CHAPITRE I
La restauration des Bourbons et la France de 1814. — Le prince de Taïleyrand conseille à Louis X VAL de rétablir les Jésuites. — Hésitation du roi. — Mesures que prend le ministre disgracié. — Situation des Pères de la Compagnie en France. — Le Père Varin et les Pères dela Foi. — Les Jésuites en présence de la Charte constilutionnelle, — Leur existence est-elle légale? — Le Père Varin fonde l’Institut des Dames du Sacré-Cœur, de la Sainte-Famille et de Notre- Dame. — But de celte triple fondation. — Le Père Delpuits crée la Congrégation. — Ses commencements et «on but. — Les premiers Congréganistes. — Décret qui la dissout. L’abbé Legris-Duval en prend la direction. — Les Jésuites restent volontairement en dehors du mouvement politique. — Origine du libéralisme. — Ses premiers apôtres. — Les Jésuites dispersés en 1815. — Les Evêques de l'église gallicane font appel aux Jésuites pour leurs petits séminaires. — Fon dation de huit maisons. — Le cardinal de Bausset et les Pères de la Compagnie. — Mauvais {errain sur lequel ils se placent. — La presse constitulionnelle se fait
l'adversaire de l’Institut et de la royauté.— Mort du Père de Clorivière.— Simpson lui succède.— Sa lettre aux supérieurs.— Les véritables monita secreta des Jésuites.— Leur politique mise à nu.— Cemmencement des Missions.— Les Eve ques forcent les Jésuites à devenir Missionnaires.— Les Pères se résignent à l’impopularité pour obéir aux ordres des prélats.— Mission de Brest.— L’émeule et la liberté.— Les principaux Missionnaires de la Compagnie.— Le Père Guyon.— Effet produit par ses Missions. — L’abbé de La Mennais avec les Jésuites.— Lettre du Père Rozaven au Père Richardot sur la neutralité à garder envers le système de M. de La Mennais.— Conférence de Rozaven et de La Mennais.— Le Père Godinot et l’auteur de l’Essai sur l’indifférence.— Leur correspondance.— Mécontentement de La Mennais. — Le Père Raymond Brzozowski partisan de ses doctrines.— La Mennais appelle les Jésuites à marcher sous son drapeau.— M. de Carné blàme les Jésuites. — Les partis extrêmes invoquent ou flétrissent les Pères. —
Influence qu’on leur suppose. — Le Père Ronsin à la tèle de la Congrégation. —
OEnvres de la Congrégation. — La Chapelle des Missions-Etrangères — Exer- cices des Congréganisies, — Fondations pieuses. — La Société des Ronnes-OEu-
100 CHAB. III. — HISTOIRE
vres. — Les petits Savoyards. — La Société de saint François Régis. — Le Clergé et les laïques dans la Congrégation. — Colère du Libéralisme contre la Congrégation. — But de ses fureurs. — On prête au Père Ronsin un pouvoir extraordinaire. — Reproches et calomnies adressés aux Congréganistes. — La Congrégation domine la France, — Frayeurs de l’opposition anticatholique. — La Congrégation a-t-elle régné? — Effets des terrreur libérales. — Le duc de Rohan et l’abbé Matthieu remplacent le Père Ronsin. — Congrégation militaire. — Le Libéralisme parvient à la faire dissoudre.
Une révolution aussi décisive dans les idées que dans les mœurs venait de s’accomplir en France. Cette révolution, dont le foyer permanent était à Paris, réagissait à toutes les extrémités du monde. Malgré les désastres militaires et la chute de l’Empire, la France, trahie par la victoire, régnait encore moralement sur l’Europe. Le retour des Bourbons, l'enthousiasme universel qui les accueillit, les principes de religion, de monarchie et d’ordre que Napoléon avait su remettre en vigueur, tout tendait à persuader qu'il serait possible un jour de dominer les instincts démagogiques. Il n’y avait qu’à suivre la ligne tracée par l'Empereur avec une si prudente énergie. Il ne fallait restau rer du passé que ce qui était bon et acceptable en soi, qu’ouvrir aux idées nouvelles un lit dont la mesure devait se combiner avec tous les intérêts. Les événements furent plus grands que les hommes : les Bourbons succombérent sous la tâche que la Providence leur imposait.
