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plus aisément les ésprits et les cœurs à la pratique des vertus. De là s’est introduit l'usage des Missions, qui ont produit, en différentes occurrences, des effets aussi heureux pour l'Etat que pour la Religion. »
À la suite de ce rapport, Portalis présentait l'abbé Rauzan comme supérieur des Missions, et l'Empereur, avec sa haute pensée gouvernementale, s’empressait d’adhérer à tout ce que son ministre des cultes lui proposait. Napoléon avait pris les Missionnaires sous son égide ; il les constituait les apôtres de la famille, il les couvrait de sa protection. Les Evêques s’imaginérent que les petits-fils de saint Louis ne pouvaient pas refuser de marcher sur les traces chrétiennes d’un enfant de la Révolution. Ce fut de ce point qu'ils partirent. On ne demandait aux Jésuites que de sacrifier leur repos et leur vie pour l’accomplissement de cette œuvre jugée nécessaire, et à laquelle se dévouaient déjà avec tant d'éclat les Missionnaires de France, dont les abbés Rauzan, Forbin de Janson et Fayet étaient les chefs. On exposait sans défense les disciples de saint Ignace aux moqueuses fureurs de l’incrédulité ; on les compromettait aux yeux de cette partie du peuple acceptant alors les journaux pour règle de sa foi et directeurs de l'opinion. Les Jésuites néanmoins ne
se laissent pas intimider.
Ils savent qu'ils seront abandonnés par le gouvernement ; ils n'ignorent pas que le bien tenté par eux leur sera toujours reproché comme un crime; mais, en présence de tant de périls, ils assument courageusement sur leurs têtes la plus large resporisa bilité. [ls se jettent en avant, et, à dater de 1818, on les voit parcourir les villes, instruire et convaincre du haut des chaires, planter la croix, ramener la paix dans les consciences, appeler au pardon des injures ainsi qu’à la réconciliation, et rapprocher des familles que les discordes intestines avaient depuis longtemps divisées. Cette œuvre, dans les circonstances où elle se présentait, avait quelque chose d’éminemment utile; elle pouvait perter d’heureux fruits, car le Libéralisme n'avait pas eu le temps d'infiltrer au cœur des provinces son ignorance égoïste et ses étroites préventions. [Il était donc fondé à redouter ces adversaires, qui s'emparalcnt des multitudes par l'autorité de la pa-
role, qui les dominaient par l’éloquence, qui popularisaient le repentir et la vertu. C'était une révolution au profit des idées de travail et d'amélioration sociale. L'Eglise remplaçait le club; les cantiques pieux succédaient aux chants lubriques ou sanguinaires ; la foule se pressait dans les temples ; elle accueillait avec joie ce retour vers le Christianisme. On dénatura le principe qui produisait d'aussi merveilleux résultats. Il importait d’opposer la force brutale à des démonstrations pacifiques ; ce fut à Brest que l’on tenta la première résistance. Le 21 octobre 1819, le Courrier français annonça : « La Mission qui devait avoir lieu à Brest a avorté ; les habitants préfèrent les inductions morales aux inductions jésuitiques. » Afin d'échauffer les esprits, on prétend que le curé de la ville ne veut pas recevoir les enfants de Loyola. Des menaces sont proférées, des plans sont dressés pour faire échouer la Mission. Le curé dément le refus qu’on lui attribue. On a dit que l'Evêque de Quimper est hostile aux Jésuites ; le prélat accourt : il bénit leurs premiers travaux, et, le 24 octobre, les églises de Saint-Louis et de Notre-Dame de Recouvrance s'ouvrent à la multitude qui se presse autour de la chaire. Cette affluence devenait inquiétante; les Constitutionnels se mettent en campagne pour expliquer de quelle manière ils entendent la liberté. Le Clergé ne cède pas aux injonctions du parti; on le confond dans l’anathème qui frappe les Jésuites. L'autorité municipale est méconnue et outragée jusqu’au moment où elle passe à l'émeute; alors on l’enivre de louanges.
