faut passer les questions qui dépendent en tout ou en grande partie de la révélation. »
Quant à l’accusation de ne pas permettre qu’on s’arréte à l’idée de l’Etre plus de trois où quatre jours, M. Quinet s’est servi du même procédé de soustraction. Dans l'ordonnance du Père Piccolomini, on ne trouve pas idea Entis, l’idée de Etre seulement, mais lEtre de raison, Ens rationis, ce qui constitue la plus notable de toutes les différences; car l'Etre c’est Dieu, et l’Etre de raison est une de ces subtilités scolastiques dont s’occupaient les philosophes du moyen àge.
Le texte relatif au silence sur la pensée de la substance a été soumis aux mêmes mutilations que les précédents. Nous le rétablissons en entier : « Que les professeurs ne parlent pas de la substance ou Elre surnaturel, De substantià vel Ente supernaturali, lorsqu'ils expliqueront le prédicament de la substance. »
Dans le langage de l'Ecole, ce mot prédicament a le même sens que celui de catégorie.
La dernière recommandation de Piccolomini relative aux principes n’a pas été plus heureuse sous la plume de M. Quinet. On lit dans l’ordonnance : « Que le préfet des études prenne garde qu’à l'occasion des principes des causes, les pro’esseurs n’entrent dans la question des principes et des processions divines, » C’est tout simplement défendre aux régents de philosophie naturelle de s’immiscer dans les questious théologiques et surnaturelles qui regardent la Sainte-Trinité. Toutes les autres citations de M. Quinet reposent sur la même base. Elles rentrent dans ce précepte général qui oblige les professeurs de philosophie à ne pas empiéter sur le domaine de la théologie : « Ne ad ea tractanda digrediantur que theologici instituti propria sunt. » Ë
philosophie du Jésuitisme ? il faut premiérement ne s'occuper que lé moins possible de Dieu, et même n’en pas parler du tout. Qucæstiones de Deo.. prætereantur. Que l'on ne s'arrête pas à l'idée de l’Etre plus de trois ou quatre jours. Quant à la pensée de la substance , il faut absolument n’en rien dire, neh1l dicant ; surtout bien éviter de traiter des principes, et par-dessus tout s'abstenir, tant ici qu'ailleurs, multo vero magis abstinendum , de s'occuper en rien ni de la cause première, ni de la liberté, ni de l'éternité de Dieu.
» Qu'ils ne disent rien ! qu’ils ne fassent rien ! Paroles sacraimentelles qui reviennent sans cesse et forment tout l'esprit de cette méthode philosophique. Qu'ils passent sans examiner, non examinando. C'est le fond de la théorie. Concevez-vous un moment ce que pouvait être cette prétendue science de l'esprit décapitée, dépossédée de l’idée de cause, de substance et même.de Dieu, c'est-à-dire de tout ce qui en fait la grandeur ? »
Dans ces débauches de l'intelligence universitaire, ameutant les passions sur les bancs du Collége de France, il y eut pour les esprits honnêtes quelque chose de profondément triste. Ils déplorérent cet abus de la science et de la parole ! que le gouverne-
1 M. Lherminier, professeur lui-même au Collége de France, a, dans {a Revue des Deux-Mondes du 45 octobre 1843, porté un jugement impartial sur ses deux collègues : « Nous pouvons, dit-il à la page 482, parler en toute liberté des Jésuiles de MM. Michelet et Quinet. La publication a réussi; le coup a porté, trop bien peut-être. Les deux auteurs ne s’étonneront pas que, tout en défendant les mêmes principes, la liberté de l’esprit humain, nous ne parlagions pas toutes leurs opinions.
» Entrant pour la première fois dans la polémique, M. Michelet s’y est lancé à corps perdu, el il s’est mis à combattre avec une animation {out-à-fait extraordinaire, La vivacité des exclamations de M. Michelet, la franchise de ses exagérations, tout, jusqu’au désordre de son style, montre combien il est sincère et convaincu ; mais, qu’il nous permette de le lui dire, ni la nature de son esprit, ni le genre de son talent ne le destinent à la polémique. Pour bien combattre, il faut moins d’emportement. L'esprit n’est véritablement puissant dans la polémique que lorsqu’il est maître de lui-même et de sa colère; les combattants novices sont toujours en fureur ; athlète expérimenté res{e calme,il prend son temps, choisit son terrain el frappe avec discernement. Enfin il est d’autant plus redoutable à ses adversaires qu’il leur fait équitablement leur part, et qu’il a pour eux une désespérante cl magnanime justice, En lisant ce que M. Michelet a écrit contre les Jésuites, on se surprend parfois à prendre contre lui leur défense : à coup sùr ce n’est pas la l'effet qu’il a voulu produire...
» Ici me revient en mémoire cetle phrase de M. Michelet : « On a dit que je » défendais, on a dit que j'attendais. Ni l’un ni l’autre... j’enseigne. » Faut-il sous- . crire à cette prétention? Alors la critique historique serait obligée d’être plus sévère, car elle aurait à demander compte à l’écrivain de ses jugements, si incom-
ment se condamnait à ne pas réprimer ; mais tous les échappés des Facultés du royaume étaient descendus dans l'arène. Ils jetaient à la publicité leurs noms ignorés, leurs écrits encore plus inconnus que leurs noms. A l’instant même la presse leur décernait une couronne murale. Ils furent de grands, d’ingénieux écrivains par cela seul qu’ils délayérent dans un langage aussi plein de violence que d’incorrections grammaticales les naïves apostrophes d'Etienne Pasquier, les éloquentes accusations des Arnauld et les spirituelles calomnies de Pascal.
L'Ordre de Jésus était mis en cause; on ne tarda pas à faire intervenir l'Episcopat. Le Clergé et les familles chrétiennes réclamaient à haute voix les libertés promises ; la Révolution et l’Université leur répondirent par des injures ou par des menaces d’un éternel despotisme. L’Episcopat, les pères de famille et les
plets et si passionnés. M. Michelet se fait illusion à lui-même dans les leçons qu’il a publiées : ce n’est pas l’histoire, c’est la polémique qui est présente, polémique dont le retentissement et l’àäpreté placent désormais M. Michelet dans les rangs des plus ardents adversaires du Catholicisme. »
A la page 184, M. Lherminier juge ainsi M. Quinet :
« Ce n’est pas M. Quinet qui se défendra d’avoir fait de la polémique dans ses remarquables leçons. On s’aperçoit en les lisant que les attaques qui ont si fort surpris M. Michelet et l'ont troublé outre mesure n’ont pas trop déplu à l’auteur d’Ahasvérus. 11 a compris sur-le-champ le parti qu’on en pouvait tirer pour traiter avec applaudissement des questions que les passions ecclésiastiques remet- {aient à l’ordre du jour...
» C’est l'Evangile à la main que M. Quinet attaque les Jésuites. Il oppose leur doctrine à l'esprit de liberté chrétienne, et il demande ce qu’il y a de commun entre le Christ et Loyola. Notre auteur a pensé, non sans raison, qu’il aurait beaucoup de force en parlant au nom d’un spiritualisme s’inspirant de l’Evangile. Toutefois cette silualion, si elle a ses avantages, a aussi ses inconvénients. En effet, les Catholiques répondront à M. Quinet : Vous parlez en Protestant. Les mêmes raisons par lesquelles vous. condamnez les Jésuites peuvent s'appliquer à la Religion catholique elle-même, à ses développements, à sa Constitution, à Ja Papauté.. Vouloir mettre les Jésuites en dehors du Christianisme est une chose plus spécieuse que solide, C’est aussi plutôt penser en religionnaire qu’en politique et en philosophe.
» Nous regretions que M. Quinet n’ait pas accordé plus de temps à l’examen des Constilutions des Jésuites. Nous eussions désiré aussi que, tout en s’aulorisant de la bulle de Clément XIV qui supprimait les Jésuites, M. Quinet examinàl les causes qui avaient pu déterminer le Pape à ce grand coup d’Elat que ne tardèrent pas à déplorer les plus fidèles soutiens de l'Eglise. Au surplus, sans recourir à des {émoignages catholiques, Jean de Müller, historien protestant, ne craint pas, dans son impartialité, de terminer le chapitre qu’il a consacré à la cour de Rome et à la Compagnie de Jésus par ces paroles : « Les sages ne tardèrent pas à penser . » qu'avec les Jésuites était tombée une barrière nécessaire et commune à tous » Jes pouvoirs *. » 11 y a tout un ordre de considérations politiques dont l'absence est sensible dans les chaleureux développements de M. Quinet, »
* Histoire universelle de Jean Müiler, livre xxur, chap. 1x de l’édit. allemande de 1817. Tubingue.
Jésuites exposaient leurs plaintes avec moins de rudesse que M. Ledru-Rollin, député radical ; ils ne disaient pas comme lui au mois de janvier 1844 : « Existe-t-il une souffrance plus grande pour l'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l'enfance traînée violemment dans un camp ennemi et pour servir l'ennemi? » Lamartine, le Protestant Agénor de Gasparin, les publicistes et les journaux eurent le droit de flétrir la servitude intellectuelle que l'éclectisme faisait peser sur la France; ce droit fut dénié aux Pasteurs des âmes, aux Prêtres à qui est confiée la mission d'enseigner. Ils accusaient plutôt avec douleur qu'avec passion. À ces hommes dont les vertus sont une des gloires de la nation, les pamphlétaires de l'Université se mirent à prêcher la morale dans des feuilletons immoraux. Au fond de quelques ouvrages latins destinés à révéler à la pureté du prêtre les crimes ou les vices qu'il doit combattre au tribunal de la pénitence, ils cherchèrent une image obscène, et on les entendit pousser des cris de moqueuse pudeur, comme si la luxure découlait à pleins bords de l’enseignement théologique.
Pendant ce temps, les disciples de Loyola laissaient l'orage s’amoncelcr sur leurs têtes ; puis, retirés dans leurs maisons de Paris ct des Provinces, ils s’étonnaient de l’omnipotence qu'on leur attribuait. Les choses furent poussées si loin que les chefs de l’Institut crurent devoir une explication publique.
Il y avait parmi eux un orateur dont la voix était connue, dont le, loyales et chaleureuses inspirations avaient souvent excité dans les âmes des sentiments d’admiration et de respect. Le Père Xavier de Ravignan fut chargé d'apprendre au monde ce que c'élait en réalité qu'un désuite. Sa parole retentissait dans les chaires, elle fécondait partout des germes de salut. Son nom même, en une occasion solennelle, frappa les voûtes de l’Académie française, et il y fut justement glorifié par le chancelier de France. Le 8 décembre 1842, jour de sa réception à l'Académie comme successeur de l’Évèque d'Hermopolis, le duc Pasquier, le descendant d'Etienne Pasquier, eut le bon goût de répudier un rôle d'accusateur sans preuves qu'il trouvait dans ses traditions de
DE LA COMPAGNIE DE JESUS. dre
famille; et, au moment où les pouvoirs de l'Etat, ligués avec les écrivains irréligieux, apportaient chacun sa pierre pour écraser la Compagnie de Jésus, lui l'honora dans l’un de ses membres.