Après les premiers élans d’une joie dont les témoignages éclatérent avec unanimité, la France de monarchique que Bonaparte l'avait faite, se vit tout-à-coup ramenée à ses errements révolutionnaires. [1 la laissait religieuse : les Bourbons allaient permettre qu'on corrompit sa Foi. Lorqu’en 1815, après la bataille de Waterloo, le prince de Talleyrand, président du Conseil, voulut s'entendre avec Louis XVIIE sur les moyens à employer pour pacifier les esprits et consolider le trône, l'ancien Evêque d’Autun ne craignit pas de dévoiler au roi sa pensée : « Sire, lui dit il, Votre Majesté espère se maintenir aux Tuileries : 1l importe donc de prendre ses précautions. Une sage et forte éducation peut seule préparer les générations nouvelles à ce calme intérieur, dont chacun proclame le besoin. Le remède le plus efficace pour y arriver sans secousse, c’est la reconstitution légale de la Gompagnie de Jésus. » Louis XVI en était encore aux arrêts des Par-
lements. Il déplorait les effets de la vaste conspiration qui avait renversé le trône, et 1l ne s’apercevait pas que ce complot était le premier-négle celui qui réalisa la destruction des Jésuites. Il s’étonna de voir un des membres les plus influents de l’Assemblée nationale, un Evêque parjure, lui soumettre un pareil projet. Falleyrand ne s’effraie point des railleries philosophiques du Monarque : il affirme avec plus d’autorité que les Jésuites sont seuls capables de relier le passé au présent en s'emparant de l'avenir. Louis XVIIT demande quelques semaines de réflexion. Dans cet intervalle, Talleyrand perd le pouvoir, et de ce jour date la guerre incessante dont la Société de saint Ignace va se trouver l’objet. Le ministre n'avait pu convaincre le roi de la sagesse de ses conseils : l'homme d'opposition comprend qu'il importe à ses plans de priver les héritiers de son portefeuille d’un concours par lui regardé comme indispensable. On ne lui accordait pas les Jésuites pour les mettre en France à la tête de l'éducation : il les fit attaquer pour les rendre impossibles.
Sans s’en douter, les Jésuites avaient sur les bras un adversaire qui ne demandait pas mieux que d’être leur ami sous les condilions imposées par lui. Ces conditions, le prince de Talleyrand, qui n'avait pas toutes les vertus de ses vices, les eût plutôt cherchées dans les besoins du moment que dans les nécessités sociales et religieuses. Ce n’était pas en effet un diplomate à transiger avec son égoisme au profit de l'idée chrétienne ou morale. Louis XVII venait cependant de commettre une faute en négligeant l’avis du président de son Conseil : le ministre disgracié la fit expier aux Jésuites.
Les Pères n'avaient qu'une existence précaire. Le Clergé se rappelait par tradition les services que la Compagnie de Jésus rendit à l'Eglise et au royaume. Il n'avait pas oublié les luttes soutenues contre les Pères de l’Institut par l'Université, par les Parlements et par les Philosophes. Les derniers Jésuites qu'il apercevait à l'œuvre lui offraient le modèle de toutes les vertus : ils ravivaient ce sentiment de reconnaissance. Le Clergé les entourait de respect, il se montrait heureux de marcher à l'ombre de leur zèle; mais peu à peu la mort avait tellement éclairei leurs rangs, qui ne se renouvelaient plus, que dans un espace
102 CHAP. Iif. — HISTOIRE
assez rapproché, la Compagnie ne devait être qu'un souvenir. Les Pères de la Foi de Jésus, dont l'abbé Varin était supérieur, et qui n'avaient pas suivi l'exemple de leurs associés allant se réunir à la Compagnie de Jésus, ressuscitée en Russie, commençaient à voir se réaliser le plus cher de leurs vœux. Ils s'étaient dévoués à l’Institut de saint Ignace lorsque tout lui semblait hostile. Ils avaient espéré qu'ils seraient comme les pierres d'attente destinées à la reconstruction de l'édifice. Ils demandaient à y être agrégés au moment où l'Europe faisait servir le succès de ses armes à la restauration des idées d'ordre.