C'était une tourbe de jeunes gens ou d’hommes étrangers au pays, qui dictaient la loi; leur nombre pouvait se constater à chaque heure; mais, sachant qu'ils seraient toujours forts contre la faiblesse, hardis contre l’indécision et la pusillanimité, ils poussérent à la résistance. Le 25, l'Evêque de Quimper mande au sous-préfet : « [l'est permis d’être surpris que, sous le gouvernement du roi qui a donné une Charte pour assurer la liberté des cultes et qui a proclamé la Religion catholique la Religion de l'Etat, cette Religion ne puisse jouir à Brest de cette liberté. Je ne réclame que la protection de la loi et non sa sévérité. Ce n’est pas à moi de tracer aux autorités la manière de la faire respecter. » Le 27, il s'adresse au Maire pour déplorer cet attentat. L'é-
meute parcourt la ville en criant : Mort aux Jésuites ! À bas le Christ et la Religion !
Les magistrats municipaux et les administrateurs civils avaient encouragé ces manifestations. La presse libérale les avait prédites d'avance ; le ministère ne sut pas les réprimer. Les honnûtes gens de tous les partis se résignaient déjà à ce rôle passif, qui rend si audacieux les esprits turbulents. On baissait la tête devant l'insurrection; on en déplorait les résultats, et personne ne se levait pour agir contre elle. Cette inertie lui révéla sa puissance. Au nom d'une population qui souffrait en silence une pareille tyrannie, la révolte prononça que la France entière ne voulait pas de Missionnaires et qu'il fallait les expulser de Brest. Son vœu fut un ordre. Le 28, les Jésuites s’éloignèrent. Le Libéralisme avait tenté un grand coup; la victoire lui restait; il comprit qu'il importait de lui donner tout le retentissement possible. Il ameuta les révolutionnaires de Morlaix, qui, avec des chants obscènes entremêlés de eris de Vive la Charte ! accucillirent les Jésuites à leur passage. Au dire du Moniteur, rien ne devait justifier ces tumultes : les paroles mêmes des Missionnaires ne pouvaient y servir de prétexte; mais ces hypocrites lamentations offraient aux Libéraux la mesure de l’impéritie ou des connivences secrêtes du gouvernement. Ce premier succès enhardit leur témérité.
Cependant les villes de Bourges, Nevers, Saint-Malo, Autun, Châlons-sur-Marne, Lisieux, Dôle, Châlons-sur-Saône, Seurre, Mende, Coulommiers, Craon, Seez, Alençon, Chinon, Beaugé, Laigle, Orléans, Amiens, Le Puy, Avranches, Niort, Le Mans, Avignon, Aix, Bordeaux, Alby, Metz, Rennes, Cosne , La Charité, Issengeaux, Montauban, Clérac, Saumur , Besançon, Doué, Périgueux, Angers, Paimbœuf, Gaillac et Langres devenaient tour à tour le théâtre sur lequel les Jésuites faisaient éclater leur zèle. Parmi les Pêres qui se vouaient ainsi à l’accomplissement d’une grande tâche, il y avait de puissants prédicateurs, des hommes qui savaient remuer les multitudes et les enchaîner au pied de l’autel. On remarquait dans leurs rangs Antoine Thomas, ancien docteur de Sorbonne et pendant vingt ans supérieur de Laval; Charles Gloriot, dont la vaste science et la forte imagi-
nation faisaient oublier les écarts de style. L’éloquence de Gloriot débordait avec tant d’impétuosité qu'il subjuguait ou terrassait ses auditeurs. Auprès de lui apparaissaient Nicolas Petit, l'homme qui éclaire par le raisonnement; les deux Chanon, auxquels le zèle donne des forces. Chacun de ces Missionnaires avait un cachet individuel, un talent à part. Le Pêre Claude Guyon les absorba {ous dans sa puissante individualité. Doué des avantages qui constituent l’orateur véritablement populaire, beau et passionné, ardent et sensible, il faisait tour à tour frémir et pleurer ; on se pressait avec transport autour de sa chaire et de son confessionnal, car sa parole dominait les masses et provoquait le repentir dans les âmes.