« Il fut, disait-il en parlant de Frayssinous, sacré à Issy, et le premier usage qu'il fit, en descendant de l'autel, des droits que l'Episcopat venait de lui conférer, eut lieu à l’occasion d'un jeune Néophyte qui était depuis quelque temps l'objet de ses soins particuliers, qu'il tonsura, auquel 1l adressa de touchantes, de prophétiques paroles, et dont la vocation devait être bien prononcée, car il renonçait, pour la suivre, à une carrière où ses débuts avaient été marqués par de brillants succès. C'était l'abbé de Ravignan.
» Et voila qu'au mois de février 1839, monseigneur l'Evêque d'Hermopolis, courbé sous le poids des années, mais toujours plein de cette vie qui se puise dans les plus hautes facultés de l'âme, est aussi dans l’Église de Notre-Dame, en face de la chaire où va paraître l’orateur dont la voix, depuis que la sienne a cessé de se faire entendre, est en possession de remuer les âmes et d’entrainer les convictions avec une puissance qu'aucun autre peut-être n'exerce au même degré, et cet orateur qui semble avoir recueilli son héritage tout enter, c'est le Néophyte d'Issy, c'est cet abbé de Ravignan auquel il imposait les mains en 1822. Son apostolat a décidément passé sur la tête de son disciple. Admirable succession, profitable à tout le monde, et où le bonheur de celui qui la recueille ne pourrait être surpassé que par le bonheur de celui qu'il l’a transmise. »
. Le Jésuite Ravignan avait obtenu à Notre-Dame de Paris de plus beaux triomphes que celui-là. Le 16 avril 1843, il avait vu, comme il voit chaque année au jour de Pâque:, une foule d’hommes de tout rang et de tout âge, confondus dans la grande égalité chrétienne, s'approcher de la sainte table, et sa voix, qui avait inspiré à tant de cœurs le sentiment catholique, faisait vibrer de saintes paroles. Il s’écriait : « Gette multitude pressée autour de la Chaire sacrée, sous ces antiques voûtes, est la protestation la plus énergique contre le philosophisme du dix-huitième siècle. » Un journal mimstériel, le Globe, constatait lui-même cette victoire du dJésuite. « L'on ne saurait dire, comme on l'a tant de
fois répété, publiait-il dans son numéro du lendemain, que la Religion catholique est la Religion des faibles, des ignorants et des vieillards. Ces objections tombent en présence de la foule qui se pressait hier dans la vieille basilique; car ces hommes pieusement réunis étaient des militaires, des gens du monde bien connus, des membres de l’Institut, des légionnaires, des médecins, des élèves de l'Ecole Polytechnique, des élèves en médecine, des élèves en droit, des élèves de l'Ecole normale, ete. La jeunesse studieuse à laquelle on ne déniera probablement ni le savoir ni l'intelligence, et à laquelle personne sans doute n'avait caché les doctrines du dernier siècle, hbre de choisir entre les maximes désespérantes du scepticisme et de l'erreur, ou les consolations de la vérité, est entrée franchement dans les antiques voies du Cätholicisme, et nous l’en félicitons. Nous en félicitons encore plus le pays; car cette génération nouvelle, ramenée nécessairement à des pensées d'ordre et d’honnêteté par les principes évangéliques, se répandra dans toutes les parties de la France; c’est elle qui doit peupler les universités, les facultés, les cours judiciaires, l'armée, les barreaux; elle ne peut manquer d'y répandre l'irrésistble influence du savoir uni à la vertu. »
Tel fut le Père que la Compagnie choisit pour interprète. Jusqu'alors les enfants de saint Ignace avaient jugé prudent de n'être Jésuites que dans leur for intérieur. Ce nom est exposé aux anathèmes, il peut servir de titre de proscription ; l’orateur chrétien s'en empare avec amour. Son opuscule était une réponse aux imputations dont l'Ordre de Jésus se voyait l'objet, un résumé aussi lumineux qu'éloquent de ses moyens et de sa fin. Ravignan s'exprimait ainsi dans son introduction ! : |
« Qu’avons-nous fait, qu'avons-nous dit, nous Prêtres de la Compagnie de Jésus? d’où vient ce bruit? d'où naissent tant d'orages? Comment donc sommes-nous devenus de nouveau l'objet de tant de haines, le but de tant d'attaques, la cause de tant de craintes ?
» Vous qui appelez sur nous, sur des Prêtres , sur des Français,
‘ De l’existence de l’Institut des Jésuites, par le Révérend Père de Ravignan, de la Compagnie de Jésus, p. 43.
sur des citoyens libres et dévoués, toute la rigueur des proscriptions , nous connaissez-vous? nous avez-vous VUS, nous avezvous entendus ?
» Quelle parole sortie de notre bouche a compromis la tranquilité publique et le respect dû aux lois? Cependant nos deux cents voix ont retenti dans un grand nombre de Chaires, depuis les cités les plus populeuses jusqu’aux plus humbles hameaux ?
», Où sont les autorités civiles qui nous accusent? où sont les autorités ecclésiastiques qui nous condamnent?
» Un fait répréhensible et positif est-il imputé à l'un d’entre nous ?
» Des préventions, des susceptibilités, des présomptions ne suffisent pas; elles ne sauraient lenir lieu ni des faits ni des preuves ; et la culpabilité d’une Société ne peut avoir une expression pratique et juste que dans les fautes de ceux qui la composent. À ceux-ci, aux individus, appartiennent l’action, le crime, la vertu.
» Quels sont parmi nous les coupables ?
» La vie, l'influence politique nous sont étrangères ; serviteurs de l'Eglise, nous vivons et poursuivons avec elle dans tous les temps et dans tous les lieux, sous tous les genres de gouvernement, l'œuvre du ministère évangélique.
» On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France; qu’en sait-on? Pourquoi le serions-nous ?
» Et quand nous sommes les seuls menacés, ou même les seuls exclus des bienfaits d’une législation libérale, comment nous traduire en oppresseurs ?
» Le ridicule n'est-il pas égal à l'injustice ? »
Le Père de Ravignan concluait en ces termes ! :
« Ou je me trompe, ou, après cet exposé, le lecteur de bonne foi concevra comment un Magistrat, un Français, un homme du dix-neuvième siècle, a pu librement, consciencieusement se faire Jésuite sans abdiquer pour cela sa raison, sans renoncer à son temps et à son pays.
» Non, il n'a pas abdiqué sa raison, parce qu’il l’a mise dans
! Jbidem, p. 454.
Le port à l'abri de l'orage, sous la garde assurée du principe tutélaire de l'autorité.
» Non, 1l n'a pas renoncé à son pays. Il est bien vrai que la charité catholique, embrassant dans son ardente expansion l’humanité tout entière, met au cœur de ses apôtres un dévouement plus étendu que celui du patriotisme ; il est vrai encore que le Missionnaire , allant porter la lumière de la Foi à ses frères 1dolâtres de la Corée ou des solitudes de l'Amérique, risque parfois, en présence des intérêts immortels, d'oublier les intérêts d'un Jour qui s’agitent au sein de sa patrie. Mais oublie-t-il pour cela sa patrie elle-même? Cesse-t-il d’en porter la douce image dans son cœur ? cesse-t-il de prier pour sa félicité ? cesse-t-1l d'invoquer les bénédictions du Très-Haut sur ceux qui portent le pesant fardeau du gouvernement des peuples ?
» Oh! ils ne savent pas, ces hommes qui interdisent au Jésuite l'amour de son pays, quelle délicieuse émotion de Joie il éprouve en retrouvant parmi les tribus sauvages du Nouveau-Monde quelques-uns des sons de sa langue natale, ou en entendant dans les mers de la Chine et du Japon le lointain retentissement de la gloire de ses armes!
» Et la France nous serait moins chère, à nous, qui ne l’avons pas quittée! Nous ne serions pas fiers de ses triomphes dans la paix comme dans la guerre, de son génie pour les lettres et pour les arts, de ses hardies conquêtes dans le domaine de la science et dans les régions nouvellement ouvertes à l’industrie! Nous n’aimerions pas en elle le vrai foyer de la civilisation chrétienne! Nous ne serions pas heureux des ineffables consolations qu'aujourd’'hui encore elle donne à l'Eglise?
» Non, il n'a pas renoncé à son siécle... Il est bien vrai que nous n’appelons pas du nom d'amélioration et de progrès tout ce que la sagesse moderne en son orgueil décore de ces titres pompeux ; il est bien vrai que nous n’attendons pas de l'avenir une Religion plus parfaite que la Religion de notre Seigneur Jésus- Christ, et que l'humanité fécondée par les systèmes ne nous paraît pas en travail d’une êre indéfinie de vertu et de bonheur.
» Mais, sous cette autorité immuable de la Foi, nous n’en apparlenons pas moins à notre temps par nos idées et par nos cœurs,
et surtout nous le connaissons mieux qu'on ne se plait à le croire.
» Aussi, ne nous est-il jamais venu en pensée que deux cents pauvres ouvriers évangéliques, distribués sur la vaste étendue du territoire de la France, pussent se proposer, en des jours comme ceux-ci, d'y établir ce qu'on n'a pas eu honte de nommer leur domination. ,
» Cet anachronisme n'est pas le nôtre, il est celui de nos adversaires. Parce qu'il y a deux siécles, la Compagnie de Jésus a pu entreprendre sur une terre vierge, parmi les peuplades qui naissalent à la civilisation, de réaliser le règne de l'Evangile, on nous suppose aujourd'hui l'absurde projet de régner sur la France. Ce serait un rêve d'insensés... Mais, encore un coup, il n’est pas le nôtre; nous le renvoyons aux cerveaux malades de ceux qui se sont faits nos ennemis.
» À les en croire, une partie de cette œuvre serait déjà accomplie, et l'Eglise de France, ayant abjuré ses vieilles traditions, subirait tout entière le joug des influences ultramontaines.
» Faut-il donc que nous soyons obligés de renvoyer aux leçons de l’histoire ceux qui aiment tant à se servir contre nous de son autorité? Ils oublient donc ce qui s’est passé depuis soixante ans... Grâce à Dieu! l'Episcopat français en a gardé meilleure mémoire ; il a compris qu'après de semblables épreuves, 1l ne fallait pas, par des controverses désormais sans objet, faire courir à l'Unité de nouveaux périls; il s’est réuni, il s’est serré tout entier, confondu en un seul corps et en une seule âme, autour de la Chaire de saint Pierre, et il a répété, d’une voix unanime, les immortelles paroles de Bossuet : « Sainte Eglise Romaine, mère des Eglisesset mère de tous les Fidèles, Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même Foi et dans la même charité, nous tiendrons toujours à ton Unité par le fond de nos entrailles. Si je t'oublie, Eglise Romaine, puissé-je m'oublier moi-même ! »
» Et moi aussi, humble soldat de l'Unité catholique, c’est pour lui donner, s’il était possible, plus intimement et plus complétement mon âme et ma vie tout entière, que Je suis allé chercher une place obscure dans les rangs de la Compagnie de Jésus.
» Dans l’état où je voyais la sainte Religion de mon maître en
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ce monde, après la grande guerre déclarée à Jésus-Christ par l'incrédulité du dix-huitième siècle, la Catholicité m’apparaissait comme une armée rangée en bataille sur un front d'une vaste étendue, pour faire face de toutes parts à l'impiété et à l'erreur, et porter secours à la société en péril. Il n’y avait plus de camps divers ni de drapeaux divisés.