L'intention de l'abbé Varin se manifestait par les œuvres. Les Pères de la Foi avaient, ainsi que les anciens Jésuites, partagé et adouci les maux de l'Eglise. Ils s'étaient vus proscrits par Napoléon : ils sollicitaient l'honneur d'être proscrits encore. Parmi ces Pères , qui ont déjà fourni à la Société de Jésus des hommes tels que Rozaven, de Grivel, Kohlmann, Sinéo et Godinot, on remarque Germain Dumouchel, Eloi Dutems, Edmond Cahier, Nicolas Jennesseaux, Augustin Coulon, Antoine Thomas, Pierre Cuénet, Leblanc, Gloriot, Debrosse, Sellier, Barat, Roger, Gury, Ronsin, Loriquet, Joubert, Boissard, Béquet et Ladavière. Ces prêtres sont connus à Paris et dans les provinces par leur zèle éclairé et par une charité qui sait se rendre aimable. Le Père de Clorivière a été pendant ce temps investi des pouvoirs nécessaires afin de rétablir la Société en France et d'accueillir mdividuellement dans son sein les Pères de la Foi, dont les services passés furent acceptés comme un Noviciat anticipé. Ils ont combattu, ils ont enseigné : 1ls possèdent donc des amis et des élèves. Quelques jeunes ecclésiastiques, des laïques même se proposent pour renforcer les rangs des vieux Jésuites. [ls se présentaient dans les conditions exigées par saint [Ignace : ils sont reçus, car, dans ce moment de transition, l'Ordre sent de quelle importance il est pour lui de s'offrir à l'Eglise aussi nombreux que possible. Les choses en étaient là, lorsque Pie VIL publia la bulle qui rétablissalt la Société. Les Jésuites de France comprenaient les difficultés de leur position et celles que le gouvernement de Louis XVIIL se suscitait comme à plaisir. [ls ne voulurent pas user du droit de liberté que la Charte conférait à tous les Français. Ils se voyaient dé -
sirés par les Evêques ; les Conseils municipaux de plusieurs villes importantes invoquaient leur concours. Les Jésuites, à peine nés à la vie publique, ne demandèrent pas au roi et aux pouvoirs législatifs un permis d'existence qu'ils trouvaient dans la loi ; ils se contentérent de marcher sans bruit vers.le but qui leur était assigné.
Cette situation, ne tendant jamais à se régulariser, soulevait de graves questions constitutionnelles. De quelque manière que ces questions allassent être résolues, elles froisseraient ou la liberté de conscience ou les acrimonieux scrupules de ces terribles amants de la Charte, préparant déjà, en son nom, la révolution qui doit l'étouffer. Ces points de controverse, qui s'agiteront longtemps encore, surgirent avec la renaissance de l'Institut; il importe de les préciser et de les examiner.
De leur propre choix et par l'effet de leur volonté, plusieurs Evêques de l'Eglise gallicane, forts de l'ordonnance royale du
1 L’ordonnance du 5 octobre 1814, qui place les petits séminaires sous la dépendance des Evèques, n’a pas été insérée au Bulletin des lois. 11 importe donc d’en rétablir le texte dans cette histoire :
« Louis, par la grâce de Dieu, etc.
» Ayant égard à la nécessité où sont les Archevèques et Evèques de notre royaume, dans les circonstances difficiles où se trouve l'Eglise de France, de faire instruire dès l’eufance des jeunes gens qui puissent ensuite entrer avec fruit dans les grands séminaires, et désirant de leur procurer les moyens de remplir avec facilité cette pieuse intention ;
» Ne voulant pas toutefois que ces écoles se multiplient sans raison légitime;
v Sur le rapport de notre Ministre secrétaire d’Etat de lintéri ieur,
» Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suil :
» Art. Ier, Les Archevêques et Evèques de notre royaume pourront avoir dans chaque département une Ecole ecclésiastique, dont ils nomimeront les chefs et les instituteurs, et où ils feront instruire dans les lettres les jeunes gens destinés à entrer dans les grands séininaires.
» Art. 2. Ces Ecoles pourront ètre placées à la campagne et dans les lieux où il n’y aura ni lycée ni collége communal.
» Art. 3. Lorsqu’elles seront placées dans les villes où il y aura un lycée ou collége communal, les élèves, après deux ans d’études, seront tenus de prendre l’habit ecclésiastique.