Les fruits recueillis étaient abondants et incontestables ; on en fit un crime aux Jésuites. À Vincennes, le Père Guyon avait évangélisé les troupes en garnison dans la forteresse ; 1l leur avait parlé de Dieu et de leurs devoirs avec cette énergie qui convainc. À Bicètre, d'autres Jésuites venaient le 24 juin 1824, conduits par l'archevêque de Paris, faire descendre les consolations évangéliques sur la tête des infirmes, des vieillards et des coupables que la société retranche de son sein. Ils réveillaient les sentiments de Foi; ils répandaient sur la France entière les germes de Christia nisme que la Révolution croyait avoir étouffés. 11 ÿ avait des villes où l’on assiégeait pendant la nuit les portes des églises, où l'on se précipitait sur les pas des Missionnaires, où l’on pleurait à leur départ, après avoir souvent maudit leur arrivée. Sans doute, dans ces transitions subites, il se rencontrait autant d'entrainement passager que de remords durables. Plusieurs oubliaient les engagements pris au pied de la croix; mais, dans le cœur de ces multitudes vaincues par l’ascendant des Missionnaires, il survivait aux fêtes et aux enthousiasmes de la ferveur un principe de Religion, dont le Clergé pouvait évoquer partout les traces et le souvenir. Le Missicnnaire semait dans les exagérations calculées de son éloquence, c'était au Pasteur à moissonner.
Les soins de l’apostolat et de l'éducation, les travaux littéraires ou théologiques auxquels les Jésuites se livraient dans l’intérieur de leurs maisons, les outrages qui passaient au-dessus de leurs têtes sans les atteindre pour ailer saisir d’une héate stupéfaction
les esprits forts de l’estaminet, n’empêchaient pas les Pères d’étudier la marche des idées, de s'appliquer à en seconder ou à en suspendre le progrès, selon qu'elles leur paraissaient utiles ou dangereuses. À peine née, la Compagnie de Jésus était, comme aux premiers jours de sa fondation, devenue un centre où le prêtre, le philosophe et le savant accouraient chercher la lumière. Les Jésuites la répandaient sur les uns, ils la recevaient des autres. Ils s'associaient au mouvement que la science imprimait à toutes les études, et ce fut alors qu'ils se virent engagés avec l'abbé de La Mennais dans une de ces discussions qu’il importe de juger sur pièces.
Dans ce temps-là, Félicité de La Mennais était un vigoureux génie attaquant les ennemis du Catholicisme avec l'arme de l'éloquence et de la raison. Esprit lucide et passionné, cœur plein d'amour et de colère, l’écrivam breton cachait un caractère de fer sous une maladive enveloppe. Son opinñtre dialectique , son ironie étimcelante de verve, son style puissant lui avaient en quelques années conquis une célébrité dont l’humble candeur du prêtre faisait hommage à l'Eglise. L'abbé de La Mennais défendait les Jésuites, parce que leur cause était juste ; il les aimait, parce qu'il lui avait été donné de les voir de près. Lorsque le système philosophique présenté par lui dans le deuxième volume de /’/ndifférence en matière de Religion eut engendré la discorde parmi les théologiens , quelques nuages ne tardérent point à altérer la bonne harmonie existant entre les disciples de saint Ignace et le Tertullien du dix-neuvième siècle. Les questions qu'il soulevait lui attirèrent des panégyristes et des censeurs. Les uns le saluërent comme un dernier Père de l'Eglise, les autres le critiquèrent avec des paroles dont la fraternité sacerdotale et le respect dû à un immense talent auraient pu modérer l’acrimonie. Dans ce combat, qui prépara si tristement la chute de La Mennais, 1l y eut de graves torts à reprocher aux deux partis. L'écrivain se portait le défenseur le plus absolu de l'autorité. Avec un ton impérieusement dogmatique, avec une hauteur dédaigneuse, il citait à son tribunal, il jugeait sans recours les écoles anciennes et modernes. Il substituait sa propre raison individuelle au sentiment presque universel de l'Eglise.