» Au centre, je voyais la Chaire de saint Pierre dans sa majestueuse immobilité, et auprès d'elle, au premier rang du dévouement et de la fidélité courageuse, l'Eglise de France avec ses Evèques et ses Prêtres, belle et forte encore malgré les jours de malheur.
» Certes, en m’enrôlant sous la bannière du saint fondateur de la Compagnie de Jésus, je n'ai pas prétendu me séparer de la milice sacrée de mon pays; simple combattant, j'ai pris seulement un autre poste dans la même armée. »
Ce livre, auquel était jointe une savante consultation de M. de Vatimesnil, l’ancien ministre de l'instruction publique en 1828, fut un événement. Il plaçait la question sur le terram que les Jésuites n'avaient jamais déserté. Aux yeux des gens de bonne foi, il les rendait forts de leur faiblesse, peut-être aussi de cette inertie trop résignée que leurs amis ne cessaient de stimuler, et que leurs adversaires transformatent en un inexplicable besoin d'action et d'autorité. Le Père Cahour publia de son côté son ingéuieux ouvrage : Des Jésuiles, par un Jésuite. Dans ce long conflit, ils ne poussérent pas plus loin la démonstration de la vérité. [ls l'avaient dite de deux manières différentes : ici avec effusion, là avec esprit. Ils laissérent à l'Episcopat, au Clergé, aux orateurs et aux écrivains indépendants le soin de les venger. L'Université s'était flattée de l'espoir qu’elle aurait enfin raison de cette Compagnie, dont le succès lui semblait un remords et un péril. Les rhéteurs et les sophistes appelaient à leur aide tous les hommes dont le nom passait pour une autorité ; 1ls les enrôlaient de gré ou de force. Mais plus d’une fois l'Institut de Jésus trouva dans les intelligences d'élite une justice que la médiocrité lui déniait. Il existait encore à cette époque un vieux philosophe, un célébre orateur qui avait gouverné l’Université. Il se faisait gloire d'avoir formé par ses leçons et par ses discours toute la
génération libérale. Royer-Collard, du fond de la retraite où il achevait sa vie, entendit les clameurs retentissant autour des Përes. [l prit en pitié ces violences, et écrivit le 45 février 1844 à Xavier de Ravignan : « Votre éloquent plaidoyer pour l'Znstitut des Jésuites me fait comprendre l'énergie de cette création extraordinaire et la puissance qu'elle a exercée. Autant qu'on peut comparer les cheses les plus dissemblables, on pourrait dire qu’à la distance de la terre au ciel, Lycurgue et Sparte sont le berceau de saint Ignace. Sparte a passé, les Jésuites ne passeront pas. Ils ont un principe d’immortalité dans le Christianisme ( dans les passions guerrières de l’homme. »
Pour colorer ses résistances à la loi sur la liberté de l’enseignement, l'Université montrait les Jésuites envahissant les écoles et y implantant leurs doctrines avec l'Inquisition. Ils se tenaient à l'écart de toute intrigue politique. Le duc de Bordeaux, dans son voyage d'Angleterre, va visiter le collége de Sainte-Marie d'Oscott. Sur-le-champ , le Messager et le Journal des Débats annoncent que les Jésuites ont reçu ce prince avec des honneurs imaccoutumés. Le docteur Wiseman, évêque de Mélipotame et directeur de l'établissement, déclare qu’il n’y a jamais eu de Përes de la Société à Oscott. Ce démenti, fondé sur un fait matériel, n'arrête pas la calomnie. Il faut à tout prix mêler les Jésuites à la flétrissure que les députés dynastiques prétendent infliger à ceux de leurs collègues qui sont allés porter au petit-fils de Henri [V l'hommage d’un respectueux souvenir.
La tempête battait les disciples de l'Institut ; M. Villemain, ministre de l’Instruction publique, saisit ce moment pour présenter son projet de loi sur l’enseignement. Ce projet accuse de funestes tendances ; 1l prend contre le Clergé d’injurieuses précautions, et, tout en consacrant une dérisoire liberté, il fraie une voie plus large que jamais au despotisme universitaire. L'Episcopat ne pouvait rester spectateur indifférent de ces luttes dans lesquelles se joue l’avenir du royaume très-chrétien. Il avait des devoirs à remplir, il les remplit tous avec une prudence n’excluant ni la dignité ni l'énergie. Dans cette guerre acharnée faite aux Jésuites, on avait essayé de séparer la cause du Clergé de celle des Pères ; on avait dit que leur tyrannie était odieuse aux ecclésiastiques sé-
culiers, et que ces derniers ne demandaient pas mieux que de s'y soustraire. L'heure était venue ; aucun Evêque ne se fait l’écho de ces doléances. Tous combattent pour la liberté, tous rendent hommage au zèle et à la science des Jésuites, leurs coopérateurs dans les soins du ministère. L’épiscopat refusait d'accepter le rôle que lui offrait cette conspiration ourdie par l’incrédulité, on lui fit expier ce refus en le frappant de la même proscription. Les archevèques et leurs suffragants s’adressaient au roi des Français, aux assemblées législatives et à l'opinion publique pour savoir si enfin l'éducation chrétienne serait esclave ; l'Université, ayant ses porte-étendards aux deux tribunes parlementaires, répondit à ce cri de détresse par des outrages nouveaux.
Le projet de loi amena de vives discussions. D'un côté les calculs d'une peur intéressée grandirent outre mesure les Jésuites; de l’autre on apprit à la France à scruter les doctrines que les générations nouvelles devaient subir. Sous les convic-tions noblement formulées de plusieurs orateurs, en face des panthéistes de l’Université, dont les emportements dissimulaient mal la déroute, la Chambre des Parrs ne voulut pas sanctionner tout le système prohibitif invoqué par le corps enseignant comme la seule digue à opposer aux Jésuites et au Sacerdoce. Il y avait dans ce vieux sénat des magistrats, des diplomates, des administrateurs de foi et d'expérience, tels que le premierprésident Séguier, le comte Beugnot, le marquis de Barthélemy, le duc d'Harcourt, de Brigode, de Fréville et de Courtarvel; des temporiseurs qui pressentaient un désir royal sous les amendements du comte de Montalivet; des hommes plus jeunes, plus audacieux, et qui, sur les pas du comte de Montalembert ou du vicomte de Ségur-Lamoignon , exprimaient les besoins et les répugnances catholiques. L'Université avait essuyé un grave échec dans ces débats. Les chefs de l'éclectisme espérèrent que la Chambre des Députés, plus mobile, plus révolu- tionnaire contre le Clergé, saurait raviver les passions amorties et cicatriser par une loi de défiance les blessures sous lesquelles saignait encore leur orgueil. M. Thiers leur parut le plus apte à faire sortir le despotisme d’un projet de loi sur la liberté.
Sa dextérité de paroles, que les principes religieux ne gênaient
pas plus que les convictions politiques , l'abus qu'il avait fait de tous les dons de l’esprit afin de fausser l’histoire, d’énerver ou de fortifier le pouvoir selon ses caprices ou ses espérances du moment, le prestige que sa fanfaronne intelligence des affaires exerçait sur une fraction de députés s'irritant à l'aspect d’un prêtre et pâlissant d’effroi au nom de dJésuite, tout indiquait M. Thiers comme le dernier médecin de l'Université. M. Thiers seul devait la sauver par une de ses jongleries législatives. Il fut donc le confident de son martyre et le vengeur de son innocence. Il s’engagea à prouver qu’elle était plus catholique que le Saint- Siége, plus gallicane que l’Episcopat français, plus orthodoxe que l'Eglise universelle, plus désintéressée que les Jésuites dans la manière de propager l'éducation, plus morale que ces prélats et ces familles condamnant ou déplorant tant de théories subversives. Un pacte intervint entre les rhéteurs compromis et le panégyriste des excès de 1793. Les Universitaires se chargèrent de recrépir la célébrité de M. Thiers, qui a toujours besoin d’avoir à sa suite quelque entrepreneur de gloire artificielle. M. Thiers prit à forfait l’éloge de l’Université et la censure du Clergé. La proscription des enfants de Loyola fut offerte comme arrhes aux deux parties contractantes sur l'autel de la liberté d'enseignement. -
Quand il s’agit de sa personne, M. Thiers, dont les inslincts égoistes et mercantiles prennent toujours les grandes questions par les petits bouts, possède un rare talent de mise en scëne. II avait décidé dans les coulisses parlementaires qu'il serait nommé rapporteur du projet de loi sur l'instruction publique, et, désirant que son dernier coup de foudre contre la Société de Jésus fût annoncé par quelques éclairs précurseurs de la tempête, il commanda le Juif E'rrant dans les ateliers du Constitutionnel. C'était une mauvaise action en dix volumes, un outrage au bon sens ainsi qu'à la littérature, et dont, pour fermer à tout jamais la bouche à la calomnie, les Jésuites devraient imposer la lecture à leurs adversaires les plus aveugles. Le Juif Errant patrona le rapport de M. Thiers. Le rapport de M. Thiers commenta les impuretés de M. Eugène Su:. L'un se confectionna un Catholicisme de hasard , il parla de l’augurte religion de
ses pères pour tromper les simples; l’autre se créa humanitaire et socialiste dans le but de faire descendre l’imposture jusqu’au fond du cœur des artisans séduits par cette décevante pitié. Le Constitutionnel établit une solidarité qui porta malheur au romancier et à l’homme politique.
Les Jésuites avaient été subitement élevés au rang de ces puissances fatidiques que le moyen âge pressentait dans de superstitieuses terreurs. Pour donner une idée de l’effroi que leur nom provoquait, M. Michelet, s'appuyant sur les fantômes entrevus dans le délire, disait, aux applaudissements de ses auditeurs ! : « Le Jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l’écolier rapporteur transportées du Collége et du Couvent dans la société entière, quel hideux spectacle !.… tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites, c’est-àdire du haut en bas occupé à se dénoncer. La trahison au foyer même, la femme espion du mari, l'enfant de la mère... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui, qui se confessent les uns les autres et se rongent doucement. Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois d'ici tel peuple que les Jésuites enfoncent chaque jour d’un degré dans cet enfer de boues éternelles. »
À la même époque cependant, ces prêtres, qui ont un pied dans chaque famille, une oreille ouverte à tous les secrets, un espion et un dénonciateur à chaque porte, sont inopinément dépouillés par un vol domestique d’une somme de plus de 200,000 francs. Jean-Baptiste Affnaer, d'une famille belge où la probité et la religion étaient héréditaires, frappe, vers le mois de janvier 1841, à la maison de la rue des postes. Il est sans ressources, sans pain ; il se dit malheureux. Les Jésuites auxquels un ecclésiastique, son compatriote, le recommanda, l’accueillent avec charité. Il a été condamné dans la Flandre occidentale comme faussaire et banqueroutier frauduleux ; 1l cache cet épisode de sa vie, et, par d'hypocrites démonstrations, il capte peu à peu la bienveillance des disciples de l'Institut. Placé à l'économat, sous les ordres du Père Moirez, il a des appointements aussi modestes que ses fonctions ; 1l vit dans une retraite absolue qui convient,
1 Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, p. 42.