» ]ls seront dispensés «le fréquenter les leçons desdits lycées et colléges.
» Art. 4. Pour diminuer autant que possible les dépenses de ces établissements, les élèves seront exempts de la rétribution due à l’Université par les élèves des lycées, colléges, institutions et pensionnats.
» Art. 5. Les élèves qui auront terminé leur cours d’études pourront se présenter à l’Université pour obtenir le grade de bachelier ès-lettres.
» Ce grade leur sera conféré gratuitement
» Art. 6. 11 ne pourra être érigé dans un département une seconde Ecole ecclésiastique qu’en vertu de notre autorisation, donnée sur le rapport de notre Ministre secrétaire d'Etat de l’intérieur, après qu’il aura entendu l’Evêque et le grandmaître de l’Université.
» Art. 7. Les Ecoles ecclésiastiques sont susceptibles de recevoir des legs et des donations, en se conformant aux lois existantes sur celte matière.
104 CHAP. Ill. — HISTOIRE
9 octobre 1814, appelaient les Jésuites. {ls leur confiant les fonctions les plus difficiles du saint ministère ; ils les chargeaient de l'éducation. Ces Jésuites, soumis, comme les autres prêtres, à la juridiction épiscopale et aux lois du royaume, ne recevant que des prélats le privilége de prêcher, de confesser et d'enseigner, se contentaient dans leur for intérieur de suivre la règle de saint Ignace de Loyola. Comme corporation , ils n’avaient, ils ne sollicitaient aucune existence civile, nul droit de posséder ou d'acquérir , nulles prérogatives dans l’ordre religieux ou politique, aucun caractère que celui de prêtre français.
Des décisions judiciaires ont jadis, il est vrai, détruit la Compagnie de Jésus : un édit royal sanctionna ces décisions. Les lois révolutionnaires, tout en les frappant de nullité, leur donnèrent une nouvelle vigueur lorsqu'elles proscrivirent les corporations rcligieuses et séeulières. Mais l'autorité de la chose jugée ne s'étend que sur le passé, sur l’état de choses qui subsiste au moment où l'arrêt est intervenu; elle ne saurait exercer aucune influence sur lavenir. La Constitution de 1791, d'accord avec la loi de 1790, déclare ne plus reconnaître les vœux perpétuels de Religion ; le décret du 18 août 1792 supprime ‘ toutes les Congrégations et confréries dans les termes les plus généraux et les plus absolus. Ces lois furent virtuellement abolies aussitôt que Bonaparte eut pris les rênes de l'Etat ; il se fit un devoir et une gloire de relever les autels. Comme la Religion catholique ne peut vivre sans vœux et sans congrégations , l'Empereur fut obligé de subir cette exigence, qu'il encouragea, qu'il combattit, qu’il toléra tour à tour, selon les calculs de sa politique ou les impulsions du moment. Les Pères de la Foi, par un décret de messidor an x11,
» Art. 8. Il n’est au surplus en rien dérogé à notre ordonnance du 22 Juin dernier, qui maintient provisoirement les décrets et réglements relatifs à l’Université.
» Sont seulement rapportés tous les articles desdits décrets et réglements contraires à la présente.
» Art. 9. Notre Ministre secrétaire d’Etat de l'intérieur est chargé de l’exécution de Ja présente ordunnance.
» Donné au château des Tuileries le 5 octobre de Pan de gràce 1814.
» Signé Louis.
» Par le roi : Signé L’ABBÉ DE MONTESQUIOU. »
! Ce décret fut rendu lorsque Louis XVI était déjà prisonnier au Temple. I n’est pas sanctionné par le roi, et, aux {ermes mêmés de Ja Constitution. il n'a par conséquent jaunaijs été obligatoire.
furent dissouts; mais ce décret ne concerne point les Jésuites. H ne leur est applicable dans aucun cas ; 1l ne fut même pas éxécuté en 1804.
La promulgation de la Charte introduisit en France un nouveau droit public ; elle modifia essentiellement les rapports de la Religion avec l'Etat.