Ce syslême comptait de nombreux partisans ; il en fit surgir même autour des Jésuites. Dans leurs maisons, dans les Séminaires et même dans le monde, on rétrograda tout d’un coup vers ces époques où la Scolastique tenait les esprits attentifs et surexcitait les intelligençes. Une pareille situation offrait plus d'un danger. Le Père Richardot, Provincial de France, prit des mesures pour les conjurer : il interdit les controverses publiques sur ces matières, et le 12 octobre 1821, le Père Rozaven lui écrivait de Rome :
« Vous avez parfaitement fait de supprimer les thèses où l’on combattait le système de M. de La Mennais. Outre qu'il ne nous convient en aucune manière de nous déclarer contre un homme justèment célèbre , et à qui la Religion a des obligations, c’est un fort mauvais moyen pour faire triompher la vérité. Les disputes ne font que piquer et aigrir les esprits. Des discussions pacifiques où l’on ménage l’'amour-propre et la délicatesse sont des moyens plus sûrs. Il faut réserver toute sa chaleur pour combattre les ennemis de la Religion et de l'Eglise. — Vous me demandez ce que je pense de la Défense de l’E'ssai ; je vous avoue, entre nous, que je n'en suis pas satisfait. Il me paraît que tout porte sur un principe faux. M. de La Mennais se plaint qu'on ne l’a pas compris, et il a raison jusqu’à un certain point; il est certain qu'on lui attribue des sentiments qu'il n’a pas, ce qui lui donne lieu de se défendre avec avantage ; mais, de son côté, il tire des principes de ses adversaires des conséquences qui ne suivent pas de ces principes. Dans ces matières de pure métaphysique, il n'y a rien de si facile, je dirai de si commun, que de se disputer sans s’entendre. On a tort et raison des deux côtés. Quand je lis ces sortes d'ouvrages, il me semble entendre se disputer un avare et un prodigue. Le premier déclame contre les funestes suites de la prodigalité, et s'étend à prouver la nécessité et les avantages d’une sage économie; le second a un champ non moins vaste pour dépeindre l’avarice dans toute sa laideur et pour faire l’éloge de la générosité et du détachement des biens de ce monde. L'avare a parfaitement raison contre le prodigue et le prodigue contre l’avare; mais l’un n’en a pas moins tort d’être avare et l'autre d'être prodigue. — Je travaille pour mon propre usage,
à réduire cette controverse à quelques points précis, que l'on puisse discuter sans s’écarter à droite ou à gauche, et je pense que j'enverrai mes réflexions à M. de La Mennais, qui, je crois, ne viendra pas à bout de renverser l’ancienne méthode. »
C'était en ces termes pleins d’atticisme conciliateur que l’Assistant des Jésuites à Rome s’exprimait en s'adressant au Provincial de Paris. Le Père Rozaven voulait combattre l'erreur involontaire à armes courtoises, il désirait surtout qu'on respectät la - gloire de l’auteur de l’/ndifférence. La ligne des Pères de l’Institut dans cette polémique était tracée; ils ne s’en écartérent qu'une fois. L’agitation se perpétuait; les esprits s’échauffaient au dehors, et la paix intérieure de la Compagnie était menacée, lorsque, à l'insu des chefs de l'Ordre, le professeur de philosophie du petit Séminaire de Forcalquier fit soutenir publiquement par ses élèves, à la fin de l’année scolaire 1822, une thèse en faveur des théories de l’abbé de La Mennais. Le 18 janvier 1823, le Père Rozaven se plaint à Richardot de cette infraction : « Nous étions convenus, lui mande-t-il, et vous me l'avez promis dans une de vos lettres, que vous ne permettriez ni d'attaquer ni de soutenir ce système dans les thèses publiques, et c’est évidemment le parti que dicte la prudence. Permettre à qui voudra d’attaquer et à qui voudra de défendre