dit-il, autant à sa fortune qu’à sa piété. Tandis qu'il berce les Jésuites de son détachement des plaisirs du monde, Affnaer commence dans Paris une existence de luxe et de ruineuses prodigalités. Pour subvenir à ses folles orgies, 1l place sous sa main la caisse où sont contenus les titres de rente et les diverses valeurs servant à entretenir les Missions au-delà des mers, et à pourvoir les autres Provinces de l'Institut de tous les objets religieux ou scientifiques qu’on ne trouve qu'à Paris. Affnaer vole, 1l dépense, il vole encore, il vole toujours. Il a des chevaux, des maîtresses, des amis et une fausse clef. Il lacère les feuillets des livres de compte, il transporte, il surcharge les chiffres afin de ne pas éveiller l'attention. Pendant deux années et demie, il vécut, jusqu’au jour de sa fuite en Angleterre, sur la confiance qu'il inspira. Ces Jésuites à qui rien n'échappe, restent dans la plus complète ignorance de ce qui se passe à leur porte. Quelques maisons seulement les séparent de celle qu'Affnaer habite, il ne leur revient aucun bruit, aucun soupçon des débauches que leur argent alimente. |
Affnaer est de retour à Paris, les Jésuites ont dénoncé son larein : Affnaer est arrêté le 28 juin 1844. Ce n'était qu'un vagabond spéculant sur l’imcommensurable bonne foi de ses dupes. À peine la Justice lui a-t-elle fait subir un premier interrogatoire que le fripon se transforme en misérable. Il sait qu'il rencontrera dans la presse de complaisants échos pour reproduire ses délations. Il ne manquera pas d'appui pour étayer un échafaudage d'inpostures. La presse révolutionnaire, en effet, prend le voleur sous son patronage. Elle devient son courtisan à la geôle ; elle dramatise ses mensonges ; elle s'efforce de poétiser le rôle infâme que cet homme a joué. Elle menace la Compagnie de Jésus de toutes les révélations qu'il peut faire ; bientôt, dans le Constitutionnel, Affnaer arrive au niveau de la grandeur de M. Thiers et de la véracité de M. Sue. On lui fabrique une gloire qui éclipse momentanément celle des Cousin, des Quinet et des Dupin. Les Jésuites étaient victimes d'un de ces abus de confiance qui frappent les honnêtes gens seuls ; la presse révolutionnaire plaignit le fripon. Par la plus cynique de toutes les aberrations d'esprit, elle tenta d’accréditer les rumeurs qu’elle inventait sur un événement aussi simple.
La Justice était saisie par les Jésuites eux-mêmes : la Justice informa. Affnaer comparut enfin, les 8 et 9 avril 1845, devant la Cour d'assises de la Seine. De toute cette fantasmagorie qui avait cherché à égarer la crédulité publique, il ne resta plus alors qu'un voleur de bas étage dont le courageux réquisitoire de l'avocat général, M. de Thorigny, brisa pour jamais le masque constitutionnel. Affnaer fut flétri par le jury et oublié par les hommes qui avaient voulu le doter d’une impudence à laquelle la fermeté des magistrats le contraignit de renoncer. Pour instruire ce procès, pour démontrer que toutes les versions de l'accusé étaient autant de fables, il avait fallu que l'œil investigateur des juges d'instruction et des membres du parquet étudit les registres de la Compagnie. On descendit jusqu'aux plus minutieux détails de ses affaires. Le voleur s'était imaginé que les Jésuites ne consentiraient jamais à livrer le secret de leur existence à un pouvoir qui ne demandait pas mieux que de les saisir en faute. La publicité devait, selon lui, effrayer les Pères; ce fut cette idée qui le ramena audacieusement à Paris. On leur imputait tous les crimes ; dans le même moment, ils ouvrent aux préventions de la Magistrature le plus court chemin pour les dévoiler. La Magistrature se tut. Ce silence, en face de l'ardente hostilité des partis, est le plus significatif des éloges pour la Compagnie.
Cependant le ministère, sans cesse harcelé par les elameurs de l'opposition, résolut de sacrifier les Jésuites. Il ne les avait ni soutenus ni encouragés ; mais dominant de toute la hauteur de sa pensée philosophique ces clameurs auxquelles son protestantisme éclairé répugnait à s'associer, M. Guizot avait jusqu'alors refusé d'immoler la liberté religieuse à d’absurdes préjugés. Il ne se prêtait qu’à contre-cœur aux persécutions dont il confessait l'iniquité ; néanmoins, les choses étaient poussées si avant, qu'il fallait offrir une satisfaction quelconque à ces écrivains, à ces orateurs se blessant eux-mêmes sur le champ de bataille où ils ne rencontraient pas d’adversaires. La position des Jésuites, vivant en France comme citoyens soumis aux lois du pays, était inattaquable. On pouvait les égorger dans une émeute , leur appliquer un des cent mille décrets de proscription oubliés dans les limbes du Comité de salut public, être implacable selon le con-
seil peu libéral de M. Dupin; mais ces mesures avaient leur côté odieux ou ridicule. Le gouvernement, désintéressé dans la querelle, reculait devant de pareilles violences ; il disait avec Portalis, le savant ministre des cultes dans les premières années du règne de Napoléon! : « Les lois ne peuvent régler que les actions ; la pensée et la conscience ne sont pas du ressort des lois. L'empire sur les âmes est un genre de domination que les gouvernements humains ne connaissent pas et ne peuvent pas même connaître. Les lois ont donc fait ce qu'elles peuvent et tout ce qu’elles doivent pour la hberté humaine lorsqu'elles ont annoncé qu’elles ne reconnaîtraient et qu’elles ne sanctionneraient aucun vœu perpétuel. Elles n’ont pas d’ailleurs à s'inquiéter de ce qui n'intéresse que la conscience ; il ne leur appartient pas de forcer le retranchement impénétrable du cœur de l’homme. »
Convaincu de cette vérité, le gouvernement avait les mains hées ; 1l jugea plus opportun de demander au Saint-Siége un service que ses promesses escomptèrent à l'avance. Les Jésuites, n'existant dans le royaume qu'à l’état d'individus, de prêtres séculiers autorisés par l'Ordinaire, n’avaient rien à démêler avec les chicanes de police administrative. Ils n’appartenaient à l'Ordre de Jésus que dans leur conscience ; la loi était donc impuissante à connaître d'un vœu ou d’une intention ne se manifestant point au dehors et ne réclamant d’autres priviléges que ceux dont jouit chaque Français. Il était légalement, constitutionnellement impossible de forcerles disciples de l’Institut derrière ce rempart de la liberté mdividuelle; on crut que Rome se prêterait , sans trop de difficultés, à une complaisance. La mission de M. Rossi fut décidée.
Pellegrino Rossi, né à Massa, dans les Etats de Modène, et dont la mort si courageuse fut un glorieux démenti donné à toute sa vie, Pellegrino Rossi était un de ces condottieri de l’intelligence, n'ayant d’autre patrie que le lieu où il leur est permis d’abriter la fortune sous leur tente. Les premières années d’une vie nomade avaient vu cet italien professer des doctrines peu en harmonie ayec la foi catholique et les principes conservateurs. Un hasard, heureux pour lui, le poussa vers la France.
1 Rapport à l'Empereur (24 mars 4807).
Dans lé tournoi oratoire où la Chambre des Pairs en 1844 discuta la loi sur la liberté d'enseignement , M. Rossi s'était mêlé aux combattants de ces fameuses journées, et, quoique universitaire , il avait su prendre un rôle de modérateur. On l'avait vu s’efforcer de concentrer, de restreindre peut-être les colères dont la Société de Jésus était l’objet; et, pour faire cesser le feu, il s’exprimait en ces termes : « Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette Congrégation ; mais certes elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de l’orgueil , tellement est grande la place qu’elle a occupée depuis quelques jours dans nos débats. » à
Les Jésuites, l'Episcopat, la France, l'Église elle-même, tout cela n’était que secondaire pour M. Rossi ; son but principal était de réussir, parce que la victoire lui servait de marchepied afin d'arriver à de plus hautes destinées. À Rome, où tant de défiances surgissaient autour de lui, où un cordon sanitaire semblait lui laisser le palais Colonna pour lazaret, M. Rossi ne voulut rien voir de tout ce qui se faisait, rien entendre de tout ce qui se disait. Il ferma les yeux et les oreilles, puis, à force d'intrigues croisées , il se mit à battre en brèche la Compagnie de Jésus. M. Rossi avait longtemps vécu dans une situation précaire. L’ambition lui inspira la science de la flatterie et de la souplesse ; elle lui révéla le point vulnérable de beaucoup d’amours-propres. Il possédait La clef des passions de l'humanité ; il se servit de cet art qui déjà lui avait été si fructueux. Il lui fallait des trompettes pour répandre dans les salons les rumeurs qu'il sentait le besoin d'accréditer, les promesses que son gouvernement s’engageait à
“ratfier, les menaces qu’en cas de refus il devait faire entendre au Saint-Siége. La prélature romaine se tenait sur ses gardes; le diplomate improvisé trouva dans quelques ecclésiastiques français l’appui qui lui était dénié par le Clergé d'au-delà des monts.
Comme tous les parvenus encore peu habitués aux dignités et au pouvoir, M. Rossi, en mettant le pied sur le patrimoine de l'Eglise, avait espéré que sa présence seule aplaniraitles obstacles, et qu'il enlèverait de haute lutte la négociation dont il posait impérieusement les bases. Représentant de ce qu'en France on appelle le pays légal, M. Rossi s'était imaginé qu'il ne lui en coùû-
terait pas beaucoup pour effrayer le Saint-Siége. Les quelques prêtres aux yeux desquels il faisait briller dans un prochain avenir des mitres épiscopales et de hautes fonctions comme récompense de leur jeune dévouement l’entretenaient dans ces idées. Il crut avoir partie gagnée avant même d’avoir commencé le jeu, et il se persuada que, par courtoises subtilités ou par intimidation, il n'y aurait rien de plus aisé que d'amener à son but le Vicaire de Jésus-Christ. Le rôle de l'ambassadeur espagnol Florida- Blanca l'avait séduit. Ainsi que lui, il se croyait destiné à commander dans la capitale du monde chrétien et à imposer à un nouveau Ganganelli les volontés de son maître. Clément XIV avait fléchi sous l’audacieuse étreinte du plénipotentiaire de Charles IT, Grégoire XVI, plus calme et plus fort dans sa simplicité pleme de grandeur, n’était pas un Pontife à se laisser violenter. On prétendait en France qu'il n’y avait qu’à demander à Rome pour obtenir. Le caractère conciliant du Pape et du cardinal Lambruschini, son secrétaire d'Etat, était peint sous des traits qui faisaient présager la débilité. On ne tenait compte ni de leur amour pour la paix, ni de la condescendance que la Chaire apostolique est heureuse de témoigner dans toutes les transactions ne préjudiciant en rien aux droits de l'Eglise et à ceux de la justice. Le Pape s'était plus d’une fois montré généreux ; on rêva que cette bonté irait jusqu’à la faiblesse. Ce fut sous de tels auspices que M. Rossi entama l'affaire des Jésuites. Les Jésuites avaient, dans le Sacré-Collége , dans la Prélature et dans les divers Ordres religieux , des juges, des maîtres, des amis, des émules qui appréciaient sainement cette guerre mcompréhensible. [ls voyaient tous la Société à l’œuvre; ils l'étudiaient ; ils la suivaient dans ses luttes et dans ses travaux ; ils se rendaient un compte exact de ses progrès et de ses défaites. Sur les lieux mêmes où l’on affirmait que son action avait quelque chose d’irrésistible, ils trouvaient dans la réalité le contrepoids des mensonges. Le prisme sous lequel on faisait mouvoir l'ombre du dJésuitisme ne séduisait personne. L'expérience du passé servait de leçon à l’avenir, et, forte de l'exemple du gouvernement pontfical, Rome attendait, dans un silence plein d’équité , les terribles accusations dont M. Rossi se faisait l'organe.