Autrefois le roi était l'Evêque du dehors et le défenseur des Canons. En échange de la protection temporelle que les princes lui accordaient, l'Eglise les faisait en quelque sorte participer à son pouvoir. « La sainte société des deux puissances, dit Bossuet, semblait demander qu'elles exerçassent les fonctions l’une de l’autre, ce qu’elles faisaient hors de leur ressort naturel, ayant son effet par leur consentement mutuel, exprès ou tacite. » La liberté des cultes, proclamée par l'article 5 de la Charte, modifiait essentiellement l’ancien ordre de choses. La Religion catholique était, comme les autres cultes, en possession d'un plein et entier exercice, d’après ses propres règles et sous la sanction du. Pape et des Evêques, pour tout ce qui a trait au spirituel. Ainsi, hors de la sphère des droits temporels et civils, pour les choses mtérieures, l'Eglise se voyait affranchie, émancipée, et plus mdépendante de droit que sous l'ancien régime. L'école politique qui avait inspiré ces théories de liberté chercha dès le principe à les circonscrire , à les entraver dans l'application. L'existence des Corporations religieuses sans droit civil était proclamée. La loi n'avait pas à descendre dans les consciences, à scruter les vœux faits, à discuter le genre de vie qu'il plaisait à un petit nombre de Français d’embrasser. Elle leur prêtait aide comme aux autres citoyens : eux lui devaient obéissance et respect dans tous les actes de la vie publique. L'association non autorisée ne formait pas une personne morale et civile; ses membres n'étaient que des mdividus isolés aux yeux de la loi, et laissés par elle dans l’ordre commun. Îls restaient passibles des mêmes peines que les autres citoyens , soumis à la même surveillance et aux mêmes charges ; ils se trouvaient dans leur patrie, catholiques au même titre, que dans l'Amérique et dans l'Angleterre protestantes.
Ces deux dermers Etats interprétaient largement le principe d'indépendance religieuse. Les Jésuites s'imaginérent que la
France avait passé par d'assez rudes épreuves pour se montrer jalouse de ses nouveaux droits. Ils ne voulaient pas, en réveillant les querelles amorties, susciter des embarras au gouvernement. Le Souveram-Pontife leur rendait la vie; il les mettait sous la garde et à la disposition des Evêques ; la Charte leur garantissait la liberté et la protection due à chaque culte; ils s’engagérent sur cette voie toute légale. Le pouvoir civil n'avait point à s’immiscer (ans des vœux ne portant aucun préjudice à l'Etat. L'Ordinaire acceptait les Jésuites comme auxiliaires ; ils étaient prêtres aux yeux de la loi, religieux dans leur for intérieur. Cette siturtion n'avait donc rien d’anormal ; elle fut comprise ainsi, et, dès les premières années de la Restauration, les Jésuites se trouvaient à Bordeaux, à Forcalquier, à Amiens, à Soissons, à Montmorillon et à Sainte-Anne-d'Auray. Peu de jours auparavant, ils s'étaient réunis en communauté dans la maison de la rue des Postes, que les dames de la Visitation venaient de leur céder. Le gouvernement ne s'occupa ni de les appuyer ni de les inquiéter. Ils s’établirent, 1ls procédérent en silence, obéissant à la voix des Evêques, et se prêtant aux bonnes-œuvres que chacun avait commencées ou réalisées pendant la dispersion.
Les anciens Jésuites et les nouveaux Pères de la Foi avaient toujours calculé que des événements inattendus les rallieraient sous la bannière de saint Ignace. Au milieu de cette longue tempête qui agita la France, on les avait vus, par une sainte émulxtion, répandre les germes de piété à Paris amsi que dans les provinces. Leur but était commun, quoiqu'il n’y eût entre eux aueun lien d'association. La Révolution avait détruit les établissements religieux où l'enfance apprenait à être chrétienne, où la jeunesse des deux sexes se façonnait à la science et aux vertus. Les Jésuites et les Pères de la Foi tâchérent de reconstruire l'édifice abattu ; avec cette persistance que rien ne peut vaincre, ils cherchérent à créer sur des ruines. Dès la fin du dix-huitiéme : siècle, l'abbé de Tournely s'était flatté que la princesse Louise de Condé et que l'archiduchesse Marianne d'Autriche l'appuieraent dans son projet d'établir une Congrégation de Religieuses destinées à élever les jeunes filles. Des tentatives eurent lieu, mais sans résultats importants. Le Père Varin, confident de ses
plaris, ne se découragea pas. Dans Madeleine-Sophie Barat, sœur du Père Barat, 1l rencontre la personne qui doit le seconder. C'était en 1800 que ces événements se passaient. Peu de mois après, des compagnes se présentent à mademoiselle Barat. Leur nombre s'accroît; elles commencent à opérer le bien, et alors elles reçoivent de leur fondateur le nom de Dames du Sacré- Cœur. Varin, l'ami de Portalis, et qui fut plus d'une fois soutenu par ce grand ministre, leur trace un plan de Constitutions , àl leur impose les règles qu’elles doivent suivre. Ce fut ainsi que se développa cette Congrégation, appelée à rendre tant de services aux diverses classes de la Société.