un système que l’on dit fondamental, ce serait introduire dans la Compagnie la diversité de doctrine, contre nos Constitutions et contre la volonté si souvent manifeste de notre saint fondateur. Permettre seulement de défendre et ne pas permettre d'attaquer, ce serait annoncer au public que la Compagnie adopte cette doctrine, ce qui assurément n’est pas, et, je l’espère, ne sera jamais; car, au surplus, je désapprouverais également qu'on attaquât, pour la même raison, savoir, parce que des thèses ne doivent contenir que des doctrines reçues, et ne combattre que des doctrines rejetées par la Compagnie. »
De pareilles imprudences étaient trop opposées à l'attitude prise par les Jésuites pour qu'il fût possible de les tolérer. Elles pouvaient se renouveler en sens contraire ; leGénéral Louis Fortis crut qu'il importait d’y mettre un terme. D'accord avec ses Assistants et s'appuyant sur plusieurs règles de saint Ignace aimsi
que sur le décret 41e de la cinquième Congrégation Générale, il fit défense d'enseigner ou de combattre les doctrines du théologien novateur. « Il est bien entendu, ajoutait Fortis dans cette encyclique du # octobre 1823, qu'il n'entre nullement dans notre intention de censurer et de condamner aucune dé ces propositions ou autres semblables, ou de vouloir que ceux qui les soutiennent perdent aux yeux des nôtres quelque chose de leur réputation de piété et d'attachement à la Religion. Mais nous jugeons qu'il ne convient pas d'enseigner dans nos écoles ces propositions avant qu'elles aient été approuvées par celui à l’autorité duquel nous faisons profession de rendre une entière soumission d'esprit.
» Nous ne nous donnons pas pour les disciples de Descartes ou d'aucun autre philosophe. Nous ne défendons le système d'aucun d'eux en particulier; mais nous suivons les principes qui sont communs à toutes les écoles et qui étaient soutenus communément avant que Descartes vint au monde. Nous recorinaissons cependant deux docteurs auxquels nos écoles se font gloire d’être attachées : saint Thomas, dont l'autorité est si grande parmi les docteurs chrétiens, et saint “LEE philosophe aussi subtil que profond théologien. »
Cette réserve si énergiquement recommandée ne convenait pas à l'abbé de La Mennais. Il sent que l'approbation patente de l'Institut sera un triomphe pour lui : il essaie de l'obtenir. L'année suivante il se rend à Rome ; il a plusieurs conférences avec le Père Rozaven. Ces deux enfants de la Bretagne, dont la situation et le caractère étaient si opposés, mais qui, par une mutuelle estime, se trouvaient amenés à s’honorer, ne purent s'entendre. L'écrivain professait le culte de l’autorité, le Jésute le mettait en pratique; l'un ne voyait de vérité que dans son système, il l’imposait avec inflexibilité ; l’autre, plus habitué à l’obéissance, faisait part de ses doutes et se déclarait tout disposé à accepter le jugement du Saint-Siége. La tempête bouillonnait dans l’âme de La Mennais; elle menaçait déjà d’éclater. Rozaven s’efforçait de lui faire comprendre que les passions vont vite, surtout quand elles se trouvent chez des hommes condamnés à ne point en avoir. Ces entretiens furent donc stériles. À quelques
mois de distance, l’abbé de La Mennais apprend que ses théories sont pour plusieurs Jésuites l’objet d’une amère critique ; et, le 23 octobre 1825, il écrit au Provincial. Il à, dit-il, acquis la certitude que son système est censuré par la Compagnie, que cette censure se prodigue à beaucoup de personnes, et qu'il en résulte, à raison de la trés-juste estime dont jouit l’Institut, un préjugé fâcheux contre sa doctrine. La lettre conclut en demandant Copie de cette censure ou de ce jugement, quel qu’il soit.