Les abbés d’Isoard, de Falloux et Lacroix 1, chacun selon la mesure de ses ambitions individuelles ou de ses complaisances conciliatrices, s'étaient mis aux ordres du plénipotentiaire de l'Université. Ils n’attaquaient pas les enfants de saint Ignace; mais, tout en déplorant la malveillance dont l’Institut était l’objet, ils insinuaient que la bonne harmonie ne régnerait jamais entre la Cour apostolique et le cabinet des Tuileries, tant que satisfaction n'aurait pas été accordée à l'opinion égarée. Sur ce thème, que les aides diplomatiques de M. Rossi brodaient, suivant le caractère, l'esprit ou les impressions de ceux auxquels ils s'adressaient, on commença à donner un corps aux allégations et aux menaces que l'ambassade tenait en réserve; on lui prépara les voies. Peu de jours après, la ville pontificale se trouva placée sous l’état de siége des terreurs intéressées.
Pendant ce temps, l'Université et la presse parisienne ne cessaient de marcher à l'assaut de l'Institut de Loyola. Il importait de travailler au succès de la mission Rossi par toute espèce de combats et de persuader au Saint-Siége que, comme le royaume très-chrétien, il allait lui-même passer subitement sous la domination des Jésuites. On croyait avoir assez échauffé les imaginations et exalté les coléres ; on tenta de faire servir les Jésuites à un de ces coups de majorité législative qui ne réussissent que par lassitude. En 1840, M. Thiers avait joué la comédie de la euerre contre l'Europe entière, et il avait embastillé Paris au chant de la Marseillaise, ressuscitée pour la circonstance. En 4845, il fallait démontrer à la France qu’elle éprouvait le besoin
1 Le nom de M. l’abbé de Bonnechose, aujourd’hui évêque de Carcassonne, a disparu de cette nouvelle édition ; en voici les motifs. Après deux conférences que nous avons eues ensemble à Rome, cet ecclésiastique m’a adressé une lettre datée du 29 janvier 4847. Elle contient le passage suivant : « Il est très-vrai que j’ai pris une cerlaine part aux négociations qui, à la suite des séances de la Chambre des députés, du 2 et du 3 mai 4845, ont amené le Père Général à adopter de nouvelles mesures ; mais ce que j'ai fait, je lai fait spontanément et dans les vues les plus désintéressées. Je n’ai été Vinstrument de personne: je n’ai suivi que l'impulsion de ma conscience et je n’ai obéi qu’à des convictions résullant pour moi des événements qui se passaient sous nos yeux et qui pouvaient être diversement appréciés. On a donné à ma conduite, daus ecs conjonctures difficiles, une autre couleur. Je reconnais que de fâcheuses coïncidences se sont élevées contre moi, elon a pu de (rèsbonne foi interpréter ma démarche dans un sens défavorable, »
En présence de ces explications verbales et écrites dont la loyauté nous a paru enlière, nous avons cru devoir séparer M. l’abbé de Bonnechose des trois autres prètres français qui n’ont pas été aussi heureux que lui,
de voir les forülications se hérisser de canons. Pour enlever l'armement, M. Thiers se rua sur la Société de Jésus. Il ressentit une indignation constitutionneile en apprenant qu'il existait sous le ministère de M. Guizot autant de Jésuites sur le sol natal, que lorsqu'il était lui-même à la tête des affaires. Les 2 et 5 mai 1845, ses interpellations tinrent les députés en émot; mais le peuple ne se préoccupa nullement de ce nouveau tour de prestidigitation. Il sourit des frayeurs de M. Thiers, et surtout de ses élans de Foi. Le peuple ne daigna même pas s'étonner du péril auquel la Chambre arrachait la France. Comme ce bruit, fait à propos des enfants de saint Ignace, n’avait pour but que de distraire les esprits, on lui donna le retentissement d’une solennité nationale. C'était la vérité et la liberté de conscience que, malgré un admirable discours de M. Berryer, on immolait à une peur convenue : M. Thiers fit de la religion; M. Dupin du courage avil; M. Odillon Barrot de la vertu; M. Isambert de la pacifcation à l'égard du clergé. M. Martin (du nord), ministre de la justice et des cultes, resta seul dans son caractère. Il fut lâche.
M. Rossi avait attendu le résultat de ces séances pour entrer officiellement en campagne. Persuadé que les clameurs du Palais-Bourbon retentissent jusque dans l’intérieur du Vatican et qu'elles y sèment un effroi salutaire, il juge que l'heure est venue de porter un dernier coup. Il adresse au Saint-Siége un Memorandum, dans lequel sont relatés différents motifs que le cabinet des Tuileries fait valoir, pour prouver que l'Ordre de Jésus ne peut plus exister en France, et qu'il faut le dissoudre sans retard. Le plénipotentiure ajoute : « Que son gouvernement n’a jamais eu l'intention de chasser du Royaume ou de molester les individus qui appartiennent à la Société de Jésus; mais ne pouvant pas se dispenser d'accomplir l'engagement contracté devant la Chambre, il se verrait forcé d’user des moyens qui lui sont propres. Il enverrait aux Préfets et aux Procureurs-généraux l'ordre d'exécuter sur ce point les lois du Royaume, et, en conséquence, le pouvoir civil fermerait les maisons non-seulement des Pères Jésuites, mais aussi des autres Congrégations religieuses, excepté celles qui se trouvent légalement autorisées ; et on ne saurait, dans ce cas, empêcher les conséquences d’un
choc qui pourrait, entre autres choses, induire peut-être dans l'esprit public une confusion entre la cause des Jésuites et celle du Clergé en général. Pour éviter ces conséquences désastreuses, on demande que le Saint-Père, mterposant salutairement son autorité, veuille bien ordonner aux Pères Jésuites la dissolution des Maisons et des Noviciats qu'ils ont en France. »
À la Chambre des Députés, la question ne fut pas ainsi posée par MM. Barrot, Thiers et Dupin, ainsi acceptée par les ministres. Îl avait été entendu qu’elle serait résolue sans le Saint- Siége et malgré le Saint-Siége 1. La négociation ne pouvait donc aboutir qu'à un affront pour lui. D'un côté, on invoquait le concours du Pape; de l’autre, on proclamait à la face de l'Europe que l'on ne demandait pas mieux que de s’en passer. Le Memorandum de M. Rossi fut par cela même regardé comme non avenu. Ce silence était alarmant ; le négociateur espéra le vaincre en faisant mouvoir tous les ressorts préparés de longue main. L'esprit révolutionnaire, dans ses nuances même les plus modérées, n’a foi qu'en la force brutale. L’échafaud ou la proscription sera toujours son cernier mot. La première tentative de M. Rossi périclitait ; il chercha à la relever par des menaces, par des promesses et par des intrigues de toute nature.
Il annonçait officiellement que les Jésuites seuls étaient la cause de la guerre entre le Clergé et l'Université; qu'ils devenaient de plus en plus impopulaires? ; que leurs maisons servaient
1 Dans la séance du 3 mai 4845 (Moniteur du 4, p. 41185), M. Thiers avait proposé un ordre du jour ainsi motivé :
« La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l’Etat , passe à l’ordre du jour. »
Le Ministre de la justice, M. Martin, y avait adhéré en déclarant que « le gouvernement ne subordonnait au concours de personne l'exercice de son droit, l’exécution des lois du pays. »
M. Thiers reprend la parole : « Les circonstances, dit-il, qui avaient fait que ces lois étaient restées inexécutées, ces circonstances ont changé; il devient urgent d'appliquer ces lois. Maintenant le gouvernement qui est chargé de les exécuter doit avoir la liberté nécessaire et employer les moyens qu’il jugera les plus convenables. 11 a eu recours à Pautorité spirituelle, je l’approuve; mais à une condition, c’est que, quelle que soit la décision de l'autorité spirituelle... (Oui ! oui !) »
M. le Miuistre de l’intérieur : Ça été dit, c’est entendu.
M. Thiers : Quel que soit le succès des négociations auprès de cette autorité spirituelle, que je respecte et à laquelle je ne soumets pas les lois de mon pays, quel que soit le succès des négociations, les lois de l'Etat seront exécutées.
… De toutes parts : Oui ! oui! AR
2 Ce reproche, que tous les échos de la presse et de la tribune ont tant contribué à jeter dans la circulation, est venu échouer en France au moment même où la liberté
de foyer au Légitimisme, et qu'on les trouvait partout où éclatait un mécontentement. Si, ajoutaient le plénipotentiaire et son escouade d'agents, si le Saint-Siége ne concilie pas les intérêts de Dieu avec ceux de César, une loi fermera pour toujours l’entrée du Royaume aux enfants de saint Ignace, et cette loi s’étendra à toutes les corporations religieuses. Le gouvernement irrité fera retomber sa colère sur l'Eglise et sur le Clergé. Les esprits sont tout disposés à accepter le schisme, à se séparer du Saint- Siége. Que le pouvoir dise un mot, qu'il fasse un signe, et le Royaume très-chrétien renoncera d'entraînement à la vieille Foi catholique. Il est voisin de l'Italie; il peut y souffler ou y apaiser les tempêtes; c'est au Pape et à la Cour Romaine à décider. Qu'on sécularise les Jésuites ; qu’au moins on les sacrifie pour un temps, qu'on leur ordonne de s’éclipser durant une année, six mois peut-être, et l'âge d'or de l'Eglise de France renaîtra. Le Saint-Siége demande, et non sans de justes motifs, la révision des articles organiques ; il y en a qu'il rejette. Le gouvernement s’empressera de présenter une loi dans ce sens : Le Clergé désire que la liberté d'enseignement ne soit pas un vœu stérile. Cette liberté ne sera plus refusée ; on accordera aux Chrétiens de Syrie une protection plus efficace ; mais, — et M. Rossi ter minait toujours ainsi ses memorandum verbaux, corollaire de la note écrite, — il faut avant tout donner satisfaction aux plaintes, aux colères, aux préjugés peut-être, en sécularisant l'Ordre de Jésus.
Mise en présence de cet ultimatum, la Cour pontificale, tout en tenant compte, avec sa discrétion habituelle, des difficultés qui surgissaient autour des hommes d'Etat de France, ne se déguisa point qu'il lui restait un grand devoir à remplir. Elle pesa d'enseignement commença à devenir une vérité. À peine une loi qui laisse les pères de famille à peu près libres de choisir les maîtres qu’ils donneront à leurs enfants est-cile votée par l’Assemblée nationale que, sous la République de 1848, d’innombrables demandes affluent de tous les points chez les Jésuites. Des conseils généraux ct municipaux, des pères de famille, appartenant aux diverses opinions politiques qui divisent le pays, se mettent en instance auprès de ces disciples de saint Ignace que la veille on décrétait d’impopularité. On leur fait prière, injonction presque d’avoir à fonder partout et simultanément des colléges et des pensionnats. 11 y a un an à peine que la nouvelle loi sur l'instruction publique est en voie d’exécution, et déjà les Jésuites qui, dans le premier moment, n’ont pu réaliser toutes les espé-
rances et tous les vœux, sont à la tête de quinze colléges, sur cette terre d’où quelques charlatans constitutionnels voulaient les exiler sous prétexte d’impopularité.
au poids de la justice du sanctuaire les motifs allégués par le diplomate de l'Université. Elle examina les griefs qu'il faisait valoir contre les Jésuites, les menaces et les promesses dont il s’armait tour à tour. Elle décida qu'il n'y avait, qu'il ne pouvait y avoir rien de sérieux dans les unes comme dans les autres.