Dans le même temps, un vieux disciple de l'Institut, le Pére Bacoffe, conçoit, à Besançon , l’idée d'une espèce d'école normale, où se formeront des institutrices pour porter au fond des campagnes l'éducation chrétienne. La résurrection des Jésuites est encore un problème; mais déjà ils essaient de reprendre par la base l’œuvre à laquelle on les arracha. Les Dames du Sacré- Cœur, sans exelure l'éducation des pauvres, acceptaient la mission d'instruire les jeunes filles fortunées ; la Congrégation de la Sainte- Famille fut réservée aux enfants de l’indigence. Le Père Varim lui donna une règle appropriée aux besoins qu’elles se vouaient à satisfaire.
La richesse et la pauvreté ont des écoles; Varin, en fondant la Congrégation de Notre-Dame avec la Mère Julie, veut en ouvrir aux jeunes filles de la classe moyenne dans les cités et
1 Les relations des Pères de la Foi avec Portalis ne sont plas un mystère, et elles honorent autant les disciples de l’Institut que le ministre lui-même. Porlalis était un vieux parlementaire qui cherchait à faire refleurir en France la Religion catholique. Les obstacles qu’il rencontrait sur sa route le forcèrent souvent à prendre des voies détournées, à prononcer des paroles malsonnantes, et à consigner dans ses actes officiels des mesures et des doctrines inadmissibles au point de vue religieux. Ces actes ne furent que des concessions faites à l’incrédulité pour obtenir lessentiel.
Tout était à reconstituer dans l'Eglise de France; Portalis se dévoua à cette tache, et, avec l’aide du Premier Cousul, il parvint à son but. M. de Crouseilhes et la comtesse de Grammont avaient mis le Père Varin en rapport avec le conseiller de Bonaparte. Portalis connut et apprécia la plupart des futurs Jésuites. 11 devint leur ami, et il les protégea souvent contre les dénonciations de la police. Cest ainsi que le 148 fructidor an x il rend compte par écrit à Bonaparte de ses entretiens avec le Père Varin, dont Fouché avait saisi la correspondance. Plus tard, en 1804, Portalis parait abandonner ses protégés ; mais au milieu de ses in-
justices calculées, on sent encore percer les bienveillantes intentions du ministre des culles en faveur des associations religieuses que le cardinal Fesch défendait.
dans les bourgades *. Les derniers Jésuites consacraient-leur vieillesse à créer des établissements dont tous les pouvoirs devaient apprécier l'utilité : un autre Père, Jean-Baptiste Bourdier-Delpuits, né en Auvergne, réalise dans l'ombre une touchante pensée d'égalité chrétienne. Les saturnales de 1793, les folles orgies du Directoire ont réagi sur l'esprit d’un certain nombre de jeunes zens. Ils refusaient de s'associer à ces hontes ; ils cherchaient dans l'étude et dans la prière un préservatif contre une pareille démoralisation ; ils accoururent d'eux-même se rallier à la parole du Père Delpuits. C'était l'apôtre de tous ces hommes qui allaient briller dans le monde par leur science, par leurs travaux ou par l'illustration de leur naissance. Le Jésuite les accueillit, les soutint dans la lutte qu'ils engageaient. Quand il vit que la régularité de leurs mœurs ne se démentait pas plus que l'intelligence de leur zèle et leur charité toujours active, il leur raconta comment, en 1963, le Père Léon avait institué la Congrégation de la Sainte-Vierge; il leur en démontra limportance et les bienfaits. La proposition de Delpuits fut agréée ; et le 2 février 1801, les docteurs Buisson et Fizeau, Regnier, juge au tribunal de la Seine, de Marignon , Matthieu et Eugène de Montmorency furent les six premiers Congréganistes. Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris, approuva et bénit cette tentative.