L'abbé de la Mennais, avec un courage égal à son talent, pulvérisa souvent les imculpations dont on accabla la Société de Jésus. Les Pères admiraient le premier volume de l'Essai sur l'Indifférence ; mais à l'admiration succéda l'incertitude , lorsque le second parut. Dans sa réponse en date du 5 novembre, Nicolas Godinot lui communiqua ces impressions diverses ; il lui affirma que sa doctrme n’avait été ni censurée ni suspectée par le Général de l'Ordre. La guerre qui se faisait autour de l’ou- -vrage et du nom de l'abbé de La Mennais donnait à son caractère quelque chose de plus entier ; il connaissait sa force, on le poussait à en abuser. Le 14 novembre 1825, il exigea que la lettre du Général lui fût livrée. « On ne défend pas, ajoutait-il, de soutenir des propositions supposées indifférentes, et ainsi qui défend accuse. »
La position était scabreuse. Godinot répondit le 8 décembre : « Monsieur l'abbé, je ne puis m'empêcher de commencer par l’expression du regret que j’éprouve que notre correspondance porte sur un objet aussi peu agréable que celui qui nous occupe. Je suis vivement affecté que nos lettres soient très-probablement pour l’un comme pour l’autre une occasion de peine.
» N'y aurait-il donc pas moyen de se communiquer sa pensée sans que le cœur en souffre ?
» J'ai bien compris votre demande, Monsieur, dans votre lettre précédente ; mais, je vous l’avoue, la demande de communiquer la correspondance de mon Supérieur m'a étrangement surpris , et j'ai cru que mon silence vous suffirait pour com prendre ma réponse.
» Vous insistez, et vous désirez que je m'explique. Il faut donc que je vous dise que Je ne puis en aucune manière vous rien
upconnera pas de manquer uns sa correspondance , “ir qu’en soit la matière , à ce que lui prescrivent la justice, la prudence et la charité ? Vous invoquez le principe qui défend accuse. Il est possible qu'en certain cas ce principe soit vrai; mais il est certain que ce n'est pas ainsi que la Compagnie entend user du droit qu’elle a de défendre ; il est même notoire qu’elle a trèssouvent défendu de soutenir des opinions sans les accuser le moins du monde. La nécessité et le prix de l’uniformité lui suffisent pour proposer des défenses.
» Me permettez-vous, monsieur l'abbé, de hasarder encore un mot? Où en sommes-nous, et quelle est notre position respective ? La bonne mtelligence qui a régné entre nous viendraitelle donc à s’altérer? Nous avons des opinions différentes sur des questions laissées à la liberté : usons de cette liberté les uns et les autres , mais avec simplicité, sans amertume et même sans vivacité. Dans un temps où la cause commune doit nous réunir et nous réunit certainement de cœur, je veux, de mon côté, éviter, et travailler efficacement à ce que tous ceux sur lesquels je puis influer évitent fout ce qui peut tendre à donner le spectacle, dont les ennemis de la Religion ne manqueraient pas de se prévaloir, d’une division qui nuirait aux deux partis devant Dieu et devant les hommes. Et je vous prie de ne pas regarder comme compliment l'assurance formelle des sentiments les plus intimes de vénération , d'estime et de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d’être, etc.
Devant cette lettre, dont la Énueté n'exclut mi la gratitude ni l'affection, l'abbé de La Mennais aurait dû ne pas pousser plus loin ses exigences; mais, comme tous les hommes à qui la célébrité est venue, il était entouré de néophytes trop fervents, de flatteurs enthousiastes ou intéressés. On lui persuada que ce n’était pas à lui à reculer en face d’une neutralité cachant des desseins hostiles. Il s'adresse encore une fois à Godinot; le Provincial ne juge pas à propos de répondre à sa dernière lettre. A parur de ce jour, les feuilles publiques dévouées à l'abbé de La Mennais commencent à faire feu sur la Société de Jésus.