Si, disait-elle , les maisons des Pères de l’Institut sont un foyer de Légitimisme, le gouvernement a une police pour les surveiller et des lois pour les punir. Or, comment se fait-il que, dans tous les complots vrais ou supposés qui depuis quinze ans ont troublé la France, il soit impossible de saisir la main d’un Jésuite agissant au grand jour ou dans l'ombre? Ils prêchent, ils instruisent , ils dirigent sous la juridiction de l’Ordinaire. Quelles paroles de révolte l'autorité a-t-elle entendues tomber de leurs chaires ? Quelles perfides insinuations , quels conseils malveillants at-elle recueillis de la bouche des Fidèles qui s'adressent à eux ? On impute aux Jésuites des tendances antiorléanistes, et, pendant ce temps, la Gazette de France s'essouffle à démontrer* qu'ils ont été trop favorables à la dynastie de Louis-Philippe, et que c’est par leur influence qu'une portion du Clergé s’y estralliée Aux yeux d'hommes impartiaux, ces deux accusations contradictoires s’annihilent donc l’une par l’autre. Rome demandait qu'on précisät un fait, et le plénipotentiaire, de même que ses agents ecclésiastiques , se renfermait dans de banales généralités. Il en dut être ainsi pour l’inculpation d’avoir semé la discorde entre l’Episcopat et l'Université. Les Evêques n'avaient pris conseil que de leur mission , de leur conscience et de l’effroi de leur troupeau. La Chaire apostolique était en mesure de savoir cela mieux que le cabinet français; n’avait-elle pas été le confident de leurs tristesses pastorales si longtemps muettes et leur appui moral dans la lutte ?
On proclamait les Jésuites impopulaires; pour le démontrer, M. Rossi tirait son principal argument des interpellations de M. Thiers, de l’ordre du juur motivé qui en fut la conséquence, surtout du nombre des abonnés au Journal des Débats, au Siècle et au Constitutionnel. La Cour pontificale n’amoindrissait pas ainsi la question; elle l’élargissait au contraire. En étudiant seulement l'histoire des cinquante dernières années qui ont
passé sur la France, elle se demandait à quel signe visible on reconnaît la popularité dans un royaume où Louis XVI périt sur l’échafaud et où Marat fut déifié au Panthéon. La Cour pontificale voyait Bonaparte élevé sur le pavois, puis jeté aux gémonies, les Bourbons salués comme les sauveurs de la patrie, et seize ans aprés proscrits encore au nom du peuple. Elle entendait la calomnie hurler à tous les noms illustres ; elle contemplait chaque fraction de parti distribuant à son gré la gloire ou l’infamie. Elle trouvait le généreux soldat, le magistrat intègre, l'écrivain consciencieux, l'habile diplomate, le ministre sage ou éloquent, harcelés par l’insulte et conspués jusque dans leur vie privée, tandis qu'on improvisait grands citoyens des hommes médiocres ou pervers, dont au même moment d’autres opinions brisaient le piédestal. La Cour de Rome rappelait à M. Rossi que l'homme d'Etat dont il se disait le représentant, que M. Guizot s'était plus d'une fois à la tribune glorifñié de son impopularité ; et elle priait le plénipotentiaire de l'Université de vouloir bien mettre d'accord cet aveu et ses reproches officiels. On allait plus loin ; on plaçait sous les yeux de M. Rossi ce passage où M. Guizot définit et peint avec tant d'éloquence l'opinion publique, et le Saint-Siége répétait avec le ministre des affaires étrangères 1 :
« Dans les temps de fermentation et de désordre, le véritable vœu national, la véritable opinion publique sont méconnus, comprimés, insultés ; les partis seuls se montrent et agissent, et la nation n’est qu’une masse inerte , ballottée tour à tour dans les sens les plus contraires et façonnée , mutilée, au gré des passions ou des intérêts qui se combattent sur son sein. À chaque alternative de succès et de revers, le parti vainqueur se prétend l'imterprète fidèle, le vrai défenseur de l'intérêt national et de l’opinion publique ; le parti vaincu n’est qu'un amas de révoltés, étrangers à la patrie qu'ils ont opprimée quelques imstants et qui applaudit à leurs défaites. Que la chance tourne, le nouveau vainqueur tiendra le même langage, et se servira de la même illusion pour‘accabler son adversaire. »
Rome essayait de se rendre compte de cette mobilité, et, tout
1 Notes de M. Guizot sur l'ouvrage De la souveraineté el des formes du qouvernement, par M. Ancillon, p. 459 (Paris, 1846).
en avouant son insuffisance, elle confessait que la popularité en France a quelque chose de si insaisissable qu’il devient très-difficile de la caractériser. L’impopularité des Jésuites était bien constatée chez les ennemis de la Religion catholique ; mais, à part cette évidence dont le Saint-Siége, sous peine de suicide, ne pouvait guère punir la Compagnie, en était-il ainsi dans les rangs du Clergé, parmi toutes les familles chrétiennes, au milieu de ces populations laborieuses que les Pêres évangélisent et de cette foule qui assiége leurs confessionnaux? Si les Jésuites, disait Grégoire XVI, sont éternellement frappés de la flétrissure morale sous laquelle passent tous les partis, tous les hommes, tous les systèmes, que peut donc craindre la France de quelques pauvres Prêtres dont la voix sera étouffée par l'mdignation publique ? que fera leur stérile concurrence à l'Université? qu’importe au pouvoir que les Jésuites vivent ou meurent, s'ils n’ont point pris racine dans le Royaume? et dans quel article de la Charte ou des cinq Codes trouve-t-on qu’il faut bannir du sol natal les Français décrétés d’impopularité? Ce motif est un affront fait à la loi et au bon sens public. Si un gouvernement entrait dans cette voie d’ostracisme, à coup sûr ce ne serait pas le Saint-Siége protecteur , né des faibles et des persécutés, qui préterait la main à une pareille violation de tous les droits.
La menace d’une loi excluant les enfants de Loyola du sol qui les a vus naître et frappant toutes les Congrégations autorisées ou tolérées semblait aux prélats même les plus timides une œuvre impossible à réaliser. Le Saint-Siége, par déférence pour le gouvernement de Louis-Philippe, ne daigna pas même s’en préoccuper. Cet appel à la proscription, dans un siècle et dans un pays qui a tant remué d'idées, tant sacrifié de millions d'hommes pour faire triompher la liberté individuelle, avait quelque chose de si étrange que personne ne le prit au sérieux. On se contenta de répondre aux subalternes de M. Rossi qu'ils calomniaient leur patrie. Dans cette occurrence, Rome mterpréta plus noblement et plus justement qu'eux la véritable pensée nationale.
Quant au schisme légal, qu'ils tenaient suspendu comme un épouvantail sur la capitale du monde catholique, et dont l'im-
minence leur paraissait pleine de dangers prochains, la Cour pontificale se montre encore plus incrédule. Elle sonda le trône de Louis-Philippe, pour savoir où était le Henri VIT brisant d’un seul coup l'Unité et séparant la France de la Communion romaine. Elle n'y trouva qu'un vieillard fatigué de révolutions, un vieillard qui s’efforçait, en prudent fondateur de dynastie, de consolider sur la tête de son petit-fils la couronne qui, dans un temps prévu, allait avoir à traverser une minorité toujours orageuse. Le Saint-Siége connaissait de longue date l’épiscopat français, et 1l y cherchait en vain les Cranmer qui se prêteraient à cet impossible caprice. En voyant le Clergé pauvre des biens de ce monde et riche seulement de sa Foi si souvent éprouvée, Rome, qui possède tous les secrets des schismes, se disait qu'ils ne sont réalisables que dans des circonstances données. IL faut que le prince ait des passions à satisfaire, des trésors à partager entre ses courtisans, des avidités à tenter en leur offrant les biens du Clergé. Il faut surtout que la Nation entière soit unie à son roi, et que les partis divisés par la politique ne puissent pas se faire un drapeau de leurs croyances religieuses pour s’insurger contre un gouvernement leur donnant l'exemple du parjure et de l’apostasie. Or, la France était-elle dans ces conditions? Le roi, dont le Saint-Siége connaissait la prévoyance dynastique, avait-il intérêt à jeter la perturbation dans les âmes? pouvait-il, de gaîté de cœur et sans espoir d’une compensation quelconque, imposer un nouveau culte au peuple français? Que, dans les conciliabules de leur impiété théorique, un petit nombre d'hommes se soient imaginé de changer la religion du pays, cela est possible. Rome ne niait pas le fait; mais en voyant les provinces de l'Ouest, du Nord et du Midi si pleines de Foi; mais en étudiant la situation même de Paris, elle demeurait de plus en plus convaincue de l’inanité de ce rêve. La Révolution avait échoué; l'empereur avait reculé en confessant son impuissance. Le royaume très-chrétien était catholique jusqu'au fond des entrailles. Personne en France, Louis-Philippe moins que tout autre, ne pouvait songer à réunir toutes les fractions de parti, pieuses ou incrédules, légitimistes ou républicaines, sous l’étendard de l'Unité que les ennemis de la famille d'Orléans arbore-
raient contre elle. L'idée d’une séparation n’était donc qu'une menace sans portée; car, lorsque les esprits sont tout prêts à aller au schisme, le schisme est déjà passé dans les mœurs, dans les croyances. Il existe, et, avec les ardeurs francaises, il entraine le gouvernement lui-même. |
La sécularisation des Jésuites, sollicitée par de tels movens, n'avait aucune chance de réussite. M. Rossi avait en vain essayé d'intimider : il crut que ses promesses seraient plus efficaces. Les pouvoirs constitutionnels, dont il faisait bon marché, ne furent plus d'aveugles imstruments de troubles religieux; le négociateur leur accorda de son chef une pensée toute différente. Le Samt-Siége n'avait qu'à dissoudre en France la Société de Jésus, et à l'instant même une loi serait présentée pour reviser les articles organiques, contre lesquels Rome avait toujours protesté. Afin d'obtenir un résultat favorable, M. Rossi avait inventé des menaces impossibles; en désespoir de cause, il arrivait à des engagements irréalisables. Le Saint-Siége tient sans doute beaucoup à voir tomber les chaînes que porte le Clergé, mais ce n'est pas par une miquité qu'il convient à la Chaire de Pierre de préparer le triomphe de la justice. Protéger les Chrétiens de Syrie contre les cruautés musulmanes a toujours été un devoir des gouvernements chrétiens : Rome ne s’expliquait donc pas qu’on mît des conditions à l'accomplissement de ce devoir, toujours regardé par la France comme sacré. On berçait ia Cour pontificale de l'espoir d’arracher l'Orient catholique aux maux qu'il endure; mais, pour faire cesser la persécution de Syrie, il fallait que le Pape se fit le persécuteur des Catholiques d'Europe et de la Compagnie de Jésus.