Le Père Delpuits aspirait à sauver du naufrage les croyances religieuses et la pudeur des jeunes gens qui affluaient à Paris pour étudier le droit et la médecine, ou pour se livrer à la diplomate, au commerce, à l’état militaire, à l’industrie et à l'instruction publique. Ge fut la fin principale de la Congrégation ; les Congréganistes durent être les nussionnaires de la famille, de l'amitié ou de la confraternité. Ils visitaient les malades ; ils secouraient les pauvres honteux ; ils apprenaient dans les salons ainsi que dans les ateliers, par leur exemple encore plus que par leurs conseils, à pratiquer les lois de l'Evangile. Cette association de bonnes œuvres se propagea rapidement. Pie VII lui accorda de pieuses faveurs, et en peu d’années elle s’étendit dans plusieurs
1 Cet Institut s’est acclimaté en Belgique, où la Mère Julie se retira. Cest à Namur que le siége de la Congrégation est élabli, et de là les Sœurs se répandent dans les provinces. Madame Blin de Bourdon succéda à la fondatrice.
villes. Grenoble, Rennes, Nantes, Lisieux, Toulouse et Poitiers obtinrent leur Congrégation relevant de celle de Paris; Lyon eut la sienne aussi, mais distincte et mdépendante. Dans l’espace de quelques années, de 1801 à 1814, le Père Delpuits compta, au nombre de ses Néophytes, des personnages qui devaient honorer l’épiscopat , la pairie, les armes et la science. Dans les registres de la Congrégation, on lit à chaque page des noms devenus illustres. Lei c’est le médecin Laënnec et Alexis de Noailles, les trois Gaultier de Claubry et le comte de Breteuil, Nicolas, Robert et Justin de Maccarthy et le mathématicien Binet, Louis-Charles de La Bédoyère et le jurisconsulte de Portets, le savant Cauchy et le duc de Béthune-Sully , l'éloquent Hennequin et le duc de Rohan, le docteur Cruveilher et le marquis de Mirepoix, Ferdinand de Berthier et le marquis de Rosambo. Sur ces mêmes listes se présentent des jeunes gens ou des hommes faits, que le Clergé a vus ou voit encore à sa tête. On y remarque des Evèques, tels que Bruté, Martial, Forbin de Janson, Feutrier, de Mazenod et de Jerphanion ; des prêtres, qui, comme le Sulpicien Teyssère et les abbés Carron, Desjardins, Mansuy, de Retz et Augé , rendirent à l'Eglise et au royaume des services qui ne sont pas oubliés. En 1810, la Congrégation révélait son influence ; elle contrariait les projets antireligieux de l'Empereur : elle fut supprimée par un décret. L'abbé Philibert de Bruyard, devenu plus tard Evêque de Grenoble, se chargea d’en réunir les membres épars. Elle vécut silencieuse et proscrite jusqu’à la chute de Napoléon. En ce moment , l'abbé Legris-Duval, dont le nom est populaire par l'onction de sa parole et une charité sans bornes, dirigeait les Congréganistes se rassemblant dans une chapelle intérieure des Missions-Etrangères. Au mois de septembre , il confia ce patronage au Père de Cloriviére, nommé depuis peu de jours supérieur de la Société de Jésus en France, et cherchant en cette qualité à en réunir les débris.