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. vis 488" Il avait des relations d’ afechuguse estime avec plusieurs Pères. |
Quéiqu' en divergence d’ opinions sur une multitude de points, i il n’en restait pas moins leur ami et celui de la Compagnie. Il serait donc peu équitable de l’accuser d’une guerre que de jeunes séides entretenaient peut-être malgré lui. La Mennais connaissait les disciples de Loyola; il savait qu'il n'obtiendrait rien d’eux par l'intimidation, car dans le temps ils avaient affaire à des ennemis dont l’activité était plus cruelle. Il se contenta d'exhaler ses plaintes en particulier et de chercher à faire abonder tôt ou tard les Jésuites dans ses idées. Il se rencontrait alors auprès du chef de l’Ordre, en qualité d’Assistant d'Allemagne, un Père tout dévoué au système de La Mennais. Par l'influence que Raymond Brzozowski exerçait, l'écrivain avait espéré qu'il vaincrait cette réserve dont l’Institut ne voulait pas sortir. Brzozowski le maintenait dans ce sentiment, en lui écrivant que jamais le Général n'avait défendu d'enseigner ses théories ; mais quand, aprés la mort du Père Fortis, la Congrégation se réunit au Gesù pour procéder à l'élection de son successeur, La Mennais n'eut pas de peine à comprendre que les Jésuites ne lui donneraient jamais leur adhésion. Raymond Brzozowski ne fut pas réélu Assistant, et Rozaven obtint cet honneur à l'unanimité.
Le nouveau Général s'était strictement renfermé dans la règle de conduite tracée par son prédécesseur ; il n'avait pris parti ni pour ni contre La Mennais. Les adeptes du publiciste théologien annonçaient que Roothaan serait favorable aux doctrines controversées ; ce dernier donne un démenti à leurs futures assertions, au moment même où il prend possession de sa charge. Le 30 août 1829, il adresse aux Provinciaux un décret confirmant celui de Fortis, puis il ajoute : « Cependant notre intention, comme celle de notre prédécesseur, n’est pas de noter de censure aucune de ces propositions; ce qui ne nous appartient pas. Nous ne voulons point non plus rendre suspects d'erreur en matière de Foi ceux qui les soutiennent. Aussi, en n'adoptant pas de semblables doctrines dans nos écoles, 1l n’est pas pour cela dans nos intentions que les nôtres les attaquent et les combattent. Bien plus, notre volonté expresse est que l'on évite toute dispute qui pourrait blesser ou altérer la charité. »
Passant à un autre ordre d'idées qui dans ce temps-là paraissaient mhérentes aux principes de La Mennais, le Père Roothaan disait : « Comme on voit en certains pays se réveiller les questions de la puissance du Pape sur les rois dans les matières temporelles, à cette occasion nous rappelons à tous les nôtres les préceptes imposés, en vertu de la sainte obéissance, par les Pères Claude Aquaviva et Mutio Vitelleschi. Ces préceptes défendent expressément à tous les nôtres de s’occuper le moins du monde de pareilles matières ni dans les écrits, ni dans les discours ou leçons publiques, ni même dans les conversations particuhières. » |
Ainsi le premier acte du chef des Jésuites, de même que le dernier de son prédécesseur, était de proscrire tout ce qui, de près ou de loin, pouvait se rattacher à la politique. On les peignait comme les porte-étendards de l'Ultramontanisme ; on prétendait qu'ils envahissaient, au nom de Rome, toutes les avenues du pouvoir, et, dans le secret de ses conseils, voilà les seuls ordres que dicte le Général. Pour que la Société de Jésus se prononcât sur les doctrines de l'abbé de La Mennais, les supérieurs de l’Institut déclaraient qu'il fallait attendre la décision de l’'Eglise : ils ne prenaient d'engagement ni pour ni contre. L'Eglise intérvint, elle condamna : alors la neutralité des Jésuites fut expliquée. Gette neutralité apparente cachait un éloignement véritable. La Mennais ne se l'était pas déguisé; mais, plus perspicace que ses adeptes, il avait tenu compte aux enfants de Loyola de leur modération. Tandis que les admirateurs de son système faisaient cause commune avec le Libéralisme afin d’étouffer la Société de Jésus, lui, plus maître de sa pensée, appelait cette même Société à d'autres combats. Il rêvait pour le monde catholique de nouvelles destinées. Dans l'espoir de les réaliser, 1l sentait qu'avant tout il importait de s'appuyer sur les Jésuites. Le 30 août 1829, le Général, en recevant l'autorité suprême, se maintenait dans la position que Fortis avait adoptée; néanmoins peu de jours auparavant, le 2 août de la même année, La Mennais écrivait au Père François Manera, à Turm :