Cette espèce de prostitution de la charité, ce trafic de faveurs et d'injustices, fut repoussé à Rome comme une mauvaise pensée. M. Rossi, après s’être décidé à passer son Memorandum, avait, pour l’appuyer, mis en jeu tous les ressorts, essayé de tous les piéges. Grégoire XVI se renfermait dans la dignité de son silence ; le cardinal Lambrusehini restait impassible. Il se contentait de faire savoir à l'ambassade que le gouvernement de Sa Sainteté ne pouvait répondre que négativement au Memorandum et par la réfutation des assertions contenues dans cette dépêche.
Alors le plénipotentiaire changea de ton. Il ne menaça plus, il ne promit plus, il n’exigea plus. On le vit se borner à demander une concession, si légère qu'elle fût. Par égard pour la France, le Saint-Siége qui, dans cette question complexe, ne voulait pas même avoir à se reprocher un défaut de formes, réunit, le 12 juin 1845, la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, et il lui soumit les demandes de M. Rossi. Huit cardinaux sur douze furent convoqués. Lambruschini, Ostini, Castracane, Franzoni, Patrizi, Polidori, Bianchi et Acton délibérérent en présence du Souverain-Pontife *, et ce fut sur les motifs suivants qu'ils basérent leur vote :
1° Les lois qu’on allègue contre les Jésuites, ou plutôt contre toutes les Associations religieuses, sont contestées même en France. Elles ont été rendues sous un autre ordre de choses, et elles se trouvent en contradiction mamfeste avec le Concordat et avec la Charte, établissant en principe la hberté du culte, puisque la pratique des conseils de l'Evangile appartient évidemment à la Foi catholique. L'Eglise n'a jamais envisagé la profession reli— gieuse autrement que comme la pratique volontaire et libre des conseils que Jésus-Christ donne à ceux qui aspirent à être plus parfaits. Cette profession ne doit pas plus priver les Français de leurs droits de citoyens que la profession même du Catholicisme. Les vœux religieux sont des liens purement spirituels ; ils ne dépendent jamais d’un gouvernement. Ceux qui les contractent n’en jouissent pas moins, aux yeux de la loi, de la plénitude de leurs droits ; ils peuvent s'unir, s'associer, vivre ensemble comme tous les autres nationaux. Que les lois ne reconnaissent pas ces sortes d'associations, qu'elles ne leur accordent aucun titre, aucune prérogative ; qu’elles ne les admettent point à agir collectivement et comme sociétés légales, rien de mieux. Cela est de la compétence . de l'autorité civile ; mais cette compétence ne s'étend pas au-delà.
20 Le Saint-Siége ne peut pas, sur les instances d'un gouvernement, condamner et immoler des innocents. Les Jésuites exis-
1 La loi du silence est imposée aux cardinaux qui prennent part à ces sortes de Congrégalions , et, sous aucun prétexle, ils ne peuvent révéler ce qui s’y passe ou les mesures adoptées. Grégoire XVI, que le gouvernement français mettait de moitié dans ses actes, ne voulut pas accepter une solidarité semblabie. Pour Li manifestation de la vérité, il délia les cardinaux de la loi du silence,
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tent en France depuis plus de trente années, et aucun d'eux n'a été cité devant les tribunaux comme coupable d’un délit. Aujourd’hui même on ne formule contre les Pères aucune accusation précise, et qui, de près ou de loin, serait justiciable de la loi. Comment donc le Saint-Siége pourrait-il les priver par une sentence du saint état qu'ils embrassérent avec l'approbation de l’Eglise catholique ?
3° Les vingt-cinq Evêques de France qui possèdent des Jésuites dans leurs diocèses leur rendent tous le témoignage le plus honorable. Ils se félicitent des fruits de salut que font germer ces ouvriers évangéliques. Un grand nombre d’autres Prélats ont écrit au Saint-Siége pour solliciter la conservation de ces auxiliaires indispensables. Le Saint-Siége repoussera-t-il une demande si juste et si bien motivée?
À l'unanimité, la Congrégation extraordinaire décida que le Souverain-Pontife ne pouvait et ne devait rien accorder. Grégoire XVI approuva.
C'était une grande démonstration ; elle ne coûta aucun sacrifice au Pape, car la justice de l'Eglise l’exigeait. Cet acte raviva toutes les colères ; et, dans le premier étonnement de leur déception, les héritiers du vieux Libéralisme oublièrent ces paroles toujours vraies que M. Guizot leur adressait en 1821 avec autant de justesse que de prévoyance gouvernementale : « Partout où la liberté de conscience prévaut, disait l'écrivain protestant *, tout culte, toute croyance religieuse réclame, à juste titre, le respect non-seulement du pouvoir, mais du public. Leur droit contre l'outrage dérive du même principe que leur droit à la liberté. Pour se pénétrer de cette doctrine, la France a besoin, j'en conviens, de la voir hautement professée et pratiquée par le pouvoir. Non-seulement l'irréligion a eu parmi nous la force, mais elle s’est crue la vérité. Elle a persécuté, et parce qu'on résistait à ses décrets et parce qu’on se refusait à ses arguments, le principe de l'intolérance n’a été autre au dix-huitième siécle qu'au seizième. Quand ils sont convaincus et maîtres, les incrédules, comme les fanatiques, veulent qu’on croie en eux et comme eux.
1 Des moyens de gouvernement et d'opposition, par F. Guitot, p. 122 el 193 (Paris, 1821.
» Ils ne sont pas tous guéris de cette coupable prétention; et, bien qu’il reste aujourd'hui peu d'hommes qui voulussent employer directement contre la Religion les armes du pouvoir, il en est encore un assez grand nombre qui, à chaque occasion où la Religion se déploie avec quelque hardiesse, s’en étonnent et s’en irritent comme d’un attentat à la hiberté. Cellec1 a pour eux quelque chose de nouveau et d'imprévu qui les offense. »
Le cabinet des Tuileries et son envoyé à Rome se trouvaient dans ce cas; ils ne surent pas profiter de la leçon que M. Guizot leur avait donnée vingt-quatre ans auparavant. Il ne restait plus à M. Rossi qu’à s’épargner l’humiliation d'un refus ; c’est ce qu’il fit. Sa négociation finissait avec la cour de Rome ; le Pape et les cardinaux n'avaient plus rien à voir dans cette affaire. Le ministre de France espéra être plus heureux en demandant que les Jésuites se prêtassent volontairement à quelques concessions. C'était présenter la chose sous un point de vue tout différent, et, pour transmettre son vœu, M. Rossi s’adressa au cardinal Lambruschini. Lambruschini n'agissait plus au nom du Pape ni en sa qualité de secrétaire d'Etat, mais uniquement comme médiateur officieux. M. Rossi eut avec lui quelques conversations. L'abbé d'Isoard leur servit d'intermédiaire, et il n’exista jamais de rapports, même indirects, entre le Général de la Compagnie et le plénipotentiaire français. L'honneur de la Chaire apostolique était sauf; elle avait eu le courage de sa position. Le Père Roothaan fut appelé à donner au royaume très-chrétien un gage de son amour pour la paix et à montrer que la Société de Jésus sait faire tous les sacrifices.
Grégoire XVI n'avait donné aucun ordre, n'avait formulé aucun conseil positif; cependant la Compagnie de Jésus se vit dans la nécessité de faire quelques concessions momentanées. Les Maisons de Paris, de Lyon, d'Avignon et plusieurs autres Maisons de probation ou d'étude, subirent des dispersions passagères ou des diminutions.
Le 28 juin, le Père Rozaven, Assistant de France, écrivait aux Supérieurs de Paris : « Je pense que si nous cédons quelque chose, il doit être bien entendu que nous le faisons
par un motif de paix, et que nous voulons qu'il soit bien compris que nous faisons la réserve de nos droits, que nous voulons conserver intacts, et que nous ferons valoir toutes les fois que nous le jugerons à propos. S'il est reconnu qu’on ne peut chasser les propriétaires de leur maison, il doit l'être également qu'on ne peut les empêcher d'y donner domicile à qui il leur plaît. »
I n’y avait ni incertitude ni ambiguïté à Rome. Le Saint-Siêge avait refusé de se joindre à l'Université et à une fraction des assemblées législatives pour violer les droits de tous les citoyens français dans la personne des Jésuites. M. Rossi, qui le 23 juin avait sagement retiré son Memorandun, rédigea une dépêche dans le sens des concessions indiquées ; il la communiqua au cardinal Lambruschini. On ignore si c’est à l'ambassade de Rome ou dans le cabinet du ministre que cette dépêche fut modifiée. Toujours est-1l que, le 6 juillet, le Moniteur ne tint compte que des besoms parlementaires, et 1l annonça :
« Le gouvernement du roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont 1l avait chargé M. Rossi a atteint son but. La Congrégation des Jésuites cessera d'exister en France et va se disperser d'elle-même ; ses Maisons seront fermées et ses Noviciats seront dissous. »
A la nouvelle de ce succës que rien n'avait préparé, un sentiment de doute se manifesta dans toutes les classes. Cependant peu à peu on se familiarisa avec l’idée que le ministère ne pouvait pas avoir inventé une pareille dépêche, et la douleur des Catholiques égala à peine les joies des ennemis de l'Eglise. Les journaux dévoués à la Révolution ou à l'Université proclamèrent à grands cris leur victoire, et, dans le cynisme de leurs aveux, ils ne craignirent pas d'outrager le Pontife-Suprème. Le Courrier français, du T juillet 1845, refléta ces moqueuses injures, que la fausseté de la note officielle devait le lendemain transformer en louanges.
« Nous avions, dit-il, fait trop d'honneur à la Cour de Rome en supposant qu'elle laisserait au gouvernement français la responsabilité d'une mesure décisive contre les Jésuites; Rome a cédé, C’est un nouveau signe de la décadence du pouvoir spirituel
qui réside au-delà des monts. Sacrifier ses défenseurs est la marque la plus manifeste de sa faiblesse, et ce n'est pas la première fois que l'Ordre de Loyola éprouve l’ingratitude du Saint- Siége. En prêtant les mains une fois de plus à un acte de rigueur contre ses janissaires, la Papauté continue le désarmement et accomplit son suicide depuis longtemps commencé; toute grande chose expire lentement.
» Que penser, en effet, de l'énergie et de l'habileté du chef de l'Eglise catholique! Alors que les Jésuites se propagent ouvertement sur la terre de France, où ils s'étaient glissés en contrebande, et rencontrent partout l’appui déclaré des Evêques ; alors que, de chaire en chaire, de mandement en mandement, de tribune en tribune retentit le cri d’une nouvelle croisade pour la conquête des Gaules à la Foi de Clovis et de saint Louis, le Pape vient en aide au ministère embarrassé de l'exécution des lois qui prohibent la Compagnie de Jésus ; 1l désavoue les siens et casse sa milice. À qui donne-t-il gai de cause ? A l’esprit philosophique qui a forcé le ministère à sévir.