Tels furent les soins des Jésuites : ils fondèrent des institutions dans le temps même où l'idée de leur rétablissement paraissait une chimère ; ils allaient s'organiser quand le retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, les dissémina de nouveau. Après les cents jours, il leur fut permis d'espérer quelques années de
4i0 CHAP. II. — HISTOIRE
ealme : il résolurent de les employer au triomphe de la Foi et à l'éducation. De grandes choses avaient été obtenues par de faibles moyens. La persévérance avait triomphé des obstacles, et, au milieu de la crise qui abattait le trône impérial, ils sentaient que leur concours aurait une salutaire efficacité. Ils se reconstituaient en silence; mais ce travail intérieur n’empêcha pas les Péres de se livrer aux œuvres extérieures. Les uns prêchèrent dans les villes, les autres professérent dans les Colléges, tous cherchèrent à se donner des frères, car leur petit nombre et la vieillesse de plusieurs étaient un sujet d'mquiétude pour l'avenir. Ils désiraient que les Novices pussent se former à l'école des maîtres qui, après avoir vu les derniers jours de l’ancienne Compagnie, achevaient leur vie dans les angoisses de l'exil et dans les luttes du martyre. C'était pour des Jésuites un précieux enseignement ; le ciel ne le refusa point à leurs vœux. Ils appelaient des jeunes gens pleins de zèle, de piété et de science, il s’en présenta sur tous les points.
La Restauration de 1814 réunit les partis dans un seul. On était fatigué du crime, de la gloire, surtout de cette guerre éternelle qui tuait les générations presque au berceau. La France avait soif de La paix, de l’ordre et du bonheur de la famille. Louis XVIIT était destiné à la faire jouir de ces biens. Il s’essaya au rôle de souverain-constitutionnel, quand il n'aurait dû songer qu’à être le pêre de la pairie.
La Révolution était vaincue ; elle se rallia sous le canon que la Charte permettait de tirer contre les idées religieuses et sociales. La Révolution s’avouait condamnée par son fait à l'impuissance ; elle se transforma en amante forcenée du sceptre constitutionnel. Elle adopta la Charte comme le palladium de ses espérances, comme le bélier avec lequel il lui serait facile un jour d’ébranler le trône des Bourbons. Les éléments de force et d’autorité étaient partout : il n’y avait qu'à s’en servir avec discernement. Louis XVIII laissa douter de la puissance dont la force des choses l’investissait. Il courtisa une vaine popularité, il flatta les indifférents, il trembla devant ses adversaires, il craignit d'encourager ses amis. Îl eut toutes les faiblesses de l’amour-propre, sans avoir un seul jour un véritable élan d’orgueil royal; il ne
sut répondre dignement ni à la grandeur de son rôle ni aux périls de la situation. La liberté ne devait être qu'un bouclier pour protéger les droits de tous, on en fit un glaive pour tuer la Religion et la royauté.
Avec un instinct conservateur dont le monarque paraissait fatalement dépourvu, les Jésuites pensèrent que, pour leurs vues ultérieures, il importait avant tout de se tenir à l’écart des tirailements politiques. Absorbés par les soins du ministère sacré, essayant de se développer dans un pays où les lois et les mœurs subissaient de si étranges modifications; où, par des éloges pleins d'emphatiques impostures , on boursouflait les candides vanités de la jeunesse ; où les plus savants professeurs, les politiques et les écrivains les plus renommés s’avilissaient devant elle, afin de l’amener à conspirer dans la rue au profit de leur ambition, les Jésuites n'avaient n1 le temps ni la volonté de se mêler aux luttes des partis. L'Institut de saint Ignace leur faisait une obligation de cette neutralité; l'expérience confirma la régle dictée par leur fondateur. Les premières années passées à la rue des Postes et dans les départements s’écoulérent donc sans bruit. De temps à autre un éclair, précurseur de l'orage, brillait bien dans la presse libérale ; mais cet éclair, qui n'avait point de cause efficiente , était promptement oublié. Les opinions se classaient avec les hommes; on se disputait le gouvernement afin de consolider ou de perdre la monarchie. Au milieu de cette conflagration de paroles et d’écrits , les Jésuites restaient maperçus.
La génération de cette époque ne connaissait ni leur nom, ni leurs services. Mais les personnes qui se trouvaient en rapport avec eux bénissaient leur influence; cette influence réveilla dans quelques cœurs les souvenirs du passé. On se rappela que, pendant deux cent cinquante ans , ils s'étaient dévoués à rendre les hommes meilleurs, et à porter le Christianisme aux extrémités du monde. Il survivait encore un certain nombre de sophistes qui avaient jadis combattu la Compagnie de Jésus par calcul, par tradition janséniste ou par désir d'innover. [ls en parlèrent avec les haines ou les défiances de 1762. Ils remontérent à leur berceau pour ressaisir la trace des sentiments que de longues agitations avaient à peu près effacée. Ils mirent en participation