« La Chenaie, le 2 août 1829. » J'aurais voulu vous remercier plus tôt, mon très-bon et três-
cher Père, de la lettre si aimable que j'ai reçue de vous; mais une faiblesse extrême et des souffrances continuelles m'en ont empêché jusqu'ici. Je puis dire comme Alexandre VIIT, deficunt vires ; et plût à Dieu que je pusse ajouter comme lui, sed non deficit animus ; car jamais on n'eut plus besoin qu'en ces tempsci de ce courage intérieur dont la Foi est le principe pour soutenir l’âme oppressée sous le poids de tant de pensées amères et de prévoyances sinistres. Nous avons traversé bien des jours mauvais, et nous touchons probablement à des jours plus mauvais encore. La grande révolution qui s’accomplit dans le monde ne fait que commencer; elle bouleversera de fond en comble la vieille société européenne, minée dans toutes ses bases, et pendant longtemps on ne verra que des ruines s’écrouler sur d’autres ruines. Les hommes, toujours si lents à instruire, regardent avec une sorte d'étonnement stupide ou de curiosité méchante ce spectacle effrayant, sans comprendre la cause de ce qu'ils voient, et même sans la vouloir comprendre. Il règne, en général, parmi ceux qu'on appelle bons un aveuglement plus qu'humain : de sorte qu’au lieu d’opposer une résistance efficace au mal, ils font, sans le savoir, tout ce qu'il y a de mieux pour en favoriser le progrès. Mais, après tout, Dieu a ses desseins, ct sa sagesse gouverne tout, pour que tout concoure à la fin voulue de lui, et même l'erreur, et même le ‘désordre.
» Convaincu profondément, mon trés-cher Pére, qu'on ne peut aujourd'hui servir utilement la Religion qu'en exerçant sur les esprits une action puissante, dont les conditions premières sont une indépendance complète du pouvoir politique, et un grand et large développement de toutes les doctrines catholiques, présentées surtout dans leurs rapports avec les idées qui remuent le monde; convaincu, dis-je, de cela, je suis, par conséquent, convaincu aussi qu'il est nécessaire que la Compagnie de Jésus, dans laquelle il existe de si précieux éléments de bien, prenne une position toute nouvelle pour s’accommoder aux besoins présents de la société et à l'état actuel des esprits ; et ce que J'ai dit d'elle sous ce rapport, je lai dit également du Clergé tout entier. Tant qu'elle s’appuicra sur le pouvoir, elle aura contre elle la masse active des peuples, et sera con
trainte de conniver, au moins par le silence, à des erreurs trèsdangereuses, d'où 1l résultera une apparence de duplicité et d'intrigue, qui la ruinera très-promptement dans l’opinion. Toute force aujourd’hui consiste à se présenter franchement au combat, à se montrer dès-lors tel qu’on est, et à dominer les intelligences par la supériorité des talents et des doctrines, en un mot, à ne compter que sur soi et sur la vérité. Sans cela, nulle durée, nulle vie. Et qui peut entreprendre, avec plus d’avantages et de succès que les Jésuites, cette grande guerre, cette guerre sacrée ? Seulement je crois qu'elle exigerait un peu plus de liberté intérieure qu’il n’en existe parmi eux ; et, sur ce poinf, Je désirerais, je l'avoue, quelque modification dans leurs règles. Tout cela, au reste, n’est que l'avis d'un homme sans conséquence et sans autorité, mais, j'ose l’assurer , dévoué de cœur à la sainte cause de Dieu et de l'Eglise et à tous ceux qui la défendent, quels qu'ils soient. Continuez, mon bon Père, je vous en prie, de l’aimer un peu malgré ses misères qui sont grandes, et de prier pour lui, et croyez qu’il vous est et ne cessera de vous être tendrement dévoué en Jésus-Christ.