» Ce sont, les inspirations de MM. Quinet, Michelet, Cousin et Thiers qui triomphent au Vatican; c’est du Collége de France, de l'Université, du Luxembourg et du Palais-Bourbon que la colombe sainte s’est abattue à l'oreille du Souverain-Pontife; et l’habile M. Rossi complète sa naturalisation parmi nous en oblenant de Rome même, à la satisfaction de l’opinion publique, l'expulsion des héritiers de saint Ignace.
» Soit! que la Papauté ait peur du bruit et préfère une agonie paisible aux efforts d’une tentative désespérée, nous ne nous en étonnons pas; nous prenons acte seulement de ce nouveau trait d'impuissance du Pontificat romain en face de l'esprit des Sociétés modernes. Et qu’on le remarque, c’est sous le ministère de M. Martin (du Nord) que ce coup a été porté! On a fourni à ce petit homme le caillou et la fronde, et on l’a poussé en avant; il est vainqueur. Hélas ! c’est que contre l'ombre de Gohath 1l suffit de l’héroïsme de Tom Pouce.
» Serait-ce par hasard que la Cour de Rome aurait cru servir la cause de la Religion en retirant les Jésuites de France? On lai aura représenté que la France tout entière était prête à re-
tourner à la messe, n'étaient les Jésuites qu'elle avait en antipathie, et que la suppression de cet élément parasite ferait infailliblement refleurir parmi nous l’auguste Religion de nos pères, comme dit M. Thiers; nul doute qu'on lui ait tenu ce langage. C'est la continuation de la plaisanterie du dix-huitième siècle. Chaque fois que la philosophie s’est efforcée d'amener l'Eglise à se mutiler, elle a toujours eu l'esprit de prétendre que c'était pour le plus grand bien des principes immortels de la Foi. Le Jésuitisme a trouvé ses maîtres, et a été vaincu par ses propres armes.
» C'est avec ces doucereuses paroles que l’on obtint de la Papauté, dans le siëcle dernier, le sacrifice fameux de la Compagnie. Est-ce que Rome ne s’en douterait pas? Elle est dupe de la même comédie, ou elle feint de l'être, aveuglément ou par débilité. La scène que la philosophie et l'Eglise jouent entre elles est absolument celle du médecin et du malade. « Que diantre faites-vous de ce bras-là? — Comment? — Voilà un bras que je me ferais couper tout-à-l'heure, si j'étais que de vous. *— Et pourquoi? — Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter? Vous avez-là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j'étais en votre place. — Crever un œil? — Ne voyez-vous pas qu'il imcommode l’autre ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'œil gauche. » Et l'Eglise suit les ordonnances de la philosophie!
» Un pouvoir est jugé quand il en est tombé là. »
L’'Evêque de Langres éleva la voix au milieu de tous les blasphèmes et de toutes les doléances qui allaient fondre sur la Chaire de Pierre. C'était, avec le cardinal de Bonald, les archevêques de Paris et de Toulouse et l'Evêque de Chartres, un des plus vigoureux athlètes de l'Eglise et de la liberté religieuse. Le 4 juillet 1845, il s’exprima ainsi sur les Jésuites :
« Ces derniers étaient en butte aux préventions et aux menaces publiques : on imvitait les Evêques à les sacrifier ou du moins à les désavouer ; on espérait opérer leur dissolution par le concours de l'Episcopat, et, pour y parvenir, on représentait que le Clergé tout entier avait à souffrir des haines auxquelles ils étaient en proie. Les Evêques ont répondu : « Les Jésuites, en tant que
» Religieux, sont l'œuvre dé l'Eglise; en tant que citoyens, ils » ont à la liberté de conscience des droits qui nous sont com- » muns avec eux. Ils nous sont chers à ce double titre : nous » les défendrons, nous les soutiendrons, nous souffrirons pour » eux, parce que les coups que l’on veut leur porter frapperaient » sur la Religion et sur la liberté de tous. Ainsi, nous ne les sa- » crifierons pas, nous ne les désavouerons même pas. »
» Les Jésuites, nous le savons, ont été profondément réjouis et reconnaissants de ces dispositions et de ce langage; mais on leur a fait croire au loin que cette générosité de l’Episcopat à leur égard était téméraire, qu’en acceptant l'appui des Evêques ils compromettaient certainement et gravement leurs protecteurs, et avec eux la Religion tout entière.
» On peut sans doute accuser ces représentations de mensonges, on peut plaindre les chefs de la Compagnie d'y avoir ajouté foi ; mais, dès que les Jésuites ont accepté cette conviction, peuton ne pas admirer ce qu'ils viennent de faire ?
» Ce sacrifice soudain et spontané d'eux-mêmes ne révèle-t-il pas tout à la fois et la pureté de leurs intentions, et leur amour pour la paix, et l'élévation de leurs sentiments, et leur disposition constante à s’immoler instantanément pour le bien public ? Ceux qui depuis quelques années les accusent, les injurient et les menacent, pourraient-ils présenter de pareils exemples? Toutes les apologies en paroles, tous les éloges imprimés valentils la justification éclatante qui résulte d’un pareil fait ? »
La solution annoncée par le gouvernement paraissait aux hommes sages un piége tendu à la crédulité. On attendait avec anxiété les explications qui devaient venir de Rome; mais ce fut dans cette ville que la nouvelle du Woniteur souleva la plus juste irritation. On n'y soupçonnait pas encore l'impudence de ces mensonges que les Constitutionnels acceptent comme des nécessités parlementaires. Sous le coup de lindignation qu'il essayait de partager, M. Rossi déclina toute responsabilité dans un acte qu'il affirmait être contraire à ses dépêches ; l’abbé de Falloux fut même chargé par l'ambassade de faire une démarche dans ce sens auprès des Jésuites et de les rassurer. Le négociateur protestait contre le gouvernement dont 1l était le délégné.
L'un niait avoir écrit ce que l’autre prétendait avoir reçu. La cour de Rome, qui a une si haute intelligence de la dignité du pouvoir, ne voulut pas sortir de sa réserve habituelle même pour triompher de ces récriminations. Elle obtenait le désaveu, elle s'en contenta. Elle n'avait pas traité, elle n'avait rien accordé ; 1l ne lui vint donc pas à la pensée de réclamer le prix des concessions qu’elle s’attacha toujours à glorieusement refuser.
Pour aplanir les difficultés dont le ministère français s'était malencontreusement embarrassé, le Saint-Siége avait déclaré qu’il lui était impossible d'intervenir d'une manière contraire aux règles canoniques et aux devoirs du Pontificat. Grégoire XVI écrivait aux Evèques de France ! : « Nous n'avons jamais failli à nos fonctions, nous n’y faillirons jamais. » Le Vicaire de Jésus- Christ tenait admirablement une parole que l'épiscopat était digne d'entendre. Aucun document, ni publie, ni secret, n’autorisait d’une façon quelconque l'opinion qui attribue au Souverain- Pontife ou au cardinal Lambruschini les mesures spontanément adoptées par les Jésuites. Dans ces mesures, qui furent approuvées ou blâmées, mais que le Général de la Société a pu conseiller, il n'a point été question que les Jésuites perdraient ou aliéneraient la propriété de leurs maisons. Leur droit d'existence ne fut pas mis en doute. x
Rome ne s'était engagée ni verbalement ni par écrit; mais, dans les prévisions d’une lutte orageuse à l'ouverture de la session des Chambres de 1846, le cabinet des Tuileries désirait obtenir au moins un témoignage, quelque peu positif qu'il fût, de l'intervention pontificale. Au commencement de septembre, M. Rossi reçut une note de son gouvernement qui le félicitait sur l'heureuse issue de la négociation. Cette note remerciait en même temps le Pape et le cardinal Lambruschini du service qu'ils avaient tous deux rendu à la France en ordonnant aux Jésuites de se disperser. M. Rossi s'empressa de la communiquer officiellement au Saint-Siége. Ce stratagème n'avait pour but que de créer un document authentique et de le publier comme une preuve de l’action du Pape dans ces événements. Grégoire XVI et Lambruschini ne se laissèrent pas prendre au
1 « Huic nostro muneri nunquam defuimus , nunquam deerimus, »
piége. Le cabinet des Tuileries, par l'entremise de son plénipotentiaire, demandait un acte émané de la secrétairerie d'Etat, Lambruschini répondit à peu près en ces termes : « Sa Sainteté est fort surprise des remerciments adressés à elle et à son ministre, puisqu'elle n’a rien accordé dans l'affaire des désuites. Si elle eût agi, elle n'aurait pu le faire qu’en se conformant aux saints Canons. Si le gouvernement du roi très-chrétien a des actions de grâces à rendre, c’est au Général des Jésuites qu'il faut les adresser; car il a pris de lui-même, sans ordre ni conseil du Saint-Siége, des mesures de prudence pour tirer d'embarras le gouvernement du roi. Sa Sainteté, dans cette circonstance, admire la discrétion, la sagesse, l’abnégation de ce vénérable chef d’Ordre, et elle a heu d'espérer qu'après les grands sacrifices que s'imposent les Jésuites français dans des vues de paix et de conciliation, le gouvernement de Sa Majesté leur accordera protection et bienveillance. »
Il est au-dessous de l’histoire de s’occuper de toutes les intrigues souterraines et de tous les faux-fuyants mis en jeu à Rome ainsi qu'à Paris pour colorer cette négociation et la rendre au moins acceptable dans la forme. M. Guizot y consacra la puissance d’un talent qui aurait dû être mieux employé ; mais cette puissance ne change point les actes, elle ne modifiera jamais les faits. Les uns et les autres sont produits. C'est à la France et à l'Europe qu'il appartient maintenant de commencer l'instruction de ce grand procès qui, selon une dernière imposture du Journal des Débats, semble être jugé par l'opinion publique et perdu par les Jésuites.
‘ Dans la séance de la Chambre des pairs du 16 juillet 4845 (Wonileur du 17), M. Guizol, ministre des affaires étrangères, rendant compte de la négociation Rossi, fit très-bien pressentir les faits que nous venons de raconter. Il disait: «Ce que le gouvernement du Roi a fait à l’égard de la cour de Rome, la cour de Rome la fait à l'égard de la Société de Jésus.
» Nous ne nous étions pas servis de nos armes temporelles; elle ne s’est pas servie de ses armes officielles et légales. Elle a fait connaitre à la Société de Jésus la vérité des choses, des faits, des lois, l’état des esprits en France, lui donnant ainsi à juger elle-même de ce qu’elle avait à faire, de la conduite qu’elle avait à tenir dans l’intérét de la paix pub ique , de l’Eglice, de la Religion. J’ai une vraie et profonde satisfaction à dire que daus cette affaire la conduite de tout le monde a été sensée, honorable, couforme au devoir de chacun. La Société de Jésus a pensé qu’il était de son devoir de faire cesser l’état de choses dont la France se plaignait.... De tou'es parts il y a eu acte de libre intelligence et de bons procédés, »
« L'opmion publique, dit la feuille universitaire par excellence dans son numéro du 18 octobre 1845, était émue et faisait appel à l'exécution des lois. Cet appel a été entendu : les lois ont reçu leur exécution ; la Société de Jésus a été dissoute et ses maisons ont été fermées. L'opinion se repose et peut se reposer sur cette première satisfaction qui n’a rien d'équivoque ; car, à l'heure qu’il est, il n’y a plus de Jésuites en France. »